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WÊÊ^m
REVUE
DEUX MONDES
IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
AD. W.VHLEN ET C'e.
REVUE
DES
DEUX MONDES,
AUGMENTÉE
D'ARTICLES CHOISIS DAISS LES MEILLEURS RECUEILS LT REVUES
PÉRIODIQUES.
TOME QUATRIÈME. — KS46.
JBnuriUts,
AU -BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES,
r.rr FOSSKS-ACX-LOOPS , N" 74.
1846
LES ANCIENS
COUVENTS DE PARIS.
DEUXIEME RECIT.
FÉLISE.
i.
Ledernier jour du mois de décembre, en l'année 1 700, à l'heure où la foulecom-
mence à circuler dans les rues de Paris, une voiture de voyage entra dans la grande
ville par la porte Saint-Antoine, et traîna bruyamment ses ferrailles sur la chaus-
sée inondée de boue et de verglas. Les ressorts disloqués grinçaient à chaque tour
de roue avec un aigre fracas, tandis que le postillon, enfoncé jusqu'à mi-corps dans
ses bottes fortes, faisait claquer son fouet en proférant des imprécations contre
les passants qui ne se hâtaient pas de gagner l'étroit espace exclusivement réservé
aux piétons le long des maisons bordées de boutiques. Le carrosse, d'une forme
déjà antique, était maculé d'une boue liquide à travers laquelle il n'était pas pos-
sible de distinguer la couleur de la caisse et les armoiries peintes sur les panneaux ;
pourtant l'on entrevoyait encore une couronne de comte tracée avec des clous
d'argent sur les rideaux qui remplaçaient les glaces. L'un de ces rideaux enlr'ou-
verts laissait apercevoir les voyageurs. Dans le fond du carrosse, une dame, enve-
loppée d'une pelisse noire et le visage caché dans ses coiffes, sommeillait, la tête
renversée sur un carreau de velours. La banquette de devant était occupée par
un homme âgé qui paraissait être quelque chose comme un valet de chambre, et
tome iv. 1
6 FZLISE.
par une femme dont la mise était celle d'une suivante de bonne maison. Ces deux
personnages, d'une physionomie peu avenante, ne proféraient pas une syllabe,
et jetaient à peine un regard somnolent et fatigué sur la rue. Debout entre la sui-
vante et la dame, une petite fille, de cinq ans environ, s'appuyait des deux mains
à la portière, et considérait d'un œil ravi les maisons bariolées d'enseignes, les
étalages, les marchands ambulants qui glapissaient à tous les carrefours, et la
foule affairée qui, profitant d'un douteux rayon de soleil, courait les boutiques
pour faire ses emplettes du jour de l'an. A chaque instant, la petite fille se
retournait pour interpeller la femme de chambre et lui montrer, avec des cris
d'admiration, quelque magnifique joujou appendu aux vitrières des magasins de
bimbeloterie; mais celle-ci ne paraissait point du tout égayée par ce babil enfan-
tin, et n'y répondait pas même d'un sigDe de tête. L'enfant, penchée à la portière,
manifestait sa joie et sa curiosité avec une telle pétulance, qu'une fois la dame,
réveillée en sursaut, la saisit par sa robe et la rejeta vivement sur les genoux de
la suivante, laquelle, sortant de sa taciturne immobilité, s'écria :
— Qu'y a-t-il? qu'est-ce donc? mon Dieu !
— Rien, répondit la dame avec un étrange sang-froid et en se renfonçant dans
le coin du carrosse; il m'avait semblé que la petite allait tomber.
Comme elle achevait ces mots, l'enfant, qui s'était rejetée en avant avec un
petit geste volontaire et mutin, se pencha à la portière, toute transportée à la vue
d'un nouvel élalage de joujoux; dans ce mouvement, un cahot lui fit perdre l'équi-
libre, elle fut lancée hors du carrosse et tomba la tête la première sur le pavé.
Une lourde charrette de roulage venait par derrière : pendant quelques secondes,
la petite fille disparut entre les roues et les pieds des chevaux. Tous les passants
s'étaient arrêtés; il n'y eut qu'un cri parmi celle foule, dont les regards étaient
fixés avec angoisse sur les roues pesantes qui broyaient le pavé. Lorsque la char-
rette eut passé, l'on aperçut la petite fille à demi soulevée déjà sur l'une de ses
mains, et rajustant de l'autre sa capeline de taffetas noir. Le carrosse, lancé au
grand trot, n'avait pu s'arrêter qu'à distance. La voyageuse descendit, suivie de
ses gens, et traversa d'un pas mal assuré la foule qui s'ouvrait devant elle, en lui
montrant une boutique où déjà l'on avait transporlé l'enfant. Lorsqu'elle y entra,
la maîtresse du logis se précipita à sa rencontre en s'écriant, les mains levées au
ciel : — Madame, rendez grâce à Dieu,... la chère petite n'est pas blessée,... elle
n'a pas une seule égratignurc... C'est un miracle!
Kn effet, la petite fille, déboutai» milieu de la boutique, babillait déjà en regar-
dant, avec une admiration mêlée de convoitise, les joujoux et les sucreries qui
foisonnaient sur les étagères. La voyageuse la considéra un moment sans l'em-
brasser, sans la toucher seulement; puis elle tomba pâle et oppressée sur un
siège, en disant d'une voix éteinte : — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! j'ai cru qu'elle
était morte!...
Elle passa la main sur son front mouillé d'une sueur froide, et parut lutter un
instant contre cette violente et terrible émotion; puis, y succombant, elle
s'affaissa sur elle-même et tomba sans connaissance entre les bras de sa sui-
vante.
L'on s'empressa autour d'elle : les bonnes femmes qui se trouvaient là l'inon-
dèrent d'eau de mélisse. La marchande lui criait tout attendrie : — Madame,
remettez -vous; l'enfant n'a aucun mal, je vous le jure!.... Regardez-la donc, cette
mignonne, et vous verrez qu'elle est sortie saine et sauve de dessous les pieds des
chevaux. Elle n'a pas eu peur seulement, la pauvre innocente. Venez donc ici, ma
belle petite ; venez embrasser votre maman...
— Ma maîtresse n'est pas la mère de cette enfant, interrompit la suivante d'un
ton sec; ma maîtresse n'est pas mariée.
— Pardon; il n'y a pas de mal, répondit civilement la marchande; la pauvre
demoiselle s'est pourtant évanouie de saisissement.
— Elle est si affaiblie, si malade; elle n'avail pas besoin de cette dernière
secousse, murmura la suivante en jetant un regard presque irrité sur l'innocente
créature, cause de cette scène.
Cependant la voyageuse avait repris ses sens, et, rouvrant les yeux, elle mur-
mura :
— Je suis mieux, je suis bien à présent . Allons, Suzanne, il faut faire avancer
la voiture. Où est Balin ?
— Ici, mademoiselle; je suis ici, répondit le vieux serviteur en s'avançant.
— C'est bien ; occupez-vous de la petite, reprit l'étrangère; menez-la par la
main jusqu'au carrosse.
Elle fit ces recommandations avec l'accent d'une pénible sollicitude, mais sans
jeter un regard sur l'enfant miraculeusement préservée. Les femmes qui l'entou-
raient la considéraient avec une curiosité mêlée d'étonnement. C'était une belle
personne de vingt-ciuq ou vingt-six ans, blonde, d'une taille élancée et d'un
aspect imposant. Ses traits, un peu effilés, avaient une expression de tristesse
sévère; son regard était froid et distrait; elle avait le geste lent, le maintien
accablé que laissent les longues souffrances morales; pourtant l'étincelle d'une
pensée active, véhémente, briliait encore dans ses grands yeux bruns. Elle se
leva , rabattit ses coiffes sur son pâle visage, et, s'appuyant au bras de sa femme de
chambre, elle adressa quelques mots de remercîment à la marchande, avec une
politesse mêlée de dignité qui sentait fort sa grande dame. Au moment de sortir,
elle fit signe au vieux domestique de prendre à l'étalage un joujou de deux sous,
et, tirant sa bourse, elle mit un louis sur le comptoir.
La marchande la reconduisit jusqu'à la porte avec de grandes révérences, et,
retenant un instant la petit fille d'un geste discret, elle lui baisa la main et lui
dit avec un intérêt respectueux : — Comment vous appelle-t on, mademoiselle?
— Félise, répondit l'enfant.
— C'est un beau nom ! s'écria la bonne femme. Félise ! cela veut dire heureuse,
celle qui est née sous une heureuse étoile, n'est-ce pas?
En entendant ces paroles, la voyageuse et sa suivante se retournèrent avec un
mouvement involontaire, et, frappées sans doute delà même pensée, elles abais-
sèrent sur l'enfant un étrange regard.
— Votre nom n'a pas menti aujourd'hui, mademoiselle Félise, reprit la mar-
chande; que Dieu vous protège ainsi tous les jours de votre vie!...
L'étrangère ordonna d'un geste impatient à son vieux serviteur de faire monter
la petite fille dans la voiture, et se bâta de reprendre elle-même sa place. —
Allez, postillon, cria la suivante en fermant le rideau de la portière au nez des
curieux attroupés devant la boutique.
Le carrosse roula encore quelques moments dans la rue Saint-Antoine, puis,
tournant au coin de la place de Birague, il alla s'arrêter devant le couvent des
Annonciades, situé au fond de la rue Culture-Sainte-Catherine, à cent pas d«
l'hôtel habité naguère par Mme de Sévigné.
8 r ELISE
Le vieux serviteur, faisant fonctions d'écuyer, présenta respectueusement
Pavant-bras à sa maîtresse, et tandis qu'elle descendait, une main légèrement
appuyée sur sa manche, il lui dit avec une expression de zèle embarrassé et
inquiet : — Si mademoiselle voulait me donner ses ordres, je pourrais m'occuper
sur-le-champ de lui chercher un logis. J'avoue que, ne connaissant point la ville,
je me trouve un peu en peine.
— La première maison venue me conviendra, pourvu que j'y sois seule, tout à
fait seule, répondit la voyageuse.
— Je vois d'ici plusieurs écriteaux, reprit le bonhomme en parcourant du
regard les maisons de belle apparence qui faisaient face au couvent des Annon-
ciades; si mademoiselle le trouve convenable, je vais voir... à moins qu'elle ne
préfère un autre quartier...
— Mon Dieu! qu'est-ce que cela me fait? murmura la voyageuse d'un air de
morne insouciance; que je demeure dans celte rue même, plus loin ou à l'autre
bout de Paris, peu m'importe!
— Il faut aviser tout de suite, reprit Balin en se retournant de tous les côtés,
comme un homme décidé à marcher au hasard. Puisque mademoiselle ne veut
pas descendre, même pour une seule nuit, dans un hôtel garni, il faudra aussi
que je voie sur l'heure un tapissier, que je me procure des meubles... Mademoi-
selle va manquer de tout aujourd'hui, et qui sait comment elle sera couchée ce
soir!
— Qu'est-ce que cela me fait ! répéta la voyageuse avec une sorte d'accable-
ment mêlé d'impatience ; allez, Balin, et faites comme il vous plaira : vous avez
une heure.
— A la grâce de Dieu! Je ne vais pas plus loin, murmura le bonhomme en
soupirant et en se dirigeant vers une maison du voisinage, à la porte de laquelle
on lisait sur une planchette : Grand hôtel entre cour et jardin à louer présente-
ment.
La porte du couvent s'ouvrit au premier coup de sonnette et se referma aus-
sitôt sans bruit derrière les nouvelles venues, qui se trouvèrent alors dans un
vestibule spacieux, humide et sombre. Des bancs de chêne scellés au mur ré-
gnaient alentour; au fond, l'on apercevait les premières marches d'un large esca-
lier tournant. Personne ne se présentait, et l'étrangère dut s'arrêter un moment
pour s'orienter dans ces lieux inconnus. Tandis qu'elle promenait autour d'elle
un regard fatigué, la petite fille se retourna brusquement vers la porte en s'é-
criant : — Je ne veux pas monter dans cette maison, elle est trop laide ; allons-
nous-en.
— Non pas certes, répliqua la suivante en essayant de la rattraper; venez ici,
mademoiselle!
— Je veux retourner dans la rue, s'écria l'enfant d'un air irrité et en se débat-
tant, je veux m'en aller!... Je ne veux pas vous obéir, méchante!...
— Laisse-la, Suzanne, laisse-la ; je ne peux pas l'entendre crier ainsi, dit
l'étrangère en frissonnant et en se précipitant vers l'escalier, qu'elle se hâta de
gravir.
— Mademoiselle Félise, criez toute seule tant qu'il vous plaira, dit aigrement
Suzanne; restez, restez là, on ne viendra pas vous chercher. Vous ne méritez pas
d'entrer dans la maison du bon Dieu!
L'escalier en spirale dont les premières marches tournaient au fond du vesli-
bu!e aboutissait à un palier sur lequel s'ouvrait une porte à deux battants ornée
de délicates sculptures et surmontée d'un écusson qu'il n'était pas possible de
blasonner à travers la couche de badigeon qui couvrait les armoiries. Au-dessus
de cette pièce héraldique ainsi effacée, l'on avait peint à la fresque une croix
d'azur entre deux branches de lis.
Au moment où l'étrangère posait la main sur le pommeau de cuivre ciselé en
forme de rose épanouie, le baltant tourna de lui-même sur ses gonds, et une sœur
converse se présenta. Après avoir fait une espèce d'inclination qu'on aurait pu
prendre également pour une génuflexion et une révérence, elle dit à demi voix,
d'un ton de civilité béate : — Jésus, Marie soient avec vous, madame; prenez la
peine d'entrer et de vous asseoir.
Le parloir des Annonciades était une vaste salle qu'une double grille recouverte
d'un rideau noir divisait en deux parties égales, l'une communiquant avec l'in-
térieur du couvent et faisant partie de ce qu'on appelait la clôture, l'autre des-
tinée à recevoir les personnes du monde qui obtenaient la permission de visiter
les religieuses. Le goût dans lequel cette pièce était décorée indiquait qu'elle
avait eu naguère une autre destination; en l'appropriant aux habitudes de la
vie conventuelle, l'on y avait laissé subsister quelques traces de magnificence
mondaine. Une tenture de cuir dont les gaufrures, dorées jadis, avaient pris un
ton de bistre, cachait la nudité des murailles; la cheminée, sous le manteau de
laquelle on pouvait commodément s'asseoir, élait ornée de charmantes sculp-
tures, et le haut chambranle qui abritait le foyer, comme un dais de pierre, était
cantonné de petits amours riants et joufflus, que les bonnes religieuses prenaient
pieusement pour des chérubins. Les miroirs de Venise qui complétaient autrefois
l'ameublement de ce salon d'apparat avaient été remplacés par des tableaux; mais
au lieu des austères figures de saints, des scènes lugubres du martyrologe dont
les murs blanchis à la chaux de la plupart des monastères étaient tapissés, ces
peintures représentaient deux femmes, deux grandes dames dans tout l'éclat de
leur parure et de leur beauté : c'étaient les portraits des bienfaitrices delà maison,
dont les recluses avaient orné leur parloir.
L'étrangère jeta à peine un regard autour d'elle, et, sans prendre garde à l'in-
vitation de la sœur converse, qui l'engageait à se réchauffer devant la cheminée,
où brûlait un bon feu, elle s'assit près de la grille en cachant machinalement
dans les larges manches de sa pelisse ses mains rougies par le froid, et dit d'une
voix faible : — Madame la supérieure doit avoir été avertie. Je viens, munie de
la recommandation de monseigneur l'évêque d'Alais, visiter une de vos novices.
— Que Dieu conserve sa grandeur! répondit la sœur laie ; notre révérende
mère était prévenue de votre arrivée, et j'ai reçu ses ordres. Le parloir ne s'ouvre
que deux fois l'année pour les parents au premier degré; mais a la sollicitation
de monseigneur, et par faveur spéciale, notre sœur Geneviève a la permission d'y
venir aujourd'hui. La voici.
En achevant ces mots, elle fléchit une seconde fois les genoux en inclinant la
tête comme si elle allait se prosterner, et sortit par une petite porte qui commu-
niquait avec l'intérieur du couvent. Aussitôt le rideau noir s'ouvrit lentement,
et une femme voilée parut derrière la grille. Elle portait l'habit qui avait fait
donner aux Annonciades le surnom de célestes. Unscapulaire bleu de ciel cachait
le devant de sa robe de laine et descendait jusque sur ses souliers de cuir bleu;
une espèce de chape pareille au scapulaire était attachée sur ses épaules ; son
10 TÉLISE.
voile blanc, baissé devant le visage, retombait jusqu'au genou et la cachait sous
ses plis épais et raides. Il était impossible de distinguer sa taille ni ses traits,
mais il y avait dans l'ensemble de celte figure voilée quelque chose de juvénile
auquel on ne pouvait se méprendre. La ligne svelte que formait le pli de la chape,
le contour de l'épaule, l'attitude du corps, annonçaient une jeune fille de seize
ou dix-sept ans, grande, mince et de la plus noble tournure. A quelques pas
derrière elle venait une autre religieuse couverte du même habit, avec cette seule
différence qu'elle portait le voile noir. C'était une des discrètes qui accompa-
gnaient les novices au parloir, et que, dans le langage monacal, on appelait une
sœur-écoute. Celle-ci s'assit à l'écart, tira de sa poche son formulaire et ses lu-
nettes, et commença une lecture.
A l'aspect de la novice, l'étrangère s'était levée.
— Est-ce vous, mademoiselle? est-ce vous, mon Dieu! dit-elle d'une voix al-
térée; je ne saurais vous reconnaître sous ce voile.
La novice 6t un signe de tête et avança la main, une main blanche, frêle et
mignonne, qui ne put passer cependant à travers les barreaux étroitement croisés.
L'étrangère leva les yeux au ciel avec un geste de compassion douloureuse, et
une larme mouilla sa paupière aride. La novice, debout de l'autre côté de la
grille, pleurait sous son voile, et pendant quelques moments des soupirs étouffés,
de faibles sanglots, troublèrent seuls le silence du parloir. Contenant enfin ce
premier mouvement, la jeune religieuse s'assit contre la grille de manière à se
rapprocher le plus possible de celle qui venait la visiter, et elle dit d'un ton pé-
nétré : — Ah ! mademoiselle, quelle charité de votre part d'avoir entrepris un si
long voyage pour m'amener notre pauvre enfant! Que Dieu vous récompense de
celte bonne œuvre!
— Ne m'en attribuez pas le mérite, répondit la voyageuse avec une amère ex-
pression; c'est Suzanne et mon vieux serviteur Balin qui m'ont mise en voiture
presque malgré moi. Ils ont décidé que je passerais l'hiver à Paris, pensant que
le changement de séjour me rendrait un peu de santé, comme si quelque chose
pouvait m'êlre salutaire !
— La religion, le temps, pourront vous consoler, dit la novice avec un soupir;
la religion surtout, croyez-le...
— Ah! vous êtes consolée, vous? interrompit l'étrangère.
— Non, je suis résignée, répondit la jeune religieuse avec une sérénité dou-
loureuse. — Et après un silence elle ajouta : — Mais je ne vois point Félise. Où
donc est-elle? notre mère m'a donné la permission de la recevoir. N'est-ce pas
votre intention de me la remettre dès aujourd'hui?
— Oui, oui, à l'instant même, répondit vivement l'étrangère; tenez, la voilà.
La petite fille, lasse d'appeler en vain Suzanne, s'était décidée à monter toute
seule; elle venait de pousser la porte qui était restée entr'ouverte et regardait
furtivement dans le parloir. Suzanne la prit par la main et l'amena devant la
grille, malgré sa résistance.
— Ma tante, s'écria-t-elle alors en saisissant la robe de l'étrangère et en jetant
un regard effrayé sur le noir grillage; ma tante, est-ce que l'on va nous enfermer
dans cette prison ? Je ne veux pas. Venez, venez, il n'y a personne en bas, nous
ouvrirons la porte et nous nous sauverons. — Puis, apercevant les deux reli-
gieuses à travers la grille, elle se prit à les considérer avec étonnement, et dit
d'une voix plus basse : — Ah ! voilà des dames ! Regardez, ma tante, elles sont
FÉLISE. 1 1
habillées de bleu avec un voile comme la sainte Vierge ; est-ce que c'est ici leur
maison?
— Oui, ma chère enfant, dit alors la novice d'une voix émue; c'est ici notre
maison; elle a une belle chapelle, un beau jardin; ne veux-tu pas y venir
demeurer avec moi?
— Non ; je ne vous connais pas, répliqua la petite fille. — Et, après l'avoir
considérée un moment, elle ajouta d'un air de naïve résignation : — Non, j'aime
encore mieux rester avec ma tante Philippine et sa méchante Suzanne.
— Mais si tu me connaissais, tu viendrais volontiers, n'est-ce pas? reprit la
novice en relevant le coin de son voile.
— Ma tante Geneviève! s'écria l'enfant avec un geste d'étonnement et de joie.
— Tu me reconnais bien, ma Félise; tu es contente de me revoir, dit la jeune
religieuse d'uu air de satisfaction mélancolique et en rapprochant son visage de
celui de la petite fille, qui s'était dressée contre la grille et tâchait de l'embrasser
à travers les barreaux.
L'étrangère jeta un regard sur ces deux têtes inclinées et détourna aussitôt les
yeux en frissonnant; l'on eût dit qu'à leur aspect un sentiment d'aversion et d'hor-
reur s'éveillait dans son âme. Cette impression aurait, certes, paru fort étrange
à quiconque eût aperçu les deux charmantes têtes penchées en ce moment l'une
vers l'autre et se regardant à travers la grille. Les traits de la novice étaient d'une
régularité qui donnait à sa physionomie un caractère particulier de noblesse et
de fierté. Elle semblait sortir a peine de l'adolescence, tant les lignes de sa figure
étaient mollement accusées, tant ses formes étaient frêles encore. L'ovale pur de
son visage était encadré dans une guimpe de toile qui lui couvrait le front jusqu'à
un doigt des sourcils et laissait apercevoir à peine le contour délicat de sa joue.
Celte guimpe d'un blanc mat relevait le pâle incarnat et l'incomparable finesse
de son teint. L'enfant avait une belle petite tête brune et naturellement frisée,
une bouche vermeille comme une cerise, des joues fermes et rondes comme celles
des amours de marbre qui soutenaient la cheminée. Ses traits rappelaient vague-
ment ceux de la novice; mais ce qui complétait la ressemblance et constituait
véritablement chez l'une et chez l'autre un signe de race, c'était la couleur de
leurs yeux. Toutes deux les avaient d'un bleu si pâle, que l'iris se détachait à peine
sur le fond nacré de la cornée, à l'ombre de longs cils noirs relevés en piineau.
Cette singularité donnait au regard de la jeune religieuse un charme frappant,
une expression indicible de langueur, de tendresse et de mélancolie. Les yeux de
la petite Félise avaient au contraire quelque chose de terne; l'âme ne rayonnait
pas encore à travers ses prunelles bleuâtres, et même lorsqu'un joyeux sourire
épanouissait sa bouche, son regard s'éteignait, voilé sous sa délicate paupière.
L'étrangère s'était remise cependant de l'impression pénible qu'avait paru lui
causer la vue de ces deux belles créatures. Elle se retourna vers la grille avec le
geste d'une personne qui se dispose à prendre congé. Alors la novice rabaissa son
voile et lui dit avec un soupir: — Accordez-moi encore quelques moments, ma-
demoiselle; ceci est comme le dernier adieu que je fais au monde; vous êtes la
dernière personne à laquelle j'aurai parlé à travers cette grille.
— Quoi! les obligations de votre état sont aussi rigoureuses ! s'écria l'étrangère;
la règle vous impose un aussi grand sacrifice?
— Non, mademoiselle, répondit la novice; elle l'autorise seulement. Outre les
trois vœux ordinaires, il nous est permis d'en faire un quatrième, celui de
12 FÉLISE
renoncer à la vue et à l'entretien des gens du monde, de ne plus avoir, même
indirectement, aucune relation avec les personnes du siècle, de vivre enfin dans
une retraite perpétuelle et absolue. Quelques-unes des saintes filles qui ont été
l'exemple de cette maison avaient fait ce quatrième vœu : j'ai résolu de les imiter.
— Ne vous repentirez-vous jamais de cet excès de zèle? s'écria l'étrangère,
dont le sombre visage s'attendrit; ne regretterez-vous pas un jour d'avoir ajouté
cette obligation aux devoirs déjà si difficiles de votre état?
La novice secoua la tête et répondit d'un ton mélancolique : — Hélas 1 qui
viendra jamais me demander à la grille? Depuis un an que je suis entrée ici, j'y
parais pour la première fois. Il me semble d'ailleurs que je serai plus consolée,
plus tranquille, lorsque je ne pourrai plus entendre même comme un écho des
bruits de ce monde où j'entrais à peine quand j'ai dû le quitter, que je me rappelle
trop souvent peut-être.
A ces mots, sa voix s'altéra; elle ne put achever et pencha sa tête sur ses mains
jointes, comme pour se calmer et se recueillir. — Ainsi, reprit l'étrangère,
touchée jusqu'aux larmes, si je revenais ici, je demanderais inutilement à vous voir?
— Si vous reveniez, répondit-elle avec un accent inexprimable de tristesse et
de résignation, il me serait permis seulement de vous faire dire que je ne suis pas
morte, et que je me recommande à vos prières.
L'étrangère éleva vers le ciel un regard qui semblait accuser la Providence
divine, et demeura un moment comme abîmée dans de douloureuses réflexions ;
puis les larmes qui roulaient sous ses paupières se séchèrent, et ses traits re-
prirent leur morne immobilité. Elle se tourna silencieusement vers Suzanne, et
lui fit signe de déposer contre la grille un coffret qu'elle portait sous son bras.
La camériste obéit, et, tirant de sa poche une clef de vermeil, elle l'ajusta à la ser-
rure de ce petit meuble, qui était comme un coffre-fort en miniature garni de
feuilles de métal ouvragé et cloué avec des pointes dorées. — Voici les pierreries
de la comtesse, dit l'étrangère en désignant le coffret; je ne sais ce qu'il y a là-
dedans, je n'y ai pas jeté les yeux; mais tout a été scrupuleusement conservé, je
crois. Ces bijoux appartiennent à cette enfant; j'ai dû vous les remettre...
— Hélas! pourquoi? interrompit la novice; le sort de Félise est fixé d'avance;
élevée dans cette maison, elle y prendra le voile ; à quoi lui serviront ces parures?
— Elle les donnera à votre église le jour où elle fera profession, répondit la
voyageuse; jusque-là elles resteront en dépôt entre les mains de votre supérieure.
A celte époque, les gens de loi rendront compte à Félise de sa fortune, et elle
pourra en disposer également.
— Elle suivra mon exemple, dit la novice avec un sourire triste; à dix-sept
ans, elle fera vœu de pauvreté et donnera sa dot aux pauvres.
Durant ces explications, Félise s'était emparée du coffret comme d'un joujou ;
elle essayait de le soulever par la poignée de vermeil ciselé et tourmentait la clef
dans la serrure. Tout à coup elle releva la tête avec un petit cri de joie; le pêne
avait joué, et le coffret venait de s'ouvrir. Avant que Suzanne s'en fût aperçue, la
petite fille y plongea la main et retira une poignée de bijoux qu'elle éparpilla de-
vant la grille. Il y avait un collier de perles grosses comme des avelines, des
bagues, des girandoles de brillants, et au milieu de ces magnifiques joyaux un
portrait en médaillon entouré de pierreries. L'enfant considéra un moment celle
peinture, qui représentait une jeune femme blonde el souriante, et la vue de ce
doux visage réveillant dans sa débile mémoire un souvenir confus, elle se retourna
FÉLISE. 13
vers la novice en disant: — Ma tante Geneviève, et maman, où est-elle? Ici,
peut-être.
A cette question inattendue, la novice secoua la tète avec un faible gémisse-
ment, et l'étrangère s'écria en cachant son visage avec un geste de désespoir : —
Voilà la première fois qu'elle parle de ma pauvre sœur... qu'elle se souvient...
— Maman, répéta la petite fille en regardant autour d'elle ; où est maman ? Elle
est avec vous, ma tante Geneviève?
— Non; elle est au ciel! murmura la novice en étouffant ses pleurs.
— Alors elle est avec mon père, reprit l'enfant; mon papa aussi est allé au
ciel ; il est mort.
Ces paroles tristes et naïves produisirent sur celles qui les entendaient un effet
terrible: la jeune religieuse éclata en sanglots; l'étrangère, pâle et tremblante,
cacha son visage dans son mouchoir avec des gémissements convulsifs. Suzanne,
consternée, lui dit à voix basse : — Au nom du ciel, mademoiselle, remettez-
vous! Demandez qu'on ouvre la porte de clôture, que je puisse ôter enfin cette
enfant de devant vos yeux... elle vous lue.
— Oui, je ne veux plus la voir... je ne veux plus l'entendre, s'écria l'étrangère
avec une sorte d'égarement; qu'on l'éloigné... que je ne la revoie jamais!
— Viens, viens, Félise, dit la sœur Geneviève en pleurant. Pauvre innocente,
le monde te repousse, tes proches te haïssent, réfugie-toi ici comme moi.
La sœur-écoute, qui depuis un moment ne lisait plus son formulaire et prêtait
l'oreille à cette scène, intervint alors : — Jésus-Marie! dit-elle tranquillement,
c'est un grand péché de se laisser aller à de tels mouvements; cette bonne dame
paraît hors d'elle-même. Qu'est-ce qui a pu la transporter ainsi ! Retirons-nous,
ma chère sœur; je vais faire ouvrir la porte de clôture, afin de recevoir notre
nouvelle pensionnaire.
— Elle est si petite, qu'elle peut, je crois, passer par le tour, répondit la
novice; voulez-vous le permettre, ma chère mère?
— Certainement ; je vais moi-même lever le crochet, répondit-elle en se diri-
geant vers une petite pièce contiguë au parloir, et qu'on appelait la chambre du
tour.
Le tour d'un couvent était une armoire en forme de cylindre pratiquée dans un
double mur, et pivotant sur son axe de manière à présenter alternativement
toutes ses faces; l'on y déposait les objets venant du dehors, et la tourière les
recevait ainsi sans se laisser voir. C'était par cette voie qu'entraient les menues
denrées et les petits présents que les personnes séculières envoyaient aux recluses.
La sœur-écoute donna une légère impulsion à cet engin, qui tourna en grinçant
sur son pivot. Suzanne se hâta de ramasser les bijoux et de les rejeter pêle-mêle
dans le coffret ; puis elle prit Félise par le bras, la hissa dans le tour, lui mit le
coffret sur les genoux, et, par une seconde impulsion donnée à la machine, l'en-
voya dans l'intérieur du monastère.
Alors la sœur Geneviève se rapprocha de la grille, et, faisant un signe d'adieu à
l'étrangère, elle lui dit d'un ton doux et navré : — Nous ne nous reverrons jamais
en ce monde... Que Dieu vous console... Que sa miséricorde nous prenne en pitié
toutes deux!...
Le rideau noir se referma; la jeune religieuse se retira avec l'enfant, et le bruit
de leurs pas se perdit dans le fond du parloir.
L'étrangère demeura encore un moment les yeux fixés sur la grille et comme
1 4 FELISE.
absorbée dans un silencieux désespoir; puis, sans proférer une parole, elle se
laissa emmener par Suzanne.
Le vieux serviteur était déjà de retour, et attendait à la portière du carrosse.
— Eh bien ! lui dit Suzanne, où allons-nous maintenant ?
— A deux pas d'ici, répondit-il en désignant une porte cochère percée dans
un mur sans fenêtres qui servait de clôture à une cour. J'ai loué cette maison;
mademoiselle n'a qu'à traverser la rue pour se trouver chez elle.
II.
La cloche venait de sonner le dîner, et la communauté entrait au réfectoire
lorsque la sœur Geneviève parut, tenant Félise par la main. A l'aspect de cette
jolie petite fille qui s'avançait tout étonnée, relevant le coin de son tablier garni
de dentelles et faisant la révérence avec une politesse enfantine, les bonnes sœurs
firent des exclamations de joie. L'arrivée d'une nouvelle pensionnaire était un
événement qui préoccupait toute la maison pendant huit jours; c'était, quel que
fût son âge, un membre nouveau affilié à la famille spirituelle de l'Annonciation,
car, sauf de rares exceptions, les jeunes filles élevées chez les Annonciades célestes
y prenaient le voile-, toute leur éducation ayant été dirigée à cette fin. C'était un
établissement convenable pour les demoiselles de qualité qui n'avaient qu'une
petite dot; la prévoyance des parents leur ménageait cet asile, où elles entraient
avant d'avoir seulement entrevu le monde, et où leur vie s'écoulait facile, nulle
et oubliée.
La supérieure prit Félise sur ses genoux et dit en la baisant au front : — Voici
un agnelet de plus dans notre troupeau ; c'est encore un présent de monseigneur
d'Alais, mes chères sœurs; nous lui devions déjà de posséder la sœur Gene-
viève, et, en vérité, nous ne saurions en avoir trop de reconnaissance envers sa
grandeur.
— Oh ! ma chère mère, c'est moi qui dois être pénétrée de reconnaissance pour
la protection que m'accorde ce saint prélat, balbutia la sœur Geneviève.
— Mes chères sœurs, à vos places et disons le benedicite, reprit gaiement la
supérieure; pour la bienvenue de notre nouvelle fille, je demande à la sœur
cellériére d'ajouter au dessert un plat de ce bon nougat, que nous avons goûté
aux dernières fêtes de Noël, et je prolonge d'une demi-heure la récréation.
— Merci, merci, notre chère mère, s'écrièrent toutes ensemble les religieuses
en prenant place sur les bancs à dossier rangés devant les tables.
— Ma chère mère, dit la sœur Geneviève, vous plaît-il de désigner la place que
doit occuper votre nouvelle fille?
— Je veux qu'elle fasse tout de suite amitié avec vos favorites, mon enfant,
répondit la supérieure avec bonté; mettez-la entre les deux Chameroy.
L'on ne connaissait pas chez les Annonciades ces maigres repas servis dans des
écuelles de terre jaune et arrosés d'eau claire, que faisaient quotidiennement les
Carmélites et les Capucines. La règle de Saint-Augustin et les revenus de la
maison permettaient un meilleur ordinaire. Contre l'usage des congrégations reli-
gieuses, toute ta communauté mangeait à la même table, les révérendes mères
près de la supérieure, à leur côté les jeunes professes, plus loin les novices, et au
FÉLISE. 1 5
bas bout les pensionnaires. Les mets étaient simples, abondants et soignés, et les
sœurs converses faisaient le service avec un ordre, une prestesse, une intelli-
gence qui ne laissaient rien à commander : des valets galonnés n'eussent pas
mieux fait.
Dans le réfectoire comme dans le reste de la maison, l'on retrouvait les ves-
tiges d'une époque antérieure à l'établissement des religieuses. Des traces de
peinture ressortaient ça et là sous le plâtre dont on avait badigeonné les mu-
railles, et il était aisé de reconnaître sous cette couche transparente une chasse
courant à travers champs, le cerf éperdu près de s'élancer à leau, les chiens à sa
poursuite, les piqueurs sonnant la fanfare et les chasseurs intrépides franchissant
au galop la longue plaine. Les dessus de portes étaient ornés de trophées bachiques
et champêtres que les bonnes sœurs auraient été fort en peine d'expliquer; enfin,
au manteau de la cheminée, l'on retrouvait l'écusson effacé dont la croix d'azur
des Annonciades a\ait remplacé les armoiries, mais autour duquel on pouvait
lire encore la vieille devise : « Dieu ayde au premier baron chrestien. » Le silence
n'était pas d'obligation pendant les repas, et un léger caquetage accompagnait
incessamment le bruit des verres et des assiettes.
— Cette chère petite ne mange pas. /lit une des révérendes mères en regardant
Félise, elle a l'air tout effarouchée. Mesdemoiselles de Chanieroy, entretenez-la
donc; Angèle, donne-lui la main.
Angèle de Cbameroy était une enfant de l'âge de Félise, délicate, mignonne et
belle comme un ange. Elle avança timidement sa joue rose pour embrasser sa
nouvelle compagne, et lui dit ingénument : — Voulez -vous que nous soyons amies?
Je t'aime de tout mon cœur!
Au lieu de lui rendre son baiser, Félise la regarda d'un air étonné, et lui ré-
pondit <jn détournant la tête : — Je ne vous connais pas.
Ce mot fit rire toute la communauté.
— Voyez la petite sauvage ! s'écria une des religieuses ; certainement, elle a
été élevée au fond d'un bois, parmi les loups...
— Oh ! non, non, madame ! interrompit Félise avec une naïve indignation ; je
demeurais à Toulouse, dans une belle maison, avec maman, qui était une grande
dame, et puis ma tante Philippine m'a emmenée...
— Je croyais qu'elle avait perdu sa mère au moment de sa naissance? dit la
supérieure en regardant la sœur Geneviève.
— La pauvre dame est morte bien jeune en effet, balbutia celle-ci; pourtant
Félise peut avoir gardé d'elle un souvenir confus.
— Et comment s'appelait-elle, votre maman, mon agnelet? demanda une des
révérendes mères pour dire à son tour quelque chose.
A cette question, la novice devint pâle, et regarda Félise avec angoisse. L'en-
fant hésita, chercha un moment, et répondit un peu honteuse:
— Je ne me souviens pas.
Alors la sœur Geneviève respira plus librement, et, revenue de son trouble,
elle dit à la supérieure : — Ma chère mère, je vous supplie d'excuser toutes ces
hardiesses ; Félise est une enfant gâtée.
— Bien, bien; nous relèverons mieux, répondit la supérieure avec indulgence;
il n'est point de naturel si rebelle qui ne s'apprivoise chez nous. Le ciel nous a
donné sur ce point des talents particuliers.
On se leva pour dire les yrâces. C'était l'heure de la récréation, et, en sortant
16 FÉLISE.
du réfectoire, les religieuses descendirent au jardin. Un parterre assez vaste, et
dont des bordures de buis dessinaient les compartiments, s'étendait le long de la
façade; il était entouré de bosquets profonds, coupés de sentiers qui formaient
une espèce de labyrinthe. Les grands arbres, maintenant dépouillés, dépassaient
les murailles et bornaient la perspective. Pendant la belle saison, lorsque des
masses de feuillage achevaient de cacher le faîte des habitations voisines, lorsque
l'on n'apercevait au-dessus de ces cimes verdoyantes que le ciel inondé de
lumière ou traversé par de légers nuages, l'on aurait pu se croire dans une
étroite et solitaire vallée plutôt qu'au centre de la moderne Babylone.
En ce moment, le pâle soleil de décembre réchauffait faiblement l'atmosphère
et fondait le givre qui pendait aux rameaux; le vent, moins âpre, avait séché le
sable des allées; le rude hiver laissait souffler un moment la douce haleine du
midi. Les religieuses se dispersèrent dans le parterre. La sœur Geneviève s'assit
sur le perron, au milieu des pensionnaires, qui sautillaient ...utour d'elle comme
une volée d'oiseaux babillards. Tandis que la petite Angèle tâchait de faire
amitié avec Félise, son aînée prit place à côté de la novice, et lui dit à voix basse :
— Ah ! ma chère sœur, quel air résolu ! Notre chère mère a beau dire, il ne sera
pas aisé de lui inspirer la vocation.
— La vocation ! répéta la sœur Geneviève, est-ce qu'on ne l'a pas toujours lors-
qu'on n'a jamais vu le monde, lorsque, comme vous, ma chère Cécile, comme ma
petite Félise, l'on entre ici à l'âge de six ans?
La pensionnaire secoua la tête et ne répondit pas.
Cécile de Chameroy était une petite personne d'environ douze ans, blonde,
fraîche et jolie. Elle portait, comme les autres pensionnaires, une robe d'étamine
bleue, qui marquait sa taille déjà assez élevée et d'une grâce parfaite. Ses cheveux,
légèrement crépelés et d'une nuance un peu vive, formaient un lourd chignon,
qui lui descendait sur la nuque, et que recouvrait imparfaitement une coiffe de
pomille ou gaze noire, à barbes rattachées sous le menton. Ses yeux d'un bleu
changeant, son nez retroussé, sa bouche épanouie, lui composaient un visage le
plus mutin et le plus spirituel du monde. Il était impossible de se figurer cette
piquante physionomie sous le voile. La petite Angèle avait, au contraire, des
traits calmes et doux, et une expression de sensibilité qui n'appartient pas com-
munément à l'enfance. Les deux sœurs étaient orphelines et destinées au cloître.
L'aînée se rappelait vaguement la maison paternelle; la plus jeune avait été
amenée chez les Annc.nciades en quittant les bras de sa nourrice, et n'avait
aucune idée de ce qui existait au delà des murs du couvent.
Félise, debout devant les genoux de la sœur Geneviève, refusait obstinément
de se mêler aux pensionnaires, qui jouaient à colin-maillard sur la terrasse, et
l'agaçaient en passant avec une familiarité amicale. Chaque fois que l'une d'entre
elles lui prenait brusquement la main ou la saisissait en riant par le coin de son
tablier, elle se retournait, tonte fâchée et honteuse, vers la sœur Geneviève, et se
cachait le visage d'un air boudeur.
— Voyons! il faut que je tâche de l'apprivoiser, celte petite sauvage! dit
Cécile de Chameroy; avec votre permission, sœur Geneviève, je vais la mener à
Bethléem voir le saint enfant Jésus.
— Oui, parlons, partons tout de suite! s'écria naïvement Félise en remettant
sa capeline et en prenant d'elle-même la main de la petite Angèle.
La sœur Geneviève passa son bras sous celui de Cécile, el murmura en soupi-
FÉLISE. 17
rant : — La pauvre enfant se figure que nous allons l'emmener bien loin.
Elles traversèrent le parterre et prirent un des sentiers qui s'égaraient entre
les bosquets. Cette partie du jardin avait un certain air agreste. Les rameaux
parasites du lierre rampaient au tronc des ormes séculaires, dont le pied était
caché dans d'épais buissons de ronces et d'églantiers. Quand venait le beau mois
de juin, l'on entendait le rossignol chanter toute la nuit sous ces ramées pro-
fondes, et la pervenche fleurissait à l'abri de ces tranquilles ombrages comme
dans ses forêts natales. Le sentier qui coupait ce bocage s'égarait en tant de
détours, que l'on pouvait, sans revenir sur ses pas, faire une assez longue pro-
menade.
Félise courait en avant, impatiente et curieuse. L'aspect des gazons flétris, des
arbres dépouillés, ne lui retraçait aucun souvenir ; elle ne se rappelait que la
verdure et les fleurs de l'été précédent. Une fois, cependant, elle s'arrêta tout à
coup, et dit, en regardant les grands arbres qui s'arrondissaient en berceau au-
dessus de sa tête : — Ma tante Geneviève, il y a des allées comme cela autour de
notre château, et puis il y a le parc. Nous allions jouer dans le parc ; vous en sou-
venez-vous?
— Regarde, regarde donc! interrompit la sœur Geneviève au lieu de lui
répondre, voilà Bethléem !
— Cette maisonnette ! s'écria l'enfant.
— Entre vite, et tu verras, dit Cécile en l'entraînant.
C'était un pavillon rustique dans lequel les religieuses faisaient, chaque année,
pour les fêtes de Noël, une représentation de la Nativité. Il eût été, certes, très-
difficile d'imaginer un tableau plus naïf et plus original. Des rameaux d'arbres
verts, entremêlés de mousse et de rocaille, composaient le paysage, dont le ciel
était représenté par des feuilles de papier bleu parsemées d'étoiles d'argent. Un
bocal de verre, caché dans la mousse, figurait un lac où nageaient des poissons
rouges. L'étable dans laquelle naquit Notre-Seigneur avait un toit de chaume,
soutenu par des bâtons dorés, et, pour rendre cette demeure plus décente, les
bonnes sœurs avaient eu l'idée de mettre un miroir au fond de la crèche. Il avait
fallu une adresse et une patience de nonne pour vêtir les personnages qui
venaient, dans leurs plus beaux atours, adorer le nouveau-né. Il y avait des gens
de tous les rangs, depuis la laitière en bavolet et l'Auvergnat porteur d'eau,
jusqu'à la dame en habit de cour et au financier en grande perruque. Au milieu
de cette multitude, l'on voyait un homme en longue robe noire, portant rabat et
chapeau à larges bords, lequel faisait le geste de donner sa bénédiction à une
religieuse annonciade, qui apportait des œufs de Pâques à l'enfant Jésus.
Félise, debout sur un marche-pied en face de la crèche, n'exprimait son admi-
ration et son étonnement que par des exclamations sans suite. Cette vue l'avait
tout à coup réconciliée avec le séjour du couvent; elle n'imaginait pas qu'il y
eût au monde rien de plus beau que cette nombreuse réunion de poupées cou-
vertes de magnifiques habits, et tout ce qu'elle avait aperçu en passant dans la
rue Saint-Antoine lui sembla, par comparaison, fort mesquin. Quand elle fut un
peu revenue de cette extase, elle se prit à demander le nom de toutes ces belles
figures de carton, qui lui semblaient des personnes naturelles. Cécile lui expli-
quait tout cela avec une complaisance infinie. Quand elle arriva au personnage
vêtu de noir, elle dit gravement : — Celui-ci existe en chair et en os ; c'est le
révérend père Boinet, confesseur de la communauté. L'an dernier, il y avait à sa
18 FÉLISE.
place le révérend père Pacaud, notre aumônier, un saint homme aussi ! C'est bien
glorieux d'avoir comme cela son portrait dans la même niche que le saint enfant
Jésus ! Il est très-ressemblant le portrait du père Boinet!
— 11 est bien laid! dit naïvement Félise.
Pendant ce dialogue, lu sœur Geneviève, debout à la porte du pavillon, suivait
du regard ta petite Angèle, qui, au lieu de contempler la crèche qu'elle avait déjà
visitée vingt fois, s'amusait à courir le long de l'allée en soulevant avec ses pieds
les feuilles sèches amassées sur tes bords. Eu dispersant cette couche qui préser-
vait le sol de la gelée, Angèle découvrit une petite touffe verdoyante, et aussitôt
un parfum subtil, ravissant, embauma l'air.
— Ah ! lit-elle avec un cri de joie, une violette !
Elle la cueillit délicatement, et l'apporta triomphante à la sœur Geneviève. La
novice attacha cette fleurette à sa guimpe, et resta immobile, la tête appuyée sur
sa main, les yeux fermés, comme si ce parfum l'eût enivrée. En effet, l'arôme qui
flottait dans l'air avait en quelque sorte inondé son âme; ses souvenirs l'avaient
tout à coup transportée dans d'autres lieux; elle était retournée la durée d'un
éclair vers les campagnes natales, sous les platanes au pied desquels la fleur
printanière formait des tapis bleuâtres où elle s'était si souvent assise. Lorsque
Cécile sortit du pavillon, emmenant à grand'peine Félise, qui serait volontiers
restée en contemplation jusqu'au soir devant la crèche, elle trouva la novice
absorbée encore dans sa rêverie.
— Ma sœur, ma chère sœur, s'écria-t-elle avec élonnement, vous pleurez, vous
avez de la peine?
— Non, répondit la sœur Geneviève en mettant une main sur son cœur; non,
mon enfant, c'est au contraire une impression très -douce que j'ai ressentie, c'est
une sorte de joie que je ne saurais définir et qui m'a fait verser des larmes.
— Oh! ma chère sœur, vous avez songé à des choses qui sont hors d'ici, dit la
jeune fille en serrant la main de la novice d'un air de sympathie intelligente.
Le son de la cloche qui retentissait dans tout le monastère annonça la fin de la
récréation : c'était l'heure du travail à l'aiguille. En entrant à l'ouvroir, la supé-
rieure dit à ses religieuses : — Mes très-chères sœurs, il s'agit de vêtir la bre-
bielle que le Seigneur nous a envoyée aujourd'hui; nous allons travailler pour
elle jusqu'à l'heure de l'office.
Elle distribua aussitôt l'ouvrage, et deux heures plus lard le trousseau de la
nouvelle venue était presque achevé. On la fit avancer alors pour lui donner, à la
place de son fourreau de soie et île son tablier de mousseline garni de gros point
d'Argentan, l'uniforme des pensionnaires, ses compagnes. Ce changement de cos-
tume ne parut pas lui plaire infiniment; elle se laissa vêtir sans proférer une
parole, et en regardant d'uu air courroucé la bonne supérieure, qui présentait
elle-même une à une les pièces de l'habillement et ne cessait de répéter : —
Voyez, mes sœurs, comme cela lui sied ! Jésus, qu'elle est charmante ainsi ! Je suis
certaine que cet habit aura la vertu de la rendre sur-le-champ docile et sage
comme toutes nos autres filles.
Lorsque la toilette de Félise fut terminée, toutes les sœurs l'embrassèrent l'une
après l'autre en lui souhaitant le bonheur de faire quelques années plus tard une
autre prise d'habit. Le même jour, après l'office, la supérieure fit dire à la sœur
Geneviève de monter avec Félise au petit parloir. Un tel ordre était une faveur
que recevaient rarement les novices. Le petit parloir était une salle meublée de
FELISE. 19
quelques sièges, d'une table et d'une bibliothèque dont les rayons contenaient
une centaine de volumes. Il n'y avait point de grille, et la porte s'ouvrait sur
la chambre du tour. C'était dans cette pièce que la supérieure des Annonciades
recevait la visite du petit nombre de personnes qui avaient droit de pénétrer dans
la clôture.
Le révérend père Boinet, confesseur de la communauté, était déjà dans le petit
parloir avec la supérieure, lorsque la sœur Geneviève se présenta avec Félise. Il se
leva, salua avec la politesse d'un homme du monde, et dit en attirant l'enfant
entre ses genoux : — Bonjour, mademoiselle, soyez la bienvenue; il y a longtemps
que monseigneur d'Alais promettait de nous envoyer une petite annonciade, et
nous étions dans une grande impatience de la voir arriver.
Félise, peu sensible à cet accueil obligeant, regardait en dessous le père Boinet
et demeurait muette.
— Excusez-la, mon père, dit la novice, elle est tout effarouchée encore; c'est
comme un pauvre petit oiseau tombé du nid, il a peur et tremble dans la main
qui l'a recueilli et lui donne la nourriture.
— Je suis certain cependant que le petit oiseau n'a pas envie de s'envoler,
répondit gaiement le directeur; qu'irait-il faire dehors? le temps est sombre, il
gèle à pierre fendre, et dans uu moment il fera nuit.
La petite fille leva machinalement les yeux vers la fenêtre. En effet, le jour
commençait à tomber, un brouillard glacé baignait les vitrières, la triste nuit
s'avançait avec son manteau de ténèbres. Félise se serra contre la novice en fris-
sonnant et en tournant son visage vers la cheminée où pétillait une flamme claire.
— Le petit oiseau est déjà apprivoisé, reprit le père Boinet en souriant ; il se
trouve mieux dans sa cage bien chaude et bien close qu'au milieu des champs,
et, comme je suis content de lui, je vais lui donner la becquée.
A ces mots, il tira de sa poche un cornet de papier, et, le versant dans le tablier
de Félise, il ajouta : — Allez grignoter ces pralines au coin du feu, ma gentille
petite fille.
— Je prévois, mon père, qu'elle va devenir votre favorite, dit la supérieure eu
flattant la joue de Félise du bout des doigts; si elle est bien sage, bien obéis-
sante, elle sera aussi mon enfant de prédilection. Voyez donc comme elle va être
heureuse avec nous !
— C'est égal, je m'en irais bien volontiers quand il fera jour, murmura l'en-
fant avec un soupir et en tournant son grand œil clair vers le père Boinet.
— Ab ! mon père, dit la sœur Geneviève navrée, j'ai grand' peur qu'elle n'ait
jamais la vocation.
— En ce cas, nous ne la retiendrions pas, mon enfant, répondit avec vivacité
la supérieure; il vaudrait mieux qu'elle tâchât de faire son salut dans le monde
que de se damner dans le cloître.
Le père Boinet hocha la tête et dit simplement : — Dieu disposera.
III.
Malgré les soins, les marques d'affection et les petites flatteries que l'on prodi-
guait ordinairement dans les couvents aux nouvelles pensionnaires, l'on ne réussit
-JO FELISE.
pas complètement à apprivoiser Félise. Celait une nature tout à la fois opiniâtre
et fantasque, qu'il était impossible de dominer soit par la douceur, soit par la sé-
vérité; elle ne craignait personne et n'avait d'amitié que pour la sœur Geneviève.
Elle finit pourtant par se soumettre aux devoirs faciles qui lui étaient imposés;
au lieu de se révolter à chaque instant contre la maîtresse des pensionnaires, d'ex-
primer en termes fort peu mesurés ses petites volontés, de bouleverser la classe
et le dortoir par sa pétulance, elle apprit à marcher posément et à employer les
formules bienséantes et chrétiennes en usage dans la maison. Ce fut à peu près
tout ce qu'on obtint d'elle pendant les premiers mois qu'elle passa au couvent.
Dans ce laps de temps, la sœur Geneviève prononça ses vœux. Cet engagement
irrévocable n'était pas accompagné comme la prise d'habit de cérémonies solen-
nelles et lugubres. Sans apparat, presque sans formalités, la novice promettait de
garder fidèlement ses vœux religieux et recevait le voile noir des mains de la
supérieure, ensuite elle signait l'acte authentique de sa profession.
La sœur Geneviève subit cette dernière épreuve avec une fermeté rare, sans
paraître donner un regret ou un souvenir au monde dont elle se séparait sans
retour. Ce fut un grand sujet de joie et d'édification pour la communauté et sur-
tout pour la supérieure, qui d'abord avait douté de la vocation de cette jeune
fille, laquelle, depuis son entrée dans la maison, avait plutôt manifesté le goût de
la retraite et de la vie cachée qu'une piété fervente ; mais quand on la vit accom-
plir son sacrifice avec un visage si tranquille, une contenance si ferme, on jugea
qu'elle était véritablement appelée.
Le jour même de sa profession, aussitôt après la cérémonie, la sœur Geneviève
eut la permission de monter dans sa cellule pour se recueillir et se reposer un
moment. En sortant du chœur, elle gagna seule le dortoir. Son pas était rapide et
ferme; elle marchait comme quelqu'un qui est sous l'influence d'une agitation
intérieure, que la volonté contient et domine. Aussitôt qu'elle fut dans sa cel-
lule, elle se jeta à genoux, les mains levées au ciel, le visage inondé de larmes, et
dit à haute voix : — Seigneur, Seigneur! ne repoussez pas celle qui dans sa
détresse est venue vers vous. Prenez-moi, mon Dieu , puisque je suis à vous
maintenant.
Elle voulait prier encore, mais sa force morale était épuisée; elle sentait ses
pensées se confondre et s'éteindre dans son cerveau. Pâle, le front baigné d'une
sueur froide, elle demeura affaissée sur ses genoux, l'âme et le corps plongés dans
une sorte de défaillance. Cécile de Chameroy la surprit dans cette situation. La
jeune pensionnaire, poussée par une sollicitude instinctive, était venue sur les pas
de la sœur Geneviève; lorsqu'elle la vit ainsi prosternée, le visage couvert de
larmes, les yeux fermés, elle se jeta à genoux à ses côtés et lui dit avec une dou-
leur mêlée d'effroi : — Ma sœur, ma chère sœur, vous pleurez le jour de votre
profession! Oh ! Seigneur Dieu ! vous n'aviez donc pas la vocation véritable?
La religieuse sortit par degrés de sa stupeur, et, passant la main sur ses yeux
encore pleins de larmes, elle dit avec un accent inexprimable de résignation et de
douceur : — Pourquoi donc ai-je pleuré, mon Dieu ! qu'ai-je laissé dans le monde
qui puisse me causer un regret? Ne suis-je pas trop heureuse d'avoir trouvé ici un
refuge! Ah! je dois au contraire bénir le Seigneur qui m'a ouvert sa maison et
m'a donné une place au milieu de cette famille chrétienne.
— Vous êtes orpheline, ma sœur? dit Cécile de Chameroy en soupirant.
La religieuse fît un geste aflirmatif.
FÉLISE. 21
— Et, vous trouvant sans appui dans le monde, vous avez pris le parti d'entrer
en religion? reprit la jeune fille avec vivacité. Vous êtes venue ici de votre propre
mouvement? Ah ! ma chère sœur, si j'avais été comme vous en âge de me con-
naître moi-même quand j'ai perdu mes parents, je ne serais pas entrée aux An-
nonciades.
— Mais vous êtes libre encore d'en sortir, mon enfant, s'écria la religieuse.
— Où irais-je à présent? répondit M1Ie de Chameroy.
— Hélas! chère enfant, reprit la religieuse, c'est une faute de se laisser aller à
dételles réflexions. Soumettons-nous au sort que la Providence nous a fait, et lâ-
chons d'aimer les devoirs qui nous sont imposés. D'ailleurs, que nous manqtie-l-il
ici pour le bien-être de l'âme et du corps? Y a-t-il au monde un séjour plus
agréable et plus tranquille?
Elle se releva à ces mots et fil le tour de la cellule après avoir entr'ouvert la
fenêtre et jeté un coup d'oeil sur le jardin. — Voyez, reprit-elle en passant la
main sur le pied de son lit blanc et douillet, ce n'est pas ici comme chez les Ca-
pucines, où l'on dort sur une planche, à côté d'une tête de mort; cette cham-
brette est propre et jolie ; Ton a la vue des beaux ombrages du jardin et l'on y
respire un air si pur, si rempli de l'odeur du feuillage, qu'on pourrait se croire
à la campagne.
— C'est vrai, ma soeur, répondit la jeune pensionnaire, ici tout a un aspect
riant : l'hiver, les salles sont bien chauffées et bien closes ; l'été, l'on a de longues
récréations et l'on se promène au frais dans le jardin; pourtant au milieu de ce
bien-être je songe toujours avec regret à un autre séjour.
— Le séjour qu'habitaient vos parents?
— C'était une vieille maison fort délabrée, répondit ingénument Cécile; elle
donnait. sur une ruelle obscure, et l'on n'y voyait pas clair en plein midi. Mon père
y était descendu en arrivant à Paris, où il venait solliter; mon père, un bon gen-
tilhomme, un brave officier ruiné au service du roi. Ma mère l'avait accompagné;
il comptait retourner dans sa province avec une pension. Au bout de quatre ans,
il n'avait encore rien obtenu, et en attendant quel dénûment, quelle misère! Mon
pauvre père, je le vois encore écrivant ses suppliques devant la fenêtre, dans une
grande chambre sans feu, et les lisant ensuite tout haut à ma mère, qui restait au
lit avec moi presque tout le jour, faute d'une bûche à mettre dans la cheminée.
Nous ne sortions guère que le dimanche pour aller à la messe ; mais alors quelle
joie! j'en rêvais toute la semaine. Nous traversions un endroit appelé la Place
Royale; parfois il faisait soleil, et c'était pour moi un bonheur inexprimable de
courir au grand air le long des allées. Souvent ma mère avait la condescendance
de s'asseoir sur un banc et de me laisser jouer pendant une demi-heure; ensuite
nous rentrions pour toute la semaine dans notre logis. Je ne saurais le retrouver
maintenant, j'ai oublié jusqu'au nom de la rue ; mais j'ai encore devant les yeux
la maison, l'escalier humide et noir, la chambre propre, toujours rangée, et où il
faisait toujours froid, les meubles délabrés, et le grand lit sans rideaux, et le
buffet orné de quelques pièces d'argenterie qui disparurent l'une après l'autre.
C'est dans cette maison qu'Angèle vint au monde, et le même jour ma pauvre
mère mourut.
La voix de Cécile s'altéra en prononçant ces derniers mots. Ses yeux doux et
riants se remplirent de larmes. — Et après, mon enfant, dit la sœur Geneviève
d'un air louché, après ce malheur, qu'arriva-t-il?
TOMfc îv. » 2
22 FÉLISE.
— Hélas! après ce malheur, il en vint un autre, répondit la jeune fille; mon
père tomba malade, et bientôt l'on reconnut qu'il n'en reviendrai! pas. Aux der-
niers jours de sa vie, la Providence vint pourtant à son secours. Un de ses parents
éloignés, ayant appris sa triste situation, courut à Versailles et sollicita pour lui.
Il avait quelque crédit, il obtint tout ce qu'il demanda; mais les bienfaits du roi
venaient trop tard. Avant de mourir, mon père nous recommanda à ce vieux parent
et le pria d'être notre tuteur, notre bienfaiteur; puis il me tint un discours que
je ne compris guère, et que j'écoutais en pleurant. Dès qu'il eut rendu son âme à
Dieu, notre parent, le baron de Favras, m'amena ici. Notre chère mère, touchée
de notre malheur, consentit à recevoir aussi Angèle, qui était une toute petite en-
fant encore au berceau.
— Et ce parent, ce tuteur, vous a-t-il depuis témoigné quelque intérêt? de-
manda la sœur Geneviève. Vient-il vous voir quelquefois?
— Jamais, répondit Cécile; jamais, quoiqu'il demeure très-près d'ici, car, je
m'en souviens, il ne fit que traverser la rue pour nous y amener. Il nous connaît
à peine; il ne peut pas nous aimer. Angèle et moi, nous n'avons véritablement
d'autre père et d'autre protecteur que le bon Dieu.
— Pauvres enfants ! murmura la sœur Geneviève, convaincue de la nécessité de
leur vocation.
IV.
C'était une dévote italienne, une grande dame de Gênes, Vicloria Fornari, qui
avait fondé l'ordre des Annonciades Célestes, et un jésuite, le père Zannoni, en
avait écrit sous sa dictée les constitutions. L'esprit de cet institut était d'offrir
une retraite aux filles qui, ne se sentant pas attirées vers le monde, voulaient vivre
à jamais inconnues et cachées, imitant ainsi la solitude de Marie, que l'ange trouva
seule dans sa chambre. Leur vie devait être impénétrable au dehors, douce et
facile au dedans. La maison de Paris pratiquait ces observances dans leur exacti-
tude primitive. Dirigée par les pères jésuites de la rue Saint-Anloine, elle avait
conservé intactes les traditions de l'ordre: il n'y avait peut-être point de mona-
stère en France où la discipline fût aussi parfaite, et en même temps les devoirs
de l'état religieux aussi faciles. L'on évitait d'ailleurs avec un soin extrême toutes
les causes de trouble, d'agitations intérieures et de relâchement. La plupart des
religieuses, entrées dans la maison dès leur enfance, ne franchissaient jamais par
la pensée l'étroit horizon qui bornait leurs regards; pour elles, l'univers était
renfermé dans cette enceinte. C'étaient des âmes simples, ignorantes et heu-
reuses, qui descendaient le courant de la vie humaine sans secousses, sans bruit
et à travers un éternel crépuscule. Quelques-unes, plus puissamment douées,
avaient senti leurs facultés se développer dans les enseignements de la religion.
Alors elles s'étaient naturellement tournées vers Dieu ; tout ce qu'elles avaient
d'intelligence et de sensibilité s'était absorbé dans la vie mystique; elles cher-
chaient avec ardeur les voies du salut, et trouvaient dans la pratique des devoirs
religieux un aliment suffisant à leur activité.
La mère Madeleine, supérieure du couvent de l'Annonciation, était une reli-
gieuse vieillie dans les plus difficiles fonctions de la vie monastique. Capable et
FÉLISE. 25
prudente, d'une piété sincère, d'un caractère droit, d'une humeur sereine, facile
et gaie, elle gouvernait son troupeau avec une autorité absolue, tempérée par l'in-
dulgence et la douceur. Élue pour la première fois supérieure à l'âge de vingt-
cinq ans, elle avait réuni de nouveau tous les suffrages à l'expiration de son priorat,
et, chose inouïe dans l'histoire des communautés religieuses, elle continuait ainsi
sans interruption, depuis vingt années, l'exercice de son autorité.
C'était toujours dans la maison des jésuites de la rue Saint-Antoine qu'étaient
choisis le confesseur et l'aumônier des Filles Bleues. Le père Boinet, leur direc-
teur actuel, joignait à une piété, à une sainteté de mœurs avérée, le talent de
conduite qui distinguait les membres de la compagnie de Jésus. Ses supérieurs
avaient compris, avec leur tact et leur pénétration ordinaires, que c'était un de
ces hommes encore mieux défendus par leur propre naturel que par leurs prin-
cipes, et ils n'avaient pas hésité à lui confier la direction d'une trentaine de femmes
qui n'étaient pas toutes de révérendes sœurs, au teint blême, au nez barbouillé
de tabac. Quoiqu'il ne manquât ni de savoir, ni d'habileté, ni de finesse, il ne ma-
nifestait dans ses discours qu'une médiocre capacité ; personne n'avait comme lui
l'art de se mettre à la portée des esprits simples et d'entrer dans leurs minuties.
Sa figure épaisse et bonasse inspirait de la confiance aux plus timides, et il était
d'ailleurs d'une laideur si vulgaire, qu'il n'était pas à craindre que les plus exal-
tées le regardassent jamais avec une dangereuse admiration. Au lieu de pousser
dans les rudes sentiers de la pénitence le docile troupeau commis à sa garde, il le
guidait à travers les voies faciles qui mènent également au ciel.
Dès son entrée au couvent, la sœur Geneviève avait été l'objet de la sollicitude
particulière du père Boinet. Confident eljuge de sa vocation, il l'avait encouragée
par des motifs qui étaient demeurés ensevelis dans le secret du confessionnal, et
que la jeune novice n'avait révélés qu'à lui seul. Lorsque la supérieure lui avait
témoigné ses scrupules relativement à l'admission de cette belle jeune fille, qu'une
résolution subite jetait dans le cloître, il lui avait répondu simplement : — Soyez
sans inquiétude, ma révérende mère; c'est une âme innocente; elle a quitté le
monde avec sa robe baptismale, et n'a apporté ici ni un regret ni un souvenir qui
puissent souiller sa pureté.
Aussitôt que la sœur Geneviève eut pris le voile noir, elle fut chargée de se-
conder la maîtresse des pensionnaires dans ses fonctions. La lâche n'était pas
difficile; on ne se piquait pas d'instruction chez les Annonciades, et plusieurs
d'entre les religieuses n'avaient jamais ouvert d'autre livre que leur formulaire;
mais, en revanche, il n'y avait point de maison où l'on excellât si parfaitement à
broder des images et à faire des bouquets d'autel avec du clinquant et du papier
doré. La sœur Geneviève apprenait à lire aux petites pensionnaires, et travaillait
avec les grandes aux ornements d'église, vrais chefs-d'œuvre qui demeuraient
souvent une année entière sur le métier et à la confection desquels participait
toute la communauté.
La jeune religieuse put s'occuper ainsi de l'éducation de Félise. D'abord elle
essaya de dompter ce naturel indocile et fougueux, mais elle n'y réussit qu'im-
parfaitement. La petite fille, opiniâtre et mutine, résistait à ses exhortations, à
ses ordres, puis tout à coup cédait à ses prières, car elle l'aimait avec toute la
tendresse dont le cœur égoïste et léger des enfants est capable. De son côté, la
sœur Geneviève avait pour Félise une affection inquiète et pour ainsi dire dou-
loureuse. Souvent ses regards s'arrêtaient avec une amère expression de tristesse
sur celle jolie créature, et elle murmurait, en passant sa main dans les cheveux
de la petite Angèle qui ordinairement se tenait tranquille à ses genoux, tandis
que Félise bondissait autour d'elle avec la capricieuse vivacité d'une chevrette :
— Seigneur, mon Dieu ! quand lui ferez-vous la grâce de ressembler à ce petit
ange ?
Cécile de Cliameroy devint aussi la favorite et presque l'amie de la sœur Gene-
viève; bientôt celte enfant comprit ce que l'œil pénétrant de la mère Madeleine
n'avait pas aperçu, ce que personne ne soupçonnait; elle comprit que l'âme de la
jeune religieuse était accablée d'un sombre ennui, d'une douleur mystérieuse et
incurable. Des souvenirs chers et tristes, de vagues regrets, la préoccupaient se-
crètement, et quoiqu'elle ne parlât jamais de sa famille, ni du temps qui avait
précédé son entrée en religion , Cécile devinait que sa pensée revenait sans cesse
vers tout ce qu'elle avait quitté. Souvent, le soir, debout à la fenêtre de sa cellule,
Geneviève se recueillait longtemps dans une muette contemplation, et versait des
armes en élevant ses regards vers le firmament semé d'étoiles. Alors, si sa jeune
amie venait s'accouder aussi à l'étroit balcon, elle lui disait en soupirant :
— Oh ! ma chère Cécile, que la nuit est belle ! Tournez les yeux vers le fond du
jardin; de ce côté, l'on n'aperçoit plus maintenant que le feuillage des arbres et
la voûte du ciel. Il me semble que je suis au milieu des champs, que je respire la
bonne odeur des bois, l'air vif et frais qui a passé sur les prairies. Oh ! si vous
saviez comme il fait beau, les soirs d'été, dans les allées de platanes, au bord
de l'eau!
Parfois elle se laissait aller à des réminiscences enfantines; assise au fond de sa
cellule, elle prenait Angèle sur ses genoux, et lui chantait à demi voix des noëls
languedociens que la petite fille écoutait d'un air curieux et naïf sans les com-
prendre. Souvent alors Félise prêtait l'oreille, se rapprochait et répétait ces gais
refrains, les mêmes sans doute avec lesquels sa nourrice l'avait bercée. D'autres
fois, à l'heure de la récréation, la sœur Geneviève quittait le jardin, et se dirigeait
vers une galerie située dans une partie de la maison que n'habitaient pas les reli-
gieuses. Cette longue salle, pavée en marbre comme une église, était encore ornée
de quelques tableaux dont les cadres, disjoints et voilés de toiles d'araignée,
avaient dû être dorés jadis; la poussière amassée depuis un siècle sur ces toiles
vénérables avait effacé les ligures et noirci toutes les teintes, à ce point qu'on ne
distinguait plus que de vagues linéaments sur un fond couleur de suie. L'ameu-
blement avait disparu, sauf quelques sièges délabrés qui gisaient renversés dans
les coins. Celle pièce, qu'on appelait encore par tradition la Salle des princes,
avait dû être jadis le théâtre de splendides fêles. Sans doute, le pied léger des
danseuses avait souvent frappé ces dalles humides, tandis que la musique faisait
retentir jusque sous les ombrages du jardin ses vives ritournelles; mais il ne res-
tait pas même un souvenir de ces magnifiques divertissements : de tant de bruit
et d'éclat, il n'y avait plus rien, pns d'autres traces qu'une traînée noirâtre dont
la fumée des torchères avait obscurci en certains endroits les lambris.
Un jour, Cécile eut l'idée de rejoindre la sœur Geneviève pendant sa récréation
solitaire. Elle la trouva assise à l'entrée de la galerie, le visage appuyé sur sa
main, le regard perdu dans l'espace profond à demi éclairé par un rayon de soleil
qui traversait les ais brisés d'une fenêtre, et frappait obliquement la muraille
tapissée de tableaux :
— Eh! ma chère sœur, s'écria la fillette en riant, que faites- vous ici, en rom-
pagnie de tous ces vieux portraits qui ont l'air de vous regarder tristement du
haut de leur cadre?
— Venez çà faire connaissance avec eux, follette, dit la religieuse en se rangeant
pour faire place à Cécile sur le banc vermoulu où elle était assise; puis, repre-
nant son attitude pensive, elle ajouta : — Je me figure le temps où l'on donnait
ici le bal...
— Le bal! répéta Cécile avec un profond étonnement ; vous vous figurez, ma
chère sœur, ce que c'est qu'un bal!...
— Certainement, car j'y ai assisté, répondit la sœur Geneviève avec un soupir.
— Vous avez dansé! fit Cécile à voix basse et en joignant les mains avec un
geste de naïve stupeur ; — et, après un moment de réflexion, elle ajouta plus bas
encore : — C'est bien divertissant, n'est-ce pas ?
— Ah! oui, répondit ingénument la jeune religieuse, et, comme Cécile l'inter-
rogeait encore du regard, elle ajouta : — J'ai été au bal une fois, une seule fois,
le beau jour où j'eus seize ans. Elle appuya son front sur sa main et parut revenir
avec un plaisir mélancolique sur ce frivole souvenir; puis , se relevant tout à coup,
elle prit le bras de Cécile, et l'emmena devant les tableaux.
— Je prends plaisir à voir tous ces personnages, lui dit-elle, car je les connais.
— Sainte Vierge! où donc les avez-vous vus, ma chère sœur? s'écria la jeune
pensionnaire avec un étonnement où perçait quelque incrédulité.
— Dans les livres, répondit la religieuse en souriant. Nous sommes ici en
illustre compagnie. Regardez les noms écrits au bas de ces toiles, et, à défaut du
nom, ces écussons blasonnés.
— Vous connaissez les armoiries?
— Comme toutes les filles nobles qui ont passé leur enfance dans de vieux châ-
teaux. Cette maison, dont on a fait un monastère, dut appartenir jadis aux Mont-
morency, car l'on y retrouve partout leur écusson, et ces portraits représentent la
famille du grand connétable.
Cécile parcourut du regard la série de figures alignées sur les panneaux, et
tâcha de démêler leurs traits sous la poussière séculaire dont elles étaient voilées;
puis, revenant à l'idée qui la frappait surtout, elle dit en désignant un portrait
de femme dont les yeux noirs et les blanches mains ressorlaient seuls sur la toile:
— Vous croyez donc, ma chère sœur, que cette belle dame a donné ici le bal?
— Certainement, répondit la sœur Geneviève, elle doit y avoir dansé le branle
et la pavane comme c'était la mode il y a cent ans et plus.
— Ah ! s'écria Cécile en riant, si nos révérendes mères savaient cela, elles vien-
draient ici jeter de l'eau bénite.
La cloche annonça en ce moment la fin de la récréation.
— Jésus-Marie, déjà ! reprit Cécile; la mère Perpétue a avancé l'horloge, j'en
suis certaine. Allons! il faut prendre congé de celte belle compagnie.
L'espiègle à ces mots fit une grande révérence aux tableaux et s'en alla en dan-
sant suivie de la sœur Geneviève.
Le temps marchait cependant au milieu de ces devoirs et de ces récréations
monotones; quatre années s'écoulèrent pesantes, uniformes, sans intérêt, sans
souvenirs. La sœur Geneviève en avait senti passer lentement toutes les heures,
et il lui semblait que cette période de son existence était comme un seul jour
d'une longueur infinie.
Angèle et Félise étaient encore deux enfants; mais Cécile allait avoir seize
26 FÉLISE.
ans; l'adolescente était devenue une belle jeune fille, fraîche et brillante comme
un bouton de rose. Son teint pur et velouté avait un éclat incomparable, et ses
cheveux d'un blond doré étaient les plus beaux du monde. A chaque mouvement
de tête un peu trop vif, ces magnifiques tresses se dénouaient et retombaient
jusqu'à ses talons. Alors la maîtresse des pensionnaires les relevait sous son
béguin de gaze noire et grondait doucement l'étourdie, qui lui répondait en riant :
— Pardonnez-moi, ma cbère mère, bientôt je ne vous donnerai plus cette peine.
Le jour où je prendrai le voile blanc, les grands ciseaux de la mère Perpétue
abattront tout cela.
Le moment approchait en effet où la jeune pensionnaire devait prendre l'habit
de novice, et elle semblait l'attendre sans effroi, sans inquiétude. Son humeur
était toujours aussi enjouée; ses yeux vifs et riants n'accusaient ni larmes secrètes
ni soucieuses insomnies, et son charmant visage conservait une inaltérable séré-
nité. A la vérité elle ne manifestait pas non plus l'impatiente ferveur d'une âme qui
va au-devant de ses nœuds mystiques. La mère Madeleine affirmait qu'elle avait la
vocation passive : dans l'opinion de la digne supérieure, c'était la meilleure. Elle
jugea qu'il ne fallait pas différer de fermer à jamais sur cette blanche brebis les
portes du bercail, et le jour fut fixé pour la cérémonie.
L'usage était qu'avant de prendre le voile, la postulante se préparât à cet acte
solennel par quelques jours de solitude et de recueillement. Il y avait à cet effet,
dans la maison, une chambre isolée dont l'ameublement était tout à fait con-
forme à la pauvreté monastique. La couchette sans rideaux était placée entre une
chaise de paille et un prie-Dieu ; l'étroite fenêtre qui s'ouvrait sur une cour inté-
rieure répandait une lumière triste sur les murs entièrement nus et blanchis à la
chaux. On appelait ce mélancolique séjour la solitude, et les religieuses d'une
piété fervente sollicitaient parfois la permission de s'y enfermer pour quelques
jours par esprit de mortification et de pénitence.
M"e de Chameroy paraissait toujours dans les mêmes dispositions ; elle semblait
toujours gaie, tranquille, insouciante; pourtant la veille du jour où elle devait
entrer en retraite, comme elle se trouva seule un moment avec la sœur Geneviève
après la prière du soir, elle lui dit précipitamment et d'une voix altérée : — Ah !
ma chère sœur, je ne sais ce qui se passe en moi... mon âme est accablée de tris-
tesse... j'ai des mouvements de désespoir, quand je songe que dans huit jours je
prendrai le voile. Oh ! que je voudrais être un petit oiseau pour m'envoler par
delà ces murailles !
— Oh! mon enfant, que dites- vous! s'écria la sœur Geneviève consternée;
quoi, vous voudriez quitter le couvent!
— Pour vivre seulement quelques jours hors d'ici, je crois que je donnerais
volontiers le reste de ma vie.
— Eh ! que deviendriez-vous, grand Dieu ! dans ce monde dont vous n'avez
aucune idée, où vous ne connaissez personne?
— Qu'importe? répliqua impétueusement Cécile; il me semble si beau d'ici !
— Puis elle ajouta en pleurant : — Mais je ne sortirai pas du couvent, je ne pas-
serai jamais la porte de clôture, jamais, ni vivante ni morte!...
En ce moment, les religieuses entrèrent au dortoir; la sœur Geneviève n'eut
que le temps de serrer la main de Cécile, et de lui dire encore :
— Mon enfant, demain sans doute le père Boinet viendra vous faire commencer
vos exercices spirituels; il faut lui déclarer sincèrement la situation de votre
âme. Ne craignez rien, c'est un saint homme, plein de lumières et de miséricorde,
il vous écoutera avec indulgence, il vous consolera!...
Le lendemain, M,le de Chameroy entra en retraite, et la sœur Geneviève ne la
vit plus que dans le chœur, enire la supérieure et la maîtresse des novices.
Celait un grand événement dans les maisons religieuses qu'une prise d'habit.
Cette cérémonie attirait beaucoup de monde, et les bonnes sœurs mettaient une
pieuse vanité dans l'exhibition de leurs ornements d'église. A l'approche de ce
jour, une agitation inaccoutumée régnait dans le couvent. Les révérendes mères
ne quittaient plus la sacristie; elles tiraient des armoires de cyprès les chasubles
de drap d'or, les surplis de dentelle, et recommençaient avec orgueil l'inventaire
des reliques et des pièces d'orfèvrerie, tandis que les jeunes religieuses faisaient
des bouquets artificiels, et que les petites pensionnaires découpaient des colle-
rettes neuves pour les cierges. On veillait le soir, afin d'achever ces grands prépa-
ratifs, on faisait collation à l'ouvroir : c'était une activité, une jubilation universelle.
Au milieu de toute cette allégresse, la sœur Geneviève réfléchissait tristement
aux dernières paroles de Cécile; elle tremblait que les exhortations du père
Boinet eussent été sans effet sur cette âme révoltée, et elle voyait arriver avec
une inexprimable inquiétude le jour de la cérémonie. L'avant-veille de ce jour, a
la sortie du chœur, s'apercevant que Mlle de Chameroy regagnait seule sa cellule,
elle demeura un moment en arrière, et lui dit précipitamment, tandis que les
autres religieuses s'éloignaient :
— Eh bien! mon enfant, votre âme est-elle délivrée des mouvements qui la
troublaient ? les paroles du père Boinet ont-elles raffermi votre vocation?
Mlle de Chameroy tourna vers la religieuse son visage pâli par les tourments
intérieurs qu'elle avait soufferts, et répondit en versant des larmes : — Oh ! ma
chère sœur, il n'y a rien de changé en moi ; j'éprouve toujours les mêmes frayeurs,
les mêmes angoisses... le Seigneur m'a retiré sa grâce...
— Vous vous êtes confessée au père Boinet?
— Oui, ma sœur, je lui ai avoué les répugnances, les désirs coupables que j'ai
conçus malgré moi ; mais il a vu sans indignation l'état de mon âme. Il a traité
mes appréhensions de scrupules sans fondement; enfin il m'a assuré que j'avais
une vocation suffisante.
— Et il n'a pas jugé à propos de différer la prise d'habit?
— Non, ma sœur ; il m'a recommandé seulement de me mettre entre les mains
du Seigneur, qui connaît mieux que nous-mêmes les voies par lesquelles nous de-
vons aller à lui. Alors, pressée par une douleur mortelle, je me suis jetée aux
genoux de notre révérende mère, je lui ai déclaré que je ne me sentais pas appelée
à la vie parfaite, et que je risquais mon salut éternel en prenant le voile. Elle m'a
écoutée avec une bonté infinie, sans me blâmer, sans s'étonner, en m'appelant
toujours sa chère fille, sa chère brebis. Ensuite elle m'a aidée à faire un nouvel
examen de conscience, et, quoique je lui aie révélé sincèrement les pensées cou-
pables qui s'élevaient dans mon esprit à mesure que j'approfondissais mes dispo-
sitions, elle a refusé de croire que le Seigneur m'eût ainsi abandonnée, elle a per-
sisté à me rassurer sur ma vocation. Oh ! ma chère sœur, telle est mon ingratitude
et mon iniquité, que tant de douceur et de miséricorde ne m'a pas touchée; j'ai
senti au contraire en moi des mouvements de révolte et de haine. Je prendrai le
voile, mais je ne serai pas une bonne religieuse; dans le fond de mon cœur, je
détesterai mes vœux...
28 FÉLISE.
— Oli! mon enfant, ne proférez pas de telles paroles ! interrompit la sœur Gene-
viève avec effroi : vous êtes dans la maison du Seigneur, à quelques pas de son
tabernacle...
— Il est vrai... ne me punissez pas, mon Dieu ! je me soumets, que votre
volonté soit faite ! murmura Mlle de Chameroy en baissant la tête avec un geste
d'abattement plutôt que de résignation.
L'arrivée de la mère Madeleine rompit cet entretien; à l'aspect de la sœur
Geneviève, elle fronça légèrement le sourcil, et dit d'un air de sévérité indulgente :
— N'avez-vous pas entendu la cloche, ma cbère fille? la communauté est déjà à
i'ouvroir. Allez, et, en faisant votre tâche, dites mentalement dix Pater et dix
Ave Maria, pour avoir manqué à la sainte obéissance.
Puis, se tournant vers M"c de Chameroy, elle ajouta : — Vous, ma chère en-
fant, préparez-vous à vous rendre au parloir. Vous avez à vous acquitter d'un
dernier devoir envers le monde : il faut que vous demandiez à votre tuteur, M. le
baron de Favras, son consentement pour prendre le voile, et que vous lui témoi-
gniez votre désir qu'il assiste à la cérémonie. Je l'ai fait prier de venir aujourd'hui
à cet effet, et tantôt vous le verrez à la grille.
— Oui, ma chère mère, répondit Mlle de Chameroy avec une passive soumis-
sion. Il y avait des années qu'elle n'avait aperçu le visage de ce vieux tuteur, qui,
après avoir remis entre les mains de la supérieure la petite dot des deux sœurs,
ne s'était plus occupé de leur avenir, et elle jugeait avec raison qu'il avait oublié
à pou près leur existence.
La mère Madeleine reconduisit Mlle de Chameroy jusqu'à la cellule solitaire où
elle était en retraite, ensuite elle se rendit au petit parloir. Le père Boinet yen-
trait en ce moment.
— Eh bien! mon révérend père, s'écria la mère Madeleine, quel est le résultat
de la démarche que vous avez eu la charité de tenter?
— Elle a eu un plein succès, grâce au ciel, répondit le père Boinet de l'air
satisfait d'un homme qui vient de triompher dans une entreprise difficile. M. le
baron de Favras viendra tantôt signifier à sa pupille qu'il s'oppose à sa prise
d'habit.
— Il fera cela ! mon révérend père, s'écria la mère Madeleine avec joie ; vous
êtes certain qu'il le fera?
— Il y est très-résolu.
— Et c'est votre révérence qui, par ce don de persuasion qui lui est parti-
culier, a tout à coup obtenu du baron de Favras qu'il se chargeât de ces orphe-
lines?
— A Dieu ne plaise que je me fasse honneur de sa résolution! mon éloquence
n'y est pour rien. M'étanl enquis d'abord de ce qu'était le baron de Favras, j'aban-
donnai ma première idée, laquelle consistait à lui confier l'embarras où nous
jetait l'éloignement subit de M"c de Chameroy pour l'état religieux, le scandale
qui pourrait s'ensrjvre si l'on forçait sa vocation, et le danger d'un tel exemple
pour la communauté. Le baron est un vieil officier des armées du roi, qui a toute
la rudesse et l'esprit absolu des gens de guerre. Il est entiché de jansénisme et se
pique d'austérité; pourtant il ne va guère à la messe que les jours où elle est
d'obligation ; il a en abomination les gens de notre robe et ne va au sermon que
lorsqu'un père de l'Oratoire monte en chaire. Vous concevez, ma révérende mère,
que je ne pouvais agir directement auprès d'un tel personnage. Le ciel m'inspira
FÉLISE. 29
alors de faire servir l'aversion même qu'il nous porte à l'accomplissement de
noire dessein. Je lui dépêchai quelqu'un dont l'habileté, les bonnes intentions et
la discrétion me sont connues. Cette personne lui toucha quelque chose de notre
influence dans cette maison, et, satisfaisant ensuite à ses questions, elle acheva de
lui faire connaître l'autorité spirituelle que nous y exerçons et l'affection parti-
culière que nous portons à l'ordre des Annonciades. Le bonhomme prit feu à ce
discours. Il s'indigna de l'approbation qu'on nous donnait, il s'étonna de n'avoir
pas appris plus tôt en quelles mains étaient tombées ses pupilles ;il dit enfin toutes
les choses que la passion inspire à nos ennemis. C'est sur ces entrefaites que votre
message est arrivé ; je ne doute pas qu'il n'accoure bientôt au parloir. Ce n'est pas
le salut de ces âmes innocentes qui le préoccupe, c'est la haine qu'il nous porte;
mais, quel que soit le motif de cette action, elle atteint notre but. Aujourd'hui
même il emmènera les deux sœurs, et le scandale de celte affaire retombera sur lui
seul; vos filles ne sauront jamais qu'il y avait parmi elles une révoltée ; nous
aurons séparé à temps l'ivraie du bon grain.
— Oui, mon révérend père, je m'en réjouis avec vous, dit la mère Madeleine
en soupirant; mais, je vous le confesse, ce n'est pas sans douleur que je verrai
partir ces enfants. Il semblait que le Seigneur me les eût données pour toujours,
et tout à coup je les perds. Si du moins j'étais assurée de leur bonheur en ce
monde! si je ne tremblais pas pour leur salut éternel !
— C'est un attachement qu'il faut sacrifier au salut de vos autres filles spiri-
tuelles, répondit le père Boinet avec autorité; considérez, ma révérende mère, le
changement subit de MUe de Chameroy et les suites que pouvait avoir un tel
exemple. Vous avez vu mieux qu'elle-même au fond de son âme; elle n'est pas
atteinte d'un dégoût passager, d'une frayeur qu'on peut apaiser; c'est la vocation
qui manque et que nous ne pouvons lui donner. Qu'elle s'éloigne donc... nous ne
pouvons plus rien que prier pour elle.
— Mais sa sœur, cette chère créature que nous avons reçue au berceau, l'on
nous la prend aussi! dit la bonne supérieure en essuyant une larme qui roulait
malgré elle sous sa paupière.
— Le baron n'emmènera pas l'une sans l'autre, et, puisqu'il faut les perdre
ou les garder toutes deux, l'alternative n'est pas douteuse.
— Je n'hésite pas, mon père, répondit la mère Madeleine avec résignation;
notre vie ne doit-elle pas être toule d'abnégation et de sacrifices!
En ce moment, on sonna pour annoncer que quelqu'un se présentait au par-
loir; aussitôt la mère Madeleine fit avertir Cécile, et, allant au-devant de la jeune
fille, elle lui dit avec une émotion qu'elle ne put enlièrement réprimer : —
Passez au parloir, ma chère enfanl ; vous savez ce que vous avez à demander à
M. votre tuteur ; écoutez avec respect ce qu'il lui plaira de vous répondre, et venez
me trouver ensuite.
Moins d'un quart d'heure après, Cécile rentra dans le petit parloir pâle, défaite,
mais les mains levées au ciel et le front radieux.
— Ma chère mère, dit-elle, M. le baron me refuse son consentement ; il ne veut
pas que je prenne l'habit.
— Il faut vous soumettre, ma chère fille, répondit la supérieure d'un ton
calme; adorez les volontés de Dieu, et préparez-vous à obéir aux ordres de
M. votre tuteur.
— Oh! j'y suis prête! s'écria Mlle de Chameroy avec transport; puis elle
30 FÉLISE.
ajouta avec une expression mêlée de tristesse et de joie : — Ma chère mère, qui
l'eût pensé? M. le baron veut aussi nous faire sortir du couvent.
— Je ne m'y opposerai pas, répondit la mère Madeleine, toujours maîtresse
d'elle-même, quoique son cœur fût pénétré d'une sensible affliction; votre père
en mourant a légué tous ses droits à M. le baron de Favras; il a sur vous toute
autorité, et je suis prèle à vous remettre entre ses mains.
— Je vais quitter le couvent ! murmura Cécile en joignant les mains avec un
geste d'étonnement, presque de doute. Est-ce possible, Seigneur, mon Dieu! je
vais passer la porte de clôture ?...
— Oui, ma lille, dit la supérieure en la considérant d'un œil triste et attendri,
vous allez nous quitter pour toujours...
A ce mol prononcé avec un accent qui ne renfermait cependant aucun reproche,
Mlle de Cliameroy sentit son ingratitude et les torts involontaires de son cœur.
Elle se jeta à genoux devant la supérieure, et, baignant de pleurs ses mains véné-
rables, elle lui dit d'une voix entrecoupée: — Oh ! ma chère mère, pardonnez-
moi... J'ai bien mal répondu aux bontés dont vous m'avez comblée... Je n'étais
pas digne du nom de votre lille que vous m'avez donné si longtemps...
La bonne supérieure ne pul retenir ses larmes; elle serra dans ses bras l'enfant
qui était près de l'abandonner, et lui dit avec un accent plein de douleur, de ten-
dresse et de pieuse fermeté : — Ma lille, ma chère fille, dans la vie nouvelle où
vous allez rentrer, souvenez-vous des exemples que vous avez eus ici. Vous n'étiez
pas appelée à devenir une sainte; renoncez à la vie religieuse, mais soyez toujours
une fille cbrétienne, une femme d'honneur.
Le même jour, Mllc de Chameroy et sa jeune sœur franchirent, en effet, cette
terrible porte de clôture qui se rouvrait si rarement pour rendre au monde les
filles élevées à l'Annonciation; mais ce grand événement ne fut connu que le soir.
La supérieure l'annonça aux religieuses réunies dans l'ouvroir pour terminer les
préparatifs de la cérémonie du surlendemain. Elle leur expliqua brièvement com-
ment le baron de Favras avait interposé son autorité pour empêcher MUe de Cha-
meroy de prendre le voile, et recommanda les deux sœurs aux prières de la
communauté.
Cette nouvelle inouïe jeta les bonnes religieuses dans un étonnement et une
consternation inexprimables. On levait les mains au ciel, ou parlait à haute voix
dans l'ouvroir.
— Jésus, mon Sauveur ! s'écria la mère Perpétue, une telle violence presque
au moment de la prise d'habit... Il faut que cet homme soit un idolâtre, un athée,
un huguenot...
— Il ne réussira pas dans ses damnables projets, dit une autre religieuse; soyez
assurées, mes très-chères sœurs, que ces enfants résisteront à la persécution, et
qu'après l'avoir confondu par leur constance, elles l'obligeront à les ramener
parmi nous.
— Que le Seigneur leur fasse cette grâce! ajouta une troisième; comme on se
hâtera de leur rouvrir la porte du bercail à ces chers agneaux!
Une des anciennes qui était sortie de l'ouvroir sur les pas de la supérieure
revint en ce moment.
— Ah! mes très-chères sœurs, dil-elle, prions pour ces colombes ravies par un
cruel vautour. Je viens de parler à la samr Ursule ; c'est elle qui a ouvert la porte
du parloir à ce méchant homme ; elle était présente lorsqu'il a emmené ses pupilles.
FÉLISE. 31
— Oh! ma chère mère, dites-nous... Quel visage a-t-il? comment s'est-il expli-
qué? s'écrièrent les religieuses.
— C'est un vieux gentilhomme, tout perclus de goutte et de rhumatismes. Il
a fallu que son valet lui donnât le bras jusqu'au parloir. Sœur Ursule n'a pas
entendu ce qu'il a dit d'abord à M"e de Chameroy, elle a seulement compris qu'il
parlait d'un ton courroucé; apparemment il a fait de grande menaces, et il était
décidé à pousser jusqu'au bout le scandale, car noire révérende mère a sur-le-
champ cédé. On lui a amené les deux sœurs; la porte de clôture s'est ouverte, et
ces pauvres enfants sont sorties en versant des larmes. Angèle a eu peur quand
elle a entendu le bruit de la rue; elle est revenue sur ses pas tout éplorée; il a
fallu que sa sœur l'emportât dans ses bras.
— Pauvres enfants, que le Seigneur les délivre du joug de ce pervers! s'écria
la mère Perpétue; mes chères sœurs, nous demanderons au révérend père Boinet
de faire une neuvaine à cette intention.
Pendant ce colloque, la sœur Geneviève, assise à l'écart, pleuraitsilencieusemenl
sous son voile et serrait dans ses mains la petite main de Félise, qui lui disait à
voix basse d'un air triste et surpris : — Entendez-vous ? les deux Chameroy sont
sorties... elles sout parties sans vous le dire. Vous les aimiez bien pourtant !
La sœur Geneviève rendit grâce au ciel de cet événement, qui changeait le sort
de sa jeune amie; mais dès lors une plus mortelle tristesse pesa sur son âme, un
ennui plus profond la dévora secrètement. Celte séparation la privait d'une con-
solation puissante et continuelle. L'humeur enjouée de Cécile dissipait souvent
sa tristesse; elle sentait en elle-même comme un reflet de cet esprit vif, de ce
naturel charmant. Elle trouvait aussi de douces satisfactions dans les soins qu'elle
prenait de sa sœur; Angèle lui était devenue à son insu plus chère que Félise, et
elle s'élait accoutumée à la considérer comme une enfant que le ciel lui avait à
jamais donnée. D'abord elle espéra vaguement qu'elle lui serait rendue; mais le
père Boinet, qui lui avait laissé dans le premier moment la consolation de celte
vaine attente, l'en détourna graduellement et finit par lui faire comprendre qu'elle
était pour toujours séparée des deux charmantes créatures qu'elle avait élevées
avec tant d'amour. Le monde était véritablement fermé pour les filles de l'An-
nonciation ; aucun bruit ne pénétrait à travers les sourdes murailles de la olôture,
et quoique l'hôtel du baron de Favras fût situé dans le voisinage, quoique de la
porte du couvent l'on pût presque apercevoir ce qui se passait chez lui, les reli-
gieuses n'entendirent plus jamais parler des demoiselles de Chameroy.
La sœur Geneviève tomba par degrés dans une sorte de langueur morale et de
dépérissement physique dont elle ne paraissait pas souffrir. C'était comme une
plante jeune et vivace qui, violemment transplantée dans un lieu sans air et sans
soleil, s'étiole et périt lentement. Elle végéta ainsi quelques années sans se plaindre,
sans s'effrayer, sans connaître même que sa vie consumée était près de s'éteindre.
Presque jusqu'au dernier jour elle descendit au chœur et remplit sa tâche à l'ou-
vroir. Elle ne se dispensait pas non plus des devoirs que lui imposait sa charge de
sous-maîtresse des pensionnaires; aux heures du travail, elle surveillait encore
les petites mains paresseuses et distraites de ces enfants réunis en cercle autour
d'elle, mais pendant la récréation, au lieu de les suivre, elle restait assise à
l'entrée du jardin, la tête inclinée, le regard errant tantôt sur le ciel, tantôt sur
les arbres dont les feuilles commençaient à tomber.
Un soir, elle se trouva si faible, qu'elle ne put remonter seule jusqu'à sa cellule,
32 FÉLISE.
et qu'elle tomba en défaillance entre les bras des religieuses qui l'accompagnaient.
La mère Madeleine accourut aussitôt, et, jugeant que cette maladie de langueur
était tout à coup arrivée à sa période extrême, elle fit appeler le père Boinet.
La sœur Geneviève ne parlait plus; sa respiration était haletante, inégale, et ses
paupières entr'ouvertes ne laissaient apercevoir que la moitié de ses prunelles
bleu pâle, dont le doux rayonnement était déjà éteint. La vie abandonnait rapide-
ment ce corps débile, et l'âme errait sur les limites indécises qui séparent nos
jours de l'éternité. Le père Boinet essaya de lui parler; mais elle ne pouvait plus
l'entendre, et, avant qu'on eût entièrement achevé les cérémonies dont l'église
environne les mourants, elle expira. Elle expira sans souffrance, en balbutiantquel-
ques paroles inintelligibles et en soupirant faiblement comme un entant qui s'endort.
On avait éloigné Félise dès les premiers moments, et elle avait passé la nuit
dans une cellule éloignée. Elle avait dormi sans inquiétude, car, dans l'inexpé-
rience et l'insouciante légèreté de son âge, elle ne songeait pasà la mort : comme
la sœur Geneviève était si jeune encore, l'idée qu'elle pouvait mourir bientôt ne
s'était jamais présentée à son esprit, et la veille elle n'avait pas été effrayée en
la voyant si faible et si malade. Le malin, lorsque la cloche sonna le premier
Angélus, elle se leva, s'étonnanl du silence qui régnait dans le dortoir, et, sans
concevoir encore aucune inquiétude, elle sortit doucement pour aller trouver les
autres pensionnaires. En ce moment, la supérieure venait elle-même lui annon-
cer le funeste événement. — Ma chère fille, lui dit-elle en la ramenant dans sa
cellule, mettez-vous à genoux et offrez au Seigneur votre cœur et votre âme afin
qu'il les console :vous êtes éprouvée bien jeune par une grande affliction.
Félise obéit en arrêtant sur la mère Madeleine ses grands yeux clairs, où se
peignait l'étonnement plutôt que l'inquiétude. Tandis qu'elle interrogeait ainsi la
supérieure du regard, n'osant lui adresser une question directe, les sons de la
cloche qui commençait à sonner le glas funèbre retentirent jusqu'au fond du dor-
toir. Félise jeta un grand cri et devint tremblante : elle avait tout à coup pres-
senti le fatal événement, et son visage exprimait tout à la fois l'anxiété, le doute et
un affreux désespoir. — Priez, mon enfant, reprit la supérieure navrée de douleur,
priez et soumettez-vous; Dieu nous a ôté la sœur Geneviève. Elle est allée au ciel,
avec les anges...
— Elle est morte! non, non... je ne le crois pas!... s'écria Félise en se préci-
pitant vers la porte. La mère Madeleine ne put la retenir, et les religieuses qui
se trouvèrent sur son passage essayèrent inutilement de l'arrêter; elle courut
éperdue à la cellule de la sœur Geneviève, et demeura comme foudroyée sur le
seuil. La pauvre trépassée était sur son lit, vêtue de ses habits religieux et le cru-
cifix entre les mains. Sa figure était si blanche et si calme, qu'on eût dit la statue
d'albâtre d'une des saintes de l'ordre, habillée de la tunique de laine blanche, du
long scapulaire et du manteau bleu céleste.
Félise considéra d'un œil fixe et presque stupide ce triste tableau, ensuite elle
alla se mettre à genoux dans un coin de la cellule, et y resta immobile, le corps
ployé, le visage caché contre le mur. Les exhortations du père Boinet, les conso-
lations qu'essayait de lui donner la supérieure, furent sans effet; on ne put ni la
faire changer de place, ni lui arracher une parole. Sa douleur ne se manifestait
que par de rares sanglots et d'involontaireslressaillements. Elle ne pleurait pas, et
ses yeux, fermés à demi, étaient entourés d'un cercle livide, comme si les larmes
qui ne pouvaient jaillir eussent meurtri ses blanches paupières.
Quelques heures plus tard, toute la communauté vint processionnellement
chercher le corps de la sœur Geneviève pour le descendre, selon l'usage, au mi-
lieu du chœur, où il devait rester exposé jusqu'au lendemain. Lorsqu'on eut em-
porté le cercueil, Félise se releva d'elle-même cl suivit le triste cortège. Pendant
le reste delà journée et la nuit suivante, tandis que les religieuses priaient, elle
demeura à l'écart, le corps affaissé sur ses genoux, la têle baissée sur sa poitrine.
Ni les exhortations, ni les ordres de la supérieure, ne purent la tirer de cette im-
mobilité : elle assista ainsi à la cérémonie des funérailles; mais lorsque tout fut
fini, lorsqu'on eut descendu le corps clans les caveaux de l'église, cette douleur
passive se changea en un désespoir effrayant. La malheureuse enfant repoussa les
religieuses qui s'empressaient autour d'elle, et sortit du chœur d'un pas rapide;
mais les forces lui manquèrent aussitôt, et elle s'arrêta au pied du grand esca-
lier.
— Ma chère Dite, lui dit la supérieure avec une douceur mêlée d'autorité, vous
péchez grièvement contre Dieu et contre vous-même en vous abandonnant à ces
transports. Ce n'est pas ainsi que doit se manifester la douleur d'une âme chré-
tienne...
— Ma chère mère, interrompit Félise d'une voix brève, j'ai une grâce à vous
demander. Vous ne me la refuserez pas... vous ne pouvez rien me refuser après un
si grand malheur...
— Parlez, ma chère fille, je suis disposée à vous accorder tout ce qui pourra
contribuer à votre consolation. Que demandez-vous? que voulez-vous?
— Je veux sortir sur l'heure de cette maison, répondit Félise en jetant autour
d'elle des regards égarés, je veux m'en aller loin d'ici...
A celte déclaration inattendue, un murmure d'élonnement et d'indignation
s'éleva de tous côtés. Jamais aucune fille élevée à l'Annonciation n'avait proféré
de semblables paroles: c'était comme un blasphème, un arrêt de réprobation pro-
noncé par la bouche même de celle qui voulait abandonner l'asile saint où sa jeu-
nesse avait trouvé les secours temporels et la nourriture spirituelle. La supérieure,
un peu émue de celte espèce de scandale, s'écria en levant les mains au ciel : —
Le malin esprit veut la perte de celte faible créature ! priez pour elle, mes chères
sœurs... C'est une âme qu'il faut regagner à Dieu.
A ces mots, elle ordonna du geste aux religieuses de se retirer, et, s'approchant
de Félise, elle lui dit avec son air habituel de patience et de mansuétude :
— Venez, ma chère fille, votre corps est aussi malade que voire âme; vous avez
peine à vous soutenir. Appuyez-vous sur mon bras.
— Où voulez-vous m'emmener? s'écria Félise avec une expression de désespoir
farouche ; vous voulez que je retourne dans la cellule de ma tante Geneviève! que
j'aille encore au chœur, à l'ouvroir, au jardin, partout où j'avais coutume de la
rencontrer! Non, non... puisqu'elle n'y est plus, je n'y rentrerai jamais!
— Je veux vous emmener dans ma propre cellule, mon enfant, répondit la mère
Madeleine, pénétrée de commisération; je veux moi-même vous soigner, vous con-
soler... Vous vous consolerez, ma chère Féiise : Dieu éprouve parfois ses créa-
tures; il leur envoie de grandes afflictions; mais sa miséricorde soulage bientôt
les cœurs désolés. La douleur où vous êtes plongée est un état passager; il n'y a
que les damnés qui souffrent éternellement. Bientôt vous vous apercevrez que le
Seigneur ne vous a pas tout ôté. Vous avez, il est vrai, perdu une personne bien
chère, mais il vous reste une nombreuse famille à laquelle vous êtes unie par les
54 ' FÉLISE.
liens de l'amour et de la charité chrétienne : je suis votre mère, ma chère Félise,
et toutes les annonciades sont vos sœurs.
Après avoir attendu un moment l'effet de ces paroles, elle ajouta d'un air de
décision affectueuse : — Allons, mon enfant, suivez-moi.
La pauvre désolée fit un pas en arrière en détournant la tête.
— Obéissez, ma fille, reprit la mère Madeleine avec un accent sévère et triste ;
si je ne pouvais vous persuader, il faudrait me résoudre à vous contraindre.
Félise demeura immobile et ne répondit pas. Alors la supérieure, ayant appelé
deux sœurs converses, leur ordonna Je la conduire dans une cellule voisine de la
sienne, et de ne pas la perdre de vue un seul moment.
Lorsque le père Boinet apprit ce qui s'était passé, il dit après réflexion à la mère
Madeleine : — Ceci est grave, ma révérende mère; cette enfant ne peut pas sortir
d'ici comme Mlle de Chameroy; quelle que soit sa vocation, il faut qu'elle soit
religieuse.
— Oh ! mon père, que dites-vous? interrompit la supérieure. Je vous ai entendu
souvent détester les vocations forcées et déplorer l'opiniâtreté des parents qui
obligent leurs filles à entrer en religion.
— Il est vrai, répondit-il vivement; mais, croyez-moi sans que je m'explique
davantage, la place de celte enfant n'est pas dans le monde, et la charité vous
commande d'user de tous les moyens pour la garder ici et pour la décider à pren-
dre le voile.
La cellule où Ton avait conduit Félise était séparée du grand dortoir par les
deux pièces qu'on appelait l'appartement de la supérieure. Cette chambrette,
propre et bien éclairée, avait vue sur le jardin, et le soleil d'automne l'égayait
tout le .jour de ses tièdes rayons. Une sœur converse prenait soin de la jeune
pensionnaire et lui tenait silencieusement compagnie. Chaque matin la mère
Madeleine passait une heure auprès d'elle, chaque soir elle revenait encore; mais
sa patience, son inépuisable charité, son habileté à gagner les âmes, échouaient
contre cette douleur emportée et mêlée de résolutions extrêmes. Félise était inac-
cessible à toutes les consolations. Parfois morne, abattue, silencieuse, elle pas-
sait plusieurs heures assise dans le coin le plus obscur de la cellule, la tête pen-
chée sur sa poitrine, dans l'altitude d'une sombre rêverie. D'autres fois elle avait
des paroxysmes de désespoir dont la violence épuisait ses forces morales, et
auxquels succédait une sorte d'anéantissement.
Un jour, la supérieure lui amena une de ses compagnes, et, se retirant presque
aussitôt, elle les laissa ensemble.
Alors la jeune pensionnaire s'assit à côté de Félise, qui ne lui avait rien dit
encore, et, l'embrassant les larmes aux yeux, elle s'écria : — Oh ! ma bonne amie,
dans quelle affliction nous sommes toutes! Notre révérende mère a demandé que
l'on fil des prières pour toi, el tous les' jours, après la messe, toute la commu-
nauté fait une nenvaine à ton intention. Il est certain que lu en éprouveras de
grandes consolations, et que, dès qu'elle sera finie, tu reviendras parmi nous...
Félise garda le silence, et fit seulement avec la tête un gesle négatif.
— Nous nous jetterons aux pieds de notre mère, reprit la jeune pensionnaire,
nous intercéderons pour toi. Quand tu seras pardonnée, nous viendrons te cher-
cher, et, comme dit la mère Perpétue, nous te ramènerons en triomphe au bercail.
Ces marques naïves d'inlérêt et d'amitié ne produisirent pas plus d'effet sur
Félise que les admonestations de la mère Madeleine ; elle retira sa main des
mains de sa jeune amie, et lui répondit d'un ton bref: — Non, il faut me laisser
seule ici; je m'y trouve mieux que parmi vous.
— Seigneur! mon Dieu! tu ne nous aimes donc plus?
— Je ne sais pas... Je n'ai plus qu'une pensée, à présent, je ne sens plus qu'une
seule chose : c'est que ma tante Geneviève est morte,... que je ne la reverrai
jamais, jamais — Je voudrais mourir aussi.... Je l'aimais tant!
Elle fondit en larmes à ces mots, et, se couvrant le visage avec le pan de son
tablier, comme pour ne plus apercevoir la clarté du jour, elle Gt signe à la jeune
pensionnaire de s'éloigner. Celle-ci s'eu allait toute contrôlée faire part à ses
compagnes des sentiments où elle avait trouvé Félise ; mais la supérieure, qu'elle
rencontra sur son chemin, ayant écouté le récit de ce qui venait de se passer, lui
dit gravement : — C'est bien, ma chère fille; vous avez parlé comme vous le
deviez à cette pauvre enfant. A présent, la charité vous ordonrie de taire les
réponses que le malin esprit lui a inspirées. Lorsqu'on vous interrogera à ce
sujet, vous répondrez simplement qu'elle a écouté vos discours sans rompre le
silence : ceci n'est pas un mensonge, c'est une restriction permise, et que vous
pouvez faire en conscience.
Le lendemain, la mère Madeleine dit à son directeur : — J'ai fidèlement, suivi
vos instructions, mon révérend père, mais jusqu'ici j'ai agi sans succès. Malgré
votre pénétration et vos lumières, vous n'avez pas tout à fait apprécié peut-être
le caractère de cette enfant; avec son élourderie, son insouciance habituelle, il y
a en elle un fonds d opiniâtreté bien rare à son âge. Quoiqu'elle eût pour la
pauvre sœur Geneviève une affection singulière, son cœur n'est guère capable
d'attachement; elle n'aime plus personne ici maintenant, et n'obéit qu'à l'auto-
rité, à la force. C'est une sensible affliction pour moi de ne pouvoir remédier à
ses dispositions, et je la quitte toujours pénétrée de douleur.
— Ainsi, ma révérende mère, dit le père Boinet, vous n'avez pas remarqué le
moindre changement, le moindre progrès?
— Pas le moindre; sa situation est toujours la même; mes exhortations l'im-
portunent, les soins que lui donne la sœur Ursule l'aigrissent, elle se consume
dans un mortel abattement; si nous la gardons encore quelque temps ainsi, elle
succombera.
— Vous désespérez de cette âme, ma révérende mère, dit le directeur avec
l'accent d'un léger reproche; vous êtes près d';ibandonner votre tâche... Le bon
pasteur ne laissait pas ainsi sa brebis égarée à moitié chemin. Il y a plus d'un
moyen de la ramener, et nous allons aviser à prendre le meilleur.
Il réfléchit un moment et reprit: — Il faut que cette enfant quille pour un
temps le couvent.
— Elle esl orpheline; en quelles mains la remettre avec sécurité, Seigneur
Dieu!
— Vous rappelez-vous, ma révérende mère, qu'elle fut amenée ici par une
dame il y aura neuf ans le dernier jour de celle année. C'était sa proche parente,
la propre sœur de sa mère, qui venait de bien loin pour la donner aux Annon-
ciades. Depuis lors, celte personne a envoyé de temps en temps quelqu'un à la
grille pour s'informer de la sœur Geneviève et se recommander à ses prières. Elle
demeure près d'ici, et elle ne refusera pas de recevoir sa nièce dans sa maison.
— Mais, mon révérend père, observa la supérieure, c'est, contre votre pre-
mière décision, rendre Félise au monde...
56 FELISE,
— Si ce que l'on m'a rapporté est vrai, c'est l'envoyer au contraire dans un si
triste séjour, que bientôt elle demandera d'elle-même à revenir ici. Qu'elle ignore
jusqu'au dernier moment notre dessein : je vais m'en occuper sur l'heure, et tâcher
démener la chose promptement.
— Que le ciel bénisse vos efforts et vos intentions ! s'écria la digne supérieure
avec reconnaissance; il est certain, mon révérend père, que Dieu vous inspire
toujours ce qui doit tourner à sa gloire, ainsi qu'au repos et à la prospérité de
cette maison.
Le surlendemain, après vêpres, le père Boinet fit demander la supérieure au
petit parloir. — Le ciel aidant, j'ai conduit à bien cette affaire, lui dit-il : la per-
sonne chez laquelle je me suis présenté a été sensiblement touchée en apprenant
la mort de notre pauvre sœur Geneviève; mais elle se refusait à recevoir sa nièce.
Il a fallu longtemps pour vaincre sa résolution. Maintenant, ma révérende mère,
faites appeler ici votre enfant rebelle.
Félise entra dans le parloir avec un visage indifférent et morne ; elle s'atten-
dait peut-être à une rigoureuse admonestation, et il était évident qu'elle était
prête à la recevoir dans un silence passif; mais, au lieu de la regarder d'un œil
sévère, le père Boinet lui dit avec bénignité : — Vous avez manifesté, mademoi-
selle, le désir de quitter cette maison ; persistez-vous dans cette résolution?
— Oui, mon révérend père, balbutia Félise, troublée par cette question inat-
tendue.
— En ce cas, reprit le père Boinet du même ton, vous allez en sortir dès
aujourd'hui : votre tante, Mlle Philippine de Saulieu, vous recevra chez elle.
— Ma tante Philippine ! répéta Félise avec une vague frayeur, car ce nom lui
avait rappelé tout à coup les tristes impressions de son enfance.
— On va vous conduire dans sa maison, ma chère fille, dit alors la mère Made-
leine; fasse le ciel que vous trouviez auprès d'elle les consolations qui vous man-
quent ici !... Aimez-la, honorez-la, vivez dans la crainte de Dieu, et souvenez-vous
que le couvent des Annonciades est toujours ouvert à celles qui, désabusées du
monde, veulent y revenir pour le reste de leur vie.
Félise hésita un moment; d'un côté, elle voyait la sombre et imposante figure
de sa tante accompagnée de sa vieille Suzanne, de l'autre ces lieux vides et désolés
où avait vécu la sœur Geneviève, et d'où elle était sortie pour toujours. Le senti-
ment de celte perte cruelle l'emporta; elle fit instinctivement un pas vers la
porte, et dit d'une voix étouffée, en se couvrant la figure de son mouchoir : — Je
suis prèle!...
V.
Il y avait, à cinquante pas du couvent des Annonciades, une assez grande mai-
son dont la façade était masquée par un mur sans fenêtres, et percé seulement
d'une porte cochère. La cour qui séparait cet édifice de la rue était plantée de
tilleuls que la hachette de l'émondeur n'avait pas touchés depuis plusieurs
années, et dont les branches touffues formaient un sombre couvert. Au delà s'ou-
vrait un vestibule auquel le voisinage des arbres ôlait le peu de clarté qu'aurait
pu y jeter une fenêtre grillée avec des barreaux de fer. Un large escalier à rampe
de pierre occupait l'un des côtés; mais, au seul aspect des marches, couvertes
d'une couche de poussière que le balai n'avait jamais soulevée, on comprenait
que les étages supérieurs n'étaient pas habités. Après le vestibule, il y avait une
antichambre si vaste, que toute la domesticité d'un grand d'Espagne y aurait tenu
à l'aise, et où l'on ne voyait pas clair même en plein midi.
Félise arriva dans cette maison silencieuse et sombre, conduite par Suzanne,
qui était allée la recevoir à la porte de clôture. La chagrine suivante avait
toujours le même air rogue, les mêmes inflexions de voix cassantes, la même
tournure de vieille fille soucieuse et desséchée. En ce moment, elle semblait
sourdement irritée et marmottait des acclamations sans suite entremêlées de
soupirs et de gestes saccadés. Félise marchait sur ses pas, presque tremblante
et n'osant lui adresser la parole. Elle trouva dans l'antichambre le vieux Balin,
lequel était velu de noir comme autrefois, muet, raide, et tout d'une pièce dans
sa jaquette. Après avoir reconnu Félise d'un regard oblique, il lui ouvrit
la porte d'une seconde pièce qui faisait suite à l'antichambre, et se rangea pour
la laisser passer. Quoiqu'elle ne fût naturellement ni timide ni craintive, elle
entra le cœur palpitant dans cette vaste pièce à peine éclairée par les derniers
rayons du jour, et au fond de laquelle elle distinguait vaguement une personne
debout et immobile. Au lieu d'avancer, elle s'arrêta, interdite et sans lever les
yeux; puis, faisant un effort, elle balbutia: — Ma tante, vous ne me reconnaissez
plus, peut-être...
— Si fait ! je vous reconnais, Félise, répondit MIIe Philippine de Saulieu, après
avoir jeté sur elle un seul regard, et en se détournant avec un tressaillement qui
trahissait le sentiment involontaire de répulsion et de douleur dont son âme était
saisie; mais, dominant presque aussitôt cette impression, elle ajouta : — Vous
étiez donc bien mal au couvent, que vous avez voulu en sortir?
— Oui, depuis que j'ai perdu ma bonne tante Geneviève, répondit-elle en pleu-
rant. Tant qu'elle a vécu, je n'ai jamais songé à m'en aller du couvent. Est-ce
que j'aurais pu la quitter ! Je l'aimais tant ! J'étais venue auprès d'elle toute petite,
et je ne connaissais pas d'autre famille, car je ne vous voyais jamais, ma tante, et
je vous avais presque oubliée.
A ces mots, elle leva les yeux pour reconnaître la noble et belle figure qui
était vaguement restée dans son souvenir; mais il lui sembla qu'elle ne revoyait
pas la même personne : ces beaux cheveux blonds qui s'allongeaient jadis eu spi-
rales dorées avaient entièrement blanchi, et leurs mèches argentées encadraient
un front sillonné de rides ; ces traits délicats étaient hâves et flétris ; une vieil-
lesse prématurée avait courbé cette taille de reine. Mlle de Saulieu gardait encore
le deuil rigoureux qu'elle portait en arrivant à Paris; sa robe de raz de Saint-
Maur traînait par derrière comme un manteau de veuve, et sa coiffe de crêpe noir
était attachée avec des épingles d'acier bronzé. Félise la considéra un moment
avec un étonnement plein de tristesse, et, frappée de son lugubre costume autant
que de sa figure, elle lui dit avec un soupir : — Vous avez pris le grand deuil
pour la mort de ma tante Geneviève?
— Je le porte depuis dix ans, et je le garderai toute ma vie, répondit MIle de
Saulieu.
Suzanne était entrée dans le salon en même temps que Félise, et elle parais-
sait observer avec inquiétude l'effet que produirait sur sa maîtresse celle première
entrevue. Apparemment elle comprit que M"0 de Saulieu était déjà remise de la
TOMS iv. 5
38 FELISE.
pénible impression que lui avait causée l'aspect de sa nièce, car elle se rapprocha
de Félise et lui dit d'un ton radouci : — Avec la permission de mademoiselle, ne
voulez-vous point passer dans votre chambre?
— Comme il vous plaira, Suzanne, répondit-elle, intérieurement satisfaite
d'échapper à l'embarras de ce premier entretien, que sa iante soutenait d'une
façon si laconique. Quand elle eut fait la révérence et tourné le clos, Mlle de Sau-
lieu la suivit du regard, et murmura avec un soupir qui semblait sortir du fond
de son cœur saignant et déchiré : — Mon Dieu ! quel sacrifice !...
Ensuite elle s'assit à sa place accoutumée, et, reprenant sa tapisserie, elle se
mit à travailler machinalement.
L'appartement de M"e de Saulieu, situé au rez-de-chaussée, se composait de
trois grandes pièces qui occupaient toute la façade intérieure, laquelle formait
ensuite deux ailes en retour sur le jardin. Chacune de ces constructions, peu pro-
fondes, ne contenait qu'une chambre à chaque étage. La chambre qui faisait suite
à l'appartement de M"c de Saulieu avait été arrangée à la hâte pour recevoir Félise.
Ce séjour était loin d'offrir l'aspect riant et propret des cellules du couvent : les
murs, revêtus de boiseries peintes en camaïeu, n'avaienl point d'autre tapisserie.
Chaque panneau formait un tableau représentant des personnages allégoriques,
les Saisons, les Éléments, etc., lesquels faisaient une procession de figures blan-
ches, sur un fond grisâtre, de l'effet le plus mélancolique. La cheminée, sous le
chambranle de laquelle on pouvait se tenir debout, était décorée de pentes à
double feston, et le lit à colonnes, placé sur une estrade, était d'une dimension
capable d'étonner une petite personne accoutumée à l'étroite couchette garnie
d'un lendelet blanc où dormaient d'un sommeil si tranquille les pensionnaires de
l'Annonciation.
Le jour baissait, et les hautes croisées qui donnaient sur le jardin ne jetaient plus
qu'un faible crépuscule qui s'épaississait de moment en moment. Le vent d'au-
tomne sifflait à travers les portes et faisait frôler les rideaux contre la boiserie.
Félise s'assit toute transie sur un tabouret, et parcourut la chambre d'un regard
attristé. Suzanne alluma deux bougies, ..ouvrit un de ces beaux meubles incrustés
de nacre et d'écaillé qu'on appelait autrefois des cabinets et qui servaient à la
fois de secrétaire et de commode; puis elle se mit à ranger le modeste trousseau
de la jeune pensionnaire. Parmi les robes et le linge soigneusement plies se trouvait
le coffret que M1|e de Saulieu avait remis à la sœur Geneviève le jour même où
Félise était entrée à l'Annonciation. Comme il avait été immédiatement déposé
entre les mains de la supérieure et qu'il était resté depuis cette époque au fond
d'une armoire de la sacristie, Félise n'en avait aucun souvenir. En ce moment
même, elle ne s'aperçut pas du mouvement qu'avait fait Suzanne en le trouvant
sous sa main. La vieille suivante ne jeta qu'un regard sur ce riche écrin, et se hâta
de le placer dans un tiroir à secret qu'elle referma sur-le-champ. Après tous ces
arrangements, elle ouvrit les rideaux du lit, fit la couverture, et dit à Félise qui,
les mains croisées sous son tablier et la tête penchée, la suiv.it du regard, sans
proférer une parole: — A présent, mademoiselle, je vais vous faire souper;
ensuite vous vous coucherez...
— Déjà ! observa Félise; au couvent l'on ne se couchait qu'à neuf heures. Je
n'ai pas encore sommeil , et je vais faire compagnie à ma tanle pendant la soirée,
si elle le permet.
— Elle ne fait jamais la veillée, répondit Suzanne ; dès que la nuit est venue,
FELISE. 39
mademoiselle se met au lit, et personne ne bouge plus dans la maison.
— Jésus! que me dites-vous là! Notre révérende mère supérieure disait tou-
jours que, pour ne pas avoir de mauvais rêves, il fallait, avant de s'endormir,
égayer son esprit par la récréation et sanctifier son âme par l'oraison. Est-ce que
ma tante ne se récrée pas un moment après souper?
— Elle ne soupe pas : tantôt je lui servirai dans son lit un biscuit et un verre
d'eau; ce sera là tout son repas.
— Et elle fait ainsi collation toute l'année?
— Toute l'année; mais vous n'êtes pas obligée d'en faire autant. On va vous
servir à souper.
— Je n'ai pas faim, répondit tristement Félise. Pourtant, lorsqu'elle vit que
Suzanne prenait un flambeau et se disposait à sortir, elle aima mieux la suivre que
de rester seule jusqu'au lendemain dans cette grande chambre, dont l'aspect lui
semblait si triste. La salle à manger où Suzanne la conduisit était vaste et sombre,
comme toutes les autres pièces de l'appartement, et le soir la lueur des bougies
ne rayonnait pas jusqu'au plafond, arrondi en coupole et peint à la fresque dans
le goût italien. Au milieu de la salle, il y avait une grande table servie en vaisselle
plate, et où on avait mis un seul couvert ; la crédence placée en face était garnie
de plats d'argent d'une dimension colossale, et qui reluisaient dans la pénombre
comme des boucliers.
Félise s'assit en considérant d'un œil étonné ce somptueux couvert et cette
salle dont les lambris étaient éclairés pour ainsi dire par la profusion des pièces
d'argenterie rangées sur les dressoirs. La pauvre enfant essaya de goûter à l'am-
bigu froid qu'on venait de lui servir, mais elle ne put prendre d'autre nourriture
qu'un peu de fruit et une goutte de vin. Pendant qu'elle faisait ce léger repas,
Balin, la serviette au bras, se tenait derrière sa chaise pour changer son assiette
et lui verser à boire La figure de ce vieux serviteur se mêlait dans son esprit aux
vagues souvenirs de sa première enfance, et elle se prit à penser au temps déjà
éloigné où, après un long voyage, elle était arrivée à la porte du couvent de l'An-
nonciation ; elle se rappela le moment où Balin l'avait prise dans le carrosse et
portée sur le seuil, tandis que le lourd battant s'ouvrait sans bruit devant elle.
— Il y a bien des années que je ne vous avais vu, dit-elle en se retournant tout à
coup, pourtant j'ai remis tout de suite votre figure; mais vous, j'en suis certaine,
vous ne m'auriez pas reconnue, si Suzanne ne m'eût annoncée?
— Pardonnez-moi, mademoiselle, répondit laconiquement Balin.
— Oh ! fil- elle d'un ton incrédule et en étendant la main à la hauteur de la
table, je n'étais pas plus grande que cela quand vous m'avez laissée à la porte
de l'Annonciation, et mon visage n'est plus le même que celui d'une enfant de
cinq ans.
— Ce n'est pas sur le souvenir que j'avais gardé des traits de mademoiselle
que je l'aurais reconnue, répondit Balin, c'est sur une ressemblance de famille.
— Est-ce que je ressemble à ma pauvre mère? demanda vivement Félise.
Balin soupira et lit un geste négatif.
— Alors ma figure vous rappelle celle de mon père, reprit Félise; mon père,
hélas! je le vois comme dans un songe, je me rappelle confusément ses traits.
— Vous vous trompez, ce n'est pas possible, murmura Balin.
Félise s'accouda sur la table, le regard fixe, une main appuyée sur son front,
et reprit lentement en s'interrompant par intervalles, comme quelqu'un qui
40 FÉLISE.
cherche à ressaisir des choses confuses dans sa mémoire : — Nous demeurions
dans un château. Il y avait une chambre tapissée de bleu et beaucoup de rosiers
devant les fenêtres. C'était la chambre de ma mère, je crois.... mais je ne me la
rappelle point, ma pauvre mère.... Le visage de mon père est au contraire tout
présent a mes yeux. Il avait une belle figure, le front haut, le teint un peu pâle.
Un jour, ce doit être la dernière fois que je l'ai vu, il était tout habillé de noir,
et apparemment ce costume lugubre me fa peur, car, lorsqu'il vint à moi pour
m'embrasser, je me détournai en jetant des cris. Il n'était plus au château, alors;
il était dans un endroit que je ne me rappelle plus... Pourtant je vois, je vois
encore....
Elle s'interrompit comme pour démêler des scènes, des tableaux dont les traits
étaient épars dans sa mémoire; puis elle reprit tout à coup en se retournant vers
Balin : — Mais vous étiez là alors ; je m'en souviens, c'est vous qui m'avez portée
dans vos bras jusqu'à la chambre où était mon père... Ensuite vous m'avez rame-
née à ma tante Philippine, et je n'ai fait que pleurer tout le long du chemin, je ne
sais pas pourquoi. Vous voyez bien que je m'en souviens.
— Il est vrai! répondit Balin, qui l'avait écoutée en pâlissant, et dont les lèvres
tremblantes ne purent articuler que ce seul mol; mais Félise, préoccupée de ses
propres pensées, ne s'aperçut point de son trouble. Après un long silence, il
reprit : — Souffrez que je vous donne un conseil. Ne répétez jamais à Suzanne ce
que vous venez de me dire; gardez-vous surtout d'en parler devant mademoiselle,
et ne lui adressez jamais aucune question sur votre famille.
A ces mots, il prit un flambeau et marcha devant Félise, qui rentra tristement
dans sa chambre. Suzanne se hâta de la mettre au lit, ensuite elle lit le tour de
la chambre, regarda si tout était clos, et se retira en emportant les lumières.
Lorsque Félise se retrouva seule sous ses rideaux, au milieu du silence et des
ténèbres, elle se prit à penser et à se recueillir. Depuis qu'elle avait franchi la
porte du couvent, un triste élonnement l'avait distraite de sa douleur; mais lors-
qu'elle eut perdu de vue cet intérieur si sombre, ces visages mélancoliques, lros-
qu'elle n'entendit plus résonner à son oreille la voix aigre de Suzanne et le
fausset enroué de Balin, elle songea derechef à sa pauvre tante Geneviève et
recommença à la pleurer amèrement. Longtemps elle inonda de ses larmes
l'oreiller de toile de Hollande où reposait sa tète; vers le malin, elle s'endormit
enfin, ou plutôt elle s'assoupit, accablée de fatigue.
Le jour comme la nuit, un morne silence régnait dans l'hôtel habité par M11" de
Saulieu ; l'on n'y entendait aucun des bruits du dehors, car la façade intérieure
était séparée de la rue par la cour et par le profond vestibule, dont les portes
étaient toujours fermées. Lorsque Félise s'éveilla, elle reconnut qu'il faisait jour
à un faible rayon qui traversait une fente des volets et tombait sur son oreiller.
Elle se hâta de se lever; en ce moment, une horloge voisine, celle du couvent
peut-être, sonna neuf heures.
— Sainte Vierge ! ma tante Philippine va me gronder, et sa mauvaise Suzanne
dira que je suis une paresseuse, se dit naïvement Félise; à cette heure, toute la
maison doit être levée depuis longtemps.
Elle prit à peine le temps de s'habiller, et, ouvrant sa porte avec une sorte de
crainte, elle pénétra dans une salle qui séparait sa chambre de l'appartement
de M"c de Saulieu; les fenêtres étaient fermées encore, et la plus profonde tran-
quillité régnait dans la maison. Ce silence , ces demi-lénèbres, lui causèrent
FÉLISE. 41
quelque frayeur; elle avança avec hésitation, et, apercevant à l'autre extrémité
de la salle une porte entre-bâillée à travers laquelle brillait un vif rayon de jour,
elle se basardà à la pousser tout à fait, et entra dans une vaste pièce qui s'ouvrait
sur le jardin. C'est dans ce salon qu'elle avait été reçue la veille ; mais elle n'en
avait remarqué alors ni la disposition ni l'ameublement.
Personne ne paraissait; aucun bruit ne se faisait entendre. Félise parcourut
d'un œil curieux celte pièce, où Mllc de Saulieu se tenait habituellement. Ses
regards s'arrêtèrent d'abord sur deux portraits placés des deux côtés de la che-
minée. L'un, qu'elle reconnut aussitôt, était celui de sa tante Philippine, telle
cependant qu'elle ne l'avait jamais vue, en riche parure, ses cbeveux blonds entre-
mêlés de perles, des fleurs sur le sein et le sourire aux lèvres. L'autre portrait
représentait un homme à la fleur de l'âge; l'uniforme de mestre de camp serrait
sa taille souple et vigoureuse ; il tenait d'une main son chapeau à plumes et cares-
sait de l'autre un lévrier favori. Cette peinture était d'une vérité singulière; la
tête avait des tons animés; le regard surtout, clair, doux et profond, paraissait
vivant. Ces deux figures, si belles, si brillantes, et au front desquelles resplen-
dissaient l'heureux orgueil, les joies charmantes, les vives espérances de la jeu-
nesse, semblaient déplacées dans cet immense salon tendu de noir comme l'ap-
partement d'une veuve, et dont les glaces étaient couvertes par des rideaux de
gaze. Le fauteuil de M"e de Saulieu se trouvait en face des portraits. 11 était envi-
ronné à moitié d'un paravent dont les feuilles peintes en grisaille représentaient
des attributs de deuil. A côté, sur un guéridon, il y avait un ouvrage de tapisserie
commencé et un livre de prières. Un gros chat gris était couché en rond sur le
fauteuil, et suivait de son œil jaunâtre, entr'ouvert à demi, tous les mouvements
de Félise, laquelle lit lentement le lour du salon et revint ensuite vers les por-
traits, qu'elle considéra longtemps avec une curiosité rêveuse. La vue de ces
fières et charmantes figures éveillait dans son âme des impressions confuses, et
elle ne pouvait en détourner ses regards. Suzanne la surprit dans celte contem-
plation.
— C'est vous déjà, mademoiselle! dit la maussade suivante; j'allais passer chez
vous pour vous lever.
— Merci, Suzanne, répondit-elle en se retournant vivement ; je craignais d'avoir
dormi trop longtemps, et je me suis dépêchée de m' habiller. J'ai fait bien vite mes
prières, et ensuite je suis venue ici, pensant y trouver ma tante.
— Mademoiselle ne se lève qu'à midi.
— Jésus! elle dort encore?
— Elle repose ; son corps est si afifaibli !
— Oh! oui, elle paraît bien vieille à présent, dit Félise en levant les yeux vers
le portrait; son visage est tout blême ei ridé. Quelle différence avec celle ligure!
— Celait elle autrefois quand elle avait vingt ans, dit Suzanne avec un soupir ;
qui pourrait la reconnaître aujourd'hui?
— Et l'autre portrait, reprit Féiise, c'est celui de quelque gentilhomme de
notre famille?
Suzanne ne répondit que par un signe de tète négatif.
— C'est le portrait d'une personne qui est morte ? continua Félise avec une
pénétration instinctive.
A celte seconde question, Suzanne tressaillit et leva sur Félise un regard inquiet,
étonné, plein d'une secrète horreur, comme si ce seul mot eût réveillé dans son
12 FÉLISE.
esprit de lamentables souvenirs. Lorsqu'elle fut un peu revenue de ce trouble pé-
nible, elle dit d'un ton bref : — N'ayez jamais l'air de prendre garde à ces pein-
tures; surtout ne questionnez jamais mademoiselle à ce sujet. Maintenant vous
pouvez aller faire un tour au jardin, si cela vous plaît.
A ces mots, elle ouvrit une des portes vitrées et poussa doucement Félise sur le
perron. Le jardin, qui s'étendait le long de la façade intérieure de l'hôtel et que
bornait un grand mur crevassé, avait l'aspect d'un fossé sans eau dans lequel on
aurait eu l'idée de tracer un parterre. Les hautes constructions qui le dominaient
au midi empêchaient le soleil d'y plonger ses rayons, même au cœur de l'été;
quelques lilas chétifs. quelques rosiers de Gueldre, allongeaient leurs rameaux
dans cette ombre éternelle : mais aucune fleur ne s'épanouissait entre les maigres
bordures de buis qui formaient des compartiments symétriques devant les fenê-
tres; la mousse seule diaprait le sol, les pierres et jusqu'au tronc des arbrisseaux
de sa végétation tenace. A l'angle du jardin que formaient le mur de clôture et
l'aile du bâtiment où se trouvait l'appartement de Félise, il y avait une espèce de
cabinet de verdure, avec un toit en claire-voie où rampaient quelques brins de
lierre. C'était Balin qui, dans ses moments de loisir, avait arrangé ce réduit, autour
duquel il ne se lassait pas de semer des plantes grimpantes dont on n'avait jamais
vu poindre la première feuille.
Félise s'assit sur la plus haute marche du perron; le jardin des Annonciades lui
semblait un paradis terrestre en comparaison de ce petit enclos verdâtre qu'elle
avait sous les yeux, et elle trouvait que l'appartement drapé de noir de sa tante
avait un aspect beaucoup plus triste que les salles du couvent. Peut-être les pré-
visions du père Boinet furent-elles près de se vériGer en ce moment, peut-être
Félise aurait-elle déjà, comme les Israélites, regretté la captivité, si un mot de
Suzanne n'eût tout à coup changé ses dispositions.
La vieille servante entr'ouvrit la porte vitrée et lui dit d'un ton bourru :
— Puisque vous ne vous promenez pas, venez ça, que je vous habille. C'est au-
jourd'hui dimanche, il faut aller à la messe.
— Je vais sortir ! je vais sortir dans la rue ! s'écria Félise le cœur palpitant de
surprise et de joie; Jésus ! je n'y songeais pas, j'avais oublié qu'il n'y a point ici de
porte de clôture!
La toilette ne fut pas longue; Suzanne lui passa sur sa robe de pensionnaire
une jupe de fleuret noir à gros plis; elle lui mit sur les épaules une mante d'étoffe
pareille et la coiffa d'un bonnet à barbes croisées sous le menton qui s'avançait
comme une tuile sur les yeux et ne laissait apercevoir que le bas du visage.
Lorsque la vieille Suzanne eut attaché la dernière épingle, Félise alla vers la
porte sans songer seulement à jeter un coup d'œil sur le miroir devant lequel elle
s'était habillée, et dit avec une impatiente satisfaction :
— Me voilà prête, partons tout de suite. — Puis, se ravisant, elle ajouta : — Il
faut attendre ma tante Philippine, peut-être?
— Mademoiselle ne sort jamais, répondit Suzanne; elle a une dispense pour
suivre ici la messe dans son livre d'heures : c'est moi qui vais vous conduire.
Il faisait ce jour-là un de ces beaux soleils d'automne qui chassent du logis toute
la population parisienne; les petits bourgeois et les artisans promenaient déjà dans
les rues leurs habits du dimanche; les carrosses commençaient à rouler, et de tous
côtés s'élevait ce bruit sourd, continuel, monotone et profond, comme celui des
vagues qu'on entend nuit et jour dans la grande cité.
FÉLISE. 45
rélise marchait un pas en avant de sa duègne, vive et légère comme un oiseau.
Elle avait élé saisie d'une sorte de vertige en respirant le grand air ; l'instinct de la
liberté s'était éveillé plus vif, plus impérieux dans son âme ; il lui semblait qu'elle
n'avait pas assez de ses pieds pour franchir l'espace; elle aurait voulu s'envoler à
tire d'aile. Suzanne, contrariée de cette vive allure, grommelait entre ses dents et
parfois la retenait par sa jupe en lui disant d'un air courroucé :
— Tout beau, mademoiselle ! vous courez comme un Basque. Marchez donc posé-
ment et tout droit devant vous sans regarder les gens et sans vous tourner et vous
retourner à chaque instant comme une girouette.
Mais Félise ne pouvait s'empêcher de tourner souvent la tète au milieu de cette
foule qui se coudoyait au ras des maisons, tandis que les carrosses tenaient fière-
ment le milieu du pavé, et elle suivait d'un regard d'envie les fillettes endiman-
chées qui s'en allaient seules à travers les rues. Suzanne la conduisait à l'église
des jésuites de la rue Saint-Antoine ; quand elle aperçut les mendiants qui étalaient
leurs plaies et leurs guenilles sur le parvis en sollicitant la charité d'une voix la-
mentable, elle s'arrêta saisie d'élonnement : dans les couvents où l'on faisait ce-
pendant vœu de pauvreté, l'on n'avait jamais sous les yeux le spectacle de la
misère, et c'était la première fois que Félise voyait des piuvres. Sa générosité
naturelle s'éveilla à leur aspect; elle se tourna vers Suzanne, et lui dit en regar-
dant la troupe famélique : — Je voudrais leur donner de l'argent.
— Vous le pouvez, répondit Suzanne en tirant de sa poche une poignée de grosse
monnaie qu'elle lui mit dans la main; vous pouvez donner cela et beaucoup plus
encore : vous êtes riche.
Félise entendit la messe avec de grandes distractions; l'église était pleine de
beau monde, et, au lieu de lire son livre d'heures, elle regardait avec une imagi-
nable curiosité tout ce qui l'environnait. La tristesse des femmes la frappait sin-
gulièrement; elle aimait d'instinct l'élégance et la richesse. Au sortir de la messe,
elle aperçut à travers la porte entr'ouverte d'une boutique des étoffes de soie et
des dentelles.
— Je voudrais bien acheter cela, dit-elle en s'arrêtant.
— Celle robe de salin des Indes à ramages blancs sur un fond noir, et ces den-
telles de soie? demanda Suzanne d'un air indifférent.
— Oui, c'est cela même.
— Vous les aurez demain ; à présent, cela n'est pas possible; les marchands ne
trafiquent pas aujourd'hui dimanche.
Au retour de l'église, la jeune fille trouva M,le de Saulieu dans le salon. Elle
était assise à sa place accoutumée, contre le paravent, dont les feuilles circulaires
déployées formaient un petit retrait au milieu de cette immense pièce drapée en
noir. Elle lisait la messe dans le livre d'heures placé devant elle sur le guéridon,
à côté de son ouvrage ployé ; le chat gris sommeillait, couché au milieu du coussin
où elle posait à peine le bout de ses pieds. Elle «répondit par un mouvement de
tête à la révérence de Félise, et, lui faisant signe de s'asseoir, elle continua sa lec-
ture. Au premier coup de midi, elle referma son livre. Balin ouvrit les deux bat-
tants de la porte en disant à haute voix : — Mademoiselle est servie. — Et
là-dessus l'on passa à table. Le lugubre festin auquel présidait la statue du com-
mandeur n'était pas plus silencieux et plus triste que ce repas de famille, dont la
somptuosité contrastait singulièrement avec le petit nombre et la contenance mé-
lancolique des convives. La pauvre Félise mangeait du bout des lèvres, et levait à
44 J'ÉLISE.
peine les yeux ; le visage sévère, calme et immobile de sa lante lui imposait et la
glaçait : il lui semblait que c'était une créature surnaturelle, \ivante et morte tout
à la fois. L'on eût dit en effet que Mlle de Saulieu ne pensait qu'à réduire l'exis-
tence aux moindres frais possible, et que son seul but était d'arriver à une vie
purement passive. Elle parlait à peine et ne marchait que pour passer de sa chambre
à coucher dans son salon: jamais elle ne s'était avancée jusqu'à la porte du vesti-
bule ; jamais elle n'avait fait le tour du jardin marécageux dont elle apercevait de
sa place les sentiers moussus.
Aucun visage étranger n'avait paru dans cette maison avant le jour où le père
Boinet était venu rendre à MUe de Saulieu la visite diplomatique dont le retour de
Félise chez sa lante avait été le résultat. Après cet événement, il ne s'était plus
présenté à la porte de l'hôtel : probablement il avait compris que l'austère de-
moiselle ne le verrait pas volontiers une seconde fois.
Suzanne, le vieux Balin et une grosse servante, appelée Cateau, formaient tout
le personnel des gens de service. Cateau ne sortait jamais de sa cuisine, et, dans
l'espace de neuf années, elle n'avait pas aperçu une seule fois le visage de MUe de
Saulieu, ni même entrevu à la dérobée sa taille de fantôme. Balin gardait les abords
de l'appartement; le vieux bonhomme, toujours grave et taciturne, passait sa vie
sur les banquettes de l'antichambre; son unique et puérile distraction était de
cultiver ce triste jardin, où il n'avait jamais eu la satisfaction de voir éclore une
fleur. Suzanne ne quittait guère la chambre de sa maîtresse; accoutumée depuis
longtemps à la servir, eile n'avait plus besoin de ses ordres, et prévenait, sans
qu'elle les eût exprimées, toutes ses volontés. Souvent ces deux personnes, qui ne
se quittaient guère, passaient la journée entière sans se dire un seul mot.
La pauvre Félise vivait tout à fait abandonnée dans ce morne intérieur. On
pourvoyait à ses besoins, même à ses fantaisies avec une sorte de prodigalité; elle
avait des robes neuves, des coiffes de dentelle et même de l'argent pour les pau-
vres ; mais tout se bornait à ces soins matériels, dont s'était chargée Suzanne.
Jamais elle n'entendit sortir de la bouche de l'insociable suivante une parole
d'affection ou de simple intérêt. Sa tante, qui d'abord l'avait vue avec une répul-
sion évidente, la regarda bientôt du même œil qu'elle regardait toutes choses,
avec une sombre indifférence. Soit qu'une personne qui vivait ainsi concentrée en
elle-même ne pût être longtemps sensible à une influenre extérieure, soit qu'elle
fût parvenue à vaincre par un effort de volonté sa première impression, MIlc de
Saulieu souffrait, impassible, la présence de cette enfant, ou, pour mieux dire,
elle ne la remarquait plus.
Félise avait compris dès le premier jour que le couvent était, en comparaison
de la maison de sa lante, un séjour plein de dissipation et d'amusements. Pour-
tant, contre les prévisions du père Boinet, elle ne songea pas à y retourner. Une
nature moins énergique n'aurait pas supporté cette existence; mais il y avait chez
Félise un mélange de forcu et d'insouciance, une mobilité d'expression jointe à
une raideur de caractère qui la soutenaient contre les plus pénibles influences.
Elle supportait l'ennui et le désœuvrement de tous les jours de la semaine dans
l'espoir de sortir une heure le dimanche; l'espèce de liberté dont elle jouissait,
livrée absolument à elle-même, la consolait d'ailleurs de son isolement.
l.e matin, elle se levait d'assez bonne heure, et, entraînée par le besoin de
mouvement naturel à la première jeunesse, elle bouleversait sa chambre, prenait
et abandonnait dix fois l'ouvrage commencé, allait se promener dans le jardin et
rÉLISE. 48
s'agitait ainsi jusqu'au moment où la longue main jaune de Suzanne ouvrait les
portes vitrées du salon. Alors elle s'asseyait au fond de sa chambre et ne bougeait
plus jusqu'au moment où le premier coup de midi et la voix de Balin, se faisant
entendre simultanément, annonçaient que le dîner était servi. Après le dîner, qui
ne durait guère qu'un quart d'heure, Mlle de Saulieu rentrait dans le salon et
reprenait silencieusement son ouvrage. Alors Félise s'asseyait contre le paravent,
et, n'osant adresser la parole à sa tante, elle jouait discrètement avec le gros chat
gris et lui disait de petits mots à voix basse. Parfois M1Ie de Saulieu relevait la
tête, et, rappelant sa bête, Félise, qui tournait vers elle son œil hypocrite sans se
déranger, lui parlait aussi. Alors Félise s'enhardissait à répondre pour le matou.
C'était ainsi qu'elle faisait, à de grands intervalles, la conversation avec sa tante.
Un jour qu'elle s'était levée plus tôt que de coutume et qu'elle se promenait
dans le jardin encore trempé par les brouillards nocturnes, elle s'aperçut que
Balin n'était pas encore dans l'antichambre, dont la porte et les fenêtres grandes
ouvertes laissaient apercevoir la profondeur du vestibule et au delà les tilleuls qui
ombrageaient la cour. Félise s'avança jusqu'au vestibule; il n'y avait personne.
Un moment, elle eut la tentation d'aller jusqu'à la rue; mais elle eut peur de
rencontrer Balin dans la cour, et, avisant le grand escalier dont les marches pou-
dreuses ne gardaient pas l'empreinte récente des gros souliers plats du bonhomme»
elle se hasarda à monter. Toutes les pièces du premier étaient ouvertes. C'étaient,
comme au rez-de-chaussée, de vastes salles prenant jour sur le jardin, des cham-
bres dont les trumeaux et les plafonds étaient ornés de peintures; mais il n'y
avait pas trace d'ameublement, et le seul aspect des lieux annonçait qu'ils n'avaient
pas été habités depuis longtemps. Cependant un lé de tapisserie oublié pendait
au mur de la chambre à coucher, et la plaque du foyer était cachée à moitié par
un monceau de paperasses moisies et de livres déchirés. Sur le manteau même
de la cheminée, il y avait deux petits livres auxquels le temps avait fait une
reliure de poussière. Félise les prit machinalement du bout des doigts : c'étaient
les contes de Perrault et un volume dépareillé de la princesse de Clèves. Un étroit
escalier conduisait au second ét3ge arrangé en mansardes, et qui avait dû servir
jadis à coucher la livrée. Les laquais étaient, en vérité, plus agréablement logés
que les maîtres; toutes ces petites chambres avaient vue sur un enclos que la
muraille du jardin empêchait d'apercevoir par les fenêtres des étages inférieurs,
et qui renfermait des parterres ornés de jets d'eau, un boulingrin, des charmilles,
des allées, les jardins de Versailles en miniature enfin.
— Ah ! le joli séjour! s'écria Félise toute transportée et en avançant la tête
hors de la fenêtre en œil-de-bœuf; mais elle recula bien vite en apercevant en bas
le vieux Balin, qui se promenait gravement entre les rosiers qu'il avait plantés et
qu'il n'avait pas vu naître. Debout contre le volet qui la cachait, elle parcourut
encore du regard la perspective qu'elle venait de découvrir; puis elle descendit
sur la pointe du pied, passa comme une ombre derrière Balin, et courut s'enfer-
mer dans sa chambri-, d'où l'on pût croire qu'elle n'avait pas bougé. Sans attacher
la moindre importance à celte trouvaille, elle avait emporté les deux livres oubliés
sur le manteau de la cheminée. D'abord elle ne fit qu'y jeter les yeux, et elle ies
cacha au fond d'un tiroir ; puis, un jour, plus désœuvrée encore que de coutume,
elle en entreprit la lecture. Pour une fillette qui n'avait jamais ouvert que le for-
mulaire des Annonciades, c'était un livre étonnant, merveilleux, que les contes de
Perrault. Félise lut ces naïves féeries comme les jeunes filles lisent le premier
46 rÉLisE.
roman qui tombe entre leurs mains, avec une curiosité, une émolion, un plaisir
inexprimables. Toutes ces fictions la transportaient dans un monde enchanté au-
quel elle était bien près de croire, et pendant plusieurs jours elle ne rêva que de
Riquet à la houppe et de cette belle princesse Finette, réduite comme elle à une
solitaire captivité. Le premier volume de la Princesse de Clèvcs l'intéressa d'abord
beaucoup moins que ces fantastiques récits; mais, lorsqu'elle sut par cœur les
contes de Perrault, elle se mit à relire le roman de Mme de La Fayette. C'était un
nouveau langage qu'il lui fallut étudier, le langage poli, délicat et raffiné du beau
monde, des grands sentiments d'honneur, de vertu et d'amour chevaleresque;
mais ces cordes vibrèrent enfin dans son intelligence, elle prit goût à l'histoire
romanesque dont elle ne pouvait suivre le fil interrompu, et repassa bien des fois
ces longs entretiens où M. de Nemours analyse si délicatement sa passion pour la
belle princesse de Clèves. Félise entrevit ainsi des choses que, dans l'ignorance et
la simplicité de son esprit, elle n'avait jamais soupçonnées ; ce fut comme le pre-
mier rayon qui éclaira son imagination et vivifia son existence morale. Dès cette
époque, d'aimables fantômes peuplèrent sa solitude; elle vivait dans le royaume
des fées et ne quittait leurs palais enchantés que pour se retrouver avec les grandes
dames, les galants cavaliers de la cour de la reine-danphine. Souvent elle était
bien près de se considérer elle-même comme une jeune princesse dont quelque
méchante fée avait été la marraine. Elle était tentée de voir dans ceux qui l'en-
touraient les mauvais génies commis à sa garde.
Un jour, en fouillant les meubles de sa chambre, elle trouva l'écrin que Suzanne
avait caché dans un tiroir du cabinet. Elle reconnut aussitôt ces bijoux, et, se
rappelant qu'elle les portait dans son tablier lorsque la sœur Geneviève la reçut
dans la chambre du tour, elle demeura convaincue qu'ils lui appartenaient. Le
portrait en médaillon la frappa d'abord ; il ressemblait au portrait qui était dans
le salon : c'étaient les mêmes cheveux cendrés, le même air de tête fier et char-
mant. Félise leva instinctivement les yeux sur son miroir pour saisir quelque trait
de ressemblance avec son propre visage, mais rien dans sa physionomie ne rappe-
lait cette douce figure ; elle était moins jolie et plus belle que le portrait.
Après avoir placé cette petite peinture à côté du crucifix attaché au chevet de son lit,
elle revint vers le miroir et prit un plaisir enfantin à se parer de tous les joyaux que
contenait l'écrin. Suzanne la surprit ainsi, un triple rang de perles au cou, ses longs
cheveux noirs entremêlés de pierreries, et les mains chargées d'anneaux précieux.
— Grand Dieu du ciel, que faites-vous là ! s'écria la vieille suivante avec une
sorte de courroux, à quoi bon mettre au jour toutes ces parures? Elles ne doivent
plus servir à personne.
— Pourquoi? fil élourdiment Félise. — Puis elle ajouta en riant: — Elles sié-
raient bien avec une belle robe de mariée. Dites-moi, Suzanne, quand est-ce qu'on
me mariera ?
A cette question, la camériste fit un pas en arrière en regardant Félise d'un air
effaré, et répondit brusquement : — Vous? jamais !
VI.
Félise approchait de sa quinzième année lorsqu'elle avait quitté le couvent;
c'était alors une fille déjà grandele^te, mais chez laquelle on ne voyait poindre
FÉLISE. 47
encore aucun des attraits de la jeunesse. Elle avait les formes grêles, le teint sans
fraîcheur des adolescentes dont le tardif développement s'opère tout à coup. En
effet, l'enfant maladive et pâle se métamorphosa comme la chrysalide, qui, dans
l'espace d'une nuit, quille sa rohe grisâtre pour des ailes couleur de rose et
d'azur. Personne cependant ne parut s'apercevoir de celte transformation; on ne
prenait pas garde que Félise avait seize ans, et que celle fleur de jeunesse s'épa-
nouissait à vue d'œil. Suzanne conlinuait à la traiter comme une petite fille, et
M"e de Saulieu ne s'en occupa pas plus que par le passé. Une fois seulement,
comme Félise sortait du salon, elle la suivit du regard et dit avec un soupir : —
Cette enfant devient belle !
Un dimanche, Félise élait à la messe avec Suzanne, placée, comme de coutume,
à l'ombre d'un pilier, et séparée de la foule par sa terrible duègne. De temps en
temps elle relevait imperceptiblement la tête et jetai l autour d'elle un regard furtif,
car elle prenait un singulier plaisir à voir tout le beau monde qui affluait dans
l'église des jésuites. Au moment où le service divin commençait, deux jeunes
dames attardées traversèrent la grande nef, suivies d'un laquais qui portait leurs
heures dans un sac de velours Tous les regards s'étaient tournés vers elles, et
sans doule elles entendirent murmurer sur leur passage plus d'une exclamation
flatteuse. L'une, en grand habit de damas, en écharpe noire, portait le deuil des
veuves d'un an ; l'autre était vêtue d'une robe de taffetas recouverte d'une mante
de mousseline blanche; son bonnet de gaze, orné de rubans rose vif, était relevé
sur le front en tuyaux droits, et le tour de son visage était accompagné de petites
boucles qui donnaient une grâce non pareille à celte simple coiffure Elles traver-
sèrent l'église d'un pas mesuré, avec une contenance fière el modeste, sans
paraître s'apercevoir de l'effet qu'elles produisaient, et allèrent se placer au pre-
mier rang, devant le maître autel. A l'aspect de ces deux belles personnes, Félise
n'avait pu retenir une exclamation de surprise et de joie : elle venait de recon-
naître ses compagnes, ses bonnes amies de couvent, Cécile de Chameroy et sa
jeune sœur Angèle.
— Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? dit Suzanne en la regardant d'un air étonné j
vous êtes toute troublée.
— Ah ! c'est que je suis bien contente, répondit-elle à voix basse; savez-vous
quelles sont ces deux dames si belles, si bien parées? Les meilleures amies que
j'eusse au couvent. Quel bonheur! je pourrai refaire amitié avec elles; vous me
permettrez bien de leur parler en sortant de l'église?
— Non pas, mademoiselle ! répliqua Suzanne de son ton le plus sec et le plus
résolu.
Félise rougit et détourna la tête avec un mouvement de dépit amer, de colère
concentrée; elle avait compris qu'il était inutile d'insister. Elle espérait vague-
ment se rapprocher des deux sœurs en sortant de l'église et leur parler à la fa-
veur du tumulte; mais Suzanne la surveilla et la retint à sa place jusqu'à ce que
la foule se fût écoulée. Dans ce mouvement, elle avait perdu de vue ses belles
amies, et elle se retirait le cœur gonflé de tristesse et de ressentiment contre son
inexorable duègne, lorsqu'elle les aperçut traversant à pied la place de Birague
et s'engageant dans la rue Culture-Sainte-Catherine. Réglant alors son pas de
manière à ne point les dépasser, elle les suivit des yeux, et son cœur battit de
joie, lorsqu'elle les vit s'arrêter et entrer dans l'hôtel qui louchait à son propre
logis.
48 FÉLISE.
Aussitôt Félise se prit à réfléchir, et elle devina d'instinct les ruses, les artifices,
tous les moyens qu'une fille contrainte et captive peut mettre en œuvre pour tromper
ses persécuteurs. Elle n'eut qu'à s'orienter pour comprendre que le jardin qu'on
apercevait par les fenêtres des mansardes était celui de l'hôtel voisin, et qu'elle
n'en était séparée que par cet horrihle mur dont les crevasses faisaient perspec-
tive au salon de sa tante. Tout le reste de la journée elle se promena dans le
parterre, mesurant de l'œil cet inexpugnable rempart et rêvant aux moyens de le
franchir. Un moment, elle eut l'idée de s'échapper simplement par la porte de la
rue et de se réfugier chez ses jeunes amies ; mais, malgré son inexpérience, elle
jugeait assez bien les choses pour comprendre qu'elle ne pouvait se soustraire
ainsi ouvertement à l'autorité de M,le de Saulieu,et, sans se rendre compte de sa
détermination, elle prit le meilleur parti : elle attendit les deux meilleurs auxi-
liaires des tentatives hasardeuses, l'occasion et l'inspiration. Ni l'un ni l'autre ne
lui firent longtemps défaut.
On était alors au commencement de mai, la saison des longs crépuscules et des
tièdes soirées. Balin faisait chaque jour le tour du parterre, épiant les frêles bour-
geons et relevant d'une main soigneuse les brins de verdure qui rampaient éplorés
sur ce sol ingrat. Le bonhomme avait conçu l'espoir de voir croître une fleur de
la passion autour de l'espèce de cage qu'il avait construite dans un coin du jardin,
et qu'il appelait un cabinet de verdure ; dans cette idée, il renforça d'un treillage
la charpente primitive, et.l'environna aussi d'une claire-voie qui s'appuyait contre
la muraille. En le voyant travailler ainsi, Félise pensa qu'il ne serait point mal-
aisé de gravir cette espèce d'échelle. Elle avait remarqué déjà qu'à la nuit close,
une faible lueur jaillissait jusqu'à la crête du mur. comme si l'enceinte voisine
eût été partiellement éclairée; plusieurs fois aussi elle avait distingué un mur-
mure devoix, et il lui avait semblé qu'on veillait dans les vertes allées du boulingrin.
Un soir, lorsque Suzanne eut fermé les fenêtres du salon et que Balin eut rega-
gné le réduit où il dormait, après avoir éteint la lampe qui veillait dans l'anti-
chambre, Félise sortit doucement de chez elle et regarda longtemps dans les
ténèbres, en prêtant l'oreille aux faibles bruits qui s'élevaient autour d'elle. Un
vent léger bourdonnait dans les arbres, dont la cime dépassait le mur, et à tra-
vers ce doux murmure l'on entendait par intervalles de petits éclats de voix,
comme si l'on parlait dans un endroit voisin.
Félise revint vers le cabinet de verdure. Elle était forte et légère; en un mo-
ment, elle eut atteint la couverture à jour du petit édifice, et, debout sur le
treillis, elle appuya les deux mains sur ia crête du mur en regardant en bas.
Angèle et Cécile étaient assises sur des sièges de jardin, autour d'une table
rustique où on leur avait servi la collation. Des bougies placées dans une verrine
éclairaient ces gracieuses figures, derrière lesquelles la perspective du jardin for-
mait un fond ténébreux. En apercevant celle ligure droite sur le mur, à quelques
pas d'elles seulement, les deux sœurs jetèrent un cri et se levèrent effrayées ; mais,
Félise les ayant appelées par leur nom, elles la reconnurent aussitôt et s'appro-
chèrent d'elle avec une joyeuse surprise. — C'est elle ! c'est Félise ! s'écria l'aînée
en riant; oh! le joli voleur!...
— Je voudrais bien vousaller trouver, lui cria-t-elle tout bas; mais comment faire?
— Vite' qu'on apporte une échelle de jardinier, dit Angèle en agitant la son-
nette d'argent placée sur la table; voilà ce qui s'appelle tomber des nues! Oh !
ma chère Félise, venez vite, que je vous embrasse !
FELISE. 49
Un laquais arriva tout ébahi, plaça sa double échelle contre le mur et se retira
discrètement à l'écart. Félise descendit légèrement cette espèce d'escalier, et fit
une exclamation de joie en touchant le sol.
— Eh! ma pauvre enfant, d'où venez-vous ainsi? s'écria Cécile en l'embras-
sant; qui se serait attendu à vous recevoir ici ce soir, et surtout à vous y voir en-
trer par ce singulier chemin?
Comme vous voilà grande et belle! ajouta Angèle en la serrant dans ses bras
avec effusion.
— Vous aussi vous êtes bien jolie, répondit Félise en la retenant par les deux
mains et en la considérant d'un air joyeux.
— Voyons! reprit Cécile en la faisant asseoir entre elle et sa sœur, voyons, ma
chère reine, dites-nous un peu pourquoi vous n'êtes plus au couvent, et com-
ment il se fait que vous rendiez vos visites la nuit, en passant par-dessus les
murailles?
— Vous allez le savoir, répondit Félise avec un soupir ; j'ai eu bien des cha-
grins, mais l'histoire n'en sera pas longue.
Elle raconta alors comment elle était sortie du couvent après la mort de la
sœur Geneviève, l'accueil qu'elle avait reçu chez sa tante, et la vie qu'elle menait
dans cette maison, mille fois plus triste, plus solitaire, plus silencieuse et plus
inaccessible qu'un couvent. Les deux sœurs l'écoutaient avec un vif intérêt et un
étonnement singulier; à chaque détail, elles serraient les mains de Félise, elles
l'embrassaient en lui disant avec une tendre commisération : — Pauvre enfant !
quelle vie! Mais cela peut changer ; cela changera, Dieu merci ! Vous ne resterez
pas toujours sous la loi de celle cruelle lanle. Vous quitterez voire prison. Ayez
bon courage. Vous le voyez, on se tire de partout, même du couvent.
— Sans doute, puisque nous voilà ici loutes trois! s'écria Félise en relevant la
tête avec le mouvement d'un jeune cheval sauvage échappé du lier racler o ; mais,
à votre tour, racontez-moi ce que vous êtes devenues depuis le jour où votre tuteur
vous emmena par force du couvent. Savez-vous que la mère Perpétue attend tou-
jours votre retour, et qu'elle a prédit qu* Angèle viendrait un jour prendre le voile ?
— Voilà un horoscope qui sera bien démenti ! répliqua Cécile avec un gai
sourire et en regardant sa sœur. Quanta moi, je n'ai jamais été une prédestinée;
notre pauvre chère sœur Geneviève le savait, hélas!... Oh ! combien j'ai pleuré
dans celte cellule qu'on devrait appeler la chambre des douleurs et non la soli-
tude; mais ne nous attristons pas avec ces souvenirs. Vous savez, ma toute belle,
comment notre tuteur, le baron de Favras, vint d'autorité nous tirer du couvent.
D'abord il nous relégua dans une chambre de cet hôtel, et nous menions une
assez triste vie; il m'a appris depuis que, ne sachant que faire de nous, il était
près de nous mettre dans un autre couvent, lorsqu'une personne en laquelle il
avait toute confiance lui raconta l'histoire de ce pauvre poète Scarron, lequel,
infirme et perclus, épousa une demoiselle de seize ans belle comme un ange,
celle-là même qui est aujourd hui la plus grande dame de France. Le baron fut
très-frappé de cet exemple, et, quelques jours plus lard, celle personne qui le lui
avail cité vint me faire part de ses intentions : il m'offrait sa main et sa fortune.
La belle Mlle d'Aubigné n'avait pas refusé le poêle Scarron ; MUe de Chameroy
pouvait bien se décider en faveur du baron de Favras : j'épousai mon tuteur...
— Ce vieil homme tout perclus dont la mère Perpétue faisait un si horrible
portrait ? s'écria Félise, ah ! mon Dieu !...
50 FÉLISE.
— C'était le plus honnête homme du monde, le meilleur esprit et le meilleur
cœur qu'il y eût sous le ciel, répondit Cécile. Aussitôt après notre mariage, il
m'emmena dans ses terres avec Angèle. Nous étions comme ses enfants; il m'ap-
pelait sa fille, et, en vérilé, j'ai été fort heureuse de cette union, si heureuse que,
lorsque je l'ai perdu, je l'ai pleuré comme le plus tendre des pères, et que j'ai
formé la résolution de ne jamais me remarier.
— Et de rentrer au couvent peut-être? dit Félise avec naïveté.
— Non pas, répondit vivement Cécile ; je veux vivre dans le monde avec l'hon-
nête liberté que comporte l'état de veuve. J'aime la société, le commerce des
beaux esprits ; c'est pour cela qu'à la fin de mon année de deuil je suis revenue
à Paris et j'ai songé à établir ma maison; mais comme une veuve de mon âge
chargée d'une jeune sœur ne peut, sans que sa bonne renommée en souffre, recevoir
la cour et la ville, j'ai résolu de tout concilier en établissant Angèle...
— Ah ! vous disposez ainsi de moi, ma sœur! s'écria la charmante jeune fille
d'un air enjoué qui dissimulait mal sa secrète émotion.
— Oui, mademoiselle, je vous marie, répondit Cécile du même ton et en la
regardant avec tendresse ; s'il !e faut, je forcerai votre inclination...
— Est-ce que vous voulez qu'elle prenne aussi un vieux mari goutteux?
demanda Félise presque courroucée.
— Non, non, répondit Cécile en riant. Celui que je voudrais lui donner pour
époux est un jeune geutilbomme, beau, brave et galant, un cavalier accompli.
— Comme SI. de Nemours ? dit gravement Félise.
— M. de Nemours? répéta la jeune veuve. Vous connaissez quelqu'un qui se
nomme ainsi ?
— Non, mais j'ai lu une partie de son histoire; c'est un seigneur fort aimable,
qui aime une grande dame mariée déjà par malheur, la princesse de Clèves. Ne
pourriez-vous pas me dire si elle est devenue veuve enfin, et si elle a épousé
M. de Nemours ?
— Eh! mon Dieu, c'est le roman de M"19 de La Fayette que vous nous racontez
là ! s'écria Cécile en riant et en la baisant au front ; il n'y a rien de vrai dans tout
cela, simplette !
— C'est un conte comme Peau d'Ane! murmura Félise un peu confuse; cela
m'avait semblé vrai pourtant ! — El, changeant de propos, elle ajouta en regar-
dant autour d'elle : — Que je suis aise de me trouver ici ! Une fois j'ai aperçu
ce beau jardin sans me douter que j'y viendrais, que j'y rencontrerais mes bonnes
amies, les deux Cliameroy, comme on vous appelait au couvent.
— A présent, mon cœur, il faudra y revenir souvent, lui dit Angèle avec une
affectueuse vivacité; peut-être voire tante vous accorderait-elle la permission, si
vous la demandiez, si nous-mêmes nous allions lui rendre une visite...
— Non, non, interrompit Félise; si elle savait ce que j'ai fait ce soir, tout
serait perdu; elle m'empêcherait de vous revoir, j'en suis certaine.
— En ce cas, qu'elle l'ignore toujours! répliqua gaiement Cécile. Le chemin
que vous avez pris aujourd'hui n'a ni porte ni serrure, et, quoique peu commode,
il ne cessera pas d'être praticable.
— Et nous, ma chère Félise, nous vous attendrons souvent ici, ajouta Angèle.
Dès que le soleil baisse, nous venons nous promener sous les allées, et le soir
nous veillons longtemps sur la terrasse pour respirer le grand air comme à la
campagne.
FELISE. 51
— Et vous êtes toujours seules? demanda Félise.
— Toujours jusqu'à présent, répondit-elle avec un sourire et en regardant sa
sœur. Cécile vient de vous le dire : une jeune veuve ne peut recevoir les visites
de tout le monde; on ne trouverait point mauvais qu'il lui prit un jour fantaisie
d'avoir des violons et de donner le bal, mais elle ne saurait, sans qu'on en
médît, tenir un petit cercle chez elle. En vérité, nous vivrions comme des ermites,
si quelques personnes que voyait autrefois M. le baron ne nous eussent fait
accueil, et si nous ne trouvions chez elles bonne compagnie.
— Que vous êtes heureuses de sorlir quand cela vous plaît, d'aller aux assem-
blées et de faire des visites! dit Félise en soupirant; moi, je n'ai d'autre récréa-
tion que d'aller à la messe, et encore le dimanche seulement.
— Soyez tranquille, ma reine, nous aviserons, et, malgré voire tante, nous vous
produirons dans le monde, nous vous amuserons, nous vous marierons.
— Quel bonheur ! s'écria Félise. — Puis, entendant l'heure qui sonnait à toutes
les pendules de l'hôtel, elle ajouta : — Minuit! déjà minuit! Ah! si ma tante
Philippine, qui ne dort jamais, mettait le nez à la fenêtre maintenait! ! si elle me
voyait rentrer... Mais elle ne m'entendrait pas ; je v.:is redescendre tout douce-
ment, sans faire plus de bruit que son chat Miloufle, lorsqu'il rôde autour d'elle
sur le tapis.
A ces mots elle embrassa les deux sœurs en leur recommandant de laisser
l'échelle contre le mur pour qu'elle pût revenir bientôt. Quelques instants plus
tard, elle rentrait sans lumière dans ss chambre et se blottissait, le cœur encore
palpitant, dans son grand lii à quenouilles.
Ces entrevues se renouvelèrent plusieurs fois avec le même bonheur. Les ami-
tiés enfantines se renouèrent plus vives; la douce Angèle, surtout, s'était reprise
à aimer de tout son cœur sa compagne de couvent. C'était une de ces âmes affec-
tueuses, de ces natures bienveillantes, qui comptent dans leur propre bonheur le
bonheur d'autrui, et elle se préoccupait beaucoup de celui de Félise. La jeune
veuve aussi aimait celte enfant ; elle lui trouvait une naïveté, un tour d'esprit
romanesque, une vivacité d'imagination qui la charmaient. Leurs longs entre-
tiens roulaient toujours sur le monde, que Félise n'avait pas même entrevu, et
dout elle se faisait une si agréable idée. Bientôt il lui sembla qu'elle connaissait
les personnages dont on lui parlait si souvent, et ci!e demandait d'elle-même des
nouvelles de Mme la comtesse douairière de Manicamp, de M. le marquis de Gan-
dale, etc., etc. La douairière était une grande dame, bel esprit et dévote, qui
réunissait chez elle la meilleure société du Marais, et le marquis de Gandale, son
neveu, passait pour un des plus aimables gentilshommes et des plus beaux partis
de la jeune noblesse. Mme de Favras le citait comme un parfait modèle d'esprit,
de bravoure et de galanterie chevaleresque.
— Nous lui avons parlé de vous, mon ange, disait-elle à Félise; vous ne sau-
riez croire combien le tableau de voire captivité l'a intéressé. Il affirme que vous
luisemblez une petite princesse enchantée comme dans les contes de Mmed'Aulnoy.
et il appelle votre lante la fée Dentue. Mme de Manicamp aussi me demande de
vos nouvelles sans cesse; elle esi dans la dernière impatience de vous voir, et il
faut absolument que je lui donne quelque jour celle satisfaction. J'en ai pris
l'engagement.
— En attendant, présentez-lui bien mes respects, répondait Félise d'un ton
moitié sérieux, et assurez-la bien que je suis sou humble servante.
oâ FELISE,
Chaque fois que le nom de M. de Gandale revenait dans la conversation, un
nuage rose passait sur le front d'Angèle : elle écoutait et se taisait en baissant la
vue; mais Félise ne remarqua pas cette rougeur, ce silence plus significatif que
les discours, et elle ne soupçonna pas que ce fût là l'époux que Mmc de Favras
espérait donner à sa sœur.
Un soir, la jeune veuve dit en souriant à Félise : — Ma toute belle, j'ai conçu
un grand dessein : les six dernières semaines de mon deuil sont expirées; il ne
serait point malséant que nous vissions un peu plus de monde. J'ai résolu d'avoir
les violons un de ces jours. L'on dansera, l'on aura un petit concert, et nous fe-
rons médianoche. Ne vous piairail-il point, ma reine, d'assister à ce gala ?
— Moi, je verrais le bal ! s'écria Félise en levant les mains au ciel, ah! mon
Dieu! serait-il possible!
— Eh oui! c'est possible, c'est facile même, dit Angèle en riant; nous avons
combiné cela avec Cécile toute la journée; nous vous parerons de notre mieux,
mon ange, avec une belle robe que nous ferons faire...
— Des robes, j'en ai par douzaines, interrompit Félise, et de fort belles, assu-
rément; c'est la mauvaise Suzanne qui me les achète, et je lui en demande tou-
jours de nouvelles, par désœuvrement ; j'ai aussi des perles, des pierreries...
— Eh bien ! vous les mettrez, dit gaiement Cécile, il faut que vous soyez belle
et parée à miracle...
— Oh! ma chère Félise, ajouta Angèle, que je serai contente de vous conduire
ainsi par la main jusqu'au milieu du salon, et de vous présenter à tout ce beau
monde ! Que je serai glorieuse des éloges qu'on donnera à votre bonne grâce, à
votre beauté !
— Je serai là comme Cendrillon au bal, dit naïvement Félise; il ne me man-
quera que la petite pantoufle de verre...
— Et le iils du roi pour vous faire la cour, dit avec un franc éclat de rire
Mme de Favras; mon cher cœur, il faudra vous contenter de moins glorieuses con-
quêtes.
Pendant huit jours, Félise rêva à celte fête avec des transports de curiosité,
d'impatience et de joie. Un soir enfin, un beau soir d'été, à l'heure où les rayons
du crépuscule s'éteignent dans le ciel, elle s'échappa de chez sa tante, comme de
coutume, et gagna le jardin de l'hôtel de Favras. L'on avait à dessein laissé dans
l'ombre ce côté de la terrasse, que masquait d'ailleurs une légère charmille;
Félise put entrer sans être aperçue dans un pavillon du rez-de-chaussée, où l'at-
tendait Angèle.
— Oh! la magnifique parure! vous êtes éblouissante, mignonne! s'écria la
jeune fille en la considérant d'un air ravi ; voilà des pierreries dignes d'une reine.
— Je me suis habillée et coiffée au hasard, presque sans lumière, dit Félise
en s'approchant d'un grand miroir incliné où sa figure se réfléchit de la tête
aux pieds. Elle avait mis une robe de taffetas gris d'argent avec le corps de jupe
pareil, sans aucune espèce de broderie ni de passement; mais la simplicité de
cet ajustement, que Suzanne avait fait faire pour les sorties du dimanche, était
relevée par les précieux joyaux que Félise avait tirés de l'écrin ; les ondes noires
de sa chevelure étaient entremêlées de longs rangs de perles rattachées avec des
diamants, une chaîne de pierreries entourait son corsage et retombait jusqu'à la
ceinture. Ce riche et sévère costume seyait admirablement à la taille de reine, à
la beauté souveraine de Félise; elle le comprit, et, relevant la tête avec uu mou-
FÉLISE. |J3
vement d'orgueil et de joie inexprimable, elle dil à Mn,e de Favras-, qui entrait :
— Me voici prête, allons !...
— Encore un moment, dit Angèle, il faut égayer avec des (leurs cette parure
un peu sombre. — Et, de ses mains, l'aimable jeune fille attacha au corsage de
Félise un bouquet de roses et de jasmin d'Espagne pareil à celui qu'elle portail
sur sa robe de damas blanc.
Lorsque Félise parut dans le salon, conduite par M1"* de Favras, un murmure
d'admiration s'éleva de tous côtés; les danseurs s'arrêtèrent, les joueurs de lans-
quenet oublièrent une minute les cartes : l'effet qu'elle produisait fut universel.
Il y avait dans celte triomphante beauté quelque chose de saisissant et d'étrange ;
elle faisait songer aux femmes des temps passés, aux héroïnes de l'Arioste, aux
belles Florentines du Décameron. Cette noire chevelure, ces sourcils droits, ces
yeux dont l'azur pâle et lumineux éclatait sous de longues paupières, ce regard
tantôt froid comme un glaive, tantôt triste et brûlant, le plus souvent rêveur,
toutes ces singularités, tous ces contrastes, frisaient de celte jeune fille une
créature étrange et charmante que I on ne pouvait regarder sans curiosité, sans
intérêt, sans émotion. Elle comprit ce premier triomphe, et en fui enivrée; il lui
sembla qu'elle prenait en ce moment sa place véritable, et que si beauté la faisaït
reine dans ce monde qui l'entourai! de ses hommages et de ses admirations.
Cependant les joueurs de lansquenet avaient relevé leurs cartes, les danseurs
achevaient le grave menuet, un moment interrompu, et les douairières conti-
nuaient leur conversation autour d'une table de basselle. Félise lit d'abord le tour
du salon, conduite par Mme de Favras. Quand elle eut salué Mme de Manicamp, la
vieille dame la regarda fixement, et s'écria : — Je ne m'étonne plus, mademoi-
selle, de ce qu'on m'a raconté; voire beauté est un rare trésor qu'il faut cacher
sous peine des plus grands malheurs ; partout où vous paraîtrez, vous ferez des
infidèles, des jaloux et des malheureux! — Après avoir débité ce compliment,
elle baisa Félise au front, et, se tournant vers la dame qui se trouvait à son côté,
elle lui dit à demi voix: — Elle m'a rappelé Jllle de Fonlanges; c'est la même
taille, le même port, le même air de déesse, mais la physionomie est très diffé-
rente. La pauvre Fontanges avait le regard bèt'e et tendre, celle-ci a de grands
yeux clairs d'une expression sauvage. J'aime bien mieux cette jolie Angèle avec
sa douce figure, son teint délicat comme une feuille de rose et ses cheveux de Ma-
deleine.
Félise retournait à sa place, lorsque ses yeux rencontrèrent pour la seconde fois
les yeux d'un homme qui, depuis qu'elle était entrée dans le salon, se tenait à
l'écart sans avoir l'air de prendre part aux divertissements de la soirée. Il était
jeune, il avait une grande tournure, et, quoique ses traits n'eussent rien de remar-
quablement beau, il avait des regards, des façons de sourire, des airs de tête si
spirituels et si nobles, que sa figure frappait tout d'abord; Félise pensa sur le-
champ qu'il devait ressembler à ce duc de Nemours, le tendre amant de Mmc de
Clèves, el elle éprouva une secrète émotion lorsque Mme de Favras, ayant appelé
cet inconnu du geste, dit d'un air enjoué en le lui présentant: — Ma toute belle,
voici M. le marquis de Gandale qui se mourait d'envie de vous voir, et qui depuis
que vous êtes entrée semble si pétrifié d'admiration, qu'il n'a pu faire un pas pour
venir vous saluer.
, Il existe entre deux personnes qui ont beaucoup entendu parler l'une de l'autre
sans s'être jamais vues une sorte d'intérêt réciproque qui tourne aisément à un
TOME iv. 4
M FÉLISE.
sentiment plus vif et plus dangereux : le premier regard que Félise jeta sur M. de
Gandale ne fui pas le regard indifférent et curieux qu'elle promenait sur la belle
compagnie qui remplissait le salon, et le marquis, de son côté, ne soutint pas sans
trouble ce doux éclair. Les danseurs se présentaient en foule pour inviter Félise,
et, afin de se délivrer de leurs instances, elle dut leur déclarer qu'elle ne savait
pas le menuet ; à la manière dont elle s'expliqua. M. de Gandale put comprendre
qu'elle était entièrement charmée d'avoir ce prétexte pour ne point rompre leur
entretien, lequel se réduisait pourtant aux banalités d'usage. Toute la soirée ils se
parlèrent ainsi.
La lune s'était levée, et sa blanche lumière commençait à poindre dans les feuil-
lages du jardin, dont on apercevait par les fenêtres ouvertes toute la perspective,
noyée dans le crépuscule d'une sereine nuit d'été. Félise se pencha sur la fenêtre
près de laquelle elle était assise, et, montrant du doigt la sombre muraille qui
séparait les deux hôtels, elle dit en soupirant au marquis : — Voilà ma prison;
dans un moment, il faudra que j'y rentre...
— Ah ! mademoiselle, répondit-il avec feu, songez plutôt à en sortir pour tou-
jours !...
— Oh! oui, j'y songe! murmura-t-elle avec une expression concen-
trée.
Une jeune fille é'evée dans le monde n'aurait pas retenu ainsi auprès d'elle
pendant toute une soirée l'homme qu'elle distinguait; mais Félise s'abandonnait
trop naïvement à la douceur ineffable de ces premières émotions pour rompre
celle espèce de tête-à-lête. Lorsqu'on p;issa dans la salle à manger pour faire mé-
dianoche, elle laissa encore M. de Gandale lui offrir la main, et l'invita du regard
à se mettre à table auprès d'elle.
Mme de Favras paraissait inquiète, et sa sœur dissimulait à peine sa mortelle
tristesse. La douairière de Manicamp observait Félise et son neveu avec un éton-
nement mêlé de souci. — L'apparition de celle infante a produit beaucoup .i'effet
ici, dit-elle à l'oreille d'une de ses amies intimes. Voyez le marquis, il ne la
quitte pas;... on n'agirait pas autrement an cas d'une passion déclarée... Ceci me
contrarie; j'avais d'autres desseins pour mon neveu...
Au pelit jour, la compagnie se sépara enfin. Déjà Félise avait disparu, et le
marquis de Gandale s'était retiré quelques instants après elle. Dès que les deux
sœurs furent seules, elles s'enfermèrent en renvoyant leurs femmes. — Ah! ma
sœur, qu'avons-nous l'ait! s'écria Angèle en se jetant tout éplorée dans les bras
de la jeune veuve, quelle fêle, hélas ! quelle nuit fatale!... Le marquis n'a vu que
Félise... il l'aime déjà... il l'aime!...
— Non, ma sœur, non, je ne le crois pas, répondit Cécile; il est ébloui seule-
ment de sa beauté et flatté de la préférence qu'elle lui a si ouvertement témoignée,
ne parlant qu'à lui seul, ne regardant que lui... Ces innocentes, ces Agnès, ont
d'étranges privilèges!... Mais le cœur de M. de Gandale n'est pas véritablement
touché, j'en suis sure.
Angèle secoua tristement la tète, et, séchant les larmes brûlantes qui coulaient
le long de ses joues, dont le doux incarnai s'était effacé, elle dit avec conviction :
— Il l'aime!... elle est si belle'... Mais, ma sœur, ai je le dioil de me plaindre?...
Dans votre sollicitude pour mon bonheur, vous aviez songé à ce mariage, MIU* de
Manicamp le désirait; mais c'était à peine si l'on avait pressenti la volonté de
M. de Gandale, et c'esl à tort que l'on avait cru qu'il m'aimait. Me l'a-t-il jamais
FÉLISE. 56
dit? Est-il lié par la moindre promesse? Hélas ! mon cœur seul avait fait tous les
frais de cet engagement ..
— Il ne t'aimait pas encore peut-être, mais il t'aurait aimée, mon Angèle !
s'écria Mme de Favras en pleurant et en serrant la jeune fille dans ses bras. C'est
ton bonheur, c'est le mien, qui nous sont ravis!... Oh! qu'il esl aveugle et mal-
heureux celui qui te dédaigne ainsi!... Mais un autre que M. de Gandale com-
prendra mieux le prix du trésor que je voudrai lui donner...
— Il fani renoncer à ces idées, ma sœur, dit Angèle avec une douce fermeté;
je sens que mon cœur ne se donnerait pas deux fois. Je souffre beaucoup mainte-
nant, je souffre plus que je ne peux l'exprimer; mais celle affliction s'apaisera si
je me tourne vers Dieu. La mère, Madeleine nous le disait toujours: lui seul
console !...
Le lendemain, Mme de Favras emmena sa sœur dans une terre aux environs de
Paris ; elles y passèrent quinze jours dans une complète solitude, sans aucune
nouvelle de Félisé, sans entendre prononcer le nom de M. de Gandale. Angèle était
toujours fort triste, et Mme de Favras désirait et redoutait également desavoir ce
qui s'était passé pendant son absence. En retournant à Paris, elle trouva chez elle
ce billel de la comtesse de Manicamp :
« Ma chère baronne,
» Mon neveu est un fat que je déshériterai certainement. Il est tombé amou-
reux de celte petite qu'on garde dans une tour enchantée. Selon vos récils, elle
est riche et de bonne maison ; mais je ne nie soucie point de l'alliance de cette
belle-au-bois-dormanl. J'avais d'autres visées. J'ai déclaré à M. le marquis de
Gandale que je n'enlrais point dans ses desseins ; ainsi, c'esl lui qui ira en per-
sonne faire sa demande à la fée Denlue.
s J'ai voulu vous annoncer ce beau mariage, afin de vous sauver la première
surprise, vous priant de me tenir au surplus pour voire meilleure amie et très-
humble servante.
» Comtesse de M... »
— Eh bien ! ma sœur ! dit Angèle après avoir lu ce billel.
— Nous allons repartir; nous n'assisterons pas du moins à ce mariage, s'écria
impétueusement Mme de Favras.
— Oui, il faut parlir, dit Angèle; mais, avant de m'éloigner, je veux écrire à
Félise.
Elle prit la plume, et, la main tremblante, le cœur gonflé de larmes, elle écrivit
la lettre suivante :
« Ma chère Félise,
» Le ciel, qui vous avait éprouvée bien jeune par de grandes peines, vous réser-
vait un grand bonheur : le plus honnête homme du monde vous aime et va
bientôt demander votre main. Soyez heureuse avec lui et faites son bonheur, ma
chère Félise; c'est le vœu de ma sœur et le mien ; nous vous l'adressons en vous
quittant pour bien longtemps sans doute. Que vos prospérités ne vous fassent
point oublier ceux quk«ouffrent ; priez pour eux, pour vous, et, comblée des biens
de ce monde, songez à des choses plus grandes et plus éloignées.
!jf> FÉLISE.
» Il me semble que la prédiction de la mère Perpétue ne sera pas vaine, et
qu'un jour je prendrai le voile à l'Annonciation. Souvenez-vous de moi alors, ei
parlez quelquefois de la sœur Angùle. »
Un adroit valet se chargea de faire tenir cette lettre à Félise, et une heure plus
tard, en effet, elle la trouva roulée autour d'une pierre sur la porte de sa
chambre. Félise ignorait tout ce qui se passait, et depuis quinze jours elle vivait
dans d'inexprimables agitations. Le brusque départ des deux sœurs l'avait jetée
dans un éionnement et un chagrin extrêmes; leur absence lui ôtail les moyens et
l'espoir de revoir M. de Gundale. Elle passait ses jours et ses nuits dans les larmes
comme une tille amoureuse et désespérée; vingt fois elle avait été sur le point de
fuir, de s'en aller an hasard loin de cette maison maudite où elle se mourait de
contrainte, de douleur et d'ennui.
La lettre d'Angèle la jeta dans des transports d'élonnement, de triomphe et
de joie qu'elle ne put contenir. Pâle, l'œil animé, la tète haute, elle entra dans le
salon où M1|e de Saulieu, assise à sa place accoutumée, travaillait à son éternel
ouvrage de tapisserie. La jeune fille s'assit, car ses genoux tremblants ne la sou-
tenaient plus; puis elle dit d'un accent bref et précipité: — Ma tante... il faut
que je vous parle. Écoutez-moi... le moment est venu où je quitterai enfin cette
maison... Bientôt, aujourd'hui peut-être, un homme riche et de qualité viendra
me demander en mariage...
— Qu'avez-vous dit? je n'ai pas entendu, interrompit M"0 de Saulieu avec, le
geste et le vague regard de quelqu'un dont l'esprit revient de l'autre monde.
— Je dis que M. le marquis de Gandale veut m'épouser, et qu'il viendra vous
demander ma main, répondit Félise; vous ia lui accorderez, ma tante?
iM"° de Saulieu la regarda d'un air stupéfait et Gt un geste négaiif. A cette
muette réponse, l'indignation de Félise et ses ressentiments, si longtemps contenus,
éclatèrent enfin. — Ne croyez pas que je vous obéisse! s'écria-t elle; je n'ai que
trop longtemps supporté l'esclavage où vous me réduisez!. .. Oui, vous m'avez
fait souffrir, et je vous hais ! Qu'avez-vous été pour moi toujours? une mauvaise
parente. Enfant, vous m'avez jetée à la porte d'un cloître; maintenant vous me
gardez comme une prisonnière. Pourtant ma place est dans le monde; je devrais y
vivre comme toutes les filles de ma condition. Je suis riche et de bonne maison,
je le sais; rendez-moi ma fortune, que je reprenne enfin mon rang... Vous ne
répondez pas Mais il faudra bien répondre lorsque M. de Gandale vous
demandera la raison de votre refus
Oh ! malheureuse enfant ! s'écria M"e de Saulieu en levant les mains au ciel ;
puis, avec un geste inexprimable de douleur et d'autorité, elle montra la porte à
Félise en disant : — Rentrez dans voire chambre... Je recevrai M. de Gandale...
et, s'il persiste après cette entrevue, je consens à votre mariage... Allez!
Subjuguée parcelle autorité, frappée de ces dernières paroles, Félise se relira
en frémissant et courut s'enfermer dans sa chambre, où elle passa le reste de la
journée debout contre la fenêtre, épiant le moindre mouvement, le moindre
bruit. M,le de Saulieu avait donné ses ordres: Balin attendait dans l'antichambre,
et Suzanne, effarée, avait sans cesse les yeux tournés vers la porte de la rue.
Le jour suivant, djns l'après-midi, le bruit d'une voiture qui pénétrait dans la
cour annonça l'arrivée du marquis de Gandale. Le jeune gentilhomme franchit,
avec une singulière émotion, le seuil défendu de ce sombre logis, et celle impies-
FÉLISE. 5?
siou s'accrut lorsque le vieux serviteur en deuil, ayant ouvert toutes les portes,
l'annonça à haute voix dans les salles vides et sonores. M"c de Saulieu s'était
levée pour le recevoir. A l'aspect de cette imposante figure vieillie par la dou-
leur, et dont le regard triste et fier se baissait devant lui, le marquis tressaillit
intérieurement, et il euf besoin d'un instant pour se remettre de celle espèce de
Irouble. MUe de Saulieu attendait en silence qu'il fît sa demande.
— Mademoiselle, lui dit-il enfin, je m'appelle le marquis Hector de Gandale; il
m'a semblé que ce nom me permettait d'aspirer à l'honneur de votre aliiance. Je
possède une fortune qui suffit à soutenir honorablement mon rang. J'ai eu l'occa-
sion de voir mademoiselle votre nièce, et, frappé de sa rare beauté, de l'esprit que
j'ai cru reconnaître en elle, j'en suis devenu passionnément épris. Elle est orphe-
line, m'a-t-on dit, vous êtes sa seule parente; je viens vous demander sa main.
— Je vous la refuse, monsieur le marquis, répondit M"e de Saulieu d'une voix
très-émue.
— Et les motifs de ce refus, mademoiselle, s'écria M. de Gandale, voudrez-vous
me les dire?
— Si vous l'exigez absolument, monsieur, murmura péniblement la triste de-
moiselle ; mais, croyez-moi, sans explication, sans me forcer à vous faire un récit
déplorable, renoncez à la main de ma'nièce...
Le marquis ne lui répondit que par un geste; son orgueil et son amour sem-
blaient lui porter un défi.
Mlle de Saulieu se recueillit comme pour trouver en elle-même la force de
parler; puis elle dit d'une voix lente d'abord, mais dont l'accent devint ensuite
bref et précipité :
— C'est une lamentable histoire qu'il faut vous raconter, monsieur... ce sont
les affreux malheurs de deux familles... Orpheline dès mon enfance, je fus élevée,
ainsi que ma jeune sœur, par un oncle qui nous avait adoptées. A seize ans, ma
sœur épousa un homme de qualité, et je demeurai auprès de notre oncle, devenu
infirme. J'avais différé mon établissement pour soigner sa vieillesse : jusqu'à l'âge
de vingt-cinq ans, je vécus près de lui, persuadée qu'il partagerait sa fortune entre
moi et ma sœur, qu'il avait déjà richement dotée; mais ces prévisions furent
trompées, un testament dont il nous fit un secret m'institua son unique héritière...
Comment rappeler, hélas! les suites de cette préférence !... Le mari de ma sœur
avait depuis longtemps conçu pour moi une passion détestable ... sa cupidité
égalait cet affreux amour.... J'allais me marier avec l'homme que mon cœur avait
choisi depuis longtemps... Le misérable conçut la pensée de m'épouser lui-même
en se délivrant de tous les obstacles qui s'opposaient à ses desseins — Une dis-
pense du saint-père peut autoriser un homme à se marier successivement avec
les deux sœurs... La même nuit, sa femme, fut assassinée dans son propre château,
et celui auquel j'allais m'unir mourut frappé presque sous mes yeux d'une balle
dans la tête... Le meurtrier avait calculé son double forfait avec une habileté in-
finie, mais la Providence divine voulut son châtiment immédiat. Ses crimes avaient
eu des témoins invisibles ses victimes furent vengées.... Il mourut de la main
du bourreau... Vous l'avez entendu raconter, monsieur, celte horrible histoire
du comte de Chardavon, qui fut roué vif à Toulouse... C'était le père de Félise...
Il avait une jeune sœur... On l'appelait la belle Geneviève... Déshonorée par le
supplice de son frère, elle est morte dans un couvent, et moi, que ce monstre a
privée de tous ces objets de mon affection, j'achève de m'éteindre ici. entre les
!>8 rÉtisu.
vieux serviteurs qui m'ont suivie et celte enfant qui m'accuse, et à laquelle je
dois cacher éternellement nos malheurs.. >
Le marquis avail écouté ce récit avec une muette horreur; avant que Mlle de
Saulieu eût cessé de parler, il se leva. Dalin rouvrit les portes. M. de Gjndale
s'inclinn profondément et presque un genou en terre, comme pour demander
pardon à celte femme, qu'il venail de foicer à de si terribles aveux, puis il se
relira lentement.
Comme il sortait, Mlle de Saulieu aperçut la tête pâle de Félise au fond du
salon ; la malheureuse enfaul écoutait, cachée entre les portières, et elle avait
tout entendu. Elle élait effrayante de désespoir calme et concentré.
-"- Ma tante, dit-elle en posant la lettre d'Angèle sur le guéridon, il faut me
ramener aux Annonciades... C'esl là qu'est ma place, à moi... i ai réfléchi depuis
hier et j'ai compris... M"e de Chameroy aimait le Marquis de Gandale... et, puis-
que je suis la fille d'un supplicié, il l'épousera... Oh! ma tante, ramenez-moi au
couvent... car à celte idée je sens que j'ai du sang de mon père dans les veines !.. .
Le même jour, en effet, Félise rentra à l'Annonciation. Lorsqu'elle eut franchi
pour la seconde lois ce passage redoutable, qu'on appelait la porte de clôture,
elle fui reçue par la supérieure et par le père Boinet.
— Nous vous attendions toujours, ma lille, lui dit le bon père.
— Venez, mon enfant, s'écria la mère Madeleine ;ivec un accent de tendresse et
de joie; oh! ma pauvre breb s laliguée et meurtrie, béni soit le bon pasteur qui
vous ramène et le jour où vous rentrez au bercail !
Mme Charles Reybaud.
SOUVENIRS
D'UN NATURALISTE.
l«es Cotes de Sicile.
III.
TRAPANI. — LIS 3LIS FAVmJvIA^Â.1
La pluie, le froid et le vent qui avaient accueilli à Santo Vito la Sainte-Rosalie
et son équipage continuaient. Le travail nous était presque impossible dans ces
chambres dépourvues de châssis vitrés. Les explorations le long de rochers sans
cesse lavés par les vagues devenaient chaque jour plus difficiles et moins fruc-
tueuses. Il fallut songer à un nouveau déménagement. Cette fois, nous prîmes la
voie de terre, et, tandis que notre embarcation, sous les ordres de Péroné, luttait
contre les bourrasques de l'ouest, nous suivîmes un sentier qui, frayé par les
pieds des mulets, serpente le long de la côle, sans cesse pressé entre les derniers
talus de montagnes escarpées et la mer, dont il ne s'écarle que pour franchir, à
travers des landes incultes, les pointes trop avancées. Quelques heures nous suffi-
rent pour gagner la langue de terre sablonneuse à l'extrémité de laquelle s'élève
Trapani ; mais l'allure heurtée de nos montures et la construction vicieuse de
l'appareil informe qui leur tenait lieu de selle semblaient avoir allongé le trajet.
Aussi, à notre arrivée, piîmes-nous possession des lits peu moelleux de Valbergo
(1) Voyez les livraisons du 15 décembre 1845 et du 15 février 1846.
00 SOUVENIRS
di Napoli a\ec un -sentiment de jouissance intime facile à comprendre pour qui-
conque aura, comme nous, trotté toute la journée sur le dos d'un mulet sicilien
ou dormi pendant un mois entre une planche et une cape de matelot.
Placée à l'extrême pointe occidentale de la Sicile et possédant un assez bon
port de mer, Trapani, avec sa population de trente mille âmes, jouit encore d'une
certaine importance. Toutefois on voit sans peine que cette ville a connu des jours
meilleurs. Ici, comme dans toutes les cités de l'ouest que nous avons visitées, se
montrent les vestiges attristants d'une splendeur qu'a remplacée la misère, de
grandes et larges rues où l'herbe croît en liberté, des palais en ruine qui abritent
à peine quelques mendiants. Trapani est riche en contrastes de ce genre entre le
passé et le présent. Nous avons remarqué surtout le palais élevé par Guillaume de
Porcelets, gouverneur de Calatafimi, le seul Français qu'épargnèrent les assassins
des vêpres siciliennes. Les murs en sont couverts de sculptures, du pavé jusqu'au
faite; partout les trophées et les statues se pressent autour des armoiries de cette
fière famille, qui portail un porc en champ et un aigle en chef. Eh bien ! de cette
demeure princière, la seule partie aujourd'hui habitée est le rez-de-chaussée, qui
sert d'étable.
Bâti sur l'emplacement de l'antique Drepanum, Trapani n'a pourtant conservé
aucune ruine grecque, carthaginoise ou romaine. Le temple de Vénus, qui s'éle-
vait, à une lieue de la ville, sur le sommet du mont Eryx, a été successivement
remplacé par une forteresse sarrasine et par le couvent de San-Juliano; mais, si
les œuvres de l'homme ont disparu de ce coin du globe où se heurtèrent les plus
puissantes nations des temps passés, la nature est restée la même. En face du port
s'élève toujours le rocher décrit par Virgile, et qui servit de but à la course de
vaisseaux dans les jeux funèbres célébrés en l'honneur d'Anchise. Ce rocher est
appelé Colomburu,e\., comme au temps de Vénus Erycine, il sert encore de rendez-
vous aux colombes du voisinage, lors de leurs migrations annuelles. Ces oiseaux,
que le zèle des néophytes chrétiens tenta vainement de proscrire, ont conservé
leurs anciennes habitudes, et, bravant aujourd'hui le fusil des chasseurs comme
ils avaient, au moyen âge, bravé les foudres de l'excommunication, ils viennent,
tous les ans, nicher dans les grottes et parmi les rochers du rivage.
Au reste, on dirait qu'en dépit du saint qui a renversé ses autels, la déesse de
la beauté répand encore ses faveurs sur cette terre qui lui fut consacrée. Les
femmes du village de San-Juliano, bâti sur l'ancien mont Eryx, passent pour les
plus belles de la Sicile. En admettant que ce fait soit vrai, on en trouverait peut-
être une explication toute naturelle dans celte transmission des caractères de race
à laquelle l'homme est soumis aussi hicn que les animaux. Le temple de Vénus
Erycine n'avait pour prêtresses que des jeunes filles choisies avec soin dans toute
l'étendue de la Grèce, de la Sicile et de l'Italie. Ces prêtresses n'étaient pas des
vestales. Pendant des siècles, les populations voisines ont dû se retremper à celte
source d'élite. Il est impossible que celle circonstance soit restée sans influence
sur leur développement physique, et peut-être est il permis de penser que la su-
périorité des femmes de San-Juliano atteste encore de nos jours la puissance de
cette action par une empreinte gracieuse que le temps n'a pu effacer.
Un désappointement pareil à celui que nous avions éprouvé à Castellammare
nous attendait à Trapani. Un coup d'œil suffit pour reconnaître que nous n'avions
rien à espérer des roches acores qu'on rencontre au nord de la ville, et moins
encore peut-être des immenses marais salins en pleine exploitation qui s'étendent
d'cn naturaliste. 61
au midi. Sans hésiter, nous résolûmes de pousser plus loin. Les anciennes îles
^Egades, aujourd'hui îles Favignana, se montraient à trois lieues de nous, et, grâce
à la transparence de l'atmosphère, nous apercevions à l'œil nu les rochers, les
découpures profondes indiquées sur nos caries. Ce petit archipel semblait devoir
nous offrir toutes les conditions favorables à nos travaux. Une reconnaissance
rapide confirma ces conjectures, et, la Sainte-Rosalie ayant enfin gagné Trapani,
nous partîmes pleins d'espoir pour cette nouvelle station.
Placées tout à fait en dehors des roules ordinaires et presque entièrement dé-
pourvues de commerce, les îles Favignana sont très-rarement visitées par les étran-
gers. A peine quelque Anglais marchand de vin s'y monlre-t-il de loin en loin;
de mémoire d'homme, on ne se rappelait pas d'y avoir vu un Fiançais. On com-
prend dès lors la sensation qu'avaient dû produire les lettres du duc de Serra di
Falco et du duc de Cacamo, annonçant l'arrivée de trois naturalistes de cette na-
tion et les recommandant aux autorités. Au^si, lors de la courte excursion néces-
saire pour reconnaître les localités, avais-je été accueilli avec un remarquable em-
pressement. Il signor Gaspardo. chef de la santé, était venu me recevoir en grande
cérémonie. Son père, il signor Bartholini, un des principaux notables, m'avait
libéralement hébergé. Enfin le commandant du fort Sainte-Catherine, il signor di
Georgio, avait mis à la disposition des scienciati francese sa maison de campagne,
placée sur le bord de la mer, à une lieue environ du village.
Nous vînmes prendre terre dans une petite anse creusée en face de notre future
résidence, et trouvâmes un monde d'ouvriers occupés à rendre celle-ci digne de
nous recevoir. On crépissait les murs, on renouvelait les couches de chaux blanche
servant de tapisserie aux trois chambres dont se composait l'appartement. La
commandante, debout au milieu de Irois ou quatre servantes, jetait elle-même l'eau
à pleins seaux sur les briques assez mal jointes du parquet, que ses aides frot-
taient à tour de bras. Notre arrivée soudaine produisit l'effet d'une pierre jetée
dans une fourmilière : des cris, des exclamations, d< s excuses sur ce qu'on n'était
pas prêt, partirent de tous côlés. La signora s'élança sur un âne, et, deux heures
après, sa monture nous revint chargée de matelas, de draps, de coussins. Une
batterie de cuisine complète et un dîner tout préparé accompagnaient cet envoi,
que nous accueillîmes avec un plaisir facile à comprendre. Dans l'intervalle, nous
avions commencé à débarquer instruments et bocaux. Séparés du rivage par un
grand enclos, nous avions un assez long détour à faire pour arriver à notre barque.
Le commandant reconnut lui-même que ce pouvait être pour nous un véritable
inconvénient, et fit aussitôt abattre un pan de mur pour nous ouvrir un passage
direct à travers sa vigne. Ce n'était, il est vrai, qu'un mur en pierres sèches qu'on
rétablissait tant bien (|ue mal chaque soir; mais combien trouverait-on parmi
nous de propriétaires disposés à agir ainsi pour évitera un hôte la peine de faire
quelques pas de plus ?
Il ne faut pourtant pas croire que celte façon d'agir si large, si seigneuriale en
apparence, fût complètement désintéressée. Si les Siciliens à qui nous avions
affaire se mettaient à notre disposition per l'onore, ils comptaient bien un peu
sur un coniplimerito de notre part, en d'autres termes, sur un cadeau. Dans ces
contrées où sont encore loin d'avoir pénétré tous* les usages de la civilisation
moderne, où on ne rencontre pas même les posadas espagnoles, l'étranger reçoit,
il est vrai, 1 hospitalité antique, mais avec son échange de présents. Celui qui
accueille compte sur du retour, et trouve fort mauvais que sous ce rapport on
62 SOUVENIRS
manque aux usages reçus. Nous eûmes occasion de reconnaître ce fait à notre
départ de Favignana. Croyant voyager en Sicile à peu près comme en France, nous
n'avions pas emporté d'objets propres à être offerts en souvenir. A la Torre, à
CasteWammare, nous nous étions tirés d'affaire avec de l'argent, qui avait été
parfaitement reçu du padre Anlonino et de l'ami d'Artese; mais nous n'aurions pas
osé traiter de la même manière les gignori de Favignana. Nous les quittâmes donc
après des remercîments purement verbaux, et, au moment des adieux, le com-
mandant di Georgio ne cacha nullement la mauvaise humeur qu'il éprouvait à
voir notre reconnaissance s'exprimer par de simples paroles. Au reste, il a pu
reconnaître depuis que nous n'étions ni oublieux ni ingrats.
Quoi qu'il en soit, grâce à l'hospitalité favignanaise, nous fûmes promptemenl
en mesure de commencer nos recherches dans ce petit archipel des /Egades,
qu'aucun zoologiste n'avait encore visité. Le champ ouvert à nos explorations se
composait de quelques roches nues formant autant d'îlots, et de trois îles princi-
pales, Favignana, Levanzo et Marelimo. Nous crûmes inutile d'étendre nos excur-
sions jusqu'à ces deux dernières. Marelimo était trop éloignée, et quant à Levanzo,
entièrement formée d'un calcaire crayeux très-dur qui s'élève en montagnes
abruptes, elle est complètement dépourvue de végétation et ne peut nourrir
beaucoup d'espèces terrestres. Nous connaissions d'ailleurs trop bien la roche
dont je viens de parler; elle s'était toujours montrée à nous accompagnée de
cary ophyl lies, polypes très-jolis semblables à des fleurs d'un jaune orangé, mais
dont la présence annonce une grande pauvreté zoologique sous tous les autres rap-
ports. Nous laissâmes donc de côté ces îles, dont l'une est tout à fait déserte, et
dont l'antre n'a pour habitants que la garnison d'un petit fort et les employés de
son télégraphe.
D'ailleurs, Favignana suffisait à elle seule pour employer tous nos instants.
Bien plus grande que ses deux sœurs, car elle a près de sept lieues de tour, elle
présente une certaine variété dans sa constitution géologique. Sa partie centrale
est entièrement occupée par un massif de montagnes semblables à celles de
Levanzo, hautes de mille à douze cents pieds, et dont le point culminant est
occupé par le fort Sainte-Catherine, prison d'état qui, dans les diverses révolutions
de Naples, a conquis une triste célébrité ; mais, à Test et à l'ouest de l'île, le
calcaire crayeux est recouvert par une roche très-différente, appelée par les géo-
logues calcaire de Païenne. Tendre et friable, celle dernière est presque entière-
ment composée de fossiles d'animaux inférieurs. L'œil nu ou armé de la loupe y
reconnaît une incroyable variété de zoophytes, un nombre infini d'épongés et de
polypiers d'espèces différentes. Un pied cube de celle pierre donnerait parfois à lui
seul toute une collection, et, si la mer avec ses populations vivantes n'eût appelé
toute noire activité, nous eussions certainement recueilli bien des échantillons
offrant un intérêt réel.
Au milieu de ces fossiles généralement fort petits, presque microscopiques, et
appartenant tous aux derniers représentants de l'animalité, se trouvent dissé-
minés des têts d'oursins ou d'étoiles de mer, quelques coquilles d'huîtres et de
peignes, animaux à la fois plus élevés dans l'échelle des êtres et présentant des
dimensions beaucoup plus Considérables; mais ces rayonnes supérieurs ou ces
mollusques n'entrent que pour une faible part dans la composition de la roche. Sous
ce rapport, le calcaire de Favignana offre la répétition d'un fait général et des
plus remarquables. En interrogeant les restes ensevelis dans les couches du globe
d'un naturaliste. 65
pour retrouver, au moyen de ces antiques archives, les traces Ou passé de notre
planète, on ne tarde pas à reconnaître que l'importance du rôle géologique joué à
sa surface par les animaux varie, pour ainsi dire, en raison inverse de leur taille
el de leur degré d'organisation. Les animaux supérieurs, ceux chez lesquels la
machine animale avait acquis son plus liant degré de perfection, n'ont laissé que
de faibles traces. On n'a encore irouvé que trois ou quatre débris d'ossements
appartenant à des Singes ; les mastodontes, les éléphants, les reptiles gigantesques
eux mêmes, n'ont laissé que de rares squelettes dont la science est heureuse de
retrouver ça et là les fragments isolés. Au contraire, les animaux inférieurs ont
contribué puissamment à former l'écorce solide i|tie nous habitons; les coquilles
entrent quelquefois pour plus de moitié dans la structure de certaines montagnes,
et des couches entières sont composées uniquement d'infusoires, de ces infiniment
petits dont les cirapaees disparaissent par centaines sous la pointe d'une aiguille.
On voit que l'élude de ces êtres inférieurs, si importante pour le physiologiste el
le zoologiste, n'offre pas au géologue de moins graves sujets de méditation.
La structure lâche el peu serrée du calcaire de Païenne permet aux eaux flu-
viales de s'y accumuler comme dans une sorte d'épongé el de fournir à la mince
couche de terre qui recouvre la roche l'humidité nécessaire pour combattre l'in-
fluence des longues sécheresses. Ces eaux, arrêtées en outre par le calcaire com-
pacte dont les assises servent de base à toute l'île, se réunissent en nappes sou-
terraines, el alimentent bon nombre de puits ou de sources intarissables; aussi
toute la culture de l'île esl-elle concentrée sur les points occupés par ce calcaire
bienfaisant qui seul empêche Favignana de n'être, comme Levanzo, qu'un vaste
écueil inhabitable.
La capitale de Favignana est placée à peu près au centre de l'île, au bord d'un
petit havre qui pénètre profondément dans les terres; elle se compose de trois à
quatre cents maisons presque toutes proprement bâties, et compte environ trois
mille habitants, qui ntfus ont paru jouir d'une aisance générale, inconnue dans
les villages de la côte; mais, si le bien-être règne parmi cette population isolée,
elle nous a paru fort en arrière sous d'autres rapports, et nous avons retrouvé
chez elle quelques habitudes qui rappellent singulièrement l'enfance de la civili-
sation. Je me contenterai d'en ciler un exemple. Il n'y a point d'horloge publique
à Favignana, et, pour y suppléer, on n'a rien imaginé de mieux que de charger
un homme d'en remplir les fondions. Placé dans le donjon d'une des forteresses
qui défendent le village, cet employé, pour avenir ses concitoyens de la marche
du temps, frappe les heures sur une cloche avec un marteau. Un sablier lui sert
d'indicateur. On comprend que celle machine animée doil se déranger facilement,
el nous avons pu constater en effet plus d'une fois que, sous le rapport de la régu-
larité, l'homme-horloge de Favignana est loin de valoir un chronomètre de
Bréguet.
Le chiffre de la population favignanaise est presque doublé par celui de la gar-
nison de trois forts, par celui des employés de la douane el de la santé, et surtout
par celui des condamnés qui habitent les fossés du fort San-Giovanni. Très-pro-
fonds et creusés entièrement dans le roc, aussi bien que les logements mêmes des
prisonniers, ces fossés sont un véritable bagne, d'où loute évasion esl presque
impossible. La plupart des malheureux qu'ils renferment expient ou des meurtres
ou des vols à main armée. Leur nombre, pendant notre séjour, était d'environ
deux mille.
64 SOUVENIRS
La culture de Favignana est peu variée, et les produits sont loin de suffire à
l'entretien de ses habitants. Les terres voisines du bourg, qui en forment la partie
la plus fertile, sont généralement occupées par des jardins où croissent de ma-
gnifiques orangers, des citronniers, des grenadiers, et où l'on récolte d'excellents
légumes. Dans la portion orientale de l'île, on rencontre quelques champs de blé ; le
reste est abandonné aux vignes et à quelques plantations de cactus, qui marquent,
pour ainsi dire, les limites de la végétation. En troupeaux, l'île ne pos-èdequequel-
ques bêtes à cornes. Aussi, pour nourrir sa population indigène ou d'origine étran-
gère, Favignana fait-elle venir du dehors la viande, l'huile et les céréales, qu'elle
paie avec son vin. Entièrement dépourvue d'industrie, elle emprunte à plus forte
raison à l'étranger bien des objets de luxe ou de première nécessité. A en juger par
les échantillons qui nous ont passé sous les yeux, la France et l'Angleterre se par-
tagent l'approvisionnement de ce petit coin du globe, et toutes deux y sont en
quelque sorte caractérisées par leurs produits. Tout ce quia rapport aux besoins
matériels de la vie est de fabrique anglaise : les couteaux, fourchettes et vais-
selles de table portent presque toujours le mot London. Tout ce qui louche à
l'élégance, tout ce qui réveille une idée, y vient de France et de Paris. Nous avons
retrouvé Si;r les cheminées nos vases de porcelaine, sur les murs nos papiers
peints, et partout nos gravures de la rue Saint-Jacques, partout Napoléon, ses
maréchaux et ses batailles.
Les habitants de Favignana ne possèdent point les terres qu'ils cultivent; ils
n'en sont en quelque sorte que les fermiers. L'archipel entier appartient en pro-
priété à une noble famille génoise aux Palavicini, qui visitent rarement ce fief
maritime, et le gouvernent par l'intermédiaire d'un intendant. J'ignore ce que
peuvent être les rentes reposant sur l'exploitation du sol; mais elles ne sauraient
être bien considérables, et probablement launajeure partie du revenu est fournie
par la mer. Les seigneurs de Favignana ont seuls droit de pêche dans un rayon
assez étendu, à plus forte raison dans les eaux mêmes de l'archipel, et ces droits
ont une grande valeur dans ces parages fréquentés par des bandes de thons. On
sait que ces poissons se montrent chaque année en nombre immense dans le voi-
sinage de Gibraltar, puis semblent se diviser en deux colonnes, dont l'une suivrait
les rivages d'Afrique, tandis que l'autre longerait les côtes d'Europe. Leur appa-
rition successive dans diverses localités, leur disparition inexplicable à l'approche
du froid, ont longtemps fait croire à de véritables migrations semblables à celles
des oiseaux. Sous ce rapport, on rapprochait les thons des harengs et des maque-
reaux, regardés aussi de tous temps comme des poissons voyageurs; mais
M. Valenciennes, confirmant par des observations personnelles les doutes émis
déjà sur ce point par Lacépède et Noél de la Morinière, a démontré que ces pré-
tendus voyages n'existent pas. Ni les thons, ni les harengs, n'abandonnent leur
contrée natale. Seulement, pendant l'hiver, ils vont chercher un abri contre le
froid à des profondeurs que le filet ne peut atteindre. Lorsque le soleil a réchauffé
la surface des mers, lorsque arrive pour eux le moment de la reproduction, ils
abandonnent ces abîmes et viennent le long des côtes voisines déposer leurs œufs
dans des eaux chaudes et peu profondes.
Quoi qu'il en soit, le thon est pou* les parages qu'il fréquente une source de
richesse. Frais, salé ou mariné, il est l'objet d'un commerce considérable et qui
chaque année remue des millions. Aussi l'homme lui a-t il de tout temps fait
une guerre des plus acharnées. Aristote, Pline, Athénée, Oppien, nous ont transmis
d'un naturaliste. (j!j
des détails sur les procédés de pêche employés de leur temps. Depuis lors, chaque
siècle, chaque peuple semble avoir cherché à fournir son contingent d'inventions
meurtrières. Le plus formidable moyen qu'ait imaginé l'esprit humain pour
atteindre ce malheureux poisson est sans contredit la madrague, employée, dit-
on, pour la première fois, par les habitants de Martigues. Ce n'est plus ici seule-
ment le libourel des Bayonnais ou le grand couple des Basques, lignes gigantesques
qui portent des centaines d'appâts et que traînent des barques manœuvrées par
huit ou dix hommes; ce n'est pas non plus la courantille des Provençaux, espèce
de seine de quinze cents à deux mille pieds de long, qu'on promène quelquefois
sur un espace de deux ou trois lieues. La madrague est un véritable parc avec des
aliées de chasse aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui
s'ouvrent les unes dans les autres, et conduisent tontes à la cliambre de mort ou
cor pou placée à l'extrémité de la construction. Pour enfermer cet enclos dont les
murs ont quelquefois plus d'une lieue de développement, pour élever cet édifice,
on emploie d'immenses filets lestés de pierres, soutenus par des bouées de liège
et amarrés avec des ancres, de manière à résister pendant toute la belle saison
aux plus violents coups de mer. On comprend que le matériel d'un pareil engin
de pêche doit être énorme. Aussi emploie-l -on un bateau à vapeur pour le trans-
porter chaque année de Païenne à Favignana. Le bras de mer placé entre cette
île et Levanzo est très-propre à l'établissement d'une tonnara. comme l'appellent
les Siciliens, et le droit de pêche, dans celte seule localité, est affermé
00,000 francs.
Dans les premiers temps de notre séjour à la Torre dell' Isola, nous avions vu
passer le navire chargé de la madrague de Favignana. Depuis cette époque, on
travaillait à l'établir, elle venait d'être achevée quand nous arrivâmes dans l'île,
et déjà quelques thons avaient été vus dans les premières chambres. Nous dési-
rions vivement assister à une de ces grandes pêches dont le tableau de Joseph
Vernet peut donner une idée, et qui sont pour les habitants de ces contrées de
véritables solennités. Les récits de nos marins, dont les yeux élincelaient au seul
mol de tonnara, avaient encore accru ce désir, et le signor Bartholini se chargea
de nous prévenir quand il serait temps. Nous reçûmes bientôt l'avis de nous tenir
prêts. Des drapeaux avaient été arborés sur les points élevés de l'île. C'étaient
autant de signaux qui appelaient les pêcheurs de la côte à se rendre à la tonnara.
Pas un, je crois, ne manqua au rendez-vous. De Trapani à Mazara, toutes les
barques se mirent en mouvement, et. au point du jour, la mer était couverte d'une
nombreuse flottille dont les cent voiles latines, convergeant vers un même point,
présentaient un coup d'œil des plus pittoresques. Bientôt la Sainte-Rosalie fut au
milieu d'elles, et, grâce aux efforts de nos marins, dont la circonstance doublait
les forces et l'activité, nous atteignîmes la madrague assez à temps pour suivre,
dans toutes ses péripéties, le drame sanglant dont elle devait être le théâtre.
Si quelque lecteur trouve exagérées les expressions qui précèdent, qu'il vienne
juger par lui-même, qu'il monte avec nous sur une de ces grandes barques dessi-
nant au milieu de la mer une enceinte fermée, d'environ cent pieds carrés. —
Cinq cent cinquante thons, poussés de chambre en chambre par des portes qui se
refermaient derrière eux, sont arrivés dans la dernière, dans la chambre de mort.
Celle-ci possède un plancher mobile formé par un filet que des cordages per-
mettent de ramener du fond à la surface. Toute la nuit, on a travaillé à l'élever
peu à peu, et maintenant chacun de ses bords repose sur un des côtés du carré
06 SOUVENIRS
formé par les barques. En face de nous se tient le propriétaire de la tonnara, en-
touré de son état-major et d'un groupe gracieux de dames venues de Palerme
pour assister au spectacle qui se prépare. A droite et à gauche, les deux barques
principales portent l'armée des pêcheurs. Ces barques, entièrement vides et décou-
vertes, attendent leur chargement. Seulement une longue poutre, allant d'une
extrémité à l'autre, laisse entre elle et le plat-bord une sorte de couloir étroit où
se pressent deux cents marins accourus de vingt lieues à la ronde. Demi-nus, mon-
trant leurs membres athlétiques couleur de cuivre rouge, ces hommes attendent
en frémissant d'impatience le moment d'agir. Leurs yeux brillent sous leurs
bonnets phrygiens de couleur brune ou écarlaie; leurs mains agitent les instru-
ments de mort, larges crochets aigus et tranchants, tantôt adaptés à de longues
perclus, tantôt placés au bout d'un manche court, massif, et muni de profondes
entailles pour offrir plus de prise à la main. Au milieu de l'enceinte, ane petite
yole toute noire, manœuvrée par deux rameurs, porte le chef de pèche. C'est lui
qui commande la manœuvre, qui stimule les travailleurs et transporte des hommes
d'un côté à l'autre, là où il est besoin de renfort.
Cependant les cabestans placée aux extrémités du filet n'ont pas cessé de tour-
ner, et le plancher mobile du corpou s'élève d'autant. De plus en plus refoulés
vers le haut, les thons commencent à se montrer. Grâce à la transparence de l'eau,
on les voit parcourir en tout sens, avec une irrégularité inquiète, la vaste poche
qui les enserre. Déjà quelques-uns rasent la surface et s'élancent en bondissant.
Malheur a celui qui se trouve en ce moment à portée! des mains de f<r s'allongent
hors des barques et enfoncent dans ses flancs leurs griffes acérées. D'ordinaire les
blessés échappent à ces premières attaques. Pleins de vie et de force, jouissant de
toute la liberté de leurs mouvements dans ce bassin encore assez, étendu, ils
s'arrachent aux mains de leurs ennemis, laissant seulement au fer des crampons
quelques lambeaux ensanglantés; mais aux cris cadencés des matelots les cabes-
tans tournent toujours, et le filet impitoyable monte de plus en plus. La yole du
chef de pêche chasse les thons vers les bords. Les blessures se multiplient. Déjà
quelque poisson, plus profondément atteint, a ralenti sa course, et de temps à
autre montre son large ventre argenté, que raie un ruisseau de sang noirâtre. A
chaque nouveau coup qu'il reçoit, sa résistance diminue. Bientôt il s'arrête un
instant, et cet instant suffit : dix crampons s'enfoncent à la fois dans ses chairs,
vingt bras se raidissent et le soulèvent au dessus de l'eau. En vain la peau se dé-
chire; le crampon qui vient de lâcher prise s'élève, retombe, s'enfonce de nou-
veau, et bientôt le malheureux animal est hissé jusque sur le plat-bord. Aussitôt
deux hommes le saisissent par ses grandes nageoires pectorales, le font glisser
sur la poutre placée derrière eux et le lancent dans la cale.
Mais le filet mobile monte sans cesse, et l"e troupeau des thons se découvre en
entier Pressés les uns contre les autres, on voit ces monstrueux poissons s'élancer
avec désespoir contre les parois flexibles du corpou, montrer leur dos noir mou-
cheté de larges tâches jaunes ou fendre la surlace de l'eau avec leurs grandes na-
geoires en croissant. Au milieu d'eux bondissent quelques espadons au long nez
terminé en lame d'épée. Enivrés par le spectacle de la proie qui s'offre à leurs
coups, les marins frappent et plus vite et plus fort. La pèche devient alors une
vraie boucherie. Dans celle foule serrée, on ne dislingue plus les individus. Ce ne
sont que tètes violemment agitées, que bras rougis qui s'élèvent et s'abaissent, que
harpons qui se croisent et se heurtent. Tous les yeux élincellenl, toutes les bouches
d'un naturaliste. 67
poussent des cris de triomphe, des clameurs d'encouragement. Les eaux du corpou
se teignent de sang. A chaque instant de nouveaux thons tombent dans les cales;
les morts, les mourants s'amoncellent, et les barques, bientôt insuffisantes, s'en-
foncent sous leur charge demi-vivante.
Après deux heures de carnage, l'épuisement commence à se faire sentir; les
thons deviennent rares, et leurs ennemis auraient trop à attendre. Aussitôt une
barque se détache, s'écarte de chaque côté de l'enceinte, et les deux principales
se trouvent plus rapprochées de moitié. L. s cabestans se remettent à jouer, et
les pêcheurs impatients leur viennent en aide. Les mains s'enfoncent dans les
mailles, les crochets aident les mains. Ces efforts, d'abord désordonnés, ne pro-
duisent pas grand résultat ; mais le sifflet du chef se fait entendre. Des chants ca-
dencés s'élèvent : sous l'influence du rhythme. les mouvements se coordonnent,
s'harmonisent, et à chaque cri le filet munie de quelques lignes. Bientôt il est
presque à fleur d'eau. Il est temps de se remettre à l'œuvre. La yole, jusque-là
simple spectatrice, prend alors une part active à l'action. Montée par quelques
pêcheurs d'élite, elle poursuit les thons dans l'espace étroit qui leur reste, les
atteint avec de longs harpons et les pousse aux crochets des barques qui les en-
lèvent.
Je dois le dire, ce spectacle, que nous avions désiré, nous laissa tristes et mé-
contents. Cette tuerie nous avait péniblement affectés. Peut-être l'impression tut-
elle été différente si les pêcheurs avaient eu l'ombre de danger à courir, si seule-
ment les thons avaient pu rugir en se débattant ; mais ces luttes si complètement
inégales, ces agonies muettes où des mouvements conviilsifs accusent seuls les an-
goisses des victimes, nous avaient réellement impressionnés. Quant à nos matelots,
ils étaient radieux. Pécheurs, ils ne pouvaient sentir et voir qu'en hommes de
leur profession, et la pèche avait été superbe. En trois heures, on avait harponné
cinq cent cinquante-quatre poissons, pesant environ 80 kilogrammes en moyenne.
On savait d'ailleurs que les chambres de la madrague renfermaient encore près
de quatre cents prisonniers. Le propriétaire pouvait donc compter, dès le début
de la campagne, sur environ 72.000 kilogrammes de chair de thon représentant
une valeur d'au moins 43,000 francs. Un voit que le loyer de la tonnara était
bien près d'être payé.
Une petite île où une culture industrieuse dispute a la roche nue le moindre
pouce de terre productive n'est guère propre à ia multiplication des espèces
animales indépendantes. Aussi Favignana possède-t-eUe presque exclusivement
celles que l'homme a su se soumettre, qui vivent à ses dépens, ou que leur insi-
gnifiance dérobe à ses poursuites. Ici comme partout, le chien, le chat, habitent
sa demeure, où trouvent également un abri le rat et ia souris. Le bœuf, le cheval
et l'âne l'aident dans ses travaux. Il n'y a guère d'autres mammifères. Quelques
becs-fins, quelques petits oiseaux mangeurs de graines, voltigent dans les champs
et dans les bosquets d'orangers, tandis que de magnifiques faucons, autrefois très-
recherchés pour la vénerie, planent sans cesse autour de rochers inaccessibles.
Des lézards, des scinqties, des couleuvres noires, représentent la classe des rep-
tiles et se cachent sous les pierres du rivage D s insectes bouillonnent dans les
haies ou rampent au pied des buissons ; mais leurs espèces sont peu nombreuses,
et M. B'anchard eût bientôt réuni dans ses boites de nombreux représentants de
chacune d'elles.
Si l'air et la terre se montraient ainsi pauvres eu animaux dignes d'intérêt, la
08 SOUVENIRS
mer nous offrait d'amples compensations. Sous ce rapport, Favignana avait ré-
pondu à toutes nos espérances; mais aussi jamais côtes ne furent mieux disposées
pour les zoologistes. Sur plusieurs points de l'île, les deux roches dont nous avons
parlé se joignaient à quelques pouces au-dessous du niveau de la mer, et celle-ci,
usant le calcaire de Palerme, mettait à nu la pierre compacte dont les inégalités
formaient autant de chambres, de petits bassins qu'on eut dit creusés de main
d'homme. Ailleurs, la vague, pénétrant entre deux massifs trop durs pour être
enlamés, s'ouvrait un passage dans les terres et creusait des espèces de grottes,
tantôt protégées par une voûte, tantôt à découvert. Plusieurs de ces cavités nous
présentèrent en petit le phénomène si connu de la grotte de Capri. Lorsque notre
barque placée à l'ouverture interceptait les rayons directs, ceux-ci passaient sous
sa quille, se brisaient dans le cristal liquide qui faisait l'effet d'un prisme et tei-
gnaient du plus bel azur les rochers et l'écume des vagues.
Nous retrouvions à Favignana presque tous les animaux que nous regrettions
d'avoir perdus de vue depuis notre départ de la Torre. Seulement les méduses et
genres voisins, entraînés sans doute ailleurs par les courants, étaient ici beaucoup
plus rares, et nous ne rencontrâmes guère que quelques alcinoés, quelques grands
béroïdes et un nombre infini de pélasgies. En revanche, les chambres, les bassins
que je viens de décrire étaient riches en espèces côtières. Les annélides surtout
présentaient de nombreuses variétés. C'est à Favignana que M. Edwards trouva sa
myriane portant un chapelet de six individus réunis bout à bout, de telle sorte
que le dernier de tous n'avait pour nourriture que des aliments digérés déjà par
la mère et par ses cinq frères ou sœurs. Ce fut aussi dans cette station que ce na-
turaliste commença sur le développement des annélides un travail dont nous par-
lerons plus lard. M. Blanchard continuait ses recherches sur le système nerveux
des mollusques, et découvrait chaque jour quelque complication inattendue. Pour
ma part, j'avais à profusion des mmertes et des mollusques phlébenlérés. On voit
que nous ne manquions pas de besogne; aussi mettions-nous le temps à profit, et
du matin au soir nos travaux n'étaient guère interrompus que par les rares vi-
sites de quelque Favignanais curieux de vérifier par lui-même l'exactitude des
bruits qui couraient sur la puissance merveilleuse de nos instruments.
Les études sur la circulation des mollusques commencées à Favignana par
M. Milne Edwards et continuées pendant tout le reste du voyage, les observations
que des recherches nouvelles sur les phlébenlérés me conduisirent à faire relati-
vement au même sujet, ont amené, on le sait, des discussions très-vives, et dont
le retentissement s'est fait entendre parfois jusqu'au dehors des enceintes acadé-
miques. Dans un précédent article, j'ai cherché à donner aux lecteurs de la Revue
une idée de cette discussion, considérée dans ce qu'elle avait de plus circon-
scrit (1); mais les faits dont il s'agit touchaient a des questions beaucoup plus
générales. Dans une espèce d'avant-propos placé en tête de l'exposé de ses re-
cherches, M. Milne Edwards montra combien certains résultats, inexplicables au
premier abord, devenaient faciles à comprendre lorqu'on prenait pour guide le
principe de la division du travail dont nous avons parlé ailleurs (2). De nom-
breuses recherches ne tardèrent pas à être entreprises et se poursuivent encore
(1) Mélanges scientifiques clans la Revue des Deux Mondes du 31 mai 1845.
(2) Souvenirs d'un Naturaliste, l'Ile de Bréhat, dans la Revue des Deux Mondes du
28 février iSU.
S UN NATURALISTE. t'i'l
dans cette direction par plusieurs savants français ou étrangers, el les résultats,
en justifiant l'intérêt qui s'attachait à cet ensemble d'idées, n'ont pas tardé à con-
firmer chaque jour davantage les principes, ou, pour parler plus exactement, les
tendances de celte école physiologique qu'avait accueillie une si violente opposi-
tion. Essayons d'en donner une idée.
On sait qu'une des principales différences qui séparent les corps bruts des êtres
vivants consiste dans la nécessité où sont ces derniers de se nourrir. Une fois
formé, le minéral, placé à l'abri d'actions extérieures, durera éternellement sans
rien perdre, sans rien gagner. Dans le végétal, d ns l'animal, une sorte de tour-
billon incessant expulse continuellement de l'organisme quelques-uns des élé-
ments qui en firent partie. Ces éléments doivent être remplacés par d'autres, el la
nutrition n'a pas d'autre but. Quatre fonctions importantes s'accomplissant elles-
mêmes à l'aide de plusieurs fonctions secondaires, concourent à l'accomplissement
de cet acte fondamental : la digestion, qui prépare les aliments; l'absorption, qui
sépare les parties inutiles, isole les principes essentiels el les fait pénétrer dans
l'organisme; la circulation, qui transporte ceux-ci dans tous les points où leur
présence est nécessaire; la respiration enfin, qui rend aux liquides nourriciers,
altérés par leur séjour dans les organes, la puissance vivifiante qui les caractérise.
Chez les animaux supérieurs, c'est-à-dire chez ceux où l'organisation atteint le
degré le plus élevé de perfectionnement, chacune de ces fonctions s'accomplit à
l'aide d'organes particuliers. Les premiers naturalistes qui cherchèrent à se rendre
compte du mécanisme de la vie n'étudiaient que ces organismes compliqués, et,
vivement frappés du l'ail que nous venons d'indiquer, ils proclamèrent que tou-
jours et partout la fonction est dépendante de l'organe, en d'autres termes que là
où il n'existe pas d'instrument spécial pour l'accomplissement d'une fonction, celte
fonction ne peut exister. Quelque rationnel que puisse paraître ce principe, il n'en
est pas moins une profonde erreur Les faits sont là pour le démontrer. Aux der-
niers degrés de l'échelle animale, on ne trouve plus d'organes distincts, el pour-
tant ces animaux se nourrissent, c'est-à-dire qu'ils digèrent, qu'ils absorbent, qu'ils
respirent, et que des liquides réparateurs circulent dans tous leurs tissus.
Prenons pour exemple une de ces hydres d'eau douce si communes aux envi-
rons de Paris, que Trembley fit le premier connaître, et auxquelles M. Laurent
vient de consacrer deux années entières de travaux assidus. Cet animal ressemble
à un doigt de gant dont l'orifice serait entouré de longs prolongements flexibles et
contractiles. Ce sont pour le polype autant de bras qui lui servent à saisir les
larves et autres petits animaux aquatiques qui. introduits dans la cavité du corps,
y sont promptement digérés. Choisissons le moment où il vient d'engloutir une de
ces larves, et, agissant avec précaution, essayons de la lui arracher. Plutôt que de
lâcher sa proie, le polype se laissera retourner comme le doigt de gant auquel
nous le comparions tout à l'heure. Ce qui formait la peau extérieure deviendra
une memhrane tapissant la cavité digestive, et réciproquement. Cependant l'animal
ne s'en portera pas plus mal ; il guettera, saisira et digérera sa proie tout comme
auparavant. Allons plus loin : coupons cette hydre en vingt, trente morceaux.
Chacun de ces fragments continuera à se nourrir; il ne tardera pas à s'accroître,
et, au bout de quelques jours, nous aurons vingt ou trente hydres complètes, ob-
tenues par ce procédé en apparence si brutal.
En présence de ces faits incontestables, il faut bien admettre que chez ces èlres
simples la fonction est indépendante de l'organe, c'esl-à-dire que chaque partie
TOME IV. o
70 SOUVENIRS
du corps est également propre à s'acquitter à la fois de tous les actes physiologi-
ques; mais il est évident en même temps que ces actes divers, se passant tous sur
le même point, ne peuvent être exécutés avec autant de perfection que lorsque
chacun d'eux résulte de l'action d'un instrument approprié. On comprend dès lors
toute la valeur du principe développé, il y a plus de vingt ans, par M. Milne
Edwards, et qu'on peut résumer en ces termes : le perfectionnement successif des
organismes, observé dans l'ensemble du règne animal, tient à la division de plus
en plus complète du travail fonctionnel.
Une étude sérieuse de la circulation, envisagée dans son ensemble, est très-
propre à démontrer tout ce que ce principe renferme de fécond, combien il se
prête à la coordination de faits qui, au premier abord, peuvent paraître dispa-
rates, et quelquefois même opposés les uns aux autres. Cette fonction s'exécute,
on le sait, chez les animaux supérieurs, à l'aide d'un appareil très-compliqué, dont
les principales parties ont reçu le nom de cœur, d'artères, de veines, de vaisseaux
lymphatiques et chylifères. Le cœur envoie par les artères, vers loutes les parties
du corps, le sang, qui lui revient par les veines. Les vaisseaux lymphatiques amè-
nent à ce centre circulatoire la lymphe, liquide transparent, qui exsude, pour
ainsi dire, de tous les organes. Les vaisseaux chylifères transportent au même
endroit le chyle, produit immédiat de l'absorption digestive. Ces liquides divers,
emprisonnés dans de véritables tubes, suivent avec une admirable régularité, pen-
dant toute la vie de l'animal, une voie invariablement déterminée. Il n'en est pas
de même chez les êtres inférieurs. Ici, comme l'hydre vient de nous en montrei
un exemple, la circulation est souvent confondue avec les autres fonctions de nu-
trition. Or, on comprend qu'entre ces deux extrêmes il doit exister de nombreux
intermédiaires.
La classe des polypes elle-même nous offre déjà quelques perfectionnements.
Ouvrons un de ces animaux qui, réunis par centaines sur une sorte de tige com-
mune dont ils représentent les fleurs, produisent le corail. Chez eux, la bouche est
suivie d'une sorte de manchon suspendu dans la cavité du corps, et constituant un
véritable estomac où pénètrent les aliments. Lorsque ceux-ci ont été suffisam-
ment digérés, l'animal rejette par la bouche les résidus les plus grossiers, et,
ouvrant un orifice placé à l'autre extrémité du manchon, il ne laisse pénétrer dans
l'intérieur que les parties propres à subvenir à son entretien. Puis de cette cavité,
appartenant à chaque animal, parlent des canaux qui se prolongent dans la partie
commune du polypier, communiquent avec des canaux semblables venant de tous
les autres polypes, et, grâce à cette disposition, la colonie entière profite de la
nourriture prise séparément par chaque individu.
Quelque chose de semblable existe chez certaines méduses. Il en est d'autres
où le travail fonctionnel commence à se caractériser davantage. Ces animaux res-
semblent à une cloche renversée (1). A l'endroit qu'occuperait le battant est
placée la bouche servant d'entrée à l'estomac. Dans les lesucuria, celte première
cavité est suivie d'une seconde où ne pénètre jamais la partie grossière des ali-
ments. Les liquides que reçoit celle-ci sont portés vers la circonférence par un
système de canaux et reviennent au même point par d'autres conduits spéciaux.
Ce mouvement rappelle un peu celui du sang chez les mammifères; mais ici c'est
(1) Voyez, Souvenirs d'un Naturaliste, Côtes de Sicile, dans la Revue des Deux Mondes
du 15 février 1846.
d'un naturaliste. 71
l'estomac qui remplit les fonctions du cœur, et les mêmes canaux jouent le rôle
d'intestins, d'artères et déveines.
Ces conduits d'ailleurs ne charrient pas un liquide particulier méritant le nom
de sang. Ce n'est pas même du ehyle proprement dit. L'eau dans laquelle vit l'ani-
mal pénètre, on pourrait presque dire accidentellement, dans son intérieur. En
passant, elle se charge des substances digérées par l'estomac, et les entraîne avec
elle dans la cavité du corps qu'elles doivent nourrir. Puis, en sortant, cette même
eau remporte pêle-mêle les restes de ces substances et les éléments dont l'orga-
nisme tend à se débarrasser. Chemin faisant, elle sert h la respiration tout autant
qu'à la digestion et à la circulation. On le voit : tout ici est encore confondu, et
cette confusion même explique l'imperfection évidente des animaux qu'on observe.
Il y a donc un très-grand progrès accompli par le fait seul de l'isolement de ces
fonctions, par l'apparition d'organes spécialement destinés à chacune d'elles;
mais la nature ne procède jamais par sauts et par bonds, et ce perfectionnement
ne se fait pas d'une manière brusque. La cavité digestive se complète, il est vrai,
et, à partir de ce moment, on peut dire qu'il existe chez l'animal un liquide spé-
cialement consacré à l'entretien des organes. Dès lors aussi une absorption préa-
lable est nécessaire pour que les matériaux fournis par la digestion aillent se
mêler à cette espèce de sang; pourtant quelque temps encore la respiration
s'effectuera à l'aide d'organes déjà existants ou de l'appareil digestif lui-même.
Un très-grand nombre d'annélides respirent par la peau seulement; plusieurs
crustacés n'ont d'autres branchies que Imrs pattes. Dans les larves de ces grands
insectes connus sous le nom de demoiselles ou libellules, on observe un phéno-
mène encore plus curieux. Chez elles, l'intestin présente en arrière une dilatation
considérable. L'eau pénètre dans celle cavité et en est chassée au gré de l'animal.
C'est là qu'est l'appareil respiratoire. Il est facile de s'en assurer en tenant
quelque temps une de ces larves hors de l'eau, puis la remettant dans l'élément
pour lequel elle est faite. On la voit alors aspirer et repousser le liquide avec pré-
cipitation comme le fait un mammifère essoufflé. Seulement, tandis que celui-ci
respire par la bouche, la larve de libellule respire par l'extrémité opposée du
lube alimentaire, qui renferme dans son intérieur les organes nécessaires à l'ac-
complissement de celle fonction.
La circulalion surtout présente dans son développement successif des variations
presque infinies. Très-souvent on la voit manquer complètement. Chez les derniers
annelés,chez les'derniers mollusques, on n'aperçoit aucune trace de vaisseaux. Les
mouvements généraux de l'animal agitent en sens divers le liquide renfermé entre les
parois du corps et l'intestin, quelquefois des cils vibratiles disposés en écharpe ou
en groupes déterminent des courants plus ou moins irréguliers; mais il n'existe ni
cœur pour donner une impulsion déterminée, ni artères pour distribuer le fluide
nourricier à la surface du corps, ni veines pour le ramener au centre de l'orga-
nisme. Dans ce cas, les distinctions de sang artériel ou veineux, de lymphe ou de
chyle, ne peuvent exister, el le liquide qui remplit lous les interstices organiques
reçoit immédiatement sans aucun intermédiaire les produits de la digestion.
Il arrive parfois que l'appareil intestinal supplée, par une disposition très-sin-
gulière, à cette absence d'organes circulatoires. C'est lui-même qui se charge de
distribuer à toutes les parties du corps les principes alibiles dont la préparation
lui est confiée. On le voit alors se compliquer de prolongements, d'appendices,
qui atteignent les points les plus éloignés de l'économie. Chez les nymphons.
72 SOUVENIRS
chez les pycnogonons, espèces de crustacés assez semblables à certaines araignées
des champs, l'intestin pénètre jusqu'à l'extrémité des pattes et des pinces de la
tête. C'est à peu près comme si chez l'homme Peslomac, se prolongeant à travers le
cou, les bras et les jambes, arrivait jusqu'aux mâchoires, au poignet et au cou-de-pied.
La nature est beaucoup moins économe de forces qu'on n'est généralement
tenté de le croire, et souvent, lorsque deux moyens se présentent pour atteindre
le même but, elle les emploie tous deux à la fois. La disposition que nous venons
de rappeler se retrouve chez certains mollusques dont au moins un certain nom-
bre ont bien certainement un cœur. Ici, les veines manquent, il est vrai, mais
un appareil artériel plus ou moins complet apporte successivement dans les di-
verses parties du corps le liquide renfermé dans la cavité générale. Cependant
l'estomac envoie des prolongements dans tous les appendices, jusque dans les ten-
tacules du front désignés par le mot impropre de cornes chez le colimaçon. En
vertu des simples lois de la physique, il est impossible que les produits de la
digestion contenus dans ces prolongements ne transsudent pas et ne se mêlent pas
au liquide qui remplit le corps de l'animal. Ces prolongements jouent donc réel-
lement le rôle des artères en portant de matériaux de nutrition là où ils doivent
être employés.
Ces mêmes prolongements remplissent aussi les fonctions de vaisseaux chyli-
fères. En effet, ces derniers ne versent jamais directement dans les artères le
chyle puisé par eux à la surface de l'intestin. Avant d'être propre à l'entretien de
l'organisme, ce liquide a besoin de subir l'action modificatrice de l'air dans les
poumons ou les branchies, et il arrive dans ces organes mêlé au sang veineux. Or,
chez les mollusques dont nous parlons, il n'existe pas de branchies comparables
à celles des autres animaux de la même classe. Les petites baguettes si richement
colorées qui couvrent leur dos sont destinées à en tenir lieu. C'est précisément
dans l'intérieur de ces baguettes qu'arrivent les prolongements de l'estomac, et
par conséquent le chyle, au sortir de l'intestin, se trouvant au milieu même de
l'appareil respiratoire, ne peut manquer d'éprouver immédiatement l'influence vivi-
fiante dont il a besoin. Tels sont les faits qui m'ont conduit à celle théorie du
pldébentèrisme, qui, violemment attaquée par quelques naturalistes français, n'en
a pas moins reçu à l'étranger un accueil beaucoup plus cordial. Dans l'examen
détaillé du groupe remarquable qui les présente, j'ai dû nécessairement com-
mettre des erreurs; mais il m'est permis d'espérer que le temps et de nouvelles
recherches confirmeront de plus en plus ce qu'il y a d'essentiel et de général dans
les résultats que j'ai fail connaître.
Au point de vue qui nous occupe, la classe des mollusques est d'ailleurs extrê-
mement remarquable. Sans sortir de ses limites, nous voyons la circulation s'y mon-
trer à des degrés de complication les plus divers, et cela dans des animaux souvent
très-rapprochés l'un de l'autre, et dont à priori on aurait pu croire l'organisation
presque identique. Toujours cependant le cercle circulatoire demeure incomplet.
Entre les veines et les artères, il n'y a jamais continuité parfaite. Par conséquent, le
sang chassé par le cœur ne peut revenir qu'après s'êlre épanché dans les espaces
interorganiques ou lacunes; par conséquent aussi, il remplit la cavité générale du
corps. Là, il baigne directement la plupart des viscères, et reçoit sans intermé-
diaires les principes nutritifs élaborés par le canal alimentaire. Dès lors, on com-
prend que, si dans les mollusques les plus élevés on doit admettre l'existence d'un
sang veineuxetd'un sang artériel, on ne peut encorey distinguer ni lymphe ni chyle.
DON NATURALISTE.
75
Les articulés se prêtent à des observations toutes pareilles. Plusieurs faits
recueillis chez ces animaux étaient même depuis longtemps.dans la science, et
précisément, parce qu'on n'avait pas saisi les relations qui les rattachent à ce
qui existe dans d'autres groupes, on y voyait autant d'exceptions étranges et
caractéristiques. Ainsi, depuis les travaux de MM. Audouin et Milne Edwards
couronnés par l'Institut en 1827, on regardait l'absence de veines coïncidant avec
la présence d'un cœur et d'un système artériel comme exclusivement propre aux
homards, aux crabes et aux autres animaux de la classe des crustacés. Le manque
de tout organe circulatoire était, croyait-on , réservé aux insectes et à une por-
tion des arachnides. On se rendait compte de ce fait si frappant dans son isole-
ment apparent par la modification que présente ici l'appareil respiratoire. Chez
les insectes, en effet, il n'y a ni poumons ni branchies. L'air arrive par un nom-
bre variable d'ouvertures dans un ensemble de conduits appelés trachées, dont la
structure singulière ressemble presque entièrement à celle d'un élastique de bre-
telle. Ces trachées se ramifient par tout le corps. Par conséquent, comme l'avait
dit Cuvier, chez les insectes, l'air semble aller chercher le sang, tandis que le
contraire arrive chez les autres animaux. L'explication était logique, et tout mou-
vement de ce liquide paraissait ici inutile , puisqu'il pouvait sans cesse être revi-
vifié sur place. Néanmoins une observation plus attentive a fait depuis reconnaître
chez les insectes une véritable circulation. Un long vaisseau contractile placé sur
le dos joue le rôle de cœur. Le sang se meut ensuite en liberté dans l'interstice
des organes; mais chacune de ses portions n'en est pas moins promenée succes-
sivement dans tout l'organisme; seulement la circulation est presque entièrement
lacunaire. Rien n'est plus facile que de suivre sous le microscope tous ces courants
dont les globules charriés par le liquide trahissent l'existence et la direction.
Ainsi, chez tous tous les invertébrés dont nous venons de parler, le cercle cir-
culatoire est incomplet, et cette circonstance n'en rend que plus remarquable
l'existence d'une circulation non interrompue dans la classe des annélides. Sans
doute nous trouvons aux derniers rangs de ce groupe des animaux sans appareil
de circulation, puis quelques espèces qui en offrent l'ébauche encore informe;
mais le plus grand nombre possède un système de vaisseaux sanguins parfaite-
ment clos. Jusque chez les némerles dont la machine animale présente un degré
de simplification remarquable, le sang parcourt sa roule sans sortir des tubes con-
tractiles qui le renferment. Chez elles pourtant, il n'y a pas de cœur, pas plus que
chez les annélides proprement dites, et de plus, les vaisseaux partout d'un calibre
égal ne donnent naissance à aucune branche accessoire. Au point de vue de la
circulation, les annélides ressemblent aux vertébrés bien plus que les insectes ou
les premiers mollusques dont pourtant l'organisation est sans contredit bien supé-
rieure à la leur.
Enfin les vertébrés eux-mêmes subissent la loi commune, et chez les derniers
représentants de ce type, chez les poissons, nous trouvons encore des exemples
de circulation lacunaire. Ce fait important, bien inattendu il y a deux ans à
peine, a été découvert simultanément par deux anatomisles qui tous deux travail-
laient à Paris, et à l'insu l'un de l'autre. MM. Natalis Guiilol et Robin ont montré
que, chez les raies, il existe des portions du corps où les vaisseaux sanguins man-
quent tout à coup, et où le sang s'épanche librement dans des cavités dont la dis-
position rappelle ce qui existe chez les animaux placés aux derniers degrés de
l'échelle. M. Robin, poursuivant ses premières recherches, a étendu ces résultats
74 SOUVENIRS
à diverses autres espèces de la famille des squales. Nous sommes bien convaincus
qu'on ne s'arrêtera pas là, et que d'ici à quelques années on trouvera des faits sinon
entièrement semblables, du moins très-analogues, jusque chez les mammifères
les plus élevés, jusque chez l'homme lui-même. Les résultats fournis à MM. Du-
jardin et Nalalis Guillot par l'élude de la siructure intime du foie semblent être
une garantie certaine de succès pour les travaux enlrepris dans cette direction.
En résume, la circulation d'abord purement lacunaire, et par conséquent
réduite à une sorte d'agitation vague, se régularise et devient de plus en plus
vasculuire à mesure qu'on s'élève davantage dans l'échelle animale. C'est là le
fait général, la tendance qui domine dans le perfectionnement progressif de l'appa-
reil circulatoire.
Eh bien ! celte même tendance se retrouve dans les organismes en voie de for-
mation, soit qu'on examine le développement d'un germe normal, soit qu'on étudie
la manière dont se constituent certains tissus accidentels. L'aire veineuse où
l'embryon du poulet semble puiser les premiers éléments nécessaires à son évolu-
tion ne présente d'abord qu'une sorte de disque membraneux creusé de lacunes
irrégulières. Ce sont, ainsi que l'a dit M. Milne Edwards (1), comme autant de
petits lacs de diverses grandeurs communiquant ensemble par des goulets tor-
tueux. A mesure que le travail d'organisation avance, les goulets s'élargissent, les
lacs se changent en fleuves, et bientôt ces canaux, d'abord simplement creusés
dans la substance même des tissus, s'encaissant et se revêtant d'une membrane
tubuleuse, passent à l'état de vaisseaux proprement dits. Des phénomènes tout
pareils se passent dans les fausses membranes, qui trop souvent succèdent par
exemple aux accidents inflammatoires d'une fluxion de poitrine. Là aussi la ma-
tière plastique, s'organisant sous l'influence désordonnée d'un surcroît de vie, se
creuse de lacunes qui se changent en vaisseaux et ne tardent pas à se mettre en
communicalion avec quelqu'une des branches préexistantes de l'arbre circula-
toire. En présence de cette masse de faits empruntés à des sources si diverses,
n'est-il pas raisonnable de penser que les choses se passent toujours de la même
manière, et que partout* la lacune a précédé le vaisseau?
Telle est en effet la conclusion à laquelle est arrivé M. Milne Edwards, et par
cela seul il s'est mis en opposition avec la théorie cellulaire due à M. Schwan, un
des élèves les plus distingués du célèbre Mùller. Selon le physiologiste allemand,
toutes les parties du corps animal seraient primitivement composées de simples
cellules. Cet élément universel se développant, se modifiant, produirait, selon les
circonstances, tantôt les fibres musculaires, tantôt le parenchyme des glandes ou
la trame des os. Les vaisseaux ne seraient également que des cellules qui, d'abord
spuériques, et, venant plus tard à s'allonger, à s'aboucher les unes aux autres,
constitueraient, par leur réunion, les mille ramifications vasculaires du corps.
Celte théorie compte, nous devons le dire, des partisans nombreux et distingués.
Elle séduit par sa simplicité, par la manière dont elle permet d'embrasser tous les
phénomènes de développement et par les rapporis qu'elle établit entre les deux
grandes divisions de la création organisée. Depuis longtemps, en elfet, une théorie
semblable est adoptée par ies botanistes, qui la regardent comme l'expression de
iiius les laits observés chez les végétaux. Nous venons de voir qu'il n'en est pas
de même pour les animaux. Chez ces derniers, la théorie cellulaire donnera, nous
1) Observations sur la circulation. Annales des sciences naturelles, 1845.
D tJK NATURALISTE.
75
le croyons, quelques résultats utiles. Elle peut être propre à nous diriger dans
l'étude de certains tissus animaux qui ont des rapports éloignés avec ceux des
plantes; niais, appliquée au règne animal entier, elle ne saurait être acceptée comme
vraie dans sa généralité.
Ajoutons encore un exemple à ceux que nous avons cités plus haut. Depuis
longtemps, on savait que chez les anodonfes, espèce de moules d'eau douce très-
communes aux environs de Paris, le cœur est traversé par la dernière partie de
l'intestin. D'autre part, M. Edwards, étudiant l'organisation des patelles et des
haliotides, a reconnu que, chez ces mollusques, l'aorte, c'est-à-dire la grande
artère qui part immédiatement du cœur, renferme une partie de l'appareil buccal.
Ces faits curieux sont inexplicables par la théorie cellulaire. On ne comprend pas,
en effet, comment une cellule, en se développant, pourrait enfermer dans son
intérieur des organes d'abord placés au dehors; elle devrait plutôt les refouler à
mesure qu'elle-même augmenterait de volume. Au contraire, on conçoit sans peine
que ces organes, formés au milieu d'un espace parfaitement libre, ont dû être
entourés par les parois, qui, en se constituant plus tard, ont transformé la lacune
en vaisseau ou en cœur.
L'ensemble d'idées que nous avons cherché à résumer a été, nous le répétons,
repoussé d'abord avec une véritable violence. On lui a prodigué les épithètes
d'incroyable, d'absurde, de ridicule, on a traité d'impossibles bon nombre des
faits sur lesquels il s'appuie. C'est à Paris surtout, nous le disons à regret, que
s'est manifestée cette opposition, qui eût été respectable sans doute, si elle avait
toujours pris sa source dans des convictions scientifiques et consciencieuses.
Malheureusement elle n'a eu trop souvent pour motifs que des rivalités person-
nelles. Plus désintéressés, les étrangers en ont compris toute la valeur, et lui ont
rendu jusliee. Les hommes les plus distingués d'Angleterre, de Belgique, d'Alle-
magne, de Danemark, de Suède, ont examiné sérieusement les questions nouvelle-
ment soulevées, et la plupart d'entre eux ont déjà fait acte d'adhésion. Aujour-
d'hui, l'importance de ces idées ne saurait être niée, et déjà nous les voyons
pénétrer dans la Faculté de Médecine de Paris, qu'on ne pourra pourtant pas
accuser d'un amour inconsidéré pour les innovations scientifiques. Dans plusieurs
leçons publiques, M. Andral a développé à ses auditeurs ces nouvelles théories, a
exposé les faits qui leur servent de base, a montré quelles conséquences impor-
tantes en découlaient pour l'exacte appréciation de plusieurs phénomènes physio-
logiques et pathologiques observés tous les jours chez l'homme sain ou en état
de maladie. On voit que les recherches approfondies sur les êtres inférieurs ne
sont pas, comme bien des gens le croient encore, purement spéculatives.
Nous ne saurions trop le répéter : pour tous les êtres vivants, il n'y a qu'une
seule et même source d'animation. Végétal ou animal, chêne ou éléphant, mousse
ou infusoire, tous vivent de la même vie. Si l'homme intellectuel relève d'un prin-
cipe plus haut, l'homme animal n'a pas d'autres raisons d'existence que le dernier
mollusque. Pour apprendre à bien connaître les mille ressorts qui entrent dans
l'organisation compliquée de ce roi de la terre, pour apprécier leur jeu, pour
deviner leur but, le plus sûr moyen est souvent d'interroger ces êtres plus sim-
ples, ces animaux inférieurs si profondément dédaignés par ceux qui ne les con-
naissent pas.
A. DE QUATREFAGES.
CANTON
COMMERCE EUROPÉEN EN CHINE.
I.
Depuis que la Chine s'est ouverte à l'Europe, ce ne sont plus seulement les
mystères d'une civilisation presque ignorée qui nous attirent vers ce lointain
pays : ce sont surtout les nouvelles richesses que promet au commerce de tons
les peuples l'exploitation de ce marché immense. Désormais les relations publiées
sur le Céleste Empire auront à satisfaire deux sortes d'exigences : celles du simple
curieux qu'amuse le tableau d'une société bizarre, et celles de l'homme pratique
qui veut connaître les résultats et la portée de cette précieuse conquête commer-
ciale. Étudier, en visitant la Chine, des mœurs, des institutions peu connues, ce
n'était là qu'une partie de ma tâche : je devais recueillir surtout les documents
de nature à éclairer la question si importante, si mal jugée encore, de nos rela-
tions avec le Céleste Empire. Canton, première ville de ce pays où s'est arrêtée
la mission française dont je faisais partie, unit le mouvement d'une grande cité
chinoise à l'animation d'une des places commerciales les plus considérables du
globe. C'était pour moi un double spectacle qui a dû se partager mon attention,
et dont j'essaierai de retracer fidèlement ici les deux faces également curieuses.
Vers la fin d'août 1844, tous les membres de la mission placée sous les ordres
de M. de Lagrené, envoyé extraordinaire de France en Chine, se trouvaient réunis
a Macao. Les frégates la Cléopàtre et la Sirène, les corvettes la Victorieuse, la
Sabine et l' Arcliimède, stationnaient dans le port de cette ville. Le commissaire
impérial Ki-ing, chargé, depuis I S43, de toutes les négociations du gouvernement
chinois avec les puissances maritimes étrangères, avait été informé officiellement
CANTON ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 77
de l'arrivée du plénipotentiaire français. On n'attendait que sa présence pour
ouvrir les négociations. Ceux qui désiraient utiliser leur séjour en Chine pour se
livrer à des études sérieuses sur le vaste empire avec lequel la France allait en-
trer en relations appelaient de tous leurs vœux le moment où la signature du traité
leur permettrait enûn de continuer et de compléter au sein même de la société
chinoise des recherches depuis longtemps commencées. J'étais de ces derniers, et
je n'appris pas sans un vif plaisir, vers le milieu de septembre, que le vice-roi
avait enfin quitté Canton, sa résidence, pour venir traiter à Macao. Ki-ing élut
domicile dans la pagode de Monga, située à peu de distance de la ville, près du
mur chinois.
C'est à bord de l'Ardiimèdc, on le sait, que le traité de commerce conclu entre
la France et la Chine fut signé le 2-4 octobre 1845, jour du niaï-tsz, que les Chi-
nois regardent comme le plus propice de la lune à la célébration des mariages,
et que l'on consacra pour ce motif à l'union solennelle de deux grands empires.
De nombreuses relations me dispensent de revenir sur les visites et les dîners
échangés à cette occasion. Ce qu'il importe de noter, c'est l'effet de ta principale
cérémonie. L' Archhnède s'était paré de ses plus beaux atours. Une vaste tenture
de pavillons de toute couleur partageait l'arrière du navire en deux salons : le
premier, s'ouvrant sur l'avant, était destiné aux gardes et serviieurs tartares;
l'autre, commençant à la claire-voie du commandant et finissant à l'extrémité du
bâtiment, était réservé au vice-roi, à sa suite et à la légation. L'équipage avait
pris sa grande tenue; partout le fer, le cuivre, les canons, reluisaient sous les feux
d'un soleil éblouissant. Cet Archhnède que nous avions vu si triste, si sombre
et si délabré, pendant nos mauvais jours du golfe de Gascogne, était devenu mé-
connaissable.
Une salve d'artillerie avait été tirée à cinq heures et demie du matin, au mo-
ment où le vice-roi quittait Monga; une autre, à six heures, annonça son arrivée
sur la Praïa-Grande , dont le débarcadère était décoré d'-une espèce d'arc de
triomphe. Le ministre plénipotentiaire et l'amiral ne tardèrent pas à monter à
bord. Enfin, vers huit heures, on vit paraître le commissaire impérial, qui fut
salué des trois coups de canon prescrits par l'étiquette chinoise. MM. de Lagrené
et Cécille, offrant aussitôt la main à Ki-ing, le conduisirent à l'arrière, où ils lui
firent prendre place entre eux sur un canapé, et l'ordre d'appareiller fut donné
immédiatement. Le commissaire impérial, qui devait retourner par mer à Canton,
avait consenti à faire une partie de la route à bord de l' Archhnède.
Le vice-roi paraissait enchanté de ce bâtiment, qu'il préférait, disait-il, aux
steamers anglais, compliment un peu chinois que l'on peut fort bien attribuer à
la politesse exagérée du commissaire impérial. Vers midi, après avoir pris le thé,
il sommeilla pendant quelques instants, puis il alla visiter la machine à vapeur,
qu'il examina dans le plus grand détail, la faisant lui-même stopper et marcher,
et demandant diverses explications. On lui donna ensuite le spectacle du tir des
obusiers ; le vice-roi voulut prendre part à cet exercice, et fit partir un boulet de
sa propre main.
L'Archimède continuait cependant sa route au milieu de nombreuses jonques
de guerre aux mâts pavoises, qui . rangées sur le passage du vice-roi , nous sa-
luaient à chaque instant de trois coups de canon. Les soldats qui montaient ces
jonques étaient alignés sur le pont, en grande tenue, la pique et l'arquebuse à la
main. Vers cinq heures du soir, nous arrivâmes au passage nommé Bocca-
78 CANTON
tigris(l), distant d'environ quarante mille de Canton, et qui forme, aux yeux des Chi-
nois, l'embouchure du Tclio-kiang (rivière des Perles). Ce passage est compris entre
l'île Ti-kok-iaou, d'une part, et les îles d'Anounghoï et de Cliuenpi de l'autre; le
chenal principal est formé par ces deux dernières et par celles d'Houang-toung
nord et d'Houang-toung sud. Ces diverses îles sont défendues par des forts assez
considérables, dont les murailles blanches dessinent des contours bizarres sur le
versant des collines. Les forts d'Anounghoï comptent aujourd'hui dans leur arme-
ment une trentaine de pièces de 80, dont chacune est servie par trente hommes.
Leurs murs, non bastionnés, sont garnis de plates-formes assez étroites, d'où les
lourdes pièces d'artillerie chinoise ne pourraient, en cas de siège ou d'attaque,
tirer que fort peu de coups, car leur recul épouvantable ne tarderait pas à les
précipiter en bas. Ces canons présentent souvent d'énormes fissures à l'intérieur;
ils ne sont point forés comme les nôtres; en les coulant, on place un morceau
de bois cylindrique au milieu du moule; on comprend que la fonte versée autour
de celte perche éprouve un refroidissement qui détermine des inégalités et em-
pêche d'obtenir une bouche à feu parfaitement de calibre. Le fort d Houang-
loung nord a, dans son armement, un certain nombre de pièces de 30, provenant
du naufrage de la frégate française la Magicienne, qui se perdit, il y a quelques
années, aux lies Paracel. Somme toute, ces forts sont misérablement défendus,
et encore plus misérablement construits. La guerre de 1841 est une preuve sans
réplique de la faiblesse de Bocca-ligris et de l'état d'ignorance presque barbare
dans lequel l'art militaire languit en Chine.
Le soir, le commandant de V Archimède fit lancer des fusées pour répondre aux
saluts et aux illuminations des forts. Les mille feux dont la traînée éclatante se
prolongeait au loin sur les bords de la rivière de Canton produisaient un effet
magique. Ce navire français portant un des plus puissants soutiens delà monar-
chie chinoise et salué par les vieux forts des Bogues, qui, deux ans auparavant,
ne tiraient qu'à boulets à la vue des vaisseaux de guerre d'une autre nation, cette
belle corvette pénétrant dans les eaux intérieures de l'empire au milieu de dé-
monstrations d'allégresse avait réellement dans sa marche quelque chose de
triomphal. L'ancienne méfiance, l'ancienne haine, que la nation chinoise avait
toujours témoignées aux étrangers semblaient faire place à des sentiments nou-
veaux. La Chine tendait fraternellement la main à la France, au moment où
leurs deux ministres allaient conclure un traité de paix et d'amitié éternelles.
Enfin le moment solennel arriva. Le traité fut signé dans te petit salon du
commandant, en présence de plus de trente personnes pressées dans cet étroit
espace. Quand les plénipotentiaires français et chinois eurent apposé leurs sceaux,
M. de Lagrené embrassa Ki-ing, et tout le monde remonta sur le pont, où le
contre-amiral Cécille porta un toast à l'amitié, à l'union, aux bons rapports de
la France et de la Chine. Ki-ing répondit en formulant le vœu qu'à l'avenir les
Français considérassent les Chinois comme leurs frères, qu'ils vinssent s'enrichir
en Chine, el que l'amitié des deux nations se soutint pendant deux fois dix mille
ans. De toasts en toasts et de fusées en fusées, nous arrivâmes vers dix ueures^du
soir à l'île de Whampou, où l'on lira de nouveaux coups de cauou , et où le
(1) L'île el le passage du Tigre tirent leur nom d'une montagne à laquelle, avec un
peu d'imaginaiiou et beaucoup de bonne volonté, on parvient à trouver la forme d'un
tigre.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 79
vice-roi et sa suite quittèrent V Archimède pour retourner la même nuit à Canton,
dans une jonque de guerre qui les attendait. Le lendemain , le ministre plénipo-
tentiaire regagna Macao avec plusieurs membres de la légation. Quant à moi, je
me réunis à quelques autres voyageurs impatients de visiter Canton , et nous
prîmes passage à bord d'un bateau chinois qui se dirigeait vers cette ville.
La route de Whampou à Canton présente d'agréables aspects. Des groupes de
bananiers aux longues feuilles pendantes, des bois d'orangers, des bambous, des
plantations de riz, se succèdent sur les bords de la rivière. De temps en temps,
on aperçoit des femmes enfoncées dans la vase jusqu'à mi-jambe et ramassant des
coquillages. Sur la rive gauclie se déploient les murailles blanches de quelques
petits forts. Sur la rive droite, non loin de Whampou, on découvre plusieurs tours
à neuf étages, élevées sur des éminences et semblables à des obélisques. Ces
édifices se nomment ta-tzeu. Quelques personnes les considèrent comme des
temples destinés à conserver des reliques houdhistes; mais j'ai recueilli à ce sujet
une autre explication de la bouche d'un Chinois chrétien employé comme inter-
prète par M. de Lagrené pendant son voyage dans le nord. Les Chinois voient dans
la terre un être animé; selon eux, elle a, comme le corps humain, auquel ils la
comparent, des artères par lesquelles circule l'esprit vital; les endroits où cet
esprit afflue correspondent au pouls de l'homme. De même qu'on applique des
ligatures à un membre pour y intercepter la circulation du sang, de même les
Chinois construisent une tour aux endroits où ils veulent arrêter, fixer l'esprit de
la terre. Ce sont alors des lieux propices qui répandent leur bénigne influence
sur tout le voisinage , aussi longtemps que le courant électro-vital y est attiré
par un puissant conducteur et maintenu par le poids d'un édifice élevé. On at-
tribue souvent à un ta-tzeu le grand nombre de lettrés auxquels une petite
localité donne le jour.
De distance en distance, nous rencontrions d'immenses pêcheries formées de
rangées de pieux qu'on voit de loin s'élever à la surface de l'eau, et auxquels
sont attachés des Blets qui barrent le fleuve dans une assez grande partie de son
cours L'art de la pèche est un de ceux que les Chinois ont le plus perfectionnés.
Bientôt cependant la rivière prit un nouvel aspect. Déjà nous étions à Canton, ou
du moins au milieu des innombrables bateaux qui forment à l'entrée de la ville
une sorte de faubourg du plus étrange aspect. On évalue le nombre de ces
bateaux, depuis Canton jusqu'à Bocca-tigris, à quatre-vingt-quatre mille, et leur
popula.ion à trois cent mille âmes. Bien ne saurait donner une idée du mouve-
ment de cette immense ville aquatique. Ici ce sont des halles aux légumes, aux
poissons et aux bestiaux; plus loin, de vastes chantiers flottants. Puis ou ren-
contre des jonques de guerre aux pavillons bariolés, et des jonques marchandes
du nord de la Chine, peintes en rouge, en noir et en blanc, armées à l'avant de
deux espèces de cornes qui s'elevent au-dessus de deux gros yeux de poisson,
emblèmes de vigilance et d'adresse dont se parent tous les navires chinois. Les
grandes embarcations sont extrêmement hautes de lanière, et sont chargées, à
plusieurs endroits, de sculptures, de peintures et d'inscriptions. Les voiles de tous
les bateaux canlonais sont des nattes triangulaires disposées en éventail à l'aide
de longues perches. Les navigateurs du nord de la Chine ne se servent que de
voiles carrées, en tissu de coton de couleur sombre.
Pour donner une idée complète de cet étrange quartier de Canton , dont les
bateaux forment les rues, il faut décrire chaque rive du fleuve à part. La rive
80 CAlfTON
gauche et septentrionale est bordée, à l'entrée des faubourgs, de maisonnettes en
bambous, bâties sur pilotis et d'assez chétive apparence. En continuant à remonter
le fleuve, on ne tarde pas à apercevoir deux îlots connus sous le nom de Folie
française et de Folie hollandaise. Plus loin , au-dessus des factoreries, on voit
flotter les pavillons de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Amérique. On
avance encore, et on se trouve devant les bateaux de jeux, qui alignent en longue
61e leurs devantures sculptées. Aux baleaux de jeux succèdent les bateaux de
fleurs, sanctuaires de toutes les voluptés asiatiques ; puis viennent les bateaux de
mendiants et de lépreux , isolés de tous les autres. Le fort de Cha-min s'élève
non loin de là , toujours sur la rive gauche, que nous n'avons pas encore quittée.
Si l'on se rapproche de ce fort, on découvre d'abord quelques misérables cabanes
à moitié démolies, construites sur pilotis, au milieu de l'eau, et formées de perches
de bambou recouvertes ça et là de quelques nattes. Ces cabanes sont presque sans
loit, et servent de prisons temporaires à des criminels qui y sont exposés à la pluie
et au vent. En longeant la ville et le fort , on traverse le quartier Cha-min, con-
struit sur la rivière, et habité par une population grossière et impertinente. Là
les femmes et les enfants vous crient sans cesse : Fan-kouaï (diable étranger),
en faisant signe qu'on devrait vous couper le cou, ce qui ne les empêche pas de
tendre la main pour recevoir des sapeks (l).Ce triste quartier est, du côté du nord,
le dernier empiétement de la ville sur la rivière. Au delà de ce faubourg, on se
retrouve en pleine campagne. De nombreux bosquets, des allées de saules, de
jolies maisons de campagne, varient agréablement le paysage. Les deux rives pré-
sentent une végétation également riche et pittoresque. L'aspect du fleuve est
animé. De nombreuses embarcations apportent les produits de l'intérieur à la
grande cilé, où elles viennent, à leur tour, se pourvoir des précieux articles
fournis par le commerce étranger. D'immenses trains de flottage descendent sans
cesse la rivière avec leurs chargements de bambous et d'autres bois de construction.
Tel est l'aspect qu'offre la rive gauche du Tcho-kiang. Si on longe de préfé-
rence la rive d'Honan , c'est-à-dire la rive droite et méridionale, on rencontre
d'abord une grande et belle pagode boudhisle. On ne tarde pas à passer devant
un large canal perpendiculaire au fleuve, et dont l'entrée est défendue par un
fort: c'est le canal intérieur qui mène à Macao. Les grandes embarcations pren-
nent rarement cette route, où elles sont exposées à de fréquents échouages. Le
canal traverse, dit-on, un pays très-peuplé, très-fertile et parfaitement cultivé. On
rencontre, avant d'arriver à Macao, l'île de San-Chan, dont les Européens ont fait
l'île Saint-Jean. Ce fut là que les Portugais fondèrent leur premier établissement ;
c'est là aussi qu'est enterré saint François-Xavier. Les étrangers étaient forcés, il
y a peu de temps encore , de se munir d'une permission des autorités chinoises
pour se rendre à Macao par ce canal. Aujourd'hui ils y circulent librement. — Un
mille au delà de ce canal intérieur, on passe devant un autre canal plus petit,
qui mène aux jardins nommés Fa-li, consacrés non-seulement à la culture des
fleurs, mais à celle des plantes rares et des arbres fruitiers. Les fleurs croissent
dans des pots aux formes bizarres. Ce sont tantôt de petits éléphants , tantôt des
buffles ou des rhinocéros en terre noire, dans le dos desquels on a pratiqué un ou
deux irons par où l'on voit sortir la lige de la plante. Après ces deux canaux , la
rive droite n'offre plus rien de remarquable.
(1) Monnaie de cuivre du pnys.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 81
On connaît maintenant les abords de Canton; on a remonté les deux rives du
Tcho-kiang. Il est temps de descendre à terre. L'Européen, à son arrivée à Can-
ton, débarque dans le quartier des factoreries, où il est salué par les cris aigus
d'une nuée de tankas, jeunes batelières chinoises qui viennent assaillir son em-
barcation mouillée à quelque dislance des quais, en répétant : My bout , my boat,
captain (mon bateau, mon bateau, capilaine). C'est à qui s'emparera des bagages
de l'infortuné voyageur, qui voit, en quelques minutes, ses collres dispersés entre
une dizaine de taukus, dont chacune réclame son salaire, après avoir déposé sa
charge sur le quai. Des bateaux longs de trois mètres au plus sont l'unique de-
meure de ces pauvres tankas dans toutes les saisons, la nuit comme le jour. Les
ancêtres de ces batelières, émigrés de Formose, obtinrent jadis du gouvernement
chinois la permission de venir habiter les côles de la province du Kouang-loung,
mais à la condition de ne point fixer leur domicile à terre. On trouve dans les
bateaux des tankas deux ou trois sièges pliants, un petit fourneau, une espèce de
grabat, des inscriptions, des gravures, de l'eau douce, du feu et quelques misé-
rables aliments. Sur l'avant se tient une batelière armée de son aviron; à l'arrière
est placé un pilote féminin qui agite une sorte de rame-gouvernail, comme un
poisson sa queue. La tanka a la tête enveloppée d'un mouchoir foncé qui ne
permet d'apercevoir qu'une partie de son visage jaune et brûlé. Elle est vêtue
d'une ample casaque bleue et de larges pantalons. Ses pieds sont toujours nus.
Elle porte souvent, attaché sur son dos, un pauvre nourrisson, dont l'existence est
un problème pour tout autre que pour sa mère, sans cesse obligée de soustraire
ce précieux fardeau à mille chocs, à mille accidents, et opposant à ces dangers
toujours renaissants une adresse, une sollicitude infatigables.
Déjà les tankas vous ont déposé au milieu d'un tumulte étourdissant. Vous
êtes devant la factorerie anglaise, qui s'élève en tète et à l'est de toutes les au-
tres. Celte factorerie se compose d'un long passage bordé de maisons ; un petit
débarcadère, ombragé par une touffe d'arbres, mène à ce passage, dont une partie
sert de hangar. Parmi les habitations remarquables que renferme la factorerie
britannique, on compte celles du consul et de MM. Jardine, Matheson et compa-
gnie, l'une des plus puissantes maisons anglaises de la Chine, puis le hong du
riche Hou-koua. fils d'un ancien haniste. Celle factorerie n'est destinée qu'à rem-
placer provisoirement l'ancienne, pillée en 1841, et détruite en 184"2 par un
incendie. Sur l'emplacement des bâtiments dévorés par les flammes, on élève en
ce moment une factorerie nouvelle; mais les constructions, qui occupent quel-
ques centaines de travailleurs chinois, sont encore peu avancées. Déjà plusieurs
fois elles ont été interrompues : la lecture de placards menaçants affichés dans les
rues de Canton avait frappé les ouvriers de terreur. Cependant on s'attend au-
jourd'hui à voir les travaux achevés dans un assez court délai. Ces nouvelles fac-
toreries subsisteront-elles longtemps? Le sort de leurs aînées, brûlées ou pillées
quatre fois en vingt ans, ne permet guère de l'espérer. On prédit qu'elles seront
incendiées, à la première grande crise commerciale, par les mêmes ouvriers que
les étrangers font vivre aujourd'hui. Le salaire est le seul lien qui existe entre ces
ouvriers et les négociants anglais; ce lien brisé, les étrangers deviendront des
ennemis pour les travailleurs chinois.
Une rue étroite qui aboutit à un hôpital fondé par les missions protestantes
sépare la factorerie anglaise projetée de celle des Américains. Celle-ci est en ce
moment la seule belle et réellement convenable. C'est un assemblage de vastes
82 CANTON
bâtiments qui, à l'extérieur, ne paraissent en former qu'un seul, dont la large et
élégante façade contraste vivement avec tons les édiflces chinois des alentours.
Elle présente cinq grandes entrées qui conduisent dans autant de longs passages
bordés de maisons d'habitation, de magasins et de bureaux. Ces passages se conti-
nuent dans toute la longueur de la factorerie, jusqu'à la rue qui la borne de l'autre
côté. La plupart des locataires occupent des logements commodes, spacieux, élégam-
ment meublés. Le haut des maisons forme terrasse du côté de la rivière : c'est là
qu'on va respirer la fraîcheur du soir et contempler la scène animée que présente
le voisinage. La maison du consul des États-Unis, M. Forbes, se distingue par sa
façade ombragée de quelques grands arbres. Une belle esplanade règne en face
de la factorerie et la sépare d'un parc appelé Jardin américain, au centre duquel
s'élève un énorme mât de pavillon, jadis surmonté d'une girouette. Les Chinois
attribuèrent la plus funeste influence à cette flèche inoffensive, dont la pointe se
dirigeait alternativement vers les divers quartiers de la ville ; toutes les maladies,
tous les malheurs, furent bientôt imputés à la pauvre girouette, contre laquelle
une émeute en règle éclata en niai 1844. Il y eut des coups de fusil tirés, un Chi-
nois tué et trois blessés. Enîîn les Américains firent sagement descendre la
girouette, et tout rentra dans l'ordre. Le Jardin américain, entouré de murs, tra-
versé de plusieurs allées plantées de Heurs et d'arbres de toute espèce, est la seule
promenade que les étrangers possèdent à Canton. Aussi y rencontre-l-on tous les
soirs une nombreuse société.
Après la factorerie américaine, en remontant toujours à l'ouest, on traverse
une rue ou plutôt une place où sont toujours réunis un grand nombre de badauds
chinois, des marchands de comestibles, des diseurs de bonne aventure, des rac-
commodeuses d'habits et des barbiers. Les passants s'y arrêtent d'ordinaire pour
lire les affiches rouges placardées contre les murs d'un vaste édifice, qui présente,
dans ses longues fenêtres terminées en plein cintre comme dans son entablement
orné de corniches élégantes, et surmonté de clochetons arqués, un curieux spé-
cimen de l'architecture chinoise. Celle place aboutit d un côté à un débarcadère,
de l'autre à un grand passage appelé par les Anglais Old-China-street, el à l'enlrée
duquel on voit, dans une espèce de corps de garde, un petit autel consacré à
quelque génie lutélaire. Old-China street est pavé de dalles et borde de belles
boutiques où se trouvent réunis les divers objets de curiosité, laques, porcelaines,
meubles, peintures, que les étrangers viennent acheter à Canton. Les boutiques
ù'Old-China-strcel sont presque exclusivement affectées aux voyageurs ; leurs
propriétaires se tiennent ordinairement à la porte pour saluer les passants et les
engager à venir faire des emplettes. Les maisons n'ont qu'un étage; elles sont
toutes construites et distribuées de la même manière. Les enseignes, écrites en
anglais, se composent de petites plaques carrées, disposées obliquement à l'entrée
de la maison. Le passage d'Old-China-sireet n'est recouvert d'aucune toiture. Seu-
lement on remarque, de distance en distance, des planches jetées d'une habita-
tion à l'autre, sur lesquelles se postent les gardes de nuit.
La factorerie française, assemblage d'édifices insignifiants, principalement ha-
bités par des Parsis, sépare Old-China-street d'un passage exactement semblable
et parallèle, nommé Neiv -China- street. Les boutiques de ce passage sont plus
élégantes et paraissent mieux fournies que celles d' Old-China-street ■ Plus loin,
se trouve le Danish-hong (factorerie danoise), qui ne diffère pas du Frcnch hong.
Comme dans celte dernière factorerie, on y remarque des balcons ornés de vases
ET LE COMMERCE EUROPEEN.
85
de fleurs et joignant certaines maisons au mur qui leur fait face, car il n'y a
qu'un côté du passage habité. En redescendant vers le Freneh-hongfiel en sui-
vant un passage qui s'ouvre vis-à-vis de cet établissement, on arrive à l'hôtel
Vincent, le seul hôtel où les étrangers puissent descendre à Canton. Cet hôtel
s'élève près d'une cale où stationnent des embarcations de toute grandeur. C'est
là que se termine le quartier des factoreries. Il est compris dans les faubourgs de
Canton, qui couvrent une vaste étendue de terrain, à l'ouest de la cité chinoise,
où nous allons enfin pénétrer.
II.
Canton, que les Chinois appellent communément Sang-chien, est le chef-lieu
de la province du Kouang-toung, dont la superficie est à peu près égale à ia moitié
de celle de la France. La ville est située dans le déparlement de Kouang-tchaou-
fou, qui comprend quinze districts. La moitié occidentale de Canton appartient
au district de Nanbaï, et la partie orientale au district de Pouan-yu. Cette divi-
sion des grandes villes chinoises en plusieurs districts est un fait presque général.
Une enceinte à peu près carrée entoure la ville, divisée par un autre mur paral-
lèle au fleuve en deux parties inégaies, La plus grande, qui s'étend vers le nord,
se nomme la vieille ville, la ville lartire; elle est restée jusqu'à ce jour fermée
aux étrangers (1). L'autre forme la cité nouvelle, la ville chinoise; les étrangers
y pénètrent sans difficulté, bien qu'ils n'y soient pas vus de très-bon œil. Les
portes du grand mur d'enceinte sont au nombre de douze ; quatre autres, prati-
quées dans le mur intérieur, mènent de la cité tai tare dans la cité nouvelle.
Canton est traversé par plusieurs caniux (2; qui donnent une physionomie
étrange à certains quartiers. On remarque celui qui traverse le quartier des Tein-
turiers. De longues pièces de tissus, teintes pour la plupart en bleu d'indigo,
flottent au faîte des maisons qui le bordent. Les cjux du canal sont presque tou-
jours troubles, et les rues qui l'avoisinent d'une saleté extrême. Les nombreuses
tanneries que ce quartier renferme répandent les miasmes les plus fétides. L'appa-
rition d'une figure étrangère y fait événement, et l'on ne tarde pas à être entouré
d'une foule de malheureux qui vous examinent d'un air ébahi.
On compte, dit-on, près de six cents rues à Canton. Tortueuses et déplorable-
ment pavées, ces rues ont rarement plus de deux mètres de large. De dislance en
dislance, elles passent sous des portes de sûreté qu'on ferme chaque soir, afin de
faciliter la surveillance de la police en interceptant les communications. En hiver,
on jette d'un toit à l'autre quelques planches qui forment comme un pont au-
dessus de la rue. Des tours, ou plutôt d'énormes échafaudages en bambou, élevés
sur celte base fragile, servent de postes aériens aux gardes de nuit qu on entend,
à des intervalles très-rapprochés, exécuter de longs et sinistres roulements sur
(1) Il paraît qu'un édit réeent de l'empereur en a enfin ordonné l'ouverture.
(2) Pendant les grandes marées, certaines rues deviennent elles-mêmes des canaux
dans les quartiers de Canton qui avoisineni la rivière, et qui sont construits sur pilotis.
La factorerie française est fort souvent inondée. On fut obligé, il y a douze ans, d'établir
un service de bateaux dans les rues du quartier européen.
84 CANTON
leurs tamtams, pour montrer qu'ils veillent et pour éloigner les malfaiteurs. En
cas d'incendie, ce sont eux également qui donnent l'alarme par le son retentis-
sant de leurs yonys de cuivre. Les gardes de nuit correspondent entre eux au
moyen de signaux et d'un langage de convention. Ils se répondent de quartier en
quanier pour échanger leur mot d'ordre. Ces roulements nocturnes, ces bruits
sourds et prolongés, surprennent assez désagréablement le voyageur nouvelle-
ment débarqué en Chine.
Parmi les rues de Canton, il en est qui ont leur spécialité, comme la rue des
Charpentiers, celles des Pharmaciens, des Fabricants de lanternes; il en est d'au-
tres qui se partagent entre deux ou trois catégories distinctes de marchands.
D'énormes enseignes blanches, ronges et noires, bien vernies, bien luisantes,
sont placées verticalement à l'entrée des boutiques. Les passants y lisent de deux
côtés, en grands et beaux caractères dorés, les noms en tchitig , en tchang et en
koua, des propriétaires, ainsi que l'indication de leur genre de négoce (1). A l'in-
térieur des boutiques sont suspendues de grandes pancartes toutes bariolées de
maximes commerciales très-édifiantes dans lesquelles on n'oublie jamais de glisser
quelque éloge pour les marchandises du lieu. Celles-ci sont disposées dans des ca-
siers fort propres. Une table formant un carré long s'étend devant le mur du
fond. Les associés ou les commis de l'établissement se tiennent dans l'étroit espace
compris entre la table et le mur. Ils semblent se plaire à rester isolés dans cette
espèce de couloir où l'on ne peut pénétrer que par une porte latérale ou par les
chambres pratiquées derrière la boutique. A huit ou dix pieds au-dessus de leurs
têtes, une niche creusée dans le mur contient presque toujours un bel autel con-
sacré à Sing-konan ou à Kouan-taï (2). Cet autel est orné de feuilles de clinquant
très-artistement découpées, et souvent de quelques peintures représentant des
scènes fantastiques. A peu près de niveau avec l'autel s'élend, le long du mur, un
balcon d'où le maître peut surveiller ses employés et voir ce qui se passe dans la
boutique. Une lucarne qui s'ouvre dans le toit éclaire l'établissement. Dans une
partie retirée du magasin se trouve ordinairement un autre petit autel consacré
à Toutheï, le dieu des richesses, qui a toujours compté les négociants chinois
parmi ses plus fervents adorateurs.
Les plus belles boutiques de Canton sont celles de PJiysik strect, rue plus large,
plus propre, plus aérée que toutes les autres. C'est là que sont les grands dépôts
de curiosités et que se trouvent réunis, dans des musées toujours ouverts au pu-
blic, les magnifiques vases de vieux-Chine, aux peintures admirables de verve et
d'originalité; les bronzes antiques aux formes bizarres et variées; des boîtes
rondes en laque rouge, vrais chefs-d'œuvre de ciselure, toutes couvertes de
pagodes, de mandarins, d'arbres, de fleurs et de bateaux ; de charmants petits
vases en jade, aux contours élégants et délicats, précieux bijoux coquettement en-
châssés dans de jolies montures en bois d'où on ne les tire qu'avec mille précau-
tions; des statuettes de dieux et de sages ; des armes et des monnaies remontant
aux plus anciennes dynasties; enfin, mille petits trésors dont nous ne pouvons
(1) Voici la traduction d'un de ces avis au public : « Toutes les personnes honorables,
quand elles veulent acheter, doivent regarder l'enseigne de cette boutique. Les marchan-
dises y sont garanties, et les prix vrais. On n'y trompe ni les enfants ni les vieillards.
» Boutique de Chen-ki, près de la porte de Taï-ping, dans la rue de Tchan-chéou, vers
l'orient. »
(2) Ces deux nom9 désignent également le grand chef Boudha.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 83
apprécier ni la valeur, ni l'utilité, mais où se révèlent l'adresse el la patience
inouïes de l'ouvrier chinois.
Une partie de la rue Ting-noung-kaï est habitée par des marchands de lanternes.
Ces utiles luminaires s'y présentent sous les formes les plus bizarres et les plus
variées, tantôt en boules, tantôt en cylindres, puis en corbeilles et en polyèdres.
Les montures de ces lanternes consistent le plus souvent en baguettes de bambou,
qui se plient ou s'allongent à volonlé, de manière à produire allernativemeni un
sphéroïde très-étendu ou un mince faisceau. Des papiers transparents, enduits
d'une couche de colle desséchée, adhèrent aux arcs dont ils suivent, sans se dé-
chirer, les mouvements divers. Souvent aussi la forme des lanternes est invariable ;
on en fabrique en verre, qui se démontent avec la plus grande facilité. Une
autre partie de la rue Ting-uoung-kaï est occupée par des marchands d'orne-
ments religieux. Ce sont des fleurs, des maisonnettes en clinquant découpées et
entremêlées de plumes de paon, de fruits artificiels et de figures grotesques. Les
Chinois raffolent de ces oripeaux, dont ils décorent leurs temples et les autels de
leurs dieux domestiques.
Dans Swpsa-monkaï (rue des treize factoreries), on vend des porcelaines tirées
de la province du Kiangsi ; on y rencontre aussi des fabricants de nattes, de cha-
peaux de paille et de vannerie, des marchands de pipes, de cannes, de tissus de
Nankin et d'iiia-pou (1) du Kouang-ioung. A la sortie des passages û'Old elNew-
Cfiina-strcet se trouve une espèce de halle où l'on vend des poissons à grosse tête,
des pak-tsoé ou choux de Nankin, lien keu} racine du i;enre des scorsonères, dont
les Chinois font une grande consommation à défaut d'autres légumes; d'énormes
pamplemousses, des oranges, des fruits sacrés. Plus loin, on aperçoit d'affreux
élaux de bouchers, où d'énormes rats aplatis el desséchés comme des jambons
sont suspendus à côté de volailles rôties. L'odorat, dans les rues de Canton, ;•
heureusement moins à souffrir que la vue ; un parfum de bois résineux et d'enceus
y règne presque toujours.
La population qui circule dans ces rues étroites présente un singulier spectacle.
A chaque pas, ce sont des surprises nouvelles. D un côté, vous apercevez une
quarantaine de tètes grotesques et immobiles, sur lesquelles des barbiers silen-
cieux promènent gravement leur énorme rasoir; de l'autre, ce sont des diseurs de
bonne aventure assis à leurs tables et entourés d'une foule de consultants qui
les regardent la bouche béante et d'un air stupkle. Rien de curieux comme l'appa-
reil cabalistique d'un de ces astrologues : à sa droite s'élève une espèce de petite
girouette ou de banderole noire el blanche, sillonnée de carreaux de foudre; à
gauche sont des instruments de mathématiques el des figures bizarres de dieux
ou de démons. Le devin, dont la ligure est presque cachée par d'énormes lunettes,
a devant lui du papier, des pinceaux pour faire ses calculs, et de poudreux vo-
lumes qu'il compulse de temps en temps d'un air mystérieux; il prononce de
longs discours qui excitent l'admiration de tout l'auditoire, et ne lardent jamais
à déterminer quelque croyant à présenter sa main, dont le prophète consulte
attentivement les lignes. Celui-ci débile alors, d'une voix solennelle, une prédic-
tion dont le sens reste presque toujours enveloppé de mystère, du moins à en
juger par l'attitude du consultant, qui se relire d'un air rêveur et peu édifié, après
avoir remis le prix convenu à l'habile devin. Plus loin, vous rencontrez des înar-
(I) Sorte de batiste chinoise fabriquée avec la fibre de Vurtica nivea, espèce d'ortie.
TOMh iv. 6
86 CANTON
chands de bouillons économiques (c'est encore une découverte dont l'Europe doit
laisser l'honneur aux Chinois, qui cette fois, comme d'habitude, l'ont devancée de
plusieurs siècles). On voit des malades se faire appliquer très-philosophiquement
de violents coups de poing sur le dos, car la médecine chinoise a aussi ses homœo-
pathes. Des chaudronniers, des cordonniers, sont établis en plein vent, à côté de
vieilles femmes qui raccommodent des babils. Des chasseurs rentrent au logis,
portant sur l'épaule de vrais fusils de rempart, lonp.s de trois ou quatre mètres,
et à leur ceinture quelques chélifs oisillons pour tout butin. Des marchands d'ani-
maux étalent les sacs, les cages étroites où sont entassés leurs malheureux pri-
sonniers, des chats et des chiens d'abord, puis des cailles de combat, car les
cailles se battent à Canton ; des oiseaux savants qui découvrent, entre cent mains,
celui que leur maître vient de toucher; des coqs auxquels on a coupé une patte
pour y substituer celle d'un canard, qui paraît s'être parfaitement soudée et qui
se meut sans effort. Continuez votre promenade : des charlatans haranguent la
populace, ils pèsent et vendent des simples ou des racines dont ils vantent les mé-
rites ; des mendiants couverts de misérables nattes trouées chantent de piteuses
complaintes ou se heurtent le front contre terre; des aveugles circulent dans les
rues par files de quinze ou vingt individus, s'orientant à l'aide de longs bâtons,
faisant claquer de petits morceaux de bois pour demander l'aumône, et envahissant
les boutiques dans l'espoir d'arracher quelques sapeks aux marchands fatigués
de leur horrible vacarme. Ici, des musiciens charment tout un cercle de nom-
breux auditeurs en leur faisant entendre le vieil air national que l'on répèle dans
tous les singsong. Plus loin, des flots de coulis presque nus hurlent et s'entre-,
choquent avec leurs doubles fardeaux suspendus à des leviers de bambou qu'ils
s'efforcent de maintenir en équilibre sur leurs épaules; des porteurs avertissent la
foule par le cri de la, la. la. et heurtent brusquement les flegmatiques citadins
qui ne se rangent pas assez vite devant la chaise balancée par leurs bras vigou-
reux. Cette chaise, espèce de caisse carrée soutenue verticalement par le milieu à
l'aide de longs brancards, est tantôt fermée hermétiquement, tantôt ouverte sur
le devant et sur les côtés, de manière à laisser voir le promeneur assis. Des cor-
tèges de mariages, en tête desquels on porte des cochons rôtis, des cortèges de
mandarins, accompagnés de joueurs de gongs et de porteurs de parasols, défilent
à leur tour devant l'étranger surpris. Tome celte foule qui vocifère, qui tourbil-
lonne, qui vous barre à chaque instant le passage, présente un coup d'œil qu'on
chercherait en vain dans nos capitales européennes. Ne vous laissez pas trop dis-
traire cependant par cette succession de scènes et de tableaux variés. Comme dans
toutes les grandes et opulentes cites, il existe à Canton un nombre considérable
d'aventuriers et de filous. On y fait le mouchoir et la montre avec autant d'adresse
qu'à Paris, il n'est, je le crois, personne d'entre nous qui n'ait eu quelque fou-
lard escamoté sur la petite place située entre le jardin américain et la factorerie
française. Vous êtes souvent suivi par un individu qui finit, si vous n'y prenez
garde, par vous mettre très-lestement la main dans la poche.
Le mouvement, l'animation dont nous avons cherché à donner une idée,
explique la prédilection des Chinois pour Canton, qu'ils appellent un séjour de
délices. Il est, dit-on, peu de cités dans l'empire qui leur offrent des moyens aussi
variés de satisfaire leurs passions. Les maisons de jeu y sont très-nombreuses,
les représentations théâtrales extrêmement fréquentes; la rivière, la ville flot-
tante, offrent des fêtes et des plaisirs inconnus ailleurs. Le commerce étranger, si
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 87
considérable à Canton, procure à cette ville Mie grande quantité d'objets de luxe
fort rares dans le reste de la Chine, et ouvre à ses marchands mille sources de
richesses. Aussi y compte-l-on des fortunes immenses acquises dans les affaires.
Je citerai en première ligne celle d'Hou-koua, le plus riche propriétaire de Can-
ton, celles de Poun-ling-kona, de Poun-kaï-koua et de Ping-ti-ouang.
Mais c'est assez nous occuper de l'aspect des rues ; l'intérieur des maisons nous
réserve de nouvelles surprises. La ville chinoise a ses beaux quartiers, où les mai-
sons sont construites en briques ; elle a aussi ses quartiers misérables, où de ché-
tives huttes de limon et de bambou servent d'abris aux pauvres. Ne nous arrêtons
pas devant ces cabanes, ne soulevons pas la natte qui sert de porte : cette natte
cache un réduit étroit, humide, infect, qui sert en même temps à une famille
nombreuse de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. C'est dans les
grandes maisons de l'intérieur de la ville qu'il faut étudier l'architecture domes-
tique des Chinois. Ces maisons arrêtent tout d'abord l'attention par la forme du
toit recouvert de tuiles cintrées, qui dessine un arc très gracieux. Cette forme
dérive, dit-on, de celle de la tente, antique habitation des tribus nomades qui, de
l'ouest de l'Asie, vinrent jadis s'établir en Chine. Le caractère dominant de l'ar-
chitecture chinoise est une extrême légèreté. Les constructions sont élégantes,
coquettes, souvent ornées de sculptures du travail le plus délicat, mais elles man-
quent entièrement de solidité. Aussi la Chine est-elle fort pauvre en monuments
antiques. La plupart des maisons de Canton ne sont qu'à un étage. Les fenêtres
sont à coulisses et non à pivots; elles se touchent comme celles de nos édifices du
moyen âge. Les vitres sont remplacées par un treillis de bois, le plus souvent à
carreaux, mais quelquefois aussi découpé en arabesques du dessin le plus capri-
cieux et le plus élégant. Des coquilles taillées et transparentes servent à fermer
les interstices ; on les remplace par du papier dans les habitations où on ne se
pique pas d'une extrême élégance.
Les habitations des riches sont entourées de hautes murailles qui en dérobent
la vue aux passants. Quand on a franchi le seuil de la porte, ordinairement à deux
battants, on se trouve vis-à-vis d'une cloison destinée à masquer l'intérieur du
logis, car un des traits caractéristiques des habitants du royaume des fleurs, c'est
d'aimer à jouir du bonheur sans témoins. Aucune précaution ne leur coûte quand
il s'agit de cacher leurs trésors de tout genre aux regards curieux de leurs conci-
toyens, et surtout des mandarins, dont la jalousie est redoutable. Une loge de
portier est assez souvent placée près de l'entrée. Deux passages qui s'ouvrent à
droite et à gauche de la cloison mènent dans une avant-cour terminée par une
antichambre ou salie de réception. Cette salle est entièrement ouverte sur le de-
vant; le mur du fond est décoré d'un autel consacré au culte des ancêtres ou de
quelque génie tutélaire. Sur l'autel, paré de fleurs et de feuillages en clinquant,
une lampe, toujours allumée, attend les fidèles qui viennent y brûler des parfums
et des papiers dorés, après avoir chargé d'offrandes une table voisine. De longues
bandes de papier rouge, couvertes de sentences en gros caractères noirs, sont
suspendues aux murs. L'appartement est orné de quelques grandes lanternes de
formes bizarres; les unes, rondes, sont faites en papier enduit de glu d'agar-agar
et chargées de figures grotesques ou d'inscriptions; les autres, carrées, consis-
tent en plaques de verre enchâssées dans des cadres à rainures et couvertes aussi
de peintures.
A droite et à gauche de l'autel se présentent ordinairement deux issues qui
88 CANTON
mènent dans une seconde cour, sur laquelle donne un assez vaste balcon carré
qui règne tout le long du corps de logis. Souvent aussi il n'y a qu'une seule cour,
et les deux portes de la salle de réception mènent directement dans l'intérieur
de l'habitation. L'appartement des hommes se nomme, à Canton, goun-ting, et
celui des femmes, qui en est entièrement séparé, ka-kunting. Des escaliers étroits
font communiquer les différents étages. Les chambres, petites et nombreuses, sont
garnies de guéridons, de fauteuils larges et carrés, à dossiers droits, très-incom-
modes et très-disgracieux. On ne voit de rideaux et de tissus qu'autour des lits.
Les cloisons et les portes sont ornées de charmantes ciselures à jour, qui font
honneur, par leur fini parfait comme par leur originalité, à la patience et au goût
de l'ouvrier chinois. Les lampes, les lanternes, les peintures d'animaux, de
plantes, de rochers et de paysages impossibles, se rencontrent à chaque pas. On
remarque aussi une singulière profusion de pancartes rouges, sur lesquelles sont
inscrites des maximes, des allégories, des comparaisons en vers, dont le sens est
souvent très-obscur pour les Chinois eux-mêmes, qui ne trouvent beau et spiri-
tuel que ce que l'on a beaucoup de peine à comprendre. Ces pancartes se placent
par couples, et l'inscription de l'une est le complément de celle de l'autre (1).
Enfin, outre les chambres que nous venons de décrire et qui sont réservées à
la vie intérieure, la plupart des maisons des riches cantonais ont au sommet une
délicieuse terrasse où l'heureux propriétaire va le soir respirer la brise et se livrer
à de douces rêveries. Rien ne manque, on le voit, aux habitations chinoises sous
le rapport du confortable et de l'agrément. Ne nous contenions pas cependant
de ce premier aspect des rues et des maisons. Ces brillants dehors ne nous font
connaître qu'à demi une population qui mérite d'être observée de plus près.
111.
On a hasardé bien des calculs, bien des opinions différentes sur le chiffre de la
population de Canton. Les uns, se fondant sur le peu d'élévation des maisons et
sur le temps assez court qu'ils ont mis à faire le tour de la ville, ne lui donnent
que cinq cent mille habitants. Quelques voyageurs se sont arrêtés à un million.
D'autres enlin, portant le nombre des artisans de diverses professions à deux cent
cinquante mille, la population des bateaux au même chiffre, et celle du reste de
la ville à un million, ont découvert que Canton renfermait quinze cent mille âmes.
Sans prétendre me prononcer sur une question aussi épineuse, je me bornerai à
faire observer que tous ces calculs reposent sur des éléments vagues et incertains,
qu'en pareille matière et dans un pays comme la Chine les étrangers se trouvent
réduits aux conjectures, et que ces derniers, mais particulièrement les Français,
sont pour la plupart singulièrement portés à l'exagération, quand ils parlent du
Céleste Empire.
Les Cantonais sont en général de taille assez haute. La race chinoise ne pré-
(1) Aiii^i l'on écrira sur la première : « Clair comme l'intelligence d'un savant à son
automne; » puis, sur la seconde : « El comme la rosée que produit un nuage doré par le
soleil. » Telle est la traduction «pie m'a donnée d'un de ces dysliques un interprète de
Hacao.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 89
sente pas cette grande variété de types qu'on remarque dans les races euro-
péennes. Inférieure à celles-ci en énergie physique, elle est moins sujette aux
difformités, qui chez elle sont presque toujours la suite d'accidents (1). Le teint,
des Chinois est jaunâtre : cependant il n'est pas rare de rencontrer des individus
entièrement blancs, surtout dans le Nord. Le nez court et épaté, les narines très-
développées et un peu relevées sur le devant, les pommelles saillantes, de grandes
oreilles, les yeux petits, presque sans paupières et bridés, mais moins obliques
qu'on ne se le figure en Europe, les mains fines et délicates, les doigts allongés,
les pieds très-petits, tels sont à peu près les caractères physiques des Chinois.
Les cheveux sont noirs; cependant il nous est arrivé de rencontrer quelques
albinos qui excitaient une curiosité générale. On sait que les Chinois se rasent
tout le devant de la tête, les tempes et la nuque, de manière à ne conserver
qu'une calotte d'environ quatre ou cinq pouces de diamètre, d'où une longue
queue, augmentée d'une partie postiche formée de cordons tressés, traîne presque
sur les talons. La limite entre la partie tondue et la partie chevelue de la tête est
marquée, chez quelques jeunes fashionables, par une auréole de poils droits et
hérissés de la longueur d'un doigt. L'usage de se raser la tête ne date en Chine
que des derniers princes de la dynastie ming, celle qui précéda la dynastie tar-
tare, dont l'avènement remonte à 1644. Cet usage est aujourd'hui profondément
invétéré. Il n'y a guère que les mendiants, les prisonniers et les tribus insoumises
des montagnes qui n'aient point le devant de la tète rasé. Couper la queue d'un
Chinois, c'est lui faire le plus sanglant outrage. Aussi les prisonniers de guerre
que les Anglais dépouillèrent de ce bizarre ornement avant de les relâcher furent-
ils contraints de cacher leur honte dans une profonde retraite, jusqu'à ce que le
mal fût en partie réparé. J'ai vu de jeunes Chinois entrer dans d'incroyables
transports de fureur quand on leur disait, en plaisantant, qu'on leur couperait
la queue. La barbe, en revanche, n'est point regardée comme une panne. On ne
la laisse croître que dans une vieillesse avancée, et on ne porte pas de moustaches
avant l'âge de quarante ans. Un jeune homme se ferait montrer au doigt, s'il
portait des favoris comme en Europe.
La mise des Chinois est généralement simple, propre et décente. Pour les
hommes des classes riches, les fonctionnaires du gouvernement, elle se compose
de deux robes de couleur foncée : l'une, descendant jusqu'au milieu du mollet,
boutonnée et fendue sur ies côtés, se nomme à Canton chouitg-cham ; l'autre,
appelée po, descend beaucoup plus bas, elle est fendue par devant, parce qu'au-
(1) Il faut faire exception pour les habitants de la province du Kouang-loung. qui pa-
raissent très-sujets aux maladies cutanées. La plupart des gens de la basse classe, ont sur
la peau du crâne des marques d'ulcères. Beaucoup d'entre eux sont affligés de loupes
d'un volume énorme. J'ai vu quelques-uns de ces malheureux porter au cou Jes excrois-
sances charnues deux fois grosses comme leur tête. Les lépreux sont aussi très-communs
dans ce pays. C'est sans doute à l'horrible saleté des pauvres et a leur détestable alimen-
tation qu'il faut attribuer ces tristes infirmités. Un rapport adressé il y a dix ans à l'empe-
reur par un haut fonctionnaire de la province signalait un dépérissement physique très-
marqué parmi les habitants, et l'attribuait particulièrement aux incendies et aux
inondations qui avaient plongé beaucoup de familles dans la misère; mais c'est surtout
dans l'usage immodéré de l'opium que le gouvernement chinois a cru découvrir la cause
du mal. L'action enivrante et abrutissante de ce narcotique est un fait constant pour qui-
conque a étudié de près les Canlonais et leur genre de vie.
90 CANTON
trefois il était d'usage de la retrousser, et peut se serrer à la ceinture, tandis que
le choungcham est toujours bouffant. Dans les grandes cérémonies, les manda-
rins portent, au lieu de ces simples vêlements de soie foncée, des robes aux cou-
leurs éclatantes, ornées de riches broderies. Parmi les pièces du costume des
riches chinois, on compte encore le ma koua et le tuï-koua. Le ma-koua est une
espèce de pèlerine tombant jusqu'à ia ceinture et boutonnée sur le milieu de la
poitrine; cette pèlerine est ordinairement brune ou noire, mais toujours d'une
couleur plus foncée que celle de la robe. Le taï-koua est le surtout que les man-
darins revêtent par-dessus leurs robes et qui descend jusqu'aux genoux. La toi-
lette d'hiver est infiniment plus élégante que celle d'été. Les hommes riches ne
sortent, par les temps froids, qu'avec de magnifiques pèlerines ou des robes de
fourrures; on endosse souvent, dans cette saison, quatre ou cinq habits les uns
par-dessus les autres. Des souliers en étoffe noire, quelquefois brodés, toujours
à semelles blanches très-épaisses et relevées sur le devant, composent, avec des
bas blancs plissés, la chaussure habituelle des Chinois; les mandarins se servent
aussi quelquefois de lourdes bottes. Les personnages de haute condition ne por-
tent jamais de pantalon.
Les Chinois des classes moyennes sont vêtus habituellement d'une robe bleue
et quelquefois aussi d'une casaque ou houng-cham à larges manches, descen-
dant jusqu'aux cuisses, avec des boutons ronds en alliage de cuivre, et deux
entailles triangulaires le long des hanches. L'habil est serré autour du cou, qui
est presque toujours entouré d'un ruban de satin bleu clair de deux pouces de
large tenant lieu de cravate. Le complément de ce costume est une culotte courte
et collante, ordinairement verte ou brune, descendant jusqu'au genou. Le reste
de la jambe est recouvert d'un bas de coton ample et épais. Les personnes velues
de robes ont, au lieu de pantalon, des espèces de caleçons. Les marchands de
Canton ne sortent jamais en élé sans avoir leur éventail et leur parasol en main.
Les domestiques et les artisans sont vêtus de casaques de coton bleues, blan-
ches ou grises, nommées cham; ces casaques à manches très-amples ne descen-
dent que jusqu'aux hanches, et ont deux entailles triangulaires sur les côtés. Le
pantalon est large, bouffant et de la même étoffe que l'habit. Un sachet brodé
servant de bourse est fixé sur le bas-ventre. La casaque est quelquefois remplacée
par la robe aux jours de fête. Les boys ou jeunes domestiques des Européens
ont adopté ce costume, seulement ils portent fréquemment la culotte courte au
lieu du pantalon bouffant. Enfin les coulis ou hommes de peine ont tantôt le vête-
ment des domestiques, mais en étoffe plus grossière, tantôt ils n'ont qu'un misé-
rable pantalon ou une pièce de toile serrée à la ceinture, qui laisse nus le haut
du corps et le bas des jambes.
Les accessoires jouent un grand rôle dans le costume chinois. Ce sont autant
d'emblèmes qui précisent la position qu'occupe un citoyen dans l'état. Les fonc-
tionnaires du gouvernement portent, dans les grandes cérémonies, sur la poitrine
et sur le dos, deux plastrons de soie ornés de ligures allégoriques. Les ministres
de l'empereur sont reconnaissables à l'image de l'animal fabuleux et couvert
d'écaillés, nommé tehi-ning, brodée sur le plastron de devant, et à celle du dra-
gon, que seul l'empereur a le droit de porter sur la poitrine, brodée sur le plas-
tron de derrière. Ces ministres se divisent en deux catégories, les lettrés et les
militaires : ceux-ci prennent place à la droite de l'empereur, et les premiers à sa
auche, qui est la place d'honneur.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 91
Les divers fonctionnaires de l'état ou konany, que les Européens sont convenus
d'appeler mandarins (dénomination vicieuse et inconnue des Chinois) , sont
classés en neuf divisions, dont chacune comprend les deux catégories des lettrés
et des militaires. Le plastron des lettrés ne représente que des oiseaux, et celui
des guerriers que des quadrupèdes. La grue à ailes déployées désigne la pre-
mière et la seconde classe des lettrés (1). Des paons ou des oies sauvages égale-
ment à ailes étendues caractérisent les troisième et quatrième classes. L'aigle et
aussi, dit-on, le faisan argenté sont les signes des lettrés de la cinquième. Une
espèce de canard sauvage, peut-être le canard mandarin, qui vit toujours accou-
plé, fait reconnaître les sixième et septième classes (2). Enfin, les huitième et
neuvième classes sont décorées du perroquet. La première et la deuxième classe
des mandarins de guerre ont un lion pour emblème; les troisième et quatrième,
un tigre. La cinquième se pare d'une espèce de panthère, les sixième et septième,
d'un léopard ou d'un chat sauvage. L'attribut de la huitième et de la neuvième
classe est la licorne de mer.
Nous n'en avons pas fini avec ces détails du costume, qui ont en Chine une
importance que les étrangers ne soupçonnent pas. Le bouton est un autre signe
d'auiorilé, fixé par une virole au sommet du chapeau, et qui varie suivant la
classe du fonctionnaire, abstraction faite de son caractère militaire ou civil. Le
bouton de la première classe est rouge et un peu plus petit que les autres, qui ont
généralement la grosseur d'une noix. C'est celui que porte le commissaire impé-
rial Ki-ing. Les mandarins du second degré ont aussi un bouton rouge, mais
orné de certains caractères. Ceux de troisième classe ont le bouton bleu foncé;
le boulon du quatrième degré est bleu clair transparent; le boulon du cin-
quième est en cristal blanc. La sixième classe a le boulon blanc opaque; la
septième, le bouton en cuivre (3). Les boutons du huitième et du neuvième
degré sont aussi en cuivre, ils ne décorent que de très-petits personnages, et
surtout des agents de police. Le boulon est de création tartare : il a un sens
allégorique, et figure, dit-on, une pierre destinée à faire plier l'indépendance de
la nation.
La coiffure du Chinois varie selon la saison. En été, c'est un cône bas et évasé
en paille ou en soie; en hiver, c'est une coiffure hémisphérique en feutre noir, à
bords relevés. Un panache rouge en crins ou en fils de soie descend toujours du
haut du chapeau, et s'arrête à ses bords. Le chapeau est maintenu sur la lête par
un cordon qui passe sous le menton. La plume de paon ne sert pointa désigner
une classe particulière de mandarins: ce n'est qu'une distinclion honorifique.
Longue d'un peu plus d'un pied, elle se place à l'arrière du bonnet, de manière
à longer le dos d'assez près. Les mandarins en négligé et les Chinois de la classe
moyenne portent, dans leur intérieur et quelquefois dans leurs courses en ville,
(1) Le déploiement des ailes est un signe de suprématie. Aussi les mandarins infé-
rieurs ne peuvent-ils se permettre que des oiseaux à ailes ployées et levant une patte,
comme pour indiquer l'intention de monter.
(2) Le canard mandarin est l'emblème de la tendresse et de la fidélité conjugales.
Aussi, quand la discorde vient à éclater dans un ménage chinois, les deux époux se déci-
dent-ils souvent à manger un de ces canards, et la bonne harmonie, assure-t-on, tarde
rarement à se rétablir à la suite du repas.
(5) Ce bouton n'est porté que par de petits mandarins. On achète le droit de s'en parer
moyennant 500 piastres. On peut également acheter le droit de porter les b&utons blancs.
02 CANTON
une petite calotte noire surmontée d'une espèce de torsade rouge ou dorée, for-
mant un nœud. La coiffure des cmilis, ou gens de la basse classe, est, pendant
les chaleurs, tantôt un large chapeau de paille ou d'osier, légèrement conique et
imitant la forme d'un bouclier, tantôt un cône comme celui des mandarins, mais
formé de branches tressées, peintes en jaune clair, et souvent bariolées de bandes
bleues, rouges et noires. On leur voit aussi des chapeaux d'écorce ou de paille
imitant une cuvette renversée. En hiver, ils portent un capuchon noir ou un
bonnet de drap feutre brunâtre très-grossier.
Les mandarins sortent rarement sans avoir à leur côté un petit fourreau
bigarré et luisant qui renferme leurs faï-tsz, baguettes d'ivoire dont ils se servent
à leurs repas en guise de fourchettes. Une pipe, une blague à tabac, un joli petit
flacon servant de tabatière, sont suspendus à leur ceinture par des cordons de
couleurs variées. Le surtout nommé taï-koua recouvre ordinairement tous ces
colifichets. Les mandarins portent aussi par-dessus leurs habits de cérémonie un
collier à gros grains, ordinairement en corail, qui descend jusqu'à la ceinture.
Le deuil amène diverses modifications dans le costume des classes moyennes.
Le deuil de père et de mère se porte blanc, au dire de tous les Chinois; je me
souviens cependant d'avoir vu le mandariu Poun-ting koua vêtu d'une robe grise
peu de semaines après avoir perdu sa mère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'im-
médiatement après la mort de leurs parents, les Chinois des classes moyennes
endossent la robe blanche, et entrelacent leur queue de cordons blancs. Le panache
rou^'e du chapeau est remplacé par un panache bleu clair, et le petit nœud
rouge ou doré de la calotte, par un nœud blanc. Pour le deuil d'une belle-mère
ou d'un beau-père, le gendre met des cordons biens a. sa queue pendant trois
mois; la femme seule est tenue, dans cette occasion, de porter la robe blanche.
Le deuil d'un père ou d'un grand-père dure trois ans.
Le costume des femmes en Chine se rapproche plus de celui des hommes que
dans aucun autre pays. Dans les classes riches, elles ont une casaque de soie,
ordinairement bleue, à larges manches relevées, ornée de broderies de couleur
éclatante. Cette casaque est croisée et se boutonne près de l'épaule droite. Autour
de la ceinture viennent s'ajuster deux jupes plissées, couvertes de riches dessins.
La casaque, qiii descend jusqu'au-dessous des hanches, ne permet de voir qu'une
faible partie de la jupe. Celle-ci, s'arrêlant bien au-dessus de la cheville, laisse
paraître l'extrémité de larges pantalons aussi brodés vers le bout. Les dames de
Canton ont des coiffures très-variées; je me bornerai à décrire la [dus ordinaire.
Les cheveux sont rassemblés en forme d'aile sur le sommet de la tête : celte
masse compacte, fixée et maintenue par un morceau de bois, se termine par
derrière en une longue pointe qui suit la direction de la nuque. Plusieurs pei-
gnes et de grandes épingles d'or sont ajoutés dans les cheveux, que les per-
sonnes des classes élevées sèment de fleurs et de perles. Les dames chinoises
portent des bracelets en jade, dans lesquels elles lent entrer la main en l'arron-
dissant, et qui glissent par conséquent sur l'avant bras. Non contentes de se
farder ridiculement la figure, elles se peignent les lèvres et les sourcils. Telle est
du moins l'habitude des femmes riches. Celles de la classe inférieure ne portent
point de jupe; leur vêlement se compose d'une large casaque en toile de coton
bleue et d'un pantalon bouffant. Les jeunes filles, jusqu'à l'âge de dix ou douze
ans, ont la queue séparée en deux parties et les cheveux taillés droits un peu
au-dessus de la naissance du nez, ce qui leur donne un air assez comique. Il a
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 95
été souvent question du pied des Chinoises, dont une compression exercée dès la
plus tendre enfance réduit si étrangement les proportions naturelles. Aussi ne
nous étendrons-nous pas sur ce triste sujet. Il n'y a guère que les femmes des
classes riches qui parviennent à donner à leur pied le degré de petitesse consi-
déré comme la perfection du genre. Les gens du peuple, qui sentent la nécessité
du libre usage de leurs jambes, ont assez généralement le bon esprit de ne pas
estropier leurs enfants. En Chine, d'ailleurs, les extrêmes se touchent. On ne
trouve de grands pieds que chez les femmes de la basse classe et chez celles de
l'empereur et des plus hauts dignitaires, qui ont conservé les usages tartares.
L'étiquette, qui règle jusqu'aux accessoires du costume, se retrouve dans les
moindres détails de la vie chinoise. Tout y devient prétexte à fêles et à cérémo-
nies. La vie privée, la vie publique, ont chacune des solennités qui se disputent
l'ailenlion du voyageur. Si je ne vis pas célébrer de mariages pendant mon
séjour à Canton, j'eus souvent occasion d'assister à des funérailles. Quand un
malade paraît sur le point de rendre le dernier soupir, on lui met dans la bouche
une pièce d'argent, et on lui ferme soigneusement les narines et les yeux. A peine
a-t-il cessé de vivre que l'on pratique une ouverture au toit de la maison, afin
de livrer à son âme une issue commode; puis, l'on se hâte de chercher des prê-
tres ou bonzes qui arrivent couverts de longs manteaux rouges et commencent
leurs prières entremêlées d'une affreuse musique de gongs, de tlùtes et de chants.
On étend un drap rouge sur une couchette où l'on dépose le cadavre. A côté,
l'on dresse une table qu'on couvre de mets, de cierges et de parfums. Une sorte
de chapelle est élevée à l'entrée de la maison, et décorée de papiers dorés et de
grandes lanternes. La famille, les amis du défunt, vêtus de blanc et !e front
entouré de mouchoirs de même couleur, forment cercle et se prosternent autour
de la table en poussant par intervalles de légers gémissements. Toutes les con-
naissances du mort, qui viennent faire leurs compliments de condoléance, se
couchent a terre, après avoir déposé quelque cadeau, un cierge ou des parfums.
Plusieurs bonzes s'établissent à l'entrée, autour d'une petite table sur laquelle
on leur sert du thé. Après avoir bu et fumé tranquillement leur pipe, ils recom-
mencent à chanter, à agiter des sonnettes et à faire de la musique; puis ils livrent
aux flammes une grande quantité de papiers dorés. A Canton, l'exposition dure
un jour, après lequel on dépose le corps du défunt, revêtu de ses plus beaux
habits, dans un grand et épais cercueil de forme arquée, qui est en bois de
sandal odorant pour les riches et en bois grossier pour les pauvres. Ordinaire-
ment on laisse les vieillards de haut rang pendant trois semaines dans leur mai-
son. Souvent même plusieurs mois, et quelquefois, dit-on, deux ou trois ans,
précèdent l'inhumation. Celle dernière cérémonie n'a lieu qu'après qu'on a con-
sulté les astres, et sous quelque conjonction propice. Les jeunes gens, même de
bonne famille, sont enterrés tout de suit,. Quant aux enfants de moins d'un an,
on les jette tout simplement à l'eau, après leur avoir noirci la figure. Le cimetière
de Canton occupe une grande étendue de terrain au pied des collines du nord.
Les riches y reposent dans un emplacement séparé de celui des pauvres. Au mo-
ment où le cercueil est descendu en terre, on lâche plusieurs pétards. Au retour
à la maison mortuaire, il y a grand dîner.
Parmi les cérémonies domestiques des Chinois, il en est une qui correspond
au baptême. Outre les noms de famille ou sing, il y a ce qu'on pourrait appeler
des noms individuels, et qui varient comme la destinée même du citoyen dont
94 CANTON
ils servent en quelque sorte à indiquer les principales phases. Le premier de
ces noms, le tning, correspond exactement à notre nom de baptême et distingue
entre eux les membres d'une même famille. Il est le même pour les deux sexes.
On le donne à l'enfant un peu avant qu'il ait atteint l'âge d'un mois; c'est alors
aussi qu'on rase pour la première fois un garçon. La mère adresse des prières à
Kouanin, déesse de la miséricorde, pour attirer sa bénédiction sur la tête de son
jeune fils, et le père prononce son nom en présence de plusieurs témoins conviés
aux fêtes qui suivent la cérémonie. Le tcho-ming (nom de livre ou nom d'écolier)
se substitue au tning quand le jeune garçon vient pour la première fois prendre
place sur les bancs de l'école. L'instituteur, s'agenouillant devant un pupitre sur
lequel est inscrit le nom d'un des sages de l'antiquité, recommande l'élève à la
protection de cet illustre patron. 11 s'assied ensuite sur une espèce de trône, et
l'enfant vient faire plusieurs génuflexions devant lui. — Quand, plus tard, heu-
reux lauréat, le jeune homme, après avoir satisfait à de nombreuses et difficiles
épreuves littéraires, entre dans la carrière des emplois publics, il prend son nom
officiel ou kouang-ming. A l'époque du mariage, il change encore de nom, et
c'est le beau-père qui alors joue le rôle de parrain. Le haou est une dénomination
qui, s'il est devenu marchand, fera reconnaître le genre de son commerce ou
son établissement. Enfin l'amitié même a ses noms d'affection que deux indi-
vidus, pour célébrer une étroite liaison, se donnent réciproquement. Ces chan-
gements de noms continuels entraînent de fréquentes méprises. Faute de savoir
qu'une personne a quitté son ancien nom pour en prendre un plus harmonieux,
un plus honorable, on est souvent la cause innocente d'un dépit aussi injuste
que mal dissimulé, assez pareil à celui que fait éprouver l'oubli de la particule à
quelque duc ou marquis de fraîche date.
La Chine a, nous l'avons dit, ses fêtes de famille et ses fêles publiques. Le
nouvel an chinois, qui tombe vers le commencement de février, est une de ces
dernières. Aux approches du jour impatiemment attendu, la plupart des ateliers
se ferment, la foule devient de plus en plus compacte dans les rues, et les voleurs,
qui veulent aussi prendre leur part de la fêle, se livrent à leur iudustrie avec
une effrayante activité. On voit circuler gravement des individus qui portent,
en signe de réjouissance, des branches d'arbres dépouillées de feuilles et parées
de Heurs blanches, que l'on nomme téou-tchoung-fa. On s'envoie pour élrennes
de grosses pamplemousses et de petits cochons rôlis, comme chez nous on offre des
dragées et des oranges. Les mendiants se barbouillent la figure de blanc et de
noir; quelquefois même ils simulent sur leurs traits ensanglantés des plaies pro-
fondes. D'autres remontent par-dessus leur tête la misérable natte trouée qui les
enveloppe. Une grande foire se lient alors dans le fond de la rue ta-toung-hiï.
On y trouve de charmants objets de curiosité, des bronzes, des jades, des laques,
des épées formées d'anciennes pièces de monnaie liées les unes aux autres, des
peintures fantastiques , des tablettes de marbre, des meubles précieux. Tout
cela se vend trois ou quatre fois moins cher que dans les boutiques. Il paraît que
la plupart de ces objets sont, mis à l'encan, soit par des personnes gênées pour
le règlement de leurs comptes (ces règlements se font toujours au nouvel an), soit
par de riches chinois, qui craindraient de passer pour gens de mauvais ton, s'ils
gardaient pendant plus d'une année certains ornements dans leurs habitations.
La veille du nouvel an, on lire des pétards dans toutes les rues. La circulation
y devient extrêmement difficile; mais , le jour même qui commence l'année, le
ET LE COMMERCE EUROPEEN. 96
calme se rétablit, et la foule est moins épaisse. Chacun s'est revêtu de ses plus
beaux habits; les gens du peuple s'en l'ont généralement faire de nouveaux pour
cette époque. On rencontre beaucoup de hauts fonctionnaires en chaise à porteur
et en grande tenue, qui vont visiter leurs amis. — C'est la vingt-cinquième année
du règne de l'empereur Tao-kouang que nous vîmes commencer à Canton. La
plupart des Chinois avec qui nous étions en relations nous envoyèrent de grandes
cartes de visite rouges avec leurs noms écrits en noir. Quelques-uns vinrent en
personne nous adresser leurs vœux et nous piésenter leurs hommages.
Nous vîmes célébrer à Canton , au commencement de septembre 1845, une
antre fête non moins intéressante : celle de Tai-tssou ou du dieu protecteur des
maisons. Quelques rues avaient été tendues plusieurs jours à l'avance de drape-
ries rouges, jaunes, bleues et blanches qui interceptaient complètement les rayons
du soleil. On avait disposé d'une maison à l'autre, à environ trois mètres de
terre, des planches transversales chargées de dieux, de déesses, de saints et de
héros en carton. La plupart de ces groupes de statuettes figuraient des combats
à coups de lance et à coups d'épée, ce qui nous parut une manière assez bizarre
d'honorer un dieu essentiellement pacifique, le dieu protecteur des maisons et
des familles. De distance en distance étaient suspendus de beaux lustres à giran-
doles. A l'entrée des rues et des passages, on avait élevé des autels en carton,
ornés de fleurs, de peintures et de clinquant. La halle aux poissons et aux
légumes, située entre Old-China-slreet et une petite pagode qui fait face à ce
passage, était méconnaissable. Avec un très-grand nomhre de panneaux de carton,
chargés de peintures qui se rapportaient , on avait réussi à construire un temple
provisoire. Ce frêle édifice était décoré de statuettes et de tableaux représen-
tant des déesses que le peintre avait couronnées d'une auréole en s'inspirant sans
doute de quelque image de saint catholique. De brillantes illuminations, de
nombreux sing-song exécutés sur des théâtres improvisés à l'entrée des rues et
des passages, tels furent les principaux divertissements de la fête. Ce qui ôtait
à cette solennité un peu de sa gravité religieuse, c'étaient les statuettes de dieux
et de héros mises en mouvement par les rats qui s'y trouvaient renfermés. C'était
aussi l'infernal vacarme de la musique chinoise. La composition des orchestres
varie à chaque solennité. Ainsi la fêle de Tai-tscou comporte un horrible chari-
vari de gongs, de timbales et d'autres instruments de cuivre, tandis que celle du
feu, qui se célèbre aussi par des sing-song et de grandes illuminations, ne permet
guère que des musiques d'instruments à cordes.
La foule des promeneurs était immense : elle se pressait sans aucun ordre dans
toutes les rues illuminées, et semblait voir avec plaisir des fan-kovaï admirer
aussi toutes ces belles choses. La tète dura trois jours dans notre quartier; nous
apprîmes qu'elle devait se célébrer alternativement dans chacun des autres quar-
tiers de Canton. Les ornements coûteux, les nombreux décors qu'elle nécessite
ne permettent pas d'en faire jouir à la fois toute la ville. Les dépenses sont cou-
vertes par une cotisation générale.
En regard de cette vie dans la rue qu'on apprend à connaître en quelques pro-
menades, nous pûmes, grâce à nos relations avec le riche Poun-ling-koua, étudier
d'autres scènes plus intimes delà vie chinoise. La maison ou plutôt les maisons
de ce marchand millionnaire nous offrirent toute sorte d agréments pendant notre
séjour à Canton , et surtout pendant le temps qu'y passa M. de Lagrené avec sa
famille. Poun-ting-koua est propriétaire de plusieurs quartiers des faubourgs.
Son domicile commercial est situé sur les bords de la rivière, un peu avant la
factorerie où demeure le consul d'Angleterre. C'est une vaste habitation divisée
en une infinité de chambres et de salles, meublées les unes presque à l'euro-
péenne, les autres complètement à la chinoise. Une des parties les plus remar-
quables de l'habitation est une belle terrasse qui domine le fleuve et d'où l'on
découvre le soir les feux de milliers de bateaux. C'est dans cette maison que
Poun-ting-koua nous donna plusieurs dîners vraiment cantonais, où nous ap-
prîmes à manier les faï-tsz , en dégustant les ailerons de requin, les holothuries,
les nids d'hirondelles et les mille hachis qui , servis dans des tasses, forment en
quelque sorle le fond de la cuisine chinoise.
La grande maison de Poun-ting-koua , celle où demeurent presque toutes ses
femmes, se trouve dans la rue Ta-toung-kaï. Elle a été considérablement em-
bellie dans ces derniers temps, et passe aujourd'hui pour l'une des plus splen-
dides habitations du pays. J'allai la visiter peu de semaines avant de quitter la
Chine. Malheureusement le maître était absent. Un de ses agents le remplaça dans
les fonctions de cicérone; il me fit d'abord traverser une petite cour au fond de
laquelle s'ouvrait une immense porte à deux battants. De là, nous passâmes dans
une seconde cour, entourée des principaux corps de logis. Sur les deux ailes et
au fond, je remarquais des balcons ornés de belles sculptures et de longues files
de fenêtres ouvertes. Le jour arrive par le haut dans cette cour et dans les appar-
tements, à travers un toit vitré Nous montâmes un petit escalier et nous parcou-
rûmes quelques belles salles séparées les unes des autres par des cloisons à jour
d'un travail exquis. Dans le fond d'une de ces salles, mon attention fut attirée
par de grandes rosaces en vitraux coloriés, bleus, jaunes et rouges. Les meubles
sont raides, carrés et lourds, mais le bois en est magnifique. Les dossiers des fau-
teuils sont formés de grandes tablettes de marbre sur lesquelles on a ébauché
quelques figures fantastiques. Les planchers de bois noir présentent des incrusta-
lions en ivoire d'un goût vraiment irréprochable. Dans des alcôves pratiquées au
fond de quelques salons sont disposées des couchettes recouvertes de nattes ou
de moelleux coussins. Ces ornements, ces constructions si variés présentent un
caractère commun qui est le caractère même de l'esprit chinois : c'est la re-
cherche, c'est le culte du détail. On retrouve là, sur une grande échelle, le même
effort de patience dont on admire la trace sur les joujoux en jade, en ivoire ciselé,
qui remplissent les boutiques de Canton. Ce qui manque, dans cette foule de
petits chefs-d'œuvre , c'est l'harmonie, c'est l'unité de l'ensemble, en un mot
l'art véritable. Tout est joli, coquet, mais rien de plus.
Après avoir visité le premier corps de logis, nous entrâmes dans un de ces
immenses labyrinthes de corridors et d'allées où les propriétaires des maisons
eux-mêmes risqueraient de s'égarer, s'ils s'abandonnaient à quelque distraction.
Un charmant petit garçon de dix à douze ans vint tout à coup à passer devant
nous et me salua d'un mouvement de tête plein de grâce et d'affabilité. Il ne tarda
pas à s'approcher de moi pour me présenter la main. C'était le second fils de
Poun-ting-koua et de sa femme légitime, qui venait me faire les honneurs de la
maison. La figure de cet enfant était d'une rare douceur. En général, l'enfance
ne se présente dans aucun pays sous des traits plus gracieux, plus délicats qu'en
Chine. Mon jeune cicérone me conduisit d'abord dans un petit jardin compris
entre quatre murs élevés, sur l'un desquels on lisait le nom de Ki-ing inscrit en
caractères gigantesques. De là, nous montâmes dans un nouvel appartement plus
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 97
somptueux que tous ceux que je venais de parcourir. J'y admirai surtout des cise-
lures sur bois de toute beauté et plusieurs grands tableaux de fleurs. Je visitai
ensuite un jardin dans lequel on avait amoncelé des roches de formes bizarres
et pratiqué des ponts sur de petits étangs, selon la coutume chinoise. C'est près
de là que se trouvent les maisons des femmes de Poun-ling-koua. J'aperçus pen-
dant quelques instants à une fenêtre une assez jolie personne qu'on me dit èlre
son épouse légitime, dont on vante les manières distinguées, la bonne éducation
et l'aimable caractère. Le sérail est divisé en un certain nombre de compartiments
dont chacun est habité par une des épouses de Poun-ling-koua. Quelques figures
de femmes, que j'enirevis en passant, n'avaient de remarquable que l'épaisse
couche de fard dont elles étaient recouvertes. Ponn-ting koua, dit-on, a acheté
sa femme principale deux mille piastres, et chacune de ses concubines mille
piastres, ce qui représente un capital d'environ 70,000 francs. Il fait loger huit
de ces dames dans l'habitation de la rue Ta toting-kaï ; les quatre autres sont
réparties dans différents quartiers de Canton, sans doute alin d'éviter que la dis-
corde n'éclate dans le ménage.
Poun-ling-koua possède, à quelques milles à l'ouest de Canton, une fort jolie
maison de campagne, où l'on se rend, soit par un canal qui traverse les faubourgs,
soit en remontant la rivière, qui forme un coude près de cette propriété. On peut
se former une idée assez exacte de l'horticulture chinoise, en visitant, dans tous
ses détails, le vaste et curieux jardin au milieu duquel s'élève la maison de plai-
sance. On y rencontre à chaque pas des monticules, des amas de rochers disposés
en grottes, de petits ponts jetés sur des ruisseaux et sur des étangs, où le lotus,
si recherché dans la cuisine chinoise, épanouit ses larges feuilles. De nombreuses
allées s'entre-croisenl dans tous les sens. De dislance en distance, on rencontre de
petits pavillons tapissés de plantes grimpantes. Ce qui manque dans ce jardin, ce
sont les arbres, c'est la verdure. L'entrée la plus voisine du canal intérieur pré-
sente seule quelques riants massifs de feuillage.
La maison d'habitation, qui s'élève au milieu du jardin, se distingue par une
architecture pleine de goût et d'originalité. Le péristyle forme un salon d'altenle
orné de fleurs. Le logement se divise en un grand nombre de chambres et de cabi-
nets sans aucune tenture, meublés de fauteuils et de petites tables où l'on retrouve
cette excessive raideur de formes qui semble plaire aux Chinois. Les murs de
quelques pièces sont garnis de biblio'.hèques assez semblables à de petites
armoires. A quelques pas de l'habitation s'élève au delà d'une pièce d'eau un
gracieux édifice qui fait face au grand salon : c'est le théâtre où Poun-ting-koua
donne quelquefois des représentations à ses amis. En général, le caractère hospi-
talier du maître se révèle dans tous les détails de son habitation. Tout y annonce
des dispositions favorables aux étrangers. Une découverte que nous fîmes en par-
courant les nombreux cabinets du premier étage nous prouva même que Poun-
ling-koua n'a pas voué, comme plusieurs de ses compatriotes, une haine impla-
cable à tout ce qui vient d'Europe. Dans un de ces cabinets, nous ne fûmes pas
médiocrement surpris de rencontrer un mannequin représentant une dame euro-
péenne. Celte poupée, de grandeur naturelle, assez négligemment vêtue et étendue
sur un fauteuil, fit un moment illusion au premier d'entre nous qui l'aperçut.
Par quelle, bizarrerie a-t-elle trouvé place dans une demeure où Poun-ling-koua
pourrait réunir tant de beautés vivantes? On dit que le rêve caressé depuis lon-
gues années par cet heureux sybarite est d'introduire dans son sérail une tille
98 CANTON
d'Europe. A défaut de la réalité, qui, déjà longtemps attendue, se fera, selon
toute apparence, longtemps encore attendre, le pauvre Poun-ting-kona se console
philosophiquement avec et tte image, symbole inanimé de son espérance. Un mo-
dèle de bateau à vapeur, que nous trouvâmes dans une pièce voisine, nous prouva
d'ailleurs que cet engouement du riche cantonais pour l'Europe ne se concentre
pas exclusivement sur les femmes, mais qu'il s'étend aussi à nos mœurs, à notre
industrie.
C'est dans cette jolie maison de campagne que Poun-ting-koua donna, le
15 novembre 18 il, au ministre français, un brillant siug-song suivi d'un grand
dîner. La légation de France et plusieurs officiers de la division navale avaient
été invités. La représentation eut lieu dans le grand salon et non pas dans la salle
de spectacle ordinaire. Elle s'annonça par une musique infernale de gongs, de
taï-tcha (timbales), de tuï-kou, sorte de tambour de basque, de y-in, petit violon
à une corde, de flûtes, de clarinettes, et de djncl-ko (trombonne). On commença par
un vaudeville divisé en plusieurs actes. Un mari, cédant à un accès de mauvaise
humeur, reproche à sa femme d'avoir vieilli. On imagine la fureur et le désespoir
de l'épouse outragée. Cependant le mari ne tarde pas à se repentir de sa violence;
il cherche à apaiser le courroux qu'il a provoqué, mais en vain. La femme reste
inflexible, elle va même jusqu'à déchirer la face de son époux d'un coup bien
appliqué de ses longs et redoutables ongles. L'infortuné mari se met à son tour à
pleurer et s'essuie piteusement le visage. La situation se prolonge ainsi à travers
les développements prévus d'une pareille donnée : d'une part, l'époux maladroit
prend sa voix la plus tendre, il emploie les arguments les plus irrésistibles pour
guérir la blessure faite par sa colère ; de l'autre, la femme s'essaie de son mieux à
jouer la cruelle, et elle épuise compiaisamrnenl tout son répertoire de coquetteries
conjugales. Est-il besoin d'ajouter que, l'amour reprenant bientôt le dessus, il
vient un moment où l'épouse relève, avec un geste plein de bonté et de noblesse,
son pauvre mari, devenu d'une galanterie chevaleresque? Désormais la paix est
conclue, et, dans ce ménage un moment livré à la discorde, l'harmonie ne sera plus
un instant troublée. La conclusion qu'on peut tirer de cette petite pièce est des
plus morales : c'est que deux époux doivent savoir vieillir ensemble, sans s'aper-
cevoir, ou du moins sans se plaindre des changements causés par les années.
La représentation n'offrit d'ailleurs rien de particulier, si ce n'est que le rôle
de la dame était rempli par un Chinois passablement déguisé, car les femmes ne
sont point admises à figurer dans les sitrg-song* L'acteur chargé de ce rôle tint
pendant toute la pièce la main droite en l'air, dans une attitude démonstrative.
Était-ce pour exprimer la menace, ou bien se conformait-il à une règle du théâtre
chinois? C'est ce que nous ne pûmes savoir. La musique se faisait entendre à de
courts intervalles, comme dans nos vaudevilles. Les acteurs chantaient leur rôle
plutôt qu'ils ne le récitaient, et cela d'une voix aiguë et désagréable. On voyait
paraître de temps en temps quelques personnages grotesques, portant sur la tête
d'étranges ornements en forme d'oreilles de quadrupèdes. Plusieurs d'entre eux
étaient coiffés d'énormes plumes de faisan qui allaient par moments se brûler aux
lustres. Les gestes de tous ces comédiens étaient des plus grotesques ; on n'y trou-
vait aucune vérité, aucun naturel. Ce défaut n'en paraîtra que plus surprenant, si
l'on songe que le goût des représentations théâtrales est un goût populaire en
Chine. On joue la comédie dans les rues et sur les places publiques aussi bien que
dans les temples et dans les palais. A la vérité, les spectateurs se contentent à
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 09
peu de frais. Il n'esl pas rare de voir improviser en%quelques heures un théâtre
formé tout simplement d'une estrade recouverte de nattes, soutenue par des pieux
et un échafaudage en bambou à trois ou quatre mètres au-dessus du sol. Avec une
mise originale, des costumes éclatants et bariolés, des coiffures pyramidales et
une longue barbe postiche, les acteurs, pour peu qu'ils sachent animer leur panto-
mime, sont sûrs de plaire à la foule. Un de leurs divertissements consiste à courir
en rond les uns a la suite des autres armés de cbasse-mouebes en crin. La tolé-
rance des Chinois en matière de récréations dramatiques éclate surtout quand il
s'agit de suppléer par l'imagination à quelque lacune de la mise en scène. Ainsi
un personnage qui devra monter à cheval simulera le mouvement qu'il ferait pour
enjamber son coursier, et il sera censé être en selle. Les unités de temps, de lieu
et d'action ne sont pas traitées moins, cavalièrement, et. la morale publique est
quelquefois médiocrement respectée. Bien de (lus comique que les eliorls que font
souvent les acteurs pour remplacer, au moyen de la voix humaine, l'accompagne-
ment de l'orchestre; ils poussent alors en chœur, à certains intervalles, des cris
aigus et traînants, destinés a imiter les aigres accords du taï-kam et du y~in, mé-
chantes violes chinoises. Nous retrouvâmes toutes ces bizarreries dans la repré-
sentation donnée chez l'oun-ting-koua.
Après le vaudeville, la scène fut envahie par une ".rou; e de saliimbanques qui
s'étaient peint très-artistemenl !e visage, et qu'on aurait dit masqués. Une laide
petite femme, déguisée en homme, se mit à pirouetter; puis, des hommes habillés
en femmes, armés d'épées et de piques, coururent en cercle, se poursuivant les
uns les autres. La musique devenait de plus en plus alourdissante. Les évolutions
des sauteurs s'accomplissaient autour d'une pyramide de chaises, sur laquelle
s'était juché un des personnages de la troupe, qui contemplait cette lutte bouf-
fonne avec une gravité imperturbable. Un jeu d'épées et de lances fut surtout vive-
ment applaudi; on eût dit que tous les combattants allaient s'entre-tuer.
Cependant, malgré la musique et les tours grotesques des saltimbanques, les
spectateurs commençaient à donner quelques signes d'impatience. Des bruits fort
inquiétants s'étaient répandus. La soirée s'avançait, el le bateau qui devait ap-
porter le dîner de Canton n'était pas emore arrivé. On échangeait à ce sujet mille
suppositions. Ce bateau avait-il chaviré? Était-il tombé entre les mains des pi-
raies? Le malheureux l'oun-ting-koua, habitué à faire si grandement les hon-
neurs de sa maison, paraissait vraiment au désespoir. On put craindre un moment
que le suicide de Vatel ne trouvât son pendant en Chine. Enfin les alarmes ces-
sèrent. Le diner élail arrivé, et non pas un dîner chinois, comme l'annonçaient
quelques alarmistes, mais un magnifique dîner européen, auquel on fit largement
honneur. Ce ne fut que vers minuit que nous prîmes congé de l'aimable Poun-
ting-koua pour retourner à Canton, les uns en tanhas, les autres en bateaux de
fleurs.
IV.
La vie privée des habitants du Céleste Empire nous a préparés suffi- amment
aux singularités de leur vie publique. Décrire lesaltributionsdes nombreux agents
du pouvoir impérial à Canton, c'est faire connaître en même temps le système
administratif qui régit les principales cités chinoises.
100 CANTON
Le plus haut fonctionnaire île Canton est naturellement le vice-roi. au tribunal
duquel se jugent en dernier ressort la plupart des affaires civiles et criminelles
de la province. Dans les cas où l'on peut interjeter appel devant les tribunaux de
Péking, ceux-ci ne décident ordinairement que sur informations. — Inférieur au
vïce-roi, le soun-fou ou lieutenant gouverneur n'est pas entièrement sous sa
dépendance. Quand il est d'avis opposé au vice-roi sur certaines matières, il faut
recourir à Péking. La pondération des pouvoirs est une des grandes règles du
gouvernement chinois. Le vice-roi et le soun-fou traitent de concert toutes les
atfaires importantes.
La direction des finances est confiée à un trésorier général, celle de la justice
à un lieutenant criminel. Un chancelier littéraire est à la tête de l'instruction
publique. Un fonctionnaire nommé ho pou régit la douane. Si l'on ajoute à ces
fonctionnaires supérieurs un certain nombre de chefs placés sous leur contrôle,
on aura une idée complète du personnel de l'administration civile à Canton.
Quant aux troupes, elles sont sous le commandement d'un général tarlare; mais,
conformément au principe de ia division des pouvoirs, le vice-roi et lu sous-gou-
verneur ont chacun sous leurs ordres un corps de milice.
A côté de ces institutions toutes politiques, Canton ne compte qu'un petit
nombre d'institutions de bienfaisance. On y trouve un hôpital pour les aveugles
et pour les infirmes, un hospice pour les enfants trouvés et un autre pour les lé-
preux. Tout est prévu, en revanche, pour favoriser, du moins parmi les hommes,
le développement de l'instruction. Il faut dire que l'impulsion est donnée par les
particuliers plutôt que par le gouvernement. Ainsi toutes les écoles primaires de
Canton et plusieurs de celles consacrées a l'enseignement supérieur sont de
simples établissements privés. Souvent aussi quelques familles se cotisent pour
donner un instituteur commun à leurs enfants. On compte trente collèges des-
tinés à préparer les jeunes gens aux examens des divers degrés ; mais la plupart
de ces collèges n'ont qu'un ou deux professeurs, presque toujours indépendants du
gouvernement.
Il y a tous les trois ans à Canton de grands examens où l'pn confère le grade
de keu-jin, qui donne droit à concourir aux examens de Péking. Huit on dix mille
étudiants de la province se réunissent au chef-lien pour celte solennité. Ils sont
ordinairement suivis d'un grand nombre de parents et d'amis qui viennent assister
à leur triomphe ou à leur défaite. Les examens ont lieu dans un grand édifice
nommé Hio-kien. Les lettrés sont répartis un à un dans des cellules où ils se trou-
vent complètement isolés. On les soumet à une surveillance des plus rigoureuses,
afin d'empêcher qu'il leur arrive le moindre secours du dehors. Un certain nombre
d'épreuves leur est imposé. Leurs travaux durent plusieurs jours. Enfin le moment
arrive. Ce sont les plus hauts fonctionnaires de la province qui, sous la présidence
d'un commissaire de l'empereur envoyé de la capitale, forment le comité d'examen.
Sur l'immense multitude de candidats présents, soixante ou quatre-vingts seule-
ment sontélus. Les heureux licenciés deviennent immédiatement des personnages.
Ils ne sortent plus qu'en palanquin ou à cheval, et. peuvent faire promplement
leur fortune, sans même prétendre au grade le plus élevé de la hiérarchie érudite,
qui ne s'obtient qu'aux examens de Péking. — Outre ces concours triennaux, il y
en a d'autres à Canton, qui ont lieu tous les dix-huit mois, et où l'on confère aux
jeunes lettrés le titre de siou-tsaé (talent en fleur), qui est inférieur à celui de
keu-jin (écolier promu).
ET LE CUHMCRCIi EUROPÉEN. 10 I
Il n'appartient qu'aux jeunes gens de familles aisées de tenter des épreuves
aussi chanceuses et aussi multipliées. Les gens du peuple se bornent à faire donner
l'instruction élémentaire à leurs enfants. Nous devons reconnaître que, sur ce
point, la civilisation chinoise est au moins égale, sinon supérieure à la nôtre. On
rencontre à Canton très-peu de domestiques et même de coulis qui ne sachent lire
et écrire, sinon plusieurs caractères, au moins les plus indispensables; car il faut
être plus qu'un lettré ordinaire pour connaître seulement la cinquième partie des
lettres chinoises. Les jeunes domestiques ou boys attachés au service des Euro-
péens semblent éprouver un vrai bonheur à tracer les noms chinois ijue leurs
maîtres leur demandent de temps en temps. Pour cela, ils apportent une large
pierre où l'on a pratiqué une échanerure : c'est dans celle cavité qu'ils délaient
leur encre, après en avoir frotté un bàlon sur la surface polie de l'encrier. Quand
ils ont terminé ces préparatifs, ils trempent dans l'encre un grand pinceau qu'ils
promènent verticalement sur le papier. Les caractères qu'ils peignent ainsi sont
toujours d'une régularité et d'une netteté remarquables.
L'étude des langues étrangères, si elle était encouragée à Canton, semblerait
devoir y faire de rapides progrès. Les habitants de cette ville montrent une très-
grande aptitude à apprendre tons les idiomes. La langue chinoise présentant aux
étrangers une extrême difficulté, il s'est formé à Canion une espèce de patois,
dérivé de l'anglais et du chinois, qui suffit aux communications des Cantonais et
des Européens. Les Chinois ont de mauvais maîtres qui leur enseignent les pre-
miers éléments de cet anglais bâtard; puis ils complètent leur instruction en étu-
diant par cœur de petits livres dans lesquels les phrases anglaises les plus usuelles
se trouvent traduites en chinois. C'est une chose réellement surprenante que la
mémoire des Cantonais et la rapidité avec laquelle ils parviennent à se mettre à
même de soutenir une conversation suivie avec un étranger. Il esl vrai que ce
dernier est obligé d'y mettre un peu du sien en étudiant le dialecte anglo-chinois,
qu'une personne arrivant de Londres serait à coup sûr fort embarrassée de com-
prendre. Quiconque a entendu les intonations traînantes et lamentables d'une
conversation chinoise sait quelles modifications bizarres les habitants du Céleste
Empire peuvent introduire dans la prononciation des langues européennes, et par-
ticulièrement de la langue anglaise. Dans le dialecte anglo-chinois, par exemple,
non-seulement les r sont changés en l, les b en p, certaines lettres complètement
supprimées et d'autres ajoutées; mais la construction des phrase est souvent
bouleversée, et des mois qui ne sont ni anglais ni chinois y ont pénétré en assez
grand nombre. Ainsi une locution très-usitée est celle-ci : can-sce, can-sabe ; no
can-see, no can-sabe (quand j'aurai vu, je saurai ; tant que je n'aurai pas vu, je ne
saurai rien). Sabe est employé au lieu de know, et dérive du portugais, de même
que l'expression si fréquemment employée de mas-ki, qu'on peut traduire par :
soit, j'y coîisens (1).
L'instruction, si répandue en Chine parmi les hommes, est au contraire presque
(1) Au nombre de ce qu'on pourrait nommer les idiolismes du dialecte anglo-chinois,
il faut compter aussi celte expression : number one, destinée à exprimer la bonté, la
supériorité d'une personne ou d'une chose. Ainsi, pour due que les Français soni bons,
le Chinois s'écriera : « tlaïa, Falançnï number one (les Français sont lies numéros un); »
charmanie. mais mensongère politesse, car, aux yeux du Chinois, le Chinaman, comme
il s'appelle, restera toujours le number one, et les Français ne peuvent êlre tout au plus
que des number Uvo.
TOME IV. 7
102 CANTON
nulle chez les femmes. Celles des basses classes ne savent ni lire ni écrire. Les
femmes des mandarins étudient quelquefois les principes élémentaires de leur
langue, mais leur occupation la plus ordinaire est de broder, de jouer, de faire de
la musique. Il n'y a guère que les dames de la haute noblesse qui reçoivent une
éducation littéraire un peu soignée. Ce sont aussi les seules qui soient traitées
avec considération et respect par leurs maris.
Ce qui frappe surtout l'étranger à Canton, c'est de voir une ville aussi peuplée
gouvernée si facilement. On a peine à y apercevoir quelque chose qui ressemble
à de la police. Toute la garnison se compose de six ou huit mille misérables sol-
dats. Nulle part, sauf à quelques-unes des portes de la cité, on ne remarque de
sentinelles ou de corps de garde. Les Chinois paraissent avoir au plus haut degré
l'habitude innée de la discipline et de l'ordre. C'est sans doute à la puissante
organisation de la famille qu'il faut attribuer la régularité des mouvements de ce
vaste ensemble. Le Chinois semble aussi fort peu porté de sa nature à ces terribles
éclats de la force brutale, dont les gens du peuple donnent si fréquemment le
triste spectacle en Europe. Il se contente d'épancher sa colère en cris et en in-
jures, mais il en vient très-rarement aux voies de fait. Du reste, nulle paît peut-
être le bas peuple n'abuse plus grossièrement de la parole qu'à Canton, si l'on en
juge par une horrible injure que les coulis s'adressent à chaque minute, et que la
morale publique ne permettrait pas de prononcer dans les rues d'une de nos villes.
Quant aux Chinois qui constituent ce qu'on pourrait appeler la bourgeoisie, ils
sont généralement d'une grande civilité entre eux. Ils se saluent en inclinant pro-
fondement la tète avec un léger mouvement d'oscillation, et en joignant sur la
poitrine leurs mains, qu'ils agitent aussi. Chacun répète avec une incroyable vo-
lubilité le mot tchin-tchin. Presque toujours les deux interlocuteurs ont le sourire
sur les lèvres, et ils se traitent avec tous les dehors de la plus sincère affection.
Celte extrême urbanité n'engendre point la contrainte ni la raideur. A peine un
Chinois est-il entré chez une de ses connaissances, qu'il va se munir d'une des pipes
placées près de l'autel, se verse du thé. dont on a soin de tenir toujours un petit
réservoir rempli, el se met tout à fait à son aise. Ces franches allures sont, ht n
entendu, le partage de la moyenne classe. Les mandarins observent une étiquette
plus sévère, mais qui n'exclut pas cependant une singulière familiarité entre les
maîtres et les serviteurs. Ainsi j'ai vu les plus hauts fonctionnaires de la province
du Kouang-toung rire et plaisanter avec leurs domestiques, qui leur répondaient
sans la moindre apparence de gêne.
Si la police cantonaise a rarement à réprimer des rixes brutales, elle n'est ce-
pendant pas aussi inacti'e qu'on pourrait le croire. 11 est une calamité qui réclame
souvent son intervention : je veux parler des incendies. C'est surtout après la ré-
colte du riz que ce fléau sévit avec une violence extrême. J'eus occasion de voir
avec quelle présence d'esprit et quel ensemble parfait les habitants de Canton
agissent en pareil cas. Le 2i décembre 1 8 i 4- , un incendie terrible éclata à peu
de dislance de la factorerie française. Nous fûmes éveillés au consulat par des
coups de gongs frappés en signe d'alarme. Un fanal qui tournait comme un phare
était placéau haut d'un des échafaudages de surveillance A'Old-China-strrct. Nous
fûmes promptement habillés. En sortant de la factorerie, nous rencontrâmes des
soldais tenant un sabre dans chaque main, escortés d'un nombre considérable de
porte-lanternes el suivis de pompes traînées par des hommes. Tout ce monde pous-
sait des cris assourdissants. Il est bon de se tenir à distance respectueuse des
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 105
soldats, qui font sans cesse le moulinet avec leurs urines ; je vis un Parsi recevoir
à mes côtés un coup de pointe à la joue. Nous arrivâmes, avec beaucoup de peine,
à une trentaine de pas du foyer de l'incendie. Les pompiers chinois grimpaient
avec une dextérité remarquable sur les toils pour combattre les progrès du feu.
A chaque instant arrivaient de nouvelles pompes escortées d'agents de police qui
portaient de longues massues sur l'épaule, en signe d'autorité. C'étaient eux qui
dirigeaient les manœuvres des pompiers. On démolit avec une extrême rapidité
quelques pans de murailles, et an bout Je deux heures on fut maître du feu, qui
avait dévoré plusieurs maisons. Je dois rendre justice à la discipline, au bon
ordre, à l'adresse et au dévouement dont les Cantonais firent preuve en cette
circonstance.
Ces calamités accidentelles ne sont pas les seules occasions offertes à la police
d'exercer sa surveillance. Il est pour elle une cause permanente d'inquiétude :
c'est l'esprit d'opposition sourde qui anime les habitants de Canton. La popula-
tion de cette cité s'est toujours fait remarquer en Chine par une certaine turbu-
lence. La province du Kouang-long est une de celles dont la pacification a coûté
le plus d'efforts aux conquérants tartares. Dans aucune, les sociétés secrètes ne
comptent plus d'adeptes. La société des trois pouvoirs réunis (1) s'y est rendue
très-redoutable au gouvernement. C'est une espèce de franc-maçonnerie qui a ses
épreuves, ses chefs, ses statuts, ses signes de reconnaissance, et dont les ramifica-
tions s'étendent non-seulement dans tout l'empire, mais jusque dans l'archipel
malais. Le but principal que cette société semble avoir toujours poursuivi est un
but politique. Elle travaille au renversement delà dynastie lartare. Les membres
de la société des trois pouvoirs s'engagent à se prêter aide et protection dans toutes
les circonstances critiques de la vie. Ils poussent, dit-on, l'esprit de fraternité et
de camaraderie jusqu'à soustraire quelquefois des criminels au châtiment des lois.
Le gouvernement chinois les a même accusés de se livrer à la piraterie; mais un
semblable reproche pourrait bien n'être qu'une calomnie inspirée par la haine ou
par la crainte. Le vice-roi Ki-ing punit avec la plus grande sévérité les crimes
politiques. En 1845, il fit décapiter en un seul jour plus de vingt conspirateurs,
au nombre desquels se trouvaient plusieurs femmes. Aucune ville de l'empire n'est
plus souvent affligée que Canton par l'effusion du sang; aucune aussi ne renferme
autant de scélérats. Les Cantonais se plaignent de l'extrême rigueur du chef de la
province. A les entendre, il ne laisserait point passer de jour sans faire tomber
quelques tètes sous la hache du bourreau, ce qui est fort exagéré, car les vice-
rois ne peuvent condamner à mort de leur seule autorité, et sans en référer à
Péking, que des individus coupables de haute trahison ou d'un crime qui a com-
promis la sécurité publique. La cause principale de l'impopularité de Ki-ing, c'est
probablement son origine tartare, son admiration pour les idées et la civilisation
de l'Europe, sa modération pour les étrangers, les vues si larges et si avancées de
sa noble intelligence. Les Cantonais semblent en effet regretter beaucoup un de
ses prédécesseurs, le célèbre Lin, Chinois de la vieille roche, qui dut l'affection
de ses concitoyens à ce qu'avait d'étroit son patriotisme, uni d'ailleurs à un remar-
quable désintéressement. On sait quelle haine Lin portait aux Anglais, et quelles
mesures violentes il adopta contre eux. La cause de cette popularité dont Lin
jouit encore aujourd'hui à Canton nous amène à l'une des questions les plus inté-
(1) Du ciel, de la terre el de l'homme.
104 CANTON
ressantes qui s'offre à l'Européen visitant la Chine : nous voulons parler des rela-
tions du Céleste Empire avec les pays étrangers. C'est une nouvelle face de la
société chinoise qu'il nous faut examiner.
Les habitants de Canton se distinguent entre tous ceux du Céleste Empire par
le mépris et la haine qu'ils témoignent aux étrangers. Dans cette population avec
laquelle ils sont en relation depuis des siècles, les Européens trouvent des dispo-
sitions plus hostiles que dans celle des ports chinois où ils ne sont reçus que de-
puis peu. La conclusion qu'on pourrait tirer de ce fait ne nous serait guère favo-
rable, si l'on ne se rappelait que le caractère des Chinois du sud est beaucoup
moins doux, beaucoup moins bienveillant que celui des Chinois du nord.
Le nom de fan-kouaï, que les Cantonais ont donné à l'étranger, est déjà une
injure. Quelques personnes sont, il est vrai, tentées de croire qu'ils n'y attachent
plus aujourd'hui aucun sens blessant. Chaque jour encore, cependant, les faits
viennent confirmer les paroles, et, pour peu qu'un étranger séjournant à Canton
se donne la peine d'observer, il ne tardera pas à acquérir la conviction du cordial
et profond mépris que les habitants de cette ville vouent à quiconque n'a pas
l'honneur d'être citoyen chinois. Ce mépris se montre dans les plus petites choses.
Tel individu qui, en particulier, sera fort poli pour vous, n'aura souvent plus l'air
de vous connaître, s'il vous rencontre dans la rue. Quand vous le prierez de vous
accompagner, de vous servir de guide, il aura grand soin de vous précéder de
quelques pas, de ne vous adresser la parole que le plus rarement possible, de
ne paraître faire aucune attention à vous. Un domestique chinois évitera, toutes
les fois qu'il le pourra, de servir un étranger en présence de ses concitoyens. Si
vous entiez dans une boutique, le marchand cherche à vous soustraire aux regards
de la foule, quoiqu'il y ait moins de honte, dans les idées du peuple, à recevoir
l'argent d'un Européen qu'à avoir des rapports de politesse avec lui. Le fan-kouaï
n'est bon qu'à une seule chose, à payer, et à p.»yer le plus cher possible. Si le
marchand néglige celle précaution, un rassemblement se forme aussitôt devant la
boutique. Tous vos gestes, tous vos mouvements, sont épiés. Il vous semblerait
d'abord que jamais Européen n'a pénétré dans ce quartier, si vous ne voyiez à
chaque instant quelque Anglais traverser la rue. Au moment où vous sortez, la
foule se dissipe en riant, et quelques enfants seulement poussent la curiosité jus-
qu'à vous suivre près des factoreries. Gardez-vous de loucher, même amicalement,
un de ces petits drôles : il poussera aussitôt des cris terribles, car ses parents lui
répètent chaque jour que les étrangers sont de vrais démons, auxquels on le livrera,
s'il n'est pas sage.
Il y a sans doute à Canton quelques hommes éclairés qui rendent justice aux
Européens cl leur témoignent, en public comme en particulier, une sympathie,
une estime sincères. De tels exemples, bien que nombreux, restent malheureuse-
ment sans influence sur la population. La communauté étrangère de Canton se
souviendra longtemps du vieux Hou-Koua et de tous les services qu'il lui a
rendus; Celait lui qui, dans les crises commerciales et politiques, se posait en
médiateur entre le gouvernement chinois et les étrangers. C'était à lui que les
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 10b*
autorités de Canton s'adressaient, pendant la guerre^de l'opium, quand il fallait
des millions pour faire taire les canons anglais, et cet homme respectable est
mort, on le sait, miné par le chagrin que lui causaient les extorsions continuelles
des mandarins. On l'a sans cesse vu prêter le concours le plus loyal à toutes les
démarches, à toutes les entreprises, à toutes les institutions qui avaient pour but
lebonheur de ses concitoyens et la tranquillité des étrangers.
On n'a pas oublié non plus un beau trait d'un négociant chinois, nommé
Tching-koua. Un Anglais, qui avait fait de mauvaises affaires et qui se trouvait
dans la position la plus critique, alla lui exposer sa situation. Tching-koua, à
qui cette personne avait rendu anciennement de grands services, lui proposa,
pour toute réponse, un crédit de 10.000 piastres. L'Anglais accepta avec empres-
sement, et offrit un reçu au négociant, qui le jeta au feu. « Je vous dois ma for-
tune, dit le Chinois, votre parole me suffit. Je suis heureux de pouvoir vous
obliger et vous témoigner ma reconnaissance en cette occasion. Je n'accepterai
pour le moment qu'une seule chose, votre montre, comme souvenir d'un ami. »
Et l'Anglais ayant aussitôt donné sa montre, Tching-koua le pria d'accepter son
cachet d'or, ajoutant qu'il ferait honneur à toutes les traites marquées de ce
sceau.
Il y a au reste à Canton, comme dans tout l'empire, deux minières de traiter
les étrangers, selon le point de vue auquel se placent les Chinois. Le même
homme qui méprise et hait les étrangers en masse sera obligeant et poli pour
chaque étranger en particulier. Entrez chez un Chinois de la classe aisée que \ous
n'aurez jamais vu , il s'empressera de vous saluer avec toutes les démonstrations
de la politesse chinoise, en joignant les mains, en inclinant plusieurs fois la tête,
et en répétant le mot tchin-tchin, qui est la formule de salutation ordinaire. On
ne tardera pas à vous servir sur un guéridon l'inévitable tasse de thé renfermant
encore la feuille en infusion et surmontée d'un petit couvercle concave en métal
dentelé, qu'on maintient avec le doigt en buvant, de manière à ne laisser qu'un
étroit passage à la liqueur et à ne point avaler de feuilles. Puis le maître vous
présentera une pipe à eau, en cuivre blanc, munie d'un large réservoir et pleine
d'un tabac jaunâtre qui ressemble assez à de la mousse desséchée. On v us
apportera, pour l'allumer, une de ces baguettes formées de poudre de bois odo-
rant réduite en pâte, puis durcie, qui brûlent toujours près de l'autel des ancê-
tres et répandent un parfum des plus agréables. Le Chinois prendra plaisir, en
vrai propriétaire, à vous montrer ses appartements et ses jardins. Quant aux
femmes, il faut renoncer à les voir; mais, à part cette concession faite aux mœurs
de l'Orient, on n'oubliera aucune attention, aucune prévenance. Recevrait-on
mieux un citoyen du Céleste Empire dans une maison européenne où il serait
tout à fait inconnu?
Parmi les nations qui se trouvent en contact avec la Chine, toutes ne sont
pas traitées sur le même pied par les habitants de Canton. Il y a dans leur alti-
tude vis-à-vis des étrangers de nuances bien légères, mais qu'il importe de ne
pas laisser échapper. Les Anglais sont à Canton l'objet d'une antipathie très-
prononcée. Les institutions charitables qu'ils ont élevées dans ces dernières
années n'ont pas encore effacé dans l'esprit du peuple les souvenirs de la guerre
de 1841 et 1842. Cependant ces institutions devraient inspirer aux Canlonais
quelque estime pour la nation à laquelle ils en sont redevables. Au premier rang
il faut citer la Société médicale des missions prolestantes anglaises et américaines.
106 CANTON
Cette société a doté d'bôpitaux les divers ports ouverts par le traité de Nankin.
L'hôpital de Canton est connu sous le nom d'Ophtalmie Hospital, parce qu'on y
reçoit un grand nombre d'individus attaqués de maladies des yeux. Cet hospice
est dirigé par un Américain, par le révérend pasteur et docteur Parker, homme
d'un mérite peu ordinaire, et qui joint au caractère le plus aimable de très-
giandes connaissances en médecine et surtout en chirurgie. Les belles cures
du docteur Parker ont inspiré une immense confiance aux Chinois, qui se pres-
sent chaque jour dans la salle de réception, et viennent se faire guérir par lui,
sans dépenser un sapek, de maladies réputées mortelles par tous les médecins
du pays. M. Parker a opéré, avec un plein succès, un très-grand nombre de
cataractes; il a guéri non moins heureusement plusieurs de ces loupes ou
tumeurs si communes et si effrayantes chez les Chinois. Le vice-roi Ki-ing lui-
même eut recours, il y a quelques années, au savant docteur pour une maladie
de peau dont il souffrait depuis longtemps. Promptement guéri grâce aux soins
de M. Parker, il lui exprima sa reconnaissance par une lettre des plus gracieuses.
La création de la Médical missionary society remonte à 1838. Les hôpitaux
sont entretenus d'abord par la bienfaisance et la libéralité des Anglais et des
Américains résidant en Chine, puis aussi par les dons provenant de la Grande-
Bretagne et des États-Unis. Les hommes qui eurent la première idée de celle
belle et charitable institution voulurent faire acte de politique autant que de
philanthropie. Ils savaient que la meilleure manière d'établir la prééminence de
leur pays dans une société peu avancée, c'était de la doter des bienfaits de l'hu-
manité et de la science. Le but de ces fondations n'est pas seulement d'ailleurs
politique et philanthropique, il est aussi religieux. La plupart des agents de la
Médical society sont en même temps médecins et pasteurs. On comprend tout
l'ascendant que leur donne ce double caractère, et combien un malheureux à
qui ils viennent de sauver la vie doit être disposé à écouter leurs exhortations.
Aussi compte-l-on, dans le nord de la Chine comme à Canton, beaucoup de con-
versions opérées par ces médecins missionnaires, qui trouvent souvent dans le
même homme un néophyte ardent pour soutenir leur propagande, un élève
habile et actif pour les seconder dans les hôpitaux. Quoi qu'on puisse dire de ce
concours prèle par la religion et la philanthropie à la politique, il faut recon-
naître qu'on serait moins fondé à s'élever contre les empiétements de l'Angleterre,
si elle n'avait suivi, pour étendre sa puissance, que de pareilles voies.
Il nous reste à parler de la position des Français en Chine. Ce n'est pas toute-
fois la question commerciale que nous entendons soulever encore. Ce que nous
voudrions indiquer, c'est l'avantage purement moral que nous assurent les
dispositions des Chinois pour la France. On semble, en Chine, accorder aux Fran-
çais la préférence sur les autres nations. Peut-être quelque vague notion de nos
longues guerres avec les Anglais milile-t-elle en notre faveur. Peut-être espère-
t-on trouver en nous d'utiles médiateurs dans le cas où de nouvelles difficultés
viendraient à surgir entre la Chine et la Grande-Bretagne. Le souvenir de l'im-
mense influence que nos missionnaires ont jadis exercée à la cour de l'empe-
reur Kang-hi et la continuité de relations pacifiques, quoique peu actives, entre
la France et le Céleste Empire, doivent aussi avoir contribué à inspirer aux Chi-
nois quelque sentiment de bienveillance pour notre pays. A Canton même, dans
celte ville si hostile aux étrangers, quand un voyageur est reconnu pour appartenir
à la nation française, il voit les mauvais traitements de la populace faire place
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 107
à des démonstrations toutes pacifiques (1). Il ne faut pas s'exagérer sans doute
la portée de ces symptômes, ni se figurer que nous échappions à cette loi de
mépris général dans laquelle le Chinois enveloppe tous les étrangers. Seulement
la nation française est placée moins bas dans son estime que les autres nations;
cet avantage, ainsi restreint, peut encore nous satisfaire. Il y a là une garantie
de succès pour nos relations futures avec la Chine. D'un autre côté, il importe
que la France se rende compte des difficultés qui l'attendent et des règles qui
doivent la diriger dans la voie nouvelle ouverte à ses efforts par le traité de 1844..
Quel est l'état de ce marché inconnu qui sollicite l'activité de noire commerce?
NoUa léserve-t il des avantages ou des mécomptes? Ce sont là deux questions
dont la dernière surtout ne veut pas être traitée légèrement.
VI.
L'ouverture de cinq ports chinois, stipulée en 1842 dans le traité de Nankin,
fut considérée par toute l'Europe comme un événement d'une immense portée et
fit naître les plus grandes espérances. Partout on éprouva le besoin de connaître
ce curieux pays, qui se décidait enfin à recevoir les étrangers. La plupart des
gouvernements chargèrent des agents spéciaux d'aller explorer ce nouveau ter-
rain d'opérations commerciales: on vit successivement des missions hollandaise,
prussienne, autrichienne, espagnole et française se diriger vers le Céleste Em-
pire. Bien des opinions furent émises sur les chances plus ou moins favorables
des relations qui allaient s'ouvrir.
Nous avons toujours pensé qu'il ne faillit pas envisager uniquement le pré-
sent dans une malière aussi grave, et que la Chine commerciale devait être étu-
diée lentement, mûrement, dans ses grands entrepôts du nord aussi bien qu'à
Canton. Deux choses sont à examiner surtout, le caractère de la nation avec
laquelle on entre en rapports, puis les ressources variées qu'offre le pays au com-
merce européen Faire connaître les affaires commerciales de la Chine, puis don-
ner sur son mouvement d'exportation et d'importation les indications tirées des
documents les plus récents, ce sera éclairer suffisamment les deux côtés de la
question.
Parmi les nombreuses entraves qui paralysaient les relations d'affaires avec la
Chine, et sur lesquelles nous croyons inutile de revenir, il faut compter au pre-
mier rang ces droits de douane si multiples, si embrouillés, et souvent si
vexatoires, qui pesaient sur le commerce étranger à Canton. Aujourd'hui un nou-
(1) C'est ce qui arriva du moins aux membres de la mission française. Au commen-
cement de notre séjour à Canton, nous étions confondus avec les autres étrangers, et
accueillis par des murmures dans les quartiers où ne pénètrent pas souvent les Euro-
péens. Au bout de quelques mois, quand on fut habitué à nous voir et qu'on sut que nous
étions Français on ne nous jeta plus de cailloux, et, au lieu de nous accueillir par l'in-
jure ordinaire, fan-kouai, on nous appela Fa-lansat ou Flan-srn (Français). Quand nous
entrions quelque part accompagnés d'un Chinois, il s'empressait de faire connaître notre
nation, et aussitôt les physionomies devenaient riantes, on nous examinait, on nous ques-
tionnait sur la France, sur sa marine, sur sa grandeur, et les exclamations de surprise
se multipliaient avec nos réponses.
1 08 CANTON
veau tarif, établi par le trailé de 1842, a supprimé ces droits. Le ho-pou (sur-
intendant des douanes) est chargé de recueillir le produit des droits actuels,
qui sont généralement modérés. 1! a la haute direction du commerce cantonais,
et exerce sa surveillance sur tout ce qui se rattache à la navigation. Nous devons
noter que bon nombre de petits navires étrangers, de bateaux et île lorchas por-
tugaises esquivent aujourd'hui la visite de la douane, en s'arrangeant avec cer-
tains mandarins qui reçoivent, pour prix de leur tolérance, une somme assez légère.
Le fait est bien connu de tous les négociants de Canton.
Il existe une classe d'agents seini-olïiciels qui servent d'intermédiaires à la
douane et aux marchands étrangers : ce sont les linguistes, hommes actifs et
intelligents, employés comme interprètes par le lin-pou. Ce sont eux qui procu-
rent les permis de débarquement, qui prennent note des droits à acquitter pour
les diverses marchandises, qui surveillent le déchargement et qui paient les
menus fiais de toute espèce, dont les capitaines leur tiennent compte ensuite.
Ce sont eux encore qui fournissent les bateaux employés pour le transport des
colis, de Whampou au débarcadère de Canton. Ils oni droit, pour tous ces ser-
vices, à un salaire déterminé, indépendamment du bénéfice qu'ils réalisent sur
les exportations : dans ce dernier cas, leur commission leur est payée par le ven-
deur chinois.
Les hanistes, qui étaient jadis les courtiers de tout le commerce extérieur et
les cautions du paiement des droits de douane aussi bien que des dettes contrac-
tées par les Chinois envers les étrangers; les hanistes ont vu leur monopole aboli
par le traité de Nankin. A l'époque où fut conclu ce traité, ils étaient au nombre
de dix. Leur doyen était le respectable Hou-koua, qui paya, à lui seul, quatre mil-
lions et demi pour la rançon de Canton. Cinq de ces anciens hanistes se livrent
encore aujourd'hui au commerce. Ils ont conservé, grâce à leur haute expérience
et à leur grande fortune, une influence considérable, et sont toujours employés
comme intermédiaires dans beaucoup d'opérations. Cependant les outside mer-
chcuits (marchands qui, n'étant point patentés avant le traité de N;mkin, jouissent
maintenant de l'abolition du privilège) voient, chaque jour s'étendre leurs rela-
tions. On peut dire qu'aujourd'hui les deux tiers des affaires des étrangers se trai-
tent à Canton directement avec eux. Presque toutes les grandes transactions com-
merciales se soldent en échanges de marchandises.
On assure que le gouvernement chinois exerce encore aujourd'hui une action
secrète sur le commerce de Canton par le moyen des anciens hanistes. On ajoute
que, lors du premier paiement de l'indemnité stipulée par le traité de Nankin, les
hanistes, ayant été convoqués par un haut fonctionnaire et informés de la forte
contribution dont leur corps était frappé, firent immédiatement baisser les prix
des marchandises importées par les étrangers et hausser ceux des articles d'expor-
tation chinois, en annonçant aux marchands cantonais qu'il leur était défendu,
sous peine de mort, de dépasser les limites des prix établis. Il en résulta que ce
furent en définitive les commerçants anglais, et non pas les Chinois, qui payèrent
les frais de la guerre et l'indemnité pour l'opium. Un tel expédient serait parfai-
tement conforme à l'esprit chinois. Ce peuple sait en apparence admirablement se
plier à la volonté, aux exigences de l'étranger, mais il a des ressources infinies
pour faire tourner à son avantage ce qui semble devoir énormément profiler à ses
adversaires. La diplomatie pratique est portée en Chine à un point que les Euro-
péens sont encore loin d'avoir pu atteindre.
ET LE COMMERCE EUROPEEN. 100
On est étonné de trouver chez presque tous les négociants cantonais une ten-
dance très-marquée aux associations et des idées parfaitement justes, probable-
ment fort anciennes dans leur pays, sur certains principes d'économie politique
qui n'ont été admis en Europe qu'à une époque comparativement récente. Un
grand nombre de marchands de curiosités, établis dans les passages voisins des
factoreries, ont formé une sorte d'assurance mutuelle contre l'incendie. Presque
tous les commis, employés, ouvriers, et même les coulis ou hommes de peine, ont
une part proportionnelle, toujours très-petite, dans les gains de leur patron. On
comprend quel puissant mobile doit être l'appât du plus léger profil dans un
pays à la fois très-pauvre el très-peuplé; car le paupérisme règne en Chine plus
encore qu'en Europe, et on applique à ce fléau tous les palliatifs usités parmi
nous. Ainsi on compte dans le Céleste Empire un grand nombre de monts-de-piété
qui paient au gouvernement une forte patente. Ces monts-de piété font des avances
considérables, mais ils perçoivent 3 pour 100 d'intérêt par mois, en raison des
risques auxquels ils sont exposés. Un autre fait qui rappelle notre civilisation,
c'est l'usage connu à Canton des promesses de paiement écrites ou billets à ordre.
On voit circuler un certain nombre de ces lettres de change parmi les négociants
chinois.
La plupart des petits marchands de Canton sont excessivement rusés et trom-
peurs, surtout quand ils ont affaire à des étrangers. Leur premier prix est géné-
ralement le double on le triple de celui auquel ils finissent par céder leurs arti-
cles. Ce n'est jamais sans de profonds soupirs qu'ils se rendent aux arguments
très-justes de leurs pratiques (1). A Macao, il est de notoriété publique que les
Chinois ont trois prix bien distincts : l'un pour leurs compatriotes, qui est très-
modéré; le second, pour les Macaïstes, qui l'est un peu moins, et un autre enUn
pour les étrangers, qui est très-élevé. C'est une règle admise et à laquelle tout le
monde est obligé de se soumettre.
Tels sont les hommes auxquels nos commerçants vont avoir affaire. Voyons
maintenant quelle direction il conviendrait de donner à leurs efforts. Nous ne par-
lerons pas d'une première difficulté très-grave, et pour le moment insurmontable :
celle qui naît de la concurrence, nécessairement victorieuse, du commerce anglais
et américain. L'ouverture des nouveaux ports chinois a imprimé à ce commerce
une activité prodigieuse. L'importation anglaise a même, depuis 1842, constam-
ment dépassé les limites de la consommation chinoise. Une telle exagération du
mouvement commercial, jointe à la redoutable concurrence que les États-Unis
viennent faire sur ces côtes lointaines aux manufactures de la Grande-Bretagne,
a déjà provoqué, et amènera encore des crises fréquentes. Ces marchés, qui, pour
une grande partie de l'Europe, ne datent en quelque sorte que d'hier, offrent déjà
tous les inconvénients des vieux marchés de nos contrées. Ne nous laissons pas
(1) Tous les membres de la légation française en Chine ont connu, dans la rue Ta-
loung-kaï, un vieux marchand surnommé Tohétrou, à cause de l'habitude qu'il avait
prise de prononcer à chaque instant ces deux mots anglo-cantonais, qui signifient Iiatk-
true (je dis la vérité). F.n présence de l'acheteur européen, cet homme n'était plus un
marchand, c'était un comédien consommé, qui jouait son rôle avec un art vraiment admi-
rable, soit qu'il touchât avec amour ses boîtes de laque, ses statuettes en bronze, ses déli-
cieux petits vases en jade, soit qu'il se rendît enfin à des offres toujours très-généreuses
avec l'air désolé d'un père à qui l'on arracherait son enfant, ou qu'il su fàchAt très-sérieu-
sement pour vous avoir fait payer un objet quatre fois au delà de sa valeur réelle.
110 CANTON
décourager cependant par ces premiers obstacles. Le tableau des importa-
tions et des exportations de Chine pendant l'année 1844 nous indiquera dans
quelles limites noire commerce pourrait, sans témérité, développer ses opéra-
tions.
Canton a reçu, pendant cette année, sous pavillons britannique, américain, fran-
çais, hollandais, belge, espagnol, portugais, danois, suédois et allemand, une
valeur de 96,889.000 fr. (l'opium non compris). — A Ning-po (sans l'opium), les
importations se sont élevées à 2,535,000 fr. — A Changhaï, on ne connaît avec
précision que le chiffre de l'importation anglaise (sans l'opium), qui a été de
12,533,000 fr. — A Amoy, pour le premier semestre, on n'a aussi que le chiffre
de l'importation anglaise, qui s'est élevé à 1,734.000; pour le second semestre,
on a le chiffre de l'importation totale, qui se monte à 4,709,000 (toujours sans
compter l'opium).
L'importation de l'opium en Chine ne figure dans aucun état officiel; mais on
l'évaluait généralement à 50,000 caisses pour 1844. Le malwa se vendait 810
piastres la caisse; le patna, 720 piastres; le benarès, 690, de sorte qu'en prenant
le prix moyen de 740 piastres (4,018 fr. Li0 c) par caisse, on arrive à un total de
200,910,000 fr. — Nous trouvons donc, en additionnant les produits connus de
l'importation générale et ceux de l'importation de l'opium en Chine pendant
l'année 1844, la somme de 519,510,000 francs. Il nous manque des données cer-
taines sur les importations qui se sont f:i i les à Changhaï et à Amoy, sous pavillon
autre qu'anglais, ainsi que sur celles de Fou-tchaou-fou, qui ont été très-minimes.
Ces trois importations ne sauraient dépasser deux millions. Ainsi le commerce
total d'importation en Chine, pendant l'année 1844, a été d'environ 320 millions,
dont 120 d'importation légale, et 200 de contrebande.
Les exportations de Canton ont été, pendant cette même année, de
138,541,000 fr. ; — celles de Ning-po, de 579,000 fr.; — les exportations an-
glaises de Changhaï, de 12,188,000 IV. ; — les exportations anglaises d'Amoy.
pendant le premier semestre, de 51,000 fr. ; — les exportations totales d'A-
moy, pendant le second semestre, de 984.000 fr., ce qui donne une somme de
152,343,000 fr. pour le total des exporlalions de 1844, sauf celles de Changhaï
pendant l'année, el celles d'Amoy pendant le premier semestre, sous pavillon autre
qu'anglais. On peut les évaluer à un million. Le total général est donc d'environ
153,000,000 de fi\,qui, retranchés du chiffre des importations, donnent pour
celles-ci un excédant de 167 millions, soldé par les Chinois en argent saï-ci (1).
(1) On appelle ainsi des lingots de différentes formes et de poids variable. Le plus sou-
vent ces lingots affectent la forme d'un parallélogramme rectangle sur une de leurs faces,
qui est unie et poli»', tandis que l'autre reste arrondie et raboteuse. C'est en argent
saï-ci que se l'ont les receltes et les paiements du gouvernement ; mais la monnaie la
plus usitée en Chine est celle de cuivre appelée vulgairement cach, sapek, el en chinois-
mandarin tchen. Ces petites pièces portent le nom de l'empereur régnant, el sont percées
par le milieu d'un trou carré, dans lequel ou passe une ficelle. Ou lie ainsi les cach par
piles de cent qui se font suite cl forment souvent île longues chaînes de mille et douze
cents pièces, que les couis ont l'habitude de porter sur lesépaub s ou autour du cou. Les
tables des changeurs dans les rues sont couvertes de ces piles. Tous les petits marchés
entre Chinois de l'intérieur se font en cach. On conçoit combien ce mode de paiement
doit être long el gênant. Aussi les Chinois ont-ils adopté dans leur commerce avec les
étrangers l'usage des piastres espagnoles.
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. 111
En additionuant les importations ei les exportations de la Chine en 1844, on
trouve, pour total du commerce général, ^75 millions.
Dans ce chiffre, l'Angleterre figure pour environ 380 millions. Le nombre des
navires anglais qui ont visité les cinq ports, pendant celle année, a été de 510,
dont 228 chargés pour Canlon. Le commerce de f Amérique a été de 49,380,000 fr.
D'après les documents que nous avons pu recueillir, son importation aurait été de
13,280,000 fr., dont 6.112,500 en piastres, car les produits de son sol et de ses
manufactures que consomme la Chine sont loin d'équivaloir à ceux que l'Amé-
rique lire de ce pays. L'exportation américaine s'est élevée à 36,500,000 fr. La
différence de 25 millions entre les importations et les exportations a été payée
par les États-Unis à la Grande-Bretagne en colons en laine; les Anglais ont, à
leur tour, tenu compte aux Chinois de cette somme dans leurs importations. C'est
par ces larges combinaisons que deux grands pays arrivent aux immenses résul-
tats commerciaux que la France devrait se proposer comme exemple, et qu'elle se
contente d'admirer.
La France n'a envoyé, en 1844, à Canlon, que deux navires jaugeant 751 ton-
neaux, dont l'importation a été de 186.000 fr., et l'exportation de 204,000. —
La Hollande a importé, cette même année, pour 1,274,000 fr., et a exporié pour
3,495,000 fr. — Le mouvement commercial allemand et espagnol a été très-
minime.
En 1845, cette situation n'a présenté que deux modifications notables : les im-
portations ont diminué à Canton, pendant que le nombre des exportations a
augmenté. Le commerce de Changhaï a doublé pendant la même année.
Cherchons maintenant à nous rendre compte de l'avenir réservé à certaines
branches du commerce d'importation ou d'exportation en Chine. Il en est qui
sont en voie de progrès, d'autres qui doivent demeurer stalionnuires, d'autres
enfin qui n'offrent que peu de chances favorables. C'est l'opium qui, parmi les
articles d'importation, se présente au premier rang. Ce commerce, frappé de tant
d'édits menaçants et cause, en dernier lieu, d'une guerre mémorable, est aujour-
d'hui plus florissant que jamais. La loi qui défend l'introduction de l'opium n'est
pas abolie, mais elle est traitée comme lettre morte. Les mandarins eux-mêmes
prêtent la main à la fraude. Celui de Chusan, par exemple, expédie l'opium à son
collègue de Ning-po, moyennant une remise de 10 piastres par caisse que lui font
les contrebandiers. On n'attend, dit-on, que la mort de l'empereur pour légaliser
un commerce contre lequel ce prince s'est prononcé d'une façon trop formelle
pour pouvoir revenir sur son veto sans compromettre gravement, aux yeux du
peuple chinois, son autorité, déjà bien affaiblie. L'usage de l'opium n'est plus
aujourd'hui, en Chine, une affaire de luxe : c'est une nécessité. Les plus pauvres
cherchent à se procurer quelques résidus de ce narcotique adoré. Depuis le man-
darin à bouton rouge jusqu'au couli demi-nu, toute la Chine fume aujourd'hui
l'opium. Le commerce actuel de cette substance peut être évalué chaque année à
150 ou 200 millions de francs : c'est presque le double du commerce d'exporta-
tion légale. La vente de l'opium ne pouvant avoir lieu dans les ports ouverts, la
contrebande a fixé ses stations dans les environs de ces ports (1). Il y a, à chaque
(1) Voici les noms dos principales de ces stations : Kup-shg-moun, près Canton, écoule
800 caisses par mois; Hou-song. près de Changhaï, 1,000; Goiou, près d'Amoy, 180;
ISamo, 200 ; Chu-an, 250. Hong-Kong et Macao sont aussi des stations très-importantes.
112
CANTON
station, quelques navires-magasins qui y demeurent à poste fixe, et que les clip-
pcrs anglais d'Hong-kong et de l'Inde viennent approvisionner de temps en temps.
C'est à ces navires que les bateaux de contrebandiers chinois achètent l'opium,
sans être inquiétés par la douane.
Après l'opium, les cotons en laine et manufacturés sont l'article d'importation
le plus considérable. Dès le siècle dernier, la compagnie des Indes anglaises expé-
diait d'assez fortes cargaisons de cotons en laine sur le marché de Chine, et s'oc-
cupait activement de l'extension de ce commerce, qui, en 1 821 , s'éleva à la somme
de 16 millions etdemi. En 1844, le port de Canton a reçu 47,627,000 kilogrammes
de cet article, représentant une valeur de 38,540,000 fr. Le coton de l'Inde figu-
rait dans ce chiffre pour 46,440,000 kilogrammes, et celui des États-Unis pour
1,187,000 kilogrammes seulement; mais ce dernier lainage, qui a été longtemps,
de la part des Chinois, l'objet d'une injuste prévention, paraît devoir entrer dé-
sormais très-largement dans la consommation du Céleste Empire. Il a été importé
en 1845 une quantité de coton américain double de celle de 1844. Dans le coton
d'Amérique, les Chinois ne regardent plus la longueur de la soie comme un défaut,
mais comme une précieuse qualité. L'Amérique peut donc espérer de voir le pla-
cement de ses colons s'effectuer dans des conditions de plus en plus favorables,
et ce sera un grand avantage pour ce pays, qui manque, on le sait, d'articles d'im-
portation pour la Chine.
Les cotons manufacturés ne sont pas moins bien accueillis que les cotons en
laine. L'exportation des cotons filés, presque exclusivement fournis par l'Angle-
terre, est considérable. La consommation des tissus de coton écrus et blancs se
développe sur une grande échelle. Chaque jour, le bon marché de ce produit,
dont le prix baisse à mesure que les arrivages se multiplient , le fait pénétrer
davantage dans le pays et lui attire de nouveaux consommateurs, heureux et éton-
nés de pouvoir se procurer à si peu de frais un objet de première nécessité, car
ces tissus constituent l'habillement de toute la basse classe de l'empire. Ici encore
l'Angleterre rencontre la concurrence des États-Unis, qui, chaque année, devient
plus redoutable. L'importation totale de cet article s'est élevée en 1844, dans les
cinq ports ouverts, à 2,200,759 pièces valant 38,907,000 fr. Les tissus croisés
et les calicots grossiers sont presque exclusivement fournis par l'Amérique, et
l'Angleterre garde le monopole des tissus fins.
Le développement que semble appelée à prendre en Chine l'importation des
cotons manufacturés s'explique par l'état fort arriéré de l'industrie colonnière
dans ce pays. Le coton s'y file au rouet et s'y lisse sur des métiers à bras dans les
campagnes. La plupart des chaumières, dans la province du Kiang-nan, possèdent
un ou deux de ces métiers, sur lesquels, aux heures de loisir que leur laisse la
culture des champs, d'aclives ouvrières travaillent le produit des plantations de
cotonniers' situées près des habitations. Les ouvriers qui se vouent exclusivement
au lissage du coton gagnent 2 nièces ou 1 fr. 50 cent, par jour. Ce salaire, supé-
rieur à celui de la plupart des tisserands de nos campagnes, prouve que la main-
d'œuvre n'est pas à aussi bon marché en Chine qu'on se le figure généralement
chez nous. Malgré l'essor qu'a pris l'importation étrangère, on est fondé à croire
cependant que l'industrie colonnière indigène est plutôt en progrès qu'en déca-
dence, d'après la consommation toujours croissante que la Chine fait de cotons
en laine étrangers.
L'importation des tissus de laine esl loin d'égaler celle des articles de coton.
ET LE COMMERCE EUROPEEN. 115
Elle s'est élevée en 1844, à Canton, à 17,245,800 francs, d'après les élats du
consul d'Angleterre. La laine n'est guère, en effet, que le partage des classes
aisées, tandis que les tissus de coton sont employés par l'immense majorité de la
nation. L'importation des articles de laine paraît slationnaire , tandis que celle
des colons semble tendre à s'augmenter rapidement.
Quoique la Chine possède de grandes richesses minérales , l'importation des
métaux y est considérable. Canton a reçu, dans l'année 1844, en fer, acier, étain,
plomb et zinc, une valeur totale de 2,022,000 francs. L'importation du fera lieu
presque exclusivement sous pavillon anglais ; celle du plomb, au contraire, appar-
tient aujourd'hui aux Américnins, qui livrent ce métal au bas prix de 40 centimes
le kilo. L'élaiu vient des détroits et notamment de Bancs. Le Japon fournit à la
Chine une grande quantité de cuivre.
L'importation des articles d'horlogerie, qui était jadis très-forte, a sensiblement
diminué depuis que les Chinois fabriquent eux-mêmes des montres avec des
ressorts européens. Elle n'a été en 1844, à Canton , que de 216,000 francs. Ce
commerce est entre les mains de deux maisons suisses, qui ont des comptoirs im-
portants à Londres.
>"ous arrivons aux menus articles d'importation. Il en est quelques-uns qui
méritent d'être nommés comme exclusivement appropriés aux goûts bizarres des
Chinois. Citons d'abord le bétel, qui a figuré dans les importations de Canton,
en 1844, pour 610,900 francs, puis les nids d'hirondelles, dont la vente s'est
élevée à 125,000 francs. Ces nids sont principalement tirés de l'île de Java; on
ne les trouve guère que dans des anfractuosités de rochers qui s'élèvent à pic
au-dessus de la mer, ce qui rend le métier de dénicheur extrêmement dangereux.
Avant de paraître , sous forme de potages très-délicats , sur la table des riches
mandarins, les nids d'hirondelles subissent de nombreuses préparations. On en
extrait toutes les impuretés, de manière à ce qu'ils ne présentent plus qu'une
masse blanchâtre et glutineuse, assez semblable à de la colle desséchée. Les nids
les plus estimés sont ceux qui n'ont renfermé que de jeunes hirondelles couvertes
d'un léger duvet; pour peu que le nid ait contenu de celles qui ont déjà des
plumes, il est classé dans les qualités inférieures. Quand il n'a renfermé que des
œufs, il est réputé de qualité intermédiaire. Les nids de premier choix valent
jusqu'à 110 et 120 fr. le kilo, tandis que les sortes inférieures sont cotées à moins
de 10 fr. Il y en a près de quinze variétés.
Les estomacs de poissons, les nageoires de requins et les holothuries, qui pas-
sent en Chine, comme les nids d'hirondelles, pour des aphrodisiaques puissants,
occupent également une place assez considérable dans les importations du Céleste
Empire. L'holothurie, connue aussi sous le nom de tripang et de biche-de-mer,
est un gros limaçon, que les naturels des îles de la Malaisie recueillent sur les
bords de la mer. Canton en a reçu, en 1844, pour une valeur de 306,000 francs
(117,600 kilos). On distingue treize qualités d'holothuries, dont la première, ap-
pelée meny-ta, vaut environ 7 francs le kilo, et la dernière, nommée yak-sam,
de 20 à 50 centimes.
Parmi les importations de Canton, en 1844, dont le chiffre doit être noté, nous
citerons encore le poivre tiré de l'Inde et de l'archipel malais, sons pavillons bri-
tannique, américain et hollandais (450,000 francs); les dents d'éléphants impor-
tées par navires anglais (251,000 francs); le putchuk, racine de l'Inde employée
à faire des cierges odorants (241,000 francs) ; le bois de sandal des Philippines et
114 CANTON
des Indes anglaises et néerlandaises (62-4,900 francs); le riz enfin, ce pain des
Chinois, lire en quantité considérable des Philippines et des Indes néerlandaises
(1,115,600 francs).
C'est le thé qui figure en première ligne dans les exportations de la Chine et
dans celles de Canton en particulier. Canton a exporté, en 1844, 52,900,000 kilos
de thé. dont 24,122.000 sous pavillon britannique, et 6,997.000 sous pavillon
américain. La valeur totale de cette exportation a été de 104,841,000 francs. Les
ports situés au nord de Canton paraissent devoir faire prochainement à ce dernier
une rude concurrence pour la fourniture du thé. A Changhaï, on pourra se pro-
curer cet article à bien plus bas prix qu'à Canton. Le port de Changhaï est situé
de manière a être facilement approvisionné par les provinces du Nganouai et du
Kiangsou, dans lesquelles la culture du thé a pris un développement immense. Un
autre port, celui de Fou-tchaou-fou. qui n'est qu'à 1,400 kilomètres des fameuses
collines Boni, où se cultive le meilleur thé de l'empire, paraît aussi appelé à con-
courir pour une large part à cette exportation.
L'exportation de la soie grége s'est élevée à Canton à 11,929,000 fr.. celle des
tissus de soie à 8,199.900 fr., et celle de la soie en fils et en rubans à 592,654 fr.
Pour la soie grége ainsi que pour le thé, Changhaï semble appelé à prendre la
place de Canton, comme grand centre d'exportation. On y trouve à des prix beau-
coup plus modérés qu'a Canton les belles qualités de soie grége dite de Nankin.
En revanche, Canton pouiMylevenir un marché important pour les produits de
l'industrie sucrière en CjJBfe. Cette ville a exporté en 1844, uniquement sous
pavillon anglais, 5.8lJgJp)0 kilog. de sucre brut, valant 2,0b'2,700 fr. , et
1,951.000 kilog. de s^re candi, valant 1,414,700 fr. La canne à sucre est
l'objet d'une culture immense en Chine, surtout dans le Fo-kien, dans l'île de
Formose et dans certaines parties de la province de Canton. Les procédés indus-
triels employés pour la fabrication du sucre y sont encore dans l'enfance, et néan-
moins la Chine est aujourd'hui en mesure d'entrer en concurrence avec les îles
de l'archipel malais, telles que Java et Luçon, pour livrer à l'Europe ce produit
si indispensable, qui appelle, on ne peut se le dissimuler, une modification dans
notre tarif douanier.
Le thé, le sucre, la soie grége, voilà donc trois branches principales d'expor-
tation pour la Chine. Parmi les articles que ce pays peut encore nous fournir, nous
citerons la porcelaine, dont l'inimitable légèreté est bien connue, et qu'on obtiendra
dans le nord de la Chine à bien meilleur marché qu'à Canton; les laques, pour
lesquelles Canton conserve au contraire une notable prééminence; les papiers,
qui, par leur variété et leur bas prix, constituent une des plus belles industries
chinoises; divers produits naturels, tels que la casse, l'alun, l'huile d'anis, la
rhubarbe, le mercure, la racine de squine, enfin des objets de luxe, tels que les
parasols et les éventails. Tous ces articles ont figuré dans les exportations de 1844
pour des sommes considérables.
Par ce tableau rapide des importations et des exportations de la Chine pendant
une seule année, on peut juger de la place qu'occuperont un jour les ports de ce
grand pays parmi les marchés du monde. Comment se défendre d'admirer les
états européens dont l'activité s'est montrée si puissante et si féconde sur ce point
du globe, autrefois fermé à la vie commerciale? Comment aussi échapper à un
sentiment de tristesse, quand on songe qu'au milieu des chiffres énormes que nous
venons de remuer, la France n'a su trouver qu'une place de 2 à 500,000 fr. pour
ET LE COMMERCE EUROPÉEN. i i •>
ses importations comme pour ses exportations? En présence de ce pénible con-
traste, on veut d'abord connaître les causes de notre irtfériorilé, et on se demande
ensuite si ces eauses peuvent être combattues.
Notre commerce, il faut bien le dire, n'est point [>l;icé en Chine dans les con-
ditions avantageuses qui s'offrent à 13 Grande-Bretagne et à l'Amérique. Pour la
première de ces puissances, l'opium, les colons, le thé, la soie grége. pour la se-
conde, ces trois derniers arlicles et les tissus de soie, sont des objets de transac-
tions constantes, naturelles et faciles. L'Angleterre possède à peu de distance de
la Chine ses grands comptoirs de l'Inde. Sa marine marchande emploie de nom-
breux bâtiments frétés à bas prix; sa fabrication est arrivée, grâce à l'abondance
de la houille et du fer sur les lieux de production, à un degré d'économie que
nous ne pourrons atteindre qu'après bien des années. L'Amérique, de son côté,
trouve dans le bon marché de la matière première un avantage inappréciable p ur
ses importations de tissus de colon communs.
Que se passe-t-il au contraire chez nous? Le prix de revient des cotons filés et
lissés y est p'us élevé qu'en Angleterre; nous ne consommons que peu de thé;
nos colonies ne fournissent point d'opium, point de colons en laine; en revanche,
nous produisons nous-mêmes de la soie, dont la Chine n'a aucun besoin. Ajoutez
à ces premiers obstacles une marine marchande en décadence le manque de co-
lonies placées dans la sphère d'activité commerciale de !a Chine et de l'Indo-
Chine, la position désavantageuse de notre commerce forcé d'agir, sans point
d'appui, sans base d'opérations, à cinq mille lieues des poris d'expédition. La
nature et les circonstances semblent, on le voit, liguées contre nous sur les mar-
chés de l'extrême Orient, et, sous peine de fâcheux mécomptes, nous ne devons
nous dissimuler aucun de ces désavantages. Plus ces obstacles sont grands, plus
il importe de bien examiner le terrain sur lequel on va marcher; ce n'est qu'à ce
prix qu'on peut reconnaître si on a tout fait pour tirer d'une si mauvaise situation
le meilleur parli possible.
Foire ambition doit-elle doue se borner à envoyer chaque année deux ou trois
navires en Chine, comme nous le faisons depuis bientôt deux siècles; Faut-il re-
noncera l'espoir d'augmenter nos relations commerciales avec ce pays, qui nous
ouvre ses ports, et où nous voyons s'accomplir tant de grandes opérations? Je ne
le pense pas, et je suis convaincu qu'il y a pour la France sur ces côtes lointaines
quelque chose de plus à faire que ce qu'elle a tenté jusqu'à présent.
Examinons quels seraient ceux de nos arlicles qui pourraient le plus convenir
à la Chine. Nous commencerons par les tissus de coton, cette base des importa-
tions de produits manufacturés anglais; certaines de nos étoffes imprimées, exac-
tement appropriées au goût du pays, pourraient s'y placer, sinon très-avantageu-
sement, du moins de manière à encourager le commerce français, surtout s'il
trouvait en Chine des objets d'échange convenables. Il ne faudrait procéder que
par petits envois, principalement au début, car les tissus de coton imprimés sont
dans ce pays l'objet d'une consommation limitée. Des mouchoirs de couleur en
dimension voulue, certains velours de coton, quelques rouges andrinoples à des-
sins, des étoffes laine et colon à grandes fleurs, quelques mouchoirs blancs de
Sainl-Quentin. voilà, selon moi. ce que notre industrie cotonnière aurait à envoyer
de plus convenable en Chine. Quant aux celons fi tes et aux calicots écrus et
blancs, qui forment le tiers du commerce anglais, le moment n'est pas encore venu
pour nous de les y importer. Nous pouvons lutter avec la Grande-Bretagne pour
116 CANTON
les arlicles où le goût, la beauté du dessin, ont une large part; mais, lorsque la
question se réduit à un prix de fabrique plus ou moins élevé, nous devons, quant
à présent, éviter la concurrence.
Nos draps légers pourront donner lieu, il faut l'espérer, à des affaires avanta-
geuses, si les fabricants français savent se conformer aux exigences des consomma-
teurs chinois. Nos fabriques du midi paraissent êire celles dont les produits, en
raison de leur bon marché, ont le plus de chances de trouver un écoulement facile
et de pouvoir lutter avec les spanish stripes des Anglais. Les modèles rapporlésde
Chine, que nos manufacturiers peuvent examiner, leur indiquent exactement les
conditions qu'ils sont tenus de remplir, s'ils ne veulent plus voir leurs produits
vendus d'une façon désastreuse, comme l'ont été plusieurs cargaisons de draps
français expédiées en Chine dan» ces derniers temps. Notre industrie lainière est
certainement appelée à trouver aussi une place sur ce marché lointain, bien au-
dessous toutefois de l'industrie britannique. Aux articles principaux d'importa-
tion que nous avons nommés, il sera bon de joindre quelques produits de l'industrie
parisienne, des glaces de petite dimension et à très-bas prix, des pendules, des
bronzes, des gravures, des cristaux, des produits chimiques; mais les prix, néces-
sairement incertains, de ces divers objets commandent de n'en faire d'abord que
des envois très-limités,
La question capitale pour nous est moins dans les importations que dans les
exportations. Le faible bénéûce que nous parviendrions très-péniblement à réaliser
sur les premières ne serait point un attrait suffisant pour notre commerce, si quel-
que chargement avantageux ne devait pas être le prix de ces lointaines et hasar-
deuses expéditions. Parmi les arlicles d'exportation de la Chine, il en est un qui
mérite de fixer notre attention : c'est la soie grége. Nous ne pouvons pas songer à
opérer nos retours avec des chinoiseries : il nous faut une base solide, un objet de
grande consommation. Y aura-t-il possibilité pour la France d'employer les soies
deChanghaï et de Canton, comme on le fait en Angleterre? Pourrons-nous rem-
placer par des soies chinoises celles que nous achetons au Piémont et à la Lom-
bardie? La gît l'avenir de notre commerce avec la Chine. Si nos fabricants parvien-
nent à découvrir un procédé pour manufacturer convenablement celte soie, en la
mélangeant à celle de noire pays, en la soumellant à des manipulations nouvelles,
ou en la destinant à des tissus spéciaux, nos affaires avec l'extrême Orient sont
assurées ; car les opérations d'achats et de ventes sont étroitement unies sur ces
marchés, et, avec des arlicles de retour avantageux, les bas prix même des im-
portations n'ont rien d'effrayant. Le bénéfice sur la soie peut compenser, et bien
au delà, la perte sur la vente des tissus de coton ou de laine. C'est ainsi que les
Anglais trouvent souvent dans leurs achats de thés un ample dédommagement de
la venie à prix inférieur de leurs longcloths. Les opérations sont complexes en
Chine : toute affaire y a deux faces, car elle n'est qu'un échange, et il suffit sou-
vent qu'une seule de ces faces soit brillante. En ce moment, l'attention des fa-
bricants du midi est appelée sur la question des soies de Chine, et l'on peut espérer
que le problème ne lardera pas ù recevoir une solution satisfaisante.
Outre la soie, si elle est jugée convenable, nous aurions à acheter pour environ
800,000 francs de thé destiné à la consommation française, et peut-être, si nos
relations avec la Chine prenaient de l'extension, serions-nous à même d'appro-
visionner de cet article quelques petits étals voisins. Restent la rhubarbe, les
laques, le vermillon, les porcelaines, les nankins, qui pourront compléter nos
OU LE COMMSnCE EUROPÉEN. 11?
chargements. A ces articles viendront se joindre a\issi, selon toute apparence,
quelques substances tinctoriales chinoises, dont les échantillons sont en ce mo-
ment soumis à une commission composée de plusieurs notabilités de la science
et du commerce.
Si, comme tout le fait supposer, une société se forme en France pour l'exploi-
tation des marchés de l'extrême Orient, des comptoirs devront être établis à
Canton, et sans doute à Manille, a Dalavia, à Singapore, afin de relier ces points
importants et de donner de l'ensemble à nos affairés. Notre commerce a déjà des
relations toutes formées à Balavia, qui, malgré ses droits de douane élevés, est
un excellent marché pour nos indiennes et pour plusieurs de nos articles de Paris.
Les Philippines consommaient jadis des quantités considérables de mouchoirs et
de cambayas de notre fabrication. Notre commerce, privé de bons renseignements,
a négligé ces précieux débouchés, qui sont presque entièrement perdus pour lui.
Des agents intelligents et dévoués, placés à Manille et à Batavia, lui rendraient
sans aucun doute, dans le premier de ces ports, l'importance qu'il n'aurait jamais
dû perdre, et développeraient, dans l'autre, des relations très-bien entamées.
Les divers navires expédiés de France suivraient naturellement, pour atteindre
la Chine, des itinéraires différents. L'un, par exemple, irait solder une partie de
ses marchandises à Bourbon contre du numéraire qu'il placerait à un bon taux
à Calcutta, où il pourrait charger du coton en laine et d'autres denrées pour
Canton. Un second navire prendrait à Singapore de l'étain, qui se place bien en
Chine; il passerait à Manille, où il laisserait des cambayas, et il y commanderait
en même temps à l'agent français un chargement de retour composé de café,
d'indigo, de bois de sapan, etc. Un autre bâtiment relâcherait à Java, y déposerait
une partie de ses marchandises, se dirigerait vers Canton, et reviendrait prendre
à Java un chargement commandé à l'avance. Cinq ou six navires frétés par la com-
pagnie suffiraient sans doute à ses relations dans les premiers temps, mais le
nombre de ces navires pourrait, nous le croyons, s'élever à huit ou neuf au bout
de quelques années, et ce serait un résultat très-satisfaisant.
Telle nous paraît être la marche à suivre dans l'état actuel de nos relations;
avec la Chine. L'avenir qui s'offre à nous dans cet empire, bien qu'il ne réponde
peut-être pas à tous nos rêves, est loin cependant de mériter nos dédains. Nos
rapports avec l'extrême Orient, restreints même à ces limites, offrent encore assez
d'avantages pour stimuler cette mollesse et cette timidité qu'on a été en droit
quelquefois de reprocher à nos négociants. Il faut espérer qu'en présence du
monde nouveau ouvert à l'Europe, le commerce français unira ses efforts et se
fera représenter dignement sur ces rives lointaines, où nous porterons enfin l'unité
d'action et de volonté, la persévérance et le zèle qui seuls peuvent faire prospérer
nos entreprises.
Auguste Haussmann,
Membre de la mission de Fiance en Chine.
tome tv.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
51 octobre 1846.
Il est possible maintenant d'embrasser dans son ensemble la question espa-
gnole. Sur cette grande affaire, notre langage a été, dès l'origine, net et positif,
parce que notre conviction était profonde. Chemin faisant, nous avons pu justi-
fier notre opinion par des renseignements qui ont été fort remarqués, et qu'ont
reproduits plusieurs des organes les plus importanis de la presse non-seulement
en France, mais en Angleterre et en Allemagne. Aujourd'hui un dénoûmenl heu-
reux a mis un terme à tous les doutes, à toutes les inquiétudes. Le retour des
princes et l'arrivée en France de Mme la duchesse de Montpensier permettent de
porter sur la situation un jugement complet et impartial.
Si nous n'avions vu dans le double mariage qu'une satisfaction donnée à des
sentiments de famille, nous n'eussions pas accordé à cette négociation une atten-
tion aussi sérieuse; mais comment, en présence des rapports intimes qu'établis-
sent entre la France et l'Espagne le voisinage, les souvenirs historiques et les
traités tant anciens que nouveaux, comment pouvait-on refuser à une pareille
affaire une véritable importance politique? Sans doute on doit toujours mettre en
première ligne les besoins et les intérêts des peuples; seulement, pour arriver à
servir ces intérêts et ces besoins, il faut recourir à des combinaisons, à des moyens
qu'on appellera, si l'on veut, secondaires, mais dont la nécessité n'est pas moins
réelle. Ces combinaisons, ces moyens, nous les trouvons dans les alliances des fa-
milles royales, dans l'avènement des dynasties. De nos jouis, un écrivain éminent
a mis en toute lumière cette vérité politique, que l'histoire constate à chaque pas,
et c'est précisément en nous initiant au secret des négociations relatives à la suc-
cession d'Espagne sous Louis XIV, que M. Mignet nous a signalé la toute-puis-
sance des causes générales derrière les causes secondaires de mariages, de dynas-
ties et de lois de succession. Nous étions donc d'accord avec les meilleurs esprits,
quand nous avons, dès le principe, reconnu à cette question toute sa portée dans
le présent et pour l'avenir.
Il fallait une conclusion à la politique que nous avions suivie depuis treize ans
à l'égard de l'Espagne. Quand Ferdinand VII eut fermé les yeux, la France accepta
et travailla a maintenir l'ordre de succession qu'il avait établi, et qui devait, par
RE VITE. — CHRONIQUE. 119
les femmes, perpétuer en Espagne la race de Philippe V. Quel démenti, quel hon-
teux dénoûment à celte politique, si la reine Isabelle, dont nous avions protégé le
berceau, eût donné sa main à un prince autre qu'un Bourbon ! Lord Aberdeen,
quand il était aux affaires, eut la bonne foi de reconnaître que le gouvernement
français ne pouvait accepter un pareil résultat. Il comprit que la quadruple
alliance ne pouvait avoir pour effet l'humiliation de la France dans la question
capitale du mariage 'de la reine Isabelle. Lord Palinerston a eu d'autres pensées, il
a voulu nous infliger un échec qui devait nous être des plus sensibles. En l'évi-
tant, nous avons su à la fois défendre les traditions de la vieille politique fran-
çaise et donner satisfaction à l'esprit nouveau de la révolution de juillet. Ne l'ou-
blions pas, le gouvernement de la reine Isabelle représente et représentera de plus
en plus les principes de la monarchie constitutionnelle dans le midi de l'Europe.
S'il en était autrement, don Carlos et son parti n'existeraient pas et n'auraient
pas de raison d'être. La politique qui vient de triompher n'a donc pas seulement
servi un intérêt dynastique, elle a bien mérité de la cause constitutionnelle en
Europe.
Voici un autre résultat qui n'est pas moins remarquable, c'est que les puis-
sances qui vivent en dehors du système représentatif paraissent assister sans émo-
tion à ce qui se passe. Cependant les provocations ne leur ont pas manqué. Lord
Palmerston s'est adressé aux cabinets de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de
Berlin : il a cherché à leur faire épouser son mécontentement et ses griefs. Avec
des nuances diverses, il a trouvé partout sur le fond des choses une froide ré-
serve, et l'intention très-marquée de ne point prendre parti dans le différend qui
s'est élevé entre les deux cours des Tuileries et de Saint-James. Les trois puis-
sances ont chacune des préoccupations fort graves. Le cabinet de Berlin est tou-
jours comme en échec devant la question de savoir à quel moment et dans quelle
mesure il donnera à la monarchie du grand Frédéric une constitution représen-
tative. L'Autriche désire peu compliquer par de nouveaux incidents les embarras
que lui causent la Gallicie, la Suisse et l'Italie. Quel est l'intérêt qui pourrait
porter le czar à se déclarer pour l'Angleterre contre la France dans la question
d'Espagne? D'ailleurs, à quel titre les trois cabinets, quand même ils l'eussent
désiré, eussent-ils pu, sur cette affaire, exprimer un avis? La monarchie consti-
tutionnelle de la reine Isabelle n'existe pas pour eux; ils ne l'ont pas reconnue.
Comment donc eussent-ils émis sur le mariage de la reine et de sa sœur une opi-
nion, un blâme? Leur dignité, la force des choses, leur conseillaient de s'abstenir,
et c'est ce qu'ils ont fait. Aussi, lorsque lord Palmerston a voulu recruter contre
nous des ressentiments, on ne lui a pas répondu. Il a tenté inutilement de renouer
contre nous une coalition oomme en 1840. Pendant six ans, l'Europe s'est mo-
difiée à notre égard, et c'est un effet considérable de l'expérience et du temps. Le
gouvernement de 1830 a acquis aujourd'hui assez d'autorité au dehors pour que
ses prétentions légitimes ne suscitent plus de protestations et de résistances
injustes.
Quand le pays et son gouvernement se trouvent engagés dans des difficultés
dont l'heureuse solution importe à leur honneur, à leur dignité, il appartient à
l'opinion, à la presse, de leur prêter un utile appui. Lord Palmerston avait repris,
en 1846, l'attitude de 1840. Il annonçait encore l'intention d'annuler l'influence
de la France. En effet, il disait dans sa note du 22 septembre que i la France
possède dans son vaste territoire et dans ses immenses ressources les moyens de
120 HEVtTE. — CHRONIQUE.
se maintenu' dans le liant rang que la Providence l'a destinée à occuper, » et il
ajoutait que a toute tentative de sa part pour se créer, par des moyens indirects,
une influence illégitime sur d'autres étals moins puissants devait aboutir néces-
sairement, et par la nature même des choses, à des désappointements et à des
échecs. » La pensée du ministre anglais n'était pas ambiguë. Il signifiait à la
France qu'elle eût à s'effacer; c'était presque une abdication morale qu'il lui pres-
crivait. Fallait-il céder à celte invitation étrange? Quel est l'homme politique
qui eût osé en donner le conseil? Nous le demandons à ceux qui ont blâmé le
plus vivement la conclusion des deux mariages.
Nous croyons que devant les chambres, en présence des faits et des documents
qui serviront à les établir, l'opposition sentira le besoin de modifier le langage
tenu sur celte affaire par quelques-uns de ses organes. Si vif que soit le pen-
chant qui vous entraîne à blâmer la conduite de vos adversaires politiques, il y a
des souvenirs, des principes qu'on ne peut oublier; il y a un intérêt commun
qu'on doit vouloir servir, sur quelques bancs que l'on siège : c'est celui du pays.
En cherchant des modèles de bonne conduite parlementaire, nous rappelions,
il y a quelque temps, comment dans une circonstance grave lord John Russell
avait donné loyalement son concours à sir Robert Peel. Il y a un autre exemple
qui convient d'une manière encore plus directe à la question qui nous occupe :
c'est l'appai qu'en 1840 les tories prêtèrent à lord Palmerslon après le traité du
15 juillet; ils ajournèrent leurs ressentiments, ils suspendirent leurs attaques
contre le cabinet whig, que la force des choses fit tomber dix-huit mois pins tard.
Les tories, n'en douions pas, nous oû'riront encore aujourd'hui le même spectacle.
Quels que puissent être au fond leurs sentiments sur la question, et leurs passions
contre leurs adversaires, ils n'attaqueront pas le ministre qui représente non plus
seulement son parti, mais l'Angleterre elle-même engagée dans un différend
avec un cabinet étranger. C'est un des traits qui honorent le caractère anglais
que celle solidarité dans les grandes affaires qui touchent à l'honneur national.
Il y a certes dans les rangs de Topposition française assez d'intelligence et de
patriotisme pour imiter à propos une telle conduite.
Si l'opposition parlementaire accordait au cabinet, dans la question d'Espagne,
en habile appui, une approbation méritée, au lieu de s'affaiblir, elle aurait plus
d'autorité dans l'exercice de ses droits et de ses devoirs, dans les conseils qu'elle
aurait à donner au gouvernement pour qu'il sûl faire face aux nécessités d'une
situation nouvelle. En effet, loin que tout soit terminé par la célébration des
mariages et le retour des princes, il serait plus juste de dire qu'un nouvel ordre
de choses commence pour nos relations extérieures. La base est déplacée; le point
de départ ne saurait plus être le même. Il y a trois mois, c'était l'alliance, c'était
l'entente entre l'Angleterre et la France qui était la clef de voûte de notre poli-
tique étrangère. Aujourd'hui l'Angleterre est à notre égard singulièrement re-
froidie; elle se dit blessée, et, s'il n'y a pas rupture ouverte, il n'y a plus la
bonne intelligence de i 8 i 5 . Lord Palmerslon n'a pas encore répliqué à la note
de M. Guizot, qui a dû lui parvenir le 8 octobre; le bruit avait couru, dans ces
derniers jours, qu'il aurait directement adressé une lettre au roi : il n'en est rien.
Les faits qui viennent de s'accomplir rendent à lord Palmerslon une réponse très-
difficile. H n'a pas réussi dans sa ler.tative de paralyser l'action de la France, et
cet échec ne doit pas lui inspirer uit grand empressement à reprendre la plume.
Toutefois ce silence, dût-il se prolonger encore, ne saurait faire illusion sur les
REVCE. CHRONIQUE. 121
i
sentiments du ministre anglais, qui, à coup sur, n'oubliera ni ne pardonnera rien.
Les whigs travaillent, non sans succès, à se fortifier de plus en plus; sir Robert
Peel ne peut songer maintenant à revenir aux affaires. Les vvhigs se flattent de
voir les amis de l'ancien premier ministre s'unir à eux dans la chaleur des lutles
parlementaires. Alors certaines difficultés qui tiennent aux personnes se trouve-
raient écartées ou aplanies. Enfin on annonce que lord Aberdeen tient sur les
affaires d'Espagne le même langage que lord Palmerston. Ces indices montrent
combien notre gouvernement doit mettre tout ensemble dans sa conduite de cir-
conspection et de fermeté. Il se présente aujourd'hui à l'Europe, non plus avec
l'amitié de l'Angleterre, mais dans une sorte d'isolement qui, nous le croyons,
n'est pas redoutable pour la France. Celte situation nouvelle n'est pas au-dessus
des forces du gouvernement de 1830, qui compte aujourd'hui seize années de
durée, pendant lesquelles on a pu se convaincre au dehors qu'il était nécessaire
à l'ordre européen. La France peut avec sécurité observer et attendre; il y a des
alliances que le temps et la force des choses lui apporteront: on la recherchera
d'autant plus qu'elle sera plus calme et moins empressée.
Il serait puéril de vouloir le dissimuler, il y a eu changement de front dans
la politique du gouvernement de 1830. Même ce changement subit et complet a
porté l'élonneinenl dans les rangs des conservateurs. Plusieurs d'entre eux se
sont vus troublés dans leur quiétude : tout mouvement leur fait peur, toute
initiative les déconcerte. Ce ne sont pas là les conservateurs dont nous serions
jaloux de soutenir la cause et la politique; ils ont le culte de l'immobilité; aussi
seraient-ils disposés à considérer comme téméraire ce qui nous a paru stricte-
ment nécessaire à l'honneur, aux intérêts de la France. Il y a trois mois, nous
remarquions que la composition de la nouvelle chambre obligerait le cabinet,
dans la prévision de son avenir, à modifier son attitude. Il est arrivé par la toute-
puissance des événements et de l'imprévu que ce changement nécessaire a com-
mencé par se produire dans la politique extérieure.
Quant aux modifications dans les personnes, les rumeurs que dans ces der-
niers jours on a voulu accréditer sur ce sujet nous paraissent sans fondement.
M. le duc de Dalmatie garde la présidence nominale du conseil; il ne saurait
s'en trouver dessaisi que de son plein gré, si un jour il la croyait peu compatible
avec ses convenances et sa dignité personnelle. Lorsque la nouvelle chambre
s'est rassemblée cet été, plusieurs de ses membres ont été surpris et presque
choqués de l'absence du maréchal. C'étaient sans doute des députés nouveaux
et rigoristes, qui se faisaient une idée exagérée des devoirs d'un président du
conseil. Ceux qui ont prononcé le nom de M. Hippolyte Passy comme successeur
de M. Lacave-Laplagne auraient pu se rappeler qu'à la mort de M. Humann,
quand l'héritage de ce dernier lui fut offert, M. Passy ne put s'entendre avec le
cabinet du 29 octobre. Il demanda deux jours pour faire connaître au ministère
son programme, pour se mettre d'accord avec M. Dufaure, sans lequel il ne vou-
lait pas entrer dans le conseil. Qu'arriva-l-il ? Avant les vingt-quatre heures,
M. Lacave-Laplagne prêtait serment entre les mains du roi comme ministre des
finances.
Tous ces bruits concernant plusieurs modifications dans le cabinet semblent
avoir eu pour point de départ un incident qui, bien que fort simple, n'a pas laissé
de produire une sensation assez vive : nous voulons parler de la visite, ou plutôt
des deux visites de lord Normauby à Champlatreux. Depuis longtemps, lord Nor-
122 REVUE. CHRONIQUE.
manby est lié avec M. le comte Mo!é, et sa présence à Champlatreux était chose
fort naturelle. Cependant, quand on sut que lord Normanby se disposait à partir
pour Champlatreux, les conseils ne lui manquèrent pas : on lui fit observer qu'au
milieu des circonstances délicates où se trouvaient les deux cabinets de Londres
et de Paris, une visite à M. Mole serait l'objet de mille commentaires; qu'on lui
donnerait l'importance d'un événement politique, et qu'à coup sûr elle cause-
rait au ministère du déplaisir et de l'inquiétude. Tout en reconnaissant ce que
ces observations pouvaient avoir de juste, lord Normanby fit remarquer qu'il
n'avait en ce moment aucune raison d'être agréable à M. Guizot, et il partit. A
Champlatreux, une lettre de M. le ministre des affaires étrangères vint lui ap-
prendre que ce dernier avait une communication à lui faire. Lord Normanby
revint à Paris entendre la lecture de la note du 5 octobre; puis il retourna chez
M. le comte Mole. Enfin les deux nobles personnages allèrent ensemble aux
courses de Chantilly. Il n'en fallait pas tant pour donner naissance à une foule
de conjectures : on parla de la retraite de M. Guizot; on annonça que l'Angle-
terre, par l'organe de lord Normanby, faisait des ouvertures à M. le comte Mole,
qui réparerait par des complaisances les torts de son prédécesseur. Quoique
dépourvus de raison, ces bruits circulèrent durant quelques jours; ils offensaient
non-seulement le bon sens, mais le caractère d'un homme d'état dont les actes
n'ont donné à personne le droit de penser qu'il pourrait revenir au pouvoir pour
sanctionner par sa présence une politique de concessions et de faiblesse envers
l'étranger. D'ailleurs, pour peu qu'on voulût y réfléchir, n'étail-il pas évident
que le cabinet, au moment où il venait de prendre la responsabilité des affaires
d'Espagne, ne pouvait quitter le pouvoir, et se trouvait, par les événements
mêmes, appelé à défendre sa politique devant les chambres?
L'Espagne a jusqu'à présent trompé l'attente de ceux qui nous avaient montré
dans le double mariage la cause et le signal d'une inévitable anarchie. Sans trop
nous porter garants de l'avenir, il nous semble qu'on peut féliciter l'Espagne des
résultats qui ont été obtenus dans ces derniers temps. Le terrain est déblayé.
La Péninsule peut entrer aujourd'hui en possession de son indépendance ; elle a
résolu deux difficultés sérieuses : le mariage de la reine, la réforme de sa con-
stitution. Tant que la reine Isabelle et sa sœur n'étaient pas mariées, une incer-
titude fâcheuse planait sur l'avenir des héritières de Ferdinand VII et de la monar-
chie de Philippe V. Par quelles combinaisons assnrerail-on la perpétuité de
la maison de Bourbon sur le trône d'Espagne? Cet important problème vient de
recevoir une solution longtemps attendue. D'un autre côté, si la constitution,
promulguée en juin 1837, proclamait la monarchie et plusieurs des grands prin-
cipes de l'ordre social, elle renfermait aussi des germes de trouble qui rendaient
impossible l'exercice d'un gouvernement régulier, et qu'il était nécessaire d'ex-
tirper. Ainsi les ctyuntamievtos et les gardes civiques avaient une action indépen-
dante du pouvoir central. Comment gouverner dans de pareilles conditions? La
réforme de la constitution était donc une œuvre nécessaire dont l'accomplisse-
ment permet et assure aujourd'hui en Espagne le développement d'une sage
liberté.
En ce moment, les corlès qui ont mené à bien ces deux questions considéra-
bles du mariage de la reine et de la réforme de la constitution sont dissoutes.
De nouvelles élections appelleront bientôt l'Espagne à l'exercice de ses droits con-
stitutionnels : qu'elfe s'en serve en se maintenant pure de tout esprit de faction,
REVUE. CHRONIQUE. 123
avec une modération loyale et prudente. Aujourd'hui l'Espagne a ses destinées
entre ses mains. Puisse la nation et son gouvernement se réunir dans une même
pensée, la volonté sincère de fonder une véritable monarchie représentative! Si
l'Espagne n'avait pas assez de ses souvenirs les plus récents pour détester à la fois
l'anarchie et l'arbitraire, qu'elle considère le Portugal.
Au reste, on peut remarquer déjà de l'autre côté des Pyrénées quelques élé-
ments de régénération et de force. 11 serait injuste de ne pas reconnaître que les
mesures adoptées par M. Alexandre Mon pour donner à la Péninsule une organi-
sation administrative et financière ont été heureuses sur plusieurs points. Une
main ferme, celle du général Narvaez, a su reconstituer l'armée espagnole, dont
la brillante tenue a vivement frappé M. le duc d'Aumale. L'Espagne compte en ce
moment quatre-vingt mille hommes sous les armes. C'est maintenant sur sa ma-
rine que nous voudrions voir se tourner la sollicitude de ses administrateurs.
Déjà quelques efforts ont été tentés. Dans ces derniers temps, le gouvernement es-
pagnol a armé un vaisseau, le Soberano, et deux ou trois frégates. Nous n'igno-
rons pas toutes les difficultés que présente à l'Espagne la restauration de sa ma-
rine. Des arsenaux tombés en ruine, des officiers vieillis ou morts de misère sans
avoir été remplacés, les traditions d'une longue expérience oubliées ou mécon-
nues, tout cela, il faut en convenir, peut porter dans les esprits un assez sombre
découragement. Cependant, quand on possède les Baléares, l'île de Cuba et les
Philippines, on doit reconnaître la nécessité de créer une protection efficace pour
ces riches annexes d'un grand empire. Minorque est ouvert de tous côtés à l'in-
vasion, Cuba est cerné par les colonies anglaises. L'Espagne doit vouloir réunir
dans ses ports les moyens de défendre d'aussi belles possessions, et les mettre
à l'abri d un coup de main. Elle peut compter avec quelque orgueil sur les res-
sources que lui offrent la richesse de son littoral et de sa population maritime,
ainsi que la vigueur morale de ses habitants. La nation qui, au xvie et au xvne siè-
cle, a mis de si puissantes Hottes à la mer, doit travailler à se créer un nouvel
établissement naval sur des bases raisonnables qui soient en harmonie avec les
besoins du présent. Tout ce qu'entreprendra l'Espagne pour arriver à ce but sera
parmi nous, elle ne peut l'ignorer, 'objet d'une sympathie sincère. Il est en effet
dans l'esprit et le rôle de la France d'applaudir aux intéressants efforts qu'ont
faits depuis quelques années plusieurs états pour se donner une marine. La baie
de Gênes et celle de Naples ont vu se rassembler, sous le pavillon sarde et sous
le pavillon des Deux-Siciles, d'assez nombreux bâtiments de guerre, remarqua-
bles par leur tenue et leur organisation militaire. La marine autrichienne est loin
d'être restée stationnaire. Un mouvement général pousse aujourd'hui les peuples
à se déployer sur mer; même les nations que la nature n'a point faites maritimes
veulent le devenir.
Depuis longtemps on n'avait vu les événements se succéder en Europe comme
aujourd'hui. L'autre jour, c'était l'Allemagne qui semblait prête à courir aux
armes pour faire, disait-elle bravement, avec les duchés danois ce que les Améri-
cains faisaient avec l'Orégon, pour s'enrichir d'un territoire à sa convenance:
encore était-elle fort irritée contre ceux qui n'estimaient point la raison suffi-
sante; le débat n'est pas uni, mais le bruit est tombé: c'est souvent la même
chose. Hier éclatait à Genève une commotion qui malheureusement en prépare
d'autres plus graves. Aujourd'hui enfin c'est le tour du Portugal, et tel est main-
tenant le contact étroit qui rapproche toutes les puissances, que cette explosion
124 REVUE. — -CHRONIQUE.
qui se produit à l'extrémité du continent pourrait bien avoir sur les relations euro-
péen nés des effets plus directs et plus immédiats que les événements niêmede la Suisse.
Il existe désormais une solidarité générale entre les petits états et les grands,
et les premiers tiennent assez de place dans l'histoire des autres pour qu'on doive
s'en enquérir davantage. Il est fâcheux que nous ne sachions jamais nous trans-
porter hors de chez nous pour juger nos voisins, et que nous voulions toujours
retrouver chez eux nos arrangements et nos idées. C'est le moyen de tomber dans
de perpétuelles confusions, et en Portugal plus qu'ailleurs. On se trompe si l'on
suppose là quelque chose qui ressemble aux réalités les plus vulgaires de l'ordre
constitutionnel, à la sincérité même extérieure des formes parlementaires, au
développement logique des opinions et des caractères ; on se trompe plus encore
si on imagine des partis bien distincts et conséquents à leurs principes, un per-
sonnel tout prêt pour en remplir les cadres, un état-major d'hommes politiques
dévoués à leur drapeau. La monarchie portugaise, malgré les embarras et la pau-
vreté de la couronne, est restée au fond une monarchie de palais, provoquant
ou combattant des conspirations armées avec des intrigues de cour, ignorant l'art
difficile de traiter régulièrement avec des pouvoirs publics. La population portu-
gaise, dégoûtée de troubles sans cesse renaissants., à peu près privée de classes
moyennes, demeure indifférente aux affaires de l'étal, tant qu'elle n'en souffre
point un tort matériel. Ce sont les paysans du Minho qui ont commencé la guerre
contre les Cabrai pour ne point payer une taxe de plus ; il se pourrait que le coup
d'état qui au bout de quatre mois renverse leur successeur ait eu sa meilleure
chance dans le concours des employés qu'on ne payait plus du tout. Les employés,
très-nombreux, très-médiocrement rétribués, fonctionnent en même temps comme
électeurs, et jusqu'ici ont nommé ou peuplé les chambres. Ce qui reste de bour-
geoisie libre et de vieille noblesse s'abstient par paresse ou par incapacité ; des
commis ou des juges parvenus, des soldats heureux, forment une aristocratie nou-
velle au milieu de laquelle il reste à peine quelques anciens noms. C'est de là que
sortent presque tous les mouvements du pays, exploités par leurs chefs, comme
le sont les pronvncianrientos de l'Amérique espagnole.
Rien, du reste, n'est si commode à trouver en Portugal qu'un prétexte d'in-
surrection: le Portugal a toujours eu deux chartes en concurrence, de sorte que
les mécontents n'ont jamais besoin de se mettre en frais d'invention ; il leur suffit
de se déclarer pour la charle abrogée contre la charte en vigueur. Encore ne par-
lons-nous pas ici de ceux qui ne veulent point de charte du tout; ceux-là défen-
dent leur opinion contre les voyageurs à coups d'escopette dans les Algarves et
dans l'Alentejo. C'est l'effectif permanent de l'ancien parti miguéliste, qui, faute
de mieux, loue quelquefois ses services aux hommes d'une constitution contre ceux
de l'autre. Il y a donc d'abord eu les constitutionnels républicains de 1820 en
face des constitutionnels royalistes de dom Pedro; la charte de dom Pedro, res-
taurée en 18ôi, bientôt victorieuse du radicalisme, a rencontré un antagonisme
plus sérieux et plus opiniâtre dans le pacte de septembre 1837. De là ces noms
de chartisles et de septembristes, dont on se fait généralement une idée si fausse
on si vague. La charte de dom Pedro est la consécration des principes aristocra-
tiques et monarchiques de l'ancienne société et de l'ancien gouvernement : une
chambre haute formée presque exclusivement par la noblesse de naissance, des
députés élus par le double vole, la suppression du droit d'association et de péti-
tion, des restrictions considérables apportées au droit d'interpellation el d'ini-
REVOS. — CHRONIQUE. 125
tiative dans les chambres, la couronne autorisée à traiter sans contrôle avec le9
puissances étrangères, tels sont les principaux caractères de cette constitution,
premier progrès du Portugal dans les voies libérales au sortir de l'absolutisme de
dom Miguel, progrès trop artificiel pour être bien sûr; un ministère Villèle après
le ministère Polignac. A peine restaurée, celte constitution compta parmi ses
adversaires les défenseurs les plus énergiques que dom Pedro et dona Maria eussent
trouvés contre dom Miguel ; ils ne voulaient point avoir combattu pour si peu. Le
comte de Bomfin, dernier ennemi resté debout, en 1828, devant dom Miguel, le
premier accouru à l'appel de dom Pedro, en 1 8 3 i , était déjà, en 183o, le chef de
cette opposition qui aboutit, en 1857, à la loi de septembre. Devenue, en 1838, loi
fondamentale de l'état, la charte septembrisle se distingue surtout de la charte de
dom Pedro par les restrictions qu'elle apporte à l'exercice de la prérogative
royale, par l'extension de la prérogative parlementaire et du droit dissociation,
enfin par l'élection des députés à un seul degré; de plus, la tendance avouée des
seplembrisies atoujoursélédefuireaussi delachambrehaule une chambre élective.
Entre ces deux chartes et leurs adhérents plus ou moins sincères se montre
enfin le parti de la cour, qui, tout en se glorifiant de rester fidèle aux principes
de dom Pedro, les trouve encore trop étroits pour ses ambitions monarchiques el
les élargit à sa guise, comme naguère sous le dernier ministère de M. Costa da
Cabrai, soit par les décrets qu'il rend, soit par la façon dont il gouverne les cham-
bres. Dans ce parti, disons-le tout d'abord, on ne doit pas compter la reine elle-
même, si pour être d'un parti il faut avoir un peu de suite dans les volontés et
d'indépendance dans l'esprit. On l'a vue successivement proclamer la charte à
Belem en 1837, et faire mine de garder la constitution de septembre à Lisbonne
en 1 8 42. Profondément dévouée au prince de Cobourg, son époux, elle est plutôt
l'instrument que l'appui de prétentions mal réglées et mal justifiées. Ferdinand
de Cobourg et son conseiller, M. Dietz, ne poursuivent qu'un but, l'affermissement
du pouvoir absolu de la couronne : en 1842, ils trouvèrent dans M. Costa da Cabrai
l'auxiliaire que l'on sait. Membre d'un cabinet septembrisle, M. Cabrai prit alors
sur lui de rétablir par un coup de main la charte de dom Pedro, et travailla
quatre ans à diminuer les libertés qu'elle consacrait. Chassé depuis quatre mois
par une révolution imprévue, il est aujourd'hui rappelé par ses amis du palais des
Necessidades, qui jouent sans pudeur la couronne de leur reine pour le plus grand
profil de leurs ambitions personnelles.
Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire des cours et des cabinets, d'intrigues plus
compliquées et plus mêlées de rivalités personnelles que ces intrigues souterraines
qui viennent enfin de renverser le ministère de M. de Palmella, après l'avoir miné
dès le premier jour de son existence. M. de Palmella pouvait dicter la loi au mo-
ment de la fuite des Cabrai; mais il a craint de se jeter dans les bras de la révo-
lution, d'armer les gardes nationales, de regarder en face les difficultés; il s'est
perdu en essayant d'organiser un tiers-parti qu'à trois reprises M. de Bomfin avait
déjà voulu fonder, lorsque, victorieux des charlistes par l'établissement du pacte
de septembre, il tâchait de les rallier, sans détriment pour la cause libérale. Servi
par l'activité sans scrupule de M. Gonzalès Bravo, l'ambassadeur d'Espagne,
M. Costa da Cabrai a recouvré l'énergie qui lui avait un instant manqué. La cour
de Lisbonne, forte de l'appui de Madrid, s'est habilement appliquée à neutraliser
l'émotion populaire; les anciens agents des Cabrai ont, petit à petit, repris la place
des fonctionnaires sortis de la révolution; on eût dit bientôt qu'il n'y avait rien
126 REVUE. CHRONIQUE.
eu de fait ou que tout était à refaire. A peine encore comprimée, l'insurrection
miguélisle était issue presque entièrement de ces secrètes machinations, et, si le
cabinet déchu avait tardé si longtemps à s'en rendre maître, c'est que les chefs
de l'ancien cabinet gardaient dans Lisbonne les moyens de la perpétuer. M. Costa
da Cabrai avait résolu d'exploiter le nom de dom Miguel pour créer un embarras
de plus à des successeurs qu'il refusait d'accepter comms égitimes; les migué-
lisles étaient depuis longtemps délaissés en Portugal, et leur importance semblait
perdue; mais on ne peut jamais assigner au juste la dernière heure d'un parti.
Lorsqu'ils ont vu qu'on leur croyait encore un prestige, les miguélistes ont voulu
naturellement l'utiliser a leur profit, et ils ont pris pied plus que les meneurs eux-
mêmes ne l'avaient pensé.
Les mauvais vouloirs de la banque et des financiers, trop justifiés par la dé-
tresse générale, par un manque réel de numéraire, mais non moins activement
exploités, ont été plus funestes encore que les émeutes au ministère de M. de Pal-
mella. II a fallu réduire les traitements de l'état, déjà si minimes, et les intérêts
de la dette publique, déjà si aventurés; cette réduction de 20 pour 100 est allée
frapper jusqu'aux créanciers étrangers ; enfin, pour tout dire, le dernier emprunt
que ce malheureux cabinet ait pu réaliser n'atteignait pas 75,000 francs. L'im-
puissance à laquelle on avait si industrieusement travaillé une fois avérée, c'a été
l'affaire d'une nuit de tout renverser, le ministère et la constitution. Quelles se-
ront les suites d'une violence aussi peu déguisée? Au milieu des nouvelles contra-
dictoires qui nous sont parvenues, on ne sait à qui reviendra le succès, au coup
d'étal on à la résistance. Il est pourtant une situation peut-être encore plus diffi-
cile et plus embarrassée que celle de la cour de Lisbonne : c'est l'attitude de la
diplomatie anglaise vis-à-vis de ces nouveaux événements. L'Angleterre n'avait
jamais caché son hostilité pour le gouvernement de M. da Cabrai, celui-ci ayant
eu du moins le mérite de ne pas lui laisser reprendre le pied qu'elle avait perdu
depuis l'expiration du traité de Methnen. Elle avait énergiquemenl dénoncé la
sourde opposition qui se tramait au fond même du palais contre le cabinet de
M. de Palmella et en faveur des ministres exilés. Les correspondants anglais de
Lisbonne allaient plus loin encore, et accusaient M. Dielz de recevoir de Paris une
haute direction, de travailler par ordre à réunir au profit des intérêts fiançais la
cour de Lisbonne à la politique de Madrid ; la France ne combattait l'influence
anglaise qu'en servant l'esprit de la contre-révolution. Certes, nous regretterions
fort qu'il n'y eût pas d'autre moyen pour atteindre un pareil but ; mais il sera tout
à l'heure curieux de voir l'Angleterre elle-même à l'œuvre. Il ne s'agit de rien
moins pour les insurgés que de détrôner dona Maria et son époux; c'est le pro-
gramme du marquis de Loulé, l'oncle de la reine. L'Angleterre se dévouera-t-elle
à ses alliés septembrisles jusqu'à laisser compromettre une couronne plus qu'à
moitié portée par un Cohourg? et d'autre part, si elle soutient la reine, se rési-
gnera-t-elle à donner la main au gouvernement espagnol, si vigoureusement dis-
posé en faveur de dona Maria? Il serait certes assez piquant de voir aujourd'hui
une coalition anglo -espagnole. Le pire est que le cabinet britannique aiderait ainsi
peut-être, malgré lui, à l'accomplissement de ces grands projets d'union commer-
ciale que les deux monarchies péninsulaires ont jusqu'ici vainement essayés. La
presse anglaise accusait dernièrement M. Cabrai d'avoir acheté la coopération de
M. Isturilzen lui promettant l'ouverture du Tage. Voir un Cobourg descendre du
trône, ou s'allier, pour le maintenir, avec des hommes qui veulent ouvrir à l'Es-
REVUE. CHRONIQUE. 127
pagne l'embouchure de ses fleuves, l'alternative est dure, et l'Angleterre a besoin
ici de sang-froid. La France peut tranquillement la laisser chercher un moyen terme.
Ce moyen terme, par exemple, nous voudrions bien que la France aidât la
Suisse à le trouver, et nous mettrions tout notre espoir dans un si grand résultat ;
mais il faudrait pour cela juger les partis sans prévention. Ainsi, le nouveau gou-
vernement de Genève a fait preuve de modération après sa victoire : on l'accuse
d'impuissance; sorti d'une insurrection qui éclate à l'occasion des menées jésuiti-
ques, il sait encore se concilier la population catholique du canton : il est taxé
d'hypocrisie. Ne serait-il pas plus juste de mettre en regard de la situation actuelle
de Genève la situation même de Lucerne, telle qu'elle subsiste depuis bientôt
deux ans? De mutuelles récriminations sont sans doute d'assez pauvres arguments,
et n'ouvrent de bonne solution1 pour personne; nous voyons avec peine (|ue la
polémique suscitée par les affaires de Suisse semble s'acharner à ces contestations
inutiles. Est-il ou n'est-il pas écrit dans la charte fédérale que « les cantons ne
peuvent former entre eux de liaisons préjudiciables au pacte et aux droits des
autres cantons? « La ligue des sept n'a-t-elle pas malheureusement ce double ca-
ractère? Toute la question est là, et aujourd'hui qu'elle peul être décidée légale-
ment en diète, nous ne voyons pas comment il serait possible d'objecter la crainte
des corps francs pour ajourner la décision.
D'autre part, s'il est une recommandation à faire au libéralisme victorieux, c'est
assurément de se distinguer, par l'esprit qu'il apportera tiaus cette négociation
délicate, de l'esprit qui conduisait les corps francs. C'est pour cela que nous nous
réjouissons de la réserve sur laquelle le canton de Genève se tient encore à pré-
sent; nous voudrions voir une différence de plus en plus marquée s'établir par-
tout entre le radicalisme qui a élu domicile à Lausanne ou même à Berne et le
libéralisme mieux raisonné qui pourrait guider les dix autres cantons. Nous ne
croyons pas que cela soit définitivement impossible : ce qu'on appelle le radica-
lisme en Suisse, c'est une agitation sans principe et sans but; nous devons ajouter
que le communisme ne nous effraie pas là beaucoup plus qu'ailleurs : les com-
munistes de Lausanne n'ont pas encore aboli la propriété dans le canton de Vaud,
et les socialistes allemands qui viennent successivement prêcher à Berne n'y trou-
vent pas une meilleure fortune que dans leur pays. Enfin, quant à celte extension
des droits politiques, qui semble ici l'œuvre radicale par excellence.il ne faudrait
pas juger de ces singulières démocraties au point de vue de nos habitudes consti-
tutionnelles, et il suffit de rappeler que dans les cantons de Schwilz, de Glaris et
d'Appenzel, on est citoyen actif à seize ans. Ainsi débarrassé de son entourage
socialiste, de ses prétendus attributs politiques, le radicalisme, réduit à lui-même,
n'a point de consistance propre. Il n'en est pas de même de l'ultramonlanisme,
installé dans les vieux cantons comme dans une citadelle, d'où il s'étend avec une
habile lenteur sur toute la Suisse. Qu'on observe l'action qu'il a exercée sur Fri-
bourg et sur le Valais, qu'on dise s'il n'y a point là un danger, non-seulement pour
la nationalité helvétique, mais pour les principes même sur lesquels reposent
toutes les sociétés modernes. C'est ce danger que les modérés de toutes les opi-
nions doivent combattre, et ils n'y réussiront qu'en se montrant. Leur seul con-
cert, leur seule apparition porterait une sûre atteinte aux partis extrêmes. Com-
bien n'y a-t-il pas en Suisse aujourd'hui de citoyens écartes des affaires soit par
la rigueur des ullramontains, soit par le dégoût des menées radicales! Ce sont
ceux-là, et leur nombre est grand, qui peuvent, en ce moment, dénouer bien des
128 REVUE. CHRONIQUE.
difficultés ; c'est avec ceux-là que la France peut traiter. Qu'ils se rapprochent du
gouvernement, qu'ils triomphent de leurs répugnances ou de leurs anxiétés, de
cette indifférence trop commune qui a mené la Suisse où elle est arrivée. Ce qu'il
faut avant tout, c'est d'éviter un choc qui menace de réduire la confédération en
poussière. L'intérêt, le devoir de quiconque est attaché de cœur à l'unité suisse,
c'est donc de ménager dans sa faiblesse, désormais évidente, la ligue malencon-
treuse des sept : vouloir la briser immédiatement par la force, ce serait trop
exposer; mais la force à la main, on peut sagement négocier et sagement attendre.
Pourquoi les jésuites n'ôteraient-ils pas eux-mêmes le dernier prétexte à cette
lutte fatale en quittant Lucerne? Pourquoi n'obtiendrait-on pas d'eux, sous Pie IX,
ce qu'ils n'ont pas refusé sous Grégoire XVI? et quel intérêt la ligue aurait-elle
encore à se maintenir, une fois déchargée du soin de les protéger? Nous ne pen-
sons pas que le sage pontife encourage beaucoup les catholiques de Lucerne à se
montrer plus catholiques que le pape; nous croyons que jamais négociation mieux
inspirée ne pourrait être conduite par un canton directeur. Nous sommes sûrs enfin
qu'elle trouverait l'appui de la France, si même la France ne l'a déjà devancée.
De cruels désastres ont répandu dans le pays une consternation douloureuse.
Les inondations semblent destinées à devenir une calamité périodique qui forme
un déplorable contraste avec la prospérité matérielle dont nous sommes fiers.
L'inexorable fléau menace et détruit tout, la vie des hommes, les subsistances
tant dans le présent que dans l'avenir, les propriétés des particuliers, les voies
de communication, les travaux d'utilité publique. Les récits déjà si tristes des
feuilles quotidiennes ne nous tracent cependant qu'un tableau fort incomplet des
malheurs qui ont désolé plusieurs de nos départements. Les lettres particulières,
les rapports des voyageurs, offrent des détails plus affligeants encore. La charité
publique s'est émue, et en ce moment elle multiplie ses offrandes. Le gouverne-
ment a fait connaître par quelles mesures il se proposait de venir au secours des
inondés. Plusieurs crédits, s'élevant à la somme de 5,400,000 fr., et répartis
entre les ministères de l'intérieur, des travaux publics et du commerce, sont des-
tinés à pourvoir aux besoins les plus urgents. On a généralement trouvé que ces
secours étaient médiocres, et peu en proportion avec la gravité des désastres. Le
gouvernement, en l'absence des chambres, a peut-être craint de porter trop haut
ces nouveaux crédits extraordinaires. Nous ne doutons pas de la sollicitude du
pouvoir, mais nous voudrions la trouver plus entreprenante, plus active; nous
voudrions voir au gouvernement une prévoyance plus vigilante. Des catastrophes
répétées ne nous oui que trop appris, depuis plusieurs années, que les inondations
n'étaient plus pour notre sol de ces rares accidents, qui viennent, à de longs in-
tervalles, troubler la sécurité commune. Nous savons maintenant que nous avons
en face de nous ui^ennemi dont les invasions sont fréquentes. Pour le combattre,
ce n'est pas trop des efforts combinés de la science et de l'administration. On a
déjà perdu beaucoup de temps. Il faudrait que les dépositaires de l'autorité pu-
blique eussent des convictions arrêtées sur les meilleurs moyens de conjurer un
fléau mille fois plus destructeur que le feu, et qui a dans sa marche quelque chose
de la puissance irrésistible de la nature. Les questions d'endiguement, de dériva-
tion des eaux pluviales, de reboisement, veulent être résolues à fond et vite. Le
fléau n'attend pas, il s'étend, il monte, et, par ses apparitions réitérées, il ne punit
que trop la lenteur que l'on met à combattre, à prévenir ses ravages par toutes les
ressources de l'art et de la civilisation.
NELSON
JERVIS ET COLLINGWOOD,
ÉTry^ES sont Lk emurroiêri ©yofôE iMiiiii»
I. — The Dispatehes and Letters of vice-admiral viscount Nelson.
" — Londres, 1845-1846, 7 vol. in-8°.
II. — The Letters of lor.! Nelson to lady Hamilton, 2 vol.
III. — Memoirs of admirai the righl hon. the Earl of Saint-Vincent. —
Londres, 1844, 2 vol.
— A Sélection from the public and privale Correspondenceofvice-admiral lord Colling-
wood, inlerspersed wilh Memoirs of his life, by G. H. Newnham Collingwood; 2 vol.
V. — Précis historique de la Marine française, par M. Chassériau. — Paris. 1845.
VI. — Documents inédits des archives de la marine.
PRKMIEKt: PARTIE.
OÉCASEMCE DE LA MARINE FRANÇAIS!?.. JEUNESSE DE NELSON.
I.
Quand l'empereur, à Sainte Hélène, jetait un long regard sur la carrière mer-
veilleuse qu'il venait de parcourir, il lui est souvent arrivé d'arrêter sa pensée sur
ces vastes entreprises qu'il ne lui fut point donné d'achever, magnifiques ébauches
qui furent dignes de son génie, monuments interrompus qui eussent été dignes
de son règne. Entre tous ces projets qui vinrent se briser, sous une main invisible,
à quelque obstacle imprévu, il en était un dont l'empereur ne parlait jamais sans
TOME IV. 9
1 30 LA DERNIÈR.E GUERRE MARITIME.
un regrel amer : c'est celui qu'il avait formé en 1799, au moment où , traversant
le désert pour entrer en Syrie, il ouvrait cette nouvelle campagne par le siège de
Saint-Jean-d'Acre. S'il eût emporté cette place, dans laquelle Sidney Smith par-
vint à jeter des renforts au moment décisif, si la perte de son artillerie de siège,
interceptée par la croisière anglaise, ne lui eût ravi tout espoir d'y pratiquer une
brèche moins imparfaite, il voulait, poursuivant ses succès, marcher surConstan-
linople à la tête des peuplades du Liban, ou suivre les traces d'Alexandre jus-
qu'aux rives de l'indus; mais, quand nos soldats, après un troisième assaut,
eurent été repoussés de ces murailles à demi conquises, il fallut songer à ren-
trer en Egypte et renoncer à un dessein devenu désormais impraticable. Telle
était la magie de ce rêve grandiose, qu'après avoir été douze ans l'arbitre de
l'Europe, après avoir accompli dans toutes ses phases une destinée sans exemple,
l'empereur se plaignait encore que Sidney Smith, en celte occasion, lui eût fait
manquer sa fortune.
L'avenir cependant lui préparait de plus sérieux mécomptes. Il conçut en effet,
dans la maturité de son génie et la plénitude de sa puissance, un dessein plus
audacieux peut-être et plus réalisable que celui qui, sous les efforts du commodore
anglais, avait échoué devant Saint-Jean-d'Acrc. Longtemps il consacra à ce projet
ses méditations et ses veilles, longtemps il le remania et le pélril avec une per-
sistance infatigable; car, pour en assurer le succès, il y voulait employer sans
réserve les forces d'un grand esprit et d'un grand empire. Cent vingt mille
hommes campés sur les plages de Boulogne pouvaient, en quelques marées, passer
de l'autre côté du détroit; cinquante vaisseaux de ligne allaient couvrir leur pas-
sage. Tout était prêt : l'invasion n'attendait pour signal que l'apparition de ces
vaisseaux dans la Manche. Ce fut alors qu'un homme plus redoutable que Sidney
Smith, un homme dont Napoléon lui-même avait pu voir l'astre fatal se lever à
Aboukir, mis un instant en défaut par les subtils détours où se cachait celte im-
mense entreprise, osa quitter la Méditerranée avec dix vaisseaux pour en pour-
suivre dix-huit jusque dans la mer des Antilles, parcourut deux fois, sans s'arrêter
un jour, les vastes espaces de l'Atlantique, poussant devant lui l'escadre troublée
de Villeneuve, et vint payer de sa vie, près du cap Trafalgar, la sanglante victoire
qui ruina le dernier espoir de tant de combinaisons profondes.
Ainsi, soit à l'aurore de sa destinée, soit au midi de sa glorieuse carrière, dans
tout ce qu'il a rêvé de plus grand, dans tout ce qu'il a préparé de plus prodi-
gieux, l'empereur a trouvé, pour l'arrêter dans sa course, cette insurmontable
barrière que lui opposaient sans cesse des vaisseaux plus confiants et plus actifs
que les siens, une marine devenue supérieure à celle de la France. Tandis que le
faible gouvernement de Louis XVI avait pu, grâce à un heureux équilibre mari-
time, contraindrez Angleterre à une paix onéreuse et lui imposer le seul traité
qui depuis des siècles eût fait reculer son ambition envahissante, ce gouverne-
ment énergique qui disposait en maître de l'Espagne et de la Hollande, qui tenait
le continent dans un muet respect et étendait sa domination du Rhin ;i l'Adria-
tique, ce gouvernement, paralysé par la mauvaise organisation de ses vaisseaux,
devait, jusqu'à son dernier jour, demeurer impuissant vis-à-vis du seul ennemi
qui fût resté debout devant sa gloire.
Qu'était donc devenue, en ces temps tout remplis du bruit de nos armes, celte
marine que Suffren et d'Eslaing, de Cuiehen et de Grasse lui-même avaient l'aile
si glorieuse, qui avait grandi au milieu d'une guerre acharnée comme au sein d'une
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 151
paix féconde, et que l'antique monarchie française regardait, depuis Louis XIV,
comme l'un de ses plus fermes boulevards? Par quelle fatalité, de cet établisse-
ment naval, si récemment encore l'orgueil de la France et l'envie de l'Europe, ne
restait-il plus en 1803 qu'un édifice chancelant et miné à la base, dont l'empire
allait voir s'écrouler les derniers débris? Les événements qui préparèrent la ruine
de notre marine peuvent se partager en trois faisceaux distincts et se grouper
pour ainsi dire autour de certains noms. Les combats de lord Howe et de lord
Hood, des amiraux Hoiham et Bridporl, forment le premier acte de ce drame san-
glant, et vont se rattacher à la guerre de l'indépendance américaine, dont ils con-
tinuent les traditions stratégiques. C'est le temps où la marine française se décom-
pose lentement sous l'action incessante d'un mal intérieur. La seconde période
appartient sans contestation à lord Jervis. Cet amiral remporte sur nos alliés une
grande et opportune victoire; le premier, c'est là son véritable litre de gloire, il
s'occupe sérieusement de raffermir la discipline ébranlée et d'organiser la marine
anglaise. Dans la troisième période, la plus lugubre et la plus éclatante, les soins
de lord Jervis ont porté leurs fruits. Nelson fonde avec le glaive la suprématie
qu'ils ont préparée. Pendant celte période, de 1798 à 180o, l'histoire du vain-
queur d'Ahoukir et celle de la marine anglaise ne cessent point un seul instant
de se confondre. Nelson remplit la scène, et de la lumière qu'il absorbe, quelques
rares rayons peuvent à peine glisser jusqu'à Collingwood.
Aventureux, mais justifiant ses témérités par sa rare intelligence du métier de
la mer, comptant pour rien un demi-succès et toujours prêt à courir de grands
hasards, parce qu'il n'ambitionnait que de grands avantages, Nelson était vrai-
ment fait pour occuper le premier rang dans cette lutte inégale où l'Angleterre
n'opposait que de vieux croiseurs à des armements exécutés à la hâte. La
nature l'avait merveilleusement doué pour conduire au combat des vaisseaux
disposés à le suivre et à plonger avec lui au plus épais de la mêlée. Un con-
cours douteux de la pari de ses capitaines, de l'indécision ou de la timidité
dans leurs manœuvres, eussent été mortels à sa gloire, car il inventa moins
une tactique nouvelle qu'il ne mit sous ses pieds tout ce que l'ancienne tactique
avait de règles prudentes et sages. S'il parut, en effet, par le mode d'attaque qu'il
adopta, vouloir porter sur des points faibles des masses écrasantes, il se trouva, au
contraire, dans la plupart des circonstances, que. n'ayant pas pris le loisir de serrer
ses colonnes et de grouper ses vaisseaux, ce fut lui q ni fut sur le point d'être
écrasé par des feux supérieurs. Nelson était pourtant, avant l'action, prévoyant
et presque minutieux, bien qu'il eût coutume de dire que, dans la guerre de mer
il fallait bisser quelque chose au hasard. Il avait soin d'arrêter son plan long-
temps à l'avance et d'y accoi.tumer l'intelligence de ses officiers ; mais, dès qu'ilétait
en présence de l'ennemi, il semblait n'avoir plus en vue que 'le moyen le plus
prompt de le joindre, et se conduisait en amant audacieux de la forlune plutôt
qu'en timide courtisan de ses laveurs.
Quel contraste, on ne peut s'empêcher de le remarquer ici, entre ces traits
passionnés et la figure impassible de lord Wellington, de cet homme froid et
régulier qui ne se maintint dans la Péninsule qu'à force d'ordre et de prudence!
Appartiennent-ils bien à la même nation, commandent-ils aux mêmes hommes
cet amiral plein d'enthousiasme et dévoré du besoin de se distinguerai brusque
et si impétueux dans ses assauts, et ce général flegmatique et opiniâtre qui,
retranché daus ses lignes de Torrès-Vedras, ou reformant, sans s'émouvoir, ses
132 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
carrés rompus sur le champ de bataille de Waterloo, paraît vouloir lasser son
ennemi plus encore que le vaincre, et ne parvient à en triompher que par sa
patiente et inébranlable énergie? C'est ainsi cependant que devaient s'accomplir
les desseins de la Providence. Elle permit qu'il se rencontrât chez le général des-
tiné à combattre des troupes d'une supériorité incontestable sur le champ de
bataille, et dont le premier élan était irrésistible, cet esprit d'ordre et de tem-
porisation qui devait user lentement l'ardeur de nos soldats; chez l'amiral, au
contraire, auquel nous opposions des vaisseaux sortant du port et faciles à décon-
certer par une attaque subite, celte fougue etcelte présomption qui pouvaient seules
amener les désastres dont les habitudes circonspectes de l'ancienne stratégie
eussent préservé nos escadres.
Ce n'est pas seulement sous le point de vue militaire qu'il est intéressant de
rapprocher et de mettre en regard ces deux physionomies. Au milieu des péri-
pétfv "'de ces grandes luttes politiques qui ont soulevé tant de passions, enflammé
tant de haines; dans des phases à peu près semblables, dans des circonstances
en quelque sorte identiques, la conduite de ces deux hommes d'une nature si
tranchée, d'une trempe si différente, présente encore cette vive opposition qui les
distinguait en face de l'ennemi. Tous deux ont contribué à rétablir sur un trône
chancelant un pouvoir qui voulut s'affermir par d'inutiles rigueurs : garants
d'une capitulation militaire, ils ont tous deux encouru les mêmes reproches et
subi au sein du parlement le même blâme injurieux. L'analogie des situations ne
saurait être plus complète; mais, dans cette épreuve où la gloire de Nelson a été
ternie par l'emportement d'un zèle aveugle et fanatique, c'est par l'inertie d'une
raison calme et impassible que celle de lord Wellington s'est trouvée compro-
mise. Ces deux hommes ont suivi la pente de leur nature dans ces événements
à jamais regrettables. L'un y a souillé sa victoire ; l'autre a négligé d'y puriûer
la sienne.
Également funestes à la grandeur de noire pays, l'amiral illustre, le général
heureux, appellent au même titre nos méditations : c'est notre droit d'étudier le
principe de leurs succès, les causes et les divers mobiles de leur conduite, notre
devoir de porter dans cet examen les sentiments qu'un galant homme ne refuse
pas à un adversaire dont il a éprouvé le courage. Avant déjuger ces deux gloires
ennemies, il nous faut donc chercher les éléments d'un jugement équitable. Si
ces éléments peuvent se rencontrer quelque part dégagés de toute altération
étrangère, c'est surtout dans ces publications, trop peu communes en France, où
tout ce qui reste d'un grand personnage, — ses lettres, ses dépêches, souvent
même ses effusions les plus intimes, — est livré sans réserve et sans voile aux
regards de la postérité. La correspondance de lord Wellington, sa correspondance
officielle, a été publiée a Londres il y a quelques années, et appréciée avec un
rare talent dans celte Revue même (1) La correspondance officielle et privée de
lord Nelson, déjà connue en partie par les nombreux extraits qu'en avaient donnés
ses biographes, vient d'être rassemblée de nouveau. Enrichi de documents jusqu'à
ce jour inédits, ce recueil ne saurait présenter cependant l'intérêt politique qui
s'attache aux dépêches du commandant en chef des armées de la Péninsule, mais
il ouvre un vaste champ d'études aux hommes qui veulent trouver dans l'histoire
de nos revers le moyen d'en prévenir le retour. C'est qu'en effet, ces nombreuses
(i) Voyez la livraison de ta Revue de septembre I8Ô9.
LA ÔERNI8RE OUERRE MARITIME, 133
dépêches écrites le lendemain ou la veille d'une victoire, ces révélations fami-
lières qui les complètent, ne nous retracent point seulement d'un crayon plus
fidèle la physionomie d'un héros, et ce travail intérieur d'où est sorti le vain-
queur du Nil ; elles nous permettent aussi, — c'est là ce qui constitue, à nos yeux,
leur véritable importance, — de suivre pas à pas le lent développement de cette
pensée plus affermie chaque jour, qui, s'antorisant du triste étal de notre marine,
s'affranchit peu à peu des traditions de Keppel et de Rodney, et conçoit bientôt
un mode d'attaque plus brusque et plus décisif. Elles nous montrent ainsi sous
quelles influences cette funeste audace a grandi, et nous laissent en quelque sorte
pénétrer le myslère de ces grands et majestueux événements par lesquels Dieu
règle le sort du monde.
Quels traités, quelles œuvres spéciales pourraient mieux que cette causerie
sans apprêt nous initier aux circonstances mal appréciées encore qui précipitèrent
et légitimèrent en 1798 une révolution stratégique déjà entrevue vers 1 In du
siècle dernier par un génie non moins aventureux que celui de Nelson ? Seize ans
avant Aboukir, Suffren voulut aussi dégager la tactique navale des entraves de la
science et des idées reçues; mais, pendant qu'il se jetait d'un bond audacieux
hors des sentiers de la routine, il faillit se briser aux écueils de celte voie nou-
velle que venait de découvrir son courage. Les imprudences couronnées d'un
succès complet à Aboukir et à Trafalgar furent bien près d'aboutir à de sanglants
désastres dans la baie de la Praya et dans la mer des Indes. C'est qu'en fait d'in-
struction militaire et d'habitude de la mer, les deux marines étaient à cette
époque sur le même niveau : elles avaient à un égal degré celte énergie qu'on
puise dans le sentiment de sa force, et ce n'était point sans péril qu'un excès de
confiance pouvait laisser prendre alors quelque avantage à l'ennemi. La victoire,
si indulgente plus tard pour ces fautes généreuses, hésitait encore à les absoudre.
Aussi le respect mutuel dont s'honoraient à bon droit les deux marines avait-il
créé celle guerre circonspecte et savante dans laquelle nos tacticiens balancèrent
si longtemps la fortune de l'Angleterre. Entre vaisseaux qui se valaient, c'était la
guerre la plus sûre. Les événements de 1795 détruisirent l'équilibre; Neison ap-
parut, et l'état de faiblesse où nous élions tombés, après nos premières années de
discordes civiles, lui permit d'oublier ce que nous commandions de réserve à nos
adversaires dans des temps plus heureux. Son coup d'œil exercé découvrit bientôt
les principes de dissolution qui s'étaient introduits dans notre marine après l'en-
tière dispersion de ses officiers, et, dès la première rencontre, il s'aperçut que ce
n'étaient plus là les vaisseaux qui avaient fait trembler la Jamaïque. Sa corres-
pondance entière en fait foi. C'est parce qu'il connut la mauvaise organisation
de nos navires, la précipitation de nos armements, les éléments confus d'où l'on avait
fait sortir un nouveau personnel pour remplacer celui qui avait disparu; c'est
parce qu'il avait également observé les vaisseaux espagnols, soit comme alliés,
soit comme ennemis de 1 Angleterre, qu'il osa, dans les occasions les plus impo-
santes, tenter la faveur du ciel au mépris de toutes les règles. L'événement justifia
son audace : il put toucher le but dont avait approché Suffren, car la décadence
de nos institutions maritimes lui avait aplani le chemin. Ce chemin, par lequel il
parvint jusqu'au cœur de nos flottes, reste ouvert à ses successeurs : c'est à nous
de le rendre impraticable.
tome iv. 10
154 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
II.
Peu d'éducations maritimes oui commencé plus tôt que celle de Nelson. Fils
d'un pasteur du comté de Norfolk, il avait à peine atteint l'âge de douze ans,
quand il quitta le collège de Norwich pour suivie son oncle maternel, le capitaine
Suckling, à bord du vaisseau le Raisonnable. Ses études littéraires furent ainsi brus-
quement interrompues; mais celles de la plupart des officiers anglais qui ont fait
contre nous la dernière guerre n'ont pas été plus complètes. Avec un pareil sys-
tème, on ne faisait peut-être pas de grands clercs; mais, ce qui valait mieux, on
faisait de bons marins, et l'on pliait de bonne heure ces jeunes esprits aux rudes
épreuves d'une vie d'exception et aux salutaires habitudes de l'obéissance passive.
Notre siècle est plus exigeant, et l'on ne saurait aujourd'hui, sans de grands in-
convénients, condamner à une pareille infériorité tout un corps d'officiers, souvent
appelés à remplir les missions les plus délicates; mais il serait certainement pos-
sible de faire gagner à nos jeunes élèves deux ou trois années de mer en simpli-
Gant pour eux l'élude des sciences exactes et en la dirigeant surtout, comme le
font les Anglais , vers une application pratique. Ce serait déjà avoir réalisé un
grand progrès, car on ne saurait commencer trop tôt le métier de la mer. La vie
maritime demande des natures souples et dociles, et un trop lourd bagage scien-
tifique au début d'une carrière où il y a tant à acquérir sur le terrain , tant à ap-
prendre de l'expérience des autres, pourrait bien se trouver plus embarrassant
qu'utile. Nelson, dont l'opinion a sans doute quelque valeur en pareille matière,
disait souvent qu'on ne pouvait être un bon officier sans posséder à la fois les
connaissances pratiques d'un matelot et les manières d'un gentleman. Aussi, quand
on l'interrogeait à cet égard, il recommandait (on s'en étonnera peut-être) pour
les jeunes gens destinés à la marine, après l'étude de la navigation et de la langue
française, les leçons du maître de danse (1). Jusqu'à quel point il avait mis pour
son propre compte ce dernier conseil en pratique, c'est ce que nous n'avons pu
découvrir; mais il est certain que, dés que la paix de 1783 eut rouvert aux An-
glais l'accès du continent, il s'empressa de se rendre en France pour y apprendre
une langue dont il déclarait la connaissance indispensable aux officiers de la ma-
rine britannique. Quant aux détails les plus subtils de sa profession, personne
ne les possédait mieux que lui, et il leur assignait dans son esprit le même rang
que l'empereur accordait aux préoccupations les plus minutieuses du noble métier
des armes. L'exemple de ces esprits supérieurs est bon à citer en celte occasion,
car il peut faire justice des présomptueux dédains qu'il est devenu de mode d'af-
ficher aujourd'hui pour le premier mérite qu'un homme puisse avoir : le mérite
de sa spécialité.
Grâce aux campagnes qu'il avait faites à la Jamaïque, au pôle Nord et dans
l'Inde , Nelson, à l'âge de dix-huit ans et demi, se trouva en état de passer son
examen de lieutenant ; mais ce ne fut qu'après avoir justifié de six années de mer,
après avoir produit ses journaux du Carcass, du Scahorse, du Dolphin et du Wor-
(1) Dancing is an accomplishmcnl thaï probably a sea offleer may require.
(To the Earl of Cork. Portsmouih, July 22nd, 1787.)
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 155
cestcr, ainsi que les attestations des capitaines Suckling, Lntwidge, Farmer (1),
Pigot et Robinson. après avoir prouvé qu'il savait prendre un ris et faire une
épissure, qu'il recul le certificat qui devait lui permettre d'aspirer à un rang plus
élevé dans la marin/ anglaise. Avec ce brevet de capacité, il pouvait cependant
attendre longtemps encore le grade de lieutenant. Heureusement son oncle, le
capitaine Suckling. venait d'être nommé contrôleur de la marine, et il obtint faci
lement pour son neveu un grade après lequel bien des widshipmcn ont soupiré
toute leur vie. C'était donc un grand pas de f;iit, et Nelson, enchanté, écrivit le
jour même à son frère : « Me voilà enfin lieutenant! C'est à moi maintenant de
me tirer d'affaire, et je m'en acquitterai, je l'espère, de façon à me faire honneur
ainsi qu'à mes amis. »
Embarqué immédiatement sur la frégate le Lowestoffc, Nelson reçut, en parlant
pour la Jamaïque, les pieuses recommandations de son père et les instructions du
capitaine Suckling. Ce dernier lui rappelait (et c'étaient là des idées très-avancées
pour celte époque; qu'on navire de guerre doit toujours avoir ses vergues droites
et ses manœuvres bien raides, qu'aucune corde ne doit pendre au dehors, que les
hamacs doivent èire ramassés avant huit heures du malin, et soigneusement
rangés dans les basiingages, les ponts et l'extérieur lavés tous les jours, le linge
de l'équipage deux fois par semaine, et qu'il faut bien se garder de larguer et
d'établir ses voiles l'une après l'autre; car, disait-il, il n'y a rien au monde de
moins marin inotlting so lubberiy ! Quand on songe aux immenses progrès obtenus
par ces soins méthodiques dans l'hygiène des navires et dans la précision de leurs
mouvements, quand on songe à ces armements formidables de la France et de
l'Espagne réduits deux fois dans la même guerre à une complète impuissance par
l'invasion du scorbut, on n'est plus tenté de sourire en lisant cette espèce de
mémorandum, et on se demande si, en marine comme ailleurs, ce ne sont point
les petites choses qui ont réellement le pins d'importance.
Ces recommandations du capitaine Suckling furent les dernières qu'il put
adresser à son élève, nwissima verba. Il mourut peu de temps après l'arrivée de
Nelson à la Jamaïque; mais ce dernier ne resta p:is s^ns protecteurs. Le capitaine
du Lowestoffe avait conçu pour lui une vive aûeclion, et il obtint que le vice-
amiral Peter Parker, alors commandant en chef dans ces parages, prît Nelson avec
lui sur le vaisseau le Bristol . Nulle circonstance ne pouvait être plus favorable à
l'avancement du jeune lieutenant. L'insalubrité des Antilles occasionnait de fré-
quentes vacances dans l'escadre, el il appartenait au commandant en chef de pour-
voir au remplacement des officiers qui succombaient. Par ces nominations, l'amiral
conférait alors le grade correspondant aux fonctions devenues vacantes. Cette
prérogative a été restreinte depuis celte époque; mais en 1778 elle n'avait reçu
aucune atteinte, et, sous un ciel comme celui de la Jamaïque, elle ne laissait à la
disposition de l'officier général commandant qu'un trop grand nombre de faveurs.
En outre, la guerre éclata bientôt entre la France et l'Angleterre, et vint en aide
au climat des Antilles pour amener dans l'escadre de nouvelles vacances. Le capi-
taine de la frégate le Hinchinbvook fut tué le 2 juin 1779, en contribuant à la
capture d'une frégate française, et Nelson, qui commandait déjà le brick le Badger,
(1) Le même qui commandait la frégate le Québec d.ins son célèbre combal contre la
frégate la Surveillunie à la hauteur d'Ouessaul, en 1779. La Surveillante était sous les
ordres du capitaine Oucouédic.
136 LA ftSANlÉRfi ÛOSmJUJ MARITIME.
fut appelé par la bienveillance de l'amiral à ce nouveau commandement, annuel
il dut le grade de capitaine de vaisseau. Il est digne de remarque qu'il avait été
successivement remplacé sur la frégate le Lowcstoffe et le vaisseau le Bristol par
le lieutenant Collingwood, dont le nom devait être à jamais associé au sien par la
plus illustre fraternité d'armes ; ce fut encore à lui qu'il remit le commandement
du Badger et plus lard celui du Hinchinbrook , comme si la fortune préparait déjà
cet émule de Nelson a recueillir le glorieux hérilage de Trafalgar.
Nelson n'avait que vingt-un ans quand il fut nommé capitaine de vaisseau, et
son avenir militaire se trouvait désormais assuré. En effet, d'après les règlements
de la marine anglaise, l'avancement au choix s'arrêlait alors et s'arrête encore
aujourd'hui au grade de capitaine de vaisseau. Jusqu'à ce grade, l'ancienneté de
service constitue à peine un litre à de nouvelles fonctions; mais, quand il s'agit
de la position d'officier général, elle reprend ses droits, et, pour gravir ce difficile
échelon, il faut que chacun s'avance à son rang et suive son tour d'inscription.
Les officiers qui n'ont pas rempli, au moment de se mettre en marche, certaines
conditions de navigation, ne sont point dépassés pour cela par ceux de leurs
frères d'armes qui ont été ou plus heureux ou plus actifs. Ils entrent avec eux dans
le cadre des contre-amiraux, mais se rangent à part sous la dénomination d'offi-
ciers généraux retirés (retirai). Une pareille disposition, qui, en 1 8-41 , retenait
encore dans le grade de capitaine de vaisseau des officiers distingués qui, dès
1806, commandaient des frégates, présente au premier abord quelque chose d'é-
trange et de choquant. Cependant, avec des cadres illimités comme le sont ceux
de la marine anglaise, celte règle a moins d'inconvénients qu'on ne serait tenté
de le croire, et elle offre d'ailleurs d'assez grands avantages pour qu'on hésite
longtemps encore à la modifier ou à l'abolir. Outre le prestige qn'ellea nécessaire-
ment attaché à ces grandes positions d'un si difficile accès, elle a eu en effet un
résultat plus immédiat et plus important. Elle a condamné les penchants ambi-
tieux à une inaction forcée précisément à l'époque de la vie où ils ont coutume
de se manifester avec le plus d'énergie, et a introduit ainsi dans le corps de la
marine anglaise des habitudes d'honnête camaraderie et de bon vouloir mutuel
qui ont puissamment contribué au succès des armes britanniques.
Ce fut un mois avant que Nelson obtint son premier commandement, et lors-
qu'il avait déjà acquis assez de maturité pour apprécier les événements qui allaient
se passer sous ses yeux, que le comte d'Estaing, abandonnant la côte d'Amérique,
vint transporter le principal théâtre de la guerre dans la mer des Antilles, où le
vice-amiral Byron se hâtait de le suivre. Pendant que des renforts successifs en-
voyés d'Europe maintenaient sur un pied d'égalité les forces des deux amiraux
dans celte partie du monde, un grand événement nous assurait ailleurs une pré-
pondérance qui eût pu devenir funeste à l'Angleterre. La cour de Madrid, vaincue
par les instances du gouvernement français, entraînée par l'espoir de reprendre
Gibraltar et d'obtenir la restitution de la Jamaïque et des deux Florides, avait
enfin secoué son apathie et s'était déclarée en notre faveur. La flotte française,
sortie de Brest sous le commandement de M. d'OrvilIiers, et la flotte espagnole,
sortie du Ferrol, avaient opéré leur jonction, el cette armée, alors composée de
soixante-six vaisseaux, après avoir chassé devant elle la flotte ennemie, vint me-
nacer les côtes de l'Angleterre. Ce que l'empereur désira si ardemment quelques
années plus tard se trouvait ainsi réalisé. Un mois entier nous fûmes maîtres de
l'entrée de la Manche. Quarante mille hommes rassemblés sur les côtes de Bretagne
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 137
et de Normandie élaient prêts à monter à bord des nombreux transports qui les
attendaient, quand cette flotte formidable rentra à Brest sans avoir obtenu aucun
résultat, sans avoir intercepté un seul convoi. On s'en prit de cet insuccès à la
constance des vents d'est, à un manque de vivres, enfin au scorbut, qui enleva un
sixième des équipages. On eût pu en accuser également le désaccord des chefs et
y voir un nouvel exemple du peu de confiance que doivent inspirer les coalitions
maritimes. Dans la merdes Antilles, au contraire, où la France n'avait à opposer
que ses propres vaisseaux à ceux de l'Angleterre, les îles de Saint-Vincent et de la
Grenade se rendirent à ses armes; l'amiral Byron, après un engagement où il
faillit perdre trois de ses vaisseaux, fut contraint de se réfugier à Saint-Christophe,
et, si nous eussions su poursuivre nos avantages, nous nous emparions sans peine
de la Jamaïque. Malheureusement les nouvelles que le comte d'Eslaing reçut à
celle époque des côtes d'Amérique lui persuadèrent que la cause de l'indépen-
dance élail compromise, et il quitta subitement la mer des Antilles pour voler au
secours des Ëlals-Unis.
Ce fut alors que le gouverneur général de la Jamaïque, délivré des inquiétudes
que lui avait causées la présence de la flotte française dans les ports de Saint-
Domingue, se décida à mettre a exécution le projet audacieux qu'il avait formé
de s'emparer du fort de San-Juan de Nicaragua. Par la possession de ce fort, bâli
sur la rivière qui coule du lac Nicaragua dans l'Atlantique, il comptait intercepter
les communications qui, par l'isthme de Panama, avaient lieu enlre les deux mers,
et, comme il le disait, couper en deux l'Amérique espagnole. La partie maritime
de cette importante expédition fut confiée aux soins de Nelson, bien qu'il n'eût
alors que vingt-deux ans. Cinq cents hommes partirent de la Jamaïque au com-
mencement de l'année 1780, sous l'escorle de sa frégate, et furent mis à terre au
cap Gracias à Dios, dans la province de Honduras. On s'y procura quelques auxi-
liaires indiens, on y reçut quelques renforts, et, ayant rembarqué les troupes qui
avaient déjà souffert de leur campement dans une plaine marécageuse et malsaine,
on descendit la côle des Mosquitos. La mission de Nelson devait se borner à trans-
porter les troupes anglaises à l'embouchure de la rivière de San Juan; mais,
arrivé là, il ne put se résigner au rôle inaciif qui lui avait été imposé, et s'offrit
à conduire l'expédition jusque sous les murs du fort dont elle devait s'emparer.
Il fit embarquer deux cents soldats sur les canots de sa frégate et sur les pirogues
que fournirent les Indiens, et remonta avec eux la rivière. Il marchait à leur tête
quand ils prirent d'assaut, ou, selon son expression, enlevèrent à l'abordage la
batterie de Saini-Barthélemy, qui, construite sur une petite île au milieu de la
rivière, en commandait le cours dans une des parties les plus rapides et les plus
difficiles. Ce ne fut qu'après dix-sept jours de fatigues inouïes que les Anglais
arrivèrent en vue du château de San-Juan, situé à environ trente-deux milles du
lac de Nicaragua et à soixante-neuf de l'embouchure de la rivière. Portant déjà
dans les conseils la même énergie et la même résolution que dans les combats,
Nelson était d'avis de monter immédiatement à l'assaut. Il savait que la mauvaise
saison allait arriver, et qu'il n'y avait poinl de temps à perdre. Ce parli vigoureux
était peut-être le plus sage, mais on préféra un siège en règle, et il est probable
qu'une attaque de vive force eût coûté moins de monde que n'en coûtèrent les
onze jours de siège pendant lesquels les fièvres et la dyssenterie commencèrent
leurs ravages dans l'armée. Il fallut une circonstance heureuse pour sauver Nelson,
déjà atteint de cette dernière maladie. Une corvette partie de la Jamaïque avec
158 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
des renforts lui apporta la nouvelle que l'amiral sir Peler Parker l'avait nommé au
commandement du vaisseau \eJanus, devenu vacant par la mort de son capitaine,
et Nelson quitta celte terre funeste la veille de la reddition du château de San-
Juan. Ce n'en fut pas moins à lui que l'opinion générale décerna les honneurs de
ce triomphe, mais il arriva à la Jamaïque tellement affaibli et épuisé par la dys-
senterie, qu'il fallut le porter à terre dans son cadre.
Après cinq mois d'occupation, les Anglais évacuèrent leur fatale conquête. Des
dix-huit cents hommes qu'on avait employés en différents postes, il n'en revenait
que trois cent quatre-vingts. L'équipage du Hinch'tnbrook, dont Collingwood avait
pris le commandement, était de deux cents hommes à son départ d'Angleterre,
dix seulement purent revoir leur patrie : trop fréquente issue de ces expéditions
tropicales, où la victoire même est le plus souvent désastreuse! Quant à Nelson,
il était trop souffrant pour conserver le commandement du Janus, et il se vit
forcé de retourner en Angleterre pour y rétablir sa santé. Vers la fin du mois de
septembre 4 780, il s'embarqua sur le vaisseau le Lion, commandé par le capitaine
Cornwallis, et, dès son arrivée en Europe, il se rendit aux eaux de Bath. Sa con-
stitution avait déjà été éprouvée, dans son enfance, par les lièvres de l'Inde. Cette
nouvelle épreuve acheva de ruiner à jamais sa santé; mais, doué d'une grande
force nerveuse, il ne perdit rien de son activité, et, dans un corps chélif et souf-
frant, il conserva une âme indomptable. Les eaux de Bath eurent d'abord assez
d'efficacité pour qu'au bout de trois mois il crût devoir faire le voyage de Londres,
afin d'y solliciter de nouveau du service. Il ne tarda point à en obtenir : sur la
frégate YÀlbemarle, il visita les côtes du Danemark et prit une part active aux
opérations qui eurent lieu dans le golfe de Saint-Laurent, ainsi que dans les pa-
rages de l'Amérique du Nord. Jaloux de paraître sur un plus grand théâtre, il avait
obtenu de lord Hood de le suivre dans la mer des Antilles, quand la paix de 1783
vint arrêter un instant sa carrière.
La guerre qui se termina à cette époque avait eu, nous l'avons dit déjà, des
chances diverses, mais, en général, peu décisives. Guerre d'observation en Europe,
elle se fit avec plus d'activité de l'autre côté de l'Atlantique, où elle resta cepen-
dant une guerre de tactique. Elle ne fut réellement poussée à fond que dans l'Inde,
et ce fut parce que Stiffren y commandait. L'audace de ce grand homme de mer
n'a point encore été dépassée, et nul n'a égalé les ressources de son génie et la
rapidité de son coup d'œil. Sans ports où il pût réparer ses vaisseaux, sans appro-
visionnements pour les ravitailler, sans rechanges, sans mâtures pour remplacer
celles qu'il perdait dans ses fréquents engagements avec l'ennemi, il ne se dé-
concerta jamais et trouva moyen de suppléer à tout. Les convois qu'on lui expé-
diait d'Europe étaient interceptés, il lui arrivait même de manquer de munitions
de guerre : Suffren n'en continuait pas moins à harceler les escadres anglaises. Il
démâtait ses frégates pour mâler ses vaisseaux, improvisait des ateliers et des
chantiers, empruntait des soldats à M. de Bussy pour en faire des matelots, et les
lui rendait aguerris par une glorieuse journée. Dans l'espace de sept mois, il
joignit quatre fois l'amiral Hughes et lui mit treize cents hommes hors de combat.
Les préliminaires de la paix étaient déjà signés en Europe, que, maître de Gon-
delour et de Trinquemalé, il combattait encore pour défendre ses conquêtes. C'est
assurément le plus grand caractère, le seul général, pour emprunter une expres-
sion du comte d'Eslaing, qui se soit manifesté dans celle guerre. Appelé par une
chance imprévue au commandement supérieur des forces que nous avions réunies
LA. DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 159
dans la nier des Indes, Suffren vit une paix trop prompte lui fermer cette carrière
de gloire où il grandissait chaque jour. Que n'eût-il point accompli, si cette
guerre se fût prolongée, s'il eût pu opposer à l'amiral Hughes des capitaines com-
plètement initiés aux secrets de ses plans périlleux, si, comme un maître aimé
entouré de ses disciples, il n'eût jamais eu à redouter des vaisseaux qu'il con-
duisait au feu ni hésitation ni fausse interprétation de ses ordres! Quoiqu'il n'ait
point obtenu d'aussi éclatants résultais que le vainqueur d'Aboukir et de Tra-
falgar, Suffren semble avoir conçu le premier la pensée des modifications que
devait subir la stratégie maritime. Nelson le trouva devant lui dans ce chemin
aventureux, comme Bonaparte devait rencontrer dans le sien l'ombre du grand
Frédéric.
La gloire de la France n'eut donc point à souffrir de cette latte. Les combats
de M. de Sufl'ren nous consolèrent de la défaite du comte de Grasse, et, après
quatre années de guerre, le dommage matériel se trouva à peu près balancé entre
les deux marines belligérantes. Soit par accident, soit du fait de l'ennemi, la
France et ses alliés avaient perdu 117 navires, dont 20 vaisseaux de ligne; l'An-
gleterre, 1(> vaisseaux et 181 navires. Nos sacrifices, en y comprenant les perles
essuyées par les Étals-Unis, la Hollande et l'Espagne, atteignaient le chiffre total
de 5,000 bouches à feu, ceux des Anglais, le chiffre de 4,000. Leur matériel naval
avait un peu moins souffert que celui des puissances alliées, unis cette différence
était sans doute plus que compensée par la reprise de Minorque et l'émancipation
du continent améiicain. Cependant les efforts de l'Angleterre, de 1780 à 1783,
n'étaient guère restés au-dessous de ceux qu'elle déploya dans la grande guerre
de la révolution et de l'empire. Elle avait entretenu successivement à la mer
85,000,90.000, 100,000, et enfin 110,000 matelots, et, au mois de janvier 1785,
quelques mois avant la conclusion de la paix, elle avait porté ses armements à
112 vaisseaux de ligne, 20 vaisseaux de 50 canons et 150 frégates. A la même
époque, les flottes réunies de la France et de l'Espagne ne s'élevaient pas à moins
de 140 vaisseaux, dont 60, déjà mouillés en rade de Cadix, n'attendaient plus
qu'un dernier signal pour mettre sous voiles et se porter dans la mer des Antilles.
12 autres vaisseaux avaient quitté la rade de Boston sous le commandement de
M. de Vaudreuil, et un corps d'armée considérable était réuni à Saint-Domingue,
prêt à s'élancer sur la Jamaïque. L'Angleterre avait dû peser tous les désavantages
de cette situation quand elle avait signé la paix. « Qui pourrait croire sérieuse-
ment, s'écriait le jeune Pitt, alors en butte aux assauts de l'opposition, qui pour-
rait croire que la Jamaïque eût résisté longtemps à une attaque régulière
soutenue par 72 vaisseaux? Nos amiraux, après avoir reçu les renforts qu'on
leur eût envoyés d'Europe, n'en auraient eu que 40 sous leurs ordres, et il y a
longtemps que, dans cette chambre, on a reconnu qu'une guerre défensive ne sau-
rait aboutir qu'à une ruine inévitable! Nos amiraux auraient-ils donc, avec ces
40 vaisseaux, regagné par leurs armes ce que les ministres ont recouvré par leur
traité ? ou ne devions-nous pas plutôt craindre avec trop de raison que cette der-
nière campagne dans la mer des Antilles ne se terminât par la perte de la
Jamaïque, seul reste de nos possessions dans cette partie du monde? »
C'est sur ce ton résigné que s'exprimait alors le fils de lord Chatham, c'est en ces
termes qu'il essayait de justifier un traité onéreux et qu'il résumait la situation
des puissances belligérantes, dix années avant la guerre qui devait se terminer par
la ruine presque complète de notre marine. Les alliances qui nous avaient sou-
140 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
tenus dans cette lutte ne nous manquèrent point cependant quand elle se renou-
vela, nuis elles ne servirent qu'à augmenter le retentissement de nos désastres.
i le nombre des vaisseaux que nous rassemblâmes, ni le dévouement intrépide
de ceux qui les montaient, ne purent tenir lieu de ce qui manquait alors à notre
flotte : une bonne organisation, la pratique de la mer, et surtout la confiance qui
naît des premiers succès.
III.
La paix de 1783 avait eu moins en vue de concilier d'une façon durable des
intérêts depuis si longtemps rivaux et opposés que de donner aux puissances épui-
sées par une longue lutte le temps de reprendre haleine et de se préparer à de nou-
veaux sacrifices. Elle suspendit donc les hostilités sans éteindre cet antagonisme
funeste et ces prétentions exclusives qui, depuis tant de siècles, ont agité et divisé
le monde. Bientôt, en effet, à une guerre ouverte on vit succéder une guerre d'in-
fluence, dans laquelle tout l'avantage devait rester au gouvernement le plus
ferme et le plus éclairé. Ce fut d'abord la politique française qui parut devoir
conserver l'ascendant moral que lui avait valu l'issue favorable d'une lutte glo-
rieuse. Elle triompha en Hollande, et y fonda sa prépondérance, comme elle l'avait
l'ait en Amérique, sur la protection des vrais intérêts nationaux et des grands
principes dont l'Europe lui attribuait déjà la défense ; mais, inhabile aux efforts
suivis et aux vues persévérantes, une année ne s'était point écoulée, que la
France avait permis à l'Angleterre de prendre une revanche éclatante, et avait
compromis, par une altitude indécise, la considération qu'elle venait à peine
d'acquérir. Le gouvernement "anglais fut le premier à comprendre qu'entre deux
ennemis également fatigués de la guerre, également incapables de recourir, sans
péril pour leurs finances, à cette extrême raison des rois, l'avantage devait appar-
tenir à celui qui saurait envisager la situation de l'œil le plus calme et conserver
le mieux son sang-froid au milieu des chances apparentes d'un nouvel appel aux
armes. Pendant que, sous un prétexte frivole, les troupes prussiennes, comman-
dées par le duc de Brunswick, entraient tout à coup sur le territoire des Pro-
vinces-Unies, et y rétablissaient l'autorité du stathouder, le ministère anglais,
auquel Pitt avait déjà imprimé sa résolution et sa vigueur, tenait en échec le
cabinet de Versailles, et l'empêchait, par la fermeté de son langage et de sa con-
tenance, de remplir, en soutenant la Hollande, les obligations qu'il avait contrac-
tées envers ses nouveaux alliés. A partir de ce premier succès, l'Angleterre ne
s'arrêta plus dans cette voie de réparations que l'habileté de ses ministres venait
d'ouvrir à son orgueil blessé et à ses intérêts un instant sacrifiés. En 1790, elle
humiliait successivement l'Espagne et la Russie, et montrait à l'Europe qu'elle
était loin d'avoir abdiqué le rang élevé d'où on avait pu la croire descendue. La
première de ces puissances avait paru décidée à soutenir, les armes à la main, ses
prétentions à la domination exclusive des côtes occidentales de l'Amérique, et ses
croiseurs avaient maltraité des négociants anglais qui, pour se livrer à un com-
merce de fourrures avec la Chine, s'étaient établis à Noolka-Sound, sur la côte
occidentale de l'île de Vancouver, à la hauteur de la Nouvelle-Géorgie et non loin
de l'embouchure de la Colombia et du territoire si récemment contesté de
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 141
l'Orégon. Des explications très-vives suivirent ces procédés violents et amenèrent
une transaction qui garantit à l'Angleterre la liberté du commerce sur la côte
nord-ouest de l'Amérique. Cet orage, en se dissipant, laissa donc la Grande-Bre-
tagne en possession d'une situation morale fortifiée par un nouveau succès et avec
un accroissement de puissance maritime, résultat naturel de préparatifs sérieux
et considérables. La politique que le ministère anglais, d'accord avec les cabinets
de Vienne et de Berlin, adopta, quelques mois plus tard, vis-à-vis de la Russie,
inspirée par les mêmes principes, eut les mêmes effets, et fut suivie des mêmes
conséquences. L'Angleterre, en cette occasion, entreprit de prévenir le démem-
brement de l'empire ottoman, que les succès de la Russie avaient rendu imminent,
et, résolue à réconcilier cette puissance, de gré ou de force, avec la Sublime Porte,
elle se hâta d'augmenter encore ses armements. Ainsi, par une singulière coïnci-
dence, c'était déjà à la faveur de questions qui, de nos jours, n'ont rien perdu de
leur gravité, que l'Angleterre préparait en silence le prodigieux développement de
sa marine, et tendait à la placer, par ces soins constants et cette prévoyance sou-
tenue, au-dessus des atteintes de la fortune.
Grâce aux préparatifs dont ses différends avec l'Espagne et la Russie avaient
été l'occasion, elle possédait, au moment où éclata la guerre de 1793, 87 vais-
seaux de ligne à flot, dont plus de 60 étaient en état de prendre immédiatement
la mer. D'après le plan de sir Charles Middîeton, alors contrôleur de la marine,
et qui fut depuis, sous !e nom de lord Barham, premier lord de l'amirauté, on
avait, dès la fin des hostilités en 1785, disposé séparément, pour chaque vaisseau
en état de naviguer, la plus grande partie de son matériel complet d'armement,
organisant ainsi pour la première fois ces magasins particulurs qui, de tout
temps, ont été comptés parmi les mesures de prévoyance les plus efficaces. Des
approvisionnements de toute espèce avaient en outre été réunis dans les arsenaux,
et les précautions se trouvaient si bien prises pour le prompt équipement de la
flotte, que, quelques semaines après que l'ordre d'armer fut parvenu dans les
ports, le uombre des vaisseaux de ligne se trouva, comme par enchantement,
porté de 26 à 54, et le nombre total des bâtiments prêts à mettre sous voiles de
136 à 200. 45,000 matelots et soldats de marine durent former les équipages de
ces premiers armements. C'était peu demandera une population maritime qui,
dix ans auparavant, avait fourni 110,000 matelots à l'Angleterre, et qui s'était
considérablement accrue depuis cette époque ; mais, dispersée, comme elle l'était,
sur tous les points du globe, cette population était loin de constituer, au début
de la guerre, une force réelle et disponible. Les difficultés qu'éprouva à celte
époque l'amirauté pour former ces premiers équipages se sont représentées en
1840; elles se représenteront toutes les fois que l'Angleterre se trouvera obligée
de faire l'ace à des embarras imprévus, et laisseront toujours à un ennemi actif et
entreprenant le bénéfice de chances très-avantageuses pendant les premiers mois
de la guerre.
Privé de la plus grande partie de sa population maritime au moment où les
événements amenaient une prise d'armes inattendue , le gouvernement de la
Grande-Bretagne dut essayer de faire traîner les négociations en longueur, afin
de se donner le temps de rappeler dans ses ports cette précieuse armée de mate-
lots et ces mille navires laissés sans protection contre les tentatives de l'ennemi;
mais la convention reconnut le piège où tendaient ces subtilités diplomatiques.
A peine l'ambassadeur français, M. de Chauvelin, eut-il reçu, comme représen-
142 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
tant d'un pouvoir régicide, l'ordre de quitter l'Angleterre dans le délai de huit
jours, (|ue, refusant de poursuivre les négociations entamées pour le maintien de
la paix, la république offensée prit elle-même l'initiative d'une collision devenue
inévitable; elle déclara, le 1er février 1793, la guerre à l'Angleterre et à la Hol-
lande. Le commerce anglais se trouva mis à découvert par cette conduite auda-
cieuse : l'embargo réciproque par lequel les deux nations avaient préludé à l'ou-
verture d'hostilités plus directes lui avait coûté 70 navires. Il éprouva des perles
plus sérieuses encore avant que l'amirauté eût pu rassembler des forces suffisantes
pour le proléger contre nos frégates et nos nombreux corsaires. L'amirauté, en
effet, ne pouvait songer à détacher des bâtiments isolés pour éloigner de la Manche
ces intrépides croiseurs qu'après avoir pourvu à un soin plus pressant et réuni
les moyens de couvrir le retour des convois de l'Inde, de Terre-Neuve, du Levant
et des Antilles contre les entreprises de nos escadres. L'armement des deux flottes
de la Méditerranée et de la Manche, destinées à contenir celles que l'on savait
rassemblées à Brest et à Toulon, devait donc dominer les préoccupations de tout
genre de l'amirauté britannique. Toutefois elle ne serait point parvenue à com-
pléter ces deux grands armements, si elle ne se fût résignée à armer ses vaisseaux,
comme nous armons encore les nôtres, avec une proportion considérable
d'hommes pris en dehors des professions maritimes. En celle occasion, le capi-
taine Edward Pellew, qui vers la Gn de la guerre fut élevé à la pairie sous le nom
de lord Exmouih, lit preuve d'un discernement qui pourrait nous servir de leçon.
Parmi les hommes étrangers au métier de la mer dont il dut composer l'équipage
de la frégate la Nymphe, il choisit de préférence des mineurs de Cornouailles (1),
comme nous pourrions choisir des couvreurs ou des maçons, jugeant que ceux-ci
seraient mieux préparés que d'autres par les dangers habituels de leur profession
aux périlleux exercices qui les attendaient dans leurs fonctions improvisées.
L'introduction de ce nouvel élémenl dans les rangs de la flotte ne pouvait cepen-
dant suffire à la gravité des circonstances, el le gouvernement anglais se vit
bientôt contraint d'avoir recours à un de ces moyens extrêmes qui ne sauraient
se justifier que par la plus absolue nécessité. Le bill de presse fut promulgué. Il
n'existe en Angleterre aucune loi de recrutement forcé pour subvenir aux besoins
de l'armée et de la marine. Les équipages des vaisseaux anglais ne sont formés,
en temps ordinaire, que par la voie d'engagements volontaires dont la durée se
prolonge rarement au delà de trois ans, et tout capitaine pourvu d'un comman-
dement se voit obligé de faire pour ainsi dire le métier d'officier recruteur; mais,
dès que la presse a été autorisée par un acte du parlement, c'est un métier qu'il
fait à main armée. On voit alors, dans les ports de mer, des bandes de marins
déjà engagés marcher, sous le nom de press-gangs , avec un officier ou un
midshipman à leur tête, à des expéditions nocturnes qui n'ont d'autre but que
d'aller ramasser des matelots sans emploi dans les cabarets, ou des vagabonds
sans gîte dans les rues. Etrange abus dans un pays libre! Singulière anomalie
sur celte terre classique de la légalité ! Moyen brutal et odieux qui a fait pendant
la dernière guerre presque autant de déserteurs que de matelots, mais qui
témoigne des pouvoirs énergiques dont se trouve investi, au moment du besoin,
ve gouvernement redoutable dont les institutions les plus libérales n'onl point
affaibli les ressorts!
(1) Lord Exmouth's life, by Osier.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 143
Ce fut au milieu de ces embarras et de cette agitation que Nelson fut nommé
au commandement du vaisseau V Agamcmnon, de 64 canons. Les dix années de
paix qui venaient de s'écouler n'avaient point été perdues tout entières pour sa
carrière. Pendant trois nnnées consécutives, il avait commandé, sur la frégate 2e
Borée, la station des îles du vent, d;ms la mer des Antilles. Ce commandement,
bien qu'il eût été exercé tout entier au milieu d'une paix profonde, avait cepen-
dant servi à jeter déjà les fondements de sa réputation, et à faire éclater cette
ardente initiative, ce caractère résolu et opiniâtre, qui devaient plus tard, après
avoir fait sa gloire, le pousser à des actes violents destines à la ternir et à la
compromettre. A l'âge de vingt-six ans, sans protecteurs, sans fortune, Nelson
n'avait point hésité, dans la chaleur de son zèle pour la prospérité du commerce
anglais et de la navigation britannique, à braver des intérêts passionnés et puis-
sants, et à assumer sur sa tête une responsabilité dont s'élait effrayée la con-
science plus timide de son commandant en chef. Détaché aux îles du vent par
l'amiral Hughes, qui commandait alors à la Jamaïque, il trouva les ports de ces
îles remplis de navires américains. Au mépris de l'acte de navigation rendu sous
Charles II, et qui interdisait aux étrangers toutes relations commerciales avec les
colonies anglaises, les Américains, grâce à leur activité et au voisinage de leurs
côtes, s'étaient, depuis la paix, presque entièrement emparés du commerce des
Antilles. Nelson ne tarda point à reconnaître tout ce qu'avait de funeste pour la
navigation nationale cette concurrence illicite, et, malgré les protestaiions des
conseils coloniaux et des gouverneurs, malgré les réticences et les hésiiations de
l'amiral Hughes, en dépit même de ses ordres, il fit saisir et condamner par les
tribunaux de l'amirauté les navires américains qu'il trouva en contravention à
la Barbade, à Antigoa, à Saint-Christophe et à Nevis. Le capitaine Collingwood et
son frère, qui faisaient également partie tous les deux de la station des Antilles,
exerçaient en même temps, sous son inspiration, la même police et les mêmes
rigueurs à la Grenade et à Saint-Vincent. Un grand nombre de navires se trou-
vèrent ainsi saisis presque à la fois, et les tribunaux compétents en validèrent la
capture. Ce fut, on peut le croire, une clameur universelle dans les îles et une
coalition générale contre ce terrible petit capitaine. Lui, silencieux et obstiné,
faisait tête à l'orage, et supportait sans s'en émouvoir l'animadversion publique.
S'il descendait quelquefois à terre, c'était pour y voir très-peu de monde, car il
n'avait aucun penchant, en général, pour ces habitants des Antilles, que, dans
son indignation, il proclamait d'aussi grands rebelles que les nouveaux citoyens
des Ëtats-Unis.
Cependant sa conduite fut bientôt approuvée par le ministère, et le gouverneur
général de la Jamaïque reçut l'ordre de le soutenir dans l'exécution de* mesures
qu'il avait adoptées pour la répression du commerce interlope; mais l'esprit
ardent de Nelson ne pouvait supporter le repos, et il sortait à peine des embarras
où l'avait jeté son zèle pour les intérêts du commerce anglais, qu'il se créa de
nouveaux ennemis et un nouveau sujet d'inquiétudes, en dénonçant à l'amirauté les
pratiques scandaleuses des fournisseurs, des agents des prises et des divers em-
ployés du service de la marine aux Antilles. Du reste, cette facilité à s'engager
dans ces questions délicates lui était inspirée par un dévouement sincère et par
une ardeur patriotique qui ne laissa point d'être profitable à l'état. Dès les pre-
miers mois de l'année 1787, près de quatre mille matelots se trouvèrent em-
ployés par ce commerce réservé qu'il avait restitué au pavillon britannique, et
14<î LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
qui ne s'élevait pas à moins de 58,000 tonneaux. D'un autre côté, les transactions
frauduleuses qu'il signalait au gouvernement se montaient, pour Antigoa, Sainte-
Lucie, la Barbade et la Jamaïque, à plus de 50 millions de francs. Appuyées sur
d'aussi réels services, les prétentions de Nelson à une juste considération n'étaient
point assurément déplacées, et c'est à cette époque qu'il répondait avec une fierté
légitime au gouverneur général de la Jamaïque, qui lui avait écrit que de vieux
généraux n'étaient point dans l'habitude de prendre conseil déjeunes capitaines :
« J'ai l'honneur, monsieur, d'avoir le même âge que le premier ministre d'Angle-
terre, et je me crois aussi capable de commander un des bâtiments de sa majesté
que ce ministre peut l'être de gouverner l'étal. »
Nelson venait de traverser alors une des plus pénibles épreuves qui lui aient
été réservées, mais il y avait gagné l'estime de tous ceux qui avaient été témoins
de son dévouement et de sa constance dans cette crise difficile. Collingwood, la
physionomie la plus noble et la plus pure qui ait honoré cette grande guerre si
fertile en héros, Collingwood, cet aimable et excellent homme , comme l'appelait
Nelson, ne parlait déjà de son ami qu'avec respect et admiration, et c'est à la
même époque que le prince William Henry, alors duc de Clarence, conçut pour
le jeune capitaine, dont s'occupaient en ce moment toutes les Antilles, cette affec-
tion qu'il lui conserva pendant tout le cours de sa carrière. Destiné à monter un
jour sur le trône, sous le nom de Guillaume IV, le duc de Clarence commandait
alors la frégate le Pégase, avec laquelle il vint se ranger sous les ordres de Nelson.
Il sut bientôt l'apprécier à sa juste valeur, et quand, le 1 1 mars 1787, Nelson
épousa la veuve d'un médecin distingué de l'île de Nevis, le docteur Nisbett, ce
fut le prince William qui voulut conduire à l'autel la jeune et aimable créole.
Plein de vénération pour le sang de ses rois, Nelson, de son côté, reconnaissait par
le plus absolu dévouement l'affection qu'il avait obtenue. « Je n'ai point, disait-
il, dans toute ma vie, une action qui ne soit honorable : c'est aujourd'hui surtout
que je m'en félicite, puisque je me trouve admis dans l'intimité du prince. Si j'en
avais le pouvoir, pas un homme ne l'approcherait qui n'eût une réputation sans
tache. » — « Je n'ai qu'une ambition, écrivait-il quelques années plus tard au
duc de Clarence lui-même, c'est de commander un des vaisseaux destinés à sou-
tenir le vôtre dans la ligne de bataille. On verrait bien alors s'il est un homme
au monde qui ail plus que moi votre gloire à cœur. »
L'amitié du duc de Clarence semblait avoir assuré à Nelson un puissant patro-
nage, mais la conduite qui lui avait concilié les plus honorables affections était
loin d'avoir produit une impression aussi favorable dans les conseils de la marine.
Bien que cette conduite eût été hautement approuvée par le ministère, on voyait
dans celui qui l'avait tenue un de ces esprits inquiets toujours prêts à se mettre
en avant, esprits généralement suspects à toutes les administrations dont ils
menacent l'habituelle quiétude. Aussi paraissait-on résolu à ne plus mettre à
l'épreuve ce zèle et celle ardeur incommodes Quand, en 1788, ne pouvant sup-
porter, malgré son mariage, cette inaction qui lui élail à charge, Nelson deman-
dait avec instance à relourner à la mer, les sollicitations du prince William lui-
même restèrent sans succès, et le secrétaire de l'amirauté, M. Herbert, comme
en 1790 le comte de Chalham, eut la rudesse de résister à une pareille interven-
tion. Nelson, découragé, fut alors à la veille de quitter le service et de passer sur
le continent; il élail surtout blessé du peu d'égards qu'on avait témoigné à son
auguste prolecteur, et ne pouvait songer à l'inutile condescendance du prince
1A S£ftttl4)AB OtffiaUfi MARlTIMtB, i *0
sans se sentir aussi humilie que surpris des refus obstinés de l'amirauté. « Cepen-
dant, disait-il, je suis bien certain d'avoir toujours élé un officier zélé et fidèle! »
Malgré les récompenses éclatantes qu'obtinrent plus lard ses services, il n'oublia
jamais ce qu'il avait souffert pendant ces jours d'injuste disgrâce : au faîte des
honneurs, il en parlait encore avec amertume. Mais l'ambition de Nelson devait
prouver sa légitimité par sa persévérance. La révolution française s'avançait me-
naçante, et Nelson, attentif à tous les bruits de guerre, devina des premiers le
conflit qui allait s'engager entre deux puissances destinées à se disputer le monde ;
oubliant soudain ses rancunes et ses mécontentements, il s'empressa de renou-
veler ses instances auprès de lord Chatliam et de réclamer avec plus d'énergie
que jamais un commandement qui lui permît de prendre, dès le principe, à cette
nouvelle guerre la part qui convenait à son courage et à son dévouement. Ses
démarches cette fois furent favorablement accueillies, et, le 30 janvier 1793, il
prit !e commandement de V Agamcmnon.
Cinq années d'un repos involontaire avaient amassé cfuz lui une impatience et
un besoin d'agir qu'il comprimait à peine. Il était alors dans la force de ! âge,
signalé par l'opinion publique comme un des premiers officiers du corps de la
marine, et si avide de gloire, que l'occasion d'en acquérir ne pouvait lui man-
quer dans l'arène où l'Angleterre et la France descendaient pour la seconde fois.
Son premier soin fut de se composer un équipage. Nous avons vu que ce n'était
point chose facile alors; mais, grâce à son activité et aussi à son bon renom, car
les matelots anglais ne s'engagent point indifféremment avec tous les capitaines,
Nelson, rêvant déjà fortune et honneurs, combats et parts de prises, eut bientôt
rassemblé, pour l'armement de V Agamcmnon, un personnel dont la seule vue le
remplissait de joie et d'espérance. « J'ai sous les pieds, écrivait-il à son frère, le
plus beau vaisseau de 6-i canons que possède l'Angleterre ; mes officiers sont tous
gens de mérite, mon équipage est vaillant et plein de santé. Que m'importe donc
le point du globe sur lequel on m'enverra? » Heureusement pour sa gloire future,
ce fut vers la Méditerranée qu'on le dirigea. Cette station devait devenir plus lard,
sous sir John Jervis, la meilleure école de la marine anglaise, et Nelson, destiné
à y passer désormais la plus grande partie de sa carrière, allait y acquérir, pen-
dant quatre années de croisière active, les connaissances spéciales qui devaient le
désigner un jour au commandement de l'escadre d'Aboukir.
IV.
Quand, après avoir étudié la guerre de 1 778, on arrive à s'occuper de celle qui
l'a suivie, il est impossible de ne point éprouver une certaine surprise, une es-
pèce de sensation singulière et indéfinissable, comme en produirait un change-
ment soudain de température et de climat. Ces deux périodes, en effet, sont
presque contiguës dans l'histoire : dix années de paix les unissent et semblent
les confondre; mais au point de soudure il s'est formé un anyle inattendu, un
coude subit et brusque qu'on ne peut franchir sans se trouver tout à coup trans-
porté sous un autre ciel. L'aspect de la scène a tellement changé, qu'on hésite à
croire que ce soient bien les mêmes nations qui l'occupent encore. Quelle opposi-
tion entre le spectacle de celle lutte ardente et celui qu'on avait tout à l'heure
146 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
sous les yeux! Au lieu de ces jeunes nobles qui se battaient en riant, deux peuples
acharnés à se détruire; au lieu de celle humeur belliqueuse et sans fiel, un sen-
timent profond et opiniâtre, signe précurseur des grandes guerres. A voir les niasses
que ce zèle fanatique soulève et pousse à l'ennemi, on peut pressentir que l'an-
cienne stratégie va se trouver insuffisante pour de telles passions et pour de tels
combats. Les passes brillantes, les évolutions circonspectes de l'ancienne tactique
ne conviennent qu'à des ennemis qui ont plus de sang-froid et moins de haine.
La stratégie navale se transforme donc sous l'inspiration de Nelson, au moment
même où cette transformation est devenue pour ainsi dire un besoin des esprits
et de la nouvelle lutte qui vient de s'ouvrir. Pourquoi, dans ces engagements dés-
espérés qui convenaient si bien à notre courage, le sort trahit-il si constamment
notre zèle et nos efforts ? Pourquoi tant de dévouement et tant de désastres, pour-
quoi tant d'intrépidité et de si tristes résultats? Une étude sincère et approfondie
de cette guerre malheureuse pourra seule nous rapprendre, mais il importe de
constater avant tout, en marchant, cette fois encore, sur les pas de Nelson, dans
quelle position relative la reprise des hostilités trouva les deux marines.
Lord Hood, que Nelson suivit dans la Méditerranée, était, à cette époque, l'offi-
cier général le plus distiugué qui se fût formé dans la guerre d'Amérique. Après
avoir croisé, pendant quinze jours, à la hauteur des îles Scilly pour y attendre le
convoi de l'Inde, il lit route vers le détroit de Gibraltar avec 41 vaisseaux et quel-
ques frégates. Réuni aux divisions qui l'avaient précédé dans la Méditerranée, cet
amiral se trouva devant Toulon, vers le milieu du mois d'août 1795, à la tête de
21 vaisseaux de ligne. Nous en avions alors, dans ce port, 17 prêts a prendre la
mer, sous le commandement de l'amiral Trogoff : 4 autres y étaient en armement,
9 en réparation et 1 en construction. En y comprenant divers détachements en-
voyés à Tunis, en Corse et sur la côte d'Italie, nos forces se montaient dans la
Méditerranée, au moment où lord Hood y parut avec son escadre, à 52 vaisseaux,
27 frégates et 16 bricks ou corvettes, dont plus de la moitié pouvait mettre sous
voiles au premier signal. Dans les ports de l'Océan, la défense et l'attaque sem-
blaient prendre des proportions plus formidables encore. Pendant que l'Angle-
terre rassemblait, sous les ordres de lord Howe, l'ancien adversaire du comte
d'Estaing sur les côtes d'Amérique, une flotte destinée à croiser à l'entrée de la
Manche, nous avions déjà, de notre côté, réuni 21 vaisseaux de ligne que l'amiral
Morard de Galles avait conduits dans la baie de Quiberon. Cette escadre devait
surveiller le littoral de la Vendée et protéger en même temps le retour du contre-
amiral Sercey, qui, avec 4 vaisseaux et quelques corvettes, escortait alors un
convoi parti des Antilles. Au début de celte guerre, nous avions donc, pour cou-
vrir la rentrée de nos convois et inquiéter ceux de l'ennemi, 42 vaisseaux déjà
hors de nos ports ou près d'en sortir. C'est à ce chiffre qu'il faut s'arrêter pour
apprécier à sa juste valeur l'établissement naval que la monarchie léguait, en
s'écroulant, à ce pouvoir héroïque et brouillon qui devait, en quelques anuées,
préparer la ruine de notre marine. Ces 42 vaisseaux de ligne, prêts à intercepter
ou à défendre toutes les grandes routes commerciales par lesquelles devaient re-
venir en Europe les richesses des Antilles, du Levant et de l'Inde, constituaient
en notre faveur une situation que nous serions loin de retrouver au début d'une
nouvelle guerre. Quelles que soient les bases que l'on veuille adopter pour éva-
luer exactement les forces des diverses puissances maritimes, quelque compte que
l'on veuille tenir des déplacements opérés par la science dans l'importance rela-
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 147
tive des divers éléments constitutifs de la flotte, il estscertain que le développe-
ment qu'avait atteint notre marine en 1795 est bien loin aujourd'hui de nos plus
vastes espérances, peut-être même de nos vœux les plus téméraires. Derrière ces
42 vaisseaux prêts à prendre la mer se trouvait d'ailleurs une réserve imposante.
Composée de 34 vaisseaux en bon état, elle devait bientôt s'augmenter de 25 nou-
veaux vaisseaux, qui allaient être mis sur les chantiers, et nos fonderies prépa-
raient déjà plus de 5,000 canons pour armer ce nouveau matériel.
Cependant, malgré l'immense développement de notre marine en 1795, elle se
trouvait encore inférieure à la marine anglaise. En faisant abstraction des non-
valeurs, nous possédions alors 76 vaisseaux : l'Angleterre en possédait 1 15 ; mais,
les vaisseaux français étant généralement plus forts que les vaisseaux anglais,
notre infériorité devenait moins sensible à mesure que l'on adoptait d'autres
termes de comparaison plus exacts. Ainsi, la Hotte anglaise portail 8,718 canons,
et la nôtre 6.000. En outre, nos canons étant, pour la plupart, d'un plus fort
calibre que ceux des Anglais, ils pouvaient lancer, en ne considérant qu'un seul
bord des vaisseaux, une volée dont le poids s'élevait à près de 74 mille livres.
La volée totale des canons anglais restait encore, il est vrai, plus considérable
que celle des nôtres, puisqu'elle était d'environ 88 milie livres ; mais elle ne la
dépassait pourtant que d'un peu plus d'un sixième, ce qui réduisait dans une no-
table proportion l'infériorité relative de notre marine, qui, d'après les premiers
chiffres, ne se fût trouvée composer que les deux tiers de la marine anglaise.
Même ainsi réduite, celle proportion ne donnerait point encore une idée exacte
de la valeur réelle des deux matériels, car, depuis qu'ils avaient été doublés en
cuivre comme les vaisseaux anglais, nos vaisseaux avaient recouvré tout l'avan-
tage de marche que devait leur assurer une construction infiniment supérieure.
Les Anglais possédaient, il est vrai, beaucoup de vaisseaux à trois ponts, sorte de
vaisseaux de tout temps regardés comme formidables; mais les uns, de 100 canons,
comme le Victory, qui porla successivement le pavillon de l'amiral Hood, de l'a-
miral Jervis et de lord Nelson, comme le Queen Charlotte, sur lequel l'amiral Howe
venait d'arborer le sien, bien qu'excellents navires faits pour résister à de rudes
croisières, ne pouvaient d'aucune autre façon soutenir la comparaison avec les trois-
ponts français ou espagnols; les autres, connus sous le nom de vaisseaux de 98
ou de 90, qui égalaient à peine, sous le rapport de la masse de fer qu'ils pou-
vaient lancer, nos magnifiques vaisseaux de 80, quoique ces derniers n'eussent que
deux batteries, leur étaient surtout inférieurs par le manque absolu de qualités nau-
tiques. A côté de ces deux classes de vaisseaux de prem:er rang, nos vaisseaux de
120 canons, tels que la Montagne (I) et le Commerce de Marseille, que montait
à cette époque l'amiral Trogoff, nos vaisseaux de 120 canons (nous en trouvuus
la preuve dans plusieurs lettres de Nelson) excitaient l'élonnemenl des capitaines
anglais par leur masse imposante et l'épaisseur de leurs murailles, qui semblaient
impénétrables au boulet. Les vaisseaux anglais de 74 canons étaient également
beaucoup plus faibles d'échantillon que les nôtres, et, quelques-uns de ces vais-
seaux existant encore de nos jours dans les deux marines, il est facile de se con-
vaincre, par ce seul rapprochement, de la distance qui séparait autrefois notre
matériel naval, le plus beau qui fût en Europe, sans en excepter celui des Espa-
gnols, des modèles disgracieux et chélifs de la marine anglaise.
(1) Qui existe encore sous le nom de l'Océan.
148 LA DERNIERE &CERRË MARITIME.
A la supériorité que donnait à nos vaisseaux un système de construction plus
avancé, il fallait ajouter encore l'avantage qu'ils reliraient, dans toutes les occa-
sions où il s'agissait de lutter de vitesse, d'une mâture mieux assujettie, qui leur
permettait de défier, toutes voiles hautes, des rafales par lesquelles se trouvaient
souvent démâtés les vaisseaux ennemis. C'est ainsi qu'au commencement de la
guerre, on vil le contre-amiral Van-Stabel, avec six vaisseaux et deux frégates,
poursuivi par l'avant-garde de lord Howe, lui échapper grâce à la supériorité de
marche de son escadre et à la soiidilé de ses mâtures.
On voit donc combien de tous points, excepté en nombre, nos vaisseaux se
trouvaient supérieurs aux vaisseaux anglais au début de la guerre; mais nous de-
vions bientôt perdre en partie cet important avantage, et même, lorsque nous le
possédions lout entier, la désorganisation de notre personnel et la dilapidation
des approvisionnements rassemblés dans nos ports ne nous permirent point de le
mettre à profit. En même temps que nos armements devenaient plus précipités et
que nous nous trouvions réduits à employer de mauvais fers, des bois de rebut,
des chanvres de qualité inférieure, l'habitude des longs blocus, la pratique con-
stante de la mer, apprenaient à nos ennemis à adopter les proportions les plus
convenables, les précautions les mieux entendues pour donnera leurs mâtures la
solidité qui leur avait manqué jusque-là. De ce côté, leurs navires eurent bientôt
gagné tout ce que nos bàtimenls perdirent par suite de noire détresse et de noire
négligence. Il nous restait des navires plus vastes et auxquels des lignes d'eau
plus habilement calculées assuraient une marche supérieure. Les chances de la
guerre en mirent quelques-uns entre les mains des Anglais, qui s'empressèrent
de les réparer et de les imiter. Leur marine s'enrichit ainsi de bâtiments qui, con-
struits sur les mêmes plans que les nôtres, mais armés avec plus de soin et de
connaissance des exigences de la mer, loin d'avoir rien à envier à leurs modèles,
eurent sur eux une très-grande supériorité dans les navigations difficiles et rigou-
reuses. Le Commerce de Marseille, qui avait porté le pavillon du vice-amiral
Truguelet celui du contre-amiral Trogoff, ce superbe lrois-ponls,dont le lonnage
dépassait de près de 500 tonneaux celui du Viclory, conduit de Toulon à Ports-
mouth, y resta pour servir de leçon aux constructeurs anglais, comme le Pompée
de 74, également enlevé à Toulon, comme plus tard le Tonnant et le Franklin,
vaisseaux de 80 canons, capturés lous deux à Aboukir, et qui, à cette époque,
n'avaient leurs pareils dans aucune marine du monde.
D'ailleurs, malgré l'espèce d'équilibre qui existait en 1793 entre les deux
marines, équilibre, il est vrai, que l'adjonction des marines espagnole, hollan-
daise, portugaise et napolitaine à la marine anglaise (1) eûl suffi pour détruire, la
guerre était à peine commencée, qu'il fut facile d'en prévoir l'issue. Dans un temps
où tous les liens sociaux se trouvaient relâchés, il y aurail eu, en effet, folie à
espérer à bord de nos navires le maintien de cette obéissance passive et de ce
respect hiérarchique, seuls fondements possibles d'une bonne discipline. Les équi-
(1) La Hollande possédait une force nominale de 49 vaisseaux de ligne, dont la plupart
ne portaient que 64 fit r»4 canons et étaient déjà en très-mauvais état. L'Espagne, sur
204 navires, comptait 76 vaisseaux et en avait 56 d'armés. Le Portugal promenait de
fournira la coalition 6 beaux vaisseaux bien équipes et montés en partie par des officiers
anglais. Le roi de Naples s'engageait à mettre à la disposition du commandant de la flotte
anglaise dans la Méditerranée 4 vaisseaux de 74 et un corps de 6,000 hommes.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 149
pages de la flotte mouillée dans la baie de Quiheron Turent les premiers à donner
l'exemple de ces dangereuses séditions qui devaient se renouveler plusieurs fois à
bord des vaisseaux de la république : ils obligèrent l'amiral Morard de Galles à
ramener la flotte à Brest, et ne rentrèrent dans l'ordre que lorsqu'une partie des
mutins eut été envoyée aux années et remplacée par des levées de pécheurs et de
conscrits. La perte de ces vieux matelots était moins regrettable encore que celle
des officiers qui, sous d'Estaing, o 's Guichen, sousSuflren et d'Orvilliers, avaient
appris à manœuvrer des vaisseaux et à diriger des escadres. Ceux de ces ofliciers
qui n'émigrèrent pas furent emprisonnés ou tombèrent sous la hache de la guillo-
tine. Cette marine si glorieuse, si dévouée, si redoutable aux ennemis de la France,
sembla disparaître tout entière dans une seule année de terreur. Ce qu'un gou-
vernement régulier n'eût point réussi à accomplir, un gouvernement nouveau,
obligé de faire face à l'Europe, dut songer à l'entreprendre. Aux prises avec la
guerre civile, avec la famine, avec la désorganisation des esprits, il fallut qu'il
s'occupât de combler celte brèche énorme par laquelle l'ennemi devait pénétrer,
et de faire surgir des rangs les plus infimes de la flotte des officiers et des com-
mandants pour ces vaisseaux abandonnés et ce matériel devenu inutile. Cependant
la guerre était active et pressante; pour faire vivre le peuple, il était nécessaire
d'assurer la rentrée des convois de blé attendus d'Amérique. Ce salut de la révo-
lution exigeait qu'on tînt des escadres à la mer, et il fallait réaliser, avec la rapi-
dité propre à cette époque, de toutes les choses du monde celle qui demande le
plus de temps et de méthode, celle qui s'accommode le moins de la précipitation
et du désordre : la reconstitution d'une grande marine. La convention n'hésita
point : elle poussa ses escadres dehors avec ce personnel novice, décréta l'activité
dans nos arsenaux, l'héroïsme sur nos vaisseaux, comme elle venait de décréter
la victoire aux frontières, et, tant l'enthousiasme a de puissance, même dans les
choses qui semblent le plus échapper à son empire, peu s'en fallut qu'elle ne
surprît, en cette journée mémorable connue sous le nom de combat du 13 prai-
rial, à cet amiral vétéran qui avait tenu le comte d'Estaing en échec et à ces vais-
seaux anglais régulièrement armés et commandés par des officiers expérimentés,
un triomphe qui eût peut-être donné une direction bien différente à la guerre.
L'amiral Villaret-Joyeuse, en celte occasion, combattit pendant trois jours dans le
golfe de Gascogne la flotte de lord Howe, composée de 25 vaisseaux, el, bien qu'il
eût perdu 7 vaisseaux dans le dernier engagement qui eut lieu le i cr juin 1794, la
flotte anglaise, aussi maltraitée que la nôtre, n'es;aya pas de pousser plus loin ses
avantages. Le convoi d'Amérique entra dans Brest peu de jours après celle action
malheureuse, et la république, sauvée d'une disette imminente, put en rendre
grâce aux vaisseaux que lui avait légués l'infortuné Louis XVI.
Déjà ce magnifique héritage avait reçu une fatale atteinte. Ivre de terreur,
en apprenant l'entrée du général Carleaux à Marseille, Toulon s'était jeté, le
28 août 1793, d;ns les bras de l'Angleterre, et avait livré ses forts, sa rade et ses
vaisseaux à la flotte de lord Hood. Par suite de cette funeste résolution, les An-
glais se trouvèrent sans combat en possession de 51 vaisseaux et de lo frégates.
Lord Hood les reçut en dépôt au nom de Louis XVII; mais il n'y eut pas un officier
anglais qui se méprît sur la valeur d un pareil engagement, et Nelson fut des pre-
miers à remarquer qu'il ne faudrait pas vue heure pour brider la flotte française.
Cette flotte échappa en partie à l'incendie dans lequel les A ti p lais avaient voulu
l'envelopper tout entière. Ils avaient trouvé à Toulon 58 bâtiments; 25 retombe-
ront IT. 1 1
150 IA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
renl entre les mains de la France. Cet événement cependant, si l'on ne considère
que le dommage matériel, fut pins fatal à notre marine que ne l'avaient été les
combats réunis de M. de Grasse et du 13 prairial, plus fatal même que le combat
d'Aboukir, car la perte que nous supportâmes en cette occasion s'éleva à 15 vais-
seaux et 9 frégates. 9 de ces vaisseaux furent brûlés par Sidney Smith, 5 bâti-
ments furent emmenés par les Sardes et les Espagnols, et \ vaisseaux suivirent
avec 6 frégates l'escadre anglaise au moment où elle se retira aux îles d'Hyères.
En Angleterre, l'opinion publique fut loin d'être satisfaite de ce résultai : elle
reprocha vivement à lord Hood , non point ce qui a souillé son nom . d'avoir
ajouté les horreurs de cet effroyable incendie à toutes les horreurs d'une évacua-
tion précipitée.- mais d'avoir trop attendu pour s'y résoudre, et d'avoir ainsi laissé
son œuvre de destruction incomplète. On se demandait pourquoi, à peine maître
des forts, il ne s'était point occupé d'expédier dans les ports anglais cette belle
flotte remise en son pouvoir, pourquoi du moins ii n'avait pas pris à l'avance de
telles mesures, qu'aucun de nos vaisseaux ne pût échapper à l'incendie, quand
une évacuation, depuis longtemps prévue, serait devenue inévitable.
Heureusement pour la France, lord Hood n'était point entré seul a Toulon. En
même temps qu'il jetait l'ancre dans cette rade, une flotte espagnole, composée
de 17 vaisseaux, y mouillait aussi, et don Juan de Langara, qui la commandait,
don Juan de Langara, l'ancien prisonnier de Rodney (1), s'empressait de déclarer
que Toulon n'était point, comme lord Hood semblait disposé à le croire, un port
virtuellement anglais, mais un dépôt confié à l'honneur de l'Espagne aussi bien
qu'à celui de l'Angleterre. Après avoir mouillé ses vaisseaux de manière à battre
de la façon la plus favorable les vaisseaux anglais affaiblis en nombre par divers
détachements qui croisaient alors dans la Méditerranée, et en force effective par
les renforts qu'ils avaient dû envoyer aux garnisons des différents postes, l'amiral
espagnol ne se crut plus obligé de dissimuler que, dans son opinion, la ruine de
la marine française ne pouvait qu'être préjudiciable aux intérêts de l'Espagne.
Ce fut celte conduite pleine de fermeté, et dictée assurément par la plus haute
politique, qui sauva une partie de notre flotte ; mais elle ne put sauver les malheu-
reux habitants de Toulon des horribles effets d'une évacuation entreprise sous le
canon des républicains. Celte ville contenait 28,000 âmes quand elle invoqua le
secours des Anglais. Peu de semaines après qu'ils l'eurent quittée, elle n'en ren-
fermait plus que 7,000, et cependant 15,000 personnes seulement avaient trouvé
un refuge sur les flottes alliées. En quelques mois, 6,000 habitants avaient dis-
paru. Un grand nombre avait péri dans les divers engagements qui précédèrent
l'évacuation; quelques-uns, quand ce terrible moment fut arrivé, se pressant sur
les quais avec leurs femmes, avec leurs enfants, furent coupés en deux par les
(1) L'amiral don Juan de Langara, né vers 1730, d'une famille noble de l'Andalousie,
combattit le 16 janvier 1780, avec 14 vaisseaux espagnols, l'amiral Rodney, qui, à la tête
de 22 vaisseaux de ligne, voulait ravitailler Gibraltar. Un de ses vaisseaux sauta en l'air,
6 turent pris, et lui-même fui fait prisonnier après avoir reçu trois blossures. Eu récom-
pense de sa conduite héroïque pendant ce combat, Charles III le nomma lieutenant gé-
néral. Après la paix de Bâle, il l'ut chargé du Commandement de la flotte de Cadix,
conduisit cette flotte à Toulon, et obligea ainsi les Anglais à évacuer la Corse el la Médi-
terranée. Au retour de cette expédition, il se rendit à Madrid, où il succéda, au mois
de janvier 1797, à don Pedro Varela de Ulloa dans le ministère de la marine. En 1798,
il quitta ce ministère, et mourut en 1800 avec le grade de capitaine-général.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 151
boulets que les républicains faisaient pleuvoir sur eux des hauteurs qui dominent
la ville. D'autres se noyèrent dans le port; le reste, laissé à la merci des ven-
geances populaires, périt victime d'une atroce réaction que le brave général
Dugommier s'efforça vainement de prévenir.
Au moment où la flotte anglaise quittait la rade de Toulon, Nelson était avec
V Agamcmnon mouillé devant Livourne. Quatre navires chargés de blessés y arri-
vèrent bientôt avec les bâtiments qui portaient une parti? des malheureux émigrés.
Des vaisseaux français les suivaient (1), car l'amiral Langara n'avait point réussi
à convaincre les officiers qui les commandaient qu'il était plus honorable |iour
eux, plus conforme aux intérêts de la France, de placer ces vaisseaux sous la
protection de l'Espagne que sous la protection de l'Angleterre. « Toulon a éprouvé
en un jour, écrivait Nelson à sa femme, toutes les calamités que peuvent enfanter
les guerres civiles. Des pères sont arrivés ici sans leurs enfants, des enfants sans
leurs pères. C'est l'horreur sous toutes ses faces. J'ai près de moi le comte
de Grasse, qui commande la frégate fît Topaze. Sa femme et sa fille sont à Toulon.
Lord Hood s'est jeté lui-même à la tète des troupes qui fuyaient, et a fait l'admi-
ration de tous ceux qui ont été témoins de son courage; mais le torrent était
irrésistible. Plusieurs de nos postes, occupés par les troupes étrangères, ont été
enlevés sans combat; dans d'autres, défendus par nos soldats, pas un homme ne
s'est sauvé. Je ne puis tout écrire, mon cœur est navré. »
Les événements dont Neison fut témoin à celte époque laissèrent dans son
esprit une impression profonde. Les deux premières années de la guerre nous
avaient coûté 25 vaisseaux; mais ce n'est pas dans ces pertes prématurées que
Nelson croyait découvrir le secret de notre faiblesse. 11 le voyait tout entier dans
l'insubordination de nos équipages, et répétait souvent « que nous ne réussirions
point à battre une flotte anglaise tanL que nous n'aurions pas rétabli la discipline
dans la nôtre. » C'est à ces habitudes démagogiques (the riotous behaviouv of
lawlcss Francitmcti) que sur le champ de bataille d'Aboukir il attribuait encore
les revers de nos escadres. Il parle dans une de ses lettres, écrite à la fin de
l'année 1793, d'une de nos frégates qu'il bloquait devant Livourne, et dont l'équi-
page, une belle nuit, déposa son capitaine et le remplaça par le lieutenant d'in-
fanterie de marine. Le désordre des clubs s'était, en effet, introduit sur nos
vaisseaux, et nos matelots, soupçonnant leurs officiers de vouloir les vendre à
l'Angleterre, mettaient chaque jour en délibération l'obéissance à leurs ordres.
Nelson vit ces officiers se partager en deux camps ennemis, et ceux qui étaient
demeurés les dépositaires des traditions glorieuses des guerres de l'Inde et des
Antilles sortir de Toulon à la suite de l'amiral anglais, pour se ranger sous son
pavillon. De là date sa présomptueuse confiance : elle prit sa source dans la désor-
ganisation de notre marine.
(1) Les bâtiments français qui furent ainsi ajoutés à la marine anglaise furent le Com-
merce de Marseille, de 120 canons; les vaisseaux le Pompée, le Puissant et le Sapion,
de 74; les frégates l'Aréthuse et la Perle, de 40 canons; l'Jlceste, la Lutine, la Prosé-
lyte et la Topaze, de 52; la corvette la belette, de 24.
[Y-,'2 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
V.
Au moment de l'évacuation de Toulon, Nelson avait gagné l'estime et l'affeciion
de lord Hood par le zèle qu'il venait de déployer dans les diverses missions dont
il avait été chargé. Dans l'espace de six mois, son vaisseau n'avait pas passé vingt
jours au mouillage. Pendant que l'escadre anglaise occupait la rade de Toulon et
en disputait la possession aux batteries des républicains, Nelson, un jour à Naples,
le lendemain sur les côtes de Corse, n'avait cessé de tenir la mer. Courant de
Corse en Sardaigne, ou de Tunis à Livourne , négociant, bataillant, ne connais-
sant ni le repos ni la crainte, il s'annonçait déjà avec toute l'audace et toute la
brusquerie de sa nature, et appelait résolument courage 'politique celte facilité
qu'il montra plus tard à violer toutes les garanties du droit des gens et toutes les
stipulations protectrices des états secondaires. Frappé des qualités qui faisaient
de Nelson, sinon un très-bon politique (ce dont ce dernier se piquait cependant),
du moins un homme d'action inappréciable, lord Hood lui avait plusieurs fois
offert de quitter son petit vaisseau de 64 pour un vaisseau de 74. L'offre était
séduisante. Cependant Nelson ne pouvait se résoudre à se séparer de ses officiers.
Il leur était très-attaché et ne parlait jamais d'eux qu'avec les plus grands éloges.
Chose singulière, cet homme, chez lequel certains actes d'une triste célébrité
sembleraient accuser une âme inflexible, était doué, au contraire, d'une grande
sensibilité et de la nature la plus affectueuse. L'exercice même de celle autorité
despotique et sans contrôle dont il fut si longtemps investi n'avait pu altérer chez
lui cette égalité d'humeur et cette facilité de mœurs qui le distinguaient dans la
vie privée, et qu'il portait jusque dans ses moindres relations de service. Il suffit
de parcourir sa correspondance pour ne point conserver le plus léger doute à cet
égard. On ne trouverait peut-être pas dans tout le cours de ce volumineux recueil,
où Nelson s'abandonne aux effusions les plus intimes, une seule plainte contre
ses vaisseaux, ses officiers ou ses équipages. Tout cela est excellent, dévoué, plein
d'ardeur, et tout cela le devient en effet sous l'influence de cet heureux optimisme
et de cette disposition affable et bienveillante. C'était là, du reste, le grand art de
Nelson. Il savait s'adresser si bien aux aptitudes particulières de chacun , qu'il
n'était si méchant officier dont il ne parvînt à faire un serviteur zélé, souvent
même un serviteur capable.
Le temps pendant lequel il conserva le commandement de ce petit vaisseau
de 64 fut le plus heureux de sa vie. Il était alors bien loin de prévoir toute la
gloire qui s'attacherait un jour à son nom, mais une réputation honorable avait
déjà récompensé ses efforts, et le ton joyeux qui règne dans les lettres qu'il
écrivit à celte époque forme un intéressant et pénible contraste avec l'abattement
qui se trahit à chaque ligne de sa correspondance, quand, au milieu des honneurs
et des enivrements qui suivirent la bataille d'Aboukir, mécontent de lui et des
autres, il appelait de tous ses vœux une mort glorieuse et semblait n'aspirer qu'au
repos de la tombe. En 1 704, moins illustre, mais plus heureux, plus satisfait de
lui-même, battu de ces ouragans du golfe de Lyon dont il ressentait pour la pre-
mière fois la violence, ayant à peine touché terre depuis son départ d'Angleterre,
il trouvait délicieuse cette vie rude et active, et la sérénité de son âme lui rendait
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. ]'■',",
ces épreuves légères. « Depuis quelque temps, disait-il, nous n'avons eu que des
coups de vent; mais avec V Agamemnon nous n'y prenons pas garde... c'est un si
bon vaisseau. Nous n'avons pas d'ailleurs un malade à bord. Comment y en aurait-il
avec un si vaillant équipage? Et lord Hood ! quel excellent officier! Tout ce qui
vient de lui est tellement clair, qu'il est impossible de ne point comprendre ses
intentions. » Ainsi enchanté de son vaisseau, de son équipage et de son amiral,
Nelson se promenait bien de ne point perdre une heure de cette guerre, et quoique
tout le profit qu'il osât en attendre fût quelque joli cottage du prix d'environ
2,000 liv. slerl., quoiqu'il y eût alors dans la Méditerranée plus d'honneur que de
profit à recueillir, il prenait gaiement son parti de toutes les privations et de toutes
les misères, maintenant sa chétive santé à travers les fatigues et les intempéries
qui terrassaient les plus robustes. La marine française semblait pour longtemps
réduite à l'impuissance, l'incendie de Toulon avait rendu la mer déserte, et Nelson
s'apprêtait à chercher sur un autre élément de l'emploi pour l'activité de ses
jaquettes bleues qu'il voulait conduire à la tranchée et à l'attaque des places fortes,
de façon à faire honte aux habits rouges que les républicains venaient de chasser
de Toulon.
Lord Hood, en effet, avait à peine quitté cette magnifique rade, qu'il songea à
s'assurer dans la Méditerranée un nouveau refuge pour sa flotte. Depuis longtemps
il convoitait la possession de la Corse, que le vieux Paoli agitait par ses intrigues,
et, pendant son séjour à Toulon, il avait entamé avec ce général une négociation
qui fut suivie d'une tentative infructueuse sur la ville de Saint-Florent. Paoli
promettait de soulever les habitants et de les amener à accepter le protectorat de
l'Angleterre, mais il voulait que lord Hood s'engageât à chasser les Français des
places fortes qu'ils occupaient dans le nord de l'île. L'emploi de quelques vais-
seaux se fût trouvé insuffisant contre des places aussi peu accessibles que Bastia
et Calvi, et, tant qu'il eut à défendre Toulon contre les troupes républicaines,
lord Hood se trouva trop occupé pour pouvoir former de nouvelles entreprises.
L'évacuation de Toulon laissait, au contraire, à sa disposition un corps d'armée
de 2,000 hommes qui devenait un véritable embarras pour l'escadre, un matériel
considérable et tous les moyens d'entreprendre des sièges réguliers. D'accord avec
le major-général Dundas, il résolut donc de tenter une conquête qui devait am-
plement dédommager l'Angleterre de la perte de Toulon. Le débarquement des
troupes s'opéra dans la baie de Saint-Florent. Les positions qui défendaient celte
ville furent enlevées successivement, et Bastia, attaquée bientôt par les seules
troupes de la marine et une partie des équipages de la flotte, contre l'avis et sans
le concours des généraux anglais, Bastia fut emportée après quelques jours de
siège. Calvi, que l'amiral Martin, sorti de Toulon à la tête de sept vaisseaux, es-
saya vainement de secourir, opposa une plus longue résistance ; mais, investie par
des forces plus considérables que celles qui avaient réduit Bastia, cette place finit
par succomber également, et les Français se trouvèrent entièrement chassés de la
Corse, qu'ils ne devaient reprendre qu'à la faveur des triomphes de l'armée
d'Italie.
Nelson avait dirigé toutes les opérations du siège de Bastia et pris une part ac-
tive à celui de Calvi. Ce fut dans une des batteries élevées contre les fortifications
de cette dernière place, qu'il perdit l'usage de son œil droit, atteint par quelques
débris qu'un boulet avait fait voler en éclats en frappant le merlon de cette bat-
terie. Cette blessure ne le tint renfermé qu'un seul jour; mais, comme il l'écri-
151 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
vait alors, il ne s'en élait pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu qu'il n'eût la tête
emportée.
« C'est une puissance infaillible (lui écrivait son père, esprit grave et religieux
pour lequel Nelson éprouvait une vénération profonde), c'est une puissance pleine
de sagesse et de bonté qui a diminué la force du coup dont vous avez été frappé.
Bénie soit celte main qui vous a sauvé pour être, j'en suis certain, pendant bien
des années encore, l'instrument du bien qu'elle prépare, l'exemple et la leçon de
vos compagnons ! Il n'y a point à craindre, mon cher Horace, que ce soit jamais
de moi que vous vienne une dangereuse flatterie; mais, je l'avoue, j'essuie quel-
quefois une larme de joie en entendant citer votre nom d'une manière aussi hono-
rable. Puisse le Seigneur continuer à vous protéger, à vous diriger, à vous assister
dans tous vos efforts pour accomplir ce qui est salutaire et équitable ! Je sais que
les militaires sont généralement fatalistes. Cette croyance peut sans doute être
utile, mais il ne faut pas qu'elle exclue la confiance que tout chrétien doit avoir
dans une providence spéciale qui dirige tous les événements de ce monde. Votre
destinée, croyez-le bien, est dans les mains du Seigneur, et les cheveux même de
votre tête sont comptés. Je ne connais point, quant à moi, de doctrine plus forti-
fiante. »
En vérité, il y a une grande élévation de pensée dans ces accents à la fois
émus et résignés. Le sentiment du devoir n'y a point laissé de place pour ces in-
sinuations timides qu'on eût pardonnées cependant à la tendresse d'un père. Lé
noble vieillard n'engage point son fils à ménager sa vie ; mais, les yeux levés au
ciel, il espère, pour employer les expressions mêmes que nous retrouvons dans
une autre de ses lettres, que Dieu le défendra de la flèche qui vole à la clarté du
jour et de la peste qui chemine dans l'ombre de la nuit. C'est bien là le langage
inspiré et biblique, le ton plein de vigueur de cette grande église, aujourd'hui
chancelante, qui combattit vingt ans notre révolution et ses tendances. Ce sont
bien ces fortes maximes qui semblent moins destinées à former des chrétiens pour
le ciel que des citoyens pour la vieille Angleterre, ces hautes notions du devoir
où l'on retrouve plus souvent peut-être les inspirations du Dieu de Moïse que les
louchantes leçons du Dieu de l'Évangile, mais dans lesquelles il est impossible de
méconnaître le germe et le principe des plus nobles vertus militaires. Les An-
glais , il n'en faut pas douter , n'ont point été seulement , dans la longue et san-
glante guerre qu'ils nous ont faite, d'habiles et persévérants automates; ils ont
été, comme nous l'étions alors, des combattants ardents et convaincus, mourant,
comme nous, pour l'autel et le foyer, animés d'un enthousiasme semblable au
nôtre, et aussi prêts que nous à se sacrifier pour le triomphe de leurs idées et le
succès de leurs principes. Si. pendant cette terrible lutte, ils n'eussent point eu
aussi quelque source sacrée où retremper leur dévouement et leur énergie, jamais
ils n'auraient pu résister à celte race héroïque chez laquelle la vertu la plus com-
mune fut un suprême mépris de la mort. Malgré la supériorité de leurs vaisseaux,
la rapidité et la précision de leur tir, ils eussent été emportés, comme une paille
légère, par ce tourbillon d'hommes et de navires que soulevait l'ouragan révolu-
tionnaire; mais la foi républicaine rencontra dans celle arène les restes de ce
vieux fanatisme puritain qui, depuis Cromwell, n'était point complètement éteint
encore. Pour résister à la furie française, il se retrouva parmi ces descendants
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 155
des têles rondes quelque chose de ce feu sombre et opiniâtre que leurs pères op-
posaient jadis aux cavaliers de Charles Stuart , et c'est ainsi que, pendant près
d'un quart de siècle, il fut donné à ces ardeurs rivales de se disputer et d'étonner
le monde.
Nelson lui-même, qui possédait au plus haut degré ce qu'on peut appeler la
bravoure de tempérament, et qui n'a jamais connu, si l'on peut en croire le té-
moignage de sa correspondance et celui de ses contemporains, cette émotion invo-
lontaire que ressentit le jeune Wellesley à sa première bataille ; Nelson, qui jouait
sa vie aussi résolument qu'aucun homme au monde, ne dédaignait point cepen-
dant, au moment de combattre, de raffermir son courage au souvenir des pieuses
exhortations de son père. A la veille de ces grandes journées d'où il est rarement
sorti sans blessure, il éprouvait le besoin de se recueillir et d'envisager d'un œil
ferme et grave les chances qu'il allait courir. En général, il écrivait sur son
journal une courte prière.
« Notre vie à tous, disait-il , est entre les mains de celui qui sait mieux que
personne s'il doit préserver ou non la mienne. Je m'en remets sur ce point à sa
volonté. Mais ce qui est dans mes propres mains, c'est ma réputation et mon hon-
neur, et vivre avec une réputation flétrie me serait insupportable. La mort est
une dette que nous devons tous payer un jour; il importe peu que ce soit aujour-
d'hui ou dans quelques années. Ce que je veux, c'est que ma conduite ne puisse
jamais attirer la rougeur sur le front de mes amis. » — « Rappelez-vous (écrivait-
il à sa femme au moment où il pensait que lord Hood pourrait atteindre l'escadre
française accourue au secours de Calvi), rappelez-vous qu'un brave homme ne
meurt qu'une fois, et qu'un lâche meurt toute sa vie. Si quelque accident devait
m'arriver dans cette rencontre, je suis certain du moins que ma conduite aura été
de nature à vous donner des titres à la bienveillance royale. Ne croyez pas cepen-
i dant que j'aie aucun sinistre pressentiment, et que je craigne vraiment de ne plus
vous revoir; mais, s'il en devait être autrement, que la volonté de Dieu soit faite!
mon nom ne sera jamais un déshonneur pour ceux qui le portent. Le peu que je
possède, vous le savez, je vous l'ai déjà donné. Je voudrais que ce fût davantage,
mais je n'ai jamais rien acquis d'une manière qui ne fût honorable, et ce que je
vous donne vient de mains qui sont pures. »
Au mois d'octobre 1794, lord Hood rentra en Angleterre sur le Victory, et laissa
le commandement temporaire de la flotte au vice-amiral Hotham. Il avait eu sou-
vent à se plaindre de la négligence avec laquelle l'amirauté pourvoyait aux besoins
de son escadre, et, à son arrivée en Angleterre, il s'en expliqua avec vivacité. Il
était, vers le mois d'avril 1795, à la veille de mettre sous voiles pour aller re-
prendre le commandement de la flotte de la Méditerranée, quand il crut devoir,
avant de partir, adresser de nouvelles remontrances à l'amirauté sur l'insuffisance
des forces entretenues dans cette station. Son insistance excita un tel méconten-
tement dans le conseil, que le 2 mai il reçut, de la façon la plus inattendue,
l'ordre d'amener son pavillon , qui ne fut jamais rehissé depuis cette époque.
L'amiral sir John Jervis fut nommé pour lui succéder, et partit pour la Méditer-
ranée le 11 novembre 1795. Le commandement de la flotte anglaise resta donc
pendant plus d'une année entre les mains du vice-amiral Hotham, qui ne l'avait
reçu que d'une manière provisoire , et il est probable que cet officier l'eût con-
1 36 tA DERNIERE G0ERR2 MARITIME.
serve défini tivcment, s'il eût sa se montrer à la hauteur d'une tâche qui était
réellement an-dessus de ses forces.
« Hotham, écrivait Nelson, est assurément le meilleur homme qu'on puisse voir,
mais il prend les choses trop philosophiquement. Il faudrait ici un homme actif
et entreprenant, et il n'est ni l'un ni l'autre. Pourvu que chaque mois se passe
sans ([ne nous ayons de BOlre côlé essuyé aucune perte, il se tient pour satisfait.
Sous aucun rapport, il n'est comparable à lord Hood. Ce dernier est vraiment
l'officier le plus remarquable que j'aie connu. Lord Howe est certainement un
officier d'un rare mérite pour conduire et diriger une flolte, mais c'est tout.
Lord Hood est également supérieur dans toutes les positions où puisse se trouver
un amiral. »
Ja. qu'au moment où Nelson connut l'amiral Jervis, lord Hood paraît avoir
réalisé à ses yeux l'idéal du commandant en chef. Aussi apprit-il avec indignation
la brusque destitution dont cet amiral venait d'être l'objet. « Oh ! misérable ami-
rauté! écrivait-il à son frère; ces gens-là ont obligé le premier officier de notre
marine à quitter son commandement, [/ancienne amirauté peut avoir causé la
perte de quelques bâtiments de commerce par son inertie et sa négligence; celle-
ci a compromis toute une flotte de bâtiments de guerre. L'absence de lord Hood
est une calamité nationale, a
Les réclamations de lord Hood avaient été présentées avec une vivacité qu'il
regretta plus tard, mais elles étaient fondées. L'escadre qu'il avait laissée à
l'amiral Hotham était en effet dépourvue de tout, et la plupart de ses vaisseaux
auraient eu besoin de rentrer au port pour s'y refaire et s'y réparer. Jetée à une
si grande distance de l'Angleterre, qu'elle devait redouter une victoire incomplète
presque à l'égal d'un revers, par l'impossibilité où elle se fût trouvée après cette
victoire de remplacer les mais qu'elle eût perdus (1), cette flotte avait, en présence
de l'alliance déjà douteuse de l'Espagne, la Corse à défendre, les Autrichiens à
assister dans leurs opérations sur la côte de Gênes, le commerce anglais à pro-
léger contre une multitude de corsaires, et, dans le port même de Toulon, une
escadre sans cesse menaçante à surveiller et à contenir. Sidney Smith n'avait pas
tout brûlé dans ce malheureux port : Nelson, qui éprouvait peu de sympathie pour
ce grand parleur, avait déjà exprimé la crainte qu'il n'eût fait eu cette occasion
a moins de besogne que de bruit; » en effet, au lieu de 17 vaisseaux français,
comme on l'avait annoncé en Angleterre, il n'y en avait eu que 9 de détruits.
Aussi, cinq mois à peine après l'évacuation de Toulon, l'amiral Martin avait pu
prendre la mer avec 7 vaisseaux : chassant devant lui la division de l'amiral
Hotham , il avait courageusement essayé de jeter des secours dans Calvi, assiégé
par les troupes anglaises; mais, poursuivi par la flolte de lord Hood, il avait dû
se réfugier dans le golfe Jonan , où , em bossé sous la protection des forts de l'île
Sainte-Marguerite, il avait délié pendant plusieurs jours les attaques de l'ennemi.
Cette première tentative sur la Corse et l'activité que l'on continuait à dé-
(1) C'était l'opinion de Nelson lui-même et la meilleure preuve des chances favorables
avec lesquelles nous pourrons toujours soutenir une guerre maritime dans ce bassin de
la Méditerranée compris entre l'Afrique et la France, l'Espagne et les îles de Corse et de
Sarclaigne.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 1 i » 7
ployer dans nos arsenaux auraient dû ouvrir les yeux à l'amirauté anglaise et lui
faire comprendre le danger auquel pou vu il se trouver exposée la flotte de la Mé-
diterranée, si quelque important renfort, trompant la surveillance de la flotte de
la Manche, parvenait à sortir des ports de l'Océan et à se joindre aux vaisseaux
déjà réunis à Toulon. Tel était en effet le plan qu'avait conçu, vers la fin de
l'année 1794, le comité de salut public, et i! est certain que l'exécution de ce
projet eût pu amener dans la Méditerranée les plus importants résultats. Malgré
les pertes qu'elle avait éprouvées à Toulon et au combat du 13 prairial, la France
possédait encore à cette époque un imposant matériel. 35 vaisseaux de ligne,
13 frégates et 16 corvettes ou avisos se trouvaient en rade de Brest, prêts à
prendre la mer. Le 31 décembre 1794, cette flotte, déjà réduite d'un vaisseau
qui s'était perdu dans une première sortie, mit sous voiles et se dirigea vers la
haute mer. Elle était commandée par le vice-amiral Villarel-Joyeuse, sous les
ordres duquel on avait placé les cor.lre-amiraux Bouvet, Nielly, Van-Siabel et Re-
naudin. Ce dernier, avec 6 vaisseaux, devait se détacher de la flotte dès qu'on
n'aurait plus à craindre la rencontre de l'armée anglaise, et entrer dans la Médi-
terranée pour y rallier l'amiral Martin. Malheureusement la plus affreuse pénurie
régnait alors dans nos arsenaux. On n'y avait trouvé ni bois ni cordages pour
réparer les vaisseaux désemparés dans la journée du 15 prairial, et, au moment
de faire sortir une flotte aussi considérable, on n'avait pas même des vivres suf-
fisants à lui donner. La farine et le biscuit surtout manquaient complètement.
Avec beaucoup de peine, on était parvenu à fournir six mois de vivres à l'escadre
destinée à renforcer la flotte de Toulon, mais les autres vaisseaux de la flotte de
Brest n'en avaient pu embarquer que pour quinze jours. Ainsi approvisionnés,
avec des mais jumelés parce qu'on n'avait pu les changer, des gréements en
mauvais état, des coques mal réparées et mal calfatées, ces vaisseaux étaient en-
voyés à la mer au cœur de l'hiver, pour y affronter les tempêtes inévitables du
golfe de Gascogne et la rencontre probable de 55 vaisseaux ennemis. Les vents
contraires obligèrent bientôt les 6 vaisseaux destinés pour Toulon à partager
leurs vivres avec leurs compagnons, menacés d'en manquer. Arrivée à cent cin-
quante lieues de nos côtes, la flotte, déjà dispersée, fut assaillie par un coup de
vent si violent, que trois vaisseaux, le Neuf Thermidor, le Scipion et le Superbe,
coulèrent à la mer; le Neptune se jeta à la côte entre Bréhal et Morlaix, et, un
mois après avoir quitté Brest, les débris de ce puissant armement regagnèrent le
port sans avoir pu atteindre le but qu'on s'élait proposé par cette désastreuse
sortie.
De pareilles expéditions semblent fabuleuses aujourd'hui : des navires exposés
à manquer de vivres à la mer, sombrant de vétusté au premier coup de vent, na-
viguant avec des mâts à demi brisés et des gréements hors de service, ce sont là
des misères que notre génération n'a pas connues et a peine à comprendre. Telles
étaient cependant les difficultés contre lesquelles eurent à lutter nos marins pen-
dant les premières années de la république. Il fallait sans doute beaucoup de
résolution et d'énergie pour ne pas se laisser abattre par des chances aussi défa-
vorables; il fallait surtout que ces hommes fussent animés d'un dévouement bien
profond, d'une abnégation bien exallée, pour qu'ils consentissent à engager leur
honneur el leur responsabilité dans des entreprises fatalement destinées à d'aussi
déplorables issues. Nous ne pouvons apprécier ce qui se passait alors dans notre
marine sans embrasser du même coup d'œil l'ensemble de cette époque fiévreuse,
158 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
où le même cachet d'outrecuidance et d'audace se retrouve dans Je gouvernement
de la société comme dans la conduite de la guerre, dans les plans de constitu-
tions politiques comme dans ceux d'expéditions militaires. Malheureusement l'in-
fluence de cette époque révolutionnaire et de la direction qu'elle avait donnée à
la guerre maritime ne s'éteignit point complètement avec elle. Longtemps après
qu'elle eut fait place à des temps mieux réglés et plus prospères, on vivait encore
à bord de nos vaisseaux sur ces traditions de désordre et de négligence, qu'elle
avait léguées à la marine de l'empire. Avant tout, on s'y confiait dans son cou-
rage, dans sa ferme résolution de mourir à son poste et de vendre chèrement sa
vie; mais on y songeait peu à préparer un succès certain par des soins constants
et des dispositions habiles; puis, le jour de l'action venu, si l'on se trouvait en
face d'un ennemi mieux exercé, mieux discipliné, maniant avec plus de facilité
et de précision ses voiles et ses canons, on se tenait pour satisfait de ne laisser
entre ses mains que des mâts abattus, des ponts jonchés de cadavres, un vaisseau
près de couler, et l'on éprouvait une sorte de fierté à voir le vainqueur lui-même
effrayé de tant de sang répandu, et comme consterné d'une pareille victoire. Ce
fut une malheureuse guerre, mais ce fut une guerre héroïque que celle qui se
poursuivit ainsi pendant vingt ans. Suivant nous, on n'a point assez dit sous quel
astre contraire nos marins combattirent à cette époque; on n'a point assez fait
sentir combien les institutions leur ont manqué; on n'a point assez honoré leur
résignation sublime, leurs combats sans espoir, leurs sacrifices sans illusion et
sans peur. Gardons-nous de méconnaître la gloire qui s'attache à de pareils faits
d'armes, gardons-nous de la répudier, car le courage malheureux, quand il a
cette dignité et cette persévérance, offre quelque chose de plus touchant, de plus
digne de nos hommages peut-être que le courage favorisé par la fortune. « Le
succès, a dit souvent Nelson, suilit pour couvrir bien des fautes, mais combien
de belles actions restent à jamais ensevelies sous une défaite! »
VI.
Quoique le plan de la convention eût échoué, la flotte de Toulon, portée suc-
cessivement par de prodigieux efforts à 15 vaisseaux de ligne, appareilla de ce
port le 3 mars 1793 pour tenter un nouveau coup de main sur la Corse et es-
sayer d'y jeter un corps de 6,000 hommes. L'amiral Holham était en ce moment
à Livourne, où il avait conduit son escadre, afin de se trouver à portée défavo-
riser les opérations de l'armée autrichienne, qui manœuvrait sur les côtes de la
Rivière de Gênes. Ses éclaireurs lui annoncèrent bientôt la sortie de l'escadre
française, et lui apprirent la capture d'un de ses vaisseaux, le Brrwick, qui, sorti
de Saint-Florent pour venir le rejoindre à Livourne, avait donné au milieu de
l'avant-garde ennemie. Avec les iA vaisseaux qui lui restaient, l'amiral Holham
se porta immédiatement à la rencontre de l'amiral Martin, tremblant d'arriver
trop tard et de trouver le débarquement des troupes françaises déjà effectué.
Malheureusement l'amiral Martin n'avait point osé tenter cette opération avec la
perspective de la voir interrompue par l'arrivée d'une escadre dont les éclaireurs
étaient déjà venus le reconnaître, et, après avoir capturé le Beriokk, il s'était dé-
cidé à rallier les côtes de Provence. Sa roule l'avait conduit vers l'entrée du golfe
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 1 S9
de Gènes, quand, le 12 mars 1795, il aperçut l'escacfre anglaise. Le vent souf-
flait de l'ouest et du sud-ouest par fortes rafales. Pendant la nuit, un vaisseau
français, le Mercure, perdit son grand niât de hune, et, se séparant de la flotte,
parvint à gagner le golfe Jouan sous l'escorte d'une frégate.
Ainsi réduite au même nombre de vaisseaux que l'escadre anglaise, notre flotte
avait le désavantage de ne compter dans ses rangs qu'un seul trois-ponls, le Sans-
Culotte 'et encore ce vaisseau fut-il obligé, par les avaries qu'il éprouva le len-
demain, de quitter son poste pendant la nuit du 13 au 14 mars et d'aller se réfu-
gier à Gênes), tandis que l'amiral Hotham, dont le pavillon flottait à bord d'un
vaisseau de 100 canons, le Britannia. avait en outre trois vaisseaux de 98 sous
ses ordres. Il est vrai que, si la présence de ces vaisseaux contribuait à donner
à l'escadre anglaise une apparence formidable, elle avait aussi pour résultat de
retarder et d'embarrasser tous ses mouvements, ces vaisseaux étant de très-mau-
vais marcheurs en général, et obligeant les 74 a diminuer de voiles pour les at-
tendre. L'amiral Martin se trouvait donc à peu près le maître de chercher ou de
fuir un engagement. Les instructions de la convention lui recommandaient, dit-
on, de ne pas éviter le combat, et, en effet, le 12 mars, quand il avait, pour la
première fois, aperçu l'ennemi sous le vent de son escadre, il avait résolument
laissé arriver sur sa ligne de bataille, comme s'il eût été décidé à en venir immé-
diatement aux mains; mais la séparation du vaisseau le Mercure et la vue des
quatre trois- ponts rargés sous le pavillon de l'amiral Hotham ébranlèrent sa ré-
solution, et, encore incertain s'il se retirerait devant l'escadre anglaise ou s'il
prendrait l'offensive, il passa la nuit du 12 au 15 mars à petite distance de la
ligne ennemie, qui, placée sous le vent, tenait ses feux allumés, et semblait moins
poursuivre notre escadre que l'attendre. Le 15 cependant, au point du jour,
l'amiral Hotham se décida à signaler à ses vaisseaux de chasser en avant et d'aug-
menter de voiles. A huit heures du matin, le vaisseau français de 80 le Ça ira,
commandé par le capitaine Coudé, aborda le vaisseau qui le précédait et perdit
ses deux mâts de hune. Rapproché comme il l'était alors de l'avant-garde anglaise,
ce vaisseau ainsi désemparé se trouvait gravement compromis, et une des frégates
ennemies, l'Inconstant, commençait déjà à le canonner, quand une de nos fré-
gates, la Vestale, laissant arriver sur lui, le prit à la remorque, malgré l'approche
du vaisseau V Agamemnon, qui s'avançait alors sous toutes voiles. Nelson avait
témoigné l'intention de n'ouvrir son feu que lorsqu'il serait à bout portant du
Ça ira ; mais ce vaisseau parut tirer avec tant de précision ses canons de retraite,
les seuls qu'il pût diriger contre V Agamemnon, que Nelson, ne voyant point au-
tour de lui d'autres vaisseaux qui pussent le soutenir, s'il venait à être démâté,
jugea prudent de ne point se présenter sous la volée d'un aussi redoutable anta-
goniste. Manœuvrant avec beaucoup de sang-froid et d'habileté, comme on le peut
faire quand on commande un bon vaisseau et un équipage exercé, il eut soin de
se tenir par la hanche du Ça ira, et profita de sa nv.rche supérieure pour lui en-
voyer, dans de fréquentes arrivées, des bordées qui eurent bientôt mis les voiles
de ce vaisseau en lambeaux, et l'empêchèrent de s'occuper de la réparation de
ses avaries. Cependant plusieurs vaisseaux français avaient viré de bord et mena-
çaient de couper V Agamemnon de la flotte anglaise. Le Ça ira lui-même, avec
l'assistance de la frégate qui le remorquait, était parvenu à exécuter la même évo-
lution et à faire route vers les vaisseaux qui s'avançaient à son secours. Nelson
dut céder à la nécessité et obéir aux signaux de l'amiral Hotham, qui rappelait
160 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
son avant-garde, craignant de la compromettre dans un engagement partiel avec
des forces supérieures. A deux heures et demie de l'après-midi, le feu cessa de
part et d'autre. Le vaisseau le Censeur, que commandait le capitaine Benoît, rem-
plaça la frégate la Vestale, qui avait jusque-là remorqué le Ça ira, et à laquelle
ce vaisseau devait son salut. Les deux escadres, reformant aussi bien que possible
leur ligne de bataille, passèrent encore cette nuit à vue l'une de l'autre, et atten-
dirent le jour avec impatience.
Au lever du soleil, il faisait presque calme : le Sans-Culotte, qui, pendant la
nuit, s'était séparé de la flotte française, avait disparu et se dirigeait sur Gênes;
le Censeur et le Ça ira étaient sous le venta une distance considérable des autres
vaisseaux, et l'escadre anglaise, profitant d'une petite brise de nord qui venait
de s'élever et lui avait donné l'avantage du vent, se portait sur ces deux vais-
seaux ainsi isolés, comptant s'en emparer avant que le reste de notre tlolte pût
leur venir en aide. Les premiers vaisseaux anglais qui se présentèrent pour atta-
quer le Censeur et le Ça ira furent deux vaisseaux de 74, le Captain et le Bcdford.
Pendant que les deux amiraux multipliaient les signaux pour amener de nouvelles
forces sur le lieu du combat, ces quatre vaisseaux échangeaient déjà de rapides
volées en présence des deux flottes, rendues immobiles par le calme plat qui
venait de succéder à une folle brise bientôt éteinte : on eût dit, à les voir au
milieu de ce champ clos, de valeureux champions choisis par les deux armées
pour éprouver la fortune de la journée. Quoique placés par les avaries du Ça ira
dans la position la plus désavantageuse, les vaisseaux français n'avaient point
paru s'émouvoir de cet engagement inégal. Unis l'un à l'autre comme ces jeunes
héros que Thèbes envoyait au combat, ils présentaient, sous ce ciel aussi bleu que
celui de la Grèce, sur ces flots aussi purs que ceux de Salamine, un spectacle im-
posant et digne de l'antiquité. Le vaisseau le Censeur, encore frais et valide, qui
n'avait point une corde coupée ni une voile avariée, qui eût pu échapper sans
peine à cette terrible chance d'avoir bientôt toute une flotte à combattre, se
tenait, au contraire, plus serré contre son compagnon à l'approche du danger,
comme pour lui mieux garantir son concours et sa résolution de partager sa for-
tune. Le sort sembla vouloir favoriser celte détermination héroïque. Au bout
d'une heure, le vaisseau le Captain n'avait point une voile qui pût lui servir; son
gréement était haché, plusieurs de ses mâts se trouvaient compromis par les
boulets qu'ils avaient reçus, et, se hâtant de s'éloigner sous les lambeaux de voiles
qui lui restaient, il faisait à l'amiral Holham le signal de détresse. Le Bedford
avait moins souffert, mais il était également obligé de se faire remorquer par ses
canots hors de la portée de ses redoutables adversaires.
Cependant quatre nouveaux vaisseaux anglais, aidés par un souffle de vent,
VJlluslrious, le Courageux, la Princesse royale de 98, portant le pavillon de
l'amiral Goodull, et l'Agamemnon, alors à son poste de bataille, s'avançaient pour
remplacer les bâtiments que le Censeur et le Ça ira avaient désemparés. De son
côté, l'amiral Martin, qui avait arboré son pavillon sur une frégate, profitant de
la brise qui venait de s'élever du nord-ouest, faisait signal à son escadre de virer
vent arrière, et de suivre, par un mouvement successif, en se repliant vers la
queue de la ligne, le vaisseau le Duquesne, chef de file de l'armée, auquel il con-
fiait le soin de conduire nos vaisseaux entre la flotte anglaise et les deux bâti-
ments qu'elle s'apprêtait à accabler. Les intentions de l'amiral lurent mal com-
prises, ou le vaisseau le Duquesne n'osa point, à cause de la faiblesse de la brise,
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 161
les exécuter. Il vint au vent, et, gouvernant parallèlement à la ligne anglaise, la
canonna du côté opposé à celui où se trouvaient le Censeur et le Ça ira (I). Nos
autres vaisseaux le suivirent, et, comme les capitaines Benoit et Coudé persistaient
bravement à combattre, l'avant-garde anglaise se trouva, pendant quelque temps,
placée entre deux feux et obligée de servir ses canons des deux bords. Ses deux
premiers vaisseaux, l'Illustrions et le Courageux, virent tomber bientôt leur grand
mât et leur mât d'artimon, et eurent, en moins d'une heure. 3o hommes tués et
95 blessés. Malheureusement notre avant-garde ne poursuivit point ses avantages.
Entraînant par son exemple le reste de l'armée, elle s'éloigna et laissa sur le
champ de bataille, comme on l'avait déjà vu dans mainte affaire funeste à notre
pavillon, ''.es ennemis près de se rendre, et deux de nos vaisseaux bien digues
assurément qu'une flotte se compromît pour ies sauver. Avant de se laisser aina-
riner, le Censeur et le Ça ira avaient perdu 400 hommes, vu tomber une partie
de leur mâture et désemparé quatre vaisseaux ennemis, dont l'un, V Illuslrious, se
jeta à la côte, deux jours après, par suite de ses avaries.
Que l'on compare celte magnifique défense avec celle du Berwick, capturé
quelques jours auparavant par l'escadre française après avoir perdu un seul
homme, son capitaine, et avoir eu quatre matelots blesses, et l'on pourra juger
si en effet, comme on l'a voulu dire, dans nos derniers combats, c'est la persévé-
rance qui nous a manqué. Les Anglais, nous en pouvons éprouver un juste senti-
ment d'orgueil, ont bien peu d'actions de guerre dont on puisse comparer l'hé-
roïsme à la noble résistance de ces deux vaisseaux, à la défense dp Guillaume
Tell, célèbre dans les deux marines, à celle du Vengeur ou du Redoutable ; mais
il faut dire à leur gloire (et on peut apprécier par là l'influence qu'exerçaient sur
leurs escadres des institutions plus fortes, l'habitude de la soumission aux signaux
de l'amiral et la crainte de cette opinion publique qui avait déjà sacrifié le mal-
heureux Byng à ses exigences); il faut dire que, si l'escadre de l'amiral Holham
se fût trouvée le 7 mars à portée de secourir le Berwick, ce vaisseau n'eût proba-
blement point été abandonné sur le champ de bataille, comme furent abandonnés
le Censeur et le Ça ira. Ce triste résultat ne saurait du reste être imputé sans
injustice à l'amiral Martin. Il avait signalé la seule manœuvre qui pût sauver ses
deux vaisseaux compromis, et il y eût probablement réussi, si son pavillon, au
lieu de flotter à bord d'une frégate, eût été arboré à bord d'un des vaisseaux
engagés, et si, au lieu d'avoir à signaler à ses capitaines de se porter au feu, il
eût eu la liberté, comme Nelson et Collingwood à Trafalgar, de les y conduire lui-
même; mais les instructions du gouvernement étaient alors positives. Au mo-
f ment du combat, l'amiral devait quitter son vaisseau et montera bord d'une des
frégates de l'escadre. Celte détestable disposition avait été adoptée en France
depuis que le comte de Grasse avait été capturé sur la Fille de Paris par la flotte
de lord Rodney, et il en résultait que deux des plus braves officiers généraux de
notre marine, dont l'exemple eût suffi pour entraîner leurs capitaines, l'amiral
(1) ... a Le général, voulant profiter de ce souffle de vent que nous semblions recevoir,
signala à l'armée de se former en bataille pour dégager les deux vaisseaux assaillis ; mais
le Duquesne, qui était chef de file, loin d'exécuter l'ordre, a tenu le vent et a passé au
vent de l'escadre anglaise, au lieu d'arriver entre nos deux vaisseaux et l'armée enne-
mie, ce qui les aurait probablement sauvés. » (Rapport du représentant du peuple Le-
lourueur de la .Manche, eu mission près l'armée navale de la Méditerranée, 26 ventôse
an III.)
162 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
Martin et l'amiral Villaret-Joyeuse, se voyaient à la même époque, l'un devant
Gènes, l'autre devant l'île de Groix, obligés de tester spectateurs désespérés de la
mollesse et des fausses manœuvres de leurs vaisseaux. A Trafalgar aussi, on pres-
sait Nelson de passer à bord d'une frégate, alin de se mettre à portée de mieux
juger des événements et de transmettre plus facilement ses ordres; mais à ces
sollicitations et aux raisons dont on les appuyait il répondit que rien dans un
combat ne valait la force de l'exemple, et, sans vouloir même permettre qu'un autre
vaisseau passât devant le sien, il conserva, à la tête de sa colonne, le poste péril-
leux qu'avait choisi son courage.
A la suite du combat du 14 mars 1795, les deux escadres se trouvèrent égale-
ment affaiblies. Les Anglais nous avaient, il est vrai, enlevé deux vaisseaux, mais
ils ne purent jamais parvenir à réparer le Ça ira; le Censeur, qui devait être
repris plus lard sous le cap Saint-Vincent par le contre-amiral Riehery, fut le
seul qu'ils purent ajouter à leur escadre. De notre côté, nous avions capturé le
Berwick et occasionné la perte de l' Illustrions. Le combat du 14 mars n'eût donc
point été une affaire désastreuse pour noire marine, si l'abandon de deux vais-
seaux sur le champ de bataille, en présence de forces à peu près égales, n'était
un de ces événements funestes qui doivent peser sur le sort de toute une cam-
pagne. Nelson, avec la rapidité de coup d'œil et la sûreté de jugement d'un
homme destiné à de grandes choses, avait compris qu'une escadre qui se résignait
à de tels sacrifices était une escadre démoralisée, à demi vaincue, et qu'il fallait
se hâter de poursuivre. Il se rendit donc à bord de l'amiral Holham, le pressa
de laisser ses vaisseaux désemparés et ceux qu'il venait d'amariner sous l'escorte
de quelques frégates, et de se lancer avec les onze vaisseaux valides qui lui res-
taient à la poursuite de l'ennemi ; « mais lui, beaucoup plus calme, écrivait Nelson
à sa femme, me répondit : Nous devons être satisfaits, nous avons eu là une bonne
journée. Pour moi, je vous l'avoue, je ne puis être de cet avis, car, de ces onze
vaisseaux français qui fuyaient, en eussions-nous pris dix, si nous eussions laissé
échapper le onzième, le pouvant capturer, je ne pourrais appeler cela une bonne
journée. Je voudrais être amiral à mon tour, et commander une flotte anglaise.
J'aurais bieniôl obtenu de grands résultats ou éprouvé un grand revers. Ma nature
ne saurait supporter de demi-mesures. Bien certainement, si la flotte eût été sous
mes ordres le 14 mars, l'armée ennemie tout entière eût embelli mon triomphe,
ou je me serais trouvé moi-même dans un terrible embarras. »
Vil.
Malgré l'insuccès d'une première tentative, le gouvernement français n'avait
point renoncé à envoyer des renforts à la flotte de la Méditerranée. Le 22 février
1795, le contre-amiral Renaudin, déjà illustré par le combat du Vengeur, partit
de Brest avec six vaisseaux et trois frégates, et le 4 avril il mouillait en rade de
Toulon, apportant au vice-amiral Martin un secours d'autant plus opportun, que,
parmi les vaisseaux déjà rangés sous ses ordres, venaient de se manifester les
symptômes les plus alarmants d'indiscipline. L'amiral Holham, de son côté, avait
été rallié à la hauteur de Minorque par une escadre de neuf vaisseaux que lui
amenait le contre-amiral Mann. Ayant alors sous son pavillon 21 vaisseaux anglais
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 163
et 2 vaisseaux napolitains, il revint mouiller à Saint-Florent. Il ignorait que l'amiral
Martin avait déjà repris la mer avec 1 7 vaisseaux et manœuvrait à l'entrée du golfe
de Gênes. Ayant rencontré le vaisseau l'Agamemnon, que l'amiral Hothain avait
détaché vers le général en chef de l'armée autrichienne, l'amiral Martin, dans
l'espoir de s'emparer de ce vaisseau comme il s'était emparé du Berwick, le pour-
suivi', jusqu'en vue de la baie de Saint-Florent, où était mouillée l'escadre an-
glaise. Ce ne fui que pendant la nuit que l'amiral llotham put appareiller à la faveur
d'une petite brise de terre. Présumant que la floue française, instruite de la supé-
riorité de ses forces, rallierait les côtes de Provence, il se dirigea vers les îles
d'Hyères, et, le 12 juillet, apprit par des liàlimenls neutres que cette flotte, peu
éloignée de la sienne, faisait roule pour gagner la terre. Pendant la nuit, un vent
violent de nord-ouest occasionna à ses vaisseaux de nombreuses avaries. Six
d'entre eux avaient déchiré leur grand hunier Quand le lendemain matin la flotte
française fut aperçue à quelques lieues sous le vent, l'amiral Holham voulut, avant
de l'attaquer, laisser à ses vaisseaux le temps de remplacer les voiles qu'ils avaient
perdues, et il manqua ainsi l'occasion d'engager, avec 23 vaisseaux contre 17,
un combat qui n'eût pu se terminer que par l'entière destruction de notre esca-
dre. L'amiral Martin, profitant de celle faute, s'était empressé de rallier ses vais-
seaux et de les diriger sous toutes voiles vers le golfe Jouan, qui se trouvait
en ce moment le mouillage le plus facile à atteindre. Cependant le vent mollis-
sait à mesure que nos vaisseaux se rapprochaient de la côte, et l'avanl-garde enne-
mie s'avançait rapidement à la faveur de la brise qui régnait encore au large.
Trois vaisseaux anglais s'étaient portés sur le serre-file de l'armée française, le
vaisseau de 74 l'Alcide, qui, bientôt dégréé, se trouva, en quelques minutes,
séparé par un assez grand intervalle du reste de la ligne. Ce fut en ce moment
que la frégate l'Alcestc, commandée par le capitaine Hubert, essaya de sauver
l'Alcide, près d'être enveloppé par l'avant-garde ennemie. Quand les vaisseaux
anglais virent cette noble frégate venir se jeter ainsi au plus épais de la canon-
nade, mettre fièrement en panne sur l'avant de l'Alcide et amener un canot pour
lui envoyer un grelin de remorque, il y eut parmi eux un instant de surprise et
d'hésitation, pendant lequel on cessa de tirer sur l'Alcide. Le capitaine du Victory,
vaisseau à trois ponts que montait le contre-amiral Mann, était descendu lui-
même dans les batteries, recommandant aux canonniers de réserver leur feu jus-
qu'au moment où ils pourraient le diriger sur la frégate; mais elle, recevant im-
passible cet ouragan de fer, ne songea à s'éloigner qne lorsque sou canot eut été
coulé et qu'elle eut vu un effroyable incendie se déclarer à bord du vaisseau
qu'elle voulait sauver. Réparant alors à la hâte les avaries qu'avait éprouvées son
gréement, elle fit route vers ia flotte française, laissant, a dit un témoin oculaire
alors lieutenant à bord du Victory, « les vaisseaux anglais étonnés et pleins d'ad-
miration pour celte manœuvre, la plus hardie et la plus habile qui ail jamais été
exécutée. »
Le feu qui embrasait en ce moment le vaisseau l'Alcide avait pris dans sa
hune de misaine où l'on avait réuni quelques grenades destinées à èlre lancées sur
le pont de l'ennemi dans le cas où l'on en viendrait à l'ahord;ige. En quelques
minutes, les flammes eurent gagné la voilure et enveloppé le bâtiment. Sept
vaisseaux anglais étaient alors engagés avec l'arrière-garde française, quelques
autres s'en approchaient rapidement, mais l'amiral Hotham se trouvait encore
avec le reste de son escadre à huit ou neuf milles en arrière. Cependant la brise,
164 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
qui avait d'abord soufflé du nord-ouest, venait de passer à l'est. Ce brusque chan-
gement, très-fréquent sur les côtes de Provence, donnait à l'amiral Martin l'avan-
tage du vent sur l'escadre anglaise, mais ne lui permettait plus d'atteindre le
golfe Jouan et d'y aller chercher la protection déjà éprouvée des batteries qui
l'avaient couvert contre les vaisseaux de lord Hood. Notre escadre se dirigeait
donc avec une faible brise vers le golfe de Fréjus, encore éloigné d'au moins trois
ou quatre lieues, quand tout à coup les vaisseaux qui la poursuivaient cessèrent
leur feu, et, virant de bord, se portèrent à la rencontre de l'amiral Holham,
Inquiet de la dispersion de son escadre et de la proximité de la terre, ce dernier,
après avoir perdu le matin l'occasion d'accabler nos vaisseaux, en abandonnait la
poursuite quand les vents les obligeaient à se réfugier dans un golfe ouvert et sans
défense!
Le seul avantage que les Anglais retirèrent de cette escarmouche maladroite
fut la destruction du vaisseau français l'Alcidc. Une heure et demie environ après
que l'incendie se fut déclaré à bord de ce malheureux navire, une explosion ter- #
rible en dispersa les débris et engloutit plu; de la moitié de son équipage. Des
615 hommes qui se trouvaient en ce moment à son bord, 500 seulement purent
être recueillis par les embarcations anglaises. Le reste périt victime d'un
affreux accident qui s'est trop souvent renouvelé dans cette longue et funeste
guerre.
Pour la première fois peut-être, dans cette affaire insignifiante, les Anglais
remarquèrent l'incertitude de notre tir. Pendant deux heures, les vaisseaux de
notre arrière-garde répondirent au feu de l'ennemi, sans lui causer d'autre dom-
mage que de désemparer le Cullodcn d'un de ses mais de hune, et encore, ainsi
qu'on devait l'observer pendant la durée entière des hostilités, un système vicieux
de pointage dirigeait-il nos coups vers la mâture plutôt qu'à la carène ou aux
œuvres mortes des vaisseaux ennemis. Au lieu de s'occuper de rendre nos artil-
leurs plus habiles et leurs coups plus assurés, la convention ne songeait qu'à
introduire à bord de nos navires de nouveaux moyens de destruction, dont l'em-
ploi flattait son ardeur par le caractère même d'acharnement qu'il semblait prêter
à cette guerre. Elle avait prescrit à bord de tous les vaisseaux de la république
l'usage de projectiles incendiaires, d'obus et même de boulets rouges que l'on
faisait chauffer dans des fours construits à cet effet dans l'entre-pont (1). Les An-
glais parurent s'émouvoir d'abord de ce nouveau mode d'attaque, et Nelson lui-
même traitait encore en 1795 ces procédés inusités d'inventions diaboliques ;
mais les premiers combats dans lesquels on fit usage de ces nouveaux projectiles
eurent bientôt fixé l'opinion sur les effets qu'on en pouvait attendre, et convaincu
l'ennemi, désormais rassuré, que ces créations du génie révolutionnaire étaient
encore moins diaboliques que puériles. Aujourd'hui même, en effet, où la science
pyrotechnique a fait d'immenses progrès, on peut se demander encore si les bou-
lets creux méritent bien réellement l'effrayante réputation qu'on leur a faite, et si
(1) « .... Je fis signal de faire rougir les boulets.... A six heures, l'armée mouilla en
rade de Fréjus. On fit éteindre les fourneaux el rélablir les branles, v (Rapport du
contre-amiral Martin après l'engagement du 13 juillet 1795.) — « L'ennemi ne m'a point
paru avoir souffert. Je présume cependant que tons les vaisseaux ont t'ait usage des obus,
boulets artificiels el boulets muges. J'en avais non-seulement fait le signal, mais même
envoyé l'ordre verbal par nos frégates. » (Rapport du vice-amiral Villarel-Joycuse après
le combat du 7 messidor an tu (23 juin 1795).
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 163
le tir plus rapide et plus sûr des projectiles pleins n'est point encore celui dont
l'efficacité demeure le mieux établie (1).
Ce qui manquait à nos escadres en 179d, c'étaient moins des moyens de des-
truction formidables que l'art de s'en servir; c'était moins le matériel que le per-
sonnel, et, dans ce personnel, les équipages moins encore que les officiers. Ceux
qui commandaient alors nos vaisseaux étaient pour la plupart fort ignorants de
la tactique navale, et ne comprenaient qu'imparfaitement les signaux qui dirigent
les mouvements d'ensemble d'une grande flotte. Les plus singulières méprises,
commises souvent en présence même de l'ennemi, conduisaient à des désastres
qu'il eût été facile d'éviter. Au combat de l'île de Groix, dans lequel commandait
le vice-amiral Villaret-Joyeuse, encore plein des souvenirs de la guerre de 1778,
et prompt à user, pour contenir les vaisseaux de lord Bridport, de toutes les res-
sources de la tactique, ce malheureux chef, menacé de voir son escadre entière
entourée par des forces supérieures, essayait en vain, par des combinaisons tou-
jours incomprises, de remédier aux fausses manœuvres qui l'obligeaient à com-
battre malgré lui. « L'insubordination de plusieurs capitaines, écrivait-il au
ministre de la marine, et l'ignorance extrême de quelques autres rendirent nulles
toutes mes mesures, et mon cœur fut navré des malheurs que je présageai dès ce
moment, i Presque à la même époque, le représentant du peuple Letourneur de
la Manche, envoyé en mission près de l'amiral Martin, faisait entendre les mêmes
plaintes. « Les équipages, disait-il après le combat dans lequel avaient succombé
le Censeur et le Ça ira, les équipages se sont conduits avec une intrépidité peu
commune, et je suis convaincu que ce revers, dont ils ont été eux-mêmes à portée
d'apprécier les causes, ne fera qu'ajouter à leur énergie. Il y a beaucoup de bonne
volonté parmi les officiers, mais je ne puis vous dissimuler qu'elle n'est soutenue
ni par l'expérience ni par une capacité suffisante, au muins pour la plupart. »
Les deux engagements de l'île de Groix et des îles d'Hyères terminèrent presque
en même temps, dans l'Océan et dans la Méditerranée, la campagne de 1795. Cette
campagne avait laissé de nouveaux vides dans les rangs déjà si éclaircis de nos
escadres. Six vaisseaux étaient restés au pouvoir de l'ennemi, quatre vaisseaux
avaient péri dans la désastreuse sortie de l'amiral Villaretj mais le contre-amiral
Richery reprenait le vaisseau le Censeur sous le cap Saint- Vincent, et deux vais-
seaux anglais, VAlexander, capturé par le contre-amiral Nielly, le Berwick, en-
levé par les frégates de l'amiral Martin, pouvaient compenser la prise de deux de
nos vaisseaux et occuper la place qu'ils avaient laissée vacante. D'importants évé
(1) Le plus grand inconvénient du tir à boulet rouge n'était pas le danger de l'incendie
pour le vaisseau même qui usait de ce formidable moyen de destruction : c'était surtout
la perte d'un temps précieux, l'intervalle qui séparait deux coups de canon étant générale-
ment avec ce nouveau projectile de six ou huit minutes. On en peut juger par le tableau
suivant, extrait d'un mémoire inédit du célèbre ingénieur Forfait, qui dirigea toutes cei
expériences.
f ... Intervalle entre Temps nécessaire
deux coups de canon. pour faire rougir les boulets,
pour du 8. 4 minutes. 20 minutes,
du 12.' 4 1/2 24
du 18. • 5 30
du 24. 6 46
du 36. 8 39
TOME iv. 12
166 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
nements nous rendaient d'ailleurs ces nouvelles pertes moins sensibles : le 5 avril,
la paix avait élé signée avec la Prusse ; le 16 mai, la Hollande s'unissait avec nous
contre l'Angleterre, et l'Espagne allait bientôt suivre son exemple. Les plus grands
dangers étaient donc passés, et la révolution ne pouvait plus douter du succès de
sa cause. De sublimes efforts avaient préparé ce triomphe; d'immenses sacrifices
en avaient déjà payé le prix. Notre marine surtout avait cruellement souffert dans
cette lutte inégale, car elle avait perdu 53 vaisseaux depuis le commencement de
la guerre. De ces 55 vaisseaux, nos discordes civiles en avaient livré 15 à l'en-
nemi ; la trisle nécessité d'expéditions hâtives et mal conçues en avait livré 7 aux
rigueurs de l'hiver; l'Angleterre avait conquis le reste sur le champ de bataille.
Cette période de décadence, malgré les atteintes profondes qu'elle avait por-
tées à notre avenir maritime, ne renfermait point cependant de journée qu'on pût
dire plus funeste à nos armes que le malheureux combat soutenu par M. de Grasse,
eu 1782, dans le canal de la Dominique. Les vaisseaux anglais étaient déjà mieux
exercés que les nôtres ; mais nulle part, à celte époque, on ne trouve exprimé le
sentiment de celle infériorité que Villeneuve proclamait avec tant de décourage-
ment quelques années plus tard. C'est à la faveur d'une immobilité apparente,
de cette stagnation trompeuse qui suivit l'agitation de nos premières campagnes,
que devait se préparer une nouvelle ère maritime. Trois années allaient s'écouler
sans amener de nouvelles rencontres entre nos escadres et celles de l'Angleterre.
Nos alliés seuls, pendant ce temps, étaient destinés à supporter le poids de la
guerre, et nos vaisseaux n'y devaient prendre part que dans des engagements
isolés. Aucun d'eux, depuis le combat de l'Ile de Groix jusqu'à la fatale nuit
d'Aboukir, ne vint enrichir la marine ennemie; mais les avantages que rempor-
tèrent en 1797 sir John Jervis sur la marine espagnole, et l'amiral Duncan sur la
marine hollandaise, étaient de nature à exciter de plus sérieuses alarmes que la
perte de quelques vaisseaux, car ils indiquaient déjà de merveilleux progrès dans
l'organisation et la discipline militaire des escadres anglaises. Ces deux combats
peuvent être regardés comme les précurseurs d'Aboukir, celui du cap Saint-Viucenl
plus encore que celui de Camperdown. Au milieu des plus sérieux embarras qui
aient jamais menacé l'Angleterre, ils ouvrent celle période de périls et de gloire
qui devait consacrer sa puissance, et font pressentir à notre marine une lutte plus
inégale encore. Quand Brueys, en effet, au lieu de l'amiral Hothain, eut à com-
battre dans les eaux de l'Egypte l'amiral Nelson, ce n'étaient point non plus les
vaisseaux novices impunément bravés par l'amiral Martin qui vinrent si hardi-
ment s'embosser devant sa ligne de bataille; c'étaient les vétérans de lord Jervis,
les vainqueurs du cap Saint-Vincent, l'élite de cette Hotte devenue dès ce jour l'or-
gueil et l'espoir de l'Angleterre.
Jurien de La Gravière.
L'HACIENDA DE LA NORIA.
II.
SCEWiS DE LA VIE DS5 BOIS EN AMÉRIQUE.
A une portée de fusil de Vhaciendu, une trentaine de huttes, capricieusement
groupées, servaient d'habitations aux peones ou travailleurs à gages. L'aspect de
ces cabanes n'annonçait pas la misère : il semblait que la nature se fût complu à
jeter le voile d'une végétation luxuriante sur les parois de bambous ou de fagots
qui disparaissaient bous les larges feuille? et les liyes grimpâmes des calebassiers
aux calices d'or. Chaque huile s'élevait au milieu d'un enclos formé par une haie
vive de cactus cierges, que des volubilis aux clochelies multicolores couvraient
de leurs réseaux serrés ; mais l'intérieur des cabanes élait loin de répondre à ces
riants dehors. Tout y trahissait le dénûmenl affreux qui est le partage du peon.
Sur la terre qu'on lui concède, chaque travailleur ne peut en effet cultiver à son
profit que le carré de piment et de tabac qui lui est accordé par le maître de la
ferme, et le temps qu'exige l'exploitation de ce petit coin de terre est pris sur ses
heures de repos. Un monopole impitoyable le force d'acheter à l'hacienda le blé,
le maïs, les objets manufacturés nécessaires à sa consommation, et dont le prix
dépasse de beaucoup son modique salaire. Le travailleur libre d'une hacienda
achète donc presque tout à crédit, et le propriétaire reste éternellement son
créancier. Aussi le dia de raya (le jour de paie) est-il. dans ces fermes, un jour
néfaste, au lieu d'être, comme partout ailleurs, un jour de fête, car chaque
semaine ajoute une nouvelle charge au fardeau déjà si lourd qui pèse sur le péon.
La condition de ces travailleurs à gages, on peut l'affirmer sans crainte, est
(i) Voyez la livraison du 50 septembre.
168 SCENES SE LA VIE DES BOIS
pire que celle des nègres de nos colonies, et cependant jamais la philanthropie
n'a accordé à leur triste sort un peu de cette compassion qu'elle prodigue si sou-
vent à de moins réelles misères. Le nègre esclave a sa cabane ou il se repose après
les heures de travail, dont la loi fixe le nombre. Une distribution copieuse de
poisson salé, son mets favori, répare ses forces, et, s'il tombe malade, les soins
d'un médecin ne lui manquent jamais. L'insouciance du maître laisse, au con-
traire, le péon exposé sans défense aux atteintes de la maladie et de la faim. L'es-
clave noir peut entrevoir le moment où il rachètera une liberté dont il ne saura
que faire sans doute, mais dont la perspective lui sourit ; le travailleur libre n'a
devant lui qu'un esclavage sans limite, car son salaire sera toujours inférieur aux
dettes que le monopole le force à contracter. L'influence de l'ancien joug espagnol
pèse encore, on le voit, sur une partie de la population mexicaine presque aussi
lourdement qu'au jour de la conquête; la république a continué sans remords
l'œuvre de l'absolutisme.
Je dirigeais souvent mes promenades vers les cabanes habitées par les péons.
La boutique qui contenait les denrées et les objets manufacturés s'élevait au mi-
lieu du village. Un matin, je m'étais arrêté devant cette boutique pour observer
les diverses transactions dont elle était le théâtre. Chaque péon tirait de sa poche
un roseau creux long de six pouces, et dans lequel étaient roulés deux petits
carrés de papier indiquant l'un le doit, l'autre ïavoir. Ces écritures sont d'une
simplicité primitive. Une raie horizontale, tracée d'un bout à l'autre du papier,
est la base du compte courant. Sur cette ligne longitudinale, d'autres raies perpen-
diculaires, plus ou moins prolongées (telle est l'élymologie du mot raya ou paie),
des zéros et des demi-zéros servent à désigner les piastres et les demi-piastres,
les réaux et les demi-réaux. Au milieu des acheteurs, qui ne se retiraient qu'après
avoir longuement débattu leurs prix, je remarquai bientôt un individu plus hâve
et plus maigre que les autres, qui se promenait avec hésitation en jetant sur la
boutique des regards d'ardente convoitise. A la persistance avec laquelle il fumait
cigarettes sur cigarettes, il était facile de voir que le pauvre péon cherchait à
endormir les tiraillements d'un estomac affamé. Enfin il parut prendre une
détermination héroïque, et s'avança vers la boutique en demandant un cuartillo
de maïs.
— Voyons votre compte, dit le commis.
Le péon tira de sa poche son roseau, et en fit sortir son grand livre; mais
autant la ligne horizontale de {'avoir était parcimonieusement semée d'hiérogly-
phes, autant celle du doit était surchargée de signes de toute espèce. Le commis
refusa durement de lui vendre jusqu'à nouvel ordre, et lui rendit son compte. Le
péon avait, selon toute apparence, prévu celle réponse, et la résignation aurait du
lui être facile ; cependant un désappointement douloureux se peignit sur sa figure,
et ce fut d'une main tremblante qu'il essaya de faire rentrer dans l'étui de roseau
le papier qu'il roulait convulsivement. Je me sentis alors ému de compassion, et
je payai au commis le modeste emprunt que le pauvre travailleur était venu solli-
citer en vain. Le péon me témoigna sur-le-champ sa reconnaissance en m'era-
prunlant un second réal (60 centimes), et en me priant de l'accompagner dans
sa cabane pour guérir sa femme, malade depuis fort longtemps. J'appris, dans le
court trajet que nous fîmes ensemble, que c'était cette maladie qui l'avait assea
arriéré pour qu'on lui refusât un crédit dont il avait plus besoin que jamais.
Je trouvai dans la hutte du péon le dénûment que je m'attendais à y rencou-
El» AMÉRIQUE. 169
trer. Quelques tases de terre cuite, deux ou trois têtes de bœuf desséchées qui
servaient de sièges, composaient tout l'ameublement. Deux enfants nus, le ventre
ballonné, les jambes grêles, les cheveux pendants, allaient et venaient autour
d'une femme dont la figure pâle et amaigrie indiquait le dernier terme d'une
maladie de langueur. Étendue plutôt qu'assise sous un hangar qui s'élevait sur la
cour intérieure, cette femme balançait d'une main affaiblie, à l'aide d'une ficelle
d'aloès, un petit hamac suspendu aux piliers du hangar, et dans lequel un jeune
enfant dormait au soleil; c'était un triste tableau. Je cherchai à rassurer le père
en lui conseillant de substituer au piment et aux fruits des cactus, dont toute la
famille se nourrissait, un système d'alimentation mieux approprié à la débile santé
de sa femme; mais je ne me dissimulais pas que, pour ces malheureux privés de
tout, ma recette était impraticable. Le père m'écoutait cependant en se frouant
les mains et en donnant tous les signes d'un contentement que je n'osais regarder
comme l'effet de mes exhortations. Aux questions que je lui adressai sur celte joie
subite et singulière, il répondit que la sainte Vierge venait de lui envoyer une
idée, et que l'abondance ne tarderait pas à rentrer dans son logis. En parlant
ainsi, il caressait de l'œil une vieille carabine toute rouillée qui se trouvait dans
un coin de la cabane. C'est en vain que je l'interrogeai sur l'usage qu'il comptait
en /aire. Le péon ne voulut pas s'expliquer et se contenta de me répéter que c'était
une triomphante, une glorieuse idée. Je le quittai donc sans avoir pu lui arracher
son secret, mais rassuré par la pensée que cette carabine rongée par la rouille ne
pouvait être que fort inoffensive, excepté pour celui qui s'en servirait.
Deux jours après, j'entrais le matin chez le propriétaire de l'hacienda ; je le
trouvai pourpre de colère, et tançant rudement un pauvre diable qui, une cara-
bine sous le bras, la tète baissée, tournait gauchement son chapeau entre ses
mains. Je reconnus le péon.
— Ah! seigneur don Ramon, demandai-je à Yhacendero, quelle funeste nou-
velle venez-vous d'apprendre?
— Ce que je viens d'apprendre! s'écria don Ramon, c'est que mes gens (Dieu
me pardonne!) s'entendent avec les jaguars au détriment de mes bestiaux. Encore
un poulain que je viens de perdre par la maladresse de celui-ci.
Puis il continua avec une véhémence toujours croissante :
— Vous savez que depuis quelque temps ces damnés jaguars font chaque soir de
nouveaux ravages dans mes troupeaux. Or, hier malin, ce drôle m'aborde pour me
faire part d'uneidée que la sainte Vierge, disait-il, lui avaitenvoyée dans mon intérêt.
— Je le croyais, interrompit humblement l'accusé.
— Il s'agissait, continua don Ramon, de se mettre à l'affût du jaguar dans un
endroit qu'il me désigna, et de l'y attirer au moyen d'un poulain qui servirait
d'appât. Il avait l'air si sûr de son fait, si certain de gagner les 10 piastres
(50 francs) de prime, que j'eus la sottise de lui confier un jeune poulain de six
mois. Voyons, drôle! parle! Qu'as-tu fait de ce pauvre animal? Comment cela
s'est-il passé?
— Eh bien! seigneur maître, dit timidement le péon, voilà donc que j'étais
embusqué depuis deux heures derrière un fourré; le poulain était attaché à dix
pas devant moi, regimbant, criant pour aller rejoindre sa mère, lorsque tout à
coup j'aperçois dans l'obscurité deux yeux qui flamboyaient comme des cigarettes
allumées. Je visai dans cette direction, je recommandai mon âme à Dieu, et je fis
feu en détournant la tête...
170 SCÈNES »E LA VIE DES BOIS
— Et, an Heu du tigre, tu tuas le poulain! s'écria le propriétaire exaspéré.
— Oh! seigneur maître, interrompit énergiquement le tireur blessé dans son
amour-propre, je n'ai fait que l'estropier!
— Tué ou estropié, n'est-ce pas la même chose? hurla l'hacendero. Eh bien!
va-t'en au diable! ou plutôt, va te faire mettre huit heures au cepo.
— C'était cependant une heureuse idée, dit tristement le pauvre péon , qui
voyait s'évanouir l'abondance qu'il avait rêvée pour sa famille affamée; puis il
sortit la tête basse, l'air résigné, quoique deux larmes sillonnassent ses joues
amaigries. C'était donc les mains vides qu'il devait rentrer d:ins sa cabane, c'était
un supplice de huit heures qu'il avait gagné en exposant sa vie, sauvée par un
miraculeux hasard. Je connaissais la profonde misère de ce malheureux, j'avais
partagé son espoir, bien qu'il m'eût fait un mystère de ses projets. Un dénoû-
ment si triste m'émut profondément.
— Ah! si Bermudes était ici, s'écria don Ramon, je n'aurais pas à gémir sur
tant de pertes réitérées. Que Dieu et monseigneur saint Joseph permettent que
Bermudes revienne bientôt!
■ — Ce Bermudes, surnommé el Matasiete (1), était ce même chasseur que j'avais
rencontré en compagnie d'un coureur des bois canadien lors de mon excursion
au placer de Bacuache, et qui m'avait donné, on s'en souvient peut-être, rendez -
vous à la Noria (2).
Les ferventes prières du propriétaire durent certainement monter jusqu'au ciel,
car, au moment même où il les prononçait, un homme entra dans la saile où nous
étions, et dans cet homme, que la Providence semblait ramener à la ferme, je
reconnus Bermudes-el-Matasicte. Un mouchoir à carreaux, tout maculé de larges
taches de sang desséché , était son unique coiffure. Les boulons de métal et les
galons d'argent qui, bien que ternis, rehaussaient encore quelque peu sa veste et
ses pantalons de cuir, avaient disparu jusqu'au dernier. Des lambeaux de chemise
s'échappaient par les déchirures de la veste en mèches effilées , et les doigts des
pieds sortaient de ses chaussures usées par la marche. Quant à sa figure, elle gar-
dait encore l'expression d'intrépidité chevaleresque qui déjà m'avait frappé. Le
soleil avait seulement ajouté une teinte plus foncée encore au hâle de ses joues.
— Est-ce bien toi, Matasiete? s'écria don Ramon en s'avançant vers lui comme
pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une illusion.
— Matasiete! Vous pouvez bien dire Mataqnince (tue-quinze), s'écria le chasseur
en se redressant d'un air théâtral; oui, c'est bien moi, quoique vous ayez peut-être
cru ne plus me revoir.
— J'avoue, lui dis-je, que je commençais à craindre que vous ne revins-
siez pas.
Lorsque, quinze jours auparavant, j'avais rencontré dans les bois le chasseur
mexicain et son compagnon d'armes le Canadien, la mâle physionomie, les allures
résolues de ces deux aventuriers avaient produit sur moi une vive impression.
Notre rencontre n'avait dû être pour eux qu'un incident ordinaire dans la vie des
bois, un fait insignifiant depuis longtemps oublié. Je rappelai donc à Bermudes
la soirée qu'il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras, après avoir
retrouvé les traces d'un parti d'Indiens qui avaient donné l'alarme aux habitants
(1) Littéralement tue-sept.
(2) Voyez la livraison du 15 août dernier.
EN AMÉRIQUE. 171
de ce village. Je lui rappelai comment, dépouillé par«ces brigands du fruit d'une
périlleuse campagne, privé de son cheval, dont ils ne lui avaient laissé que la selle,
il avait fait vœu devant moi de les poursuivre jusqu'au fond de leurs déserts, de
porter sur sa tête la selle de son cheval jusqu'à ce qu'il l'eût mise sur le dos de
l'un d'eux, de les attaquer et de les tuer partout où il les rencontrerait, de vendre
leurs enfants comme esclaves, et de consacrer le produit de la vente aux âmes du
purgatoire (animas bcnditas). Bermudes avait, on le voit, avec ces saintes âmes
un compte assez délicat à régler. Sa réponse m'indiqua cependant qu'il regardait
cette affaire d'honneur comme conclue; elle me prouva aussi qu'il se souvenait
parfaitement de notre rencontre, car ces coureurs des bois n'oublient jamais
l'homme qu'ils n'ont même fait qu'entrevoir : ils en remontreraient sur ce point
aux physionomistes les plus exercés. Toutefois je dus renoncer pour le moment à
entendre le récit de l'aventureuse campagne de Matasiete. Je m'étais aperçu que
le chasseur désirait entretenir don Ramon en particulier, et j'ajournai toute nou-
velle question à un moment plus opportun.
En quittant Matasiete, je me dirigeai instinctivement vers l'endroit où j'avais
vu les cepos et les autres instruments de supplice usités dans l'hacienda. C'était
l'heure où le péon devait subir la peine encourue par sa maladresse. On sait que
le cepo ou cep est formé de deux traverses de bois qui se superposent l'une à
l'autre. Une demi-lune ou échancrure semi-circulaire, pratiquée dans chacune de
ces traverses, sert à enfermer les jambes ou le cou du patient. Ces traverses de
bois sont exhaussées de façon à ce que les jambes soient plus élevées que la tête,
qui s'appuie sur la nuque dans une position d'abord peu gênante, et au bout de
quelques heures insupportable. Une demi-douzaine de cepos ainsi disposés s'éle-
vaient dans une petite cour, dominés par un pilori ou picota qui ne servait que
dans les occasions solennelles.
La mésaventure du péon m'avait vivement touché, et je m'étais promis de lui
porter quelque secours; mais la Providence, qui se sert des moyens les plus ordi-
naires pour venir en aide aux nécessiteux, m'avait déjà devancé, et indemnisé mon
protégé plus largement que je ne comptais le faire moi-même. Sur un des cepos,
un homme seul était étendu, le corps et la ligure exposés aux rayons d'un soleil
dévorant, tantôt s'exhaussant sur les coudes, tantôt se faisant de ses mains un abri
contre la clarté qui l'aveuglait. Ma surprise fut extrême, quand, à la place du
péon, je reconnus mon ami Martingale.
— Par quelle singulière aventure, lui demandai-je, vous trouvez-vous dans
cette position critique?
— Hélas ! seigneur cavalier, c'est par suite de mon bon cœur et de ma mauvaise
étoile, et aussi par la protection de mon ami Benito, le nouveau majordome ; mais,
puisque le hasard vous rend témoin de mon infortune , mon honneur exige que
vous en sachiez le motif.
J'écoutai la justification de Martingale.
— Ce motif est des plus honorables, reprit-il. Quand j'appris qu'un de mes
compères (i) avait à passer huit heures au cepo, je pensai qu'il ne serait peut être
pas fâché de se distraire, et je vins ici avec quelques piastres et un jeu de cartes
en poche. Mon compère n'avait malheureusement pour capital disponible que ses
huit heures de cepo; le connaissant d'habitude pour fort solvable, je lui proposai
(1) Compère, compadre, n'a ici d'autre sens que celui de confrère ou compagnon.
172 SCÈNES SB LA VIE DES BOIS
de jouer d'abord deux réaux contre sa parole. Il accepta. Je jouai avec si peu de
chance, que, malgré la martingale infaillible dont j'ai le secret, je perdis les deux
réaux, puis successivement tout mon argent. Alors mon compère me proposa,
pour in'ucquitter , de jouer ses huit heures de cepo, si bien que je ne rattrapai
rien de mon argent et que je ne gagnai que les sept heures qui lui restaient à
faire, car notre partie avait duré une bonne heure. Cependant il fallait faire agréer
le changement en question au majordome , qui, vous le savez, est fort de mes
amis; mon honneur me faisait un devoir de solliciter cette faveur, d'autant plus...
— D'autant plus, interrompis-je , que vous espériez qu'il vous la refuse-
rait.
— Lui , me la refuser ! protesta Martingale offensé. Benito me l'accorda , au
contraire, avec une courtoisie, un empressement dont je lui sais très-bon gré...
mais qu'il me paiera.
Je calmai l'irritation de Martingale en lui donnant la piastre que je destinais
au péon. Au moment où le joueur repentant me promettait solennellement de
garder cette piastre pour les grandes occasions, je fus rejoint par Bermudes.
— Vous me pardonnerez, me dit-il, si tantôt je n'ai répondu que d'une ma-
nière évasive à vos questions, mais j'avais à m'occuper avec le seigneur don Bamon
de la réalisation de certaines marchandises très-précieuses pour moi, car, pour
m'en rendre possesseur, j'ai joué ma vie.
— C'est la seule chose que je n'aie pas encore mise sur une carte, interrompit
Martingale; ce devait être une belle partie.
— Comme vous n'en jouerez probablement jamais, mon brave, reprit Bermudes.
Quant aux détails de celte partie, continua-t-il en se tournant vers moi, je venais
vous dire, seigneur cavalier, que, s'il vous plaisait de les apprendre, vous me
trouverez ce soir, à l'heure de Voracion (1), tout disposé à vous les communi-
quer : je serai à VOjo de Agua, où mes occupations m'appellent.
Le soir venu, je me dirigeai vers l'endroit qu'on appelait Ojo de Agua. C'était
une petite source à un quart de lieue de l'hacienda, dans une situation des plus
pittoresques. Au pied d'un talus assez bas qui bornait un amphithéâtre de petites
collines, la source remplissait un bassin circulaire à la surface duquel des plantes
aquatiques étendaient leurs larges feuilles lustrées. Un cèdre s'élevait sur le talus,
et ses branches inférieures venaient tremper jusque dans l'eau les mousses para-
sites dont elles étaient chargées. Des acajous aux troncs noueux, des sumacs, des
palos mulatos à la peau exfoliée, s'étageaient en groupes serrés au-dessus du
cèdre. Du côté opposé, une clairière d'une trentaine de pas de diamètre, s'éten-
dant jusqu'à d'épais fourrés de frênes, de palétuviers, formait comme un carrefour
percé de sombres arcades. Tel était l'endroit où m'attendait le chasseur mexicain*
Je le trouvai nonchalamment étendu sur la mousse, et goûtant la fraîcheur de
l'ombre à l'entrée d'une des avenues obscures qui s'ouvraient sur la clairière.
Sa carabine à canon bleu était à côté de lui. Je félicitai Bermudes d'avoir choisi
pour notre rendez-vous un site dont la beauté sauvage devait en quelque sorte
prêter un nouveau charme au récit de ses aventures.
— Je suis charmé, me dit-il avec un sourire dont je ne compris pas d'abord
toute l'ironie, que l'endroit soit de votre goût, mais vous verrez d'ici à peu de
temps qu'il est encore mieux choisi que vous ne pensez.
(1) Angélus.
El» AMÉRIQUE. 173
Je n'avais pas oublié le chasseur canadien, et je m'informai de ce qu'il était
devenu.
— Vous le verrez tout à l'heure, dit Bermudes ; il est occupé a terminer quel-
ques dispositions relatives à notre réunion de ce soir.
Le soleil couchant illuminait les profondeurs de la forêt quand le coureur des
bois vint nous rejoindre. Le géant canadien tenait d'nne main sa carabine, de
l'autre il traînait en laisse un petit poulain qui boîlait pitoyablement et regim-
bait de toutes ses forces.
— Eh bien! Dupont (ce n'est pas sans peine que je reconnus ce nom français
singulièrement défiguré par la prononciation mexicaine), a-t-on disposé les feux
autour de la Noria? demanda Bermudes.
Le Canadien répondit affirmativement, et, après avoir attaché le poulain par
une longue et forte corde au tronc du cèdre qui s'inclinait sur la source, il vint
s'étendre sur la mousse, près de nous. Quant à moi, je commençais à ne plus rien
comprendre à ce poulain et à ces feux allumés contre l'usage autour de la Noria. Je
voulus connaître l'objet de ces préparatifs : Matasiete me répondit que c'était pour
écarter les bêtes féroces. J'insistai pour avoir une réponse plus précise ; le chasseur
se mit à rire.
— Eh quoi ! n'avez-vous pas deviné? me dit-il.
— Non.
— Eh! caramba! vous êtes avec nous à l'affût du tigre qui donne le cauche-
mar à l'honoré seigneur don Ramon !
— A l'affût d'un tigre! m'écriai-je, vous voulez rire à mes dépens?
— Non, certes, et je vais vous prouver que tout cela est très-sérieux.
En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m'invitant à l'accompagner, il me
conduisit sur le bord du bassin de la source. A la lueur du crépuscule, je remar-
quai alors sur le terrain humide de formidables empreintes.
— Ces empreintes sont d'avant-hier, dit le chasseur, j'en suis certain. Il y a
donc vingt-quatre heures que le jaguar n'a bu. Or, comme à vingt lieues de dis-
tance, il n'y a de l'eau qu'à la Noria et à celte source, le tigre, effrayé d'un côté
par les feux de la Noria, attiré de l'autre par la soif et l'odeur du poulain, vien-
dra infailliblement ici ce soir.
Ce raisonnement me parut d'une logique inattaquable. Il n'y avait plus à en
douter, je me trouvais, sans aucune espèce d'arme, transformé tout d'un coup
en chasseur de tigres. Je revins m'asseoir sur la mousse. Un moment je me deman-
dai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas ma présence immédiate à
l'hacienda; puis, l'amour-propre prit le dessus, et je demeurai, bien qu'il me
parût assez bizarre de chasser ainsi le tigre en amateur, sans armes et les bras
croisés.
Quant aux deux associés, ils s'établirent commodément sous les arches d'un
palétuvier, comme s'ils se fussent exclusivement reposés sur moi du soin de leur
sûreté. Le Canadien étendit mollement ses membres robustes sur le gazon, et je
ne pus ra'empêcher de contempler avec admiration, dans son insouciance héroïque,
ce dernier débris d'une race d'aventuriers qui s'éteint.
— Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce qui
nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l'hospitalité à votre bivouac.
Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces ne s'éveillent que quand
l'homme dort; les ténèbres doublent leur force et leur fureur. Il est a peine sepi
174 SCÈNES SE LA VIE DES BOIS
heures, et je ne pense pas que nous recevions avant onze heures la visite du jaguar
que nous guettons.
J'avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu'assez pénible,
n'étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse qu'avaient éveillée en
moi le chasseur mexicain et son compagnon d'aventures. Le récit de Bermudes
devait m'offrir un épisode attachant de la lutte des habitants des frontières avec
les hordes indiennes, lutte incessante, dans laquelle, agresseurs et attaqués tour
à tour, ils préparent sans s'en douter le triomphe futur de la civilisation. C'en
serait fait bientôt de ces populations qui naissent sur les confins du désert, si, de
temps à autre, la Providence ne suscitait dans leur sein de ces redoutables frères
de la carabine et du couteau qui vont porter jusque sous la hutte du sauvage la
terreur du nom des blancs. C'étaient deux aventuriers de celle espèce que le
hasard avait amenés deux fois stir ma route. Le vœu de Matasiete avait-il été
accompli? Par quel prodige de ruse et d'audace avait-il pu l'être? Le récit de
Bermudes allait me l'apprendre, et en d'étranges circonstances : par une plai-
santerie toute naturelle à ses yeux, le rude chasseur avait ajouté, comme un enca-
drement pittoresque, la réalité d'un danger présent au souvenir de ses dangers
passés. Je n'étais venu que pour écouter, et, d'un moment à l'autre, le récit pou-
vait faire place à l'action.
— Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous passâmes
deux jours à reconnaître les traces des Àpaches, qu'il nous fut très-aisé de suivre
en dépit de mille détours; je retrouvai même parmi les vestiges nombreux qui
facilitaient notre exploration les empreintes des pas de mon cheval. Une inspec-
tion plus attentive de ces empreintes m'apprit que le pauvre animal trébuchait
sous un fardeau probablement au-dessus de ses forces. Ma fureur s'accrut encore
à cetle pensée. Bientôt des empreintes nombreuses de chevaux et de mules se
confondirent avec celles de mon propre cheval, d'où nous conclûmes que de nou-
velles déprédations venaient d'être commises ; puis, arrivés au bord d'un des bras
du Rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards. C'était le
troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes beau passer et
repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout; les galets qui en couvraient
les bords à une grande distance n'avaient conservé nul vestige des Indiens.
Nous nous trouvions dépistés pour la seconde fois. Le soir nous surprit déjà
bien loin de la rivière et accablés de fatigue. C'était au tour du Canadien de
faire sentinelle, et je dormais profondément, quand mon compagnon m'é-
veilla.
— Qu'est-ce? lui demandai-je. Avez-vous découvert enfin la bonne voie?
— Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le moins qu'il
peut. Je me frottai les yeux, et j'aperçus derrière nous des lueurs qui rougissaient
l'horizon.
— C'est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.
— Ycus dormez encore, reprit mon compagnon.
Je me frottai de nouveau les yeux; je vis alors que la lueur lointaine ne devait
pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien par des feux
assez rapprochés les uns des autres. La fumée n'était pas noire comme celle des
herbes vertes qui brûlent avec les herbes sèches; elle montait vers le ciel en
colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient enveloppés à leur base d'une ceinture
de vapeurs qui serpentaient, au loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le cours
EN AMÉRIQUE. I 7 '•
tortueux de la rivière, elles Indiens devaient avoir établi leur camp sur une des
Iles qu'elle embrasse dans ses replis : mon camarade avait raison.
— En marche, lui dis-je.
— En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous avan-
çâmes alors avec plus de prudence que nous n'avions fait jusque-là, car la cam-
pagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens n'eussent mis
quelques-uns des leurs en vedettes, bien que, se 6ant sur leur nombre, ils ne sem-
blassent guère prendre de précautions pour cacher leurs traces. Nous avions
remarqué plus de vingt empreintes différentes, toujours à la file les unes des
autres. Chaque Indien, comme vous le savez, s'applique à marcher, pour ainsi
dire, d;ins les pas de celui qui le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait
bien être estimé à une trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans
être découverts, gagner le bord de l'eau. Nous ne nous étions pas trompés dans
nos conjectures. Sur un îlot entouré d'arbfes, des feux étaient allumés de dis-
tance en dislance, et nous pûmes distinguer les corps rouges de ces chiens affamés
qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles des arbres. Autant que je
pus le voir, tous portaient au poignet gauche le bracelet de cuir (I) qui sert à
distinguer le guerrier indien de ces lâches corbeaux qu'on est exposé à rencon-
trer de temps en temps dans les déserts. J'avais donc affaire à des ennemis dignes
de moi.
Ici Bermndes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du Cana-
dien, que le récit des exploits du chasseur mexicain avait plongé dans un assou-
pissement profond. La nature apathique de l'homme du nord m'offrit un con-
traste frappant avec celle de l'homme du midi, nerveux, impressionnable,
railleur, relevant d'une pointe gasconne un courage d'ailleurs à toute épreuve.
— Vingt fois, reprit l'aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de mon
épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de ces diables
rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon arme. Je consentis
cependant à écouter les conseils de la prudence, et je réprimai ma fougue impa-
tiente; ce ne fut pas sans peine. Rappelez-vous que nous suivions leur piste
depuis dix-sept jours, et vous penserez bien qu'il ne pouvait être question de
reculer au moment où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le
moment de l'attaque; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant
de commencer les hostilités. Nous étudiâmes donc le terrain. Autour de nous,
sauf une frange continue d'osiers et de cotonniers, les rives étaient alternative-
ment boisées et coupées de plaines ou de clairières. Plus loin, en suivant toujours
le cours de l'eau, et à moitié noyée sous la brume du matin, une autre petite île
s'élevait à une double portée de carabine de celle où nos voleurs étaient campés.
Les coquins avaient choisi là un poste inabordable par surprise. La lune éclairait
en plein la nappe d'eau qui entourait leur île, au point qu'on pouvait voir parfai-
tement de petits remous écumeux que formait le courant autour de quelques
grosses pierres échouées au fil de la rivière: on distinguait même les feuilles
des plantes aquatiques que la lune blanchissait autour. Cette disposition indiquait
(1) Ce bracelet de cuir et une espèce de paumelle qui entoure la main gauche sont les
signes dislinctifs des Indiens guerriers. Le premier sert à amortir le coup de fouet de la
corde de l'arc quand il se détend, la seconde empêche les pennes de la flèche de déchirer
la peau de la main.
176 SCÈNES DE LA VIE »ES BOIS
qu'en cet endroit l'eau devait être guéable. Nous nous éloignâmes doucement de
ce gué, que les Indiens avaient probablement suivi et devaient suivre encore au
point du jour pour sortir de l*lle; puis nous allâmes établir notre blocus sous les
osiers, à quelque distance.
Nous tînmes conseil à voix basse. Nous connaissions assez les habitudes des
Indiens pour présumer qu'ils n'avaient choisi ce poste avec tant de soin que pour
y passer un jour à chasser, et qu'à cet effet ils se disperseraient par petites
troupes. Ce n'était que grâce à celte circonstance que nous pouvions espérer d'en
venir à bout. Comme j'avais dormi quelques instants, j'engageai le Canadien à en
faire autant, et je m'assis à côté de lui. Il ne larda pas à ronfler comme il fait en ce
moment, tandis qu'à travers les pousses serrées qui m'abritaient je continuais à
surveiller l'ennemi. La rivière murmurait doucement, et j'aurais, je crois, cédé à
l'envie de dormir, si le silence de la nuit n'eût été troublé de temps à autre par
les hurlements des Indiens. — Oui, oui, me disais-je, hurlez de joie, coquins, jus-
qu'au moment où nos carabines vous feront hurler de douleur. — Enfin ils paru-
rent dormir aussi, car je les vis s'étendre autour de leurs feux, et je n'entendis
plus que le murmure de l'eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les heures
s'écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour, notre sort allait se décider. Dans
ces moments-là, seigneur cavalier, on est heureux de ne laisser personne après
soi. Malgré moi, je ne pouvais me défendre de quelques tristes pressentiments
quand j'entendais les craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au
milieu des grands bois qui s'étendaient derrière nous. Je commençais à frissonner
sous le brouillard qui s'épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la lueur gri-
sâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque mouvement dans l'île.
J'éveillai à mon tour mon camarade, après avoir toutefois prié Dieu, la sainte
Vierge et les saintes âmes du purgatoire de me venir en aide.
Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l'aube. Bientôt nous reconnûmes
le bruit de l'eau agitée, et, à la clarté du crépuscule, nous distinguâmes, dans un
canot, d'abord un, puis deux, puis trois Indiens qui traversaient avec précaution
la rivière en se dirigeant vers le bord où nous étions. Le Canadien me serra vio-
lemment le bras ; nous mîmes tous les deux un genou en terre, après avoir renou-
velé l'amorce de nos carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre
côté, et, dans une anxiété terrible, nous attendîmes.
En ce moment, Bermudes fut encore interrompu, le poulain se cabra brusque-
ment, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre, que je ne pus m'erapè-
cher de tressaillir.
— N'avez-vous pas entendu un hurlement? dis je à Bermudes.
Le chasseur secoua la tête en riant.
— Quand vous aurez une fois, une seule fois, entendu le rugissement du tigre,
reprit-il, vous ne serez plus exposé à le confondre avec les bruissements des ma-
ringoins. D'ici à quelques heures , vous serez à cet égard aussi savant que moi.
C'était une fausse alarme. Le chasseur continua :
— Vous concevez que, si nous étions découverts, c'en était fait de nous, car
nous avions tous ces démons à la fois sur les bras. Ce fut donc pour nous un
moment plein d'angoisse que celui où ils prirent pied à terre. Pendant quelques
minutes qu'ils passèrent à se consulter, nous restâmes sans haleine; heureuse-
ment Dieu voulut qu'ils se dirigeassent dans le sens opposé à notre cachette.
Les trois Apaches remontèrent le cours de l'eau. J'avais toujours avec moi cette
EN AMÉRIQUE. 177
maudite selle que, dans un moment d'exaspération, j'avais fait vœu de mettre sur
le corps d'un de ces brigands mort ou vif. Je la cachai sous les branches, puis,
profilant de la lisière d'arbustes qui entourait la rivière, nous nous glissâmes
silencieusement derrière les Indiens. Le Canadien, malgré son grand corps, ram-
pait avec l'agilité d'un boa, et je le suivais de mon mieux. Nous avions à peine
parcouru ainsi une centaine de rares, quand nous fîmes lever devant nous un
cerf magnifique, qui s'élança du côté de nos ennemis. Le sifflement aigu de la
corde d'un arc nous annonça qu'il avait été vu, et l'animal revint s'abattre à vingt
pas devant nous, serré de près par l'Indien qui l'avait blessé et qui accourait
l'achever. Le cerf, en se défendant, renversa son antagoniste, et j'étais encore
stupéfait de celte alerte imprévue, quand le Canadien, que je croyais près de moi,
s'était déjà élancé en avant, et, clouant d'une main l'Indien sur le sol d'un coup
de couteau , étouffait de l'autre dans son gosier un hurlement d'agonie que nous
fûmes seuls à entendre.
— Et d'un, dit le Canadien.
— Nous prêtâmes l'oreille avec anxiété; les voix lointaines des Indiens qui
appelaient leur camarade retentissaient dans les bois. Le Canadien répondit à cet
appel en cherchant à imiter le cri du chasseur à la poursuite du cerf. Un second
appel encore plus éloigné nous fit comprendre que les deux Indiens souhaitaient
bonne chance à leur compagnon, et nous n'entendîmes plus rien. Tout cela s'était
passé en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, et le crépuscule durait
encore. Ce n'était qu'à la faveur de cette demi-obscurité que nous pouvions
espérer de surprendre les deux autres Apaches, et il fallait se hâter. Comme nous
nous éloignions de l'île où étaient campés les Indiens, et que nous n'étions plus
que deux contre deux, nous avions moins de précautions à prendre, et nous mar-
chions plus vite dans la direction des voix que nous avions entendues. Nous arri-
vâmes ainsi à un petit ruisseau qui se jetait dans la rivière, et nous en remontâmes
le cours en silence pendant quelques minutes. L'instinct du chasseur me disait
que les cerfs devaient venir se désaltérer le matin à la source, et ce même instinct
avait dû diriger de ce côté nos Indiens , qui probablement étaient en chasse.
Comme vous allez voir, nous ne nous étions pas trompés. Ce que nous aperçûmes
vaut la peine que je vous en parle : vous saurez combien ces drôles sont rusés.
Le ruisseau que nous remontions formait à sa source une espèce de petit étang
au milieu d'une clairière entourée de buissons et d'arbres serrés les uns contre
les autres. Nous avions gagné si doucement cet abri de lianes et de troncs d'arbres,
le bruit de notre marche ressemblait si bien au frémissement des branches agitées
par lèvent du matin, que deux cerfs de très-grande taille qui gambadaient près
de là ne prirent nul ombrage, et continuèrent à bondir au milieu des hautes
herbes , que dépassaient leurs têtes et leurs ramures. Nous aperçûmes bientôt
deux autres cerfs qui se tenaient à quelque distance des premiers , les regardant
avec curiosité et cependant avec une visible défiance, car ils avançaient d'un pas,
puis reculaient de deux. Bien que la lueur douteuse du jour n'éclairât encore que
confusément les objets, nous pûmes remarquer uu étrange contraste entre ces
deux couples de cerfs. Chez les premiers, la fixité des prunelles, je ne sais quoi
de brusque et de saccadé dans les mouvements, étaient autant de signes suspects
qui motivaient pleinement l'épouvante et la surprise des seconds. Cependant la
curiosité sembla l'emporter sur la peur ; ceux-ci se hasardèrent timidement à faire
uu pas vers le centre de la clairière. Alors les deux cerfs que nous avions vus
178 SCENES DE LA VIE DES BOIS
d'abord firent quelques pas à reculons. Ce mouvement les rapprocha de nous et
les mit à la portée de notre bras. Le Canadien et moi nous restions immobiles,
le couteau entre les dents. Tout à coup, les buissons qui nous entouraient craquè-
rent avec bruit, la main puissante du Canadien avait saisi l'un des deux cerfs;
l'animal, ou plutôt l'Indien déguisé (1), hurla pour la dernière lois, au moment
où je m'élançais sur le dos de l'autre en m'écriant : — Ah ! chien ! à défaut de
selle, je te monterai à poil. L'étreignant alors entre mes jambes, je levai mon
couteau sur lui ; mais, d'un effort désespéré, il évita le coup, jeta sa lète d'em-
prunt loin de lui et s'échappa de dessous moi. En vain je le saisis par la jambe;
un dernier effort qu'il fit m'envoya rouler sur l'herbe si brusquement, que je re-
gardai, en me relevant, si sa jambe n'était pas restée dans ma main, tant j'avais
peine à croire qu'il eût échappé si facilement à la vigueur de mon poignet. En un
bond cependant il s'était mis hors de ma portée. Je le poursuivis vivement, ma
carabine à la main ; mais le démon courait comme un daim effarouché, et je vis
bien que je ne pourrais jamais l'atteindre. Alors, dans un transport de rage, je le
visai, et l'Indien ne bougea plus; le son de ma carabine fut renvoyé d'écho en
écho au milieu du silence universel.
— Qu'avez-vous fait? s'écria le Canadien, vousavez donné l'éveil au camp!
— Que voulez-vous! repris-je, il aurait averti ses camarades; mieux vaut que
ma carabine l'ait devancé.
Toutes les récriminations étaient inutiles; le Canadien ne répondit pas; il se
dirigea vers l'Indien que j'avais abattu pour reconnaître s'il était bien mort, ce
dont il n'eut point de peine à s'assurer.
— Avisons maintenant au moyen de nous tirer de ce mauvais pas, dit-il ; en
voilà toujours trois qui ne nous feront plus de mal. Vous savez le proverbe:
morte la bêle....
Il s'arrêta. Depuis longtemps il n'en avait pas tant dit, mais c'était son chant
de victoire à lui. Nous tînmes un second conseil, dont le résultat fut que nous
devions nous cacher jusqu'au soir s'il était possible, pour ne reprendre la pisle
que dans la nuit. Restait à choisir l'endroit. Les bois nous olfraient bien un
asile à peu près introuvable; mais, si lesApaches nousy découvraient, ils pou\aieni
nous y envelopper de tous côtés, à moins qu'ils ne préférassent incendier la forêt
et nous brûler avec elle. Comme nous étions encore à délibérer, un affreux con-
cert de hurîenienls aigus, auprès desquels les rugissements que vous entendrez
ce soir ne sont que des bruissements de moustiques, éclata de toutes parts. Le
bruit de ma caraliine avait donné l'alarme aux Indiens, et les limiers avaient dé-
couvert nos traces, que nous n'avions pas pris la peine de cacher. Tout brave que
je suis, celle musique infernale figea le sang dans mes veines. Il n'y avail plus à
hésiter. Les voix confuses de nos ennemis nous apprenaient qu'ils s'étaient assez
éloignés de la rivière pour que nous pussions en gagner les bords à la faveur
des arbres sans être vus. Nous volions plutôt que nous ne courions, espérant trou-
ver le canot des Indiens que nous avions tués à l'endroit où ils l'avaient amarré.
Au bout de quelques instants, les cris redoublèrent; les Indiens venaient proba-
blement de découvrir la selle que j'avais cachée sous les broussailles; puis tout
bruit cessa, et le tumulte Ut place à un silence plus terrible encore que les clameurs
(1) C'est sous ce déguisement que les Indiens chassent le cerf à l'affût et peuvent choisir
pour victimes les plus beaux de ceux qu'ils ont ainsi attirés près d'eux.
EN AMÉRIQUE. 179
sauvages qui l'avaient précédé. Des hurlements de deiwl troublèrent seuls ce si-
lence à trois reprises différentes, trois fois les Indiens avaient trouvé un guerrier
mort : nous n'avions pas pu mieux faire.
Dieu ne voulut pas que notre espoir fût trompé. La pirogue était eucore à la
même place à côté d'une autre beaucoup plus grande, qui avait servi à transporter
le second détachement des Indiens. Celle-ci était trop lourde pour que nous pus-
sions en tirer à deux le parti'convenable. Déjà nous avions sauté dans la plus petite,
et nous cherchions à entraîner la plus grande avec nous pour rendre la poursuite
impossible à nos ennemis, quand de nouveaux hurlements nous apprirent que
nous étions aperçus. Une grêle de flèches vint tomber près de nous; sans hésiter
davantage, nous poussâmes notre pirogue en pleine eau, et nous nous mîmes à
ramer de toutes nos forces pour gagner le second îlot dont je vous ai parlé, et
qui seul pouvait nous offrir un refuge. Nous avions sur nos ennemis une avance
considérable, et le bras de la rivière était assez large pour nous mettre à l'abri
d'une seconde décharge de flèches. Notre pirogue volait sur l'eau sous l'impulsion
vigoureuse du Canadien. Ah ! me disait-il d'un air de regret, si vous saviez manier
l'aviron comme moi, je ferais faire à ces coquins une promenade sur l'eau qui leur
coûterait tous leurs guerriers un à un, mais avec vous nous serions pris à l'abor-
dage. — Nous n'étions plus qu'à quelque dislance de l'île quand nos ennemis se
précipitèrent dans leur embarcation et se mirent à notre poursuite. Le Canadien
cessa un instant de ramer et me dit :
— Maintenez-vous ici, s'il est possible, pendant quelques instants, car je ne
puis résister au désir d'envoyer une balle à ces chiens affamés.
Je pris l'aviron, le Canadien visa au hasard sur le groupe, fit feu, et l'un des
rameurs sauvages, en tombant par-dessus le bord delà pirogue, manqua de la faire
chavirer. Je n'essaierai pas de décrire la rage de nos ennemis, qui cessèrent de
ramer à leur tour pour nous envoyer de nouveau leurs flèches impuissantes. Quel-
ques coups de rames nous firent arriver sur le bord ; nous mîmes pied à terre, et
emportant notre canot sur nos épaules, nous nous enfonçâmes dans les bois qui
couvraient l'île. Nous ensevelîmes la pirogue sous d'épaisses broussailles, et, cela
fait, nous cherchâmes un endroit où nous pussions nous défendre sans être enve-
loppés. Près de la rive où nous avions débarqué, un monticule couronné de grands
arbres s'élevait à pic du côté de l'eau, et du côté de l'île en pente assez douce.
Ce fut le poste que nous choisîmes.
Cependant le bruit des avirons ne paraissait pas se rapprocher de nous; je
soupçonnai quelque ruse et m'avançai avec précaution derrière le tronc d'un
gros acajou qui s'inclinait un peu sur la rivière; la pirogue, au lieu de venir
aborder à l'endroit où nous étions descendus, glissait le long de l'Ile pour la dou-
bler. Il était dès lors évident que les coquins voulaient se mettre hors de la portée
de nos carabines, prendre pied à une assez grande distance pour que nous ne
pussions nous opposer à leur débarquement, et s'avancer vers nous à l'abri des
arbres et des buissons. Heureusement notre position sur l'émineuce nous mettait,
par derrière, à l'abri d'un coup de main et ne nous rendait accessibles que par
devant. Après le débarquement des Indiens, un silence complet régna pendant
quelques instants. Il ne nous restait plus guère qu'à recommander notre âme à
Dieu et à faire payer le plus chèrement possible notre mort inévitable. Nos poires
à poudre étaient pleines, nos sacs garnis de balles; nous portions sur nous assez
ùepinole et de cecina pour soutenir un siège de vingt-quatre heures, et par-dessus
180 SCÈNES SE LA VIE SES BOIS
tout j'inspirais à mon compagnon une inébranlable confiance, comme aussi, je
dois l'avouer, je comptais raisonnablement sur lui.
Au bout de quelques minutes, qu'il était permis, dans notre position, de
trouver longues, une douzaine de ces cbacals parurent enfin sur la lisière du
bois à une bonne portée de carabine. Avec leurs figures barbouillées de rouge et
de jaune, leurs longs cheveux nattés, les lanières découpées qui ceignaient leurs
bras et leurs jambes, ils avaient une tournure et un aspect diaboliques. Il y avait
surtout parmi eux un grand coquin qui m'inspira dès l'abord une vive antipathie.
Ils firent halte tous à la fois et parurent se consulter, après quoi le grand
diable s'avança de quelques pas et nous fit signe impérieusement de venir les
trouver.
— Tirerai-je dessus? demandai-je au Canadien.
— Pas encore, me répondit mon associé, ils sont trop loin, et, dans notre posi-
tion, chacun de nos coups doit porter.
— Bon, j'attendrai, repris-je.
Une nouvelle sommation de leur part n'obtint, comme la première, aucun
succès; ils continuèrent à s'avancer, et le Canadien fil feu, un Apache tomba ; une
minute après, il fut suivi d'un autre que j'altrappai en visant mon grand Indien.
Nos ennemis se jetèrent alors à plat ventre, un nuage de poussière s'éleva en l'air,
et nous ne vîmes plus rien ; quelques flèches seulement sifflèrent à nos oreilles,
et d'autres vinrent s'enfoncer à nos pieds. Nous fîmes feu une seconde fois et
avec succès, autant que je pus en juger par les hurlements qui suivirent noire
décharge. Un voile de poussière sans cesse renouvelé nous dérobait les Indiens,
et quand il s'abaltit, une douzaine de ces démons enragés gravissaient la colline
sur laquelle nous étions retranchés. Leurs épouvantables figures barbouillées
vinrent presque se coller contre les nôtres, et nous sentîmes passer sur notre
front le souffle ardent de leur haleine. Le Canadien en abattit un à bout portant,
tandis que la crosse de sou fusil brisait le crâne d'un autre ; tout à coup je vis mon
compagnon rouler en bas de l'éminence, enlacé par trois Indiens, et je l'entendis
me crier d'une voix étouffée :
— Feu ! feu! dussiez-vous me tuer avec eux!
J'avais déjà bien du mal à tenir les cinq autres en respect à l'aide de ma cara-
bine, et j'eus un moment d'angoisse horrible à la vue de ces reptiles enroulés
autour du Canadien, qui, seul contre trois, cherchait en vain à dégager son cou-
teau, les soulevait un instant avec une force d'Hercule et retombait lourdement
avec eux. Bientôt la tête de l'un des trois Indiens alla se briser avec un bruit
sourd contre une pierre, j'en vis un autre lâcher prise ; je m'élançai sur le troi-
sième le couteau à la main, mais un coup violent de casse-tête m'arracha un cri
de douleur et fit tomber mon couteau. Je me retournai : j'étais en face du grand
Apache dont l'aspect m'avait si fort déplu. Ma carabine levée en l'air comme une
massue fit reculer l'Indien, et je pus, après avoir ramassé mon couteau, battre en
retraite jusqu'au haul de l'éminence pour prendre du champ et faire feu. Revenu
alors de sa surprise, mon ennemi s'élança vers moi, et, sans que j'eusse pu l'es-
quiver, sa macana s'abaltit sur ma tête. Ébloui, aveuglé, je perdis l'équilibre, et
je tombai sans connaissance. Une sensation de fraîcheur extraordinaire me lira de
cette torpeur: j'avais roulé dans la rivière qui coulait à nos pieds.
Ici les gémissements du poulain effrayé m'engagèrent à interrompre de nouveau
le conteur, bien que sou récit commençât à m'intéresser vivement.
EN AMÉRIQUE. 181
— Sont-ce les maringoins, cette fois, qui arrachent à ce pauvre animal ces gé-
missements de terreur?
— Il est possible que non, reprit Bermudes : écoutons!
— Tenez, voyez là-bas, lui dis-je en lui montrant un jeune peuplier dont la
cime s'élevait au-dessus du dôme de verdure qui couronnait les hauteurs voi-
sines, ce n'est pas le vent qui agite cet arbre, tandis que les autres sont im-
mobiles.
Le chasseur écoula. Le peuplier balançait toujours en oscillations irrégulières
sa cime blanchie par la lune, et il n'était que trop facile de distinguer au milieu
du bruissement du feuillage le frôlement sourd d'un corps contre le tronc. Ce
pouvait être quelque taureau sauvage; mais des signes particuliers ne me laissè-
rent aucun doute à cet égard. Un grognement étouffé particulier à la race féline,
puis un bruit aigu de griffes acérées grinçant sur l'écorce, retentissaient avec une
sonorité lugubre.
— C'est le jaguar, dit Matasiele.
— Éveillerai-je le Canadien? lui demandai-je.
— Pas encore. En ce moment, l'animal fait le brave, mais son heure n'est pas
venue, et à présent il a plus peur que vous.
Le fait était contestable; mais ma physionomie dut trahir alors un excès d'as-
surance, car le chasseur reprit aussitôt :
— Vous auriez tort du reste de croire que la chasse au jaguar n'offre pas de
danger. Vous allez être à même de juger combien une heure de plus passée sans
boire aura aigri le caractère de celui-ci. J'ai vu plus d'un homme intrépide pâlir
au rugissement terrible de ces animaux. Mais à propos ! avez-vous déjà cbassé
le tigre?
— C'est la première fois, si pourtant vous appelez cela chasser le tigre, dis-je
en montrant mes mains désarmées, et j'ai de bonnes raisons de croire que ce sera
la dernière.
— Quand le moment sera venu, dit le chasseur, je songerai à vous et vous re-
mettrai une arme sûre, qui entre mes mains n'a jamais manqué son coup. Vous
en serez content.
Cette promesse me fit respirer plus à l'aise, et sur la proposition de Bermudes,
j'écoulai la suite de son histoire.
— Ce qui devait me perdre me sauva, reprit-il; la fraîcheur de l'eau me rendit
l'usage de mes sens, qui m'avaient presque abandonné. Quand je revins à la sur-
face, au bout de quelques secondes, je pus voir mon ennemi acharné, qui, penché
sur la rivière, épiait mon agonie avec une joie cruelle, brandissant d'une main le
casse-tête qui m'avait étourdi, et de l'autre mon couteau que j'avais lâché en tom-
bant. Puis, quand il m'aperçut nageant de toutes mes forces vers la terre pour re-
joindre mon associé, il poussa un hurlement de rage et se précipita d'un bond à
ma poursuite. Je redoublai d'efforts pour m'éloigner, mais l'Indien nageait plus
vite que moi, qui me sentais affaibli par la perle de mon sang. De temps à autre
cependant je me retournais pour calculer les progrès qu'il faisait, et chaque fois
ce visage horriblement barbouillé faisait briller plus près de moi, enlre deux
rangées de dents aiguës, le couteau qui devait me frapper. En cet inslanl je pro-
menai un regard désespéré sur la rive qui semblait fuir devant moi. Mon pauvre
associé, bien que débarrassé pour le moment de ses ennemis, était dans une
situation des plus critiques. Sa carabine, dont il avait l'ait un *i terrible usage,
tome iv. 15
182 SCÈNES DE LA VIE SES BOIS
appuyée contre son épaule, tenait seule en respect les Apaches, que j'entendais
hurler comme des chiens qui acculent un taureau. Je ne me sentis pas la force de
retenir un cri de détresse.
— Oh ! m'écriai-je, oh ! par la vie de votre mère, allez-vous me laisser égorger
sous vos yeux?
Le Canadien retourna vivement la tête sans laisser dévier le canon de son arme.
A l'aspect de l'Indien qui déjà étendait le bras pour me saisir, la compassion
l'emporta sur le soin de sa sûreté, et, faisant rapidement volte-face, il ajusta une
seconde. Le coup partit ; j'entendis la balle siffler, et l'eau se teignit en rouge au-
tour de moi. L'Indien, blessé mortellement, roula des yeux égarés, et au moment
où il se débattait dans son agonie, je lui arrachai mon couteau et le lui plongeai
à deux reprises dans la gorge. Ma première pensée fut alors de chercher des yeux
mon brave compagnon ; il avait disparu. Mais tenez, ajouta Bermudes, il vous
racontera mieux que moi ce qui s'est passé dans ce moment.
— C'est bien simple, dit le Canadien. Après avoir déchargé ma carabine et
avoir rendu ce petit service à mon associé, je pensai bien qu'il allait faire ses
efforts pour me rejoindre. Je profitai donc de la stupéfaction causée chez les
Indiens par la mort de leur chef, et, comme je ne pouvais recharger ma carabine,
je me précipitai en faisant le moulinet sur les cinq coquins qui m'entouraient, et
qui restaient seuls des douze qui nous avaient assaillis. J'étais déjà presque hors
de la portée de leurs flèches qu'ils n'étaient pas revenus de leur surprise. Alors
je battis en retraite à reculons vers la rivière. Vous saurez, monsieur, qu'il n'est
pas impossible de parer une flèche avec la main. La pointe va droit au but; mais
l'autre extrémité, garnie de plumes, tournoie de façon à décrire un rond large et
brillant en traversant l'air : on peut donc se baisser pour éviter la flèche ou même
l'écarter avec la main. C'est ainsi que j'arrivai à l'endroit où mon associé prenait
pied. Je n'étais blessé que légèrement en trois ou quatre endroits ; les arbres
avaient protégé ma retraite. Maintenant Bermudes vous dira le reste, ajouta l'hon-
nête Canadien, qui semblait scandalisé d'en avoir tant dit.
— En nous voyant de nouveau réunis, reprit alors Bermudes, les Indiens, dé-
couragés par la perte de leurs compagnons, remirent leur vengeance à un mo-
ment plus opportun ; car, lorsque la chance ne tourne pas en leur faveur, ce
n'est pas pour eux un déshonneur de fuir, même devant un ennemi inférieur en
nombre. J'étais d'avis de les poursuivre jusqu'à leur camp et de combattre encore
les guerriers qui sans doute étaient restés au nombre d'une douzaine en corps
de réserve auprès de leur butin; mais je ne pus faire partager cette opinion à
mon associé. II allégua que les coquins avaient trop soif de notre sang pour ne
pas revenir nous attaquer en plus grand nombre, que nous avions une bonne
position, une pirogue sous la main, et que nous pourrions toujours nous en
servir pour aller jusqu'à eux, s'ils ne venaient pas à nous. Encore à moitié
étourdi du coup que j'avais reçu, et voyant mon sang couler en abondance, je
renonçai à ma première idée. Nous laissâmes les Indiens se rembarquer à l'en-
droit où ils avaient pris pied, et nous ne songeâmes plus qu'à nous reposer et à
panser nos blessures. Examen fait de nos ressources, nous avions encore quelques
morceaux de viande sèche; ma poudre était, il est vrai, gâtée par l'eau, mais la
corne de mon associé en contenait une quantité suffisante; nous n'avions donc
guère à redouter le blocus qu'il nous fallait subir.
Nous fîmes bonne garde tout le reste du jour sans que rien put nous faire
EN AMÉRIQUE. 183
soupçonner une nouvelle altaque ; puis la nuit vint, paisible et silencieuse. Ce-
pendant nos ennemis étaient près de nous. C'est toujours un mauvais moment à
passer que celui pendant lequel l'obscurité cacbe les embûches de ces fils des
ténèbres altérés de sang. Celte fois aucun feu ne s'alluma. La grande île sem-
blait aussi déserte qu'au premier jour de la création; quelques arbres déracinés
qui descendaient lentement le cours de la rivière en troublaient seuls la tran-
quillité. Cette immobilité de tout ce qui nous entourait ne promettait d'ailleurs
rien de bon : les Indiens comptaient sans doute sur le succès d'une ruse pour en
finir avec nous. Nous résolûmes de nous assurer de leurs intentions. Nous re-
mîmes, avec une précaution infinie, la pirogue à l'eau, et nous nous avançâmes
dans la direction de l'île; toujours même silence, même immobilité. Nous étions
les deux seuls êtres vivants sur celte nappe d'eau.
— Que veut dire ceci? demandai-je au Canadien.
— Que les sauvages attendent que la lune se couche pour venir nous attaquer
et meltre à exécution quelque plan infernal que je ne devine pas à présent.
Nous écoulâmes de nouveau pour essayer de surprendre un son, un bruit quel-
conque. A force d'attention et de patience, nous crûmes distinguer à la longue
un clapotis d'eau moins régulier et un peu plus bruyant que celui de la rivière
contre ses bords; il nous sembla aussi que le son partait des rives de l'île et se
rapprochait de nous.
— Retournons à notre poste, dit le Canadien.
Nous revînmes à l'îlot aussi doucement que nous en étions sortis ; le clapotis
suspect se faisait toujours entendre. Nous reprîmes notre altitude d'observation,
bien convaincus alors que la nuit ne se passerait pas sans que nos ennemis ten-
tassent une nouvelle attaque.
— Si nous allumions du feu, dis-je à mon compagnon, ces drôles verraient
que nous ne nous cachons pas, et nous découvririons peut-être le piège qu'on
nous tend.
Mon conseil fut goûté, et les reflets de la flamme éclairèrent bientôt une partie
de la rivière. Cependant le temps s'écoulait, et l'impatience que j'éprouvais com-
mençait à me faire ressentir une espèce de malaise nerveux qui me rendait l'at-
tente insupportable. Nous étions, le Canadien et moi, adossés contre le même
arbre, mais chacun dans un sens contraire, ce qui nous permettait de surveiller
tous les abords de notre position. J'étais tourné vers le camp indien, mon com-
pagnon vers l'intérieur de l'îlot. La journée avait été assez laborieuse pour que
la privation de sommeil alourdît nos paupières. Tout se taisait autour de nous,
les feuilles dans l'air, les iusecles sous la rosée, la rivière sous ses brouillards;
involontairement aussi, mes yeux se fermaient parfois. Alors, pour me tenir
éveillé, je m'amusai à suivre dans leur descente les arbres que charriait la rivière.
Tantôt c'était un tronc dépouillé de ses branches, plus loin, un arbre surnageant
avec une partie de son feuillage comme un berceau flottant ; tous venaient silen-
cieusement échouer sur la pointe de l'îlot. J'arrivai insensiblement à perdre tout
sentiment de la vie réelle ; mon corps était assoupi, mes yeux seuls restaient
ouverts. Un moment, je crus voir l'île tout entière où étaient campés les Indiens
s'avancer doucement vers nous. J'attribuai d'abord au sommeil celte vision
étrange, et je fis un effort pour secouer ma torpeur. Mes yeux, fixés plus atten-
tivement sur la rivière, virent alors bien clairement une masse noire et com-
pacte qui semblait se diriger vers nous. Je n'étais donc pas dupe du sommeil :
184 SCÈNES DE LA VIE SES BOIS
un amas de troncs , de branches et de feuillage suivait le cours de l'eau.
A cet endroit, le récit de Bermudes fut de nouveau interrompu. — Écoutez !
me dit-il à voix basse.
Je prêtai l'oreille. Un grondement lointain retentissait.
— Voilà un premier avertissement, me dit le chasseur mexicain. Un second
rugissement, mais encore étouffé, se fit entendre, à la fois plaintif et menaçant.
— Je m'étais trompé, reprit alors Bermudes.
— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je.
— Je croyais que c'était un tigre.
— Eh bien ?
— Eh bien... il y en a deux!
Cette fois, j'éveillai précipitamment le Canadien.
— Deux tigres, lui dis-je à l'oreille.
— Deux tigres ! répéta le Canadien en bâillant, diable ! alors c'est vingt piastres !
Le flegmatique coureur des bois ne voyait dans celte complication qu'une
double prime, et rien de plus.
— Dormez en paix, dit Bermudes au Canadien, ce n'est qu'un signe de colère
et de désappointement que donnent ces animaux en voyant leur abreuvoir occupé;
le moment n'est pas encore venu où la faim et surtout la soif les pousseront à
nous attaquer.
— Ainsi, demandai-je au chasseur, vous persistez à croire qu'il y en a deux?
— Il y a encore une chance, reprit-il.
— Oui, qu'il y en ait trois, n'est-ce pas?
— Ne sommes-nous pas trois ? Mais, non ! Si ce n'est pas le mâle avec la femelle,
l'un d'eux cédera la place à l'autre, car, autrement, deux jaguars mâles n'atta-
quent jamais de compagnie. Dans le cas contraire, un double avertissement nous
fera tenir sur nos gardes ; car Dieu, qui a donné les sonnettes au plus dangereux
des serpents pour avertir l'homme de son approche, a donné aux bêtes fauves
des yeux qui luisent dans la nuit et des voix rugissantes qui précèdent leur at-
taque.
Celte assertion n'était qu'à moitié rassurante, mais enfin le danger était encore
éloigné; comme l'avait dit le chasseur, le moment n'était pas venu où la soif
ferait taire chez ces animaux la crainte involontaire que leur inspire la présence
de l'homme. Tout redevint muet dans les bois, dont la 'lune éclairait alors les
profondeurs silencieuses. Les deux chasseurs reprirent leur attitude indolente;
néanmoins le Canadien, au lieu de s'étendre de nouveau sur la mousse, s'adossa
contre le tronc d'un arbre, sa carabine entre les jambes, et bourra sa pipe pour
conjurer un reste de sommeil. J'avais assez appris à connaître le cours des étoiles
pour lire sur la voûte du ciel que l'heure approchait où les mystères du désert
commencent à s'accomplir. Je n'étais pas fâché d'entendre le son de la voix hu-
maine troubler le silence solennel de la nuit, et je priai Bermudes de continuer
son récit, si toutefois il croyait en avoir le temps.
— Nous avons encore, me répondit-il, au moins une heure devant nous, et
c'est plus qu'il n'en faut pour que je finisse. Puis il reprit :
— Je courus au foyer, je saisis un tison, et le lançai vers la rivière. A la clarté
qu'il répandit un instant avant de s'éteindre dans l'eau, je crus apercevoir con-
fusément des formes humaines. Je revins précipitamment vers le Canadien; il
était debout.
EN AMÉRIQUE. 1 8tî
— Vite au canot, pour l'amour de Dieu ! lui dis-je à l'oreille, ces diables rouges
sout dans l'île.
J'avais à peine achevé, qu'une flèche vint en sifflant traverser le bonnet du
Canadien, qui hésitait encore. Des hurlements, répétés par les échos des deux
rives, déchirèrent nos oreilles. Nous nous élançâmes du côté de la pirogue. Trois
Indiens se précipitèrent sur nous, j'en renversai un d'un coup de couteau; le Ca-
nadien abattit l'autre, et, pendant que le troisième courait rejoindre ses compa-
gnons, un coup de ma carabine retendit raide mort. Gagner le canot et pousser
au large fut pour nous l'affaire d'un instant. Des flèches lancées dans l'obscurité
ne nous atteignirent pas. Quand nous fûmes hors de la portée des Indiens, je
racontai à mon associé comment une partie de nos ennemis étaient parvenus à
gagner notre retraite en remettant à flot des arbres échoués dans leur île. Je lui
montrai du doigt le radeau qui portait le reste de la bande suivant doucement le
fil de la rivière, dont le courant était peu rapide à cet endroit.
— Allons à leur île, lui dis-je; nous surprendrons leur butin, qu'ils ont aban-
donné pour venir à nous.
— Plus tard, me répondit-il; je veux auparavant dire un mot à ceux qui se
sont cachés sous ces feuillages.
Arrivés à portée de carabine, le Canadien lâcha les avirons et fil feu sur le ra-
deau. Nous entendîmes aussitôt le bruit que faisaient plusieurs corps en s'élan-
çant dans l'eau. A mon tour, je couchai en joue ces corps noirs, à peine visibles
dans l'obscurité. Nous avançâmes encore et nous leur fîmes essuyer une nouvelle
décharge ; mais tous avaient plongé sous l'eau ou gagné l'île, et nous n'aperçûmes
plus rien. Les hurlements de ces païens nous apprirent leur rage et notre triom-
phe. La partie était gagnée pour nous, honteusement perdue pour eux.
— A l'île maintenant! dit mon associé, et il rama vigoureusement dans cette
direction.
Après avoir débarqué, nous restâmes un instant indécis, cherchant à découvrir
au milieu des ténèbres quelque indice qui pût nous guider vers le camp des Apa-
ches. Je fis entendre alors le cri de Santiago! accompagné d'un certain claque-
ment de langue familier à l'oreille de mon cheval, bien persuadé que, s'il était
parmi le butin, il répondrait à mon appel. En effet, un hennissement se fit en-
tendre assez près de nous et nous mit dans la direction. Après avoir fait quel-
ques pas, nous tombâmes sur un groupe de mules et de chevaux étroitement
garrottés. A côté de ces animaux s'élevait un monceau de selles, d'étoffes, de cou-
vertures, et d'autres objets pillés par ces larrons. Je fis rouler d'un coup de pied
tout cet amas de paquets, parmi lesquels je distinguai notre ballot de peaux de
loutres à peu près intact. Au moment où je me baissais pour le ramasser, je crus
remarquer un mouvement presque imperceptible sous une couverture. Je la sou-
levai et j'aperçus un jeune Indien à qui probablement la garde du butin avait
été confiée. Le louveteau, qui se voyait pris, resta silencieux, laissant lire
dans ses yeux farouches plutôt la colère que la peur. Je l'enveloppai sans céré-
monie dans une couverture et j'appelai mon associé, resté en sentinelle sur
le bord de l'eau. Un coup de carabine me répondit, et le Canadien accourut
vers moi.
— Je viens d'en envoyer un rejoindre les autres, et les coquins vont nous laisser
encore quelques instants de répit ; mais il n'y a pas de temps à perdre.
Je confiai aussitôt mon jeune prisonnier au Canadien et je coupai les entraves
186 SCÈNES DE LA VIE SES BOIS
de mon cheval. En quelques minutes, deux chevaux furent harnachés tant bien
que mal.
— En selle! dis-je au Canadien; chargez-vous de nos peaux, je fais mon
affaire de ce jeune garçon, qui ne se doute pas qu'il aura l'honneur de délivrer
quelques âmes du purgatoire; ne vous inquiétez pas du reste, mon cheval obéit à
ma voix, et le vôtre le suivra.
Je coupai les liens des autres animaux, car je pensai que les Indiens emploie-
raient à réunir leur butin dispersé un temps précieux pour nous; puis, montant à
cheval, je les poussai dans la direction du gué que j'avais remarqué la nuit pré-
cédente. Les chevaux et les mules délivrés hennissaient de joie, les Indiens hur-
laient comme une bandede loups qui fuient devant un j:iguar; nos cris de triomphe
répondaient à tous ces cris, et les échos du fleuve répétaient en mugissant un
tapage vraiment infernal. Arrivés au bord opposé de la rivière, une marche forcée
nous mit bientôt à l'abri de toute poursuite, et c'est ainsi que nous sommes arrivés
ce matin à l'hacienda, après avoir reconquis notre butin, mon cheval, et fait pri-
sonnier un jeune Indien que je vendrai le plus cher possible , car on me l'achè-
tera pour en faire un chrétien (1), et sa rançon me servira à m'acquitter envers les
âmes du purgatoire.
Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant sans
doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le chasseur
mexicain ajouta :
— Il est temps maintenant de songer à vous.
— Le moment est donc venu ? lui demandai-je.
— Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas que le
silence devient de plus en plus profond autour de nous? Ne sentez-vous pas que
l'odeur des plantes a presque changé, et que, sous l'influence de la nuit, elles
exhalent de nouveaux parfums ? Quand vous aurez plus longtemps vécu dans le
désert, vous apprendrez que chaque heure du jour comme chaque heure de la nuit
y a sa signification, son caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme
une voix nouvelle s'élève. A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres,
comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra. Nous touchons au moment
où l'homme perd le prestige imposant que Dieu a mis sur son front, car la nuit
son œil s'éteint, tandis que celui des animaux s'allume et perce l'obscurité la plus
profonde : l'homme est le roi du jour, le jaguar est le roi des ténèbres.
En prononçant ces mots empreints d'une emphase tout espagnole, le chasseur
se leva et prit, à la place qu'il avait quittée, un paquet qu'il déroula : c'étaient
deux peaux de mouton recouvertes deleurtoison. Puis il tira son couteau de sa gaîne.
— Voilà vos armes, me dit-il.
— Et que diable voulez-vous que je fasse de cela ? lui répondis -je. J'espérais
que vous alliez me donner au moins une carabine ?
— Une carabine! reprit Bermudes; peusez-vous que j'en aie une provision? Je
n'ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos mains, elle le
sera mieux encore dans les miennes, car en tout il faut de l'habitude, et vous
m'avez dit que c'était la première fois que vous chassiez le tigre.
(1) Bien que l'esclavage n'existe pas au Mexique, la loi permet d'acheter ces enfants,
sous le prétexte spécieux de les convertir à la foi chrétienne; celte indulgence de la loi
favorise parfois d'odieuses spéculations.
EN AMÉRIQUE. 187
Maïasiete s'obslinait a appeler cela chasser!
— Laissez-moi vous expliquer au moins, continua-t-il, l'usage de ces armes.
Vous allez rouler ces deux peaux autour de votre bras gauche, et vous prendrez le
couteau de la main droite ; vous mettrez en terre le genou droit, et vous appuierez
votre bras enveloppé sur le genou gauche. De cette façon, le bras protégera votre
corps et votre tête, tandis que votre genou protégera le ventre, car les tigres ont
la mauvaise habitude de chercher à éventrer leur ennemi d'un coup de patte. Si
vous êtes attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de l'animal
s'enfoncent dans la laine, au lieu d'être éventré, c'est vous qui, d'uD coup de
couteau, lui ouvrez le ventre de bas en haut.
— Ceci me semble incontestable, lui dis-je, mais j'aime mieux croire que deux
chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre; mon parti est pris, je chasse-
rai les mains dans mes poches, ce sera plus original.
■ — Mais s'il y en a deux ?
— Eh bien ! vous êtes deux. D'après votre raisonnement, les tigres n'attaquent
de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et de la femelle : nous
ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux tigres à la fois... à moins pour-
tant qu'il ne nous soit réservé cette nuit de constater, à nos dépens, un cas de
polygamie contraire à toutes les lois de l'espèce.
A défaut de son armure de peaux de mouton, le chasseur insista pour me faire
prendre le couteau, que j'acceptai. C'était une lame longue et pointue, avec un
manche de corne, hérissé de gros clous de cuivre. Puis les deux associés amorcèrent
leurs carabines, et nous n'échangeâmes plus d'autre parole. Tant que la lune n'a-
vait pas été élevée dans le ciel, ses rayons obliques avaient encore versé çà et là à
travers les troncs d'arbres assez de lumière pour éclairer les labyrinthes du bois;
mais, au moment où les préparatifs des deux chasseurs furent achevés, la lune
dardait perpendiculairement à la terre ses clartés, qui, dès lors interceptées par
le feuillage, laissaient la forêt dans une obscurité complète, tandis qu'elles se ré-
pandaient sans obstacle sur la source et sur la clairière presque aussi vivement
illuminées qu'en plein jour. Nous étions abrités par un palétuvier doot les bran-
ches inclinées vers la terre formaient une arche assez large. A une vingtaine de
pas devant nous, retenu par la longe qui l'attachait, le poulain, dont l'instinct de-
vait servir de guide aux chasseurs, s'était couché près de la source. Je le vis
bientôt relever la tête et commencer à donner des signes d'inquiétude. A cette
inquiétude vague succédèrent de petits cris de terreur entrecoupés et des efforts
pour briser ses liens; ces efforts étant impuissants, il resta immobile, mais tout
son corps tremblait, et ses naseaux laissaient échapper des hennissements d'an-
goisse. Un souffle de terreur planait dans l'atmosphère. Tout à coup un rugisse-
ment caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos du
bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l'herbe. Un profond silence suivit ce
formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur retraite en se cour-
bant, et j'entendis le double craquement de la carabine qu'ils armaient.
— Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.
— Non pas, s'il vous plaît, répondis-je aussitôt; j'aime mieux être entre vous.
Puis j'ajoutai : — Croyez-vous qu'il y en ait deux ?
Au moment où le Canadien me répondait par un signe dubitatif, un arbre qui
s'élevait près de la source, parcouru par des griffes acérées, trembla depuis les
branches inférieures jusqu'au sommet.
188 SCÈNES DE LA VIE DES BOIS
— Deux! dit le chasseur mexicain.
— Est-ce tout ? demandai-je.
— Oui, jusqu'à présent.
Un rugissement terrible qui éclata à mes oreilles comme le son de dix clairons
m'empêcha d'ajouter aucune observation. Je vis un corps fauve et blanc s'abattre
sur le poulain que la terreur aplatissait contre le sol, j'entendis un craquement
d'os brisés suivi presque aussitôt d'une détonation ; c'était le Mexicain qui
avait tiré.
— Votre couteau, dit-il au Canadien en sautant en arrière près du coureur des
bois, qui s'apprêtait à faire feu à son tour ; à vous, là-haut !
Je levai les yeux dans la direction indiquée par Bermudes, qui saisit le couteau
du Canadien. Au sommet et à travers lés rameaux du cèdre incliné sur la source,
je vis deux larges prunelles luisantes comme des charbons allumés qui épiaient
tous nos mouvements ; c'était le second jaguar dont la queue fouettait le feuil-
lage et faisait tourbillonner des flocons de mousse arrachée aux branches. Immo-
bile près de son compagnon, le Canadien ne perdait pas de vue les deux prunelles
sanglantes dont son rifle suivait tous les mouvements. Cependant le jaguar blessé
par Bermudes s'était élancé d'un bond jusqu'à lui : la lune éclairait alors en plein
le terrible animal. Une de ses pattes, presque séparée de l'épaule par la balle du
chasseur, laissait couler des flots de sang. Ramassé sur lui-même pour tenter un
dernier élan, le jaguar courbait la tête et rampait en rugissant avec fureur. Ses
prunelles enflammées se dilataient outre mesure. Bermudes, calme et sur la dé-
fensive, le regardait fixement en faisant luire à ses yeux la lame de son couteau.
Enfin le jaguar recueillit ses forces et bondit en avant ; mais ses muscles, déchirés
par la balle, avaient faibli, et il retomba épuisé à la place que le chasseur venait
d'abandonner en sautant de côté. Rien ne me séparait plus du tigre quand, frappé
deux fois par le poignard du brave Matasiete, il poussa un dernier et effroyable
rugissement, se tordit et expira : la lame lui avait traversé le cœur.
— C'est égal, s'écria Bermudes, voilà une peau affreusement abîmée ; je ne
parle pas de la mienne, et il me montrait son bras déchiré par une longue estafi-
lade. Il achevait ;i peine qu'un second rugissement se fit entendre du côté du
cèdre : une détonation y répondit, et un bruit de branches brisées, suivi d'une
lourde chute, annonça un de ces coups d'adresse qu'un riflcman du nord est seul
capable d'exécuter. Le Canadien avait visé son ennemi, au juger, entre les deux
yeux. Quand les deux chasseurs, faisant le tour du bassin, eurent retrouvé le corps
du jaguar, leurs cris de triomphe m'apprirent que l'infaillible coup d'oeil du Cana-
dien ne l'avait pas trompé. Je m'approchai, non sans quelque compassion, d'une
autre victime de l'homme et du tigre, je veux parler du poulain sacrifié. Le pauvre
animal gisait immobile sur l'herbe. Une empreinte saignante sur le sommet de la
tête, une autre sur le museau, et la fracture complète des vertèbres du cou prou-
vaient que la mort avait dû être instantanée. Déjà raide et glacé comme lui, le
premier jaguar gisait à ses côtés, et je le mesurais encore de l'œil, mais à dis-
tance, quand les deux associés arrivèrent, traînant la femelle, dont la balle avait
brisé le crâne. Cette fois, du moins, la peau restait intacte.
— Savez-vous que vous chassez parfaitement le jaguar, seigneur cavalier? me
dit Bermudes.
— C'est vrai, mais il faut que j'y sois forcé.
— Comment forcé ?
EN AMÉRIQUE. 189
— Eh parbleu! pouvais-je m'en aller? qu'auriez-vous dit si j'avais refusé de
rester avec vous ?
— J'aurais dit que vous aviez peur.
— El que direz-vous maintenant?
— Que vous êtes un brave !
— Eh bien! c'est ce qui vous trompe, répliquai-je; j'ai eu peur, très-peur
même, et je suis resté !
Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin
qu'ils avaient si bien acquis. Pour moi, qui ne pouvais que gagner à échanger les
carreaux de ma chambre contre un bon lit de mousse, je me rangeai à leur avis,
à condition toutefois qu'on allumerait du feu. Mon désir fut satisfait. Notre
foyer répandit bientôt de joyeuses lueurs sur les beaux arbres qui ombra-
geaient la source, et les harmonies de la solitude ne tardèrent pas à nous en-
dormir.
Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras ensan-
glantés, la chemise retroussée jusqu'au coude, occupés à écorcher les deux
jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu'ils avaient accomplie avec la dex-
térité de gens habitués à de semblables opérations, ils chargèrent les peaux sur
leurs épaules, et nous reprîmes tous les trois le chemin de l'hacienda. Des félici-
tations sans nombre nous accueillirent à notre arrivée, la belle Maria-Antonia
voulut bien y joindre les siennes ; je n'ai pas besoin de dire que je n'en pris natu-
rellement qu'une part très-modeste.
— Ah çà ! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les
vingt piastres de prime pour les deux têtes de jaguars, il y a ici une foule de
prétentions à l'égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun de nous voudrait
acheter une occasion méritoire d'être agréable à Dieu en arrachant une âme aux
griffes de Satan, et j'espère que tu seras raisonnable dans tes désirs.
Bermudes se gralla l'oreille, passa la main plusieurs fois dans son épaisse che-
velure, et répondit :
— J'ai fait vœu de consacrer le produit de ma prise aux âmes du purgatoire.
Or, comme nous voulons tous faire une œuvre également méritoire, je ne saurais
l'estimer à un prix trop élevé, comme aussi vous ne sauriez acheter trop cher cette
occasion d'être agréable à Dieu.
Ce dilemme du rusé chasseur sembla fort embarrassant au seigneur don Ramon,
qui jugea prudent de remettre la discussion à un moment plus favorable. Il se
relira, laissant Bermudes répondre aux nombreuses questions qui de toutes parts
lui étaient adressées. Parmi les assistants, un seul ne paraissait point partager la
curiosité générale. Il se tenait à l'écart, faisant sauter en l'air une piastre qu'il
avait dans la main, et murmurait entre ses dents :
— Je n'ai jamais joué d'Indiens sur une carte, ce serait pourtant une belle
partie, surtout avec mon infaillible Martingale.
Puis, s'approchant de moi, ce dernier personnage, qu'on a déjà reconnu, me
dit à voix basse :
— Je n'ai pas oublié votre recommandation , seigneur cavalier, voici votre
piastre que je vous ai promis de réserver pour une occasion solennelle, et je
tiendrai parole.
La nuit venue, je méditais dans ma chambre sur l'inutilité d'un plus long
séjour à l'hacienda, où rien ne me retenait désormais, quand on vint frapper à
190 SCÈNES SE LA VIE DES BOIS EN AMÉRIQUE.
ma porte, qui s'ouvrit sur mon invitation. Je vis entrer le chasseur mexicain, dont
le front était soucieux.
— Seigneur cavalier, me dit-il, vous qui chassez si bien le tigre, vous plairait-il
de nous accompagner encore à la chasse aux loutres, et, par occasion, à la chasse
aux Indiens ?
— Ceci mérite réflexion, lui répondis-je ; les plus belles choses sont celles dont
il faut le moins abuser. Je suis fort satisfait de ma chasse aux tigres, celle aux
loutres me sourirait assez, mais je refuse formellement de chasser à l'Indien.
Bermudes soupira d'un air tragique.
— Hélas! seigneur cavalier; je n'en puis dire autant: il faut que je donne
encore la chisse à ces païens. J^ai joué! j'ai perdu mon Indien avec ce drôle si
bien nommé Martingale, et les âmes du purgatoire sont de nouveau obligées de
me faire crédit !
Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je convins
de quitter l'hacienda le lendemain avec lui et le Canadien; puis je le congédiai,
sans me dissimuler que la créance des âmes du purgatoire était fort aventurée, et
qu'elles couraient grand risque de n'avoir jamais en Bermudes qu'un débiteur
insolvable.
Gabriel Ferry.
DE L'ASSOCIATION
LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE
EN FRANCE.
i.
LES SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES DE PARIS.
I.
De toutes les institutions du passé, les académies, les associations scientifiques
et littéraires sont peut-être celles qui, même en subissant d'inévitables transfor-
mations, ont traversé avec le plus de persistance le cours des âges. Toujours indé-
pendantes, dans les républiques comme dans les monarchies, respectées par les
pouvoirs les plus ombrageux, protégées par les rois les plus ignorants, elles repré-
sentent à toutes les époques le droit de penser librement et de s'associer pour
penser. Nées de la philosophie et de la rhétorique, elles ont fini par embrasser
dans leur ensemble toutes les connaissances humaines. On peut reprocher sans
doute aux hommes qu'elles ont de tout temps attirés dans leur sein,^même à ceux
qui ont laissé de leur passage dans ce monde les traces les plus éclatantes, des
jalousies mesquines, des préventions injustes, et ces passions étroites que déve-
loppe trop souvent l'amour de la science et de la gloire; mais sans^aucun doute
elles ont fait naître l'activité, discipliné les efforts individuels, confondu les
diverses classes dans la plus noble de toutes les aristocraties, celle du talent et de
192 IES SOCIÉTÉS SAVANTES
la moralité, multiplié les relations entre les peuples, stimulé le travail, contribué
à former les langues et souvent à contenir le débordement de théories funestes.
C'est par l'université de Paris que la France a dominé le mouvement intellectuel
du moyen âge, c'est par les académies qu'elle domine encore aujourd'hui le mou-
vement scientifique. Les annales, et ce qu'on pourrait appeler la biographie des
corps savants, occupent dans notre histoire littéraire une large place. On a fait
de longues dissertations pour en démontrer l'importance ; on a fait des épigrammes
plus ou moins piquantes pour en prouver l'inutilité. Aujourd'hui les panégyri-
ques comme les satires ont fait leur temps. C'est en dressant la statistique des
corps savants, c'est en écrivant leur histoire qu'on les critique et qu'on les loue.
Sans remonter jusqu'à ['histoire de Pelisson ou jusqu'à celle de Fontenelle,
qu'on réimprime toujours et que probablement on ne fera jamais oublier; sans
parler des travaux de Jarckius sur les académies italiennes, du recueil trop peu
connu de Sérieys ou du répertoire de Reuss, nous avons vu paraître dans ces der-
nières années un grand nombre d'ouvrages uniquement consacrés aux sociétés
savantes. Quelques-unes d'entre elles écrivent leur histoire; elles publient des
mémoires, des journaux : enfin le gouvernement vient de leur consacrer un
Annuaire, qui se continuera régulièrement et dans lequel sera consignée l'analyse
de leurs travaux. Le nombre de ces sociétés s'est accru dans une proportion vrai-
ment notable; il y a donc intérêt, nous le pensons, à dresser une sorte de statis-
tique de la France académique, à chercher ce que les associations qui ont pour
but l'étude des lettres, des sciences, de l'économie politique, agricole, indus-
trielle, ont fait pour la cause du progrès sérieux. Le sujet est neuf, et pour faire
mieux comprendre le mouvement de ces dernières années, les révolutions pro-
fondes qui s'accomplissent insensiblement dans les paisibles domaines de l'intelli-
gence, nous remonterons jusqu'aux origines.
A l'heure où les premières ombres de la nuit descendaient sur les promontoires
de la Grèce, les penseurs d'Athènes s'assemblaient sous les beaux ombrages des
jardins d'Acadème. Là on parlait des dieux, de l'âme, de la nature, et tout citoyen
libre, eût-il même un manteau troué, pouvait s'asseoir, pour écouter, sur un bloc
de marbre et toucher la main du maître. Ces membres de l'institut grec ne travail-
laient point à la confection du lexique, et ils laissaient à la république le soin de
donner les prix de vertu. Supérieurs à toutes les intrigues, occupés seulement de
la recherche de la vérité, et par cela même plus grands que tous ceux qui les ont
suivis, ils ont laissé comme souvenir de leur passage sur celte terre un nom em-
prunté à leur belle langue pour nommer dans tous les âges les associations formées
par les philosophes et les savants.
L'Egypte monarchique, comme la Grèce républicaine, eut ses académies. Pto-
lémée Soter avait fondé à Alexandrie un institut célèbre dans le quartier du
Iirucchium, au voisinage de la célèbre bibliothèque. Ici déjà on s'éloigne de la
sagesse et de l'indépendance antique, on touche à l'académie royale. Les mem-
bres de l'institut de Brucchium sont payés par le prince, logés par lui. Ils ont une
promenade, une salle commune pour prendre leurs repas, et pour tenir leurs con-
férences une autre salle garnie de sièges numérotés. Rome s'écarte encore plus
qu'Alexandrie de la tradition d'Athènes. Elle emprunte, dans son déclin, à la Grèce
et à l'Egypte, la mode des réunions scientifiques et littéraires; mais les académies
romaines étaient plutôt des écoles que des associations, et, si l'on en juge d'après
quelques mots de Tacite, elles exercèrent sur les mœurs publiques une désas-
ET LITTERAIRES. 195
treuse influence, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par les
rhéteurs et les pédants.
Quant à nous, enfants de ces Gaulois que le dieu de l'éloquence conduisait
attachés par l'oreille avec des rênes d'or, c'est à l'empereur Claude que nous
devons l'importation des cercles et des concours académiques. On sait que, pour
se distraire des soins du gouvernement et de ses mésaventures conjugales, ce
maître hébété de l'empire ouvrit à Lyon des combats de rhétorique où les vaincus
devaient effacer avec leur langue toutes les phrases mal sonnantes, sous peine
d'être jetés dans le Rhône. La gloire du triomphe ne compensant point les désagré-
ments de la défaite, ces luttes furent accueillies avec peu de faveur; bientôt les
invasions barbares firent oublier la rhétorique , et il faut attendre jusqu'à Charle-
magne pour retrouver dans la Gaule les traces d'une académie. Quoi qu'on ait dit
à la gloire du grand empereur, et bien que lui-même scandât fort agréablement
le vers latin, comme le témoigne un fragment poétique récemment découvert, les
écrits du savant Alcuin, un des astres de la pléiade carlovingienne , permettent
de penser que V académie palatine n'eut jamais, au point de vue intellectuel,
qu'une importance fort secondaire.
Jusque-là l'académie avait été chose princière; mais la révolution du xne siècle,
en appelant les bourgeois à la liberté, en leur donnant le droit de posséder pour
eux-mêmes, de s'associer et de penser autant qu'on le pouvait faire alors, éveilla
en eux l'instinct des distractions de l'esprit, et il se forma au sein des corpora-
tions industrielles des associations poétiques qui contribuèrent, autant que les
jeux scéniques, les pèlerinages et les processions, à distraire nos aïeux au milieu
des maux sans nombre, pestes, guerres ou famines, qui pesèrent sur le moyen âge.
A côté de ces associations brutales ou grotesques, cornards, turhipins, bandes
joyeuses de l'abbé Maugouverne, qui bafouaient tous les scandales ou parodiaient
toutes les choses respectées, se formèrent des confréries de Notre-dame du Puy,
du Palinod, de la fosse aux ballades, véritables académies municipales où l'on
chantait les louanges de la Vierge et les histoires des seigneurs Anchiens. On n'a
guère remarqué et cité que les jeux floraux; mais, sous d'autres noms et avec
moins d'apparat, bien des villes du nord avaient des institutions pareilles. Tou-
louse donnait des fleurs; dans le nord, on donnait du vin clairet, des alouettes
d'argent, et nous avons vu, dans un vieux registre d'échevinage, l'une de ces
pièces honorées de la couronne municipale où le vainqueur comparait la comtesse
d'Artois à la vierge Marie, en lui souhaitant, avec une grâce infinie et dans le plus
doux langage, autant d'années de fraîcheur et de beauté qu'il pouvait entrer de
bouquets de roses dans la chapelle de la reine des anges.
Du reste, en France, les associations littéraires du moyen âge n'ont exercé
qu'une très-faible influence sur la marche des idées, sur les progrès de la langue.
Sous ce rapport, l'Italie nous a singulièrement devancés. Dès le xve siècle, les
savants de la péninsule se réunirent, sous les titres les plus bizarres, pour tra-
vailler au perfectionnement de l'idiome national, discuter les plus hautes questions
de la philosophie, rechercher et mettre en lumière les écrivains de l'antiquité.
Bologne avait dix-huit académies, Rome en avait seize, Naples huit, Milan vingt-
cinq, Florence huit, et sans compter celles qui se sont fait une célébrité par la
bizarrerie de leur nom seul, Telles que les académies des ardents, des altérés,
des endormis, des humoristes, des inquiets, des ensevelis, des illuminés, des
muets, des fous, etc., il en est, comme l'académie platonique et l'académie délia
194 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
Crusca, qui ont mérité, par l'importance de leurs travaux, une place glorieuse
dans les annales de l'esprit humain. Marcile Ficin, Pic de la Mirandole, Ange
Politien, Machiavel, prirent une part active aux travaux de l'académie platonique.
Le Tasse eut avec les membres de la Crusca des démêlés qui sont restés célèbres,
et l'on vit souvent éclater entre les sociétés des différentes villes des rivalités non
moins ardentes que les haines qui divisaient les républiques; c'étaient dans les
rapports de la vie littéraire les mêmes jalousies, les mêmes inimitiés, les mêmes
perfidies que dans la vie politique. L'épigramme, il est vrai, remplaçait le poi-
gnard, mais les blessures n'étaient pas moins profondes, et, tandis que chez nous
les luttes académiques s'élèvent à peine à la hauteur d'une querelle entre Vadius
et Trissotin, elles prennent en Italie, même de notre temps, les proportions d'une
véritable guerre civile.
Le grand mouvement de la renaissance fit sentir plus vivement aux hommes
préoccupés des sciences et des lettres le besoin d'associer leurs travaux et leurs
efforts. Dès la première partie du xvie siècle, quelques villes françaises eurent de
véritables académies, et, en ce point, elles devancèient la capitale de près d'un
siècle. Les Lyonnais, jaloux de renouer la chaîne des temps et d'ajouter à la mo-
derne illustration de leur cité l'éclat d'une gloire antique, reconstruisirent, sous
le titre d'Jtliœncum Lugckmcnse restitution, l'académie que Drusus et Claude
avaient honorée de leur protection. Un an après la conquête de la Bresse par
François Ier, en 1556, on trouve à Bourg une société libre des sciences cl des
arts, qui avait fait graver sur la maison où elle tenait ses séances ces penta-
mètres caractéristiques :
Picridum domus haec : sacros haurirc liquores
Si cupis, hanc adeas, docla Minerva rogat.
Ingenuas artrs sub teclo hoc clamai Apollo,
Atquc suum quoevis musa agit oUîcium.
Désormais l'impulsion était donnée, et lorsque Bichelieu fonda l'Académie fran-
çaise, lorsque Colbert, en 1G66, fonda l'Académie des sciences, ces grands mi-
nistres ne firent que consacrer, par une sanction officielle, des institutions qui
depuis longtemps déjà avaient reçu la sanction de l'usage. Ici, d'ailleurs, comnie
en bien d'autres points, les rêveurs, ou si l'on veut les philosophes, avaient de-
vancé les hommes d'étal, et dans la célèbre utopie de Bacon, la Nouvelle Atlan-
tide, il est parlé d'un institut de Salomon, divisé, comme l'Institut de France, en
diverses sections, mécanique, physique, histoire naturelle, etc. « Notre but, dit
un des membres, est la découverte des causes et la connaissance des principes
pour étendre les limites de l'empire de l'homme sur la matière. » En donnant
pour base à toutes les études l'observation et l'expérience, Bacon inaugurait en
quelque sorte dans la société moderne le principe de l'association intellectuelle,
et par cela même les académies. Perdu dans l'infini de sa pensée et arrêté dès les
premiers pas par le mystère et l'inconnu, l'homme allait chercher parmi ses
semblables d'autres yeux, d'autres esprits, pour voir, pour penser avec lui.
ET LITTÉR.AIKES. 195
II.
Les encouragements prodigués par Louis XIV aux membres des académies de
la capitale, l'empressement de ce prince et de ses ministres à favoriser le progrès
scientifique et littéraire, développèrent rapidement dans la province l'esprit
d'association. Arles, Villefranche, Nîmes, Angers, Soissons, avaient, à la fin du
xviie siècle, des académies dûment autorisées par lettres patentes. Du reste, les
préoccupations de ces diverses sociétés étaient exclusivement littéraires, et comme
elles se croyaient obligées envers le monarque plutôt qu'envers le pays, elles
acquittaient leur dette en célébrant chaque année les triomphes du roi ou la
naissance des princes dans une pièce de vers méditée, rimée, revue et corrigée
par tous les membres réunis.
Dans le cours du xvme siècle, les sociétés savantes se multiplient en province;
l'horizon des idées s'agrandit autour d'elles; elles abordent les hauts problèmes
de la science, de l'histoire, de la philosophie, et rallient à leurs travaux, à leurs
concours, des hommes dont la gloire appartient à la France entière. C'est ainsi
que l'académie de Bordeaux reçut de Montesquieu lui-même, comme une con-
fidence intime, la communication des premiers chapitres de l'Esprit des Lois, el
que Dijon, en 1750, couronna le magnifique réquisitoire de Rousseau contre les
sciences et les arts. La banqueroute de Law, en désabusant les esprits des jeux
hasardeux de la finance, tourna l'attention publique vers l'inaliénable richesse
des peuples, l'agriculture, et les sociétés agricoles vinrent s'ajouter bientôt aux
sociétés littéraires. En 1788, on comptait dans la province, si l'on s'en rapporte
à la liste insérée dans YAlmanach royal, quarante-huit sociétés agricoles, litté-
raires, scientifiques, médicales et artistiques. Quelques-unes ont laissé d'excellents
mémoires, et le plus grand éloge qu'on puisse faire de leurs travaux, c'est de
rappeler le jugement qu'en a porté Voltaire : « Elles ont fait naître l'émulation,
dit l'immortel écrivain; elles ont forcé au travail, accoutumé les jeunes gens à de
bonnes éludes, dissipé l'ignorance et les préjugés de quelques villes, inspiré la
politesse, et chassé autant qu'on peut le faire le pédantisme. »
Par décret du 8 août 1793, la convention supprima toutes les académies auto-
risées par lettres royales, non pas, comme on l'a dit, en haine de la science, mais
pour les reconstituer sur de plus larges bases. L'Institut fut rétabli en vertu de la
loi du 3 brumaire an IV; autour de l'Institut se groupèrent en divers cercles des
savants et des gens de lettres avides de travailler à l'utilité générale et à la gloire
du pays. La Société philotechnique el V Athénée des Arts se distinguèrent surtout
par leur zèle et leur activité. Trois jours avant la mort de Lavoisier, l'Athénée
députa vers ce savant illustre plusieurs de ses membres pour lui porter une cou-
ronne, et, comme le disait Lakanal, « après avoir honoré les victimes au pied de
l'échafaud, on adoptait leurs enfants. » La science et le patriotisme marchaient
de front à cette grande époque; en même temps que les sociétés savantes orga-
nisaient le programme des fêtes patriotiques, en même temps qu'elles étaient
chargées de Yapothéose civique, c'est-à-dire de l'éloge des citoyens morts pour le
pays, elles ouvraient des cours publics où professaient Lamarck, Cuvier, Four-
croy, Monge, Chénier. Les services rendus par les sociétés de Paris, pendant les
106 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
mauvais jours de la révolution, sont incontestables, et le comité de salut public
pouvait dire justement que, seules au milieu du silence effrayant et général de
V instruction, elles avaient fait entendre la voix de la science.
Sous l'empire, le mouvement académique fut surtout littéraire; il en fut de
même sous la restauration. A cette date, un grand nombre d'académies s'appli-
quèrent à mériter, par la pureté de leurs sentiments monarchiques, le litre de
royale. On peut citer, comme type de ces réunions bien pensantes, la Société des
bonnes lettres, fondée à Paris le 15 février 1821. Cette association, qui comptait
parmi ses membres actifs MM. de Chateaubriand, de Genoude, Raoul-Rochette,
Nodier, avait pour but de rendre toutes les muses royalistes et d'en faire les inter-
prètes de la France monarchique. On publiait des annales que la Société des 6o;«s
livres recommandait dans ses prospectus. Pour disposer les abonnés en faveur de
cette publication, le direcleur, M. le baron Trouvé, inséra en tête du premier
volume des vers « que la muse harmonieuse de M. Ancelot avait fait entendre à
la naissance d'un auguste enfant. » Les Annales, qui se soutinrent pendant plu-
sieurs années avec quelque succès dans le monde monarchique, cessèrent de
paraître en 1829, faute d'abonnés, car les sympathies n'étaient plus aux muses
royalistes. La Société des bonnes lettres avait manqué son but, mais le recueil
qu'elle a publié n'est pas sans intérêt, et on le consultera toujours avec fruit pour
l'histoire des variations politiques et littéraires de notre temps.
La guerre des classiques et des romantiques, cette guerre acharnée qui a Dni,
comme toujours, par un traité de paix, enfanta quelques tentatives d'académies,
qu'on voulait opposer à la vieille et décrépite institution de Richelieu, comme
aujourd'hui on oppose le phalanstère aux villes des civilisés. Le romantisme eut
ses initiés comme les religions naissantes, et le cénacle fut fondé, académie
abstraite opposée à l'Académie française, qui alors ne s'attendait guère à voir
siéger dans ses rangs les principaux chefs de l'armée ennemie. L'influence
qu'exerça le cénacle sur le développement de notre poésie lyrique, bien que res-
serrée dans les limites de l'école, fut salutaire à certains égards; mais la poétique
assemblée eut aussi ses faiblesses, trop souvent elle décerna un peu à la légère les
brevets de génie et d'immortalité. De trop faciles ovations, dont quelques talents
privilégiés pouvaient seuls braver l'action énervante, devaient vite amollir des
natures moins heureusement douées. Celte lâcheuse tendance à surexciter les
ambitions poétiques s'est conservée dans notre littérature. Le cénacle a disparu,
mais ses traditions n'ont pas toutes péri, et, tons les jours, déjeunes muses qui
se trompent d'époque viennent expier devant le public l'erreur où les ont jetées
quelques éloges irréfléchis.
Une ère nouvelle commence, pour les sociétés savantes, avec la révolution de
juillet. L'attention des esprits, en se tournant d'une part vers l'étude des pro-
blèmes sociaux, de l'autre vers l'application des sciences aux progrès matériels,
appela de ce côté les efforts des associations académiques. Dans une circulaire
ministérielle écrite en 1854, et signée de M. Guizot, nous lisons ce remarquable
passage : « Au moment où l'instruction populaire se répand de toutes parts, au
moment où les efforts dont elle est l'objet amènent dans les classes nombreuses
qui sont vouées au travail manuel un mouvement d'esprit énergique, il importe
beaucoup que les classes aisées, qui se livrent au travail intellectuel, ne se lais-
sent point aller à l'indifférence et à l'apathie. Plus l'instruction élémentaire de-
viendra générale et active, plus il est nécessaire que les hautes études, les grands
ET LITTÉRAIRES. 197
travaux scientifiques, soient également en progrès; si le mouvement intellectuel
allait toujours croissant dans les masses, pendant que l'inertie régnerait dans les
régions élevées de la société, il en résulterait tôt ou lard une dangereuse pertur-
bation ; je regarde donc comme un devoir imposé au gouvernement, dans l'intérêt
social, de prêter également son appui, et d'imprimer, autant qu'il est en lui, une
impulsion harmonique à toutes les études, à la science haute et pure, aussi bien
qu'à l'instruction populaire et pratique. »
Les lignes que nous citons s'adressaient aux sociétés savantes, et elles offraient
cela de piquant, qu'en cherchant à stimuler leur zèle au nom d'une haute pensée
politique, la circulaire officielle était en contravention avec leurs statuts en vertu
desquels la politique est interdite. Après avoir donné de grands éloges aux bonnes
intentions, le ministre se plaignait de la stérilité des résultats ; il y trouvait deux
motifs, le manque d'encouragement, le manque de publicité, et, pour remédier
à cette situation regrettable, il annonçait l'intention d'établir, entre le ministère
de l'instruction publique et les diverses sociétés savantes, une correspondance
régulière, de publier chaque année, sous les auspices du gouvernement, un recueil
contenant quelques-uns des mémoires les plus importants et un compte rendu
sommaire, rédigé sur le plan du bulletin de l'Académie des sciences. Ce projet
n'eut point de suite; les encouragements se bornèrent à quelques distributions
de livres. L'ardeur cependant ne fut point ralentie; les congrès, les associations
provinciales, s'unirent bientôt aux sociétés ; l'attention publique s'éveilla sur tous
les points; la presse parisienne elle-même, ordinairement si dédaigneuse pour
les travaux qui n'ont point reçu la consécration de la capitale, se préoccupa de
ces réunions qui abordaient hardiment les plus hautes questions de l'économie
politique; enfin, le gouvernement, qui trouve dans ces sortes d'associations des
auxiliaires puissants pour le progrès calme et régulier, et qui craindrait peut-être
de les voir s'égarer en les abandonnant à elles-mêmes, le gouvernement est inter-
venu récemment, et d'une façon qui, cette fois, nous l'espérons du moins, sera
définitive : M. le ministre de l'instruction publique a promis de diriger, de relier
entre elles les diverses sociétés de Paris et de la province, et de les aider par un
crédit spécial porté au budget à dater du 1er janvier 1846.
M Annuaire, dont la publication a été prescrite par l'ordonnance du 27 juillet
1845, a enfin paru. Rédigé avec un grand soin par M. Achille Comte, d'après
les renseignements fournis par les corps savants eux-mêmes, cet annuaire com-
prend la notice historique de chaque société, avec l'indication des travaux les
plus importants depuis l'origine, les textes des règlements, les listes des membres.
La première partie est consacrée aux sociétés de la capitale, la seconde à celles
de la province. Nous allons d'abord nous occuper de Paris, et nous aurons sou-
vent à compléter les documents statistiques et administratifs donnés par M. Comte,
en y ajoutant, avec l'appréciation des divers travaux académiques, les renseigne-
ments qui ne sont point contenus dans la publication officielle.
III.
Paris compte aujourd'hui, non compris l'Institut, trente-six sociétés reconnues
et approuvées par le gouvernement. Au milieu ou plutôt au-dessus de ces sociétés,
io.he iv. 1 4
198 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
l'Institut tient un rang tout à fait à part. Raconter l'histoire des cinq académies,
en faire l'apologie ou la satire, ce serait recommencer une tâche déjà faite mille
fois, et nous n'avons aucun goût pour les compilations inutiles. Nous laisserons
donc de côté les académies constituées par l'état pour arriver tout de suite au tiers
état académique, qui n'a ni broderies ni traitement. La limite est nettement tran-
chée. D'un côté, l'Académie paie ses membres ; de l'autre, ce sont les membres
qui paient pour loger, éclairer et chauffer l'académie.
Quand on compare, à trente années de distance, les travaux des sociétés sa-
vantes, le fait qui frappe dès l'abord, c'est la prédominance des éludes positives
et purement scientiflques sur les études littéraires, et l'effacement complet des
études philosophiques. En ce qui louche la littérature proprement dite, les aca-
démies parisiennes, isolées du mouvement et de la vie aclive, sont comme une
sorte de nécropole où dorment, sans espoir de résurrection, les représentants
obstinés de l'école classique de 1808, et les aulomédons démontés dans les jeux
olympiques du romantisme de 1826; mais c'est le classique qui domine, et l'on
pourrait parfois se croire transporté dans l'âge d'or des fadaises mythologiques.
Amaryllis et Daphné, toutes les beautés mythiques et impersonnelles du Parnasse
païen, ont encore, qui le croirait? des adorateurs et un culte dans ce Paris scep-
tique, qui a renié tant d'autres dieux.
Parmi les sociétés purement littéraires, celles qui nous rapprochent le plus du
passé ont une sorte de privilège d'âge, et doivent nous occuper d'abord. La So-
ciété lyrique des Bergers de Syracuse est une églogue vivante qui, sans aucun
doute, eût attendri jusqu'aux larmes M. de Florian. Celte société, fondée en 1804,
a pour emblème une houlette; ses poètes n'y parlent jamais de leur lyre, mais
de leur muselle et de leurs pipeaux, et, quand la séance est ouverte, les qualifi-
cations prosaïques de la politesse moderne sont remplacées par les appellations
quasi-virgiliennes d'aimable berger et d'aimable bergère. Estelle et Némorin
auraient pu, on le voit, réclamer la présidence de cette académie pastorale, qui,
à défaut d'autre mérite, a du moins l'avantage de prouver que les traditions
naïves ne sont point complètement eEÇacées parmi nous.
Fondée il y a cent six ans par une société d'amateurs, dont quelques-uns
étaient gens d'esprit, la Société académique des Enfants d'Apollon peut être
placée à peu près sur le même rang que les Bergers de Syracuse, et ces enfants
d'Apollon, qui, en vertu de l'article lui des statuts réglementaires, « doivent au
moins une fois dans l'année le tribut de leur talent, » ne sont pas moins classi-
ques par l'inspiration que par le cérémonial. Ainsi, quand on reçoit un nouveau
membre, deux maîtres des cérémonies sont chargés de l'introduire. Alors tous
les membres se lèvent; le chef, c'est-à-dire le président, adresse la parole au
récipiendaire, lui donne l'accolade, et le proclame fils du blond Phèbus, après lui
avoir exprimé les sentiments de ses collègues; cela fait, les maîtres des cérémo-
nies reconduisent le récipiendaire à sa place, et tous les membres se rasseient. On
compte parmi les dignitaires M. Oriila, doyen de la Faculté de médecine, ce qui
fait songer aux anciens, qui plaçaient Esculape dans le temple des Muses. Quel-
ques bulletins, quelques comptes rendus de séances solennelles, publiés à de
longs intervalles, sont les seuls témoignages d'activité littéraire qu'aient donnés
les Enfants d'Apollon et les Bergers de Syracuse.
Ces deux sociétés n'ont du moins pas dégénéré, elles sont fidèles à leur passé
le plus naïf; mais, hélas! que sont devenues la littérature et la poésie à l'Athénée
ET LITTÉRAIRES. 199
des Arts ou à V Athénée royal? Ouvrons, pour répondre à celte question, le pro-
gramme de l'une des séances annuelles de V Athénée des Arts , séances qui se
tiennent d'ordinaire à l'bôtel de ville, dans la salle Saint-Jean, et qui l'embel-
lissent d'un concert vocal et instrumental. Que trouvons-nous en fait de poésie?
Des épîtres philosophiques sur le bonheur que procure l'étude, quelques petites
chansons imperceptiblement badines, des stances au laurier planté par Jean-
Jacques dans l'Ermitage à Montmorency, des odes sur les chemins de fer ou sur
le daguerréotype, attendu que c'est par le côté industriel que la poésie à V Athénée
des Arts se rallie au mouvement du siècle. Du reste, l'Athénée est satisfait de lui-
même, et on voit dans les comptes rendus des travaux que les poètes qui con-
courent à embellir les réunions se distinguent tous par la pureté de leur style,
que les moralistes ont toujours l'esprit fin et observateur, que les recherches des
érudits sont toujours laborieuses, enfin , que les personnes qui font les lectures
publiques lisent toujours avec une suavité d'organe et une voix d'apparat qui
prêtent un nouveau charme aux compositions qu'elles sont chargées de trans-
mettre. Les compliments sont clichés, pour ainsi dire; ainsi, il y a trois ans, la
plume de Mme A. était spirituelle et facile; l'année dernière, celte plume était
affectueuse et tendre; enfin, cette année, la même plume est gracieuse et fine.
On aurait tort cependant de se montrer sévère, car, dans un temps où les lettres
sont devenues pour le grand nombre une spéculation mercantile , on doit de l'in-
dulgence, sinon des éloges, à ceux qui les cultivent (tour elles-mêmes, aux mo-
destes ambitions qui se contentent d'une gloire inédite.
L'Athénée royal, qui tient ses séances dans la rue de Valois, a suivi également
cette voie de décadence ; il a reculé, quand tout marchait autour de lui, et certes
on est aujourd'hui bien loin du temps où La Harpe, Chénier, Lemercier, Victorin
Fabre, y professaient des cours de belles lettres ; on est même bien loin du temps
où M. Jules Janin y racontait l'histoire du journalisme en France. Malgré le
protectorat de M. de Castellane, le Richelieu de cette contrefaçon de l'Institut,
l'Athénée, qui est tout a la fois un cabinet de lecture, une académie et une école,
ne se soutient guère que par la curiosité oisive des rentiers désœuvrés. C'est là
que se réfugient ces auditeurs somnolents qni vont chercher dans les cours pu-
blics le pain quotidien de l'intelligence, et si parmi les professeurs il se rencontre
quelques hommes vraiment distingués qui parlent pour s'exercer à la parole, on
y trouve le plus souvent les enfants perdus des théories hasardées de l'économie
politique, du droit, de l'histoire, de la science et de la littérature. Le magné-
tisme, la phrénologie, le fouriérisme, l'homœopathie, le progrès humanitaire,
toutes choses qui se valent, ont là leur tribune, et chacun est admis à émettre ses
idées, à contredire celles des autres. A la Sorbonne, au Collège de France, ce sont
les professeurs qui enseignent; à l'Athénée, outre l'enseignement des professeurs,
il y a celui du public, et c'est là ce qui fait en grande partie l'originalité des
séances. Les sujets les plus opposés, les plus fantastiques même, se heurtent comme
des farfadets dans une ronde du sabbat. On comparait hier Fourier et Jésus-Christ ;
on comparera demain Dante et Hegel. On étudie la cranioscopie dans ses rapports
avec le droit, la théorie des ressemblances, les sources du bonheur, la valeur de
la couleur dans le règne organique, la folie considérée comme désharmonie des
fonctions de l'encéphale, les origines des nationalités, l'esprit des grammaires, elc.
Les discussions prennent souvent une animation singulière, et s'embellissent
encore de toute la mise en scène de l'antique argumentation, des éclats de voix,
200 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
des altitudes pylhiques, de la mimique passionnée, quelquefois même de la colère.
Du reste, il faut le dire pour l'honneur de l'institution, les professeurs ne sont
point rétribués, et les assistants paient une cotisation annuelle, ce qui prouve des
deux côtés un grand dévouement et une certaine abnégation.
De tout ce que nous venons de dire, il résulte jusqu'à l'évidence que ce n'est
point la littérature qui est en voie de progrès dans les cercles littéraires, et, s'il
fallait chercher une cause à cette décadence, on la trouverait, sans aucun doute,
dans l'esprit de mercantilisme et d'exploitation industrielle qui envahit chaque
jour le monde des écrivains; on la trouverait dans la Société des gens de lettres
et la Société des auteurs dramatiques : la première de ces associations compte
trois cent vingt associés, dont vingt et une femmes, et jamais, on peut le dire,
agents d'affaires ou commerçants n'ont apporté dans le négoce un esprit plus po-
sitif, une préoccupation plus grande des bénéfices. Quand les écrivains du vieux
temps se réunissaient, c'était pour discuter des questions d'art, pour se faire mu-
tuellement leurs confidences littéraires; ici tout disparaît entièrement devant
Barème. Il n'y a plus bureau d'esprit, mais bureau de recette; les produits de la
pensée sont tarifés comme les marchandises dans une boutique. La Société des
gens de lettres est uniquement une commandite d'exploitation, où, sans s'inquiéter
de la valeur des produits, on s'attache, le code de commerce à la main, à prélever
des droits d'auteur au taux le plus élevé qu'il est possible d'atteindre. Les œuvres
collectives sont une sorte d'entrepôt où viennent s'approvisionner , moyennant
escompte, les journaux de la province, qui sont à la recherche de romans tout
faits; mais le public, à qui l'on promettait des chefs-d'œuvre, pouvait espérer
légitimement quelque chose de mieux que Babel, et, en ressuscitant la corpora-
tion du moyen âge, il fallait au moins se souvenir des gardes jurés, et prononcer
l'amende contre ceux qui débitaient des marchandises mauvaises. C'était là un
moyen fort simple d'enrichir la caisse.
La Société des auteurs dramatiques est, s'il se peut, plus fiscale encore. C'est
une coalition dans la plus stricte acception du mot. La pensée première de l'as-
sociation appartient à Beaumarchais, qui fut, on le sait, homme d'affaires autant
qu'homme d'esprit, mais qui, nous aimons à le croire, eût reculé devant sa propre
idée, s'il eût pu en deviner les conséquences. C'est en 1811 que l'association,
jusqu'alors à l'état d'ébauche, s'organisa plus régulièrement. Enfin, en 1829, fut
fondée la société actuelle, qui se constitua , dès 1837, en société civile. A cette
époque, le nombre des signataires était de 220 ; l'année suivante, en 1858, il fut
porté à 305. Aujourd'hui la société compte 462 membres. Qui se douterait que la
France a le bonheur de compter dans son sein 500 écrivains qui consacrent leurs
veilles à la gloire du théâtre V Sous prétexte de proléger et de secourir les
auteurs dramatiques, la société tyrannise les administrations théâtrales. Outre le
droit exorbitant qu'elle prélève sur les recettes, elle s'attribue une part dans les
billets d'entrée qu'elle vend à moitié prix. C'est grâce à de tels moyens que l'asso-
ciation prospère, tandis que les théâtres ont à lutter chaque jour contre des diffi-
cultés nouvelles. Il est des auteurs dramatiques dont le nom ne retentira jamais
qu'au boulevard, et dont le revenu annuel s'élève à 40 et 50,000 francs. La société
ne peut justifier son existence ni par l'intérêt des administrations théâtrales, ni
par l'intérêt de l'art. Loin de prêter appui aux théâtres, elle leur fait une rude
guerre, et, pour peu qu'ils lui résistent, elle les met en interdit. On se souvient
des luttes toujours malheureuses que certaines administrations ont soutenues
ET LITTÉRAIRES. 201
contre la ligue des auteurs; on se souvient des obstacles qu'a rencontrés, que
rencontre encore la représentation des opéras étrangers sur la scène française.
On sait enfin de quelles restrictions la société a fait payer sa tolérance, quand
elle a permis de rares infractions à celte règle au théâtre de l'Opéra-Comique. Les
spéculateurs ne devaient pas s'arrêter en si beau chemin ; après avoir repoussé de
notre scène, comme improductives, les gloires étrangères, ne fallait-il pas en
bannirau même litre le répertoire classique, ou bien letransformer en matière impo-
sable? C'est à quoi l'on a songé, et on tenta sérieusement, il y a quelques années,
de prélever des droits sur les œuvres de Corneille, de Racine, de Molière, jouées
à l'Odéon. Nous nous arrêtons à ce dernier trait : quel exemple ferait mieux juger
de l'esprit qui anime cette coalition littéraire?
IV.
L'histoire a été plus heureusement servie que les lettres par les sociétés sa-
vantes. A côté de l'Académie des inscriptions et des comités institués par le gou-
vernement, la Société royale des antiquaires, la Société de l'histoire de France,
la Société ethnologique, la Société de l'école des chartes, travaillent avec zèle, et
quelquefois avec succès, à arracher an passé quelques-uns de ses secrets.
La Société ethnologique, qui date de 1859, a formulé en ces termes dans un
article de son règlement le but de ses travaux : « Recueillir, coordonner et publier
les observations propres à faire connaître les différentes races d'hommes qui sont
ou qui ont élé répandues sur la terre. » Pour arriver à ce but, la société adresse
une série de questions aux érudits, aux voyageurs, sur les caractères physiques,
le langage, les croyances religieuses, les cultes, les traditions, l'influence du sol
et du climat chez les divers peuples. Il s'agit, on le voit, des annales du genre
humain tout entier, et, comme symbole de cette universalité, la compagnie a
figuré sur son sceau un globe rayonnant qui porte pour exergue ces mots de la
Genèse : « Selon les familles et les langues, par territoires et par nations. » Deux
volumes de mémoires ont élé publiés en 1841 et 18-io; ils contiennent des tra-
vaux distingués, et, si faibles que soient ses ressources pécuniaires, la Société
ethnologique nous paraît avoir sa raison d'être dans l'avenir ; l'idée qui en a
inspiré la création a été accueillie avec faveur. Il existe aujourd'hui à Londres et
à New-York des associations qui ont pris le même titre, qui poursuivent le même
but, et qui entretiennent avec la société de Paris des relations qui ne peuvent
manquer d'être très-profilables à la science.
L'Institut historique, fondé en 1855, embrasse également dans ses études tous
les temps et tous les lieux, et les quatre classes dont il est formé s'occupent de
l'histoire générale et de l'histoire de France, de l'histoire des langues, des litté-
ratures, des sciences physiques, mathématiques, sociales ou philosophiques, enfin
de l'histoire des beaux-arts. Par malheur, l'importance des travaux ne répond pas
à l'importance du programme; les conditions d'admission étant le plus ordinaire-
ment réduites au paiement de la cotisation annuelle, il est résulté de là que des
personnes complètement étrangères aux éludes historiques, mais ambitieuses d'un
titre qui pouvait donner lieu à une confusion Batteuse pour la vanité, se sont
enrôlées sous la bannière de l'Institut avec la bonne volonté de payer leur quole-
202 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
part et l'intention de ne rien faire. On a eu de là toute une liste de membres très-
étendue et une liste de travailleurs passablement restreinte. Il faut donc quel-
quefois chercher longtemps dans les dix-hnit volumes de Vinvesligateur historique,
recueil mensuel de la société, pour y trouver quelques renseignements utiles ;
mais du moins y rencontre-t-on, au milieu de beaucoup de fatras, quelques pièces
éditées pour la première fois et qui présentent un intérêt véritable. Chaque année,
l'institut se réunit en congrès, et alors, comme les discours d'apparat donnent
toujours lieu à quelques allusions flatteuses, on voit paraître dans les stalles
d'avant-scène quelques représentants de l'Académie française ou de l'Académie
des inscriptions, qui trônent à toutes les séances solennelles pour respirer quel-
ques grains d'encens.
La Société des bibliophiles français s'occupe uniquement de la publication
d'ouvrages inédits ou de la réimpression des livres rares qui intéressent notre
histoire nationale ou notre ancienne littérature. Lorsque le livre n'offre que l'at-
trait de la curiosité bibliographique, on se borne à tirer un nombre d'exemplaires
égal à celui des membres; lorsqu'il s'adresse au contraire au public érudit ou
lettré, le tirage est porté à cent, quelquefois même à cent cinquante exemplaires,
sur lesquels les bibliophiles français ont toujours droit soit au grand papier,
soit au vélin. La bibliomanie n'impliquant que la passion et nullement la science,
il suffit, pour être reçu au nombre des bibliophiles, d'aimer les livres, fût-ce
même d'amour platonique, d'avoir une bibliothèque et de payer une cotisation
annuelle de 100 fr. Du reste, depuis bientôt trenle ans qu'elle existe, la Société
a rendu à l'érudition et à l'histoire de véritables services. Elle a fait imprimer à
ses frais une centaine de volumes et des brochures parmi lesquels on distingue
des lettres inédites de Diderot, de Voltaire et de quelques autres hommes célè-
bres des deux derniers siècles. Elle prépare en ce moment, sur un manuscrit
unique appartenant à l'un de ses membres, une édition du Ménagier de Paris,
qu'on dit fort curieux pour l'histoire de la vie privée des Français au xive siècle.
On pourrait peut-être avec raison accuser les bibliophiles d'apporter dans la
reproduction des raretés une parcimonie tant soit peu égoïste; mais l'amour des
vieux livres est aujourd'hui si rare, que vingt-quatre exemplaires suffisent à la
consommation. Le temps n'est plus où l'on s'imposait les privalions et le travail
pour acquérir une de ces raretés, qu'on voit, comme le phénix, apparaître tous
les cent ans, heureux temps où les livres des ancêtres, respectés comme leur mé-
moire, formaient dans la famille un patrimoine sacré. Mécène vendrait aujour-
d'hui son Horace offert par l'auteur et mettrait à l'encan la bibliothèque des rois
ses aïeux. Les grands papiers, les vélins, les belles marges, ont fait leur temps,
comme tant d'autres choses; bon nombre de nos écrivains modernes n'ont guère
que leurs œuvres dans leur bibliothèque, et, si le titre de bibliophile fut longtemps
une sorte de baptême littéraire, on ne s'inquiète guère aujourd'hui des Elzevirs
de M. Motleley, des mystères de M. Sicongne, des romans chevaleresques de M. A.
Berlin, des manuscrits à vignettes de M. Barrois, des livres annotés de M. Aimé
Martin, des belles collections de M. le duc de Luynes. Je ne sais rien cependant
de plus agréable et de plus utile dans la vie que ces passions artificielles, et la
bibliomanie est du nombre, qui absorbent et qui fout oublier, par des distrac-
tions inoffensives, les préoccupations folles de l'ambition et de la vanité, regar-
dées bien à tort comme sérieuses. On a de la sorte toutes les joies du sentiment
sans en avoir les douleurs.
ET LITTÉRAIRES. 203
L'Institut historique et les bibliophiles représentent en quelque sorte, dans
le mouvement académique de Paris, les amateurs et les mondains, tandis que la
Société de l'histoire de France et celle de l'Ecole des chartes réunissent les érudits
positifs, les pionniers de profession.
La première, qui compte parmi ses fondateurs MM. Guizot, Thiers, de Ba-
rante, a pour but la publication des documenls originaux. Un conseil, composé
de quarante membres, désigne les ouvrages qui doivent être publiés aux frais de
la société, et les personnes chargées de les éditer. La société a donné ainsi une
série d'excellentes éditions qui comprend, du IVe au xviii0 siècle, des chroniques
et des mémoires parmi lesquels nous citerons les œuvres complètes d'Éginhard,
Orderic Vital, Villehardoin, Pierre de Fenin, Comines, les lettres de Marguerite
d'Angoulême. les mémoires et les lettres de Marguerite de Valois, le procès de
Jeanne d'Arc; les éditions princeps, comme les réimpressions, sont toutes faites
avec un grand soin (I). Outre la publication des documents originaux, on doit
encore à la société un bulletin périodique et un Annuaire, véritable manuel
d'érudilion pratique, où se trouvent fort heureusement résumées d'importantes
indications géographiques, chronologiques, paléograpbiques, dispersées dans les
recueils spéciaux.
La Société de l'école des chartes n'est pas moins active, mais son but est moins
de populariser les sciences historiques que de leur apporter de nouveaux éléments
par l'étude des documents et des sources. Formée des élèves de l'école, elle pu-
blie sous le titre de Bibliothèque un recueil dans lequel figurent des monuments
de notre ancien droit, de notre ancienne poésie, des chroniques, des chartes, des
inscriptions, des recherches sur l'ancienne langue, des biographies, des restitu-
tions de texte. C'est un excellent supplément aux Analecta, au Thésaurus anec-
dolornm, aux Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, et
sans aucun doute la Bibliothèque de l'école des chartes occupe le premier rang
parmi toutes les publications des compagnies savantes que nous venons de citer j
mais il est un reproche que nous ne pouvons passer sous silence. MM. les élèves
de l'école sont jeunes et ont l'avenir devant eux. Pourquoi donc, au lieu de cher-
cher des appuis dans la jeunesse, au lieu d'appeler à leur aide la génération qui
grandit, ont-ils appelé celle qui décline? En d'autres termes, pourquoi ont-ils
posé en principe que les membres de l'Institut seraient seuls admis à écrire dans
leur recueil? Serait-ce par hasard pour s'assurer une collaboration vraiment
supérieure? Si telle est leur pensée, ils nous paraissent avoir manqué le but, cap
la plupart des travaux qui leur ont été donnés par l'Institut ont été puisés dans
les corbeilles aux rognures; d'ailleurs, ce sera toujours un tort de se montrer
exclusif en faveur des hommes arrivés, de circonscrire la science dans des limites
officielles et de s'organiser en corporation.
Par la date de sa fondation, la Société des Antiquaires est l'aînée de toutes
les académies que nous venons de nommer; malheureusement, en fait d'activité,
elle s'est laissé depuis longtemps distancer par ses sœurs cadettes. Napoléon,
(1) Ce zèle est chose d'autant plus méritoire que la somme allouée par la société pour
le travail complet d'un volume, copie et collation de textes, notes, éclaircissemonls, in-
troduction, révision d'épreuves, etc., est la même que celle allouée uniquement pour
frais de copie à chaque volume de la Collection des Documents inédits, publiée par le gou-
vernement.
-<>' LES SOCIÉTÉS SAVANTES
en la créant en 1805, voulait en faire une académie d'archéologie nationale, et,
dans sa pensée, elle devait occupera peu près le même rang, exécuter les mêmes
travaux que les comités créés après la révolution de juillet ; mais, à cette époque,
l'école de Bullet régnait encore avec une autorité souveraine : la nouvelle aca-
démie, qui prit le titre de celtique, se fourvoya dans le monde gaulois, et, après
avoir dressé l'inventaire des dolmens et des menhirs, après avoir épuisé toutes
les acceptions des mots dan et braga, elle reconnut qu'il était difficile, pour ne
pas dire impossible, de reconstruire un monde dont les ruines même ont péri. Au
titre d'académie celtique elle substitua, en 1814, celui de société des Antiquaires,
qu'elle porte encore, et elle étendit le programme de ses études à la géographie,
à la chronologie, à l'histoire, à la littérature, aux arts, à l'archéologie, en posant
pour limite extrême le xvme siècle. Dix-sept volumes ont été publiés jusqu'à ce
jour, et l'on y trouve ça et là quelques dissertations qui ne sont point dénuées
d'intérêt; mais, en érudition, il est souvent difficile de garder la juste mesure, et
de ne pas tomber dans les infiniment petits. La Société des Antiquaires n'a point
évité cet écueil, et, comme spécimen, il suffit de citer la lettre sur les assauts
de chant des pinsons dans le nord de la France. Quoi qu'il en soit, on ne saurait
contester aux antiquaires un mérite dont on est assez peu disposé à leur tenir
compte aujourd'hui, et ce mérite, c'est d'avoir les premiers appelé l'attention sur
l'archéologie nationale.
On le voit par ce qui précède, le mouvement des études historiques, dans les
académies de la capitale, est actif et souvent fécond, et l'on peut porter à plus
de deux cents le nombre des volumes publiés par les sociétés historiques; mais,
en parcourant ces travaux nombreux et variés, on se demande si, dans celte
variété même, il n'y a pas un danger sérieux pour la science. L'érudition s'épar-
pille en lambeaux; la sève des études se perd dans les mémoires, les notices, les
dissertations écourtées; les documents s'entassent de manière à décourager les
travailleurs les plus intrépides, et personne ne paraît se préoccuper de la syn-
thèse. Il est encore une autre remarque qui frappe dès les premières lectures :
c'est l'absence de toute idée générale, et, pour ainsi dire, de toute passion. Au
xvme siècle, entre les mains des encyclopédistes, l'histoire, l'érudition elle-même
est une sorte de machine de guerre qu'on dresse contre l'édifice du passé. Sous
la restauration, pour l'école monarchique, c'est un instrument contre-révolution-
naire; pour l'école libérale, c'est un arsenal d'arguments victorieux, qui donne
comme appui à la liberté moderne l'autorité du droit traditionnel. La lutte éclate
à chaque pas. Aujourd'hui, au contraire, il semble qu'on ne fouille dans le passé
que par un sentiment de curiosité oisive. Les guelfes et les gibelins se sont donné
le baiser de paix. L'érudition elle-même traverse une période éclectique. Est-ce
sagesse, indifférence, scepticisme, décadence ou progrès? Nous laissons à d'autres
le soin de résoudre la question, en nous bornant à la signaler, comme un sujet
intéressant de concours, aux académies historiques.
V.
Les sciences géographiques, dans leurs rapports avec l'histoire, la philologie, les
intérêts dp la civilisation et de la politique nationale, sont représentées par trois
ET LITTÉRAIRES. 2()S»
compagnies, dont la plus ancienne est la Société de géographie, qui date de 1821.
Autant que le permettent les ressources dont elle dispose, ressources restreintes
du reste, et qui se réduisent aux cotisations de ses membres, la Société de géogra-
phie fait entreprendre des voyages dans les contrées peu connues; elle décerne
des prix, entretient des correspondances avec les voyageurs, publie des relations
inédites, fait graver des cartes et réimprimer des ouvrages rares. C'est aux con-
cours qu'elle a ouverts pour stimuler le zèle des explorateurs qu'on doit le voyage
de René Caillé et la découverte de Temboctou, le voyage de Pacho dans la Cyré-
naïque, et d'importantes excursions dans la Guyane, l'Amérique centrale et l'inté-
rieur de l'Afrique. En 1828, elle a fondé un prix de mille francs, destiné à celui
des voyageurs européens qui aurait fait dans l'année la découverte la plus impor-
tante en géographie. Ce prix, depuis dix-huit ans, a été décerné treize fois. Un
second prix de deux mille francs a été institué par M. le duc d'Orléans pour le
géographe ou le voyageur qui ferait en France l'importation la plus utile à l'agri-
culture, à l'industrie ou à l'humanité. La totalité des sommes distribuées par la
société à titre de récompense s'élève aujourd'hui à plus de soixante mille francs.
On doit encore à la même compagnie un recueil de voyages et de mémoires, et un
bulletin qui forme comme la chronique mensuelle des sciences géographiques. Le
recueil se compose de sept volumes in-quarto, qui renferment, entre autres docu-
ments importants, un texte inédit du voyage de Marco-Polo, la grammaire et le
dictionnaire berbères de Venture de Paradis. Le bulletin, enrichi de planches et
de cartes, est aujourd'hui à son quarante-troisième volume. Ajoutons que la
société possède une bibliothèque fort riche, ouverte aux savants de toutes les na-
tions, un musée géographique qui renferme d'intéressantes collections, et que les
hommes que tente l'attrait puissant du danger et des courses lointaines sont
(oujours certains de trouver auprès d'elle des secours efficaces et une protection
généreuse.
La Société asiatique n'a point ce caractère aventureux. Succursale paisible et
casanière de la Société anglaise de Calcutta, elle ne dépasse guère les domaines
de la philologie; elle achète, imprime ou traduit des textes orientaux; elle con-
court, par des souscriptions, à la publication des livres qui se rattachent à la spé-
cialité de ses travaux, et la première, en France, elle a introduit la fonte des
caractères sanscrits. On lui doit en outre des alphabets géorgiens, pehlwis, ta-
galas, mongols et mandchoux, et un recueil mensuel, le Journal asiatique, qui
forme quarante-sept volumes. Du reste, quelques efforts qu'on ait faits, dans ces
dernières années, pour populariser les études orientales, ces études sont restées
concentrées dans un cercle fort restreint; la plupart des cours ne sont suivis que
par les candidats à la suppléance, et le progrès scientifique qui, chez nous, s'ac-
complit de ce côté, n'a guère de retentissement qu'à l'étranger. Malgré noire in-
différence, ce progrès n'est pas moins réel et sérieux, et, pour en faire apprécier
l'importance, il suffit d'un seul exemple. L'édition du Vendidad sadê, donnée par
M. Eugène Burnouf à l'imprimerie royale, sert aujourd'hui de modèle aux éditions
faites dans l'Inde pour le service du culte, et ainsi c'est un professeur du Collège
de France, un membre de la Société asiatique de Paris, qui donne aux sectateurs
de Zoroastre le texte le plus orthodoxe de leurs livres sacrés. L'Allemagne elle-
même aurait peine à citer un pareil triomphe philologique.
La Société orientale , tout en s'occupant comme la Société asiatique des langues,
de l'histoire, de la littérature et des sciences, s'est posé un but plus pratique, et
206 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
pour ainsi dire plus vivant. Tandis que la Russie et l'Angleterre étendaient leur
influence, l'une par le schisme, l'autre par le commerce, la France se devait à
elle-même de prendre son rang de bataille dans cette croisade nouvelle. Au point
de vue de la diplomatie, c'est un droit, disait il y a quelques années à la tribune
un orateur célèbre; au point de vue de la civilisation, c'est un devoir, se sont dit
quelques amis fervents du progrès universel, et la Société orientale a été fondée
pour activer cette propagande catholico-française, qui, malheureusement, a vu
trop souvent ses intérêts eompromis par ceux même qui pensaient les servir le
plus efficacement. Sans doute, on n'a pas réalisé toutes les promesses du pro-
gramme, et nous sommes encore loin de ces temps, annoncés par un prophète hu-
manitaire, où les descendants de Mahomet chanteront la messe dans les murs à
jamais purifiés de la mosquée de Sainte-Sophie; mais, si minimes que soient les
résultais, on ne saurait les contester entièrement. Les travaux des sociétés savantes
ont souvent éveillé l'attention de la diplomatie. L'œuvre française du mont Carmel
est devenue, pour les chrétiens de l'Asie, ce que les comités libéraux de la restau-
ration ont été pour les Grecs opprimés, et il est si difficile de faire un peu de bien,
surtout a de grandes distances, qu'à défaut de succès importants il faut du moins
tenir compte des bonnes intentions. L'Orient lui-même s'est ému, et, en 1841, il
s'est formé à Smyrne une société d'Arméniens dite des Sunis, qui a pour but de
propager dans la Turquie d'Asie les sciences et la civilisation européennes. Pro-
tégée par le sultan Abdul-Medjid et Reschid-Pacha, celte académie publie un
journal intitulé Archaloïs Aradion (l'Aurore d'Ararat), et le gouvernement turc
s'est montré tout à fait au niveau des gouvernements de notre vieille Europe en
encourageant celte publication par des souscriptions importantes.
Il est encore une société que nous devons mentionner ici, bien qu'elle ne figure
pas dans V Annuaire : nous voulons parler de la Société maritime. Le moindre
inconvénient de celte compagnie, dont les travaux ont pour but une spécialité
tout à fait distincte, c'est d'être en grande partie composée d'hommes étrangers
à celte spécialité même. Quelques officiers de marine figurent, il est vrai, sur la
liste des membres, mais la plupart s'abstiennent de participer aux travaux, et se
contentent de donner leur nom. La Société maritime a pris la marine à vapeur
sous sa haute protection. Elle lient l'Angleterre en état de blocus continental ; elle
met des vaisseaux de haut bord sur le chantier; elle entreprend le cabotage, les
voyages de long cours, les grandes guerres; elle dresse à l'avance les bulletins des
victoires ; est-il besoin d'ajouter que tout cela n'est guère sérieux ? Ces discussions
ex professo sur des matières étrangères à ceux qui les traitent ne prouvent que
trop la malheureuse ambition de parler de tout, la prétention à la capacité ency-
clopédique que nous reprochent les étrangers, et qui n'est bonne qu'à embrouiller
les questions les plus claires, à nous éloigner sans cesse des applications prati-
ques, en nous jetant dans les phrases et les doutes, à compromettre même les plus
graves intérêts.
Ce mouvement d'expansion sur le globe entier, qui signale notre époque, ces
courses des voyageurs, ces études des géographes, devaient nécessairement réagir
sur les sciences naturelles, et de nouveaux centres se sont formés sous le litre de
Société de géologie, Société cnlomologiqne , Société cuvierienne. La Société de
géologie, qui compte aujourd'hui quatre cent quatre-vingt-dix-sept membres ,
tant en France qu'à l'étranger, a pour objet de travailler au progrès général de la
science, et surtout d'étudier le sol de la France dans ses rapports avec les ans
ET LITTÉRAIRES. 207
industriels et l'agriculture. Celte société, dont la constitution est essentiellement
démocratique, admet dans son sein, sans épreuves et sans titres préalables, toutes
les personnes qui désirent s'associer; il suffit d'être présenté par deux membres,
et de payer, après réception, la somme annuelle de 30 fruncs. Le Bulletin, qui
reproduit les procès-verbaux, les communications verbales ou écrites, les discus-
sions scienliâques, les analyses d'ouvrages étrangers, forme un recueil de qua-
torze volumes, plus cinq volumes de Mémoires renfermant les travaux originaux.
La société s'occupe en ce moment, pour clore la seconde série de son bulletin,
d'un compte rendu des progrès de la géologie pendant les dix dernières années.
S'il est un reproche que l'on puisse avec raison adresser à cette compagnie, ce
n'est point d'avoir négligé de populariser la science, mais plutôt de la compro-
mettre en la vulgarisant outre mesure.
La Société en tomologique, fondée en 1832 sous les auspices de Latreille, s'oc-
cupe exclusivement des crustacés, des arachnides, des insectes, qu'elle étudie
au point de vue de l'anatomie, de la physiologie, de la zoologie, des mœurs, et
enfin dans leurs rapports avec les arts, l'économie domestique, et surtout l'agri-
culture. Ses annales, ornées de planches, la plupart coloriées, forment une série
de quatorze volumes, au milieu desquels se trouvent dispersés, à côté d'études
souvent minutieuses, quelques travaux fort estimables. Quant a la Société cu-
vierienne, contrefaçon fort imparfaite de l'Académie allemande des Curieux de
la nature, son existence n'est guère révélée au public que par la publication d'un
recueil intitulé la Revue de zoologie, et, si nous sommes bien informé, il suffit,
pour en devenir membre, de s'abonner à ce recueil, comme il suffisait, il y a quel-
ques années, de s'abonner au Journal des connaissances utiles, quand on voulait
faire partie de la Société pour l'émancipation intellectuelle.
Quoi qu'il en soit de l'étendue et de la variété du programme de ces diverses
compagnies savantes, quels que soient aussi les hommes qui figurent parmi les
membres, on se tromperait en mesurant à la lettre même des statuts et au nom
des titulaires l'importance des travaux. Parmi les associés, la plupart de ceux qui
occupent dans la science un rang vraiment éminent. se laissent enrôler par com-
plaisance; ils sont là pour donner du relief, comme les pairs de France dans les
sociétés des chemins de fer, et ils se bornent à payer la cotisation, comme un impôt
indirect prélevé sur leur gloire. Les amateurs, les aspirants à l'Institut, les can-
didats échoués, forment en général la majorité des membres actifs. Il faut
cependant excepter de cette remarque la Société philomatique. Fondée en 1788,
cette société, qui a compté parmi ses travailleurs les plus assidus Sylvestre,
Slonge, Lacroix, Laplace, Chaptal, Cuvier, Ampère, Dulong, Fresnel.a rendu et
rend encore d'incontestables services. Le résultat de ses travaux fut consigné
pendant plus de trente ans dans un journal dont le premier cahier parut en 1791,
et qui fut continué, avec un succès européen, jusqu'à l'apparition des comptes
rendus de l'Académie des sciences, dont il forme, pour ainsi dire, la première
série. La Société philomatique, qu'on a nommée le Petit Institut, est, sans contre-
dit, l'une des compagnies savantes les plus sérieuses et les plus actives de la
capitale. Assidûment fréquentée par un grand nombre de membres de l'Académie
des sciences, elle offre cet avantage aux hommes vraiment instruits, que leurs
opinions sont toujours discutées. En effet, on ne s'y borne pas, comme à l'Institut,
à une simple lecture longuement méditée, et que les assistants approuvent ou
désapprouvent in petto. On démontre, on explique au tableau, comme dans un
208 MES SOCIÉTÉS SAVANTES
cours; les auditeurs ne se contentent pas d'écouter, ils contredisent, et, de notre
temps, où l'on mesure trop souvent la valeur des hommes d'après leurs titres
officiels, c'est là une excellente épreuve, que recherche la science modeste qui
veut se produire par elle-même, et qu'évite avec grand soin le charlatanisme
effronté qui ne se produit que par l'intrigue.
VI.
Littéraires, historiques ou scientifiques, la plupart des sociétés que nous ve-
nons de nommer, par la nature même de leurs travaux et leurs tendances pure-
ment théoriques, restent en quelque sorte circonscrites chacune dans sa spécialité,
et leur action ne s'étend guère au delà du cercle des membres qui les composent;
mais il n'en est pas de même des associations qui s'occupent de la médecine, de
l'industrie, de l'agriculture, de la morale publique ou de l'enseignement élémen-
taire. Celles-là se mêlent d'une façon plus active au mouvement général. Quel-
ques-unes rappellent le vieil esprit des corporations du moyen âge ; d'autres,
comme la Société de la morale chrétienne, participent tout à la fois des académies
et des associations de bienfaisance.
En comparant les travaux sortis de tant de sources diverses, on reconnaît qu'à
aucune autre époque l'homme n'a engagé contre le mal et la nature une lutte plus
ardente. Il y a trois siècles, quand le génie des temps modernes posait pour point
de départ la méthode expérimentale, les esprits se portaient vers l'élude, entraînés
par le seul attrait de savoir et l'ambition des conquêtes intellectuelles dans le
domaine de l'inconnu. Le moyen âge s'était contenté de mots. Bacon demanda
des principes et des choses ; aujourd'hui nous demandons des résultats positifs,
et c'est surtout vers ce but que les associations dont il nous reste à parler ont
dirigé leurs efforts.
En dépit des sarcasmes de Molière, c'est une habitude prise depuis longtemps
de placer les médecins au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité, et per-
sonne ne leur conteste ce beau litre, surtout quand on les juge exclusivement
d'après le programme ou les statuts des nombreuses sociétés médicales qui figu-
rent dans V Annuaire. Dans aucune autre classe, en effet, on n'a jamais déployé
pour les intérêts de la science, et même pour ceux de la profession, une activité
plus grande, car, sans parler du congrès de 1815, nous trouvons, pour Paris seu-
lement, X Académie royale de médecine, la Société anatomique, la Société de méde-
cine, la Société médicale pratique, la Société d'émulation, les sociétés du xe et
du xne arrondissement, celle du Temple, sans compter les Sociétés de chirurgie,
de pharmacie, de phrénolorjic , etc.
Au point de vue de l'importance scientifique, le premier rang appartient sans
conteste à l'Académie royale de médecine. Cette compagnie, qui succède à l'an-
cienne société royale de médecine et à l'ancienne société de chirurgie, est tout à
la fois une institution scientifique et un conseil permanent de haute administra-
tion sanitaire. Sa mission pratique est de propager la vaccine, d'éclairer le gou-
vernement sur les épidémies, lès épizooties, les différents cas de médecine légale
et d'hygiène publique, les remèdes nouveaux ou les remèdes secrets; elle est
chargée, en outre, de continuer les travaux de la société rovalo <le médecine et
ET LITTERAIRES. 5>0D
de l'Académie royale de chirurgie, et de s'occuper de tous les objets d'étude et de
recherche qui peuvent contribuer aux progrès des différentes branches de l'art de
guérir.
En bien des points, l'Académie de médecine est restée fidèle à son programme,
mais on lui reproche, et ces critiques paraissent fondées, d'avoir sacrifié quel-
quefois les intérêts de la science à ceux de la clientèle, les intérêts publics aux
ambitions particulières, et de s'être montrée indulgente à l'excès dans des rap-
ports approbatifs. Les jeunes praticiens lui opposent même avec une certaine
fierté la Société médicale d'émulation. Celte association très-active s'attache avant
tout au progrès scientifique, et nous ajouterons à son honneur qu'elle se montre
très-sévère à l'égard du charlatanisme, et qu'elle prononce l'exclusion contre
ceux de ses membres qui se déconsidèrent par l'exploitation de médicaments
empiriques ou des annonces effrontées.
Sous le rapport scientifique, les sociétés médicales ont eu, dans ces dernières
années, une incontestable influence. Ce n'est pas qu'elles aient fait de grandes
découvertes, ou qu'elles aient opéré d'importantes révolutions : — ce sont là des
choses qu'il ne faut demander qu'à ces hommes rares, qui apparaissent de loin en
loin, pour marquer de leur nom toute une époque; — mai>, du moins, elles ont
éclairé, par la discussion, des points intéressants, elles ont réuni un nombre con-
sidérable d'observations, et, comme leurs travaux sont édités, pour la plupart,
dans les journaux et les recueils spéciaux, elles ont fait circuler dans le public
médical une foule de notions nouvelles. Elles ont soumis à des examens sévères
des théories souvent aventureuses, et, par la solidarité morale qu'elles établissent
entre tous leurs membres, elles ont opposé une digue au charlatanisme. Au point
de vue pratique, elles ont rendu aux classes indigentes d'immenses services;
ainsi les sociétés du xe et du xne arrondissement, ainsi que celle du Temple,
sont de véritables succursales des bureaux de bienfaisance qui n'ont jamais
compté avec le pauvre. Les membres de ces associations donnent des consul-
talions gratuites, font des visites, et la concurrence est si grande, même à la
porte de l'hôpital, qu'on ne saurait trop louer les personnes bienfaisantes de
multiplier ainsi les secours, de suppléer par le dévouement individuel, qui, Dieu
merci, n'est pas éteint dans tous les cœurs, à l'insuffisance des ressources de
l'administration.
Moins nombreuses que les sociétés de médecine, mais non moins actives, les
associations agricoles et industrielles ont pris dans ces dernières années une
importance qui tend à s'accroître chaque jour. L'agriculture est représentée à
Paris par la Société royale et centrale, qui fut instituée le 1er mars 1761 « à l'effet
de concourir, dans le ressort de la généralité de Paris, aux progrès de l'économie
rurale. » Le principal mérite de la Société royale, à son origine, fut non pas de
faire avancer rapidement la science, mais d'habituer les esprits à comprendre
l'importance de la première de toutes les industries, et à en considérer la pra-
tique comme l'une des plus intéressantes applications de l'activité humaine. Il
paraîtrait même que le progrès était peu sensible, si l'on en juge d'après cette
phrase écrite par le célèbre agriculteur anglais Arthur Young, au sortir de l'une
des séances : ce Je n'assisle jamais à aucune assemblée de société agricole sans
avoir des doutes si ces sortes de sociétés ne font pas plus de mal que de bien,
c'est-à-dire si les avantages dont ^'agriculture nationale peut, par le plus grand
hasard, leur être redevable, ne sont pas plus que contre-balancés par le mal
210 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
qu'elles occasionnent en tournant l'attention du public vers des objets frivoles,
ou en traitant des sujets importants de manière à les faire regarder comme des
bagatelles. » C'est en 1788 que Young porla ce jugement qui, tout paradoxal qu'il
paraisse, ne laisse pas d'être juste à certains égards. La Société royale comptait
cependant alors au nombre de ses membres des hommes tels que Lavoisier, Par-
menlier, Fourcroy; mais, ainsi que le fait remarquer Young, un seul parmi les
membres résidents de cette assemblée se livrait à la pratique de l'agriculture, et
l'on sait que, pour réussir dans cette science, il ne suffit pas d'être agronome,
agromane, ou propriétaire, mais bien cultivateur dans la plus stricte acception du
mot. La société, du reste, a été la première à reconnaître la justesse de cette
remarque, et, à côté de théoriciens éminenls, elle a cherché à réunir des hommes
experts dans la pratique. Aujourd'hui elle existe comme le centre commun qui
rattache entre elles les diverses associations agricoles du royaume, et elle se divise
en deux grandes sections : 1° sciences agricoles, 2" sciences appliquées à l'agri-
culture. De la sorte, elle embrasse, par des classes spéciales, le vaste ensemble de
la théorie et de la pratique, la grande culture, les cultures spéciales, l'économie
rurale des animaux, la mécanique, la législation et la statistique agricole. Chaque
année, elle décerne une vingtaine de prix; elle a une bibliothèque, des archives,
qu'une correspondance active a enrichies d'une foule de documents utiles, une
collection de modèles et de machines, et, de plus, elle a publié depuis 1785 jus-
qu'à nos jours, non compris les instructions adressées aux cultivateurs de la pro-
vince, une série de mémoires qui forme quatre-vingt-six volumes. La Société
d'agriculture a pour annexe la Société d'horticulture, que les expositions et les
concours de fleurs ont rendue tout à fait populaire.
Nous ne nous arrêterons point aux nombreuses associations industrielles qui se
sont formées dans ces dernières années, et qui, pour la plupart, n'étaient point
nées viables, parce qu'elles se rapprochaient quelquefois de la commandite, et
que les appels aux capitaux paralysaient'les appels à la science. Il suffira de citer,
parmi celles qui ont eu un côté vraiment utile et sérieux, la Société d'encourage-
ment pour le commerce national, V Académie de l'industrie, la Société des produc-
teurs et des inventeurs, et la Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
Cette dernière, fondée en 1802, est, sans contredit, l'une des associations qui ont
exercé l'influence la plus directe et la plus active sur le progrès matériel. Par les
récompenses nombreuses qu'elle propose, elle s'est associée à la plupart des
grandes conquêtes de l'industrie moderne. De 1802 à 1845, la somme totale des
prix décernés s'élève à 592,850 francs, et le chiffre de ceux qui seront décernés
de 1846 à 1850, à 110,700. Cette simple indication suffirait seule à montrer le
développement vraiment prodigieux des arts industriels et des applications scien-
tifiques, la somme des encouragements distribués dans celle seule spécialité
dépassant de beaucoup le total des prix alloués par toutes les autres associations
réunies. Ici, c'est le perfectionnement matériel que l'on poursuit avant tout;
ailleurs, c'est en quelque sorte le progrès économique. La ligue anglaise a eu son
écho chez nous, et les associations pour la liberté des échanges qui viennent
de se former à Paris cl à Bordeaux, et qui, sans aucun doute, s'étendront sur les
autres points du royaume, nous paraissent appelées à jouer dans l'avenir un rôle
important.
Ce n'est pas tout, cependant, que de procurer aux hommes le bien-être ma-
tériel, d'assurer à bon compte à ceux qui sont riches toutes les jouissances du
ET LITTERAIRES. 211
luxe, et il ne suffit pas de favoriser le développement de l'industrie pour défendre
le pauvre contre la misère, et surtout contre le vice. Dans la question tant de
fois controversée de la répartition des richesses, dans cette autre question non
moins complexe, l'organisation du travail, à laquelle il est impossible, quoi
qu'on en ait dit, de trouver à priori une solution théorique, quand les écono-
mistes auront accompli leur œuvre, il restera la part du moraliste, et certes
améliorer l'homme est un problème plus difficile encore que de le faire vivre. De
louables efforts ont été lentes; mais, en semblable matière, il est fort difficile de
constater les résultats d'une façon positive, le progrès dans le bien échappant à
toute recherche, tandis que les faits répréhensibles, ceux qui tombent sous le
coup de la justice humaine, se groupent dans la statistique en chiffres effrayants.
La Société d'instruction élémentaire et la Société de la morale chrétienne
méritent, à tous égards, les vives sympathies des hommes qui, sans faire de
la philanthropie une profession lucrative, se préoccupent des misères morales et
en cherchent les remèdes. Partant de ce principe que l'ignorance est l'une des
causes les plus actives de démoralisation, la société pour l'instruction élémen-
taire travaille, depuis sa fondation, en 1821, à propager l'enseignement, et sur-
tout à le rendre facile et rapide, alin qu'il soit accessible aux enfants des classes
pauvres, que les ateliers enlèvent aux écoles du moment où l'industrie peut uti-
liser leurs bras. Celte société, sous la restauration, a lutté, avec le zèle le plus
louable, contre un parti qui alors réclamait le monople de l'instruction, comme
aujourd'hui il en réclame la liberté illimitée, pour l'exploiter au profil de ses
passions et de ses intérêts. C'était alors une véritable association politique qui
marchait avec le parti libéral à la conquête de l'enseignement mutuel ; aussi, après
le triomphe, en 1851, fut-elle reconnue comme établissement d'utilité publique.
Son zèle, depuis ce temps, ne s'est point ralenti. Elle a travaillé à perfectionner
les méthodes, à former des maîtres habiles qu'elle envoie dans les provinces,
enfin elle publie un Journal de l'éducation populaire, qui contient d'excellents
préceptes et des vues fort utiles. Par malheur, cette publication, comme la plu-
part de celles du même genre, n'arrive que difficilement jusqu'aux lecteurs aux-
quels elle est spécialement destinée, et ce n'est guère que par la création des
bibliothèques communales qu'on peut espérer de voir l'instruction élémentaire
porter tous ses fruits. Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop engager la société à
redoubler d'efforts, car le parti qu'elle a si vivement combattu sous la restaura-
tion est loin d'avoir déposé les armes, et, tandis que l'attention se porte tout
entière sur les débats excités par l'enseignement secondaire, on perd complète-
ment de vue ce qui se passe dans les écoles publiques ou privées des quarante
mille communes qui composent la France. On ignore par quel manège est éludée,
dans certains établissements, la surveillance des inspecteurs et des comités, quels
livres la contrebande légitimiste ou néo-catholique fait passer entre les mains
des enfants, et les déclamations contre la philosophie ne sont souvent qu'une
fausse attaque qui sert à masquer des manœuvres plus sérieuses.
La sphère des travaux de la Société de la morale chrétienne est beaucoup plus
étendue. Celte association, constituée en 1821 par le duc de La Rochefoucauld-
Liancourt, a pour objet Y application des préceptes du christianisme aux rela-
tions sociales, et, ainsi que le disent les statuts, elle s'attache à démontrer que
« la plupart des erreurs et des vices qui retardent le règne de la vérité, de la
justice e delà paix parmi les hommes, naissent de l'ignorance ou de l'oubli des
£12 LOS SOCIETES SAVANTES
préceptes de la religion chrétienne. » Par sa constitution même, cette société
témoigne d'un grand progrès dans les idées et dans les mœurs, car elle admet
indistinctement au nombre de ses titulaires les catholiques et les protestants; plus
sage que certaines associations de bienfaisance, elle étend son action à tous les
membres de la grande famille chrétienne, sans se préoccuper des dissidences de
sectes, et, en s'interdisant le prosélytisme, elle rend la charité plus féconde et
plus universelle. Les membres, au nombre de deux cent soixante-quinze, sont
répartis entre sept comités dont voici l'indication : 1° comité de charité et de bien-
faisance ; 2° de placement des orphelins et des orphelines ; 5° des prisons; i° de la
paix; 5° d'amélioration morale; 6° de l'abolition de la traite et de l'esclavage;
7° de réhabilitation morale pour les libérés. Les travaux de ces divers comités
sont consignés dans un journal dont la collection forme aujourd'hui quarante
volumes. Des concours ont été ouverts, des livres ont été publiés sur les grandes
questions sociales ou religieuses soulevées depuis vingt-cinq ans, et des lois sont
venues sanctionner les efforts et les vœux de la société touchant la plupart de ces
questions. Cette louable institution a des correspondances sur tous les points du
globe, et tout récemment des musulmans philanthropes ont fondé, sous le patro-
nage de lu sultane Djediz et sous le titre de Société de la morale universelle, une
association semblable.
VII.
Dans la revue rapide que nous venons de présenter, nous n'avons compris
que les académies qui figurent dans VJnnuaire administratif et qui fonction-
nent comme annexes des diverses branches de l'Institut. Paris renferme encore
un grand nombre de sociétés inconnues les unes aux autres, souvent ignorées du
public, et qui résument chacune dans sa sphère les idées, les intérêts, les plaisirs
des classes les plus diverses, les plus éloignées. Sculpteurs, architectes, peintres,
musiciens, ouvriers de tous les étals, femmes de tous les âges, avocats à la recher-
che du client, journalistes à la recherche de l'abonné, jeunes hommes politi-
ques attendant l'âge et le cens pour aspirer à la dépulation, francs-maçons de
tous les pays, écrivains de toutes les écoles, chacun s'associe, les uns pour faire
un peu de bien, les autres pour ne faire que du bruit, les oisifs, qui sont sou-
vent les vrais sages, pour écouter, les ambitieux pour propager leur nom, se
dresser à eux-mêmes un piédestal et trouver des prôneurs. Quelques mots sur
cette guérilla académique achèveront de compléter le tableau, et, pour rester
fidèle à la couleur locale, nous donnerons aux femmes la première place, comme
on leur donne dans les séances publiques les stalles d'avant-scène.
Depuis Christine de Pisan, celte Eve des bas-bleus, jusqu'à la femme libre du
saint-simonisme, le beau sexe, comme on disait en 1808, a réclamé souvent son
niveau social. Pour arriver à la désubalternisation qu'elles rêvent, les femmes,
sous l'ancienne monarchie, faisaient des livres, les utopistes s'associaient à leurs
efforts, et Guillaume Poslel, le célèbre visionnaire, composait en leur faveur la
très-mcrvcilleitse histoire des femmes du monde, et comme elles doivent à tout le
monde par raison commander, et même à ceux qui auront la. monarchie du monde
vieil. Aujourd'hui comme alors elles trouvent encore des partisans parmi les
ET LITTÉRAIRES. 215
socialistes, quelquefois même parmi les abbés, ce qui est un progrès notable ; mais
elles ne se contentent plus de publier des volumes et de tenir des bureaux d'es-
prit, elles ouvrent des cours ou se réunissent en sociétés académiques. C'est à
Mme Louise D qu'on doit l'invention des cours. Le 19 mai 1836, cette dame
ouvrit au Ratielagh un cours de droit social du sexe qui fut vivement applaudi
par quelques initiées. Cependant la création de cette faculté d'un nouveau genre
ne hâta guère, à ce qu'il semble, l'œuvre de la désubalternisation. Quelques dames
de lettres s'organisèrent alors en institut, et M. le comte de Castellane accepta
le patronage de la nouvelle académie. On ne tarda point à reconnaître que l'hôtel
de Rambouillet avait fait son temps et que Molière aurait toujours raison. L'aca-
démie fut licenciée; mais, chez les femmes, on le sait, les volontés sont tenaces,
et vers la fin de 1845 on annonça la résurrection de l'institut féminin. Cette fois
ce n'était plus M. de Castellane qui accordait son protectorat et prêtait ses salons,
c'était une dame du faubourg Saint-Germain, riche, spirituelle, enthousiaste pour
les lettres, et qui pensait les servir en donnant une rivale à Richelieu. Le pro-
gramme fut rédigé sur des proportions tout a fait princières. Les académiciennes
devaient être logées, comme autrefois les membres du Brucchium dans le palais
des rois d'Egypte, et pensionnées comme les membres de l'Institut. Elles devaient
en outre loucher des jetons de présence et travailler à un dictionnaire de la langue
française, sinon plus complet, du moins plus volumineux que tous les dictionnaires
connus. En septembre 1845, les dix premières dames titulaires furent nommées
d'office avec mission d élire leurs collègues jusqu'au nombre de quarante ; il paraît
que les élections ne sont point encore terminées.
Ici on joue à l'académie, ailleurs on joue au gouvernement représentatif, et,
d'un côté comme de l'autre, ce sont des jeux innocents. L'éloquence politique a
choisi pour siège la conférence d'Orsay, où des jeunes gens s'exercent à reproduire
de leur mieux les séances de nos assemblées législatives. On arrive souvent à la
conférence d'Orsay au sortir du collège, et sans autre titre officiel que celui de
bachelier es lettres. Les futurs députés votent des budgets fantastiques et propo-
sent des amendements inadmissibles sur des projets de lois imaginaires. On im-
provise des commissions, des orateurs, de la gravité même ; cependant nos hommes
d'état adolescents trouvent quelquefois en eux assez d'ardeur juvénile pour se
laisser entraîner jusqu'à la passion et faire entendre à leurs adversaires politiques
de dures vérités ; mais ils sont vite contenus par la dignité vraiment sénile qui est
d'étiquette dans cette jeune fashion politique.
Les avocats comme les législateurs surnuméraires se sont souvenus de cet
axiome de Tacite, dans le Dialogue des orateurs : « que plus un homme est habile
à parler, plus il arrive facilement aux honneurs; plus il s'élève dans les honneurs
mêmes au-dessus de ses collègues, plus il est en crédit auprès des grands, en
faveur auprès du sénat, en renom auprès du peuple; » ce qui veut dire, en lan-
gage moderne, plus il a de places et plus il gagne d'argent. Ils se sont souvenus
également de ce précepte antique : « que l'éloquence demande une grande habi-
tude, une grande assurance, surtout beaucoup d'exercice. » Et afin d'arriver à la
véritable et incorruptible éloquence, pour parler toujours comme les anciens, ils
ont institué, sous le titre de conférences, des joutes oratoires où se pressent, après
le dernier examen et la thèse, tous les licenciés qui vivent dans l'espoir de devenir
un jour des avocats occupés. Ces conférences, qui se tiennent au Palais, sont au
nombre de vingt environ : on y simule des assises avec juges, ministère public,
tome iv. lî>
214 LES SOCIÉTÉS SAVANTES
bureau, etc. Le tribunal, après l'appel des causes et les plaidoiries, rend des ju-
gements motivés, et donne son avis sur tous les orateurs qui ont porté la parole.
C'est souvent une bonne occasion de faire des épigrammes, et, quand on s'adresse
à des amours-propres rétifs, il en résulte une mêlée générale. Chaque année, les
amendes sont consacrées à un grand repas, où l'on boit à l'éloquence, et c'est là
peut-être la meilleure garantie de durée de ces institutions, qui ont encore l'avan-
tage de donner aux avocats sans cause un faux semblant d'occupation. On peut
en effet, après avoir été dix ans étudiant, rester dix autres années orateur de con-
férence, et se cantonner ainsi dans les loisirs d'une éternelle jeunesse en se per-
suadant sérieusement qu'on plaide.
A le bien prendre, ces sortes d'associations sont plutôt une affaire d'agrément
qu'une affaire d'utilité réelle. Il en est de même du Collège archéologique et hé-
raldique de France, où l'on s'amuse à jouer à la noblesse. Le Collège héraldique
a pour objet principal l'étude du blason et la rédaction d'un livre d'or, sur lequel
on inscrit l'état nobiliaire des familles. Il faut, pour faire partie de ce collège,
appartenir à la noblesse ou à un ordre de chevalerie légalement constitué, et la
seule condition d'admission qu'on exige, c'est de remettre sur une feuille de par-
chemin large de vingt-deux centimètres et haute de trente-trois une copie coloriée
de ses armoiries. Le secrétaire général donne des consultations généalogiques, et
ce n'est pas une des moindres bizarreries de notre temps que de voir ainsi les
enfants des hommes qui ont fait la révolution française exhumer des parchemins
blasonnés de la cendre des bûchers de 93. Décidément M. Jourdain est ressuscité.
Comme l'éloquence oratoire et parlementaire et la science héraldique, les
beaux-arts et la démocratie ont leurs associations. Trois sociétés dites des beaux-
arts sont destinées à répandre le goût de la musique, de la peinture, du dessin
et de la statuaire. La Société libre, qui compte aujourd'hui quinze ans d'existence,
s'est donné pour mission spéciale d'examiner avec impartialité les expositions du
Louvre, de prolester contre les injustes exclusions du jury d'admission, et de con-
soler par des médailles les exposants méconnus. La Société d' encouragement des
arts unis, reconstituée en 1841, favorise autant qu'il est en elle, par des loteries
et des expositions, la production de la gravure au burin, des bronzes et des
objets d'ornementation; enlin la Société des amis des arts, dont les actions re-
présentent un capital d'environ 80,000 fr., publie des gravures au burin et achète
des tableaux.
Les sociétés chantantes, exclusivement composées d'ouvriers, sont au nombre
de cent cinquante environ. Il suffit, pour être admis dans la plupart d'entre elles,
d'improviser quelques couplets sur le thème éternel de la chanson française, le
vin, la gloire ou les belles. Quelques-unes des inspirations les plus heureuses, re-
cueillies dans ces réunions populaires, pourraient tenir leur place dans les œuvres
de Désaugiers ou de Debraux ; mais ce sont là des exceptions, et la plupart des
morceaux n'ont pas même le mérite de cette inspiration naïve qui a sauvé la mé-
moire de maître Adam Billault. Ce n'est point, du reste, sous le rapport littéraire
que les sociétés chantantes méritent l'attention, mais elles témoignent d'un fait
important, et ce fait, c'est la préoccupation des jouissances artistiques dans les
classes ouvrières. Ou peut dire en outre que la chanson, si médiocre qu'elle soit,
est un progrès sur la dissertation communiste.
On le voit par tout ce qui précède, jamais à aucune autre époque l'activité in-
tellectuelle n'a été plus grande, jamais le progrès pacifique et calme n'a trouvé
ET LITTÉRAIRES. 2115
plus d'apôtres dévoués, et chez aucun peuple de l'Europe moderne, on peut le
dire à l'honneur de notre temps, la discussion n'a été plus libre. Les sociétés aca-
démiques ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient dans le xvin0 siècle, un
bureau d'esprit, où les oisifs se réunissaient pour s'admirer mutuellement. De
grandes révolutions se sont accomplies dans la marche de leurs études. Ainsi,
dans l'antiquité, c'est la philosophie qui domine, puis la philosophie fait place
aux lettres, l'érudition s'ajoute ensuite à la littérature; enfin, dans ces dernières
années, les sciences positives, les applications pratiques, l'économie sociale, atti-
rent plus particulièrement l'attention. Chaque jour, ces sociétés tendent à se mêler
plus activement à la vie publique, et, quand on étudie l'ensemble de leurs travaux,
on ne tarde point à reconnaître qu'à de très-rares exceptions près, elles se sont
tenues sagement en dehors de toutes les exagérations qui se sont produites dans
ces dernières années. Sans autres ressources que la bonne volonté de leurs mem-
bres, quelques-unes d'entre elles ont obtenu des résultats auxquels il eût été im-
possible d'arriver par de simples efforts individuels, et l'appui que le gouverne-
ment se décide enfin à leur prêter leur donnera sans aucun doute une force et une
activité nouvelles. Nous avons vu ce qui s'est fait à Paris, il nous reste à dire ce
qui s'est fait en province; ce sera l'objet d'une élude spéciale, où nous aurons à
constater des résultats plus immédiats et plus sensibles encore.
Charles Louandre.
REVUE MUSICALE.
Nous voudrions bien parler plus souvent de l'Opéra, et volontiers nous nous
rappelons ces temps déjà éloignés où nous tenions, ici même, avec une si ponc-
tuelle exactitude, les annales alors célèbres de notre première scène lyrique. C'est
qu'au moins, à cette époque, la tâche en valait la peine; pour un échec qui se
rencontrait çà et là, on comptait vingt triomphes. Il y avait, en effet, un intérêt
charmant, exquis, une curiosité rare et pleine d'intérêt à suivre, à travers ses for-
tunes diverses, cette restauration de la musique théâtrale entreprise avec tant de
magnificence par l'auteur de Moïse et de Guillaume Tell, et continuée ensuite, on
sait comme, par Meyerbeer, Auber et tant d'autres, ayant pour interprètes des
chanteurs d'un ordre supérieur, et pour public un monde intelligent, actif, habitué
à se retrouver chaque soir, et (qualité inappréciable qui désormais semble dispa-
raître de la sphère des arts) franchement et généreusement passionné. C'était
alors le temps de RoLcrt-le-Diablc et de la Juive, de Gustave, des Huguenots, de
la reprise de Guillaume Tell, le temps de Nourrit, de Levasseur, de M"e Falcon,
de Mrae Damoreau, enfin de Duprez. On conçoit qu'en présence d'un pareil état de
choses la discussion sérieuse aimât à s'exercer, et le développement de ces esprits
d'élite, de ces talents illustres, tous dans la plénitude de l'âge et de l'inspiration,
offrait à la critique une élude des plus altrayantes.
Pourquoi insensiblement cette ère a-t-elle cessé? Pourquoi maîtres et chanteurs
se sont-ils retirés sans qu'une génération nouvelle leur ait succédé? Pourquoi,
dans ce public de l'Opéra, jadis si chaleureux, si impressionnable, la désuétude
s'est-elle mise à ce point qu'il n'a qu'indifférence à l'endroit de tous les pro-
grammes, ne croit plus à rien de ce qu'on lui chante, et se moque du lénor qu'on
s'en va chercher en Italie comme de la nouvelle partition de Rossini? Questions
profondes, insolubles, auxquelles nous ne nous aviserons point de vouloir répon-
dre ; il y a dans la décadence comme dans la grandeur de certaines administrations
de théâtre de ces jeux de hasard qui ne peuvent s'expliquer. On a intronisé la
statue du chantre de Guillaume Tell sous le péristyle de l'Opéra : c'était un sphinx
qu'il fallait y mettre; peut-être eussions-nous appris, en l'interrogeant, l'énigme
de ces éternelles vicissitudes, et d'où vient qu'un homme intelligent et capable va
REVCE MUSICALE. 217
voir tout à coup péricliter en ses mains cette machine qui jusque-là semblait fonc-
tionner à souhait et comme d'elle-même. Nous ne voulons accuser personne. Lors-
que des fautes ont été commises, nous les avons relevées; aujourd'hui ces fautes
ont amené le triste état de choses auquel nous assistons. Eu de pareilles circon-
stances que faire? S'abstenir est encore le mieux, car s'il nous répugne souverai-
nement d'incriminer toujours, si nous repoussons avec tous les honnêtes gens cette
critique malveillante, haineuse, de pirti pris, résolue d'avance à trouver mauvais
quoi qu'on lente et décidée à décrier les meilleures intentions, il nous est abso-
lument impossible de discuter, au point de vue d'une renaissance prochaine, des
événements tels que les débuts ou la rentrée de Mme Rossi-Caccia dans la Juive
ou la mise au théâtre d'un opéra de M. de Flotow. Une activité qui se consume
éternellement en stériles essais, en expédients sans portée et sans résultat, bien
loin de triompher du peu d'entraînement du public, ne fait au contraire qu'ac-
croître son indifférence et sa lassitude. Or, depuis quelques années, tant de tristes
débuts se sont multipliés à l'Académie royale de musique, tant de jeunes talents
se sont produits dans leur impuissance, qu'aujourd'hui, à moins de véritables ré-
vélations, il faut désespérer d'avoir raison de l'apathie universelle. Si M,le Falcon
sortait aujourd'hui du Conservatoire, croyez-vous, par exemple, qu'elle trouvât
d'emblée cet auditoire sympathique, cette salle enthousiaste qui d'un coup de
main décida du succès de la jeune cantatrice? Non, certes; M"e Falcon aurait à
lutter des mois entiers contre la défaveur qui s'attache désormais aux débuts :
heureuse encore s'il lui arrivait de ne pas succomber à la fin sous tant de ruines
amoncelées. D'ailleurs, avec la constitution actuelle de l'Opéra, que signiDe un
Conservatoire? Quels services attendre d'une institution nationale du moment où
l'administration de l'Académie royale de musique affecte de ne plus se recruter
qu'à l'étranger, où nos directeurs courent la poste et s'en vont çà et là chercher
en Italie des voix novices qu'ils nous amènent à grands frais, quittes à leur donner
des maîtres de prononciation et de solfège au lendemain de leurs débuts?
Qui dit Conservatoire dit tradition. Or, agir de la sorte, n'est-ce pas vouloir
rompre avec la tradition? Quoi qu'on puisse prétendre, il existe en musique un
système français, système éclectique, je n'en disconviens pas, et dont les prédi-
lections se partagent volontiers entre l'Italie et l'Allemagne, mais fort habile
d'ailleurs, tout en s'assimilant les divers éléments caractéristiques des deux pays,
à garder pour lui une certaine individualité qui lui est propre. Je veux parler
d'une ampleur de style, d'un soutenu dans les récils, d'une intervention conti-
nuelle du génie du maître dans les moindres détails de la mise en scène, dont les
Italiens ignorent l'habitude, comme aussi d'une variété d'effets, d'un mélange de
tous les genres et de toutes les formes qu'un Allemand de vieille roche, vom alten
deutschen Shroll und Korne , Louis Spobr, par exemple, et ceux de son école
n'adopteront jamais. De Gluck à Meyerbeer, les plus illustres compositeurs, les
plus grands génies, en franchissant le seuil de l'Opéra, ont reconnu les conditions
essentielles du système français. Rossini lui-même, et ce n'est pas le moindre
honneur rendu à cette école dont l'Académie royale de musique et le Conserva-
toire ont charge de garder les traditions, Rossini lui-même a subi la loi commune.
Qui oserait soutenir que Guillaume Tell est un opéra italien? Autant vaudrait
prétendre que Robert-lc -Diable et les Huguenots sont des ouvrages allemands. Et
ne nous y trompons pas. s'il a été donné à Meyerbeer de remponer sur noire
première scèue lyrique les plus beaux triomphes qu'on cite, si nuls succès de
218 REVUE MUSICALE.
notre temps n'égalent les siens , c'est qu'avec sa merveilleuse dextérité d'intel-
ligence, avec son esprit si profondément observateur et critique, Meyerbeer a su
mieux que personne deviner nos instincts, comprendre nos sympathies, en un mot
s'établir victorieusement dans le domaine de notre nationalité musicale. Aussi
quelle fortune l'attendait en pareil chemin ! Pour preuve de ce que j'avance, je
ne veux que la manière inouïe jusqu'alors dont ses opéras furent exécutés. On
parlera toujours de l'exécution de Robert -le- Diable et des Huguenots comme de
deux des plus magnifiques ensembles qu'il y ait eus au théâtre. Et les vaillants
interprètes de cette musique, quels étaient-ils' Des Français, des élèves du Con-
servatoire, des chanteurs formés à celte tradition dont l'illustre maître avait si
admirablement saisi le sens. Rossini, quand on y pense, n'eut jamais pareille ren-
contre; il est vrai que, chez l'auteur du Comte Ory et de Guillaume Tell, l'élé-
ment italien prédominait davantage. N'importe, cette supériorité d'exécution qui
signala les chefs-d'œuvre de Meyerbeer à leur entrée dans la carrière m'a toujours
frappé comme un trait distinctif. Évidemment, pour être sentie et rendue d'une
si uère façon par des chanteurs français, il fallait que celle musique fût écrite
dans leur langue. Du jour où, par la retraite de Nourrit et l'avènement de Duprez,
la désorganisation se mit dans le fameux trio de liobert-le-Diable, de ce jour data
l'éloignement de Meyerbeer. On a beaucoup parlé des incertitudes de Meyerbeer
et de ses éternelles tergiversations. Depuis dix ans, la malveillance a pu même
se donner beau jeu à l'endroit des scrupules du grand maître, qu'il eût été pour-
tant facile d'expliquer par la simple nature des choses. Que de caprices certains
nouvellistes n'ont-ils pas prêtés à l'auteur du Prophète et de l'Africaine! Quels
engagements, à les en croire, n'ont pas été proposés par lui comme condition
suprême de la mise en scène de ses ouvrages ! Naguère encore ne disait-on pas
que Jenny Lind allait entrer sous ses auspices à notre Académie royale de musique,
Jenny Lind, la cantatrice du Camp de Silcsie, la chère Allemande à laquelle tout
ce qu'il écrit la- bas est désormais destiné? Mais, si Jenny Lind nous venait, qui
donc chanterait les Huguenots à Berlin? Mmc Stoltz peut-être, que Meyerbeer entre-
prendrait alors de faire engager par le roi de Prusse? Franchement nous tenons
l'illustre maestro pour un négociateur plus avisé et surtout pour un meilleur
courtisan. Qu'est-il besoin de tant de suppositions extravagantes, lorsqu'on peut
si naturellement se rendre compte de ce qui se passe? D'ordinaire, un esprit sé-
rieux et réfléchi ne se met point à l'œuvre sans avoir mûrement calculé les condi-
tions du genre qu'il aborde. Or, on nous accordera qu'avant d'écrire Robert-le-
Diable et les Huguenots, Meyerbeer connaissait en maître les éléments dont se
compose un opéra français. Celte parfaite intelligence du sujet et de notre scène
fonda parmi nous le succès des deux chefs-d'œuvre et leur valut une exécution
admirable. Maître et chanteurs s'étaient compris, et jamais plus glorieux ensemble
n'éclata. Ce fut sous l'impression de ce double triomphe, auquel (l'illustre auteur
n'a jamais cessé de le reconnaître) avait si unanimement contribué la troupe alors
en possession de l'Opéra , que Meyerbeer se remit à l'œuvre et conçut l'idée de
ces deux partitions aventureuses éternellement ballottées depuis par le flux et
reflux des vicissitudes théâtrales, et qui semblent ne reparaître à certains inter-
valles que pour s'engloutir de nouveau. Peut-être y eut-il à cette époque trop de
lenteur de la part du maître; peut-être commit-on une faute irréparable en ne
retirant pas sur l'heure d'un si beau mouvement tout ce qu'il pouvait donner. On
remit au lendemain, et, d'ajournements en ajournements, les chances favorables
REVUE MUSICALE. 219
diminuèrent. Qu'arriva-t-il? Lorsque le moment vint où soi-même on n'eût pas
demandé mieux que de céder aux sollicitations de tous, les moyens d'exécution
en vue desquels on avait composé se trouvèrent manquer.
Ces trois années perdues en toute sorte de vaines discussions et de petites
coquetteries avaient vu s'accomplir les plus graves événements. Pendant qu'on
s'attardait ainsi, la désorganisation envahissait la troupe de l'Opéra ; Nourrit,
sombre, abattu , en proie au vertige du découragement, s'en allait mourir en
Italie, déplorable victime d'un point d'honneur exagéré; la voix de Mlle Falcon
jetait son dernier cri au milieu d'une salle consternée, et Levasseur, resté seul
de ce groupe fameux, Levasseur, comme ce bon Marcel des Huguenots, ne sur-
vivait à ces jeunes funérailles que pour disparaître bientôt, vaincu par l'isolement
et la caducité. On a beau dire, les œuvres même les plus vigoureuses et les plus
capables d'affronter le temps sont toujours filles de la circonstance, du moment.
A côté de l'élément immortel qui fera leur vie dans l'avenir, il y a en elles je ne
sais quel élément transitoire, contemporain qu'elles empruntent aux idées, aux
querelles, aux conditions du jour, et qui, bien qu'il doive s'effacer plus tard,
n'en doit pas moins avoir subsisté pour l'entière gloire de leur épanouissement.
Voilà justement ce qu'on a laissé échapper au détriment des deux partitions du
Prophète et de l'Africaine. Je le répète , tandis qu'on se consumait à discuter
des arrangements secondaires, à combiner des stipulations minutieuses, l'occa-
sion se dérobait; reviendra-t-elle un jour? Nous l'espérons; mais, dans tous les
cas, le mieux serait de laisser pour un certain temps reposer ces œuvres dont on
a trop parlé. Le Prophète et V Africaine furent écrits en des circonstances mé-
morables, et ce que réclamerait impérieusement l'exécution de ces partitions, ce
ne serait point tel sujet de renom qu'on pourrait au besoin se procurer à force
d'or, mais une troupe unie, intelligente, sympathique, élevée dans la tradition
bien entendue d'un système français, une troupe du genre de celle qui marqua la
période illustre de Robert-le-Diable et des Huguenots. Par malheur, de semblables
conditions ne sauraient désormais être énoncées, car, si depuis quelques années
on peut compter d'éminents sujets dans le personnel de l'Académie royale de mu-
sique, de troupe il n'en existe plus. Et croyez bien que Meyerbeer comprend ici
les choses comme nous, lui qui , malgré tant d'instances et d'entreprises, a tou-
jours refusé de se dessaisir, et qui, forcé dans sa conscience de grand maître,
lorsqu'on fait un appel à ses sentiments pour un théâtre dont seul, à coup sûr, il
pourra conjurer la mauvaise fortune, offre d'écrire un opéra nouveau, ayant dans
son portefeuille des œuvres auxquelles pas une note ne manque.
Déjà les imaginations s'exercent à l'endroit de cet opéra nouveau promis à
l'Académie royale de musique par l'auteur du Prophète et de l'Africaine. Plusieurs
veulent absolument que ce soit un Struensée, et nous y consentirions de grand
cœur, s'il ne nous semblait voir dans ce bruit une méprise inspirée par ce qui
vient de se passer à Berlin. Le frère de l'illustre compositeur, Michel Béer, poète
dramatique du mouvement qui valut à l'Allemagne Immermann et Grabe et l'in-
téressante période de Dusseldorf; Michel Béer, sur l'invitation de M. le comte de
Brulh, alors intendant des théâtres royaux, écrivit en 4826 une tragédie empruntée
à cet épisode de l'histoire contemporaine du Danemark. Au moment dèlre re-
présentée, après diverses tribulations qui ne s'étaient pas prolongées moins d'un
an, cette tragédie fut arrêtée par une réclamation du cabinet de Copenhague,
qui s'opposait à ce qu'on passât outre, sous prétexte que l'événement du 28 avril
220 REVUE MUSICALE.
1772 éveillait de trop douloureux souvenirs dans le cœur du roi Frédéric VI.
Aujourd'hui que de pareilles raisons n'existent plus, l'œuvre de Michel Béer ne
pouvait manquer de se produire à Berlin. Tout y concourait, et d'abord le crédit
si légitime dont jouit auprès de son souverain l'auteur du Camp de Silésie. Au
nombre des qualités éminentes qui distinguent le caractère de Meyerbeer, il faut
citer au premier rang un attachement profond, inviolable, à la mémoire littéraire
de son frère, enlevé au plus beau de ses succès, et dont il semble, tant est vif et
chaleureux le zèle qu'on lui voit prendre en toute occasion de ce genre, qu'il pré-
fère sa gloire à la sienne propre. Puisque rien n'empêchait plus de mettre Struen-
sée à la scène, naturellement Meyerbeer devait amener le théâtre de Berlin à
s'occuper de la tragédie de son frère. Bien mieux, voulant donner à cette reprise
plus d'importance et de solennité, le maître de chapelle de Frédéric-Guillaume a
composé tout exprès une ouverture et des intermèdes appropriés à la situation.
Ce que Beethoven avait fait pour VEgmont de Goethe, Meyerbeer l'a fait pour la
tragédie de Michel,, et celte illustration musicale, qui d'ordinaire ne s'accorde
qu'aux chefs-d'œuvre, un beau mouvement de piété fraternelle en a décoré le
drame de Struensée. Du reste, s'il faut en croire ce qu'on écrit de Berlin, ce zèle
de famille, qui trop souvent aboutit aux puérils épanchements d'une niaise senti-
mentalité, n'a conseillé cette fois que de grandes choses. Meyerbeer, on le sait,
excelle à s'inspirer d'un sujet pour en exprimer en quelques traits le caractère et
la physionomie. C'est là même une faculté déconcentration qu'il possède avec
certains poètes lyriques de son pays, des meilleurs s'entend, Goethe et Uhland,
par exemple, et qui le rendrait admirablement propre à ce genre d'illustrations
symphoniques usité par Beethoven dans l'ouverture de Coriolan et les fragments
ù'Egmont dont nous parlions tout à l'heure. A ce compte, et au seul point de vue
du développement de son génie, le séjour à Berlin n'est point a regretter : sans
doute nous y perdons quelques opéras, l'Académie royale de musique surtout y
perd des chances périodiques de fortune; mais cette activité sans cesse maintenue
en haleine par ses fonctions d'ordonnateur suprême de la musique du roi, cette
nécessité de pourvoir aux besoins du moment, en provoquant l'imprévu, ne
peuvent qu'exercer une excellente influence sur un talent peut-être un peu trop
enclin de nature à la méditation, au calcul. Déjà, depuis quelques années, les
conditions dont nous parlons ont eu, entre autres résultats, la Fête de Ferrare,
le Camp de Silésie et les intermèdes de Struensée. De cette dernière partition,
que la Gazette de Prusse place au rang des chefs-d'œuvre du maître, nous ne
connaissons rien encore, et, si nous avons essayé d'en raconter ici l'historique,
c'est uniquement dans l'intention de réformer un bruit qui nous a paru fondé sur
une méprise. Le bruit se répand à peine que Meyerbeer doit écrire un opéra
nouveau; dès lors chacun de se croire obligé d'en proclamer le titre. Un souffle
d'Allemagne nous apporte le nom de Struensée, va pour Struensée. C'est ainsi que
naguère on voulait à toute force que Rossini s'occupât d'une Jeanne d'Arc. Il est
vrai que depuis les litres ont changé : la Jeanne d'Arc est devenue un Robert
Bruce, lequel, à son tour, n'est pas bien sûr de ne point avoir eu jadis nom la
Donna del Lago; mais ici de vives débats se présentent, et nous touchons à des
questions grosses de polémique.
Qu'y a-t-il de nouveau dans cette affaire? S'agit-il d'un chef-d'œuvre original
du grand maître ou simplement d'une parodie de quelqu'une de ses partitions
italiennes, pour nous servir de l'expression d'un judicieux critique? Qui a raison
REVUE MUSICALE. 221
et qui a tort, des vrais croyants ou des sceptiques? Terrible pari auquel seule
peut venir mettre fin la représentation de Robert Bruce. En attendant, les dis-
cussions préliminaires vont leur train, et la réplique aux aguets s'empare avec
avidité du moindre incident capable d'émouvoir à cet endroit la curiosité publi-
que. Pour peu que vous disiez un mot. les arguments ne se feront pas attendre,
et vous serez étonné de voir combien de choses contenait à réfuter la ligne la
plus inoffensive, le paragraphe le plus empreint de bienveillance et de bonhomie.
Nous entendions dernièrement de chaleureux partisans de Rossini regretter pour
l'immortel auteur de Semiramide et d'Oteîlo l'épreuve nouvelle qu'il allait tenler
de gaieté de cœur à l'Opéra, et dire que s'il était permis, après tant d'années
de silence et sur la fin d'une carrière glorieusement couronnée par Guillaume
Tell, de s'exposer à de pareils hasards, au nom d'une œuvre imposante et spon-
tanée, d'une de ces œuvres qu'un poëte illustre appelait des délivrances, parce
qu'en elles se résume toute une période de la vie des hommes de génie, il y avait
je ne sais quoi de peu digne d'une renommée de premier ordre à sortir ainsi de
son repos pour remanier de vieux textes et paperasser dans ses archives de jeu-
nesse. Pour nous, bien que nous ne partagions guère cette superstition qui se
plaît à transformer le fainéant sublime en une sorte d'idole égyptienne immobile
au fond de son sanctuaire de granit, nos sentiments d'admiration à l'égard de
l'illustre maître ne sauraient souffrir aucune atteinte de l'événement qui se pré-
pare. Un nom tel que celui de Rossini ne se compromet pas pour si peu de chose,
et, à supposer que l'opéra de Robert Bruce ne nous offrît que morceaux rajustés
et vieux thèmes plus ou moins habilement travestis selon les besoins de la cir-
constance, personne au monde, nous en demeurons convaincu, ne se croirait
autorisé à voir là une marque de décadence donnée par le plus grand esprit mu-
sical de notre temps. Que Robert Bruce réussisse ou tombe, la gloire de Rossini
ne saurait s'en accroître ni diminuer. C'est là une affaire qui peut sans doute
intéresser au plus haut degré l'administration de l'Académie royale de musique,
mais où la responsabilité de l'auteur de Guillaume Tell n'est nullement engagée.
Et qu'on ne se méprenne pas sur le sens de nos paroles ; personne plus que nous
ne souhaite à Robert Bruce un éminent succès, personne plus que nous ne fait
des vœux pour que l'Opéra secoue enfin cet alanguissement qui le mine, et que
la fortune si longtemps contraire récompense les efforts d'un directeur habile,
dont l'activité ne s'est jamais démentie depuis cinq ans. Si nous insistons en un
tel point, c'est afin que la question soit nettement posée pour la critique, et qu'au
lendemain de la représentation l'ignorance ou la malveillance ne s'avise pas,
sous prétexte d'une intervention aussi insignifiante que celle attribuée à Rossini
dans toute cette affaire, de vouloir porter atteinte à la royauté consacrée du
chantre de Guillaume Tell et du Stabat.
Qu'est-ce, au reste, que cette intervention qu'on lui suppose, et dont on pré-
tend faire si grand bruit? Interrogeons la lettre de M. le directeur de l'Opéra en
réponse à l'article de M. Delécluze, qu'y voyons-nous? On se sentait de toutes
parts déshérité. M. Auber, occupé de son Conservatoire, occupé surtout de
l'Opéra-Comique, persistait à ne rien promettre, persistance désormais vaincue,
s'il faut en croire un bruit qui court. Quant à Meyerbeer, de jour en jour plus
insaisissable, il avait fini par s'effacer dans l'espace et disparaître entre son Pro-
phète et son Africaine comme une constellation perdue. Restait encore M. Halévy;
mais on avait bien abusé de son génie, sans compter que l'auteur de la Reine
222 REVUE MUSICALE.
de Chypre et de Charles VI, se ressouvenant du théâtre où fut représenté l'Eclair,
travaillait à ses Mousquetaires de la Reine. Il est vrai qu'on avait le droit de
faire appel aux jeunes talents, terrible droit qu'au théâtre on n'exerce guère
impunément. Survinrent donc M. Balfe et son Étoile de Séville, M. Mermet et
son Roi David, M. de Fiolow et l'Ame en peine; mais une administration
quelque peu intelligente sait d'ordinaire à quoi s'en tenir sur les expédients de
ce genre : aussi songeait-on à se ménager d'autres ressources. Pour sortir d'em-
barras, il fallait absolument un chef-d'œuvre, rien de moins! A défaut du
Prophète et de l'Africaine, auxquels, après tant de déconvenues, force était bien
de renoncer, on inventa donc tout simplement un opéra de Rossini; chimères
sur chimères : cet opéra, c'est Robert Bruce. — Pendant son dernier voyage à
Paris, l'auteur du Comte Ory, du Siège de Corinthe et de Guillaume Tell, tout
en refusant de rien écrire d'original pour la scène, conQa à M. le directeur de
l'Opéra qu'il existait an nombre de ses anciens ouvrages une partition, objet de
ses prédilections les plus chères, et dont l'Académie royale de musique devrait
peut-être essayer de tirer parti. Rossini voulait parler de la Donna del Lago,
et ce fut sur cette indication rétrospective du grand maître qu'on bâtit l'idée de
l'opéra nouveau, si impatiemment attendu par toute une génération fort avide,
à ce qu'on nous raconte, d'assister au réveil du lion. Représentée en 1819, la
Donna del Lago n'obtint d'abord qu'un assez froid accueil, et cette première
sensation du public de Naples n'a jamais été contredite, même à Vienne et à
Berlin, où quelques rares morceaux d'ensemble, d'un style austère et grandiose,
provoquèrent pourtant une impression d'enthousiasme. Aussi, quelques repro-
ches qu'on puisse adresser à l'administration du Théâtre-Italien pour s'être
privée volontairement, depuis plusieurs années, de ce remarquable ouvrage,
il convient d'avouer qu'il eût été difficile de le maintenir avec honneur au réper-
toire. Même au temps de la Pisaroni et de la Sontag, la Donna del Lago, si l'on
s'en souvient, ne brillait guère qu'au second rang parmi les opéras affectionnés
du dilettantisme parisien. Somme toute, ceci ne présumerait rien contre la ten-
tative de l'Académie royale de musique; il y a dans cet ouvrage de Rossini,
qu'on a dès l'origine accusé d'être plutôt une épopée qu'un drame lyrique, il y
a, disons-nous, un certain coloris ossianesque dont la vaste scène de l'Opéra aura
su nécessairement profiter. Nul doute que le fameux chœur des bardes, exécuté
avec toutes les pompes de l'endroit, et la marche de la fin du premier acte,
accompagnée par seize trompettes derrière le théâtre, n'emportent le succès de
la soirée. Outre ces fragments de proportions véritablement grandioses, la Donna
del Lago renferme divers morceaux d'un ordre supérieur que nous espérons bien
retrouver dans Robert Bruce en dépit des mille transpositions, arrangements et
modifications qu'on n'aura pas manqué de faire subir à l'œuvre primitive pour
la rendre méconnaissable et donner à croire à du nouveau ; tels sont le charmant
chœur de femmes : d'inibaca donzella, le duo entre Elena et Uberto : le Mie
barbare vicende, et la cavatinede Malcolm. — Un jour donc que M. le directeur
de l'Opéra songeait aux moyens de réformer son programme et de remplacer par
quelque chose de moins invraisemblable l'annonce fantastique du Prophète et de
l'Africaine, le souvenir du conseil de Rossini lui revint à la mémoire. On déli-
béra sur la manière de s'en servir, et, pour donner à l'affaire plus d'importance
et de solennité, il l'ut résolu que deux plénipotentiaires se rendraient immédia-
tement à Bologne auprès du grand maestro, lequel, s'il ne travaillait pas, voudrait
REVUE MUSICALE. 223
bien du moins, en faveur des circonstances, consentir à faire mine de travailler.
Alors M. Vaè'z et M. Niedermeyer partirent. Envoyer un poète à Rossini, passe
encore; mais un musicien, franchement cela ne se conçoit guère! Qu'en fera-t-il?
Ici un grave dilemme se présente : ou Rossini va s'exécnler, et alors qu'a-t-il
besoin, je vous prie, de la présence de M. Niedermeyer? ou ce sera tout simple-
ment l'auteur de Stradclla et de Marie Smart qui fera la besogne sous les yeux du
maître, et, dans ce cas, pourquoi nous venir parler d'œuvre nouvelle et de con-
cessions obtenues? Il n'importe, tenons-nous-en au récit qu'on nous donne.
Voyez-vous d'ici le sublime sceptique installé entre ses deux conclavistes et pro-
cédant avec un flegme imperturbable au dépouillement de ses vieux portefeuilles,
indiquant au poète un rbythme susceptible de s'adapter à telle cavatine de Ric-
ciardo, de Zelmira, ou ù'Ermione, qui ne demande qu'à resservir, et dont le
musicien trouvera le manuscrit dans un carton quelconque de sa bibliothèque;
puis le soir, dans les épanchements de l'après-souper, racontant ses labeurs du
jour au brave Donzelli, qui ne revient pas do tant de prodige, et s'arrête confondu
au milieu d'une partie de whist! Si nous ne nous trompons, Rossini n'en usait
pas tout à fait de la sorte aux temps de ses travaux sincères, lorsque, dans cet
appartement du boulevard Montmartre ouvert dès le malin aux amis nombreux
qui le fréquentaient, l'illustre maître terminait son chef-d'œuvre de Guillaume
Tell, et, sans rien perdre des conversations qui se croisaient autour de lui, jetant
ici et là son mot railleur, traçait d'une plume de flamme cette incroyable parti-
tion sortie sans rature de ses mains.
On a dit que l'administration du Théâtre-Italien comptait s'opposer à la mise
en scène de Robert Bruce à l'Académie royale de musique. Nous avouons qu'une
semblable prétention nous paraîtrait complètement inadmissible, et que nous
partageons à ce sujet les sentiments de M. le directeur de l'Opéra, qui, tout en
invoquant son droit de faire traduire pour le représenter sur son théâtre tel
opéra du répertoire italien qu'il lui plaira de désigner, en réfère néanmoins là-
dessus à la question de convenances. Maintenant, peut-on de bonne foi soutenir
qu'ici les convenances aient été violées le moins du monde? Remarquez qu'il ne
s'agit pas seulement d'un opéra écrit, il y a tantôt ving-sept ans, en Italie, et
d'ailleurs appartenant, dès son origine, au domaine public, mais d'un opéra que
vous ne jouez plus, auquel vous-même vous avez renoncé ; or, cet ouvrage en-
seveli dans la poussière de vos cartons, s'il me plaît à moi de le rappeler à la vie,
si pour la plus grande gloire de cette résurrection le souffle du puissant maestro
me vient en aide, qui osera le trouver mauvais, je vous prie? Des trente-cinq
partitions écrites par Rossini pour la scène italienne, huit ou dix tout au plus
se sont maintenues au répertoire; qui m'empêchera, par la stérilité des temps
où nous vivons, d'aller voir si dans ces catacombes je ne trouverai par la mine
d'or? Elisabeltu, Sigismondo, Torvaldo, Armida. Adélaïde di Borgogna, Ric-
ciardo, Ermione, Odoardo e Christina, Bianca di Faliero, Matilde di Shabran,
Zelmira, tant de compositions oubliées, de chefs-d'œuvre déchus, peuvent con-
tenir des beautés souveraines, diamants perdus, dont, grâce à nos efforts, la
Donna del Lago va s'enrichir. Donc, si des reliefs de ce festin splendide du génie
nous voulons, en un jour de disette, faire notre repas, il nous semble que c'est
notre affaire, et qu'on serait mal venu de prétendre s'y opposer. — A vrai dire,
nous approuverions entièrement pour notre part un tel langage, et ne supposons
guère ce qu'on pourrait y répondre ; mais ces convenances dont on parle ont-elles
-- l REVUE MUSICALE.
donc été toujours si scrupuleusement observées, et ces raisons invoquées à propos
des éléments plus ou moins en dissolution qui ont servi à la composition de
Robert Bruce, ces raisons devront-elles se produire en faveur des traductions de
la Lucia et d'Otello? Nous voulons bien admettre le droit de traduction à l'Aca-
démie royale de musique, à cette condition toutefois qu'on n'usera de ce droit
qu'avec une extrême réserve. Qu'on emprunte à l'étranger certains rares chefs-
d'œuvre devenus classiques, rien de mieux ; l'Opéra, comme la Comédie-Française,
n'est point une scène ordinaire, et toute inspiration du génie y doit trouver son
sanctuaire. J'avoue que j'aimerais à voir les chefs-d'œuvre dramatiques de
Mozart, de Beethoven et de Webcr figurer de loin en loin sur l'affiche du théâtre
de la rue Lepelletier, tout comme j'applaudirais de grand cœur à quelque traduc-
tion littéraire du Wallenslein de Schiller ou de VEgmont de Goethe, qu'on repré-
senterait sur la scène française; mais je ne pense pas que l'on puisse ainsi piller
à sa guise dans le répertoire du voisin. En général, le droit de traduction ne
devrait jamais s'exercer que sur des ouvrages d'auteurs morts; car, pour les
vivants, ne vaut-il pas mieux cent fois les faire écrire ? De la sorte, du moins vous
gardez la chance d'avoir une musique conçue selon le système que vous exploitez,
et dont vos chanteurs sauront tirer parti. Pourquoi vouloir la Lucie, quand la
Favorite, les Martyrs et Dom Sebastien vous sont acquis? Vous avez Robert-le-
Diable et les Huguenots, ne vous faudra-t-il pas aussi le Crociato quelque jour?
Nous ne sommes pas pour vouloir sacrifier les intérêts de l'Académie royale de
musique à ceux du théâtre Ventadour ; mais encore doit-on tenir compte des pri-
vilèges, et, du moment que l'administration a jugé bon qu'il y eût un opéra italien
à Paris, toute atteinte portée aux privilèges qui font sa vie, tout empiétement du
genre de ceux que nous venons de citer, deviennent intolérables. On a parlé
d'émulation donnée à nos artistes ; le malheur veut que cette prétendue émulation
tourne le plus souvent à leur défaite, car, dans cette lutte de la voix et du chant,
nos artistes, privés des ressources du drame, embarrassés des difficultés d'une
prosodie ingrate et rebelle, réduits au seul mérite de l'interprétation musicale
proprement dite, nos artistes succomberont toujours. J'en appelle aux esprits
éclairés et impartiaux qui ont pu comparer : est-il possible, au lendemain d'une
de ces brillantes représentations de la Lucia ou d'Otello au Théâtre-Italien, d'en-
tendre les mêmes chefs-d'œuvre exécutés à l'Académie royale de musique,
d'opposer sérieusement MUe Nau à la Persiani, M. Barroilhet à Ronconi, Mme Sioltz
à la Grisi ? On ne se lasse pas de nous citer Duprez, mais le vaillant ténor d'au-
trefois existe-t-il encore, ou n'est-ce pas plutôt son ombre? Et ce grand style qui
se débat contre l'impuissance de l'organe, cette large et sévère diction au secours
de laquelle nul souffle de voix ne vient désormais, valent-ils, à tout prendre, une
seule note de ce timbre brillant et sympathique du jeune ténor qui a succédé à
Rubini? Du reste, le meilleur argument en faveur de ce que nous avançons est
dans la manière toute différente dont on exécute à l'Académie royale de musique
les ouvrages écrits par les maîtres étrangers, selon les conditions de la scène fran-
çaise. Essayez de comparer l'exécution de la Favorite avec celle de Lucie de Lam-
mermoor ; on ne se croirait plus au même théâtre. C'est qu'en effet avant-hier
vous assistiez à la parodie plus ou moins adroitement déguisée d'un opéra italien,
et qu'aujourd'hui vous voyez se développer sous vos yeux une troupe à laquelle
on a rendu ses avantages, el dont l'infériorité relative disparaît sitôt qu'elle se
sent ramenée sur son terrain. Gardons-nous d'intervertir les genres; profitons des
REVUE MUSICALE. 225
bénéflces de la musique italienne, mais ne renonçons jamais à la tradition drama-
tique de l'opéra français.
Si nous nous élevons ainsi contre l'abus des traductions, si nous craignons de
les voir se multiplier à l'Opéra, c'est que nous avons en nous la certitude qu'un
pareil système entraînerait tôt ou tard la ruine de noire première institution
lyrique. Pour exécuter ces ouvrages qui ne sont pas de votre répertoire, vous
finiriez par ne plus vouloir que des chanteurs italiens, et, comme les illustres sont
retenus, force vous serait bien de recourir aux talents secondaires, c'est-à-dire à
la pire espèce de chanteurs qu'il puisse y avoir sur une scène française, à ces
gens pour lesquels rien n'existe au monde en dehors d'une cavatine qu'encore ils
ne chantent pas toujours juste. Non, il faut que certaines démarcations naturelles
subsistent. Supposez Rubini dans Robert-h-Diable et les Uuyuenots. pensez-vous
que l'immortel interprète de la Lucia et des Puritains eût répondu à l'idéal qu'un
public français se représente des deux héros de Meyerbeer? El Nourrit, le chan-
teur français par excellence, quand il a voulu, en un jour d'égarement, rompre
avec son passé glorieux et devenir un virtuose italien, Adolphe Nourrit est mort
à la peine sans même pouvoir croire qu'il sortait vainqueur du défi porté par lui
à sa nature! On ne foule pas aux pieds impunément certaines traditions qui sont
dans le génie même des peuples; et, l'opéra français abdiquant sans réserve au
profil du système italien, nous ne voyons pas dans quel but on maintiendrait
chez nous un Conservatoire de musique. Mais, dira-t-on, à qui s'adresser? Les
grands hommes fonl les difficiles. Impuissance ou calcul, ceux que le succès aime
à proclamer hésiienl et s'esquivent; quant aux vocations naissantes, si d'aventure
vous en connaissez, nommez-les, que nous fêtions leur avènement en nous écriant
avec Perse :
Hune, Macrine, diem mimera meliore lapillo.
En effet, nous l'avouons, jamais temps plus ingrats n'affligèrent nos premières
scènes. Dans les lettres comme dans la musique, partout même siérililé, même
épuisement. On s'arrête, on se tait, on sauve sa gloire par le silence, et quand ces
maîtres dédaigneux, qui disposaient des plus chères sympathies du public, laissent
la place vide, nul vaillant ne s'offre pour s'en emparer. Çà et là seulement quel-
ques pâles imitateurs surviennent, et leurs tristes débuts n'ont d'autre résultat
que d'exciter les gens à réclamer avec plus de zèle et d'animation le retour de
ces royautés inquiètes dont on voudrait pouvoir se passer. Pour nous en tenir à
la musique, il semble pourtant qu'en ces circonstances l'Académie royale aurait
pu trouver quelque chose de mieux que des traductions. Que n'a-t-on, par exem-
ple, demandé un ouvrage à Verdi? Nous savons que M. le directeur de l'Opéra
s'est entendu dernièrement avec le prince Poniatowski, et personne plus que nous
n'approuve un pareil choix; mais, jusqu'à ce que l'événement ait démontré le
contraire, nous persisterons, en l'absence de Rossini et de Meyerbeer, à regarder
l'auteur de Nabucco et à'Ema?ii comme le génie le plus particulièrement capable
d'abonder avec succès, le cas échéant, dans les traditions de notre première scène
lyrique. Ne loucher qu'avec une réserve extrême au répertoire spécial du Théâtre-
Italien, et d'autre part employer tous ses efforts à se procurer- des ouvrages origi-
naux des jeunes maîlres qui peuvent surgir de l'autre côté des monls : tel serait en
somme le meilleur système à pratiquer dans les intervalles où le génie national
2zb REVUE MUSICALE.
fait défaut, d'autant plus que de Gluck à Meyerbeer, de Meyerbeer a Donizetti, ce
système a toujours été celui de l'Académie royale de musique. Rossini seul, à son
arrivée à Paris, sous l'administration de M. le vicomte de La Rochefoucauld, jugea
convenable de procéder autrement, et ce fut par des traductions et des remanie-
ments d'anciens ouvrages qu'on le vit préluder à la sublime conception de (iuil-
laume Tell. Voudrait-il donc finir chez nous comme il a commencé? Une si belle
occasion s'ouvrait pourtant au grand maître de reparaître aux yeux du monde!
Ne disait-on pas naguère que Rossini s'occupait d'écrire un Te Deum en l'hon-
neur de Pie IX. Imposer la consécration de l'art au cri d'actions de grâces poussé
par l'Italie entière, chauter l'avènement du saint pontife qui a donné l'amnistie,
et dans un règne de moins de six mois a déjà révolutionné de ses bienfaits les
états de l'église, c'était là une gloire digne d'être enviée même par l'auteur de
Guillaume Tell et du Stabat, et nous nous refusons à croire qu'il puisse y avoir
renoncé.
Nous ne quitterons point l'Opéra sans dire un mot de la retraite de M. Habe-
neck. L'babile et infatigable musicien qui, depuis vingt-cinq ans. présidait à
l'exécution des chefs-d'œuvre de notre première scène lyrique, laisse après lui un
vide que son successeur, quel qu'il soit, aura de la peine à combler. Encore un
représentant qui disparaît de cette période illustre qui fonda parmi nous la gloire
de l'Opéra. Par sa longue habitude de l'enseignement, par son expérience des
maîtres, par sa rare activité et aussi par une énergie de caractère indispensable
en un pareil emploi, M. Habeneck s'était acquis sur l'orchestre de l'Académie
royale de musique une autorité presque souveraine, et que nul ne songeait à con-
tester. C'était même un spectacle plein d'intérêt de voir, aux répétitions d'un
ouvrage, comme il imposait à ces masses intelligentes qu'il poussait ou retenait
d'un signe de la main! Quelle scrupuleuse appréciation des moindres choses!
quel tact! quel art singulier de nuancer! Jusqu'à sept et huit fois la difficulté
était reprise, et si, au moment de tenir son effet tant cherché, l'inadvertance d'un
cor ou d'un basson venait de nouveau l'interrompre, il s'agitait sur son banc,
frappait son pupitre à coups redoublés, et, fixant sur le malencontreux trouble-
fête sa face de chat-tigre irrité, il le rappelait à l'ordre avec colère; car à cette
susceptibilité sans cesse éveillée, pas une note, je dirais presque pas une inten-
tion n'échappait. Il connaissait par cœur jusqu'au dernier de son armée, savait
le fort et le faible de chacun, et pour lui le moindre son de cet orchestre avait
nom d'homme. Outre cette autorité dont nous parlons, M. Habeneck possédait
toute la confiance des maîtres ; Rossini, bien qu'il lui reprochât quelquefois de ne
point accompagner les chanteurs avec assez de ménagement, Rossini admirait
son coup d'œil prompt et sûr et sa chaleur communicative, et jamais Meyerbeer
ne dormait plus tranquille après son dîner que lorsqu'il savait, à n'en pas douter,
qu'Habeneck dirigerait ce soir-là l'exécution de Robert ou des Huguenots. Une
pareille situation devait apporter quelque influence; à l'Académie royale de mu-
sique, M. Habeneck n'était pas seulement un chef d'orchestre, et, comme à
Nourrit, il lui arriva plus d'une fois d'intervenir dans les conseils de l'adminis-
tration. Pendant un quart de siècle, M. Habeneck a eu sa part des ouvrages qui se
sont produits sur la scène française, et, nous pouvons le dire, au valeureux chef
d'orchestre les chances n'ont pas manqué. Le Comte Ory, la Muette, Guillaume
Tell, Robert-lc- Diable, Don Juan, les Huguenots, la Juive, ce sont là de mémo-
rables soirées, de glorieux faits d'armes auxquels on doit se sentir fier d'avoir
REVUE MUSICALE. 227
présidé, et M. Habeneck emporte avec lui les souvenirs d'un beau règne. Sans
vouloir rien préjuger de l'avenir, on peut douter qu'il en arrive autant au chef
d'orchestre qui s'apprête à lui succéder. Quoi qu'il en soit, le bâton passe aux
mains de M. Girard, compositeur distingué, qui tenait depuis plusieurs années à
l'Opéra-Comique le poste devenu vacant à l'Opéra. Il est cependant un autre
orchestre que cette retraite prématurée de M. Habeneck va frapper d'un coup
plus sensible : nous voulons parler de l'orchestre du Conservatoire. Ici, le nom
du successeur n'est pas même désigné. Qui osera, en effet, s'emparer de ce monde
créé par lui? Qui aura l'autorité de commander a ces forces instrumentales accou-
tumées à n'obéir qu'au geste du maître? On dira ce qu'on voudra, mais M. Habe-
neck aura toujours à nos yeux le très-grand mérite d'avoir fondé la société dès
concerts, c'est-à-dire le plus beau monument qu'on ait élevé de notre temps au
génie des Beethoven et des Mozart. Sans doute M. Habeneck n'a rien produit en
musique qui doive rester, on lui a même fort souvent reproché de s'être opposé
aux productions des autres; mais ces griefs, fussent-ils fondés, nous empêche-
raient-ils de reconnaître qu'il a créé en France le véritable sanctuaire de la
musique instrumentale? Si nous admirons aujourd'hui Beethoven dans ses moin-
dres détails, si nous avons gravi jusqu'aux plus hauts sommets de cet esprit
sublime tomme les montagnes, et comme elles aussi enveloppé souvent d'épais
nuages, n'est-ce point un peu à ce guide intelligent et passionné que nous le
devons? Le beau mérite d'écrire trois ou quatre partitions et autant de sympho-
nies, c'est l'affaire du premier venu; mais avoir été l'un des premiers à saluer en
France le génie de Beethoven, s'être fait le protagoniste de sa gloire, et pour une
si noble cause avoir suscité la société des concerts, voilà en vérité qui vaut mieux,
et ce fut l'œuvre de M. Habeneck.
Le Théâtre-Italien en est encore aux préliminaires de la saison, ou, pour mieux
dire, la saison n'est point encore commencée. Le vrai public des Bouffes, on le
sait, n'arrive guère avant le milieu de décembre, et, cette année, les déplace-
ments occasionnés par la petite session pourraient bien faire qu'on s'attardât
davantage. En attendant, Semiramide et Gemma di Vergi, Norma et la Lucia,
ont ouvert honorablement la campagne. Nous ne dirons rien de la Grisi, toujours
égale à elle-même, toujours tragédienne imposante et superbe, et grande can-
tatrice dans le rôle de la reine d'Assyrie. Cette fois le chef-d'œuvre deRossini
avait à nous montrer son nouvel Assur. M. Coletii, qu'une certaine réputation
précédait parmi nous, sans avoir justifié dans ses déhuis les prétentions au pre-
mier rang qu'on affichait à son endroit, n'en reste pas moins uue fort utile
acquisition pour le théâtre. Son style et sa manière témoignent dès l'abord d'une
excellente école, sa déclamation a de la puissance et du dramatique; en un mot,
on sent en lui un homme accoutumé à tenir avec honneur les grands rôles du
répertoire. Pourquoi faut-il que sa voix manque ainsi de timbre et de fraîcheur!
La voix de M. Coletti monte sans obstacle, et les passages d'agilité dont abonde
la partie d'Assur la trouvent d'une parfaite complaisance; malheureusement
c'est là un avantage assez commun aux belles voix usées, et j'avoue que cette
souplesse acquise aux dépens de la franchise et de la sonorité de lorgane ne m'a
jamais paru chez un chanteur qu'une qualité négative. Si quelque chose pouvait
faire oublier de semblables inconvénients, le sentiment musical dont est doué
M. Coletti et sa remarquable expérience du théâtre y suffiraient. Dans le sublime
adagio, notte lerribile, nottc di morte, du grand duo entre Assur et Semiramide
228 REVUE MUSICALE.
au second acte, M. Coletti se montre digne de faire la partie de la Grisi, et c'est
tout dire; quant au cantabile de la scène des tombeaux, alla pace dell' ombre
ritorna, impossible de rendre celte phrase admirable avec plus de pathétique
et de largeur. Nous le répétons, cet engagement, envisagé au seul point de vue de
l'ensemble de la troupe italienne, ne mérite que des éloges. Sans doute, du
côté des basses l'administration des Bouffes était richement pourvue; mais, si l'on
y réfléchit, entre Lablache, qui renonce désormais à l'emploi tragique, et Ron-
coni, plus porté par ses goûts et la nature de son talent aux créations du nou-
veau répertoire, il y avait une place à prendre, celle qu'occupa un moment
M. Fornasari. Tout le monde saura gré à M. Vatel d'avoir appelé à ce poste l'ar-
tiste distingué qui vient de débuter dans Scmiramide. Quelque peu de goût que
nous ayons à revenir sans cesse à des sujets aujourd'hui épuisés, nous ne pou-
vons nous décider à passer sous silence les belles représentations de la Lucia qui
ont marqué la seconde quinzaine du retour des Italiens. Ronconi et la Persiani
ont véritablement fait des merveilles, et cette inspiration vaut d'autant plus qu'on
en tienne compte qu'ils se sentaient devant un auditoire qui n'est pas le leur, en
présence de ce public d'occasion, si froid et si médiocre appréciateur des belles
choses qu'on lui prodigue. Quel ensemble inouï, quelle simultanéité dans les
évolutions de ces deux voix s'animant l'une l'autre, et comme sous tant de pas-
sions et d'entraînement un art profond, admirable, se cache! quelle précision,
quelle sûreté d'attaque dans les rentrées! Ronconi surtout excelle en ces effets;
sa voix emprunte alors à l'inspiration du moment je ne sais quelle mâle vigueur,
quelle puissance inusitée; on dirait qu'elle s'enfle comme un torrent, et ce tra-
vail d'Hercule d'ébranler une salle du parterre à ses combles semble un jeu d'en-
fant à ce petit homme de si frêle apparence. La Lucia nous a rendu aussi M. de
Candia, qu'une indisposition avait empêché de prendre part aux premières
représentations du théâtre. Légèrement -altérée d'abord, la voix du jeune ténor
a bientôt eu repris tous ses avantages, et dans le charmant duo des fiançailles,
au second acte, comme dans le sublime monologue de la fin, elle s'est retrouvée
samedi aussi limpide, aussi passionnée que jamais. Il y a chez M. de Candia,
outre le talent du chanteur qui s'accroît de jour en jour, grâce à de sérieuses
études et à l'expérience de la scène, il y a, disons-nous, une préoccupation du
drame et de ses accessoires qui évidemment n'est point d'un virtuose italien, tel
du moins qu'on se le figurait aux temps de No»zari, de Davide et même de Ru-
bini. A ce-compte, le rapide passage du jeune ténor à l'Académie royale de mu-
sique ne lui aura point été inutile. M. de Candia se souvient aux Bouffes de la
scène illustre où fut Nourrit; je n'en veux d'autre preuve que ce soin intelli-
gent apporté par lui dans ses costumes, soit qu'il ait à représenter le More de
Venise ou la sombre et pâle physionomie d'Edgar de Rawenswood. On aime à
surprendre chez un chanteur de mérite ce goût des autres arts, sans lesquels au
théâtre rien n'est complet. C'est ainsi qu'on a procédé à la réforme de l'Opéra ;
c'est ainsi que Lablache, Ronconi et M. de Candia aident à ce compromis désor-
mais nécessaire entre la musique et le drame, et vers lequel les maîtres de la
nouvelle école italienne, Mercadanle et Verdi en tête, sentent qu'il faut marcher.
On a beau dire, il y a de ces goûts élégants, de ces instincts secrets par lesquels
les natures d'élite se trahissent toujours, quelque voie qu'elles suivent d'ailleurs,
et ce culte des moindres détails du costume que nous remarquons ici chez M. de
Candia, l'artiste des Italiens l'emprunte, soyez-en sûr, au fin et prodigue cou-
REVUE MUSICALE. 229
naisseur, occupant les loisirs que lui laisse le théâtre à recueillir ces belles col-
lections de gravures et d'objets d'art de tout genre dont s'enrichit sa jolie
habitation de la rue d'Astorg. — Aux ouvrages du répertoire qui ont ouvert la
saison, des nouveautés doivent avant peu succéder : on annonce la Fiancée corse
et les deux Foscari, pour lesquels, à ce qu'on assure, Verdi vient d'écrire une
cavatine de ténor destinée à remplacer l'ancienne, jugée insuffisante; puis vien-
dront les belles soirées de Nabucco, et aussi celles des Puritains et de don Pas-
qualc, que nous rendra Lablache. D'ici là, il faut espérer que le public sera de
retour, car, même avec d'aussi splendides éléments, nous persistons à croire qu'au
Théâtre-Italien rien ne saurait se faire sans lui.
H. W.
TOXK IT. 16
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 novembre 1846.
L'attitude du corps diplomatique a été la grande préoccupation de ces derniers
jours. Il est naturel en effet qu'à une époque comme la nôtre, où le maintien de
la paix est nécessaire à tous les intérêts, on ait une attention curieuse pour ce
qui se passe dans le monde de la diplomatie, pour les démarches, pour les paroles
des représentants des cabinets. Ce sont autant de symptômes qui ont leur impor-
tance. Le corps diplomatique avait à féliciter M. le duc et Mrae la duchesse de
Montpensier à l'occasion de leur mariage. Cette présentation officielle emprun-
tait des circonstances délicates où nous sommes une signification particulière.
Aussi l'absence de lord Normanby, au' moment où tous les ambassadeurs et mi-
nistres plénipotentiaires présents à Paris se rendaient aux Tuileries avec un em-
pressement marqué, a été pendant trois jours un véritable événement politique.
On se demandait si la rupture avec l'Angleterre était imminente; n'allait-on pas
jusqu'à parler du rappel de son ambassadeur! Heureusement, au milieu de ces
conjectures et de ces inquiétudes, on apprit bientôt que le marquis de Normanby
venait d'être reçu par M. le duc et Mme la duchesse de Montpensier. Le noble lord
avait demandé une audience particulière au prince, qui ne se trouvait pas à Paris
lors de sa première présentation aux Tuileries, au mois d'août dernier. Cette dé-
marche a enlevé au premier incident une partie de sa gravité.
D'ailleurs, on a pensé à tort que l'ambassadeur d'Angleterre avait agi par ordre
exprès de son gouvernement, en ne paraissant pas à l'audience solennelle du
corps diplomatique. Quand il avait pris ce parti, lord Normanby avait cru se
conformer à des instructions générales, qui lui prescrivent sans doule la plus
grande réserve pour tout ce qui peut toucher aux affaires de l'Espagne. Il n'a pas
tardé à reconnaître lui-même qu'il s'était trompé, et nous conviendrons avec
plaisir qu'il a réparé son erreur avec une parfaite courtoisie. Il ne s'agissait en
effet, dans cette circonstance, pour le corps diplomatique, que d'offrir ses hom-
mages à Mme la duchesse de Montpensier, à une nouvelle princesse de la famille
royale. Dans cette présentation , les difficultés politiques n'ont rien à faire. Cela
est si vrai , que les représentants des trois grandes puissances qui n'ont pas re-
connu le gouvernement de la reine Isabelle n'ont pas été les moins empressés à
REVUE. CHRONIQUE. 231
féliciter les nouveaux époux. M. de Kisseleff, chargé d'affaires de Russie, a vive-
ment complimenté M. le duc de Montpensier sur son brillant voyage en Espagne,
et ses paroles ont fait sensation dans le corps diplomatique. On a remarqué aussi
les félicitations plienes de bon goût de M. le duc de Serra-Capriola. M. l'ambas-
sadeur de Naples n'a pas voulu, dans cette circonstance, montrer par une froide
réserve qu'il gardait le souvenir des négociations où le nom du comte Trapani
avait été longtemps mêlé. C'est de la dignité spirituelle.
Ces détails, la physionomie générale du monde diplomatique, tout constate que
le besoin, le maintien de la paix, sont toujours dans la pensée des gouvernements,
et toutefois , on ne peut se le dissimuler , il y a de l'étonnement , de l'inquiétude
dans les esprits. Il faut chercher la principale cause de ces appréhensions dans le
ressentiment singulier qu'éprouve le cabinet anglais au sujet du double mariage.
On a peine à se persuader que les conditions générales de la paix européenne
ne soient pas changées, quand on voit lord Palmerston s'obstiner à soutenir que
l'Angleterre a reçu une offense. C'est aujourd'hui sa prétention. Faut-il encore
répéter que le gouvernement français, dans toute cette affaire, n'a pu avoir d'autre
intention que celle de défendre son droit sans blesser une alliée? Aujourd'hui,
ni les récriminations de lord Palmerston, ni les agressions ardentes de la presse
anglaise, ne sauraient avoir la puissance de changer les sentiments et la politique
du gouvernement français à l'égard de l'Angleterre. Au fond, la situation des deux
pays est toujours la même, elle ne changerait que si l'Angleterre le voulait abso-
lument. Maintenant lord Palmerston aura-t-il le triste pouvoir d'égarer son pays?
Dans cetle question est en grande partie l'intérêt de l'avenir.
Si les affaires d'Espagne passionnaient réellement l'Angleterre, si elle croyait
qu'elle en a éprouvé un véritable dommage, l'irritation de lord Palmerston pour-
rait être contagieuse. Est-ce là vraiment la situation? Nous admettons volontiers,
nous l'avons déjà dit, que dans le différend qui s'est élevé entre les deux cabinets
de Londres et de Paris les whigs ne seront pas contredits, qu'ils seront même
soutenus par les tories; mais il y a loin de cet échange de bons offices, dans une
circonstance particulière, à cette unanimité nationale qui seule permet dans un
pays libre les grandes résolutions, les revirements éclatants de politique. Il y a
un siècle, les whigs et les tories décidaient jusqu'à un certain point, par leur seul
ascendant, delà paix et de la guerre; aujourd'hui, ils sont en face d'une puis-
sance nouvelle et considérable. L'Angleterre a ses classes moyennes. Par le tra-
vail, par la richesse qui en est la récompense, ces classes ont conquis une in-
fluence, une autorité, dont la vieille aristocratie doit tenir un grand compte. Pas
plus en Angleterre qu'en France, il ne serait possible aujourd'hui de faire la
guerre sans l'adhésion de ces classes, qui, dans les deux pays, représentent les
intérêts les plus vitaux. Voilà la véritable sauvegarde de la paix européenne.
Depuis plusieurs années, les griefs les plus sérieux n'ont pas manqué à l'Angle-
terre dans ses rapports avec les États-Unis, et plus d'une fois se sont présentées
des éventualités de guerre devant lesquelles une aristocratie politique abandonnée
à ses seuls instincts n'eût probablement pas reculé. C'est ici que s'est fait sentir
la puissance de ces classes moyennes, maîtresses de tout le commerce, et, par une
conséquence irrésistible, de la politique extérieure. C'est surtout en considération
de leurs intérêts que le gouvernement anglais s'est appliqué à donner à ses dé-
mêlés avec le cabinet de Washington une solution pacifique. Croit-on qu'à Londres,
dans la Cité, qu'à Manchester, àLiverpool, on s'occupe beaucoup du double ma-
252 R.EV0E. CHRONIQUE.
rlage et des mécontentements de lord Palmerston ? Le bon sens du peuple anglais
est à la fois trop pénétrant et trop positif pour se laisser tromper sur la valeur
des choses.
Nous sommes donc convaincus que lord Palmerston ne réussira point à élever
ses griefs particuliers à la hauteur d'une question nationale; mais, d'un autre
côté, nous ne croyons pas, comme quelques esprits en caressent l'espérance, à la
chute prochaine du ministre anglais. Dans un an, il doit y avoir en Angleterre des
élections qui trancheront souverainement la question de majorité entre les wbigs
et les tories. Aussi les rivaux les plus sérieux de lord John Russell continueront
de se tenir à l'écart; ils attendront l'épreuve électorale. Jusqu'à ce que le pays
ait parlé, le cabinet whig n'a pas d'autres compétiteurs à craindre que lord
Stanley, le ducdeRichmond et lord G. Benlinck. Celte concurrence n'est pas très-
redoutable. Lord Palmerston a donc devant lui un avenir ministériel, sinon indé-
fini, du moins assez long, pour pouvoir donner carrière à son activité tracassière
et hostile, pour chercher, pour trouver des revanches. Jusqu'à présent, il paraît
surtout s'être attaché à préparer sa défense et à mettre à couvert sa responsa-
bilité dans la question d'Espagne ; ses amis disent qu'il n'a rien fait sans consulter
lord Clarendon , qui fait autorité en Angleterre pour tout ce qui concerne l'Es-
pagne, et qui aurait, dans ces derniers temps, servi d'intermédiaire entre lord
Aberdeen et le cabinet whig. C'est surtout en vue du parlement que lord Pal-
merston semble avoir rédigé sa réponse à la note de M. Guizot du 5 octobre. On
assure que la plus grande partie de cette réponse, dont la lecture n'a pas duré
moins d'une heure, est consacrée à un nouvel et interminable exposé de faits et
de dates depuis l'origine de la question. C'est une sorte de factum que lord
Palmerston a voulu pouvoir déposer sur le bureau de la chambre des communes ;
le ton en est acrimonieux. La réflexion n'a pas encore adouci l'humeur du mi-
nistre whig.
Comment, à quelle occasion cherchera-t-il à passer des paroles aux actes?
Quand, il y a cinq mois, lord Palmerston revint aux affaires, il protesta qu'il avait
la sincère intention de vivre en bonne intelligence avec la France; seulement il
réservait deux questions dans lesquelles, à son avis, il ne pouvait éviter que l'in-
fluence anglaise fût en lutte avec la nôtre : c'étaient l'Espagne et la Grèce.
C'étaient là les deux terrains sur lesquels, malgré tout son respect pour l'entente
cordiale, il se proposait d'isoler sa politique. Aujourd'hui que lord Palmerston se
trouve battu en Espagne, on peut juger avec quels sentiments il doit reporter
ses regards sur la Grèce, que sa situation financière et les obligations qu'elle a
contractées exposent à son mauvais vouloir. C'est une situation grave qui s'ouvro
pour le ministère Coletti et pour notre diplomatie à Athènes. Des dangers aussi
faciles à prévoir ne sauraient échapper à notre gouvernement. Tout aujourd'hui
doit tenir en éveil sa sollicitude, aiguillonner sa vigilance, sa fermeté, et non-
seulement à l'égard de l'Angleterre , mais à l'égard de tout le monde. En ce mo-
ment, nous ne pouvons faire ni demander de concessions à personne.
La pensée de l'Europe à notre égard est paciGque, et lord Palmerston a pu s'en
convaincre. Seulement, on le comprend sans peine, l'Europe observe avec curiosité
comment nous saurons pratiquer une politique de réserve et d'isolement, com-
ment nous saurons nous suffire à nous-mêmes. La question d'Espagne a trouvé
les puissances résolues à garder une exacte neutralité, en dépit des ouvertures et
des sollicitations de lord Palmerston : sur ce point, il y a eu accord entre les trois
REVUE. CHRONIQUE. 233
cours d'Autriche, de Prusse et de Saint-Pétersbourg. Le cabinet de Berlin est
celui des trois qui a le plus enveloppé sa réponse de considérations et de com-
mentaires sur le traité d'Utrecht et ses conséquences. Le langage du cabinet de
Saint-Pétersbourg a été de beaucoup le plus net. Nous croyons pouvoir parler de
nos relations actuelles avec le gouvernement de l'empereur Nicolas sans nous
lancer dans des théories à perte de vue sur l'avenir et les avantages de l'alliance
russe. Parmi les nations de l'Europe, la France n'est pas une parvenue qui ait à
se jeter à la tête de personne. Toutefois nous reconnaîtrons volontiers que nos
relations avec le gouvernement russe se sont améliorées. Un traité de commerce
et de navigation vient d'être conclu entre la France et la Russie; les ratifications
en ont été échangées, il y a quelques jours, entre M. Guizot et M. de Kisseleff. On
a pu remarquer qu'à cette occasion, pour la première fois depuis 1830, l'empereur
de Russie avait décoré d'un de ses ordres un de nos grands fonctionnaires, un
ambassadeur de France. M. le baron de Barante a reçu le grand cordon de Saint-
Alexandre Newski, et le roi a donné à M. de Kisseleff la plaque de grand officier
de la Légion d'honneur. Nous ne parlerions pas de ces distinctions, si, dans cette
circonstance, elles n'avaient un sens politique en indiquant certaines dispositions
de bienveillance et de courtoisie entre les deux gouvernements. Nous aurions au
surplus à signaler d'autres symptômes de rapprochement entre les deux cours. On
se rappelle qu'il y a quelques mois, le grand-duc Constantin a visité l'Algérie, où
il a été reçu par M. le duc d'Aumale avec la plus aimable cordialité. En souvenir
de l'accueil dont il a été l'objet dans l'Afrique française, le grand-duc Constantin
a envoyé à M. le duc d'Aumale une riche et nombreuse collection d'armes circas-
siennes; c'est un cadeau tout à fait oriental.
Il ne faut pas s'étonner qu'on ait cru reconnaître l'influence de l'Autriche dans
le mariage du duc de Bordeaux avec la princesse Marie-Thérèse-Béalrice deModène,
sœur aînée du jeune duc régnant. Comment croire qu'une pareille union ait été
conclue en dehors des inspirations du cabinet de Vienne ? Cependant M. de Melter-
nich a cru devoir se plaindre tout haut de n'avoir appris ce projet que fort tard :
c'est seulement cinq jours avant la signature du mariage que la cour de Modène
aurait fait à ce sujet une communication officielle à l'empereur d'Autriche; tel
est du moins le laugage qui paraît avoir été tenu à notre ambassadeur. Il faut
d'ailleurs beaucoup rabattre des magnificences de la dot si pompeusement annon-
cées. La princesse Thérèse n'apporte réellement au duc de Bordeaux que trois
millions. Quant à l'importance politique que l'esprit de parti s'est efforcé d'atta-
cher à ce mariage, nous ne dirons qu'un mot. En Europe, il n'y a qu'un état, et
des plus petits, qui ait refusé de reconnaîtrez monarchie de 1830 : c'est là seu-
lement que le duc de Bordeaux a pu trouver une alliance. Une fraction des légiti-
mistes ne se flattait-elle pas, il y a quelques années, de voir l'empereur de Russie
donner sa fille au prétendant? Il y a loin de pareilles espérances au résultat dont
le parti légitimiste affecte de triompher aujourd'hui.
Des dispenses étaient nécessaires à la princesse Thérèse et au duc de Bordeaux,
qui est son cousin par la comtesse d'Artois. Le pape ne pouvait les refuser, mais
il a voulu que, dans cette affaire, rien n'eût un caractère politique. Ordinaire-
ment, dans les dispenses destinées à des princes, il est dit qu'elles sont accordées
pour des motifs de bien public ; le pape a fait substituer à celte formule ces mots :
« Pour des convenances de famille. » Ces dispenses ne sont pas délivrées au duc
de Bordeaux, mais à Henri de Bourbon, comte de Chambord. On voit avec quel
254 REVUE. CHRONIQUE.
soin Pie IX a voulu ménager toutes les convenances à l'égard du gouvernement
français. On assure que, si le duc de Modène eût écouté son penchant, il n'eût pas
suivi aveuglément la politique de son père; mais il a cédé à l'influence de son
oncle l'archiduc Maximilien, et le jeune prince est désormais allié à la famille de
deux prétendants. C'est l'archiduc Maximilien, connu par son esprit d'hostilité
envers la France, qui paraît avoir arrêté à Vienne le mariage du duc de Bordeaux,
de concert avec M. de Monlbel. L'affaire a été conduite avec une grande rapidité :
le contrat a été signé le 2 novembre ; le 3, le mariage a été déclaré; le 5, M. de
Lévis a fait à la cour de Modène la demande officielle de la main de la princesse
Thérèse; le 7, le mariage a eu lieu par procuration, elle 11, la princesse Thérèse
devait se rendre à Venise pour la cérémonie religieuse. Dans le contrat de ma-
riage, la nouvelle comtesse de Chambord renonce expressément aux principautés
de Carrara et de Massa, réversibles sur les archiduchesses de Modène dans le cas
d'extinction do la branche masculine. S'il faut en croire quelques lettres d'Italie,
la nouvelle comtesse de Chambord aurait plus de distinction d'esprit que de
beauté. C'est à Venise que doivent vivre les nouveaux époux; ils s'y trouveront
réunis avec Mme la duchesse de Berry et celui des ûls de don Carlos qui va se ma-
rier avec la sœur de la princesse Thérèse. Tous ces arrangements imposent au
gouvernement français une vigilance qui, sans être inquiète et tracassière, ne doit
pas se laisser prendre en défaut. Il ne faut pas que Venise devienne un centre
d'intrigues. Massa est bien voisin de Toulon. En Italie et même en Autriche, tous
les esprits sages eussent souhaité que le jeune duc de Modène, qui personnelle-
ment n'était engagé dans aucune querelle de parti, reconnût le gouvernement
de 1830 : c'est le désir qu'avait même exprimé le ministre d'Autriche à Florence,
M. de Neumann, qui est également accrédité près les cours ducales de Lucques et
de Modène. C'est maintenant à la prudence de la cour de Vienne d'empêcher qu'il
se forme en Italie un nouveau Belgrave-Square que le gouvernement français n'y
souffrirait pas.
La politique ne se borne pas à conclure des mariages, elle porte un œil indis-
cret sur les conséquences. On se rappelle tous les bruits qui coururent il y a deux
mois, au moment où fut annoncée l'unjon de la reine d'Espagne avec le duc de
Cadix. C'était une rumeur tout à fait calomnieuse. Lord Palmerslon, dans sa dé-
pêche du 22 septembre, formait des vœux pour que la reine d'Espagne eût une
postérité nombreuse : si M. Bulwer lui mande tout ce qui se dit à Madrid, ses in-
quiétudes et sa colère devraient s'apaiser un peu. Au surplus, quels que soient les
événements que se réserve l'avenir, jusqu'à présent l'Espagne est calme, on n'a
pas encore réussi à lui rendre la guerre civile. Le prétendu mouvement qu'on
disait avoir éclaté en Catalogne n'est qu'une misérable échauffourée. Ce n'est
pourtant pas fauté de tentatives et de mauvais desseins. A Londres, il y a un foyer,
de conspiration carliste : là le comte de Montemolin, avec des ressources pécu-
niaires assez faibles, s'efforce de rallier des partisans qui appellent de tous leurs
vœux une fusion avec les progressistes. Ces derniers semblent peu se soucier d'une
pareille alliance. En effet, le parti esparlérisle se disposerait plutôt à agir seul.
Sur la frontière du Portugal, quelques lieutenants d'Espartero, son ancien chef
d'élat-major Linage, les généraux lriarte, Infante, épient une occasion favorable
pour entier en Espagne par la Gallice. Les ennemis du gouvernement espagnol
ne négligent rien non plus pour exciter en Andalousie des mouvements insurrec-
tionnels. On voit se promener sans cesse, le long de la côte sud de la Péninsule,
REVUE. CHRONIQUE. 235
des bâtiments anglais, comme pour s'informer s'il n'y a pas eu quelque part de
pronunciamiento, si quelque révolution n'a pas éclaté. A l'époque où le double
mariage fut déclaré, le parti carliste espagnol annonça qu'il avait besoin de trois
ou quatre mois pour se préparer à prendre les armes. Le moment de quelque
tentative ne serait donc plus très-éloigné. En attendant, le gouvernement français
a déjà dissipé sur notre frontière plus de vingt bandes carlistes qui cherchaient a
pénétrer en Espagne, et qu'il a internées dans diverses villes. Cette surveillance
est fort utile au gouvernement de la reine Isabelle, qui, tranquille du côté de la
France, peut concentrer sur d'autres points une vigilance nécessaire. Madrid est
redevenu aussi paisible qu'il avait été bruyant pendant plusieurs semaines. Notre
ambassadeur, M. le comte Bressou, viendra passer une partie de l'hiver à Paris,
mais seulement après l'ouverture des nouvelles cortès. En envoyant à M. Guizot
son portrait, celui de sa sœur et un saint Jean-Baptiste de Murillo, la reine d'Es-
pagne a gracieusement témoigné à M. le minisire des affaires étrangères qu'elle
ne lui gardait pas rancune d'avoir refusé le titre de duc et la grandesse héré-
ditaire.
Les affaires de l'Algérie prennent chaque jour une physionomie nouvelle qu'il
importe de remarquer. L'Afrique française n'a plus pour nous un caractère exclu-
sivement militaire; il est question maintenant d'intérêts publics et privés, de
versements de capitaux et de colonisation. Nous avons entretenu nos lecteurs de
l'ordonnance du 21 juillet dernier, relative à la vérification des titres de pro-
priété, nous avons dit comment et pourquoi celte ordonnance était utile et néces-
saire. Cependant quelques-unes de ses dispositions ont tellement irrité certains
colons, qu'ils ont menacé le gouvernement de faire cause commune avec les Arabes.
Voilà un singulier accès de colère et de sédition. Quels sont donc les colons qui
s'abandonnent à de pareils emportements? Ce sont surtout des détenteurs de terres
incultes qui voudraient profiter, sans péril comme sans travail, des sacrifices de la
mère patrie, et continuer leur agiotage. Les colous sérieux ont un autre langage,
une autre conduite ; ils ne redoutent pas les vérificalious nécessaires, et ils savent
qu'ils trouveront toujours auprès du gouvernement une protection utile. Il paraît
au surplus que plusieurs des colons venus à Paris pour présenter des réclamations
auraient reçu du ministre de la guerre et du roi lui-même les assurances les plus
propres à dissiper leurs inquiétudes. Dans ces derniers temps, l'ordonnance du
21 juillet a été l'objet, si nos informations sont exactes, de deux règlements qui
donnent à tous les propriétaires le temps qu'ils peuvent désirer pour la vérification
des litres de propriété, comme pour la culture des terres. C'est surtout au sujet
de la culture obligatoire des terres qu'une interprétation passionnée de l'ordon-
nance avait accrédité beaucoup d'erreurs. Les règlements spécifient plusieurs cas
dans lesquels la culture n'est pas exigée. Enfin on annonce qu'une commission,
composée par moitié de représentants de l'administration et de représentants des
colons, est instituée à Alger. Elle serait autorisée à pourvoir elle-même à toutes les
difficultés imprévues, sauf avis immédiat à l'administration supérieure. Celte sage
mesure a déjà eu l'heureux effet d'amener une scission parmi les colons mécon-
tents, tant à Alger qu'à Paris. Plusieurs d'enlre eux ont refusé de persévérer dans
une opposition systématique au gouvernement. Ce n'est pas au resle l'activité qui
manque à l'administration centrale des affaires de l'Algérie. Depuis un an, l'offi-
cier général distingué qui la dirige, M. de la Rue, travaille avec zèle à satisfaire
des intérêts qu'il apprécie mieux que personne. De nombreuses missions lui ont
250 REVUE. — CHRONIQUE.
permis d'étudier l'Afrique dans tous ses détails; il l'a vue, il l'a parcourue en
soldat, en administrateur. Le gouvernement comprend aujourd'hui la nécessité de
favoriser par des mesures judicieuses le développement colonial ; il peut, il doit se
montrer en Afrique législateur prévoyant. Seulement il ne faut pas oublier les
difficultés d'une pareille tâche. L'administration a pu reconnaître elle-même, par
les objections qu'a soulevées l'ordonnance du 21 juillet, combien toutes ces ma-
tières étaient chose épineuse et délicate. Il a fallu deux règlements pour lever bien
des doutes, pour aller au-devant de plusieurs interprétations fausses.
Les deux hommes qui ont dirigé la conquête de l'Algérie, le comte de Bour-
mont et l'amiral Duperré, ont, par un singulier effet du hasard, disparu en même
temps. Ce n'est pas le moment de discuter la vie militaire du premier, et de sou-
lever des questions ardentes, que l'inflexible impartialité de l'histoire peut seule
résoudre. Quant à l'amiral, il a laissé un nom populaire; la France a pour ses
marins illustres une prédilection véritable. Simple pilotin en 1773, capitaine de
vaisseau en 1808, M. Duperré commandait, en 1809, la frégate la Bellone. Parti
de France sur cette frégate pour se rendre dans les mers de l'Inde, il se fut bien-
tôt, comme l'a dit un juge compétent, composé une division navale aux dépens de
l'ennemi. Le combat du grand port, où quatre frégates anglaises cédèrent à deux
de nos frégates, semble un épisode des campagnes de Suffren. Ce succès éclatant
était plus qu'une victoire, c'était une grande et salutaire leçon; on y voyait la
preuve que, sans la plus fatale imprévoyance, sans la plus incroyable succession
de fautes et de malheurs, notre marine était faite pour sortir victorieuse d'une
lutte où elle a failli périr. Sous l'empire, l'amiral Duperré a relevé dans l'Inde
notre pavillon abattu; sous la restauration, il a commandé devant Cadix; enfin il
a débarqué sur la plage d'Alger l'armée française qui devait commencer la con-
quête de l'Afrique. Depuis 1850, l'amiral Duperré fut naturellement appelé au mi-
nistère de la marine : c'était sa place. -Nous n'ajouterons qu'un mol : l'amiral
Duperré, qui a enrichi l'île de France de ses prises, qui a commandé deux armées
navales, qui a administré pendant cinq ans le déparlement de la marine, est mort
sans fortune.
Les derniers mois de cette année sont marqués d'une manière fâcheuse par
une sorte de malaise qui se fait sentir également dans le monde financier et
dans les classes laborieuses. Celles-ci sont atteintes directement par la cherté
du pain et par toutes les inquiétudes que provoque la question des subsistances.
Quant au monde financier, c'est le jeu à la baisse qui, en prenant des propor-
tions désastreuses, porte la perturbation dans beaucoup de fortunes. Les actions
du chemin de fer du Nord, qui étaient le mois dernier encore à 740 francs,
sont tombées jusqu'à 635. Faut-il attribuer, comme le voudrait sans doute la
malveillance, une baisse aussi considérable à quelques-uns des administrateurs
des deux grandes lignes de Lyon et du Nord? Pour nous, nous refusons de croire
que cette baisse excessive puisse être l'ouvrage des personnes mêmes qui, par
leur position, connaissent exactement tous les résultats qu'il est permis d'es-
pérer d'une pareille ligne. En effet, le chemin du Nord a donné 30, 35,
40,000 francs par jour, et la semaine dernière, au milieu de la mauvaise saison,
la recette quotidienne s'est élevée à 53,000 francs. Lorsque la ligne totale sera
en parcours, lorsque surtout le service des marchandises sera organisé, les pro-
duits dépasseront 80 et 90,000 francs par jour. Voilà des faits qui parlent assez
haut. Quoi qu'il en soit, dans une siluation pareille, M. le ministre des finances
REVUE. CHRONIQUE. 237
devrait peut-être user de ses pouvoirs en reculant les ternies auxquels les com-
pagnies doivent rembourser l'état : cette mesure serait le meilleur remède à la
crise actuelle, puisqu'elle aurait pour résultat d'éloigner l'appel de fonds que les
compagnies de Lyon et du Nord font en vue des paiements à l'état, et qui a été
une des causes de la baisse. Elle rassurerait les petits porteurs de titres, en leur
permettant de les garder, et de traverser une époque toujours critique, celle de
la fin de l'année. Un délai de six mois accordé aux compagnies serait plus que
suffisant pour donner aux détenteurs d'actions, cette fois bien avertis, le temps de
préparer leurs versements, et d'ici là le service du Nord, définitivement organisé,
donnerait tous ses produits; la mauvaise volonté des spéculateurs à la baisse
serait forcée de s'arrêter devant des chiffres qui dépasseront probablement les
prévisions, comme l'événement l'a prouvé sur toutes les autres bonnes lignes de
chemins de fer.
Nous avons fort à faire pour suivre le mouvement si complexe qui précipite et
multiplie de toutes parts les questions extérieures; nous ne pouvons les raconter
en détail et au jour le jour, nous voudrions du moins en résumer l'ensemble et
en saisir l'esprit. Il faut absolument pour remplir une pareille lâche, et l'étude
assidue de la presse étrangère, et ces hautes communications qui nous ont per-
mis si souvent de mieux juger, de mieux comprendre les débats, les incidents
variés de la politique actuelle. Il est enfin une littérature politique, livres, bro-
chures ou pamphlets, qui, dans tous pays, se développe parallèlement à la litté-
rature courante des feuilles quotidiennes: moius connue du dehors, elle révèle
cependant parfois plus au vrai la pensée publique ; nous croyons qu'il y a beau-
coup à trouver dans ces sources trop rarement encore utilisées. Nous tâchons
ainsi de recueillir avec quelque fidélité les traits distincts des nationalités diverses
jusque sous ces ressemblances forcées qui rapprochent désormais les peuples.
Nous nous appliquons surtout à représenter les personnes et les choses en elles-
mêmes et pour elles-mêmes, et non pas en haine, non pas en faveur de telle
alliance ou de telle opiuion, non pas du point de vue exclusif des idées et des pré-
dilections françaises. Telle est, pour nous, la première condition de tout examen
sérieux des affaires extérieures.
Le gouvernement anglais semble aujourd'hui s'inquiéter un peu moins des em-
barras intérieurs qui compliquaient si gravement sa position. Les chambres, qui
n'avaient été prorogées que jusqu'au 4 novembre, l'ont été de nouveau jusqu'au
12 janvier. Nous ne savons pas si lord Palmerston désirait beaucoup, comme on
le prétend, ajourner l'exposition publique de ses récents démêlés ; nous pourrions
même expliquer cette convocation tardive par un motif plus certain : on craignait
à Londres que la situation particulière de la production agricole et industrielle
dans le royaume-uni n'eût aliéné déjà les plus essentiels auxiliaires que le cabi-
net whig compte au sein des communes, les membres irlandais et les fret-traders.
Assembler le parlement sans être sûr de leur concours, c'était risquer son enjeu,
vu le dernier état des partis. Or, M. O'Connell, tout en complimentant de son
mieux le lord-lieutenant, ménage beaucoup plus ses caresses à l'endroit du mi-
nistère en général; la session ouverte, il serait peut-être obligé, dans l'intérêt de
238 REVUE. CHRONIQUE.
sa popularité, de porter à Westminster l'un de ces plans impraticables qu'il an-
nonce à ses fidèles de Concilialion-Hâli, pour continuer sans trop de péril, au
nom des affamés, une agitation qu'il ne peut plus guère mener au nom des repea-
lers en désarroi. Il deviendrait alors malaisé de s'entendre, et Tom Steele, le
héraut souvent compromettant du libérateur, a déjà déclaré qu'il se fiait plus à
sir Robert Peel qu'aux belles paroles des whigs. D'autre part, l'exportation ne
répond pas encore en Angleterre au surcroît d'importations déterminé par la
chute du système protecteur, et les demandes de l'étranger ne sont pas venues
avec assez d'abondance pour garantir aux manufacturiers l'efficacité de leur vic-
toire : loin de là, ils sont obligés maintenant de ralentir la production qu'ils
avaient peut-être exagérée dans l'ardeur de leurs premières espérances, et
presque tout le Lancashire réduit d'un commun accord le temps du travail.
Quatre jours de travail au lieu de six, c'est une diminution de 30 à 40 pour 100
sur le salaire de l'ouvrier ; tout le monde s'en ressentira. Tels sont les méconten-
tements dont le ministère essaie d'éluder l'explosion en reculant jusqu'à l'année
prochaine les discussions parlementaires. On doit dire cependant que lord John
Russell n'a consenti à ce délai qu'après avoir été rassuré touchant l'état des
subsistances : il n'a point caché que, s'il eût été vraiment indispensable de
prendre des mesures d'urgence sollicitées par des alarmistes plus ou moins inté-
ressés, il n'eût pas voulu le faire sans l'assentiment immédiat des chambres; il
lui aurait trop déplu d'avoir encore à leur demander un bill d'indemnité après
celui que lord Besborough est déjà tenu de réclamer pour avoir dépassé les clauses
légales du labour rate acte. Il ne lui convenait pas d'aller plus loin dans ce qu'il a,
dit-on, lui-même appelé « l'administration du despotisme. » Ce scrupule peint
l'homme en même temps qu'il honore le ministre.
La mesure d'urgence à laquelle lord John Russell s'est définitivement refusé
n'était autre chose que l'abolition instantanée des derniers effets de la loi des
céréales, qui doivent encore se prolonger trois ans, aux termes mêmes du bill
réformateur de cette session. On se souvient que, d'après cette loi, le droit d'en-
trée sur les blés étrangers suivait une échelle ascendante ou descendante (sliding
seule), selon que le prix baissait ou s'élevait sur les marchés de l'intérieur. Ce
droit, réduit à présent à son minimum par suite de la rareté des approvisionne-
ments nationaux, est-il ou n'est-il pas un obstacle à l'importation ? et ne peut-on
pas croire qu'il gêne l'alimentation publique en écartant les spéculateurs du
dehors? Voilà le point qui a préoccupé, ces jours-ci, l'attention à mesure qu'elle
se retirait des affaires espagnoles. On a menacé lord John Russell de recom-
mencer la ligue pour avoir raison des délais odieux qui maintenaient ce reste
des anciens abus au milieu de nécessités toujours plus pressantes ; on avait même
déjà un mot d'ordre, un cri de guerre, comme le veut l'usage anglais, et l'on
prêchait Vouverturc des ports. Il ne manquait pas cependant de bons motifs contre
ces soudaines exigences. Le droit actuel de & sh. est moins un tarif protecteur
pour l'aristocratie agricole qu'une source utile de revenu pour l'état. Le suppri-
mer d'un coup, c'était enrichir les fournisseurs étrangers sans augmenter leurs
apports, suffisamment attirés par le haut prix des marchés anglais; c'était brus-
quer une révolution pour laquelle on avait sagement pris terme, c'était enfin
favoriser par cette violence trop radicale l'inévitable réaction du parti protectio-
niste. Lord John Russell s'est contenté d'opposer aux pétitionnaires un argument
plus décisif encore : l'urgence qu'ils invoquent n'existe pas; les prix doivent
REVUE. CHRONIQUE. 239
infailliblement baisser; trois millions de quarters sont déjà entrés en Angleterre
sous la première impression de la nouvelle loi des céréales, avant même que le
droit qu'elle conservait fût tombé à son minimum ; sous l'empire de ce minimum,
l'affluence ira certes en croissant. La prorogation des chambres n'a été résolue
qu'après qu'on a reçu la nouvelle d'un énorme envoi préparé dans les ports d'Amé-
rique; il y a plus, au milieu de tous les bruils contradictoires du moment, il
semble certain que l'abondance des grains de la mer Noire et du Danube com-
pensera le déficit des grains de la Baltique; les bâtiments de ce côté-là ne
suffisent plus aux expéditions. Nous sommes heureux de voir par ces détails que
l'Europe n'a point réellement à craindre celte disette générale qu'on paraissait
redouter, d'autant plus, d'ailleurs, qu'ils s'accordent avec les états qui sont arrivés
chez nous au ministère du commerce.
L'Irlande profitera-t-elle de ces ressources que l'industrie des grands gouver-
nements réussit à ménager pour combattre les rigueurs de la nature? On ne sau-
rait vraiment que penser de l'avenir d'une population qui refuse toujours de
s'aider elle-même. Riches ou pauvres, tout le monde maintenant s'est fait en Ir-
lande à celte idée que, quoi qu'il arrivât, la faute en retombait sur l'Angleterre,
et que c'était à l'Angleterre à nourrir toul le monde. Le malheureux paysan, con-
vaincu que l'Anglais lui a pris toute sa subsistance et la lui doit tout entière,
profite en quelque sorte de celte calamité qui l'écrase pour ne plus même bouger
sous le faix, el se réjouit d'aggraver, à force d'inerlie, l'embarras de ce gouverne-
ment ennemi contraint de lui donner à manger. Il se révolte, parce qu'on lui
demande de travailler à la tâche au lieu de le payer à la journée; il compte que
l'état doit payer plus cher que les particuliers, afin sans doute que les particuliers
ne trouvent plus de bras, et que l'état en ait plus à sa charge. M. O'Connell a bien
le courage d'assurer à ces infortunés qu'il faut qu'on leur apporte le vivre jusque
chez eux, et qu'un parlement irlandais aurait déjà partout institué des entrepôts
publics pour y vendre le pain à bas prix. Aussi a-t-on observé que l'émigration
ordinaire des ouvriers irlandais en Ecosse s'était toul d'un coup ralentie, el les
droits sur les boissons ont, dans ces derniers temps, produit plus que jamais. Les
petits fermiers n'ont plus à fournir ni salaires aux journaliers, ni mites aux pro-
priétaires, et tous peut-être ne sont pas si fori à l'étroit, puisque, d'après des
comptes établis jusqu'au 10 octobre de cette année, les caisses d'épargne ont reçu
plus qu'elles n'onl rendu. Clare et Limerik sont les pays où l'on souffre davan-
tage de la famine; la caisse de Clare n'a remboursé que 500 livres contre 7,100
livres de nouveaux dépôts; celle de Limerik, 3,500 contre 18,200. Les proprié-
taires enfin, profitant sans scrupule des avances du trésor pour améliorer leur
fonds, s'en remettent presque tous à lui du soin d'approvisionner immédiatement
leurs tenanciers; pendant que le gouvernement fait venir à grands frais des den-
rées sur les marchés d'Irlande, les landlords irlandais envoient leurs produits en
Angleterre pour en tirer meilleur prix : 16 vaisseaux arrivaient l'autre jour à
Liverpool tout chargés de denrées irlandaises. L'Angleterre a sans doute assez de
torts vis-à-vis du kingdom sister pour qu'elle ait aussi des obligations considéra-
bles; mais c'est prendre une triste revanche que de frauder sur ses charités. Lord
John Russell l'a donné dernièrement à entendre dans une lettre pleine d'ailleurs
de modération et de sens qu'il adressait publiquement au duc de Leinster.
On couçoit que les dissensions intestines des repcalers n'aient plus beaucoup
d'intérêt pour personne eu présence de cette misère qui décemment doit faire
240 REVUE. CHRONIQUE.
baisser la rente du rappel. Disons seulement que la jeune Irlande s'est constituée,
et qu'elle a montré plus de tact qu'on ne l'attendait peut-être, en dirigeant ses
coups non pas sur M. O'Connell lui-même, mais sur sa dynastie, et M. John
O'ConnelI, s'écrient les orateurs du schisme, aura beau prendre la perruque de
son père, il ne sera jamais le vieux Dan, et, si l'Irlande doit beaucoup à celui-ci,
M. John doit beaucoup à l'Irlande. » Ce n'est point, en vérité, si mal raisonner,
et, dans ce moment de détresse, il y a quelque chance de succès populaire contre
ces patriotes qui courent en famille les gros emplois du gouvernement anglais.
Il ne faudrait point cependant que l'Irlande oubliât jamais à qui elle doit cette
grande renommée de ses souffrances qui fait sa force ; il est une autre partie du
royaume-uni dont les infortunes trop cachées n'ont pas même la consolation
d'être plaintes: ce sont les Highlands d'Ecosse et les îles avoisinanles • des lois
absurdes ôtent là toute valeur à la terre et déciment la jeunesse par une émigra-
tion forcée ; la disette a frappé ces contrées avec la même rigueur que l'Irlande,
mais, comme elles ne peuvent créer le même embarras, elles n'obtiennent pas du
gouvernement la même attention. Les propriétaires ont du moins su s'entendre
pour empêcher le prix du grain de monter; la charité publique, guidée par le
bon sens écossais, a donné aux laadlords irlandais un exemple qu'ils sont mal-
heureusement incapables de suivre.
Mentionnons ici, avant de terminer cet aperçu général des affaires anglaises,
un livre fort intéressant pour nous qui a paru l'antre mois; c'est un tableau
détaillé des consulats britanniques emprunté directement au Foreign-Offîce, et
reproduisant toutes les instructions officielles qui régissent la diplomatie commer-
ciale de l'Angleterre: British Consuls abroad. On peut voir là combien nos voi-
sins attachent d'importance et de sérieux à des fonctions que nous laissons trop
souvent remplir au hasard. Lord Palmerslon disait en 1842 que <i tout le temps
qu'il avait passé au ministère il lisait lui-même chaque rapport et chaque dépêche
des représentants du pays à l'étranger, depuis le travail développé du plus élevé
des consuls généraux jusqu'à la lettre la moins essentielle du dernier des vice-
consuls; la correspondance cousulaire entrait pour une moitié dans la corres-
pondance du Foreign-Ofjice ; si laborieuse que fût cette lecture, il y trouvait, con-
tinuait-il, beaucoup de matières très-graves qu'il était de son devoir de connaître. »
Quelques passages du livre, auquel ces paroles servent de préambule, montrent
assez l'intérêt que doivent offrir parfois les rapports des moindres agents de l'An-
gleterre. Après avoir rappelé tous les privilèges légaux des consuls, l'auteur
ajoute : « Il est encore beaucoup d'avantages personnels que le consul peut
s'approprier, quoiqu'ils n'affectent point son office; il vaut donc mjeux laisser à
son bon sens le soin de les découvrir et d'en user avec discrétion, plutôt que de
lesénumérer comme les précédents. » La réticence est, comme on voit, passable-
ment ambitieuse. N'oublions pasenfin d'ajouter que l'Algérie, dans ce livre presque
officiel, est toujours réputée régence barbaresque, et que les consuls généraux
d'Alger, de Tanger, de Tunis et de Tripoli reçoivent chacun 1,G00 liv. d'appoin-
tements, comme ceux d'Alexandrie et de Conslantinopîe. En Angleterre, plus
encore qu'ailleurs, les chiffres sont significatifs.
La situation du Portugal est devenue plus critique, sans que rien se soit encore
décidé dans un sens ou dans l'autre : les légers succès remportés par les troupes
de la reine nous semblent plus funestes qu'heureux, s'ils l'ont encouragée à pro-
clamer sa dictature absolue. La reine se montre en public avec quatre de ses
REVUE. CHRONIQUE. 241
enfants, pendant que le roi Ferdinand, revêtu de son nouvel uniforme de com-
mandant général, passe en revue les régiments qui lui restent et les citadins im-
provisés soldats. Lisbonne, capitale de la cour, s'obstine cependant à ne point
répondre aux démonstrations par lesquelles on s'efforce de gagner les esprits. La
révolution, installée en grand appareil à Oporto, a élevé gouvernement contre gou-
vernement; le comte das Antas avance toujours. L'amiral Parker a mouillé dans
le Tage, et M. Gonzalès-Bravo vient de rentrer en Portugal. Voilà l'intervention
étrangère toute prête à côté de la guerre civile. Nous avons appris avec plaisir que
M. de Varennes était retourné à son poste; ce sera du moins une raison pour qu'en
Portugal on n'accuse plus la France de cacher sa diplomatie.
Le mouvement de Genève se communique partout en Suisse ; Baie travaille à
réformer sa constitution. L'élément radical a beau se mêler dans toutes ces agita-
tions politiques, nous persistons à douter qu'il l'emporte et prenne la haute main
à Genève ou à Bâle, comme à Berne ou à Lausanne. La fortune de ces deux der-
niers cantons repose particulièrement sur la propriété foncière, et le radicalisme
'peut encore remuer beaucoup avant d'avoir ébranlé ce solide fondement. Pérorer
dans les cafés et organiser des clubs ou des comités, ce n'est point porter une
grande atteinte à la richesse territoriale; perdre ainsi le temps et l'ordre, ce
serait ruiner l'activité commerciale qui fait toute la prospérité de Bâle ou de
Genève, dont la richesse consiste presque uniquement en capitaux. Voilà comment
il arrive que le nouveau gouvernement genevois s'est prononcé si vite pour la
modération, et comment, d'autre part, le gouvernement bâlois est entré si vite en
transaction pour opérer une réforme amiable. Tous les gens sensés veulent éviter
des bouleversements qui amèneraient la détresse en même temps qu'ils se refu-
sent à subir une direction rétrograde. C'est là notamment le sens de la conduite
que l'on tient à Genève envers les catholiques. Sous l'ancienne administration,
ils avaient sans cesse à se débattre contre le prosélytisme influent des momiers,
qui s'appliquaient avec toutes les ressources de leur position sociale à la con-
version de ces pauvres papistes ; d'autre part, si l'esprit radical eût été victorieux,
il aurait probablement entravé le libre exercice du culte en vertu de son dogma-
tisme philosophique : le nouveau gouvernement genevois s'est concilié les catholi-
ques en les affranchissant à la fois des sourdes persécutions de l'aristocratie cal-
viniste et des bruyantes menaces des radicaux. Nous l'en félicitons, et tel est le sage
équilibre que nous voudrions toujours voir subsister dans la marche générale des
affaires helvétiques. Notre ambassadeur, M. de Ponlois , a voulu prendre sa
retraite, et ses honorables services méritaient à coup sûr la récompense qui les a
couronnés; M. de Bois-le-Comte, qui le remplace, a, dit-on, beaucoup de crédit
personnel à Borne; nous serions bien étonnés qu'il n'employât pas cette utile
influence au profit de ce système de modération dont la ferme équité peut seule
sauver la Suisse.
Les états généraux de Hollande ont ouvert leur session, et la seconde chambre
a déjà répondu au discours du trône. Le gouvernement néerlandais est entouré
de difficultés sérieuses ; le mouvement constitutionnel qui se fait jour dans toute
l'Allemagne se prononce avec la même vivacité dans l'assemblée nationale de La
Haye. Le président, M. Bruce, à peine installé au fauteuil, a saisi cette occasion
pour professer publiquement les principes au nom desquels on l'avait choisi; il a
dit qu'il espérait voir bientôt l'accomplissement pacifique des souhaits populaires,
et qu'il entendait par là une révision de la loi fondamentale du royaume, J'établis-
243 REVUE. CHRONIQUE.
sèment du voie direct dans les élections, la responsabilité du cabinet en face du
pays, la simplification de toute la machine publique, la suppression du régime
arbitraire dans les colonies, en un mot l'avènement complet des institutions mo-
dernes. Rédigée dans ce sens libéral, l'adresse a passé à une grande majorité,
combattue seulement par des absolutistes entêtés ou des utopistes radicaux. C'est
en effet là le programme sérieux de ce peuple à la fois si paisible et si éclairé. Le
gouvernement se trompe en tendant outre mesure les liens avec lesquels il croit
entraver cette irrésistible impulsion, et les procès qu'il intente à la presse, les lois
qu'il prépare contre elle, obligent seulement les bons citoyens à se demander si le
régime qui suffisait en 1829 pour contenir l'opposition belge ne suffira plus en
1846, au sein d'un état purgé maintenant de tout mélange anti-national.
La Belgique voit aussi commencer son année parlementaire; le ministère
semble vouloir détourner les chambres des questions purement politiques en
multipliant les questions d'affaires; il est douteux qu'il y réussisse : le projet de
loi sur l'instruction publique mettra certainement aux prises les deux partis qui
luttent sans relâche depuis tant d'années, et l'on ne saurait imaginer ici combien*
cette lutte est toujours active. Le travail secret des sociétés n'a jamais cessé, et les
loges maçonniques jouent encore là le rôle qu'elles eurent chez nous avant 1830.
Les associations n'ayant pas été interdites par la loi, elles se sont développées sur
une grande échelle dans le parti libéral plus encore que dans le parti catholique,
mieux pourvu d'autres ressources. Le gouvernement semble vouloir aujourd'hui
revenir sur celte latitude considérable qui leur est légalement assurée S il a
défendu aux fonctionnaires d'entrer dans les associations politiques. Chose singu-
lière, il a choisi pour cette défense le moment où la plupart d'entre eux se reti-
raient de la société de l'Alliance, désormais dominée par la fraction radicale,
alin d'en fonder une autre qui fût purement libérale et constitutionnelle. Ce que
toute réaction redoute le plus, ce n'est pas l'emportement de ses adversaires
exagérés, c'est la fermeté des gens raisonnables.
ÉTUDES
LART ET LA POÉSIE
EN ITALIE.
I.
ANDRÉ DEL SARTO.
Andréa Vannucchi, plus connu sous le nom d'Andréa del Sarto, était fils d'un
tailleur, et fut, dès l'âge le plus tendre, mis en apprentissage chez un orfèvre. Il
paraît, d'après le témoignage de Vasari, qu'il employait dès lors la meilleure partie
de son temps à dessiner. Son maître était lié avec Gian Barile, artiste sans origi-
nalité, mais qui a su pourtant exécuter avec un remarquable talent les sculptures
en bois de plusieurs portes intérieures du Vatican, d'après les dessins de Raphaël.
Gian Barile, frappé des dispositions extraordinaires du jeune Vannucchi, le prit
chez lui et commença son éducation. En homme de bon sens, il comprit bientôt
qu'il n'en savait pas assez pour s'attribuer exclusivement la direction des études
d'un tel élève, et il le confia sans hésitation à Pier di Cosimo. Or, ce nouveau
maître n'était pas lui-même un homme d'une grande valeur; son nom n\ ccupe
TOME IV. 17
244 ANDRÉ SEL SARTO.
pas un rang élevé dans l'histoire de la peinture. Toutefois il connaissait assez bien
la pratique matérielle de son art, et, s'il ne pouvait pas enseigner à son élève les
parties les plus difficiles de la composition, celles qui dépendent plus directement
de la nature primitive et du développement général de l'intelligence, il pouvait
du moins le familiariser avec tous les secrets de la langue pittoresque; c'était
plus qu'il n'en fallait pour mettre en évidence toutes les ressources dune nature
aussi riche que celle du jeune André. Si les leçons de Gian Barile et de Pier di
Cosimo n'ont pas formé le peintre immortel de la Nunziata, nous devons toutefois
de la reconnaissance à ces deux maîtres, puisqu'ils ont eu assez de sagacité pour
ne pas contrarier le naturel excellent qui leur était confié. C'est un mérite assez
rare pour que nous prenions la peine de le signaler. Grâce au caractère tolérant
de leur enseignement, André put suivre librement le penchant qui l'entraînait à
l'imilalion naïve de la réalité; il put, tout en profitant de leurs conseils, les sur-
passer et s'engager dans une voie purement personnelle. S'il eût été dirigé par un
maître d'une intelligence supérieure, peut-être eût-il attaché plus d'importance à
l'invention; mais il est douteux que l'exécution de ses ouvrages eût gagné en
élégance et en précision. D'ailleurs, malgré sa prédilection bien marquée pour
l'élude attentive de la réalité, il comprit de bonne heure la nécessité de con-
sulter les maîtres illustres sur la manière de l'interpréter. Plein de défiance et de
timidité, il ne crut pas pouvoir lutter seul avec la nature. Il se mit donc à étu-
dier les fresques de Masaccio à Sainte-Marie del Carminé, et les fresques de Ghir-
landajo à l'église de la Trinité. Les ouvrages de Domenico Ghirlandajo, qui a été
le maître de Michel-Ange, ne me paraissent pas avoir exercé une influence déci-
sive sur la manière d'André del Sarto. Ils ne possèdent, en effet, ni la grâce ni
le charme qui distinguent les compositions d'André; mais ils se recommandent
par la simplicité, par le naturel, et ces deux qualités précieuses devaient attirer
l'élève de Pier di Cosimo. Quant à Masaccio, je n'hésite pas à croire qu'il a été
pour André del Sarto le premier maître vraiment digne de ce nom. Pour estimer
la valeur de cette affirmation, il suffit d'avoir visité Florence. En comparant les
fresques du Carminé aux fresques de la Nunziata, il est impossible de ne pas
saisir la parenté qui unit André del Sarto à Masaccio. Non que les fresques de la
Nunziata portent l'empreinte d'une imitation servile; je suis très-loin de vouloir
le donner à entendre. Ce qui me frappe dans l'un comme dans l'autre, c'est le
caractère individuel des physionomies, et c'est précisément cette individualité
qui établit à mes yeux la parenté dont je parlais tout à l'heure. Réduit aux seuls
enseignements de Ghirlandajo, il est probable qu'André del Sarto ne serait pas
devenu ce qu'il a été plus tard ; il aurait toujours gardé dans sa manière quelque
chose de mesquin. Avec le secours de Masaccio, il a donné aux tètes de ses per-
sonnages une variété, une vie dont Ghirlandajo ne pouvait lui fournir le modèle.
Tous ceux qui ont étudié attentivement la chapelle du Carminé, tous ceux qui ont
pris soin de comparer l'œuvro de Masaccio à l'œuvre de son maître Panicale, com-
prendront sans peine la vérité de ce que j'avance. Le voisinage de Masolino Pani-
cale relève, en effet, singulièrement le mérite de Masaccio. En comparant le style
du maître au style de l'élève, André del Sarto a dû être saisi d'une joie singu-
lière, et se dire qu'il avait trouvé sa voie. Si, au lieu d'étudier d'abord la cha-
pelle du Carminé, il eût consulté les premiers ouvrages de Masaccio, tels, par
exemple, que la chapelle de Saint-Clément à Home, ses tâtonnements eussent été
plus nombreux, car à Saint-Clément Masaccio n'est pas très-supérieur à Masolino.
ANDRÉ DEL SARTO. 245
Ce fut donc pour André del Sarto un bonheur inestimable de pouvoir étudier le
talent de Masuccio parvenu à sa maturité. Quoique les figures de Masaccio aient
quelque chose de sauvage, si on les compare aux figures d'André, qui ont presque
toujours une expression de douceur et de bonlé, cependant, malgré celte diffé-
rence, que je ne songe pas à contester, je crois que nous devons à la chapelle du
Carminé la meilleure partie du portique de la Nunziata.
Tandis qu'il étudiait chez Pier di Cosimo, André s'était lié d'amitié avec Fran-
ciabigio, élève d'Alberlinelli. Bientôt ils se logèrent ensemble, et quittèrent leurs
maîtres pour étudier plus librement. A celte époque, les cartons de Michel-Ange
et de Léonard de Vinci atliraienl à Florence un grand concours d'étrangers. Ces
deux ouvrages, malheureusement perdus aujourd'hui, furent pour André et Fran-
ciabigio un digne sujet d'émulation et d'étude. Toutefois il est permis de penser
qu'André dut consulter le carton de Léonard plus souvent que le carton de Michel-
Ange, car sa manière s'accordait mieux avec celle du Vinci qu'avec celle du Buo-
narroti. La science prodigieuse de Michel-Ange devait le frapper de stupeur, mais
elle ne pouvait le détourner du culte de la beauté, et, malgré son admiration
sincère pour le savoir pris en lui-même , André devait trouver dans le style de
Léonard un attrait plus puissant. Quoi qu'il en soit, c'est dans l'élude altenlive
de ces deux cartons incomparables, au dire de tous les contemporains, que l'élève
de Gian Barile, de Pier di Cosimo, puisa les derniers éléments du style qui assure
à ses ouvrages une légitime durée. On voit qu'André ne négligeait aucune source
d'enseignement ; il ne croyait jamais en savoir assez, et, avant de traduire sa
pensée, il voulait connaître à fond tous les mystères de la langue qu'il avait
choisie. Aussi, quand il se mit à parler celte langue qu'il avait étudiée avec
tant de persévérance, il n'éprouva ni embarras ni conlrainte. C'est un exemple
qui mérite d'être proposé à ceux qui veulent obtenir une véritable renommée au lieu
d'un nom passager. Trop souvent aujourd'hui nous voyons gaspiller des facultés
précieuses que l'élude persévérante aurait pu féconder, el qui demeurent sté-
riles faute d'avoir élé cultivées avec assez de patience. Si André n'est pas le
rival de Raphaël, du moins a-t-il produit tout ce qu'il pouvait produire. Il
possédait si bien tous les secrets de son art, que le pinceau n'a jamais trahi sa
pensée. Combien de peintres parmi nous mériteraient le même éloge? Rien
n'est plus commun que de voir des œuvres dont la pensée, très-acceptable en
elle-même, demeure obscure ou méconnue parce qu'elle est mal rendue, sou-
vent même travestie par l'exécution. André, plus patient, sut attendre, et il s'en
trouva bien.
André fit un voyage à Rome; nous le savons par Vasari, l'un de ses élèves. Il
est impossible de révoquer en doute la réalité de ce voyage, quoique rien d'ail-
leurs ne puisse servir à déterminer à quelle époque il se fit. Il est vrai qu'André
n'a laissé a Rome aucune trace de son passage; mais ce n'est pas une raison suf-
fisante pour contester l'affirmation de Vasari, car, lorsque parut la vie d'André
del Sarto, sa veuve vivait encore, ainsi que plusieurs de ses élèves, et, si Vasari se
fut trompé sur un fait aussi important, il est plus que probable que les réfuta-
tions n'auraient pas manqué. Ainsi nous sommes obligé d'accepter le voyage à
Rome. D'ailleurs, si André n'a laissé à Rome aucune trace de son passage, Rome,
il, est permis de le dire, a laissé des traces profondes dans le style d'André. Eu
étudiant attentivement la série de ses œuvres, il est facile d'y découvrir une élé-
gance, une noblesse que Rome seule peut donner. Celle remarque s'applique
- i«' ANDRÉ DEL SARTO.
surtout à l'architecture qu'André a traitée dans plusieurs de ses fresques avec une
sécurité magistrale. On peut sans présomption croire qu'il eût difficilement traité
l'architecture avec l'abondance, la variété que nous admirons, s'il n'eût pas fait
un voyage à Rome. On se demande cependant comment, en présence de toutes les
merveilles qui l'entouraient, André ne conçut pas le désir de se fixer à Rome et
d'y mettre en œuvre ce qu'il savait. Vasari s'est chargé de répondre à cette ques-
tion. André, nous l'avons déjà dit, s'était surtout appliqué à l'imitation de la
nature. Ni Gian Barile, ni Pier di Cosimo ne lui avaient révélé les secrets de
l'invention. Plus tard Masaccio et Ghirlandajo, Michel-Ange et Léonard avaient
donné à son style plus d'élévation et de fermeté. Toutefois, malgré ses études per-
sévérantes, il n'avait jamais fait preuve d'une véritable fécondité. 11 produisait
facilement, mais dans chacune de ses œuvres l'imitation fidèle de la nature éclate
plus que l'invention proprement dite. L'élève de Gian Barile, on le comprend sans
peine, ne put voir sans une sorte d'effroi l'inépuisable fécondité de Raphaël. Lui
qui, malgré tous ses efforts, n'avait réussi que bien rarement à s'élever au-dessus
de la réalité, avec quel étonnement ne dut-il pas contempler les innombrables
transformations que la réalité subissait sous la main toute-puissante du chef de
l'école romaine! Après avoir admiré, comme il le devait, la divine fantaisie qui
semblait créer la réalité une seconde lois en la métamorphosant, il Gt un retour
sur lui-même et se sentit saisi de découragement. Il mesura ses forces, et comprii
qu'il ne pourrait, sans folie, lutter avec un pareil adversaire. Les disciples de
Raphaël traduisaient la pensée de leur maître avec une fidélité, une promptitude
dont André n'avait jamais vu d'exemple, et nous ne devons pas nous étonner si
l'obéissance et le dévouement de cette légion ébranla de plus eu plus la confiance
que pouvaient lui donner le nombre et la solidité de ses études. Malgré sa modes-
tie, attestée par tous les contemporains qui ont vécu familièrement avec lui, il
savait ce qu'il valait. Sans se comparer au chef de l'école romaine, dont il appré-
ciait le génie mieux que personne, il comprenait pourtant que sa place n'était pas
marquée parmi les élèves de Raphaël. Que faire donc au milieu de Rome, puis-
qu'il ne pouvait ni lutter avec le maître, ni s'enrôler parmi les élèves? Etudier
sans relâche les innombrables monuments qui l'entouraient. Il n'avait pas d'autre
parti à prendre, et ce fut celui auquel il se résigna. C'est ainsi que Vasari explique
comment Rome n'a gardé aucune trace du voyage d'André del Sarto, et nous
croyons que celte explication est pleine de vraisemblance et de bon sens. Nous
savons qu'André était d'une nature timide ; ainsi Vasari ne dit rien qui puisse
nous surprendre.
Revenu à Florence, André reprit ses études et ses travaux, et, marchant d'un
pas lent, mais sûr. dans la voie qu'il s'était frayée, il agrandit son style presque
à son insu. Il avait gardé dans sa mémoire l'empreinte profonde des monuments
romains, et, chaque fois que se présentait l'occasion de puiser dans ses souvenirs,
il traçait sans effort des lignes harmonieuses qu'il retrouvait en croyant les inven-
ter. Quand on étudie André del Sarto dans l'ensemble de ses œuvres, on ne peut
se lasser d'admirer l'agrandissement progressif de sa manière, et en même temps
les points nombreux par lesquels il touche à l'école romaine. Si, au lieu de reve-
nir à Florence, il se fût fixé à Rome, cette analogie serait devenue de plus en plus
frappante; peut-être André eût-il perdu, en vivant an milieu de l'école romaine,
l'originalité qui le distingue. Il n'y a donc pas lieu de regretter son retour à Flo-
rence, car ses souvenirs n'ont pas été pour lui moins féconds que ne l'eût été le
ANDRÉ DEL SARTO. 247
spectacle permanent des œuvres de Raphaël, et, tout en agrandissant sa manière,
ils n'ont pas effacé l'empreinte individuelle de son talent. S'il se fût mis à peindre
entre Jules Romain et Pierino del Vaga, il eût peut-être acquis plus de rapidité
dans l'exécution ; mais il est probable qu'il n'occuperait pas dans l'histoire de
son art le rang glorieux que lui assignent tous les critiques éclairés.
André, pour son malheur, devint éperdument amoureux d'une femme indigne
de lui. Cette passion Tut d'abord contrariée, car Lucrezia del Fede était mariée;
mais elle perdit son mari, et André, malgré les remontrances de ses amis, eut la
faiblesse de l'épouser. Ce mariage devait faire du reste de sa vie une longue tor-
ture : humiliation, jalousie, déshonneur, tel fut le partage d'André. Sa renommée
avait franchi les bornes de l'Italie. Un tableau de sa main, acheté par un marchand
florentin, avait été porté en France et acquis par François Ier. Le roi voulut
l'avoir à sa cour, et lui lit faire des offres magnifiques. André se rendit à cette
invitation, et vint à la cour de France. En peu de temps, son talent lui donna
autant d'amis que d'admirateurs. Richesse, honneurs, prévenances, flatteries de
toute sorte, rien ne lui manquait. Après avoir lutté tant d'années contre la pau-
vreté, il se voyait comblé de tous les biens de la fortune; à peine pouvait-il
suffire à toutes les demandes qui lui arrivaient. Mais il avait laissé Lucrèce à Flo-
rence; un jour, il reçut d'elle une lettre pleine de regrets et de prières, et cette
lettre suffit pour le perdre sans retour. Il demanda au roi la permission d'aller
passer quelques mois à Florence; le roi y consentit, paya les frais de son voyage,
lui donna en outre une somme considérable qu'André devait employer en acqui-
sitions de tableaux et de statues. André partit et jura sur l'Évangile de revenir à
la cour de France pour s'y fixer. Il devait amener Lucrèce, afin que rien ne le rap-
pelât en Italie; mais à peine fut-il arrivé à Florence, que Lucrèce lui fit oublier
son serment. Il dépensa pour elle en bijoux, en parures, en l'êtes, la somme que
le roi lui avait confiée. Pour plaire à cette femme qu'il aimait follement, il se
déshonora, et se ferma la cour du roi de France. Plus lard, pour regagner les
faveurs de François Ier, il épuisa vainement les prières et les promesses. Il s'était
parjuré, et ne méritait plus aucune confiance. Il comprit toute l'étendue de sa
faute, toute la honte qu'il avait méritée, et dut renoncer à toute espérance de
retour. Abreuvé d'humiliations et de dégoûts par celte femme qu'il avait aimée
jusqu'à se déshonorer pour elle, il demanda vainement une consolation au travail.
Sa renommée grandit sans épuiser ses remords. Ses élèves abandonnaient son
atelier; le caractère impérieux de Lucrèce, ses colères, son insolence, éloignaient
de lui les plus dévoués. Lorsqu'il mourut, elle n'était pas à son chevet, il ne se
trouva personne pour lui fermer les yeux.
Quoique André del Sarto ait composé un grand nombre de tableaux disséminés
dans les principales galeries d'Europe, quoique nous possédions à Paris plusieurs
ouvrages du premier ordre signés de son nom, cependant je ne crois pas devoir
parler de ces tableaux. Malgré l'estime sérieuse qu'ils méritent généralement,
malgré les précieuses qualités qui les recommandent à l'attention et à l'étude, il
ne me semble pas nécessaire de les analyser pour donner une idée précise et com-
plète du talent d'André del Sarto. Sans nul doute, ces tableaux ont une véritable
importance; mais toutes les qualités qui les distinguent se retrouvent avec plus
d'éclat et d'évidence dans les fresques du même auteur. C'est pourquoi, sans nous
arrêter aux admirables compositions d'André qui ornent la galerie des Offices, le
palais Pitti et le musée du Louvre, nous nous bornerons à étudier les peintures
248 ANDRÉ DEL 9ARTO.
murales qu'André a exécutées à Florence. Ces peintures réunissent en effet tous
les éléments qui peuvent servir à formuler un jugement général sur le mérite de
ses œuvres. Elles nous présentent d'ailleurs un autre avantage : elles nous per-
mettent de mesurer les progrès de l'auteur et décompter en quelque sorte chacun
des pas qu'il a faits dans sa carrière. André, né cinq ans après Raphaël, mort dix
ans après lui, n'a rien produit qui égale en importance les chambres du Vatican ;
mais, si l'on veut bien se rappeler qu'il ne disposait pas, comme Raphaël, d'une
légion dévouée, si l'on veut bien ne pas oublier que, grâce au caractère impérieux
de Lucrezia del Fede, il a été obligé d'exécuter personnellement la plus grande
partie de ses ouvrages, il faudra reconnaître qu'André, réduit à ses seules forces,
a su en profiter merveilleusement. L'histoire de la vie de saint Jean-Baptiste,
composée pour la compagnie ou la confrérie dello Scalzo, interrompue à plusieurs
reprises, dont les différents épisodes ont été exécutés à des époques assez éloi-
gnées l'une de l'autre, est peut-être, parmi les peintures murales d'Audré, celle
qui se prête le mieux à l'analyse des tâtonnements par lesquels a passé son talent.
Cette histoire de saint Jean-Baptiste est exécutée à chiaroscuro, c'est-à-dire en
grisaille. Toutes les valeurs de ton sont représentées par le gris et le blanc.
Cependant, quoi qu'en puissent penser les admirateurs passionnés de M. Abel de
Pujol, je dois dire qu'André ne semble pas avoir été dominé un seul instant par
le désir et l'espérance de tromper l'œil du spectateur. Il a peint le portique dello
Scalzo sans essayer de sculpter un bas-relief avec son pinceau. Pour les partisans
dévoués de M. Abel de Pujol, c'est sans doute une faute, et même une faute grave.
Quant à moi , je confesse que je ne saurais partager leurs regrets. Il me semble
que chacune des formes de l'art a ses lois, ses limites, ses conditions spéciales, et
qu'elle ne peut les méconnaître, les franchir, ou les violer, sans s'exposer à de
graves périls. La sculpture pittoresque et la peinture sculpturale ont à mes yeux
la même valeur, c'est-à-dire une valeur fort médiocre. Je ne voudrais pas mettre
Bernin sur la même ligne que M. Abel de Pujol; cependant Bernin s'est perdu, a
gaspillé des facultés précieuses en cherchant la couleur dans le nwrbre. M. Abel
de Pujol, traité par la nature avec plus d'avarice, ne peut nous inspirer les mêmes
regrets; mais il ne s'est pas fourvoyé moins grossièrement en cherchant avec son
pinceau ce que le ciseau seul peut trouver. André, plus modeste et plus sage, n'a
pas songé un seul instant à franchir les limites de la peinture; en renonçant au
charme et aux ressources de la couleur, il n'a pas oublié qu'il peignait pourtant,
et bien lui en a pris. Il n'y a pas une muraille de ce portique précieux qui puisse
abuser l'œil du spectateur ignorant, et inviter la main crédule à palper la forme
absente; mais toutes les figures qui peuplent ce portique sont animées d'une vie
si naturelle, expriment des sentiments si variés, que l'œil oublie volontiers l'ab-
sence de la couleur pour ne songer qu'à l'intérêt des scènes représentées. Il faut
placer en première ligne, parmi les compositions du Scalzo, deux ligures allégo-
riques, la Justice et la Charité, qui encadrent la porte du fond. André n'a jamais
rien fait de plus sévère que la Justice, de plus gracieux que la Charité. Il est im-
possible d'imaginer quelque chose de plus harmonieux que cette dernière figure
sous le rapport linéaire. La manière simple et ingénieuse dont les enfants se
groupent avec la Charité contente à la fois l'œil et la pensée. Il n'y a pas un mou-
vement qui trahisse l'effort ou la contrainte; c'est une création toute spontanée
qui semble n'avoir rien coûté au génie du créateur. Après avoir payé à la Justice
et à la Charité un légitime tribut d'éloges, il convient d'appeler l'attention sur la
ANDRÉ DEL SARTO. 249
prédication de saint Jean, sur la naissance de saint Jean et sur la Visitation. Dans
la prédication, on peut étudier la première manière d'André, simple et vraie, mais
timide et quelque peu mesquine; dans la Visitation , on peut surprendre la pre-
mière transformation de son style. Sa timidité s'enhardit peu à peu et déjà vise à
la grandeur, sans l'atteindre pourtant. Dans la naissance de saint Jean, nous
assistons à une transformation plus laborieuse et plus féconde, nous voyons s'ef-
facer les dernières traces de la timidité. Le style s'est agrandi , le contour s'est
affermi , la physionomie des personnages a quelque chose de viril et de résolu.
André n'a rien produit de plus savant.
On a reproché au portique du Scalzo de rappeler en plus d'un endroit la ma-
nière d'Albert Durer. On a même trouvé parmi les gravures du peintre allemand
quelques fiaures dont André a librement profité, et qu'il a presque transcrites
sur la muraille. Ce reproche n'est sans doute pas sans gravité ; cependant il ne
faudrait pas en exagérer l'importance. Certes il eût mieux valu pour la gloire
d'André qu'il consultât les œuvres d'Albert Durer, comme il avait consulté les
cartons de Michel-Ange et de Léonard, et gardât jusque dans l'imitation une sorte
d'indépendance. Toutefois le larcin commis par André perd une partie de son
importance, si l'on veut bien se rappeler qu'il lui était difficile de le dissimuler,
et qu'il n'a pu songer à s'attribuer l'invention des ligures qu'il dérobait. A l'époque
où André terminait les peintures du Scalzo . les gravures d'Albert Durer étaient
répandues à Rome et à Florence. Chacun avait en main les preuves du plagiat.
André, en signant de son nom des figures déjà popularisées par la gravure, ne
pouvait donc tromper personne. Ce qu'il faisait, d'autres pouvaient le faire ; mais
il a eu le mérite de placer dans ses compositions les figures du peintre allemand
avec tant de bonheur et d'à-propos, qu'elles semblent nées à Florence aussi bien
que les figures voisines. Si André a mis à contribution les gravures d'Albert Durer,
il ne s'est pas cru dispensé d'inventer, malgré la richesse du modèle qu'il avait
sous les yeux. Il n'a pas, comme plus d'un peintre de nos jours, transcrit des
compositions entières. Il s'est servi d'Albert Durer comme Michel-Ange se servait
de Signorelli, comme Raphaël se servait du Pérugin dans les premières années
de sa carrière. Ce serait donc un enfantillage que de vouloir discuter sérieusement
le reproche de plagiat. Malgré les réminiscences que l'érudition peut signaler dans
le portique du Scalzo, la vie de saint Jean-Baptiste occupe, dans l'histoire de la
peinture, un rang glorieux et mérité. Lors même qu'elle n'offrirait d'autre intérêt
que le charme et l'élégance des compositions, il faudrait l'étudier avec soin ; mais
elle présente un autre genre d'intérêt : elle nous montre les tâtonnements d'un
esprit laborieux, elle nous révèle les transformations successives du style d'André,
elle nous donne presque le journal de ses études, et, sous ce rapport, elle mérite
une attention spéciale.
Vasari et Lanzi ont beaucoup trop loué la Cène de San-Salvi. De la part de
Vasari, cette méprise n'a pas lieu de nous surprendre , car il lui arrive rarement
de montrer une grande délicatesse , un discernement sévère dans les jugements
qu'il prononce. Lanzi, habituellement plus réservé, moins prodigue d'éloges, a
transcrit l'opinion de Vasari sans se donner la peine de la vérifier. La fresque de
San-Salvi, admirablement conservée, si fraîche, si éclatante qu'elle semble achevée
d'hier, ne mérite pas les cris de surprise de Yasari et de Lanzi. Si cette compo-
sition n'était pas signée du nom d'André, elle suffirait sans doute pour assurer
à l'auteur une place honorable dans l'histoire de l'art; mais, rapprochée des gri-
230 ANDRÉ DSL SARTO.
sailles du Scalzoet du portique de la Nunziala, elle perd naturellement une grande
partie de sa valeur. 11 faut dire toute la vérité : parmi ceux qui parlent de la Cène
de San-Salvi, il y en a plus d'un qui ne l'a pas vue, et, parmi ceux qui l'ont vue,
plus d'un qui n'a pas pris le temps de l'étudier. Le monastère de San-Salvi n'est
guère qu'à une heure de Florence; mais il faut se déranger exprès pour y aller,
on ne peut profiter de cette occasion pour voir en même temps quelques dou-
zaines de galeries. La renommée de cette composition une fois établie par Vasari,
et rajeunie par Lanzi , devait donc acquérir une valeur traditionnelle, et c'est en
effet ce qui est arrivé. D'ailleurs l'éclat des couleurs, qu'André n'a surpassé dans
aucun de ses ouvrages, séduit trop facilement le plus grand nombre des juges.
Le plaisir que nous éprouvons en voyant une fresque, achevée depuis trois siècles,
si parfaitement conservée, nous abuse d'abord sur le mérite de l'œuvre. Si la
réflexion ne vient pas corriger l'effet de la première impression , nous acceptons
comme vraie l'opinion de Vasari et de Lanzi; mais quiconque voudra prendre la
peine d'étudier la Cène de San-Salvi, sans tenir compte de l'éclat des couleurs,
comprendra facilement que cette composition n'est pas une œuvre de premier
ordre. S'il faut dire toute ma pensée, je crois qu'un tel sujet était au-dessus des
forces d'André. Pour traiter dignement la Cène, il faut réunir un ensemble de
facultés qu'André ne possédait pas. Sans m'engager ici dans une discussion pure-
ment théorique, sans essayer de déterminer d'une façon abstraite la nature et le
nombre des facultés dont la réunion était exigée, je me contenterai d'interroger
les maîtres qui ont traité le même sujet. Je ne dirai rien d'une Cène de Ghirlan-
dajo, qui se voit au couvent de Saint-Marc, car celte Cène, Tune des compositions
les moins estimées de l'auteur, est ensevelie dans une obscurité légitime. Elle ne
se recommande ni par l'élégance du dessin, ni par le charme de la couleur, ni par
l'expression des physionomies. Je me bornerai à rappeler la Cène de San-Miniato
et celle de Sainle-Marie-des-Grâces. Giotio et Léonard de Vinci , en traitant ce
difficile sujet, l'ont compris diversement et l'ont rendu avec un charme singulier.
Giotto, plus passionné que savant, malgré l'exiguïté des proportions qu'il avait
choisies, a trouvé moyen de nous intéresser, de nous attacher par la divine séré-
nité du Christ, par le mouvement sublime du saint Jean, par la frayeur et la
surprise qui se peignent sur le visage des convives. Il est facile de relever de
nombreuses incorrections de dessin dans cette page si admirablement conçue,
mais c'est perdre son temps que s'arrêter à les compter. Au temps de Giotto, la
science du dessin n'était pas née; il est donc parfaitement ridicule de juger Giotto
en le comparant aux maîtres des xvc et xvie siècles; pour l'apprécier à sa juste
valeur, il faut le comparer à Cimabue, aux Byzantins. Jugé de ce point de vue,
Giotto devient un prodige de science. D'ailleurs l'énergie et la vivacité des physio-
nomies, la vérité des attitudes, la vie qui anime toute cette composition, assurent
à la Cène de San-Miniato une légitime et longue renommée. Il est facile aujour-
d'hui de se montrer plus savant; il est difficile, peut-être impossible, de se mon-
trer plus vrai. Il est clair que je veux parler de la vérité prise dans le sens le
plus élevé, c'est-à-dire de la vérité de l'expression. Quant à la vérité des détails,
il ne faut pas la chercher dans Giotto. Le Vinci, en traitant le même sujet, l'a
envisagé d'une autre manière. Giotto, en peignant la Cène, était dominé par le
sentiment religieux; le Vinci, en possession d'une science profonde, familiarisé
depuis longtemps avec toutes les ressources du dessin, habitué à l'analyse, à la repré-
sentation de tous les sentiments humains, a vu dans la Cène l'occasion de montrer
ANDRÉ DEL SARTO. 231
à Ja fois tout ce qu'il savait comme peintre, tout ce qu'il devinait comme philo-
sophe. Mettons de côté la science du Vinci, qui n'a jamais été surpassée; il reste
encore dans la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces de quoi étonner, de quoi con-
fondre la pensée de ceux qui l'éludient. Il n'y a pas un des convives dont la tête
n'ait coulé au Vinci plusieurs journées de méditation, plusieurs nuits d'insomnie.
On peut dire sans exagération que la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces est le der-
nier mot de l'art humain. La pensée révélée par la couleur ne saurait atteindre
un degré supérieur d'évidence, de clarté. Jamais le pinceau ne pourra lutter plus
heureusement avec la parole. Envisagée du point de vue religieux, la Cène de
San-Miniato n'est pas moins vraie; la supériorité du Vinci repose sur l'analyse si
variée, sur l'expression si précise et si claire des sentiments qui doivent animer
chaque physionomie. Il demeure bien entendu que dans cette comparaison je fais,
comme je le dois, abstraction du dessin.
Dans la Cène de San-Salvi, que trouvons-nous? Une réunion de figures habile-
ment peinies, simplement posées, dont tous les mouvements sont naturels et
clairement exprimés. Nous chercherions vainement dans celte composition le sen-
timent religieux qui domine dans la Cène de San-Miniato, ou la profonde sagacité
empreinte dans la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces. Il y a, dans l'exécution de
chaque figure, une adresse, une vérité qui méritent assurément de grands éloges.
Si le sujet accepté par André n'était pas un des plus difficiles, un des plus impo-
sants que la peinture puisse se proposer, il serait permis de vanter la fresque de
San-Salvi. Malheureusement, pour traiter un pareil sujet, il faut plus que de l'ha-
bileté, il faut la passion religieuse de Giotto ou la profondeur philosophique du
Vinci. En acceptant une pareille donnée, André n'avait pas consulté ses forces.
Voué depuis longtemps à l'imitation de la réalité, étranger aux méditations qui
élèvent la pensée jusqu'à la beauté idéale, il devait échouer dans la représenta-
tion de la Cène. J'admire autant que personne le charme et l'éclat de cette com-
position , je rends pleine justice à la manière dont les têtes et les mains sont
modelées, je me rappelle avec plaisir la disposition des draperies; mais j'ai beau
faire, il m'est impossible de voir dans la fresque de San-Salvi la représentation
de la Cène.
Avant d'entrer sous le portique de la Nunziata, arrêtons-nous un moment dans
le cloître des Servi. C'est dans ce cloître, au-dessus d'une porte, qu'est placée la
Madonna del Sacco. Si l'on peut reprocher aux draperies de la Vierge un peu de
raideur, il est impossible de ne pas admirer sans réserve les trois figures dont se
compose celte fresque délicieuse. Le visage de la Vierge respire à la fois la pudeur
et la fierté. L'enfant Jésus est plein d'une grâce et d'une bonté divines. Le saint
Joseph, appuyé sur un sac et placé derrière la Vierge, regarde l'enfant divin d'un
œil à la fois curieux et respectueux. Celui qui n'aurait vu dans Florence que la
Madone del Sacco pourrait, d'après cet ouvrage, se former une idée complète et
précise du talent d'André. Cette fresque inestimable réunit en effet toutes les
qualités développées sous le portique de la Nunziata. Si André s'est jamais ap-
proché de Raphaël, c'est à coup sûr dans cette sainte famille; quoiqu'il n'ait pas
rencontré l'élévation idéale qui distingue les vierges de l'école romaine, cepen-
dant il y a dans la madone des Servi un charme singulier dont il est difficile de se
rendre compte. Un mot me suffira pour exprimer toute la vivacité de mon admi-
ration : chaque fois que j'ai revu la madone des Servi, je nie suis rappelé la
Vierge à la Chaise du palais Pitti.
282 ANDRÉ SEL SARTO.
Sous le portique de la Nunziata comme sous le portique du Scalzo, on peut
suivre les progrès d'André, compter les transformations successives de son style,
voir comment il s'est débarrassé peu a peu de sa timidité primitive pour arriver
enfin à sa dernière manière. La vie de saint Philippe Eenisj appartient à la pre-
mière manière de l'auteur ; V Adoration des Mages est écrite d'un style plus franc.
Il y a dans cette page une richesse, une variété qui étonne et séduit. Malheureu-
sement le sujet voulait de la grandeur, et l'imagination d'André devait rester
au-dessous d'une pareille donnée. La Naissance de la Vierge convenait merveil-
leusement à la nature de son talent; aussi cette dernière composition est-elle, de
l'avis unanime des juges compétents, la meilleure, la plus complète, la plus exquise
de toutes ses œuvres. Il n'y a pas un épisode de ce charmant poëme qui n'intéresse
par son élégance, sa naïveté; toutes les figures ont un rôîe déterminé, toutes les
physionomies sont attentives. Il y a , je le confesse, dans cette page précieuse,
quelques détails qui louchent à l'école flamande; mais la grâce de l'exécution
rachète victorieusement cette faute, si toutefois c'est une faute dans un pareil
sujet.
Ainsi, par la vérité, par la grâce, André se rapproche de Raphaël. Pour se placer
au même rang que le chef de l'école romaine, il lui a manqué le don de l'inven-
tion. Cependant, quoique ses ouvrages nous offrent plutôt l'imitation de la nature
qu'une véritable création, il y a dans sa manière d'imiter une élégance qui n'ap-
partient qu'à lui et. qui peut, à bon droit, s'appeler originalité. C'est pourquoi
André de! Sarto doit être compté parmi les plus grands noms de l'école florentine.
Gustave Planche.
NELSON
JERVIS ET COLLINGWOOD
I. — The Dippalches and Leitors of vice-admiral viscount Nelson.
— Londres, 1845-184(5, 7 vol. in-8°.
II. — The Letters oflord Nelson lo lady Hamilton, 2 vol.
III. — Memoirs of admirai ihe right non. Ihe Earl of Saint-Vincent. —
Londres, 1844, 2 vol.
IV. — A Sélection from the public and privateCorrespondence ofvice-admirallordColling-
wood. inlerspersed wilh Memoirs of his life, by G. H. Newnham Collingwood; 2 vol.
V. — Précis historique delà Marine française, par M.Chassériau. — Paris, 1845.
VI. — Documents inédits des archives de la marine.
DEUXIEME PARTIE.
PROGRÈS ET DISCIPLINE DE LA MARINE ANGLAISE. l'aMIRAL JERVIS.
I.
Après avoir assisté, sous lord Hood et l'amiral Hotham, aux derniers efforts de
l'ancienne tactique, Nelson allait se former, sons l'amiral Jervis, h une école plus
vigoureuse d'où devaient sortir renouvelées la stratégie et la discipline navales.
Le, jour où l'amiral Jervis vint arborer son pavillon sur le Victory, alors mouillé
dans la baie de Saint -Florent, doit rester à jamais mémorable dans les fastes de la
marine anglaise, car il marque le point de départ de la voie féconde dans laquelle
2ÎJ4 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
cette marine allait trouver le secret de ses triomphes. Déjà connu par le combat
du Foudroyant et du Pégase, sir John Jervis avait plus de soixante ans quand il
se trouva placé à la tête de l'escadre de la Méditerranée. Plein de sève et de ver-
deur malgré son âge avancé, il apportait avec lui de vastes projets de réforme et
la ferme volonté de tenter enfin sur une grande échelle l'application des idées
qu'il était parvenu à faire prévaloir, vers la fin de la guerre d'Amérique, sur le
vaisseau le Foudroyant.
La marine anglaise se rappelait encore avec quelle crainte respectueuse les
jeunes officiers de cette époque, jaloux d'étudier de près ce modèle si vanté de
bonne tenue et de discipline, montaient à bord de ce magnifique vaisseau et affron-
taient le regard sévère et la grave contenance de l'austère baronnet. Enlevé à
notre marine en 1758, le Foudroyant fut longtemps le plus beau vaisseau à deux
ponts de la flotte anglaise, et l'amiral Keppel l'avait choisi pour son matelot d'ar-
rière dans la grande journée où il rencontra sous Oues?ant la flotte française com-
mandée par M. d'Orvilliers. Quand plus tard le Pégase tomba au pouvoir de
l'escadre de lamiral Barrington, le Foudroyant dut encore à sa marche supé-
rieure l'honneur de cette importante capture, et l'amiral Barrington ne put s'em-
pêcher d'exprimer son admiration pour la décision et l'activité que le capitaine
Jervis avait montrées dans cette poursuite. « Quelle noble créature que ce Jervis!
écrivait-il à un de ses amis. N'est-il pas merveilleux qu'il ait pu prendre un vais-
seau d'égale force sans perdre un seul homme dans cet engagement? Que ne
serions-nous en droit d'attendre de cette escadre, si tous nos capitaines lui res-
semblaient (1)! » Bemplir le vœu de l'amiral Barrington fut précisément l'ambi-
tion de l'amiral Jervis. Appelé au commandement de la Méditerranée, il voulut
que tous les capitaines de son escadre lui ressemblassent, et que leurs vaisseaux
ressemblassent au Foudroyant.
Quand, le 30 novembre 1 795, la frégate qui portait Jervis vint mouiller au mi-
lieu de la flotte dont l'amiral Hotham avait, depuis plus d'un mois, remis le com-
mandement au vice-amiral Hyde Parker, nous n'avions plus à Toulon que 13 vais-
seaux de ligue et 6 frégates. Six vaisseaux, partis de cette rade pour se rendre à
Brest sous les ordres du contre-amiral Richery, étaient entrés à Cadix ; Ganlheaume
croisait dans l'Archipel avec un vaisseau et quelques frégates. Rien, en ce moment,
de la part du gouvernement républicain, n'indiquait l'intention de disputer la
Corse aux Anglais ou d'opposer de nouvelles escadres aux leurs. Ce calme mo-
mentané était propre à favoriser les intentions de sir John Jervis. Le Victory avait
à peine arboré son pavillon, que l'on put reconnaître à des signes infaillibles la
présence d'un nouveau commandant en chef. En quelques mois, l'esprit de la flotte
avait entièrement changé. Plus d'un capitaine regretta le pouvoir débonnaire de
l'amiral Hotham ; mais Nelson, Collingwood, Foley, Troubridge, Samuel Hood,
Hallowell, tous ces jeunes officiers qui devaient être un jour l'honneur de la ma-
rine britannique, tressaillirent d'une nouvelle ardeur sous cette main vigoureuse.
Le mouvement maritime qu'en l'absence de grands événements on eût pu croire
suspendu n'était que déplacé : il se poursuivait dans cette transformation silen-
(1) Le Foudroyant, cependant, n'eût point pris le Pégase, commandé par le brave che-
valier du Cillart, si l'escadre de l'amiral Barrington n'eût entouré, peu de temps après le
commencement du combat, le vaisseau français; maisJervis, par l'habileté de sa manœuvre,
avait arrêté le Pégase et donné aux autres vaisseaux anglais le temps d'accourir.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 255
cieuse de la discipline anglaise. Malgré les ombrages qui troublèrent plus lard
une honorable et mutuelle confiance, personne ne s'est montré plus disposé que
Nelson à rendre hommage aux heureux efforts de l'amiral Jervis. « C'est au grand
et excellent comte Saint-Vincent, s'écriait-il dans une lettre écrite en 1799 à lord
Keith, que nous devons tous le feu qui nous auime et notre ardeur pour le métier
de la mer. — Jamais, lui écrivait-il à lui-même, jamais l'Angleterre ne retrouvera
une réunion de vaisseaux tels que ceux que vous m'avez confiés. C'est à vous
surtout qu'est due la victoire d'Aboukir, et j'espère que notre pays ne l'oubliera
pas. — Je n'ai jamais rien vu, répétait-il encore pendant la campagne de la Bal-
tique, de comparable à ces vingt vaisseaux qui ont servi dans la Méditerranée.
Auprès des officiers qui ont grandi à cette école, les autres laissent voir une telle
pauvreté de ressources, que j'en suis vraiment étonné. » Jervis lui-même, quelques
années plus tard, quand l'amirauté anglaise l'appela à commander la flotte de la
Manche, ne cessait de regretter ces capitaines d'élite qu'il avait formés aux meil-
leurs jours de sa carrière. « Envoyez-moi, écrivait-il le 15 juin 1800 au comte
Spencer, quelques-uns des officiers qui ont servi sous mes ordres dans la Méditer-
ranée. Le temps n'est peul-élre pas éloigné où j'aurai à me féliciter qu'ils aient
pris la place de ces vieilles femmes, qui, sous l'apparence déjeunes hommes, sont
ici le fardeau de l'escadre. »
L'attention de sir Johu Jervis, quand il entreprit l'importante réforme qu'il
devait accomplir, se porta sur trois points principaux : la tenue du navire dont il
faisait dépendre la santé des hommes destinés à l'habiter, l'instruction militaire,
et la discipline de l'escadre. Deux maladies ravageaient fréquemment les armées
navales à celte époque, le scorbut et le typhus. L'emploi des boissons acidulées
avait déjà commencé à préserver les vaisseaux anglais du premier de ces fléaux;
mais le typhus était souvent la conséquence de l'agglomération d'un grand nombre
d'hommes dans des espaces étroits et humides. Au moment même où Jervis arri-
vait dans la Méditerranée, le vaisseau napolitain le Tancredi, atteint de cette épi-
démie redoutable, avait dû quitter l'escadre anglaise et rentrer à Naples pour y
débarquer les débris de son équipage. L'amiral Jervis indiqua, avec l'autorité que
lui donnaient quarante-huit années de service, les précautions qui devaient pré-
venir l'invasion de ces fièvres contagieuses. Par ses ordres, on réserva à bord de
chaque vaisseau, sur l'avant de la batterie haute, un vaste hôpital isolé du reste
de la batterie par une cloison mobile et recevant l'air extérieur par deux larges
sabords. Il recommanda en outre de faire aérer et secouer au moins une fois par
semaine les hamacs des matelots, leurs matelas et leurs couvertures, proscrivit
les lavages à grande eau dans les batteries basses el les entre-ponts, et, pour mieux
assurer l'exécution de ses ordres, exigea que le détail de ces soins périodiques,
ainsi que celui de la propreté journalière, fût minutieusement inscrit sur les jour-
naux de bord soumis au visa du capitaine (1).
(1) On peut juger par le tableau suivant, emprunté au bel ouvrage de M. CharlcsDupin sur la
Forcenavaledv la G rande-£relagne,0.es heureux résultais obtenus par ces soins hygiéniques.
Pendant la guerre d'Amérique, de 1779 à 1782, il y eut en moyenne, chaque année,
50 malades sur 100 hommes embarqués;
En 1793, 1791, 1795, 1796, 24 malades sur 100 hommes embarqués;
En 1797, 1798, 1799, 1800, 14 malades sur 100 hommes embarqués;
En 1801, 1804, 1805, 1806, 8 malades sur 100 hommes embarqués.
Quel fécond sujet de réflexions offre celle admirable progression décroissante
256 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
Ce n'était point assez pour l'amiral Jervis d'avoir éloigné de ses navires le
principe de ces épidémies funestes; sa sollicitude ne craignit point d'empiéter
par des prescriptions plus spéciales encore sur ce domaine exclusif où les hommes
de l'art n'avaient point jusque-là rencontré le regard d'un commandant en chef.
a Je voudrais de tout mon cœur, disait-il, que nous n'eussions point tant de doc-
teurs en médecine parmi nos chirurgiens. A peine ces messieurs ont-ils obtenu
leur diplôme, qu'ils regardent comme au-dessous de leur dignité les soins les plus
utiles, les devoirs les plus habituels de leur profession. Ils passent leur journée à
souffler dans une flûte ou à jouer au tric-lrac au lieu de soigner leurs malades;
quant à leurs journaux, ils eu rédigent de magnifiques à l'aide de Cullen ou
d'autres auteurs d'ouvrages de médecine, et se font ainsi, sans y avoir le moindre
titre, une réputation auprès du conseil de santé. » — « Pour moi, j'entends,
écrivait-il à ses capitaines, que les chirurgiens de cette escadre ne se promènent
jamais sur le pont, ne descendent jamais à terre soit en corvée, soit pour leur
plaisir, sans avoir dans leur poche une boîte contenant leurs instruments de chi-
rurgie. » — « Je suis certain, ajoutait-il, que beaucoup d'affections graves pour-
raient être prévenues, si l'on obligeait les malades à porter de la flanelle sur la
peau. Le purser (agent comptable) doit avoir à cet effet un certain nombre de che-
mises ou de gilets de flanelle, et, dès qu'un matelot se plaint d'un catarrhe, d'une
toux violente, ou même d'un rhume ordinaire, il faut le contraindre à user de
cette précaution. J'engage donc très-sérieusement les capitaines de cette escadre à
faire pénétrer cette doctrine dans l'esprit de leurs chirurgiens, qui souvent, par
caprice ou par une opposition perverse à tout règlement salutaire, négligent gran-
dement cet impoitaut devoir. »
Après s'être assuré des équipages val,ides, sir John Jervis songea à les rendre
redoutables à l'ennemi. Dès le commencement de la guerre d'Amérique, il avait
compris que dans des combats d'artillerie le succès devait infailliblement appar-
tenir aux canonniers les plus habiles. Aussi, de tous les exercices, ceux qu'on
négligeait le plus à cette époque, les exercices militaires, lui semblaient-ils de
beaucoup les plus importants. Il était bien certain qu'en tenant ses vaisseaux à la
mer il les rendrait sullisamment marins; mais il savait qu'il fallait plus de soin
pour en faire des vaisseaux de combat. « Il est du plus haut intérêt, dil-il à ses
capitaines, que nos équipages apprennent à manœuvrer convenablement leurs
canons : je veux donc que tous les jours, en rade comme à la mer, un exercice
général ou partiel ait lieu à bord de chacun des bâtiments de l'escadre. » Cette
préoccupation salutaire a toujours tenu le premier rang dans son esprit : trois
fois il commanda de grandes escadres, en 1796, en 1800, en 1806, et trois fois il
remit en honneur dans la marine anglaise l'exercice, toujours trop négligé, du
canon. Sous ses ordres, l'escadre de la Méditerranée devint bientôt une escadre
formidable : chacun y faisait son devoir. Les capitaines savaient quel chef ils
avaient à satisfaire, et ne souffraient point chez leurs subordonnés des négli-
gences dont ils eussent été les premiers responsables. « Le métier de capitaine,
disait Jervis, ne doit point être une sinécure. Pour moi, le conim.mdanl d'un vais-
seau est comptable de tout ce qui se passe à son bord. C'est lui qui me répond
de la conduite de ses olliciers et de son équipage. » Il lui est cependant arrivé de
mettre aux arrêts du même coup le capitaine et l'étal-major tout entier d'un
bâtiment dont il avait à se plaindre, de faire imputer sur la solde d'un officier de
quart négligent la réparaliou des avaries que le vaisseau-amiral avait éprouvées
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 257
dans un abordage; mais, en général, ses rigueurs et ses remontrances portaient
plus haut, et, passant au-dessus des officiers subalternes, allaient droit à leurs
supérieurs. « Il y a bien peu d'hommes, écrivait-il au comte Spencer, premier
lord de 1'amifaulé, en état de commander convenablement un vaisseau de ligne.
Plus d'un capitaine qui a pu se distinguer dans le commandement d'une frégate
se trouve parfaitement incapable de gouverner et de diriger six ou sept cents
hommes de l'espèce de ceux qui composent aujourd'hui nos équipages. »
Cette extrême sévérité de l'amiral n'éteignait ni le zèle ni l'initiative à bord
des vaisseaux anglais. Jervis était exigent et inflexible, mais il aimait sincère-
ment les officiers dont il avait pu apprécier la capacité et le dévouement, et cette
affection, toujours active et empressée, eût suffi pour lui faire pardonner bien des
rigueurs. Ces sentiments tenaient même dans sa vie une plus grande place qu'on
n'eût pu s'y attendre, à ne considérer que l'apparence extérieure de cette nature
sèche et positive, qui semblait faite pour ignorer à jamais les émotions de la ten-
dresse. Quand Troubridge , l'ami de Nelson comme le sien, péril avec le Blen-
heim en revenant du cap de Bonne-Espérance, il en éprouva h plus vive douleur
qu'il eût encore ressentie. « 0 Blcnheim! Blenhcim ! s'écriait-il souvent, qu'es-tu
donc devenu? Qui me rendra un autre Troubridge? » Nu) amiral n'a pris avec
plus d'ardeur la défense des serviteurs de l'état contre les protégés de l'aristo-
cratie et les honorables de la marine anglaise. « La couronne, disait-il, tient ses
faveurs en réserve pour s'assurer la majorité dans le parlement, et c'est là cepen-
dant la pire espèce de corruption, car ce parlement est un monstre insatiable
qu'on ne parviendra jamais à satisfaire. Que résulte-t-il de celte condescendance ?
C'est qu'on ne peut songer à réduire les dépenses publiques sans s'exposer à
rendre ce monstre intraitable, et que, pour lui complaire, il faut laisser dans
l'oubli les hommes de mérite qui ont le tort de se trouver sans prolecteurs. »
Ami politique de Fox, de Grey et de Whitbread, sir John Jervis, envoyé à la
chambre des communes en 1790 par les électeurs de Whycombe, vola constam-
ment avec les whigs jusqu'à la déclaration de guerre de 1793. Il s'était prononcé
comme eux contre celle guerre inutile, impolitique et lamentable; quand elle fut
déclarée, il quitta le parlement pour y prendre une part active. Jamais, chez lui,
les convictions de l'homme de parti n'ont ébranlé le dévouement de l'officier;
mais, dans l'exercice du commandement, il resta fidèle aux principes qu'il avait
défendus dans les rangs de l'opposition, et n'usa de son patronage qu'en faveur
des officiers qui avaient su le mériter par leurs services. « Il faut que je navigue
avec sir John Jervis, disait le jeune Edward Berry, alors lieutenant sans avenir «t
quelques années plus tard capitaine de pavillon de Nelson à Aboukir. S'il y a quel-
que mérite en moi , c'est lui qui le découvrira. » Telle était la confiance qui
attirail sous les ordres de Jervis des officiers moins effrayés de sa sévérité que
touchés de l'emploi généreux qu'il faisait de sa prérogative. En 1790, quand la
querelle de Nootka Sound faillit entraîner une rupture entre l'Angleterre et l'Es-
pagne, chaque officier général eut le droit, après le désarmement qui suivit des
préparatifs demeurés inutiles, de donner de l'avancement à un midshipman.
Jervis, alors contre-amiral, avait arboré son pavillon sur le Prince, de 98 canons.
Le gaillard d'arrière de ce vaisseau était couvert déjeunes gens appartenant aux
premières familles du royaume; Jervis remit le brevet de lieutenant au fils d'un
vieil officier sans fortune. — Nelson, Troubridge, Haliowell, tous ces officiers
qu'il distingua bientôt, lui étaient parfaitement inconnus quand il prit le com-
2i$8 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
mandement de la Méditerranée. Sobre d'éloges et de recommandations, il attendit
longtemps, malgré l'estime qu'il avait conçue pour eux, avant de les signaler à
l'attention de l'amirauté. « Je ne veux pas, disait-il, qu'on me prenne pour un
hâbleur (a puffer) comme la plupart de mes camarades ; mais, tant que de pareils
officiers me prêteront leur concours, l'amirauté peut compter sur la restauration
de la discipline. »
Ce dernier point était celui qui touchait le plus vivement l'amiral Jervis ; car
la discipline était à ses yeux le plus sûr élément de succès , et l'on peut dire que
sa vie entière a été consacrée à la raffermir dans la marine anglaise. Sur ce cha-
pitre, ses idées étaient arrêtées depuis longtemps. Il aimait à citer cette réplique
de don Juan de Langara à lord Rodney : « La discipline, milord, est tout entière
dans un seul mot espagnol, obediencia ; » et pour lui en effet il n'y avait d'autre
fondement possible au bon ordre que l'obéissance passive. « Quand la discipline
est dans les formes, disait sir John Jervis, elle est bien près d'être dans les
choses. » Aussi avait-il voulu régler entre les officiers de son escadre ies témoi-
gnages extérieurs de respect et de soumission : plus d'un ordre du jour avertit les
jeunes lieutenants de la flotte anglaise de n'aborder leurs supérieurs qu'en ôiant
leur chapeau, et de ne point se contenter d'y porter la main d'un air denégligence.
D'une politesse froide et irréprochable envers ses subordonnés, l'amiral Jervis
exigeait d'eux les plus scrupuleux égards. Une consigne sévère interdisait l'accès
du Victory à tout officier qui se présentait pour monter à bord de ce vaisseau
dans une autre tenue que la tenue prescrite. « Ce n'est point l'insubordination
des matelots que je redoute, écrivait-il à Nelson, mais les propos légers des offi-
ciers et leur tendance présomptueuse à discuter les ordres qu'ils reçoivent. Voilà
le danger réel et le véritable principe du désordre. » L'amiral Jervis avait raison :
la discipline de la flotte est tout entière dans celle de son état-major. En fait de
subordination, l'exemple doit venir de haut, et Jervis ne l'oubliait pas. En 1798,
quand il choisit Nelson pour commander l'escadre qui remporta la victoire
d'Aboukir, deux officiers généraux plus anciens que Nelson, sir William Parker et
John Orde, servaient dans la (lotie de Cadix. lisse montrèrent profondément blessés
du choix qui leur enlevait le commandement de cette escadre. « J'ai fait tout ce
qui était en mon pouvoir, écrivait l'amiral Jervis à Nelson, pour empêcher les deux
baronnets de m'adresser par écrit leurs réclamations; malheureusement pour eux,
les mauvais conseils des envieux l'ont emporté sur tous mes arguments. J'attends
leurs lettres, et, dès que je les aurai reçues, je les renverrai tous deux en Angle-
terre. » C'était en effet pour des occasions pareilles que l'illustre amiral réservait
toute la fermeté de son caractère, et c'est en frappant ainsi l'indiscipline à la tête
qu'il était parvenu à exercer un empire absolu sur son escadre. Convaincu qu'il
ne faut qu'un chef à une armée, qu'une volonté devant laquelle toutes les autres
s'inclinent, il n'eût point toléré, comme nous l'avons vu si souvent parmi nous,
que des gens appelés à lui prêter leur concours devinssent à ses côtés le centre
d'une opposition incompatible avec le bien du service et l'intérêt de l'état. C'est
ainsi que, blâmé par le vice-amiral Thompson pour avoir fait exécuter une sen-
tence de mort le saint jour du dimanche, il avait exigé le rappel immédiat de cet
officier. « Il faut, disait-il, que l'amirauté choisisse entre lui et moi. J'ai d'ail-
leurs assez d'amiraux sous mes ordres, et je désire qu'on ne m'en envoie pas
davantage. »
A son retour en Angleterre, l'amiral Jervis, alors comte de Saint-Vincent, fut
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 259
provoqué en duel par le vice-amiral Orde ; mais il refusa d'accepter ce cartel.
Il n'admettait point cette façon de terminer des discussions dont le service
avait été l'objet, et, quand bien même sa résolution eût pu être improuvée
par l'opinion publique, il n'eût jamais consenti, en agissant autrement, à porter
de ses propres mains ce coup fatal à la discipline. Calme et grave dans ses rela-
tions officielles, il était cependant quelquefois amer et caustique dans ses repro-
ches, quoiqu'il évilâl avec soin de blesser la dignité de ceux qui étaient l'objet de
ses rigueurs. <c L'honneur d'un officier, disait-il, est comme l'honneur d'une
femme; on n'y peut porter la plus légère atteinte sans le flétrir. » — « Si
vous souffrez qu'on mêle autant de fiel à votre encre, écrivait-il en 1800 au
secrétaire de l'amirauté, vous chasserez du service tout officier de cœur et de
mérite. «
Tel était cet homme qui, mort en 1823, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans,
après avoir commandé trois grandes flottes, pris part à trois grandes guerres,
survécu à deux générations de marins, combattu sous l'amiral Keppel et vu com-
battre sous lui Nelson et Collingwood, avait emporté dans sa retraite, vers la fin
de l'année 1807, l'honneur immortel d'avoir raffermi la discipline dans la marine
anglaise. Il ne faut point cependant s'exagérer les difficultés que Jervis rencontra
dans l'accomplissement de cette œuvre. Quand on parle de discipline, on devrait
toujours tenir compte de ce qu'on peut appeler la discipline sociale d'un pays :
en Angleterre, où la stabilité des institutions politiques et l'énergie des institu-
tions militaires s'appuient sur la même base et se prêtent un mutuel secours,
l'autorité paternelle a rendu la lâche facile au chef de l'état comme au chef de
l'armée. C'est elle qui, dès l'enfance, façonnant ces esprits un peu rudes, a su leur
inculquer ces principes de respectueuse déférence pour l'expérience et pour l'âge,
honorés dans le magistrat ou le général qui commande, ainsi qu'ils l'ont été dans
le père de famille. Les Anglais apportent donc au service des dispositions, pour
ainsi dire, natives, qui pourraient expliquer jusqu'à un certain point la régularité
de mouvements à laquelle parvint à les plier l'amiral Jervis. Chez nous, au con-
traire, tout tend, il faut bien le dire, à déconsidérer la vieillesse et à lui enlever
ce respect pieux dont on l'entourait jadis; nos lois mêmes ont imprudemment
contribué à ébranler cette colonne sainte, et un certain relâchement s'est intro-
duit, depuis la révolution, dans le gouvernement intérieur de la famille. Le père
y commande d'une voix moins ferme et moins grave, il y tient un rang moins
élevé qu'autrefois. Si l'on veut ajouter à cette influence majeure de l'éducation
première ies inévitables conséquences d'une intelligence en général plus ardente
et plus prompte, on ne s'étonnera point de trouver chez nos officiers un esprit
d'indépendance et de critique bien autrement prononcé que chez la plupart des
officiers anglais. C'est là un malheureux penchant contre lequel on s'irriterait en
vain. Il a fait de tout temps un peu partie du caractère national, et cette époque
de libre discussion ne le verra point probablement disparaître. C'est un ennemi
avec lequel il faut vivre. On l'a désarmé quelquefois par de la loyauté et de l'in-
différence, rarement par des complaisances ou des rigueurs. L'amiral Jervis eût-il
réussi à imposer ses volontés à des officiers français, comme il les imposa à trois
reprises différentes à la flotte de la Méditerranée et à celle de la Manche? H est
permis d'en douter. La marine anglaise a connu des chefs moins rigides et plus
populaires que l'amiral Jervis. Tant que le génie français et l'éducation fran-
çaise seront les mêmes, ces amiraux sembleront de plus sûrs modèles à proposer
tomi iv. 18
260 là derniers: guerre maritime.
aux nôtres que le chef inflexible qui exigeait de ses capitaines qu'ils montassent
la garde sur le rivage, pendant que la flotte s'approvisionnait d'eau ou de vivres
frais, et qui n'a jamais pardonné une première faute.
II.
La flotte dont Jervis venait de prendre le commandement se composait de
25 vaisseaux, 24 frégates, 10 corvettes, 7 bricks, 5 grands bâtiments de transport,
armés chacun de 22 bouches à feu, 2 cutters de 14 canons, 1 bâtiment-hôpital,
1 brûlot, 1 navire destiné à recevoir les prisonniers, en tout 76 voiles. Sept vais-
seaux furent détachés sous les ordres du contre-amiral Mann devant le port de
Cadix, afin d'y retenir l'escadre du contre-amiral Richery; Nelson, avec son vais-
seau, sur lequel il obtint d'arborer le guidon de commodore, trois frégates et deux
corvettes, retourna dans le golfe de Gênes, où l'amiral Hotham lui avait déjà confié
le soin d'assister dans leurs opérations les généraux autrichiens. D'autres divi-
sions furent chargées d'escorter les nombreux convois qui traversaient sans cesse
la Méditerranée. Des bâtiments furent en outre expédiés dans les ports alliés pour
y raffermir une alliance chancelante, dans les ports neutres pour y faire respecter
la neutralité, dans les ports de la côte d'Afrique pour y rappeler aux nombreux
pirates barbaresques la grandeur maritime de l'Angleterre et les ménagements
qu'exigeait sa puissance. Obligé de pourvoira tant d'intérêts divers, sir John Jervis
ne put conserver près de lui qu'un petit nombre de navires; mais il était certain
que son influence, appuyée sur une réputation de sévérité déjà bien établie, se
ferait sentir dans toute l'étendue de son vaste commandement. Après avoir dis-
persé ses divisions légères dans la Méditerranée , Jervis conduisit devant Toulon,
au mois de janvier 1 796, les 1 3 vaisseaux qu'il avait réservés pour le blocus de ce
port. Jervis et Nelson ont entendu les blocus d'une manière différente. Jervis vou-
lait serrer l'ennemi de si près qu'il ne pût essayer de sortir du port; Nelson
voulait, au contraire, lui laisser la mer libre, le faire observer par quelques fré-
gates et courir à sa poursuite dès qu'il avait pris le large. Ce système était plus
audacieux; celui de Jervis protégeait mieux la sécurité du commerce anglais.
Jervis, d'ailleurs, avait promis aux généraux autrichiens que, tant qu'il serait
dans la Méditerranée, la flotte française ne quitterait point la rade de Toulon. Une
escadre avancée, commandée par les capitaines Troubridge, Hood et Hallowell,
s'établit en croisière entre les îles d'Hyères et le cap Sicié; le gros de la flotte se
tint plus au large, prêt à voler au secours de cette division, si elle était menacée.
Cette première croisière dura cent quatre-vingt-dix jours. Les vaisseaux de l'a-
miral Jervis n'étaient point mieux approvisionnés que ceux de lord Hood ou de
l'amiral Hotham, mais Jervis s'était interdit toute plainte inutile et avait su im-
poser silence aux murmures de ses capitaines. « Notre pays fait ce qu'il peut pour
soutenir celte guerre, leur disait-il souvent : c'est à nous de lui venir en aide par
un loyal concours. »
Malgré le rigorisme de ses principes en fait de discipline, sir John Jervis n'était
vraiment intraitable que pour cette classe d'officiers qu'il appelait les récalci-
trants (the refractory). Eux seuls supportaient tout le poids de cette volonté de
fer. Quant à Nelson, dès les premiers jours, il sembla le considérer plutôt comme
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 261
un associe que comme un capitaine placé sous ses ordres. Les autres commandants
de l'escadre en manifestèrent un étonnement mêlé d'un peu d'envie. « Du temps
de lord Hood, dirent-ils à Nelson, vous agissiez comme vous l'entendiez. Vous en
avez fait autant avec lord Hotham , et vous continuez à faire de même avec sir
John Jervis. Peu vous importe à vous quel soit le commandant en chef. » Nelson,
en effet, nous l'avons dit, avait conservé sous l'amiral Jervis le commandement
temporaire dont l'avait investi la confiance de l'amiral Hotbam, et, avant que
l'escadre eût quitté la baie de Saint-Florent pour se rendre devant Toulon, il
était déjà retourné dans le golfe de Gênes, afin d'y surveiller les mouvements de
l'armée française. Cette mission délicate convenait merveilleusement à son carac-
tère actif et résolu. En dépit des réclamations incessantes du gouvernement gé-
nois et des hésitations de l'amiral Hotham , il n'avait pas craint , avant l'arrivée
de sir John Jervis, de s'engager envers le général de Vins, placé en face de
Schérer, sur les hauteurs des Alpes maritimes, à ne point laisser pénétrer jus-
qu'aux troupes de son adversaire un seul bateau chargé de blé, un seul convoi
de munitions de guerre. La bataille de Loano, dans laquelle les Autrichiens per-
dirent leurs positions et qui faillit entraîner la destruction de leur armée, avait,
pour quelque temps, interrompu cette coopération. Nelson la reprenait au mo-
ment où la cour de Vienne envoyait, pour réparer l'échec essuyé par de Vins,
celui que le jeune commodore anglais nommait alors le fameux général Beaulicu.
Rien n'a plus contribué à donner à la physionomie de Nelson une expression
grimaçante et vulgaire que cette haine brutale qu'il a si souvent manifestée
contre les Français ; mais ce n'est guère qu'après les événements de Naples, après
qu'il eut subi la funeste influence de sir William et de lady Hamilton , que l'on
vit apparaître sous sa plume ces odieuses invectives dont la grossièreté sied mal
à cette lutte héroïque dans laquelle il devait trouver une fin si glorieuse. Avant
cette époque, malgré son aversion bien prononcée pour cette nation frivole et
volage, comme il nous désigne dans une de ses lettres, malgré cette horreur pro-
fonde de toute rébellion qu'il devait aux leçons de son père, la haine n'aveuglait
point tellement le fils du pasteur de Burnham Thorpe, qu'il ne pût rendre justice
aux vertus militaires de ces soldats de la république qui, detni-nus, se montraient
disait-il, résolus à vaincre ou à mourir. « Qui eût cru (écrivait-il après la victoire
de Schérer) que cette armée, composée de jeunes gens de vingt-troiN ou vingt-
quatre ans, qui comptait même dans ses rangs des enfants en ayant à peine
quatorze, que cette armée déguenillée eût pu battre ces belles troupes autri-
chiennes? A voir ces soldats, on eût pensé que cent d'entre eux ne valaient pas
seulement l'équipage de mon canot, et cependant les plus vieux officiers convien-
nent qu'ils n'ont jamais entendu parler d'une défuite plus complète que celle que
viennent d'essuyer les Autrichiens. Le roi de Sardaigne , frappé d'une terreur
panique, a failli demander la paix dans ce premier moment d'effroi. »
Malheureusement Schérer ne sut pas poursuivre ses avantages ; mais la glorieuse
campagne de 1790 était à la veille de s'ouvrir par les combats de Montenotte et
de Mondovi, et nos armées, cette fois, ne devaient s'arrêter que sur le chemin de
Vienne. Les généraux autrichiens qui remplaçaient de Vins et son état-major se
souciaient peu d'avoir à opérer de nouveau sur le littoral étroit de la Rivière de
Gênes contre une infanterie qui venait de donner de telles preuves de sa supério-
rité. Ils commençaient à s'apercevoir que la coopération de la flotte anglaise était
beaucoup moins efficace qu'ils ne l'avaient pensé d'abord, et ils avaient bâte de
262 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
rentrer sur un terrain plus favorable, où ils pussent mettre en ligne leur cavalerie
et développer librement leur armée. C'était dans les plaines de la Lombardie,
suivant Nelson , que Beaulieu voulait attendre l'armée de Bonaparte. Le général
autrichien promettait d'y écraser les troupes françaises, et de se porter ensuite
rapidement sur la Provence, laissée à découvert. Nelson cependant était inquiet
et ne cessait de témoigner ses craintes à l'amiral Jervis sur l'ouverture de cette
nouvelle campagne. « Les Français , disait-il, ont dépouillé la Flandre et la Hol-
lande. Leur propre pays est ruiné. Il ne leur reste plus que l'Italie à piller. C'est
là, soyez-en convaincu, qu'ils vont porter leurs efforts. L'Italie est la mine d'or de
l'Europe, et c'est un pays qui, par lui-même, ne saurait opposer de résistance. Il
suffit d'y pénétrer pour en être le maître. » Nelson pensait d'ailleurs que l'armée
française se partagerait en trois colonnes, et qu'après avoir menacé les passages
des Alpes, elle s'avancerait sur le territoire de Gênes; mais, au lieu de filer ainsi
le long de la mer, Bonaparte avait conçu un plan plus hardi que n'avaient pu le
soupçonner encore ni Nelson ni Beaulieu. Il voulait se dérober à l'aile gauche de
l'armée autrichienne, se porter sur le sommet de l'Apennin au col deMonlenotle,
qu'occupait le général d'Argenteau , et, après avoir ainsi séparé les Autrichiens
des Piémontais campés à Ceva sur le revers des Alpes, déboucher de l'autre
côté des monts et menacer à la fois le Piémont et la Lombardie.
Le général Beaulieu, cependant, avait déjà concerté avec Nelson le projet d'en-
lever un corps de troupes qui, sous les ordres du général Cervoni, avait été poussé
jusqu'à Voltri, à quelques lieues de Gênes, afin d'obtenir, en intimidant le sénat
de celle ville, un emprunt de 30 millions que négociait Salicetti. Le H avril 1 7%,
au coucher du soleil, pendant que l'armée autrichienne s'ébranlait et se portait
sur Voltri, l'escadre anglaise appareillait de Gênes, et à neuf heures et demie du
soir V Agamemnon mouillait à demi-portée de canon de l'avant-garde du général
Beaulieu. Deux frégates mouillaient en même temps et avec le même mystère entre
Voltri et Savone, afin de couper la retraite à nos troupes; mais le mouvement de
l'armée autrichienne, commencé dès la veille, attira l'attention du général Cervoni :
pendant la nuit, il leva son camp et se porta, sans être aperçu, en arrière des
navires anglais. Nelson fut désespéré de cet insuccès et attribua au défaut de
ponctualité des Autrichiens en celte occasion les événements qui portèrent bientôt
notre armée au cœur de l'Italie.
« Le H avril (écrivait-il au duc de Clarence), 10,000 Autrichiens occupèrent
Voltri. La perte des Français dans cette rencontre fut d'environ 300 hommes,
tués, blessés ou faits prisonniers; mais, l'attaque ayant commencé douze heures
avant le moment fixé par le général Beaulieu, 4,000 d'entre eux effectuèrent leur
retraite. Cette maladresse eut de terribles conséquences. Nos bâtiments comman-
daient si complètement la côte, que, si l'on eût exécuté à la lettre le plan du
général, pas un Français n'eût échappé. Pendant la nuit, l'ennemi se replia sur
le col de Montenotte, situé à environ huit ou neuf milles en arrière de Savone, et
y rallia un corps de 2,000 hommes qui défendait cette position. Au point du jour,
le général d'Argenteau , ignorant l'arrivée de ce renfort , attaqua ïe col avec
4,000 fantassins. Il fut repoussé et poursuivi. 900 Piémontais, 500 Autrichiens,
des pièces de campagne, restèrent entre les mains des troupes françaises. On ne
sait point encore le nombre des morts, mais le combat a été rude. Le 15 et le
14 avril, les Français ont forcé les gorges de Millesimo et le village de Dego, qui,
XA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 263
malgré une belle défense, ont dû tomber devant des forces supérieures. Le 15
au matin, un détachement de l'armée autrichienne, sous les ordres du colonel
JVaskanovick (Wukassovich) , posté à Sassello sur le flanc droit et un peu en
arrière de l'ennemi , ou , comme nous dirions nous autres marins, par sa hanche
de tribord, attaqua les Français à Speigno et les mil complètement en déroute.
Non-seulement ce détachement reprit les vingt pièces de canon que les Autri-
chiens avaient perdues, mais il s'empara aussi de toute l'artillerie française.
Malheureusement le colonel, voulant pousser trop loin ses avanlages, alla donner
dans le gros de l'armée ennemie et fut entièrement battu , après une résistance
obstinée qui ne dura pas moins de quatre heures. Pour comble d'infortune, le
général Beaulieu avait envoyé cinq bataillons d'Acqui pour soutenir ce brave co-
lonel iVaskanovick ; mais, hélas! ils arrivèrent trop tard et ne servirent qu'à
ajouter au triomphe de l'armée française. Les Autrichiens, dit-on, ont perdu en-
viron i 0,000 hommes tant tués et blessés que prisonniers. La perle des Français
a été aussi très-grande, mais, en fait d'hommes, ils n'ont pas besoin d'y regarder
de si près que les Autrichiens. Le général Beaulieu a maintenant retiré toutes ses
troupes de la montagne et s'est campé dans la plaine entre Novi et Alexandrie.
J'espère encore, si les Français l'attaquent dans cette position, qu'il pourra
reprendre le dessus et leur donner une bonne leçon. »
Beaulieu, en effet, avait souvent manifesté cet espoir; mais les événements qui
suivirent la bataille de Montenolte allaient le priver de l'appui de la Sardaigne
et détacher de la coalition les vingt mille hommes du général Colli. Bonaparte,
vainqueur à Mondovi, n'était plus qu'à dix lieues de Turin, quand le roi de Sar-
daigne consentit à lui livrer les trois places de Coni, Tortone et Alexandrie. La
Sardaigne, à ce prix, obtint la conclusion d'une armistice qui fut signé à Che-
rasco le 26 avril 1 799. « Cet armistice, écrivait Nelson, a élé envoyé à Paris pour y
recevoir la ratihcation des cinq rois du Luxembourg. Naples, de son côté, s'apprête
à nous abandonner si nous avons la guerre avec l'Espagne, et l'Espagne certai-
nement se dispose à la guerre contre quelqu'un. Quanl au général Beaulieu, il est
à Valence, avec un pont sur le Pô, pour assurer sa retraite dans le Milanais. »
Beaulieu ne conserva pas longtemps cette position : il a en face de lui un
adversaire décidé à ne prendre de repos que lorsqu'il aura imposé la paix à l'Au-
triche. Nelson lui-même est ébloui : ces victoires éclatantes, remportées coup
sur coup par l'armée d'Italie, l'étourdissent et le troublent. Que sont donc
devenus et de Vins et Schérer? Lui, qui depuis trois ans voyait deux armées de
trente mille hommes manœuvrer au pied des Alpes maritimes et se disputer quel-
ques postes d'Albenga à Savone; lui, à qui on affirmait récemment encore que,
s'il interceptait certain convoi attendu de Marseille, il allait ramener les Français
en arrière de Gênes, apprend soudain qu'ils sont à la veille d'entrer à Milan!
a Les Fiançais (écrit-il à l'amiral Jervis) ont passé le Pô sans éprouver de
résistance. Beaulieu se retire, dit-on, sur Mantoue, et Milan a présenté ses clefs
à l'ennemi. Où donc ces gens-là s'arrêteront-ils? — Notre ministre à Gênes
(ajoute-t-il quelques jours plus tard) m'assure que Beaulieu a encore avec lui
58,000 hommes, et il espère qu'il n'aura aucun engagement à soutenir avant
d'avoir reçu des renforts. Cependant j'éprouve le regret de vous faire connaître
que, de son côté, notre consul m'a envoyé une lettre, publiée par Salicetti, dans
264 IA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
laquelle ce dernier annonce une nouvelle défaite essuyée par Beaulieu. Ce général
aurait élé battu le H mai à Lodi et aurait laissé au pouvoir de l'ennemi son
camp et toute son artillerie. C'est une histoire très mal racontée et que je serais
fort tenté de mettre en doute, si je n'avais malheureusement été habitué à ajouter
foi aux victoires des Français. »
Sous l'influence de ces nouveaux triomphes, les ducs de Parme et de Modène
traitent avec le général Bonaparte. Le pape lui-même épouvanté songe à prévenir
l'arrivée des Français à Rome : « Il leur a fait offrir, écrit Nelson à sa femme,
10 millions de couronnes pour les empêcher d'y venir; mais ils ont exigé qu'avant
tout on leur livrât la fameuse statue de l'Apollon du Belvédère. Quelle race
bizarre ! mais, il faut en convenir, ils ont fait des merveilles. »
Quoiqu'il n'y ait plus sur la côte de Gênes d'Autrichiens à assister, Nelson y
commande toujours, et déjà son activité lui fournit l'occasion d'entraver les pro-
grès de Bonaparte. Il capture devant Oneille six bâtiments chargés de canons et
de munitions de guerre destinés au siège de Mantoue. Par quelques papiers
trouvés à bord de ces navires, il apprend que l'effectif de l'armée française, au
moment où Bonaparte en prit le commandement, n'excédait pas 50,875 hommes.
o En y comprenant la garnison de Toulon et des autres points de la côte, les
forces de l'ennemi, dit-il, se montaient à 65,000 hommes. Probablement la plus
grande partie de ces troupes aura rejoint Bonaparte ; mais, malgré tout, il paraît
que so7i armée n'était pas aussi nombreuse que je l'aurais pensé. »
Quel que soit le dépit que nos triomphes inspirent à Nelson, il semble que nous
leur devons auprès de lui ce qu'on pourrait appeler un succès d'estime. Jamais
il n'a parlé de la France avec tant d'égards. 11 y a plus, il est près de revenir
aux sentiments chevaleresques de la guerre de 1778, et d'oublier que les gens
qu'il combat sont les fléaux du genre humain. La capture des bâtiments dont il
s'est emparé devant Oneille l'a mis en possession d'une malle appartenant à un
officier général de notre armée. Je ne sais quel mouvement de courtoisie, le seul
dont il ait été coupable envers nous, le porte à écrire sur-le-champ au ministre
de France à Gênes ce petit billet qu'on ne lui eût point pardonné à la cour de
Naples.
<c Monsieur,
» Des nations généreuses ne doivent causer d'autre tort aux particuliers que
celui auquel les obligent les lois bien connues de la guerre. A bord d'un navire
que vient de capturer mon escadre, on a trouvé une impériale remplie d'effets
appartenant à un officier général d'artillerie. Je vous envoie ces effets tels qu'on
les a trouvés et quelques papiers qui peuvent être utiles à cet officier, et je vous
prie d'avoir la bonté de les lui faire parvenir. »
Cependant, bien que Bonaparte, privé de son artillerie, ait été contraint de
lever le siège de Mantoue, il n'en poursuit pas moins ses conquêtes. Pour la pre-
mière fois, la marine anglaise lui fait obstacle : il s'en venge, comme il le fera
après Trafalgar, après Saint-Jean-d'Acre, sur les ennemis que l'Angleterre lui
suscite. Wurmser est battu comme l'a été Beaulieu. La Sardaigne cède le comté
de Nice à la république, et bientôt, suivant l'exemple de la Prusse et de l'Espagne,
le gouvernement haineux de Naples demande à traiter avec la France. « Je crains
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 265
bien, écrit Nelson au vice-roi de la Corse, que l'Angleterre, qui a commencé celte
guerre avec l'Europe entière pour alliée, ne la finisse avec presque toute l'Europe
pour ennemie. » Déjà, en effet, un traité d'alliance offensive et défensive a uni la
Hollande et va unir l'Espagne à la Fiance. Le 19 août 1796, une convention
signée à Madrid entre le descendant de Philippe V et le directoire stipule que,
dans l'espace de trois mois, celle des deux puissances qui réclamera l'assistance
de l'autre en recevra 15 vaisseaux de ligne et 10 grandes frégates ou corvettes
avec leurs équipages et leurs approvisionnements. Ce traité est ratifié à Paris le
12 septembre, et, trois jours après, le gouvernement anglais ordonne la saisie de
tous les navires espagnols mouillés dans les ports d'Angleterre. La déclaration de
guerre de l'Espagne répond à cet embargo, et la flotte de l'amiral don Juan de
Langara, quittant la rade de Cadix, se dirige immédiatement vers le détroit. Ces
deux pavillons, auxquels l'Amérique devait son indépendance et qui avaient si
profondément humilié la puissance anglaise, se trouvèrent donc une fois encore
réunis. Glorieuse et fatale alliance dont les illusions ne devaient s'évanouir que
trop tard !
III.
« Les Espagnols, écrivait Nelson en 1 795, font de beaux navires, mais ils ne
feront pas si facilement des hommes. Leur flotte n'a que de mauvais équipages et
des officiers pires encore. D'ailleurs ils sont lents et manquent d'activité. — On
prétend, ajoutait-il en 1796, que l'Espagne a consenti à fournir à la république
française M vaisseaux de ligne prêts à prendre la mer. Je suppose qu'il s'agit de
vaisseaux sans équipages, car les prendre avec un pareil personnel serait pour la
république le plus sûr moyen d'en être promptement déharrassée. Dans le cas où
ce traité amènerait la guerre entre nous et les Espagnols, je suis sûr que l'affaire
de leur flotte sera bientôt faite, si elle ne vaut pas mieux que celle qu'ils possé-
daient quand ils étaient nos alliés. »
On serait tenté de taxer de pareilles paroles de forfanterie, et cependant elles
n'exprimaient qu'une opinion trop fondée sur le triste état où se trouvait alors
réduite la marine espagnole, malgré le magnifique matériel qui lui restait encore.
Notre marine se souvenait davantage de son antique splendeur, mais l'incroyable
incurie de l'administration avait amené pour nous, dès le début de la guerre,
par une série de désastres dont l'ennemi fut à peine complice, la nécessité de
subir des blocus dont nous éprouvions pour la première fois l'humiliation (1).
Occupés à croiser sur nos côtes, tenus en haleine par lord Bridport et Jervis, les
vaisseaux anglais se formaient à la rude école de la mer, tandis que nous per-
dions notre vieille expérience dans les loisirs mal employés de nos rades. Jervis
savait bien ce que de tels loisirs ont de périlleux. « Ne voyez-vous pas, disait-il à
(1) a Quand le ministre d'Albarade quitta le ministère, on s'aperçut que la liste de nos
vaisseaux n'avait pas été conservée ou renouvelée dans les bureaux de la marine. Le suc-
cesseur de ce ministre donnail-il ordre d'armer tel ou tel bâtiment, les ports répondaient
que ces bâtimcDts étaient pris depuis plusieurs mois. » (Pinière, Principes organiques de
la marine militaire. Paris, 1802.)
•26(> LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
ceux qui, au mois de janvier 1797, le blâmaient de sortir du ïage pour aller
s'exposer à la rencontre de forces supérieures, ne voyez-vous pas que ce séjour
devant Lisbonne fera bientôt de nous tous des poltrons? i> Dieu merci, toutes
déplorables qu'elles ont été, les guerres maritimes de la république et de l'empire
ont prouvé qu'un pareil danger n'était pas à craindre avec des marins français;
mais, si nos équipages ne couraient point le risque de voir s'évanouir leur cou-
rage dans une inaction prolongée, ils devaient y désapprendre le métier de la mer.
Aussi, pendant que les Anglais, instruits par de constantes croisières, réalisaient
chaque jour de nouveaux progrès, pendant qu'ils perfectionnaient l'organisation
de leur service, la manœuvre de leur artillerie et l'installation intérieure de leurs
vaisseaux, pendant que leurs escadres bravaient impunément les ouragans du
golfe de Lyon et du golfe de Gascogne, la plus importante de nos expéditions,
l'expédition d'Irlande, allait échouer par la seule inexpérience de nos équipages.
Cette inexpérience dut frapper surtout les officiers de l'ancienne marine, qui,
destitués par la convention, avaient échappé cependant aux proscriptions de la
terreur ou au funeste entraînement de l'émigration. Quand ils furent rappelés au
service par le directoire, ces officiers trouvèrent des vaisseaux bien inférieurs sous
tous les rapports à ceux qu'ils avaient été habitués à commander. Une excellente
institution avait disparu, celle des canonniers-marins (1). Nous les avions suppri-
més au moment où les Anglais introduisaient sous ce rapport les plus importants
perfectionnements dans leur flotte. « Prenez garde, écrivait à la convention le
contre-amiral Kerguelen (2); il faut des canonniers exercés pour servir le canon
à la mer. Les canonniers de terre sont sur des bases solides et tirent sur des
objets fixes ; ceux de mer, au contraire, sur des bases mobiles, et tirent toujours,
pour ainsi dire, au vol. L'expérience des derniers combats a dû vous prouver que
nos canonniers étaient inférieurs à ceux des ennemis (3). » Mais comment ces
prudentes paroles auraient-elles pu exciter l'attention de ces républicains plus
touchés des souvenirs de Rome et de la Grèce que des glorieuses traditions de
nos ancêtres ? C'était le temps où de présomptueux novateurs songeaient sérieu-
semcnt à rendre à la rame, son importance et à jeter des ponts volants sur les vais-
seaux anglais comme sur les galères de Carthage; candides visionnaires, qui
résumaient naïvement les titres de leur mission dans quelques-uns de ces bizarres
préambules conservés aux archives de la marine : « Législateurs, voici les élans
d'un ingénu patriote qui n'a pour guide d'autre principe que celui de la nature
et un cœur vraiment français. »
Les institutions, l'esprit de corps qui faisaient la force de nos escadres, l'intel-
(1) « Il est de notoriété publique et prouvé par l'expérience que les troupes d'artillerie
de marine sont restées inférieures, à tous égards, à ces canonniers qu'on appelait bour-
geois, lesquels étaient de bons matelots, naviguant toute la vie, et n'avaient d'autres
officiers que ceux des vaisseaux; canonniers dont la suppression a été une vraie cala-
mité dans la marine militaire. » (Forfait, Lettres d'un observateur sur la marine.
Paris, 1802.)
(2) Rapport conservé au dépôt des cartes et plans de la marine.
(5) « En comparant la dernière guerre avec la guerre d'Amérique, on voit que dans
celle-ci la perte des bâtiments anglais combattant des bâtiments français d'égale force fut
beaucoup plus considérable. Au temps de Napoléon, des batteries entières de vaisseaux de
ligne liraient sans l'aire plus de mal que; deux pièces bien dirigées. » (Howard Douglas,
Traité d'artillerie navalr.)
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 267
ligence des véritables progrès, tout cela avait péri dans le grand naufrage. Morard
de Galles, Villaret, Truguet, Martin, Brueys, Latouche-Tréville, becrès, Missiessy,
Villeneuve, Bruix, Gantheauine, Blanquet-Duchayla, Dupetit-Thouars, quelques
autres capitaines encore, mais en petit nombre, d'héroïques jeunes gens portés
subitement aux premiers grades de leur arme, tels étaient les débris qu'avaient
laissés derrière elle la marine la plus éclairée et la plus brave de l'Europe. Le
gouvernement modéré qui venait de succéder au comité de salut public rassem-
blait avec empressement ces précieux débris, et s'en servait le plus habilement
possible pour élayer l'édiûce chancelant sorti en quelques jours des mains des
sociétés populaires.
« On s'est adressé à ces sociétés (écrivait à cette époque un citoyen courageux)
pour qu'elles désignassent des hommes qui réunissent les connaissances de la
marine au patriotisme. Les sociétés populaires ont cru qu'il suffisait à un homme
d'avoir beaucoup navigué pour être marin, si d'ailleurs il était patriote. Elles
n'ont pas réfléchi que le patriotisme seul ne conduit pas les vaisseaux. On a donc
donné des grades à des hommes qui n'ont dans la marine d'autre mérite que
celui d'avoir été beaucoup à la mer, sans songer que tel homme est souvent dans
un navire comme un ballot... Aussi la routine de ces hommes s'est-elle trouvée
déconcertée au premier événement imprévu. Ce n'est point toujours, il faut bien
le dire, le plus instruit et le plus patriote en même temps qui a obtenu les suf-
frages dans les sociétés, mais souvent le plus intrigant et le plus faux, celui qui,
avec de l'effronterie et un peu de babil, a su en imposer à la majorité. On est
tombé dans un autre inconvénient : sur une apparence d'activité que produit
l'effervescence de l'âge, on a donné des grades à des jeunes gens sans connais-
sances, sans talents, sans expérience et sans examen. Il a semblé, sans doute, que
les pilotes de l'ancienne marine étaient faits pour aspirera tous les grades; aussi
sont-ils tous placés. Eh bien! le mérite de la très-grande majorité parmi eux se
borne à estimer leur roule, à faire leur point et à pointer leur carte d'une manière
routinière... Beaucoup n'ont jamais été à portée de mettre à exécution la partie
brillante du marin, la manœuvre, qui déjoue les dispositions de l'ennemi et
donne l'avantage à forces égales. Qu'ont de commun avec l'art du vrai marin les
canonniers, les voiliers, les calfals, les charpentiers, et on pourrait dire les maîtres
d'équipage, dont la majeure partie sait à peine lire et écrire, quelques-uns point
du tout? Il y en a cependant qui ont obtenu des grades d'officiers et même de
capitaines (1). »
On peut apprécier maintenant quelle était, en 1796, la valeur réelle des forces
que l'Angleterre allait avoir à combattre. Cependant, dans le premier moment
d'émotion, le cabinet britannique abandonna l'offensive et sembla reculer devant
cette alliance qui, si récemment encore, au mois de juillet 1779, avait rassemblé
sous la conduite de M. d'Orvilliers 66 vaisseaux de ligne à l'entrée de la Manche.
L'amiral Jervis reçut l'ordre d'évacuer la Corse et de sortir de la Méditerrauée.
Déjà la flotte espagnole, partie de Cadix dans les derniers jours du mois de sep-
tembre, avait paru devant Carthagène et y avait rallié une division de 7 vaisseaux.
Elle se composait de 26 vaisseaux et de quelques frégates, quand elle fut aperçue
(1) Document conservé au dépôt des caries et plans de la marine.
268 LA DERNIERS GUERRE MARITIME.
à la hauteur de l'île de Corse le 15 octobre par les éelaireurs de l'escadre anglaise.
L'amiral Jervis était alors mouillé avec 14 vaisseaux dans la baie de Saint-Flo-
rent. Il ignorait le départ de la flotte espagnole, et don Juan de Langara eût pu
l'assaillir avec avantage dans la baie profonde où son escadre se trouvait enfermée;
mais cette occasion de porter un coup mortel à la puissance anglaise fui négligée
comme tant d'autres, et, faisant route pourToulon, l'amiral espagnol vint mouiller
de nouveau sur cette rade qu'il avait quittée trois ans plus tôt sous le feu des
batteries républicaines. Il y trouva 12 vaisseaux français prêts à prendre la mer,
et son arrivée porta à 38 vaisseaux et 20 frégates les forces alliées réunies en ce
moment dans ce port. Cette armée formidable devait cependant souffrir que sir
John Jervis opérât tranquillement sa retraite!
Ce dernier pressait les préparatifs de son départ avec la plus grande activité.
Bastia avait été évacué sous la direction de Nelson, les garnispns do Cn\\\ et
d'Ajaccio étaient embarquées, et, bien qu'il lui restât à peine quelques jours de
vivres, sir John Jervis s'apprêtait à traverser la Méditerranée. Le 2 novembre 1796,
six jours seulement après l'arrivée de l'amiral Langara à Toulon, Jervis fut rallié
par le vaisseau le Captain dont Nelson avait pris le commandement : V Ayamemnon,
épuisé par ses longs services, avait été renvoyé en Angleterre. L'escadre anglaise,
alors composée de 15 vaisseaux efc de quelques frégates, se hâta de quitter la baie
de Saint-Florent. Elle était suivie d'un convoi qui emportait une partie des
troupes et du matériel débarqués en Corse. Ces bâtiments de commerce furent
pris à la remorque, mais dans une' saute de vent deux d'entre eux furent abordés
et coulés par les vaisseaux qui les remorquaient. L'Excellent et le Captain démâ-
tèrent chacun dans la même journée d'un de leurs bas mâts, et, la traversée se
prolongeant au delà de toutes les prévisions, les équipages se trouvèrent réduits
au tiers de leur ration ordinaire. Il faliut leur délivrer les balayures des soutes,
endurer leurs justes plaintes et supporter la vue de leurs souffrances. Sir John
Jervis resta inébranlable et ne dévia point un instant de sa route; mais il promit
aux équipages que les vivres qui ne leur auraient point été distribués en nature
leur seraient religieusement remboursés en argent. Enfin, le 1er décembre, grâce
à sa persévérance, il eut la satisfaction de voir ses vaisseaux mouillés en sûreté
sons les canons du rocher de Gibraltar. La Méditerranée se trouva ainsi complè-
tement évacuée par les Anglais. Ce résultat une fois obtenu, la concentration des
forces considérables réunies à Toulon devenait pour ainsi dire inutile, et, la veille
du jour où l'amiral Jervis arrivait à Gibraltar, -la flotte espagnole, accompagnée
du contre-amiral Villeneuve et de 5 vaisseaux français, quittait les côtes de
France. Le 6 décembre, elle entra dans le port de Carthagène. Quant à Villeneuve,
il continua sa route sur Brest et eut le bonheur de franchir le détroit en plein
jour par un violent coup de vent d'est qui empêcha les vaisseaux anglais de lever
l'ancre et de se lancer à sa poursuite. Ce coup de vent, qui lui fut si favorable,
fut en même temps fatal à la flotte de l'amiral Jervis. Trois vaisseaux anglais
chassèrent sur leurs ancres et déradèrent. L'un d'eux alla se perdre avec la plus
grande partie de son équipage sur la côte d'Afrique ; un autre, à moitié démâté,
alla mouiller dans la baie de Tanger après avoir franchi l'extrémité d'un réciT.
Enfin, le 16 décembre, sir John Jervis fit voile pour Lisbonne, où il devait attendre
des renforts, mais de nouvelles épreuves lui étaient réservées : un de ses vais-
seaux toucha sur une roche devant Tanger, à la hauteur du cap Malabata ; un
second vaisseau, le Bombay-Castle, se perdit, au moment même où il entrait
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 269
dans le Tage, sur un des bancs qui obstruent l'entrée de cette rivière.
Ainsi, en moins de deux mois, sans avoir eu à combattre d'autre ennemi que
ce rude hiver de 1796, qui dispersait, en ce moment même, l'expédition que nous
dirigions sur l'Irlande (1), la flotte anglaise se trouvait réduite de 15 vaisseaux
à H. Jervis ne laissa paraître aucune faiblesse dans ces circonstances critiques;
mais il se promit de redoubler de vigilance et de réparer ces malheurs à force
d'activité. Il songea d'abord à assurer l'évacuation de Porto-Ferrajo , que les
troupes anglaises avaient occupé le 18 juillet l"96.el ce fut Nelson qu'il chargea
du soin périlleux d'aller enlever la garnison laissée dans cette place. Lui seul
était capable de remplir cette mission et de pénétrer sans crainte au fond de la
Méditerranée malgré les escadres qui se croisaient en tous sens dans ce vaste
bassin, abandonné par l'Angleterre aux pavillons unis de France et de Castille.
Nelson quitta pour un instant son vaisseau et partit de Gibraltar avec les deux
frégates la Blanche et la Minerve. Peu de jours après son départ, il rencontra
deux frégates espagnoles et leur donna la chasse. La Minerve, qu'il montait,
atteignit la Sabine, commandée par un descendant expatrié des Stuarls. La fré-
gate ennemie fut bientôt écrasée sous ce feu redoutable, comparé par les Espa-
gnols au feu de l'enfer, et que la Minerve avait appris à vomir contre l'ennemi à
l'école exigeante et sévère de sir John Jervis. La Sabine amena après une très-
belle défense, mais Nelson se vit bientôt obligé d'abandonner sa récente capturo
à une escadre espagnole qui faillit le capturer lui-même. Quelques jours après
ce combat, il mouillait en rade de Porto-Ferrajo. Le général anglais qui occu-
pait cette place ne se crut point autorisé à la quitter avant d'en avoir reçu l'ordre
d'Angleterre, et Nelson dut se contenter de charger sur son escadre les munitions
navales déposées, au moment de l'évacuation de la Corse, dans les magasins de
l'île d'Elbe. « On voit bien, écrivait l'impétueux commodore, gêné par ces scru-
pules dans l'accomplissement de sa mission, que ces messieurs de l'armée ne sont
pas aussi souvent que nous appelés à faire usage de leur jugement sur le terrain
de la politique. » Laissant derrière lui le capitaine Freemantle, qu'il chargea de
pourvoir au transport des troupes quand elles prendraient le parti de se retirer,
Nelson, avec la Minerve, fit route vers le cap Saint-Vincent, que l'amiral Jervis
lui avait assigné pour lieu de rendez-vous.
Le 18 janvier 1797, cet amiral appareilla de Lisbonne avec les 11 vaisseaux
qui lui restaient. Il savait que l'escadre espagnole avait dû quitter Carthagène,
et en se portant au cap Saint-Vincent, c'est-à-dire à l'extrémité sud-ouest de la
(1) L'armée que nous destinions à envahir l'Irlande, partie de Brest au mois de dé-
cembre 1796, eût certainement débarqué dans cette île, si la flotte chargée de l'y conduire
eût été mieux armée et mieux exercée; mais celte flotte, commandée par le vice-amiral
Morard de Galles, se trouva séparée à la sortie même de la rade de Brest, lo vaisseaux
et 10 frégates parvinrent cependant à se rallier sous les ordres du contre-amiral Bouvet,
et arrivèrent, sans avoir rencontré l'ennemi, à l'entrée de la baie de Bantry. Des bâti-
ments habitués à plus d'activité eussent pu, dès les premiers jours, atteindre un mouil-
lage favorable et mettre leurs troupes à terre. Le succès de l'expédition était encore
assuré. Nos vaisseaux furent malheureusement dispersés de nouveau par un coup de vent
qu'ils eurent l'imprudence d'attendre dans une baie ouverte; ceux d'entre eux qui échap-
pèrent au naufrage furent contraints par leurs avaries et le manque de vivres de rentrer
à Brest. Des 44 navires qui composaient celte puissante flotte, 2 coulèrent à la mer, 4 se
jetèrent à la côte, et 7 seulement furent capturés par les croisières ennemies.
270 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
Péninsule, il se plaçait au point le plus avantageux pour l'observer. De là, si,
comme il y avait lieu de le craindre, la destination de la flotte espagnole était le
golfe de Gascogne, on pouvait, avec des éclaireurs actifs, être averti de tous ses
mouvements, la harceler jusque sur les côtes de France, ou lui livrer bataille pour
l'obliger à se réfugier à Cadix. C'est avec cette intention que l'amiral Jervis, au
lieu d'attendre dans le Tage les renforts qui lui étaient annoncés, leur avait donné
rendez-vous à la hauteur du cap Saint-Vincent, et s'empressait de s'y rendre lui-
même ; mais une fatalité inexplicable semblait le poursuivre, et une âme moins
ferme que la sienne eut vu dans le nouvel accident qui vint le priver de l'un de
ses plus importants vaisseaux le présage infaillible de quelque immense revers.
Au moment où la flotte sortait du Tage, un vaisseau à trois ponts se jeta sur le
banc où avait déjà péri le Bombay-Castle, et ne parvint à rentrer à Lisbonne
qu'après avoir coupé sa mâture et être resté échoué près de quaranle-huit heures ;
il ne restait donc plus que 10 vaisseaux de cette flotte, autrefois si fière, que
Nelson s'indignait de la voir se retirer devant 38 vaisseaux français et espagnols ;
mais ces 10 vaisseaux possédaient une précision de mouvements, un ensemble et
une régularité admirables, et, bien que privé du tiers de ses forces par une suc-
cession inouïe d'accidents, sir John Jervis était encore rempli de confiance et
marchait sans crainte à la rencontre de l'ennemi.
IV.
L'Angleterre, à cette époque, venait de porter ses armements à 108 vaisseaux
de ligne et 400 bâtiments montés par 120 mille marins; mais, obligée de pro-
léger tant de colonies et d'intérêts dispersés sur la face du globe, l'amirauté
n'avait pu envoyer à la flotte du Tage que cinq vaisseaux de ligne, momentané-
ment détachés de la flotte de la Manche. C'est ainsi que pendant cette guerre
l'Angleterre sembla toujours, malgré l'immense développement qu'avait pris sa
marine, éprouver, au milieu de ses richesses, tous les embarras de la misère.
Après l'arrivée de ce renfort, qui le rejoignit le 6 février, l'amiral Jervis se trouva
encore une fois à la tête de 15 vaisseaux de ligne, dont 6 à trois ponts, 4 fré-
gates et 2 corvettes. Sa mauvaise fortune n'était cependant pas complètement
épuisée. Le 12 février, deux de ses vaisseaux, virant de bord par une nuit sombre
et pluvieuse, s'abordèrent, et l'un d'eux, le Culloden, éprouva dans ce choc ter-
rible des avaries tellement sérieuses, qu'il eût fallu le renvoyer au port, s'il n'eût
été commandé par un des capitaines les plus' actifs de la marine anglaise; mais,
au grand étonnement de tous ceux qui avaient vu l'état de son vaisseau au point
du jour, le capitaine Troubridge, grâce à de prodigieux efforts, put signaler dans
l'après-midi qu'il était prêt à combattre. Léloignement de ce vaisseau eût été
très-mal venu en ce moment, car le lendemain la frégate la Minerve, portant le
guidon de commandement de Nelson, ralliait l'escadre anglaise avec la nouvelle
que, deux jours auparavant, la flotte espagnole avait été aperçue en dehors du
détroit.
Celle flotte, alors commandée par don Josef de Cordova, avait quitté Carlha-
gène le 1er février. Elle se composait de 26 vaisseaux, dont 7 à trois ponts, et de
11 frégates. Le 5 février, au point du jour, elle franchit le détroit de Gibraltar
LA DERRIÈRE GUERRE MARITIME. 271
et se dirigea vers Cadix; mais un coup de vent d'est l'empêcha de gagner ce port,
et le 13 février, dans la soirée, pendant qu'elle luttait, pour s'en rapprocher,
contre des vents encore contraires, les éclaireurs des deux armées signalèrent
l'ennemi, dont ils n'avaient pu cependant apprécier exactement la force. Les Espa-
gnols, qui n'avaient point en connaissance du dernier renfort reçu par l'amiral
Jervis, rassurés par leur immense supériorité numérique, négligèrent de serrer
leurs distances pendant la nuit et continuèrent à naviguer sans ordre. Peu dési-
reux d'en venir aux mains avec l'escadre anglaise, ils pensaient que celle-ci n'ose-
rait jamais prendre l'offensive; mais Jervis, au contraire, songeait à combattre.
II savait combien une victoire était en ce moment nécessaire à l'Angleterre, et il
attendait cette victoire des soins judicieux qu'il donnait depuis deux ans à l'in-
struction de son escadre.
Au coucher du soleil, il fit signal à ses vaisseaux de se préparer au combat, les
rangea sur deux colonnes et leur recommanda de se tenir beaupré sur poupe
pendant la nuit. Le 14 février, ce jour si désastreux pour la marine espagnole, se
leva obscur et brumeux sur les deux flottes. La flotte anglaise était formée en
deux divisions compactes, et le premier regard de Jervis se porta avec satisfaction
sur ces deux ûles égales et serrées qui, par un mouvement rapide, pouvaient en
un instant présenter un front formidable. Vers l'Orient, la côte de Portugal mon-
trait à peine, à travers le brouillard, ses falaises escarpées et les hautes sierras
de Monchique, qui dominent la baie de Lagos ; les frégates anglaises jetées en
avant pour observer l'ennemi ne signalaient encore que six vaisseaux espagnols,
et un voile épais planait sur les deux escadres. Cependant, à mesure que le soleil
s'élevait au-dessus de l'horizon, la brume, qui les avait enveloppées jusque-là, se
roulait en légers flocons que la brise poussait devant elle, ou montait en tour-
billonnant vers la cime des mâts pour aller se perdre dans le ciel. A neuf heures
du matin, 20 vaisseaux espagnols avaient été comptés du haut des barres de per-
roquet du Victory, et à onze heures les frégates anglaises en signalaient 25. Par
suite de la négligence avec laquelle ils avaient navigué jusqu'à ce moment, les
vaisseaux espagnols se trouvaient alors séparés en deux pelotons. L'amiral Jervis
se promit de profiter de cette faute et se disposa à attaquer séparément une de
ces divisions. L'une, composée de 19 vaisseaux, formait le gros de la flotte;
l'autre n'en comptait que 6, tombés sous le vent pendant la nuit et aperçus les
premiers par l'escadre anglaise. Toutes deux faisaient force de voiles pour opérer
une jonction imprudemment différée. Vers l'intervalle qui séparait encore les deux
pelotons ennemis, intervalle qui diminuait à chaque instant, s'avançait de son
côté l'escadre de Jervis, alors rangée sur une seule ligne de file. Tel fut le tableau
plein d'émotion que présenta pendant quelques heures le champ de bataille; mais
l'amiral espagnol, s'apercevant que, s'il continuait sa route, la totalité de sa divi-
sion ne parviendrait pas à doubler l'escadre anglaise, vira de bord au moment où
la tète de cette escadre s'approchait. Cependant trois des vaisseaux espagnols
avaient, avant ce mouvement, dépassé l'avant-garde ennemie et rallié la division
sur laquelle il était probable que sir John Jervis porterait ses premiers efforts.
Sir John, avec une rare sagacité, en avait décidé autrement. En effet, s'il se fût
laissé séduire par l'espoir d'écraser ces neuf vaisseaux avec son escadre, il est
probable qu'il aurait eu bientôt sur les bras toute la flotte espagnole; car le vent,
dans cette circonstance, eût servi les projets de l'amiral Cordova et lui eût permis
de se porter avec la totalité de ses forces sur le théâtre du combat. En négligeant ,
272 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME»
au contraire, cette division, paralysée par sa position et obligée de remonter dans
le vent pour venir prendre part à l'action, en ne laissant sur ses derrières qu'une
force insignifiante en comparaison de celle qu'il allait poursuivre, sir John Jervis
saisissait d'un coup d'œil rapide et sûr la seule chance qu'il pût avoir de triom-
pher d'une flotte aussi supérieure.
A peine Cordova eut-il viré de bord, que Jervis fit au Culloden le signal de virer
aussi et de conduire l'armée à la poursuite des seize vaisseaux qui s'éloignaient
bâbord amures. La manière dont cette manœuvre fut exécutée par Troubridge
sous le feu de l'arrière-garde espagnole lui arracha un cri de joie, a Voyez,
s'écria-t-il, voyez donc Troubridge ! ne manœuvre-t-il pas comme si toute l'An-
gleterre avait les yeux sur lui? Plût à Dieu'qu'elle assistât en effet à ce combat!
elle apprendrait à apprécier comme moi le brave commandant du Culloden. )>
Placé sur le Victory au centre de son armée, Jervis en surveillait les mouvements
d'un œil inquiet. Les vaisseaux qui précédaient le Victory avaient imité la man-
œuvre de Troubridgeet s'étaient rangés successivement dans les eaux du Culloden;
mais la division espagnole laissée sous le vent n'avait point renoncé à l'espoir de
traverser la ligne anglaise. Elle continuait à s'avancer résolument sous les mêmes
amures vers les vaisseaux interposés entre elle et l'amiral espagnol. Le vaisseau à
trois ponts le Prince des Asturies, portant au mât de misaine un pavillon de vice-
amiral, la dirigeait dans cette tentative; arrivé par le travers du Victory, ce vais-
seau trouva la ligne anglaise tellement serrée, qu'il n'osa s'exposer à un abordage
qui semblait inévitable. Il vira de bord sous la volée même de l'amiral anglais, et
reçut pendant cette évolution un feu si terrible, qu'il laissa arriver dans le plus
grand désordre. Les vaisseaux qui le suivaient, découragés par cet exemple, s'éloi-
gnèrent également après avoir échangé quelques boulets perdus avec l'arrière-
garde anglaise. Cordova, cependant, se voyant exposé à soutenir avec 16 vaisseaux
le choc de 15 vaisseaux anglais, était plus désireux que jamais de rallier la divi-
sion dont il s'était laissé séparer. Il résolut de tenter un dernier effort pour la
rejoindre. Précisons la position des deux escadres en cet instant critique :
l'avant-garde anglaise avait viré de bord et se dirigeait à la poursuite des
16 vaisseaux de Cordova; l'arrière-garde continuait sa bordée pour venir prendre
le vent et virer également par un mouvement successif dans les eaux du Victory.
L'amiral espagnol crut le moment venu de passer sous le vent de la ligne enne-
mie. Au milieu de la fumée, il espérait dérober ce mouvement à Jervis et le
surprendre par la rapidité de sa manœuvre. Marchant en tête de sa colonne, il se
porta vers l'arrière-garde anglaise; mais Nelson, qui avait rehissé son guidon de
commodore à bord du Captain, commandé par le capitaine Miller, montait le
troisième vaisseau de cette arrière-garde, et veillait sur les deslins de la journée.
Il n'avait derrière lui que V Excellent, de 74, commandé par Collingwood, et un
petit vaisseau de 6-4, le Diadcm. La manœuvre de Cordova était à peine indiquée,
que Nelson, en devinant l'objet, comprit qu'il n'aurait point le temps de prévenir
l'amiral Jervis et de prendre ses ordres. Il n'y avait point en effet un instant a
perdre si l'on voulait s'opposer à ce mouvement de la flotte espagnole. Sans
hésiter, Nelson quitte son poste, vire de bord vent arrière, et, passant entre
Y Excellent et le Diadcm, qui continuent leur roule, vient se placer sur le passage
de la Santissima-Trinidad , cet énorme trois-ponts qu'il devait encore retrouver
à Trafalgar. Il lui barre le chemin, l'oblige à revenir au vent, et le rejette sur
l'avant-garde anglaise.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 273
Une partie de cette avant-garde se porte alors sous le vent de la ligne espa-
gnole pour prévenir une nouvelle tentative semblable à celle qu'a réprimée Nelson.
Les autres vaisseaux anglais, conduits par le Victory, prolongent cette ligne au
vent, enveloppent l'arrière-garde de Cordova et la prennent entre deux feux. Le
succès de la manœuvre audacieuse de Nelson est complet ; mais lui-même, séparé
de ses compagnons, s'est trouvé pendant quelque temps exposé au l'eu de plusieurs
vaisseaux espagnols. Le Ciilloden et les vaisseaux qui suivent le capitaine Trou-
bridge ne le couvrent un instant que pour le dépasser bientôt, le laissant aux
prises avec dé plus nombreux adversaires. Il lui faut monter de nouveaux projec-
tiles de la cale; ceux qui garnissent les parcs à boulets de ses batteries ont été
épuisés par la rapidité de son tir. C'est en ce moment où son feu s'est nécessaire-
ment ralenti que Nelson se trouve sous la volée d'un vaisseau de 30, le San-Nicolas.
La confusion qui règne dans la ligne espagnole a réuni sur le même point trois
ou quatre vaisseaux qui, n'ayant pas d'autre ennemi à combattre, dirigent vers
le Captain ceux de leurs canons qui peuvent l'atteindre. Le San-Josef surtout,
vaisseau de H 2 canons, placé en arrière du San-Nicolas, lui prête l'appui de son
artillerie formidable. La position de Nelson n'est point sans danger : son gréement
a considérablement souffert de cette canonnade ; une partie de sa mâture est com-
promise, et il compte déjà près de 70 hommes hors de combat. Pendant que
l'avant-garde, conduite par le Cullodm, continue à engager les Espagnols sous le
vent, l'arrière-garde, que dirige sir John lui-même, les combat au vent et est sé-
parée de Nelson par un triple rang de navires. La tête de la ligne espagnole fait
déjà force de voiles et semble abandonner aux Anglais les vaisseaux qu'ils ont
enveloppés, parmi lesquels se distinguent par leur masse et leur feu plus nourri
quatre vaisseaux à trois ponts. C'est celte arrière-garde sacrifiée que sir John se
décide à accabler. Tant qu'il a cru à une action plus générale, il n'a point voulu
affaiblir la colonne qui contient l'ennemi du côté du vent , et il a rappelé à lui
l'Excellent au moment où Collingwood allait se porter au secours de Nelson ; mais
quand l'engagement est mieux dessiné, quand la flotte espagnole éperdue lui livre
une partie de ses vaisseaux, il comprend la nécessité de s'assurer ces premiers
gages de sa victoire. Collingwood reçoit l'ordre de traverser la ligne ennemie, et
cet ordre est exécuté à l'instant. L'Excellent engage d'abord le Salvador del
Mnndo, le dépasse et canonne le San-Isid?'o. Ces deux vaisseaux, déjà maltraités,
amènent leur pavillon et sont amarinés par le Diadem et l'Irrésistible, qui suivent
Collingwood. Au milieu de la mêlée, celui-ci cherche encore des compagnons à
secourir, de nouveaux ennemis à combattre; il cherche surtout des yeux le vais-
seau de Nelson. Il l'aperçoit enfin échangeant avec le San-Nicolas des volées que
le manque de munitions a rendues moins rapides. L'espace qui sépare ces deux
adversaires semble laisser à peine passage à son vaisseau. C'est vers cet étroit
intervalle qu'il le dirige : conservant au feu ce coup d'œil de manœuvrier qui le
distingue entre tous les capitaines anglais , Collingwood range le San-Nicolas à
portée de pistolet, et lui envoie à bout portant la plus terrible bordée que ce vais-
seau ait encore reçue; puis, continuant sa reute, il va se joindre au Blenlieim, à
VOrion et à l'Irrésistible, contre lesquels la Santissima-Trinidad se défend encore.
En voulant éviter la bordée de Collingwood, le San-Nicolas s'est jeté sur le
San Joscf, en partie démâté; Nelson, qui a lui-même perdu son petit mât de hune,
et qui craint d'être entraîné sous le vent, se décide à aborder ce groupe formi-
dable. Son beaupré s'est engagé dans les haubans d'artimon du San-Nicolas, son
274 LA DERNIERE GUERRE MARITIME.
bossoir de bâbord dans la galerie de poupe du vaisseau espagnol. Le premier qui
en profite pour sauter à bord de l'ennemi est un ancien lieutenant de l'Agamem-
non, le capitaine Berry, qui doit commander le Vanguard à Aboukir. Un des sol-
dats que Nelson a ramenés de Bastia brise une des fenêtres de la galerie, et pénètre
ainsi dans la cbambre même du commandant espagnol. Nelson le suit, et, sur ses
pas, se précipitent quelques hommes intrépides. D'autres se sont joints au capi-
taine Berry. Ils trouvent un équipage épouvanté et déjà réduit. Les officiers seuls,
dignes d'un meilleur sort, opposent à cet assaut une vigoureuse résistance; mais
le commandant du San-Nicolas vient tomber mortellement blessé sur le gaillard
d'arrière, et cet événement met fin à une lutte inégale. Pendant quelque temps
encore l'équipage du San-Josef, qu'anime l'amiral Francisco Winthuysen , dirige,
de la dunette et de la galerie de ce vaisseau, un feu nourri de mousqueterie sur
les Anglais, déjà maîtres du San-Nicolas. Vains efforts! l'amiral Winthuysen est
bientôt atteint d'un coup mortel, et le San-Josef doit céder aux renforts que le
capitaine Miller, resté à bord de son vaisseau par les ordres exprès de Nelson, ne
cesse de faire passer sur le San-Nicolas. Un officier espagnol se penche en dehors
des bastingages et fait connaître aux Anglais que le San-Josef s'est rendu. Nelson
prend possession de cette nouvelle conquête, et ajoute à ses trophées l'épée d'un
contre-amiral espagnol.
Le San-Josef et le San-Nicolas furent les derniers vaisseaux dont put s'emparer
la flotte anglaise. Bien que la Santissima-Trinidad eût perdu son mât de misaine
et son mât d'artimon , elle continuait à combattre quand la division de neuf vais-
seaux, qui n'avait pu prendre qu'une part insignifiante à l'action, s'étant élevée
au vent par une longue bordée, manifesta l'intention de venir dégager l'amiral des
ennemis qui l'entouraient. Celte démonstration sauva Cordova, car elle engagea
l'amiral anglais à rappeler à lui ses vaisseaux. Cependant l'armée espagnole était
encore dans le plus grand désordre. Si Jervis se fût alors décidé à poursuivre ces
vaisseaux dispersés et démoralisés, et à les attaquer pendant la nuit obscure
qui suivit ce combat, il est probable que l'horreur et la confusion inséparables
d'un pareil engagement eussent, cette fois encore, tourné à l'avantage de l'escadre
la moins nombreuse et la mieux disciplinée; mais Jervis craignit de compromettre
dans des engagements partiels les résultats importants qu'il venait d'obtenir. Les
vaisseaux espagnols marchaient beaucoup mieux que les siens (1), et les six vais-
seaux à trois ponts qu'il comptait dans son escadre, et qui en formaient le noyau
le plus redoutable, auraient dû peut-être, dans une chasse générale, être laissés en
arrière. Ces considérations le déterminèrent à ne point inquiéter la retraite de
l'ennemi. Pour se lancer avec cette audace imprévoyante à la poursuite de
21 vaisseaux, dont la plupart n'avaient point encore combattu, il eût fallu être
Nelson. Sir John Jervis n'était ni assez grand , ni assez téméraire pour cela.
D'ailleurs si, après Aboukir, cette circonspection eût couru le risque d'être taxée
de timidité, à cette époque, elle semblait encore trop naturelle, trop conforme
aux règles et aux usages établis pour ternir l'éclat de cette brillante victoire.
L'armée espagnole, n'étant point troublée dans sa fuite, alla se réfugier à Cadix
et à Algésiras, et l'escadre anglaise, suivie des quatre vaisseaux qu'elle avait cap-
(i) On remarqua en effet que les 4 vaisseaux capturés, bien qu'ils eussent été matés
avec des mâts de fortune et très-pauvrement armés, gagnèrent tous les vaisseaux de l'es-
cadre anglaise, quand cette escadre rentra en louvoyant dans le Tage.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. -y ■>
turés, après avoir réparé ses avaries dans la baie de Lagos, revint mouiller à
Lisbonne.
Nelson venait enfin de trouver en ce jour une occasion digne de lui, et l'opi-
nion publique lui décerna d'une voix unanime la gloire d'avoir décidé, p;ir sa
manœifvre audacieuse, la capture des vaisseaux qui tombèrent au pouvoir de
l'escadre anglaise. « C'est à vous, lui écrivait Collingwood le lendemain de la
bataille, c'est à vous et auCulloden qu'appartient l'honneur de la journée. Laissez-
moi vous en féliciter, mon cher et bon ami, et vous dire qu'au milieu de la joie
que j'éprouve d'un succès si glorieux pour la marine anglaise, s'il est quelque
chose qui puisse ajouter à ma satisfaction d'avoir battu les Espagnols, el d'avoir
vu, cette fois encore, mon cher commodore au premier rang parmi ceux qui
combattaient pour les intérêts et la gloire de notre pays, c'est la pensée que j'ai
pu vous être utile hier, et prêter à votre vaisseau une assistance opportune. »
Ce dut être, en effet, un beau moment pour Collingwood que celui où il vint
couvrir le vaisseau de son rival et de son ami; il pouvait à bon droit s'en sou-
venir le lendemain de cette journée mémorable. La précision de sa manœuvre, le
coup d'œil rapide qui lui en avait fait entrevoir la possibilité, le mouvement géné-
reux qui lui en suggéra la pensée, tout cela fut digne de l'officier intrépide qui
devait survivre à Nelson et consoler l'Angleterre de sa perte. Ce fut vraiment une
noble affection que celle qui unit ces deux hommes. Fondée sur une estime réci-
proque au début de leur carrière, elle traversa sans s'altérer de longues années el
de difficiles épreuves, jusqu'à ce jour néfaste où Trafalgar dut apprendre à la
France ce que valent et ce que produisent la cordiale union des chefs et leur
coopération sincère.
Nelson, du reste, n'avait point attendu la lettre de Collingwood pour reconnaître
le secours qu'il avait reçu de son ami. « Il n'est point de meilleur ami (lui écrivit-il
dès que les vaisseaux anglais furent libres de communiquer entre eux) que celui
qu'on trouve au moment du besoin, et votre glorieuse conduite dans le combat
d'hier m'en a donné la preuve. Vous avez épargné de nouvelles pertes au Captain.
Recevez en tous mes remercîments. Nous nous reverrons dans la baie de Lagos;
mais je n'ai pas voulu attendre plus longtemps pour vous exprimer tout ce que
je dois à votre assistance dans une situation qui pouvait devenir critique. »
Sublime et glorieux échange! touchantes félicitations! Sans doute ce sont là les
émotions saintes qu'au milieu des combats recherche un noble cœur, car elles
honorent encore la nature humaine à travers ces scènes de deuil et de carnage, et
peuvent justifier l'irrésistible attrait que ces luttes sanglantes ont offert de tout
temps aux âmes généreuses.
Rien ne devait manquer en ce jour à la gloire de Nelson. Quand il se présenta
à bord du Victory, sir John Jervis le serra dans ses bras et refusa d'accepter
l'épée du coulre-amiral espagnol qui montait le San-Joscf. « Gardez-la. lui dit-il;
elle appartient à trop de titres à celui qui l'a reçue de son prisonnier. » Quelques
esprits jaloux essayèrent, il est vrai, d'atténuer l'effet de la belle conduite de
Nelson en remarquant qu'il s'était écarté du mode d'attaque prescrit par l'amiral.
Cette circonstance pouvait exercer quelque influence sur l'opinion d'un chef aussi
rigide que sir John Jervis, et le capitaine Calder se chargea de la signaler à son
attention. « Je m'en suis bien aperçu, Calder, répondit le malicieux amiral, mais,
si vous commettez jamais une pareille faute, soyezsûr que je vous la pardonnerai
aussi. »
TOME IV. 1!J
276 IA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
L'annonce de cette victoire excita en Angleterre des transports universels, et
cependant elle ne mérite point, selon nous, d'être placée sur îe même niveau que
les succès remportés sur nos flottes par lord Rodney, lord Howe ou Nelson. Les
Espagnols à cette époque n'étaient déjà plus des ennemis sérieux, et le gouverne-
ment de Madrid montra autant d'injuste sévérité envers les malheureux ofliciers
livrés par son impérilie aux chances d'un combat inégal (1), que le gouvernement
anglais témoigna de facile reconnaissance envers les vainqueurs. Sir John Jervis
fut créé pair d'Angleterre et obtint les titres de baron de Meaford et comte de
Saint-Vincent, avec une pension annuelle de 3,000 livres sterling. Don Josef de
Cordova, malgré la magnifique défense de la Santissima-Tritiidad, fut cassé et
déclaré incapable de servir. L'officier général qui commandait sous ses ordres et
six de ses capitaines partagèrent sa disgrâce et éprouvèrent le même sort.
V.
Si l'Angleterre avait vu ses amiraux remporter des victoires plus brillantes
que celle du cap Saint-Vincent, jamais elle ne leur dut victoire plus opportune.
Menacéed'une invasion formidable, abandonnée de la plupart desesalliés,à la veille
de voir l'Autriche, la seule puissance continentale qui résistât encore à nos armes,
écrasée sur le Rhin et en Italie, elle eût souscrit peut-être, sans ce succès inattendu,
aux conditions de paix les plus humiliantes et les plus dures. Déjà la banque
avait suspendu ses paiements, et les fonds publics étaient tombés plus bas qu'aux
plus mauvais jours de la guerre d'Amérique; l'opinion générale se prononçait
contre la continuation dés hostilités, le parlement se montrait disposé à refuser
les subsides que réclamait le ministère, et le génie de Pitt ne soutenait qu'à peine
le cabinet ébranlé à travers tant de difficultés et de périls. La victoire remportée
sur la flotte espagnole ranima l'esprit national et vint donnera l'administration la
force nécessaire pour faire face à cette crise menaçante; mais l'Angleterre allait
se trouver en présence d'épreuves plus dangereuses encore qui préparaient à Jervis
un nouveau triomphe.
En effet, vers la fin du mois de février 1797, au moment même où venait
avorter dans les eaux du cap Saint-Vincent ce projet de coalition maritime qui
devait réunir dans le port de Brest la flotte de Carlhagène à celle du Texel, au mo-
ment où l'Angleterre voyait son littoral sans défense couvert encore une fois par
ces remparts mobiles qui l'avaient défendue depuis les temps glorieux d'Elisabeth,
une sourde agitation faisait éclater dans l'escadre de la Manche les premiers
(1) L'escadre espagnole avait à peine dans ce combat 60 ou 80 matelots par vaisseau.
Le reste des équipages se composait d'hommes entièrement étrangers à la navigation, re-
crutés depuis quelques mois dans la campagne ou dans les prisons, et qui, de l'aveu
même des historiens anglais, lorsqu'on voulait les faire monter dans le greement, tom-
baient à genoux, frappés d'une terreur panique, et s'écriaient qu'ils aimaient mieux être
immolés sur la place que de s'exposer à une mort certaine en essayant d'accomplir un
service aussi périlleux. A bord d'un des vaisseaux capturés par les Anglais, on trouva
quatre ou cinq canons, du côté où ce vaisseau avait combattu, qui n'avaient point été dé-
lapés. Que pouvaient le courage et le dévouement des ofliciers, leur habileté même, contre
de pareilles chances?
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 277
symptômes d'une insurrection cent fois plus redoutable que ne l'eût été la pré-
sence d'une flotte ennemie à l'embouchure de la Tamise. Lord Howe, qui com-
mandait alors à Portsmoulh les forces anglaises réunies dans la Manche, reçut
plusieurs lettres anonymes contenant les réclamations les plus vives en faveur
des équipages de la flotte ; mais, au lieu d'accorder à ces pétitions l'attention
qu'elles méritaient, cet amiral se contenta de l'assurance qui lui fut transmise
par plusieurs capitaines du bon esprit qui régnait à bord de leurs vaisseaux, et il
pensa qu'un silence absolu ferait justice de ces prétentions. Le 50 mars cepen-
dant, l'escadre qui croisait devant Brest sous le commandement de lord Bridport
vint mouiller à Spilhead. et le 15 avril, au moment où cette escadre recevait
l'ordre d'appareiller pour aller reprendre sa croisière, l'équipage du Royal-George,
sur lequel flottait le pavillon du commandant en chef, au lieu de se porter dans
les batteries pour lever l'ancre, monta dans les haubans du vaisseau, et poussa
trois acclamations auxquelles répondirent immédiatement, comme un écho ter-
rible, les hourras séditieux des autres matelots de l'escadre. Le secret de ce com-
plot avait été si bien gardé et l'aveuglement des chefs était tellement complet,
que rien n'avait transpiré jusque-là des projets des mécontents. En vain essaya-t-on
de faire rentrer ces hommes égarés dans le devoir. Les prières et les exhorta-
tions restèrent inutiles. Ceux des officiers qui s'étaient rendus coupables de quel-
ques actes d'oppression furent envoyés à terre; les autres purent rester a bord
sans avoir à suhir aucun mauvais traitement. Le lendemain, les équipages prê-
tèrent serment de rester fidèles à la cause commune et de ne point lever l'ancre
qu'on n'eût fait droit à leurs demandes. Des cordes furent en même temps passées
au bout des vergues pour indiquer le sort réservé à ceux qui failliraient à ce ser-
ment, et les délégués chargés par les matelots de les représenter se réunirent à
bord du vaisseau amiral, afin de rédiger et de signer deux pétitions, l'une à la
chambre des communes, l'autre à l'amirauté. Rappelant les services rendus au
pays par les marins anglais, les pétitionnaires exposaient leurs griefs dans un
langage plein de convenance et de respect; ces griefs, quelque fondés qu'ils pus-
sent être, n'auraient point, il faut le dire, suffi pour soulever une flotte française.
Nos matelots sont moins dociles peut-être que les marins anglais; en revanche,
de plus nobles instincts les animent. Les équipages de la flotte de lord Bridpord
réclamaient une augmentation de paie, une ration plus considérable et mieux
composée, une distribution plus équitable des parts de prise, divers avantages
pour les matelots blessés ou iufirmes, et la liberté, en revenant de la mer, d'aller
visiter leurs familles. Cette dernière demande était assurément la plus légitime.
Il est impossible, en effet, de rien imaginer de plus affreux que cette séquestra-
tion à laquelle se trouvait condamnée, pendant des années entières, la grande
majorité des équipages anglais. Quant à la rigueur de la discipline maritime , aux
châtiments corporels auxquels ils se trouvaient soumis sans le moindre contrôle,
les insurgés s'y arrêtaient à peine et se bornaient à demander que ces châtiments
ne leur fussent plus infligés au caprice des officiers inférieurs. Les préoccupations
matérielles, les intérêts les plus grossiers, tenaient donc la première place dans
l'esprit des révoltés de Portsmoulh, et l'insurrection d'une escadre française eût
eu, dès le principe, on peut en être certain, un plus noble et plus dangereux
caractère.
Dès que la nouvelle de ce mouvement eut été transmise à Londres, le gouver-
nement, sérieusement alarmé, ordonna à l 'amirauté de se transporter à Portsmouth,
278 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
et lui prescrivit d'adopter immédiatement les mesures les plus efficaces pour
étouffer la révolte à sa naissance. Conformément à ces instructions, le premier
lord de l'amirauté, le comte Spencer, après quelques pourparlers inutiles, engagea
les officiers généraux qui servaient sous les ordres de lord Bridport à se rendre à
bord du vaisseau sur lequel s'étaient réunis les délégués , afln d'essayer par de
nouvelles démarches de les faire rentrer dans le devoir. Les exigences qui se
manifestèrent dans cette entrevueexaspérèrent tellement un de ces officiers géné-
raux, le vice-amiral Gardner, qu'il saisit un des délégués au collet et jura qu'il les
ferait tous pendre pour prix de leur trahison. Cet acte de violence faillit lui
coûter la vie; au retour de leurs délégués, voulant témoigner qu'ils regardaient
les conférences comme rompues, les matelots offensés hissèrent à bord de chaque
vaisseau le pavillon rouge en signe de défi et de rébellion; les canons furent
chargés, et les navires mis en état de défense.
Le lendemain cependant les mutins revinrent à des sentiments plus calmes, et
de nouvelles propositions de lord Bridport furent acceptées après quelques instants
de délibération. Près de quinze jours s'écoulèrent ainsi ; la flotte, à i'exeeption de
trois vaisseaux, avait quitté Spilhead pour aller mouiller à l'entrée même de la rade,
et l'amiral n'attendait plus qu'un vent favorable pour la conduire devant Brest,
quand, irrités de ne point recevoir du parlement et de la couronne la confirma-
tion des promesses de lord Bridport, les équipages arborèrent de nouveau l'éten-
dard de la révolte. Celle fois le sang coula à bord d'un vaisseau, celui que mon-
tait le vice-amiral Colpoys. Fidèles à leur vieille réputation de loyauté, les
soldats de marine prirent les armes ; au moment où l'équipage, confiné dans les
batteries, braquait vers le gaillard d'arrière deux canons qu'il venait de démarrer
de la balterie haute et qu'il avait traînés1 sous les écoutilles, ils exécutèrent une
décharge générale qui renversa onze hommes et en blessa six mortellement.
Malgré cette décharge, les matelots se précipitèrent sur le pont, s'emparèrent du
premier lieutenant, et s'apprêtèrent à immoler cette première victime à leurres-
sentiment; mais le vice-amiral Colpoys s'avançant vers eux leur déclara que ce
qui s'était passé n'avait eu lieu que d'après ses ordres et conformément aux
prescriptions de l'amirauté. Singulier exemple de ce respect des lois si profondé-
ment empreint dans le caractère britannique! ces hommes en état de révolte
ouverte contre leurs officiers, encore excités par la vue du sang répandu et de
leurs camarades expirants, demandèrent à prendre connaissance des instructions
de l'amirauté, et s'inclinèrent humblement devant elles. L'emploi de la force
leur sembla suffisamment justifié, dès que ces instructions autorisaient l'amiral à
y avoir recours. Le malheureux officier qu'ils allaient sacrifier à leur aveugle
fureur fut immédiatement relâché, les soldats de marine furent désarmés sans
qu'on se portât contre eux à la moindre violence, et le vice-amiral Colpoys reçut
l'invitation de se retirer dans sa chambre.
Enfin, le 14 mai, un mois après le commencement de celte sédition, lord Howe
arriva de Londres avec de pleins pouvoirs pour terminer cette malheureuse
affaire. Il apportait aux équipages révoltés l'assurance d'une amnistie complète,
l'acle du parlement qui sanctionnait les concessions consenties par lord Bridport,
et la nouvelle que 450,000 livres sterling avaient été volées par la chambre des
communes pour faire face aux nouvelles charges imposées au trésor. Ces condi-
tions furent agréées; le lendemain, accompagnés de lord et de lady Howe et de
plusieurs autres personnages de distinction, les délégués visitèrent les bâtiments
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 279
mouillés à Spitbead, apaisèrent par leur présence une nouvelle révolte à la veille
d'éclater dans l'escadre de sir Roger Curtis, qui en ce moment arrivait de croi-
sière, et, à leur retour à Portsmoutb, portèrent lord Howe sur leurs épaules
jusqu'à la maison du gouverneur.
Des désordres semblables à ceux dont la rade de Porlsmouth avait été le
théâtre avaient également éclaté à bord des vaisseaux mouillés à Plymouth;
mais, inspiré par les mêmes motifs que la révolte de Spilhead, ce mouvement
s'apaisa de lui-même, dès que la flotte de lord Bridport fut rentrée dans le devoir.
Cependant une insurrection d'une plus haute portée, et qui semblait se lier à
l'agitation politique du pays, se préparait dans la flotte de la Tamise et dans
celle de la mer du Nord. Un grand nombre d'Irlandais faisaient partie des équi-
pages de ces flottes, et la résistance que ces deux escadres opposèrent aux pre-
mières tentatives de conciliation, le ton menaçant de leurs réclamations, l'audace
des prétentions qu'elles aflicbèrent , eussent suffi pour indiquer des mécontente-
ments plus sérieux et plus graves que ceux dont l'amirauté venait de triompher.
Les bâtiments mouillés à Sheerness sous les ordres du vice-amiral Charles Buckner
furent les premiers à donner le signal de ces nouveaux troubles, et bientôt l'es-
cadre de l'amiral Duncan , à l'exception de deux vaisseaux, vint se joindre à la
flotte insurgée de la Tamise. Cette escadre, composée de lo vaisseaux de ligne,
était partie de la rade de Yarmouth pour se rendre devant le Texel, et l'amiral
Duncan, malgré les qualités aimables qui le recommandaient à l'affection de ses
équipages, se vit abandonné, presque en présence de l'ennemi, par une flotte qui
avait longtemps fait son orgueil et son espoir.
A Sheerness comme ailleurs, les révoltés mirent dans ieur insurrection toutes
les formes de l'ordre le plus régulier. Ils nommèrent à bord de chaque vaisseau
un comité composé de douze membres, qu'ils chargèrent de la police intérieure
du navire, et deux délégués par vaisseau, qui, réunis sous la présidence d'un ma-
telot du Sandwich, le fameux Richard Parker, durent présider aux mouvements
généraux de la flotte. Mouillée au milieu de la Tamise, celle escadre arrêtait les
bâtiments marchands qui remontaient vers Londres, et menaçait, si l'on tardait à
faire droit à ses réclamations , de prendre la mer et de se rendre dans les ports
d'Irlande, où les vaisseaux de l'amiral Kingsmill venaient aussi de se mutiner.
Dans ces tristes conjonctures, le gouvernement anglais se montra digne de la con-
fiance du pays et se maintint à la hauteur des circonstances. L'amiral sir Roger
Curtis dut se tenir prêt à se porter dans la Tamise avec une partie de la flotte de
Portsmoulh, sur la fidélité de laquelle on crut pouvoir compter ; 15,000 hommes
d'infanierie et de cavalerie furent rassemblés autour de Sheerness, les fortifica-
tions de Gravesend furent mises en état, et des fourneaux à boulets rouges furent
disposés dans tous les forts qui défendent les approches de celte place. En même
temps, on obtenait des vaisseaux mouillés à Spilhead et à Plymouth de désavouer
cette nouvelle insurrection. Ces équipages réconciliés tirent parvenir à leurs canta-
rades une adresse pathétique pour les exhorter à suivre leur exemple et à se
contenter des concessions déjà faites. Cette démarche produisit tout l'effet qu'on
en devait attendre : plusieurs vaisseaux coupèrent leurs câbles, et, se séparant
des insurgés, allèrent se réfugier sous les batteries de Woolwieh et de Gravesend.
Le 15 juin, le pavillon ronge ne flottait plus qu'à bord de trois vaisseaux sur
lesquels s'étaient retirés les délégués de la flotte; le lendemain, l'équipage du
Sandwich livrait Parker aux soldats envoyés pour l'arrêter. Parker, sur lequel ces
280 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
Inguhres circonstances attirèrent un instant les yeux de l'Europe, était simple
matelot à bord du Samhoich. C'était un homme d'une trentaine d années, d'une
taille assez élevée, et dont le visage hâlé et les traits amaigris ne manquaient ni
de dignité ni d'expression. Pendant l'exercice de son pouvoir éphémère, il avait
conservé une veste bleue à demi usée, et ce fut dans ce costume qu'il comparut à
bord du Neptune devant la commission militaire appelée à prononcer sur son
sort. Pendant l'instruction de son procès, qui remplit deux séances, il se conduisit
avec autant de décence que de fermeté. Son maintien fut froid et recueilli; ses
interpellations aux témoins à charge indiquèrent plus d'habileté et de présence
d'esprit qu'on ne se fût attendu à en rencontrer chez un pareil homme. Du reste,
il n'essaya point de se défendre, et sembla livrer sa tête à ses juges avec la rési-
gnation d'un conspirateur qui a mesuré d'avance les conséquences de sa défaite.
La mort de Parker n'éteignit point les ferments de sédition qui, depuis tant
d'années, bouillonnaient dans ces équipages si cruellement traités par un pays
ingrat. L'insurrection de Portsmouth était à peine apaisée, que les renforts expé-
diés à l'amiral Jervis apportèrent au milieu de son escadre le germe de cet esprit
turbulent qui avait infecté les escadres du Nord. La main de fer du rigide amiral
eut bientôt comprimé ces tendances subversives, et ce fut en face de l'ennemi, en
vue même de Cadix et de la flotte espagnole, qu'il brisa ce dernier effort de l'in-
discipline.
Pour subvenir aux besoins toujours croissants de ses nombreux armements, le
gouvernement anglais avait été contraint de faire un nouvel appel au pays. Une
loi qu'il obtint du parlement obligea chaque paroisse ou district à fournir, en
raison de son étendue et de sa population, un certain contingent destiné au service
de la flotte. Les paroisses, de leur côté, pour remplir cette obligation, offrirent,
sous le nom de bounly-money, une somme de 30 guinées, souvent même une
somme supérieure, aux personnes qui voudraient s'engager volontairement à faire
partie de ce contingent. Cette prime séduisit malheureusement beaucoup de gens
qui avaient occupé autrefois un rang plus élevé dans la société : de petits mar-
chands ruinés, des clercs de procureurs, des hommes perdus de débauches et de
dettes, qui fuyaient sur les vaisseaux du roi, la prison du comté ou les poursuites
de leurs créanciers. Parmi ces volontaires se trouvèrent même quelques Irlandais
affiliés aux sociétés secrètes qui rêvaient pour leur pays un affranchissement
devenu impossible. Le serment des Irlandais unis servit de lien au nouveau com-
plot, et Boit, ancien procureur, homme artificieux et résolu, nourri dans les sub-
tilités de la chicane et délégué d'un des comités révolutionnaires les plus actifs,
Bott, embarqué comme simple matelot sur la flotte de Cadix, devint l'âme de l'en-
treprise. Il s'agissait, ainsi qu'il l'avoua avant de mourir, de pendre lord Jervis,
de se débarrasser de tous les officiers dont les services ne seraient pas reconnus
indispensables, et de remettre le commandement de la Hotte à un matelot intelli-
gent nommé David Davison. Cette révolution une fois accomplie, la flotte devait
se rendre dans un des ports d'Irlande, appeler le peuple aux armes et décider une
nouvelle insurrection.
Lord Jervis était prévenu par l'amirauté des dangers qu'il allait courir; mais
il n'était pas homme à s'en émouvoir. Il refusa, malgré les inquiétudes que lui
témoignaient plusieurs capitaines, d'arrêter la distribution des lettres qui arri-
vaient d'Angleterre. « Cette précaution est inutile, dit-il. J'ose affirmer que le
commandant en chef de cette escadre saura bien maintenir son autorité, si l'on
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 28 1
essaie d'y porter atteinte. » Il se contenta d'interdire toute communication entre
les divers bâtiments de la flotte; les officiers commandant les détachements de
soldats de marine embarqués sur l'escadre furent mandés à bord du vaisseau
la Fille de Paris, qui portait alors le pavillon de lord Jervis. L'amiral leur fit
connaître ses intentions. Leurs soldats devaient désormais occuper dans les bat-
teries un poste de couchage séparé de celui des matelots, manger à part, et former
à bord de chaque vaisseau un groupe distinct et respecté, spécialement chargé de
la police du navire. Jervis voulut en outre qu'il fût sévèrement interdit à ces
soldats de converser en irlandais, et il prescrivit aux commandants de l'escadre
de ne rien négliger pour piquer d'honneur ces défenseurs de l'ordre et de la dis-
cipline. Après avoir ainsi préparé ses moyens de défense, il attendit l'insurrection
de pied ferme. Aux premiers symptômes qui en trahirent l'approche, il frappa les
coupables sans pitié comme sans peur. Pendant quelques mois , les cours mar-
tiales et les exécutions se succédèrent dans l'escadre de Cadix. Le capitaine Pellew
voulut intercéder auprès de lord Jervis en faveur d'un matelot dont la conduite
avait été jusque-là irréprochable. <c Nous n'avons encore puni que des misérables,
répondit l'amiral, il est temps que nos marins apprennent qu'il n'est point de
conduite passée qui puisse racheter un instant de trahison. » — « Le châtiment
d'un franc vaurien, disait-il souvent, est sans utilité, car il ne peut servir d'exem-
ple; où en serions-nous donc si la bonne réputation d'un coupable pouvait lui
assurer l'impunité? »
Les circonstances étaient graves quand lord Jervis s'exprimait ainsi, et peut-
être exigeaient-elles impérieusement ces extrêmes rigueurs; cependant, il faut le
reconnaître, malgré l'étendue des services que le comte de Saint-Vincent a rendus
à son pays, il fut heureux pour l'Angleterre que le sort eût placé derrière lui
Nelson et Collingwood. Ces natures inflexibles provoquent mal aux grandes
choses; elles humilient trop la volonté humaine pour ne pas lui ravir un peu de
son élan et de son énergie. Il appartenait à l'amiral Jervis d'organiser la marine
anglaise et d'y faire pénétrer, à force de vigueur et de persévérance, ces doctrines
absolues et rigoureuses en dehors desquelles il n'entrevoyait que confusion et
désordre. Dans un temps où l'insurrection avait fait flotter le drapeau rouge sous
les yeux mêmes de l'amirauté, et contraint le parlement à compter avec elle, il
avait consommé sa victoire par un dernier triomphe , et raffermi sur sa base la
discipline ébranlée; sa tâche était remplie. Il fallait maintenant des chefs plus
populaires pour faire face aux péripéties qui se préparaient. Grâce à Jervis, la
puissance de la marine anglaise était fondée : Nelson et Collingwood allaient la
mettre en œuvre.
E. Jopjen de La Gravière.
DE L'AMÉRICANISME
RÉPUBLIQUES DU SUD.
LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. — QUIROGA ET ROMS.
— Civilizacion i Barbarie. — Aspectofinico, Coslumbres, i Abitos de la Repubtica
Ârjenlina. — Vida de JuanFacundo Quiroga, por Domingo F. Sarmienlo. '
II. — Cuestiones Americanas.
Lorsque le lien qui rattachait à l'Espagne les pays du sud de l'Amérique com-
mença de se rompre, il y a près d'un demi-siècle, le renversement de la dynastie
qui régnait à Madrid fut moins la cause sérieuse et profonde que le prétexte de
cette autre révolution qui allait éclater aux bords de l'Orénoque et de la Plata.
Gomment l'Amérique se serait-elle passionnée pour ce protectorat lointain qu'elle
ne connaissait que par des vice-rois fastueux et inactifs, enorgueillis par la con-
science d'un pouvoir sans bornes et amollis par toutes les séductions du climat?
Ce fut pour elle une occasion de s'armer, de s'organiser en vue d'une nationalité
future. La fldélité à Ferdinand Vil contre le gouvernement intrus de Madrid était
un masque sous lequel se cachaient les» velléités naissantes d'indépendance, de
(I) Un volume in-18, publié à Santiago du Chili. 1845.
L'AMÉRICANISME ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 283
même que l'impôt du thé fut le prétexte du soulèvement des colonies anglaises.
Deux grands peuples dans le monde ont eu ainsi ce rare privilège, en se répandant
dans des contrées inexplorées, d'y donner naissance à des races nouvelles faites
à leur image, héritières de leurs traditions, de leur langage, de leurs coutumes,
et qui, à un instant donné, aspirent à une existence libre et indépendante. L'Amé-
rique du Nord et l'Amérique du Sud sont les filles émancipées de l'Angleterre et
de l'Espagne. A chaque pas, dans les législations, dans les mœurs de ces sociélés
qui tendent à se transformer, on dislingue quelque trait de la mère pairie; mais
là est l'unique point de ressemblance : à part cette communauté d'origine euro-
péenne, tout diffère bientôt, tout est contraste, surtout dans les résultais de leur
affranchissement. Le génie libre, patient et actif de l'émigration puritaine, luttant
d'un côté contre la vie sauvage, de l'autre contre la tutelle oppressive de la métro-
pole, a mis à la place d'une colonie un étal nouveau et florissant au pied des
monts Alléganys, sur les rives du Mississipi et de l'Ohio. Le génie expirant du
moyen âge espagnol, en prenant possession de l'Amérique méridionale, n'a rien
créé sur cette terre faite pour toutes les créations; il a tari la source de ses
richesses matérielles en ne l'alimentant pas par le travail ; il a empêché la vie
morale de naître en l'entourant de restrictions, en fomentant l'ignorance et la
paresse. Sa iongue domination n'a servi qu'à déposer au cœur de la société amé-
ricaine et à nourrir les germes de cette anarchie que la révolution a fait éclater
avec violence et où elle semble se consumer elle-même. N'y a-t-il pas comme une
intime révélation de la différence de ces destinées dans la vie et dans la mort
même des deux hommes qui ont le mieux personnifié ces contrées nouvelles,
Washington et Bolivar?
Le caractère de Washington est empreint d'une glorieuse unité; tous ses actes
respirent le calme, la force et cette fermeté qui naît pour l'homme d'une convic-
tion réfléchie, moins encore d'une conviction personnelle que d'une foi entière à
la cause qu'il soutient. Héros de la raison puritaine, son génie consiste à démêler
avec sagacité les instincts, ies intérêts de sa patrie naissante, et à les servir comme
ils veulent être servis, sans illusions, avec une habileté froide, calculée, qui ne
hasarde rien, qui ne veut pas aventurer le sort d'une liberté laborieusement préparée,
et s'applique à détruire d'avance la possibilité des réactions. Ce n'est pas que ces
qualités positives, chez Washington, excluent un idéal supérieur; mais cet idéal
est lui-même en harmonie avec les traditions nationales : c'est une mâle et pra-
tique vertu, celle qui entraîne à sa suite le moins de déceptions et qui est le
moins sujette aux défaillances. Cette vertu ne sert dévoile à aucune vue secrète
d'ambition; c'est ce qui fait que l'obscurité ne pèse point à Washington, lorsque
l'indépendance a triomphé. Il n'y a que sa mort qui puisse être comparée à sa vie.
La un paisible du libérateur dans sa douce et noble retraite de Mount-Vernon est
une leçon de plus. Si quelque lassitude avait gagné celte âme généreuse, ainsi que
le dit M. Guizot dans son bel essai, c'était sans doute au souvenir de ces injustices
passagères qui viennent assaillir l'homme public le plus pur; mais ses derniers
jours n'éiaient troublés d'aucune inquiétude sur la légitimité et la grandeur de
l'œuvre à laquelle il avait participé. D'où lui seraient venus les regrets ou les
craintes? Washington pouvait dire un adieu tranquille à la vie et s'endormir au
sein u"es succès de l'Union. Il n'en est pas de même du libérateur du sud. Il y a
dans Bolivar une confusion inexprimable de penchants contradictoires; les instincts
élevés de la civilisation se mêlent en lui aux tendances peu scrupuleuses d'une
284 l'américanisme
nature formée au spectacle de la servitude. C'est le héros d'un peuple enfant et
enthousiaste qui se lève pour être libre, mais qui ne sait pas quel usage il fera de
sa conquête; c'est le fils d'une société en travail, jetée soudainement dans une
carrière nouvelle et orageuse. Bolivar cherche vainement un appui sur celte base
motivante; livré à lui-même, il va d'une tentative a l'autre avec plus d'activité et
d'énergie que de tact politique, guidé par son imagination plutôt que par le sen-
timent clair et exact des besoins de son pays. El quinze ans après avoir paru à
Caracas et s'être mis à la tèle de l'insurrection, le jour où il croit avoir posé les
fondements d'un empire destiné à s'étendre dans toute l'Amérique méridionale,
l'illusion s'évanouit; une guerre civile vient souffler sur ses rêves de Napoléon
du Nouveau-Monde. La fin même de Bolivar est vulgairement triste et peu digne
de sa haute ambition, comme s'il était aussi difficile de bien mourir que de bien
vivre : c'est la fin d'un proscrit déçu. Contraint d'abdiquer la dictature de la
Colombie, il se réfugie à Carthagène, mal résigné au malheur, hésitant encore s'il
ne tentera pas de relever par les armes sa fortune chancelante, s'il ne jouera pas
sa vie pour ce leurre brillant d'une couronne. Ce fut le poison peut-être qui mit un
terme à ses hésitations. — La vie de Bolivar se fût-elle prolongée d'ailleurs, le
caractère général des événements qui se sont déroulés en Amérique serait resté le
même; l'anarchie eût suivi son cours, parce qu'elle ne tient pas à l'absence d'un
homme, d'un chef de génie capable de la maîtriser, mais à l'absence encore trop
réelle de tout élément de stabilité dans cette vaste portion du nouveau continent.
Si l'Union américaine a pris un essor politique si irrésistible, tandis que les
républiques du sud tournent incessamment dans un cercle d'agitations stériles,
de révolutions sans grandeur et sans but, il faut en chercher les causes dans la
différence de ces génies qui ont gouverné et façonné les deux pays, dans ce passé
qui a fait la force de l'un, qui pèse sur l'autre et perpétue sa faiblesse. Le rapport
secret adressé par Ulloa à Ferdinand VI peint tristement la dégradation où étaient
tombées les colonies espagnoles, la corruption du clergé à qui il n'était resté
qu'un fanatisme ignorant, l'iniquité de la justice régulière, la cupidité dépré-
datrice des fonctionnaires envoyés par la métropole, et cette sorte d'enfance sau-
vage des races indigènes que ne pouvaient manquer de produire de pareils pro-
cédés de gouvernement. Malgré ces précédents désastreux, l'Amérique méridionale
offre, il est vrai, de 1810 à 1825, depuis le premier moment où la révolution
éclate à ses deux extrémités jusqu'à celte dernière bataille d'Ayacucho qui fut la
sanglante et irrévocable défaite des armes espagnoles, un spectacle plein d'une
nouveauté saisissante et d'une grandeur imprévue. Partout s'éveille avec une fière
énergie le désir d'une existence nationale; les vice-royautés, vieilles formes de la
conquête, disparaissent une à une à chaque nouvel effort de l'insurrection. De son
double foyer de Buenos-Ayres et de Caracas, l'esprit d'indépendauce gagne insen-
siblement les provinces intérieures et le littoral de l'Océan Pacifique, formant un
faisceau d'états libres, la Colombie, le Pérou, le Paraguay, le Chili, la Bépublique
Argentine, la Bépublique de l'Uruguay, dont la vie concentrée à Montevideo est
aujourd'hui si vivement disputée, la Bolivie, fille du libérateur, dernière création
due à cette grande révolte. A ceux-ci il faut joindre les provinces de l'Amérique
centrale, le Mexique, Guatimala, dont l'origine est identique etqui suivent la même
voie. Si quelque chose peut prouver la nécessité fatale de cette séparation, c'est cetle
aveugle persistance d'un système implacable qui se révèle dans quelques paroles du
général espagnol Morille, « La pacification doit s'accomplir par les mêmes moyens
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 28B
que la première conquête, disait-il ; je n'ai pas laissé vivant dans le royaume de la
Nouvelle-Grenade un seul personnage d'influence ou de talent pour diriger la révo-
lution. » Et cependant l'Amérique était déjà à moitié libre. Tel est le caractère de
l'émancipation dans sa première période : c'est l'œuvre d'un commun enthou-
siasme. Ces républiques improvisées se soutiennent mutuellement; elles com-
binent leurs plans, réunissent liurs forces, se prêtent leurs généraux. C'est un
homme éminent de Buenos-Ayres, le digne San-Martin,qui est à la tète des révolu-
tions du Chili et du Pérou; Bolivar multiplie son action et paraît sur tous les
points. Il est toujours facile de s'entendre sur ce mot d' 'indépendance, mot vague
que les bonnes et les mauvaises passions interprètent à leur profit, qui peut avoir
tour à tour !a plus haute et la plus pure valeur, ou ne signifier que le mépris de
toute autorité: il est aisé de réunir tous les cœurs dans ce sentiment énergique
pour les pousser au combat. La facilité devient plus grande encore lorsque ce sen-
timent est excité par l'exemple de mouvements semblables dans d'autres pays.
Toutes ces conditions existaient pour l'Amérique du Sud; par des motifs diffé-
rents, les classes supérieures et la masse barbare aspiraient également à l'indé-
pendance, et celle société inquiète avait devant elle l'exemple des révolutions de
l'Europe et de l'Amérique du Nord.
Mais là se manifeste clairement l'infirmité morale de ces populations neuves
encore à ia vie publique, et qui, en secouant matériellement le joug de l'Espagne,
n'avaient pu secouer aussi subitement l'influence séculaire de ses habitudes. Ce
mal sérieux et invétéré n'échappait pas aux témoins et aux acteurs les plus illus-
tres de l'insurrection. Iturbide, cet empereur oublié qui mourut sur une espla-
nade, après avoir vu tomber de son front la frêle couronne qu'il s'était faite à
Igualada, disait au Mexique : « Il n'y a qu'un visionnaire fanatique qui pense que
l'on puisse sortir brusquement d'un état de dégradation et d'esclavage... Il n'y a
qu'un homme aveuglé par la passion qui ose soutenir qu'il soit possible d'acquérir
en un instant des lumières et des vertus. » San-Martin, dont la glorieuse virilité,
mise au service de l'indépendance américaine, est venue de bonne heure se re-
poser dans la retraite, près de Paris, pensait de même qu'avant d'établir des inno-
vations, il fallait détruire insensiblement les préjugés et l'erreur, et creuser en-
suite, dans un sol devenu vierge, des fondements solides. Les idées européennes
dominantes déjà, et qui, après avoir forcé ces côtes gardées par la sévérité jalouse
des vice-rois pendant le xviue siècle, se traduisent en constitutions, en lois civiles,
promettent sans doute un lointain remède. Le principe de cette pacifique inter-
vention étrangère ouvre pour l'Amérique un horizon nouveau, est fécond surtout
pour l'avenir. Il est pourtant impossible de méconnaître ce qu'à cette époque il y
a de superficiel dans ce mouvement, ce qu'il y a de trompeur dans cette appa-
rence. Ces institutions républicaines, chimères d'une érudition classique, cares-
sées par les esprits éclairés, ces consulats, ces présidences ou ces dictatures que
chaque jour voit naître, ne créent point par leur propre vertu l'union, la solida-
rité politique, encore absentes. Ce qui subsiste toujours en réalité, c'est le fonds
espagnol, c'est celle nature pervertie par deux siècles de fausse administration,
rebelle au progrès civil, et rendue défiante de tout ce qui peut ressembler à une
loi. Puur le plus grand nombre, l'indépendance, c'est l'affranchissement de toute
soumission légale. Ce qui manque, ce sont les éléments d'une véritable organisa-
tion politique. La base principale elle-même fait défaut. Quel lien social et encore
moins politique pourrait se former dans une population rare, disséminée dans
286 I, AMÉRICANISME
des solitudes immenses, nourrie d'un vague amour pour l'isolement et lente à se
reproduire? Le développement intellectuel, surtout visible dans les villes, n'alteint
pas les campagnes, qui restent sous l'empire de leurs superstitions grossières, de
leurs brutales passions : de là un antagonisme sourd qui finira par éclater avec
une vivacité furieuse. Le travail est aussi un gage d'amélioration morale et ma-
térielle pour un pays ; il fait naître les rapports et les consolide. C'est un des plus
énergiques instruments de sociabilité; mais le travail répugne à ces races indo-
lentes, accoutumées à vivre de peu et inhabiles à demander à la terre autre chose
que ce qu'elle veut produire. Il en est de même des instincts commerciaux, assez
peu excités pour dédaigner les plus puissants moyens de communication, ces grands
fleuves qui sillonnent l'Amérique et se réunissent pour porter à la mer le tribut
superbe de leurs eaux ; dans ces rivières que la barque n'effleure pas, l'habilant
des campagnes voit même parfois un obstacle à ses mouvements. Lorsqu'il s'en
approche, il s'arrête un instant, se déshabille, puis s'élance à la nage sur son
cheval, se dirigeant vers quelque île prochaine, où il se repose, et, de halte en
halte, il gagne l'autre rive. Si ces voies, qui ailleurs propagent la richesse, sont
dédaignées, comment l'industrie de l'homme serait-elle tentée d'en créer de
factices? Ce sont ces difficultés inhérentes à la nature américaine qu'il n'est pas
donné aux nouveaux législateurs du sud de résoudre par le mécanisme savant
d'une charte écrite; ce sont ces éléments épars. indisciplinés, que le triomphe de
l'indépendance vient mettre en jeu. Aussi cette seconde phase de l'émancipation
est-elle le signal d'une vaste et confuse dissolution plutôt que d'un essor régulier
et nettement déterminé. Comme aucun sentiment dominant et vivace ne remplit
les âmes et ne les dirige vers un même but, comme l'intérêt commun n'est qu'un
vain mot mal interprété ou mal compris, l'accord maintenu par les nécessités de
la guerre entre les diverses parties de l'Amérique du Sud se rompt insensiblement.
C'est d'ailleurs un des traits distinctifs de l'ancien système colonisateur de l'Es-
pagne d'avoir semé à chaque pas les haines, les jalousies, les divisions. Ces jeunes
états se retirent en eux-mêmes et se fractionnent ; issus du même sang, ayant les
mêmes besoins, parlant la même langue, ils sont animés, les uns à l'égard des
autres, d'un dédain violent; ils se mesurent du regard avec un orgueil hautain,
cherchant à s'imposer des lois, se battant pour des frontières incertaines et inoc-
cupées. Cette faible et illusoire unité que Bolivar avait un moment imposée à
quelques provinces, en les rassemblant sous le nom de Colombie, n'est plus rien
elle-même et se dissout ; ce sont trois républiques au lieu d'une seule : la Nouvelle-
Grenade, Venezuela et l'Equateur. Les mêmes discordes se reproduisent au sein
de chaque état, causées par la rivalité de races, de castes, par l'esprit de vengeance
personnelle, toujours puissant là où la loi n'existe pas. Il n'est donc pas de chan-
gement qui n'en prépare un autre; il ne cesse d'y avoir, dans cette société tour-
mentée, un ferment de révolution que peut faire mûrir à son profit le dictateur
de la veille, le militaire ambitieux, l'employé mécontent; les pronunciamienlos
américains se font souvent pour moins que cela, — par caprice, par lassitude de
ce qui est. Le motif reste le secret de ces passions inassouvies qui s'obstinent à
faire de l'Amérique le théâtre grandiose de scènes vulgaires. N'est-ce point là
l'histoire récente du Nouveau-Monde depuis le Mexique jusqu'aux régions reculée»;
de la République Argentine?
Il est utile d'observer attentivement cette longue anarchie comme le reste du
passé de l'Amérique, pour connaître le sens des événements contemporains, pour
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 287
saisir l'obscure origine d'une pensée qui tend aujourd'hui à prévaloir, et qui n'est
rien moins que civilisatrice ; elle menace d'envahir toutes les contrées du sud, et
de devenir le fond de leur politique : c'est Y américanisme, mot barbare comme
la chose elle-même ! trompeuse satisfaction donnée aux besoins de nationalité que
ressentent ces pays nouveaux! illusion d'un patriotisme étroit, inintelligent' et
brutal! Les instincts sauvages et les préjugés exclusifs de la vieille nature espa-
gnole se confondent pour former ce type national dont le trait saillant est une
antipathie déclarée contre les autres peuples; plus le nombre des éniigrants euro-
péens s'est accru, plus ce sentiment d'aversion s'est développé. V américanisme,
a prouvé son existence par des décrets proscripteurs contre les personnes, par
des prohibitions commerciales, par des tentatives renaissantes pour empêcher
le mélange des races. Le docteur Francia n'obéissait pas à une autre impulsion,
lorsque après la guerre de l'indépendance il séquestrait le Paraguay du reste du
inonde sous peine de mort. Ces tendances se sont montrées plus publiquement
dans une occasion récente. Le congrès de Nicaragua a solennellement discuté, l'an
passé, une loi d'exclusion. « Aucun étranger, disait le projet, ne pourra se marier,
dans l'état île Nicaragua, avec une femme du pays, ni acquérir d'immeubles, de
terres, ni de mines, ni vendre en détail, sans qu'il déclare préalablement que son
intention est de se naturaliser en produisant l'assentiment du son souverain. —
Si quelque femme du pays se marie avec un étranger qui n'est pas naturalisé, les
deux époux auront à évacuer immédiatement ie territoire, et les autorités ecclé-
siastiques qui auront consacré ces mariages souffriront la peine déterminée par
la loi... — Les contrats d'acquisition d'immeubles seront nuls et de nulle va-
leur, et les magistrats qui les auront reçus perdront la jouissance de leurs droits
civils pour dix ans, et paieront une amende de 500 à 2,000 piastres. — Les valeurs
trouvées dans des magasins de détail appartenant à des étrangers seront saisies
au profil du trésor public... » Il a fallu que le pouvoir exécutif s'arrêtât devant
les conséquences d'une pareille résolution, et la renvoyât au congrès comme im-
poli tique. Les débats des assemblées sont d'ailleurs en harmonie avec les pen-
chants ma! déguisés des populations. « Le commerçant, dit l'auteur des Questions
américaines, voudrait éviter la concurrence de l'homme plus expérimenlé que lui,
plus capable d'arriver rapidement à la fortune, et, au fond du cœur, il demande
qu'on interdise le commerce aux étrangers, sous prétexte qu'ils enlèvent l'argent
du pays; l'ouvrier voudrait qu'on ne leur permit pas l'industrie, de peur d'avoir
à lutter avec des rivaux redoutables. Le prêtre se renferme dans une intolérance
antichrétienne, pour ne point assister au spectacle d'une différence de cultes qui
le condamnerait à s'instruire, afin d'éclairer ses fidèles. » Dans les campagnes,
c'est une haine entière, instinctive, féroce. L'idée d'un congrès général, discutée
avec une si vive chaleur, il y a quelques années, au delà de l'Atlantique, et forte-
ment appuyée par le général Rosas, procède de la même origine que le triste projet
débattu à Nicaragua, et n'avait pas d'autre but que de fournir à V américanisme
un plus vaste théâtre, de le constituer en puissance publique. Il est cependant des
états qui résistent encore à cet entraînement; le Chili a refusé de s'associer au
nouveau droit des gens, qui tendait à fermer à l'Europe l'entrée des fleuves amé-
ricains, et la paix règne depuis quinze ans au Chili. Son calme développement
sous la sage administration du général Bulnes est le résultat d'une politique plus
douce. Venezuela se dislingue par sa tolérance, par la facilité de ses lois, par des
habitudes de gouvernement moins exclusives. Parmi les autres états, la République
l'américanisme
Argentine est, sans aucun doute, celui ou s'agite avec le plus d'énergie ce pro-
blème décisif d'où dépendent les destinées américaines, où se produisent avec le
plus de variété et de spontanéité dramatique tous les phénomènes particuliers à
un tel mouvement.
Ce fait simple et profond, mis à nu, ne ramène-l-il pas directement à la source
des démêlés que l'Europe a trop souvent à vicier avec l'Amérique du Sud? Il relève
la portée de ces différends qui, au point de vue d'une politique peu généreuse,
semblent d'abord factices, paraissent le fruit d'une alliance imprudente avec les
passions aventureuses de nos nationaux que conduit vers ces parages l'espoir
d'une prompte fortune ou le mystérieux attrait de l'incorînu. On n'exprime qu'une
vérité superficielle, lorsqu'on accuse les exigences des émigrants européens, et
notamment ia témérité naturelle au caractère français, sa facilité à prendre cou-
leur dans les discordes intérieures des autres pays, comme cela se vo>t aujour-
d'hui sur les bords de la Plata. Il faudrait se demander avant tout si ce n'est pas
la force des choses qui provoque et développe ce penchant, qui pousse fatalement
les étrangers à se ranger dans un parti. Les émigrations, — même les émigrations
françaises, — vivent paisibles et neutres là où elles trouvent des garanties pro-
tectrices dans les lois, dans la stabilité des gouvernements, dans une politique
équitable et tolérante; mais là où cette sécurité leur manque, là où elles rencon-
trent à chaque pas la menace, l'bostilité, où la défiance à leur égard est près d'être
érigée en principe de droit public, elles s'agitent pour se défendre. Doit-on s'é-
tonner qu'elles ne restent pas froides entre les partis? Ce n'est pas une préférence
inopportune pour une forme politique qui explique leur action et dirige le choix
qu'elles font d'un drapeau ; elles s'allient naturellement aux hommes dont les
tendances leur promettent pour l'avenir la sécurité. Là est le secret des difficultés
qui ont surgi en Amérique, et qui ne sont pas encore résolues. Tout le reste est
secondaire et ne vient qu'à l'appui de cette explication. M. Sarmiento a raison de
dire que les mots manquent dans le dictionnaire usuel de la politique européenne
pour caractériser une situation d'où naissent ces sanglants conflits, qu'on s'expose
à imiter les Espagnols qui, à leur débarquement dans ces régions nouvelles, épui
saient leurs connaissances assez succinctes pour désigner tout ce qu'ils voyaient;
ils donnaient le nom du lion à un misérable chat sauvage, le nom du tigre au
jaguar des forêts. Je crains que nous n'agissions de même sous un aulre rapport,
et que nous ne soyons dupes d'une illusion en adoptant ces termes qualificatifs
d'unitaires, de fédéralistes, que les partis se renvoient comme une injure, et qui
n'expriment aucune réalité vivante ; désignalions arbitraires, qui ne font que
déguiser la lutte plus profonde et plus générale engagée entre la barbarie na-
tionale américaine et la civilisation! Cette barbarie est tenace et puissante, parce
qu'elle date de loin ; elle a ses traditions et ses mœurs en harmonie avec le climat;
elle a ses héros, — hommes de destruction, — tels que Facundo Quiroga; ses
politiques adroits, tels que Manuel Rosas. Là où elle ne peut user de la force, elle
emploie l'astuce, et sait rendre nos blocus impuissants, nos expéditions incer-
taines; elle joue la diplomatie après l'avoir attirée vers ses rivages comme pour
se mieux faire reconnaître par les pouvoirs européens; on sait combien de consuls,
de chargés d'affaires, de minisires ont dû pacifier la Plata. Lorsqu'elle se sent
atteinte, elle a recours à cette comédie évasive des négociations, et à peine le
plénipotentiaire chargé de la paix a-t-il cinglé de nouveau vers l'Europe, que la
résistance reprend son cours, opiniâtre et implacable. Lutte étrange dont le ré-
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 289
sultat définitif n'est pas douteux pour nous cependant! Tel est l'un des épisodes
les plus singuliers et les plus tragiques assurément de l'histoire contemporaine;
il se lie à ce mouvement général de transformation qui s'accomplit sur bien des
points, que l'Angleterre poursuit dans l'Inde, après l'avoir réalisé dans l'Amé-
rique du Nord, que le génie de la France a porté en Afrique. Ce sont les mêmes
symptômes, les mêmes efforts de ia civilisation conquérante et le-> mêmes répu-
gnances du monde envahi. Seulement cette fusion doit être moins violente et
moins tardive dans l'Amérique méridionale, parce qu'il y a en elie le germe vivant
du progrès moral, auquel il ne faut qu'une autre culture. Le christianisme n'a
point à se substituer dans ces contrées à Sa religion de Brahma comme aux bords
du Gange, ou à la religion mahomélane comme au pied de l'Atlas. Il n'a qu'à
s'épurer pour que, dans une voie différente, le sud du Nouveau-Monde suive
l'exemple du nord.
L'observation des voyageurs, le talent d'éminents écrivains, ont fait connaître
les États-Unis. Les uns et les autres ont fait plus que décrire les institutions poli-
tiques, mesure souvent inexacte de l'état d'un pays; ils ont pénétré dans les
mœurs, dans ces mille détails de la vie privée dont le secret fait comprendre les
phénomènes de la vie publique. Il n'y aurait pas moins d'intérêt à soumettre
l'Amérique du Sud à la même analyse, à décrire la nature empreinte de signes
particuliers, et ses coutumes bizarres, et ses passions meurtrières. Ce serait tout
a la fois une œuvre de philosophe et de voyageur, de poète et d'historien, de
peintre de mœurs et de publicisle. M. Sarmiento a tenté de la réaliser dans un
petit livre publié à Santiago du Chili, qui prouve que, si ia civilisation a des
ennemis dans ces régions, elle peut rencontrer aussi d'éloquents organes. C'est
pour lui le récit de faits domestiques. Or, tandis que la politique européenne
effleure ces questions sans les résoudre, se fatigue à signer des traités illusoires,
et s'arrête à l'embouchure des fleuves, d'où elle ne peut apercevoir les causes
réelles des difficultés qu'elle rencontre, n'esl-îl pas curieux d'entendre le témoi-
gnage d'un Américain sur les crises de son pays, de chercher dans une œuvre
venue de trois mille lieues ce que le Nouveau-Monde pense de lui-même?
L'auteur de Civilisation et Barbarie est un de ces exilés argentins marquants
par l'intelligence que la dictature de Rosas a successivement éloignés de Buenos-
Ayres depuis dix ans. Ces proscrits forment comme une sorte de colonie qs:i s'est
répandue sur tous les points de l'Amérique, et dont le principal groupe réside à
Montevideo; chassés de l'une des rives de la Plata, ils sont allés camper sur
l'autre. On a représenté Montevideo comme un petit Coblenlz; Coblentz, si l'on
veut! mais c'est l'intelligence qui a été forcée de déserter Bnenos-Ayres, et qui se
plaint sur le rivage opposé. M. Sarmiento, jeune encore, pour sa part, s'est d'a-
bord réfugié au Chili, où il a trouvé la faveur du gouvernement. C'est lui qui fut
chargé, au moment de la dernière élection du général Bulnes, de développer les
principes de la nouvelle administration. Il a exposé des idées élevées et utiles
dans plusieurs journaux de Valparaiso ou de Santiago, dans le Mercure, le JViflL-
tional. et plus récemment dans le Progrès, où a paru une remarquable suite d'é-
tudes sous le litre de Questions américaines. Il a eu aussi des devoirs plus prati-
ques à remplir. Le gouvernement chilien Pavait associé à ses premiers efforts
pour fonder l'éducation nationale, en le mettant à ia tète d'une école normale.
C'est durant son séjour à Santiago, qui a précédé un voyage en Europe, que
M. Sarmiento a écrit et publié cet ouvrage, neuf et plein d'attrait, instructif
290 l'américanisme
comme l'histoire, intéressant comme un roman, brillant d'images et de couleur.
Civilisation et Barbarie n'est pas seulement, en effet, un des rares témoignages
qui nous arrivent de la vie intellectuelle dans l'Amérique méridionale, c'est encore
un document précieux; c'est le tableau animé des révolutions de la République
Argentine qui sont comme le résumé de toutes les luttes américaines. Le cadre
choisi par M. Sarmiento est heureux d'ailleurs : il a peint l'aspect physique, le sol
dans sa pittoresque austérité avant d'y placer les hommes; il a décrit d'abord le
théâtre avant de suivre le drame terrible qui s'y déroule, avant de retracer surtout
l'existence orageuse de ce héros du meurtre, du pillage, de toutes les passions
sauvages, de ce gaucho qui a préparé la venue d'un autre gaucho plus favorisé,
de Facundo Quiroga, dont Rosas est le successeur légitime. Sans doute la passion
a dicté plus d'une de ces pages vigoureuses; mais il y a dans le talent, même
exalté par la passion, je ne sais quel fonds d'impartialité dont il ne peut se dé-
faire, et à l'aide duquel il laisse aux personnages leur vrai caractère, aux choses
leurs exactes couleurs.
Rien n'est plus curieux que la peinture de cette vie argentine dont le foyer
inconstant est partout, — partout ailleurs que dans les villes où l'influence euro-
péenne a trouvé plus de ressources pour s'établir. Rien n'est frappant comme
cette nature et ces mœurs dont M. Sarmiento s'est fait l'historien. Il suffit d'en
saisir les traits principaux pour connaître les causes de l'immobilité morale du pays.
Le mal qui tourmente la République Argenline,ainsi que le dit l'auteur de Civilisa-
tion et Barbarie, c'est son extension même; le désert l'entoure de toutes paris. La
solitude, l'absence de toute habitation humaine, sont les limites incontestables de
chaque province. L'immensité est partout; l'horizon incertain et baigné de vapeurs
ne laisse pas même voir le point où la- terre finit, où le ciel commence. Au nord,
ce sont des forêts d'une incalculable étendue qui avoisinenl le Chaco. Eu descen-
dant vers le centre, ces forêts, moins épaisses, se changent en fourrés de buissons
maigres et noueux, jusqu'à ce qu'elles aillent se perdre vers le sud dans l'aride
pampa, dans une plaine nue, infinie, sans limites et sans accidents. Les villes
semées dans ce vaste espace qui sépare le haut Pérou de la Patagonie, Buenos-
Ayres, Santa-Fé, Corrientes, qui bordent le Parana et la Plala, Mendoza, San-Juan,
la Rioja, Calamarca, Tucuman, Salta, qui longent les Andes chiliennes, Santiago
del Estero, San-Luis et Cordova au centre, ont eu longtemps une vie à part, et ne
donnent pas une idée de la physionomie des campagnes; elles n'ont fait que
souffrir des irruptions de l'esprit de la pampa. Malgré certaines ondulations de
terrain qui finissent par former quelques sierras comme celles de Cordova ou de
San-Luis, le signe général et dislinctif des champs argentins, c'est une unité
monotone et ininterrompue, u Celte prolongation de plaines, dit M. Sarmiento,
imprime à la vie de l'intérieur une teinte asiatique qui ne laisse pas que d'être
prononcée. Souvent, en voyant sortir la lune tranquille et resplendissante d'entre
les herbes de la lerre, je l'ai saluée machinalement de ces paroles de Volney dans
sa description des ruines : la pleine lune à l'orient s'élevait sur un fond bleuâtre
aux planes rives de l'Euphrate. Et, en effet, il y a dans les solitudes argentines
quelque chose qui rappelle à la mémoire la solitude de l'Asie; l'esprit trouve
quelque analogie entre la pampa et les plaines du Tigre et de l'Euphrate. Il y a
quelque parenté entre la troupe solitaire de charrettes qui traverse nos déserts
pour arriver, après quelques mois de marche, à Buenos-Ayres et la caravane de
chameaux qui se dirige vers Smyrnc ou vers Bagdad. »
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 2i) 1
C est dans ces campagnes que s'agite au hasard une population nomade, une
race indomptée, produit des races diverses qui se sont mêlées en Amérique, —
Espagnols et indigènes, — et atteinte d'une remarquable inaptitude pour toute
occupation utile. La vie pastorale apparaît comme un phénomène naturel. Dans ces
conditions, il n'y a point à tourmenter la terre par le travail, à soumettre le cours
des fleuves aux exigences d'une industrie et d'un commerce absents ; le peu que
rapporte le sol suflil à vivre, avec ia chair de quelque bœuf pris au lazo, et encore
cette existence pastorale apparaît avec des circonstances particulières. Il n'y a
point de véritable association dans les champs argentins; il n'y a rien qui res-
semble à ia tribu arabe. Ce que préfère le gaucho, c'est l'indépendance indivi-
duelle dans son sens le plus absolu, le plus illimité, indépendance qui est bien
capable momentanément de soumission, mais qui ne laide pas à se relever dans
sa fougue indisciplinée. Maître du désert, il se plaît dans son vaste et stérile
domaine; il semble jaloux qu'on ravisse celte arène à sa liberté; il y passe sa vie
et le parcourt sans le peupler réellement, sans y former d'établissement qui
repose sur une communauté d'intérêts. De là vient la faiblesse de la civilisation
contre ces peuplades errantes et dispersées. Serait-ce par l'éducation qu'elle
pourrait les réformer en leur communiquant les notions sociales? Mais où serait
l'utilité d'une école ouverte à des enfants disséminés à dix lieues à la ronde? Il
en est de même de la religion dans la pratique. Le clocher n'a pas la puissance
qu'il conserve dans nos pays; il ne domine pas son petit monde, ne ramène pas
chaque jour une population fidèle qui trouve dans le culte un lien de plus. Là,
le pasteur est sans troupeau, l'église est déserte. Quelques gauchos peut-être s'y
arrêtent par hasard, au passage, souvent sans descendre de cheval. La chaire n'a
pas d'auditoire, et le prêtre lui-même, corrompu par l'inaction, fait ce seuil aban-
donné. Il va chercher le mouvement, et finit par employer sa supériorité morale
à créer quelque parti et à s'en faire le chef. Ce qui reste de religion dans les cam-
pagnes pastorales, c'est une vague tradition chrétienne, reçue de l'Espagne, mêlée
de superstitions grossières, qui n'entraîne point de culte, et qui a l'apparence de
la religion naturelle. Le peu de pratique qui subsiste n'est pas sans bizarrerie. S'il
passe dans ces solitudes quelque commerçant des villes, c'est à lui qu'on demande
le baptême pour les enfants. Il n'est pas rare même de voir des jeunes gens se
présenter à l'onction en domptant quelque cheval fougueux; cette dernière cir-
constance n'est pas assurément à leurs yeux moins importante que le baptême.
Telles sont en réalité les conditions de l'existence du gaucho. Il n'a rien qui le
moralise; il vit au hasard, au jour le jour. Les travaux agricoles ou industriels,
qui supposent un certain développement social, lui sont inconnus. L'essentiel pour
lui, c'est de s'accommoder à la nature sauvage qui l'entoure. Le gaucho excelle
dans tous les exercices physiques qui exigent la force et l'adresse. Jeune encore,
il s'habitue à poursuivre les taureaux, à lutter contre eux, et à s'en emparer en
les enchaînant dans des lacs armés de boules. Le maniement du cheval est surtout
son occupation favorite. C'est le premier travail de l'enfant lorsqu'il sait marcher.
Le gaucho fait du cheval un instrument docile; il le dompte et l'assouplit à toutes
ses volontés, à tous ses caprices; il finit par ne plus faire qu'un avec lui. A peine
levé, le matin, sa première pensée est pour son cheval; il s'élance sur son dos et
lui fait franchir d'immenses espaces. Il s'en sert pour accomplir des actes d'une
audace prodigieuse, se jetant à dessein à travers les haies, les précipices, se lais-
sant aller à terre et se relevant aussitôt sans interrompre sa course rapide. C'est
TOME iv. 20
L AMERICANISME
ce qui faisait dire au général Mancilla pendant le blocus de Buenos-Ayres : « Eh !
que nous veulent ces Européens, qui ne savent pas seulement galoper toute une
nuit? » Ce développement des facultés physiques, celte habitude constante du
danger, font naître chez le gaucho un suprême et compatissant dédain pour
l'homme sédentaire des cités, qui, comme le dit l'auteur, « peut avoir lu beau-
coup de livres, mais qui ne sait pas terrasser un taureau sauvage et lui donner la
mort; qui ne saura se pourvoir d'un cheval en rase campagne, à pied, sans le
secours de quelqu'un; qui n'a jamais arrêté un tigre et ne l'a pas reçu le poi-
gnard d'une main et le poncho de l'autre pour le lui mettre dans la gueule, en
lui perçant le cœur et en l'étendant à ses pieds. » Et ce dédain se reflète sur son
visage sérieux et allier. Il n'a que du dégoût pour nos habitudes, nos usages, nos
vêtements, qui lui montrent partout la contrainte comme le signe des sociétés
policées.
Fier de son indépendance et de sa supériorité brutale, l'habitant des cam-
pagnes argentines s'inquiète peu de la misère qui envahit sa cabane délabrée, du
désordre qui y règne, de la saleté qui s'y étale, résultats inévitables de ses pen-
chants oisifs ou de la fausse direction de son activité. Le mouvement de la civili-
sation, cependant, a jeté là, sur les lieux mêmes, un vivant contraste à la pauvreté
et à l'incurie naliona'es Ce sont les colonies allemandes et écossaises établies au
sud de Br.r-nos-Ayres qui offrent ce contraste. M. Sarmiento en fait une descrip-
tion heureuse. « Là, dit-il, les maisonnettes sont peintes ; le (levant de l'habitation
est toujours propre, orné de fleurs et d'arbustes gracieux. L'ameublemeut est
simple, mais complet; la vaisselle de cuivre ou d'étain est toujours reluisante.
Le iit est paré de' rideaux el les habitants sont dans un mouvement et une action
continuels. En élevant des vaches, en faisant du beurre et des fromages, quelques
familles sont pat venues à faire des fortunes qui leur ont permis de se retirer à
la ville pour y jouir des commodités de la vie. » Mais l'exemple est inutile : le
bourg national est l'indigne revers de cette médaille. Ici des enfants sales et cou-
verts de haillons vivent .vec une liieute de chiens. Les hommes s'étendent pares-
seusement sur le sol, lorsque la le.tte ne les appelle pas. Partout se révèlent la
malpropreté et l'indigence.
Les vestiges d'association qui apparaissent, à défaut de tout autre lien moral,
dans ces contrées peu étudiées, sont curieux à observer. Les gauchos ne se
réunissent pas pour lètirs intérêts, pour leurs affaires; ils se retrouvent cepen-
dant sur un point désigné, lis se rendent des alentours dans quelque taverne
connue sous le nom de pvljwria, et, dans ce club sauvage, ils se donnent des nou-
velles des animaux égares d« leurs troupeaux; on apprend en quel lieu le tigre a
été vu, où on a saisi la trace du lion. Des courses se préparent où on peut juger
des meilleurs ehev:uix, el parfois cette pulperia devient un véritable cirque olym-
pique. Là aussi se vident les querelles à l'aide du couteau, dont le gaucho se sert
avec une habileté singulière; le couteau ne le quitte pas plus que son cheval;
c'est son arme d'honneur et son instrument unique dans toutes ses occupations.
Il joue avec lui comme on jouerait aux dés, et, à la moindre provocation, souvent
sans provocation, il le brandit dans l'air et est prêt à se mesurer, fftl-ce avec un
inconnu. Son but n'est pas de tuer son adversaire, mais de le marquer d'une
entaille dans le visage, de lui laisser un signe indélébile de son adresse. Il n'est
pas rare de voir des gauchos dont la figure est couverte de cicatrices, peu pro-
fondes d'ailleurs. Ordinairement la dispute s'engage pour la gloire de vaincre,
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 295
par amour de la renommée. Un grand cercle, dit M. Sarmiento, se forme autour
des combattants, el les yeux suivent avec passion et avidité le scintillement des
couteaux sans cesse agités. Lorsque le sang coule en abondance, les spectateurs
se croient obligés en conscience à clore la lutte. Arrive-t-il un malheur, le meur-
trier a toutes les sympathies, et on lui donne le meilleur chenal pour se sauver
dans des parages lointains, où il est accueilli par la compassion et une sorte de
respect. Si une ombre de justice tente de le poursuivre, il lui tient tête, et souvent
la réduit à le laisser continuer son chemin. Rosas, pendant son séjour dans la
pampa, avait fait de son estancia un asile pour ces lutteurs malheureux; mais.
en sa qualité de gaucho propriétaire, il bornait là sa protection : il n'accueillait que
les assassins et point les voleurs.
I.e seul mol évidemment capable de définir l'autorité possible dans ces con-
trées, — quelque nom qu'elle prenne, celui de juge ou de commandant des cayn-
pagnes, — c'est la force brutale. Le juge ne se fait pas reconnaître par son
caractère, par son équité; il se fait respecter par !; terreur qu'inspire son nom.
Avant tout, il a besoin de courage : il faut qu'il subjugue la barbarie par son
audace. C'est d'ordinaire quelque gaucho fameux ramené à une vie plus résiée, il
n'applique point de lois, i! juge d'après sa conscience ou ses passions. Il rend la
sentence et invente à son gré le châtiment. lîien ne vient diriger et régler son
action, qui n'a d'autres bornes que sa volonté. L'exercice de ce pouvoir entier et
arbitraire appartient Prtcore plus au commandant de campagne, personnage plus
élevé que le juge. C'est le gouvernement des cilés qui est censé le nommer; mais
cette suzeraineté n'est qu'une illusion, il est accepté plutôt que désigné, accepté
en raison de l'empire qu'il a su prendre sur les campagnes et des craintes perpé-
tuelles qu'ont les villes de celte puissance en réalité indépendante et hostile. C'est
dans les pulpe vins surtout que grandissent ces renommées- c'est là que ces chefs
redoutables commencent d'asseoir leur influence, en brilla dans les exercices
du corps, en domptant un cheval mieux que tout autre, en poussant ait dernier
degré de l'art l'escrime du couteau, en frappant, en un mot, l'esprit des gauchos
assemblés par la supériorité de la force et de la souplesse. Les mêmes traits de
domination absolue se retrouvent dans toute la hiérarchie du pouvoir. Le cupataz,
qui conduit à travers les pampas son convoi de charrettes, comme le chef des
caravanes asiatiques, a, dans sa sphère, un droit semblable a celui des autorités
plus hautes. Au moindre signal d'insubordination dans son escorte, le empala»
frappe l'insolent :1e sa dure cravache. Si la ■résistance se prolonge, il saute à bas
de son che\'3i, le coutelas a la main, et revendique promptemenl son droit d'une
façon sanglante. Ces assassinats sont des exécutions dont personne ne conteste la
légitimité. La répression, à vrai dire, est aussi légitime que la révolte : c'est un
fait brutal.
Le caractère argentin sVntretienl ainsi dans sa démoralisation, s'énerve dans
des luîtes nu dès passe-temps barbares. A an certain point de vue, toutefois, on
ne peut nier l'étrange grandeur, la profondeur mystérieuse que lui impriment les
accidents physiques qui l'environnent < t l'assiègent de toutes parts. L incertitude
de sa vie dans des lieux qu'il dispute aux bêtes sauvages donne au gaucho une
résignation stcïque, une indifférence superbe pour la mort violente qui se trans-
forme aisément en bouiilanl courage dès qu'on lui offre un but à atteindre, Le
simple spectacle de la nature n'est pas moins puissant sur lui. S'il s'arrête un
instant et se recueille dans le désert, en présence de I immensité qui se déroule,
294 l'américanisme
quelles impressions devront lui rester? « Il jette les yeux autour de lui et ne dis-
lingue rien qui borne sa vue; plus i! enfonce le regard dans cet horizon incertain,
vaporeux, indéfini, plus il le voit s'éloigner, plus il en est fasciné, confondu, plus
il se laisse aller à la contemplation et au doute. Où finit ce monde qu'il veut en
vain pénétrer? il l'ignore. Qu'y a-t-il au delà de ce qu'il voit? la solitude, le
danger, la mort! L'homme qui se meut au milieu de ces scènes se sent assailli de
craintes et d'incertitudes fantastiques, de songes qui le préoccupent, bien
qu'éveillé... » Suivons encore, avec M. Sarmiento, le campagnard argentin dans
une de ces circonstances qui rendent la vie du désert si grandiose. La tranquillité
même de la solitude est faite pour l'agiter et laisser dans son esprit des impres-
sions ineffaçables. Que sera-ce des bouleversements de la nature, qui ont aussi
leur caractère particulier? Rien, en effet, en Amérique, ne se produit dans des
proportions communes, ni le calme ni la tempête. Comment le gaucho, dont l'or-
ganisation s'ébranle au moindre souffle, demeurerait-il insensible, <c lorsque dans
une soirée paisible et sereine une nuée épouvantable s'amoncelle sans qu'il sache
d'où elle vient, embrasse en un instant le ciel, et que tout à coup le bruit du ton-
nerre annonce la tourmente, donnant froid au voyageur qui retient son haleine de
peur d'attirer sur sa tête un des mille éclats de la foudre qui tombe autour de lui?
Il voit l'obscurité succéder à la lumière; la mort est partout ; un pouvoir terrible,
invincible, le fait subitement rentrer en lui même et lui fait sentir son néant au
milieu de cette nature irritée... Ce sont tour à tour des masses de ténèbres qui
obscurcissent le jour, et des masses d'une lueur livide, tremblante, qui illumine
en un moment les ténèbres et laisse voir à des dislances infinies la pampa sillonnée
par la foudre rapu'.e... Ce sont là des images qui ne sauraient s'effacer. Aussi,
quand la tempête passe, le gaucho reste triste, pensif, sérieux, et la succession de
la lumière et des ténèbres continue dans son imagination, de même que le disque
du soleil, lorsque nous le regardons fixement, nous reste longtemps dans la
rétine... Demandez-lui qui la foudre frappe de préférence, et il vous introduira
dans un monde d'idées religieuses et morales mêlées de faits naturels mal com-
pris, de traditions superstitieuses et grossières. » Il y a clans ces scènes naturelles
un fonds de poésie que l'Argentin sent vivement, qu'il recueille avidement dans
son imagination énergique et enthousiaste. M. Sarmiento remarque avec raison
comme un trait saillant les dispositions poétiques que de tels spectacles déve-
loppent chez lui. Sans doute il n'en résulte pas un art savant qui ait ses lois rigou-
reuses et ses préceptes fixes. La poésie de l'Argentin est libre et naïve comme
celle de tous les peuples sans culture. Cette muse agreste a des chants qui reflètent
avec ingénuité les mœurs nationales. L'instinct existe, et il est parfois la source
de délicatesses qui tempèrent la rudesse des coutumes barbares. Ainsi celui qui
possède le don de la poésie, — fût-il atteint et convaincu de civilisation, — est
honoré comme un être privilégié, marqué d'un signe divin. Dans une circonstance,
un jeune et remarquable écrivain de Buenos-Ayres, l'auteur d'un poème sur la
pampa, — la Cauliva, ■ — s'était fixé pendant quelque temps à la campagne. La
renommée de ses vers avait précédé M. Echeverria, et les gauchos l'entouraient
de respect et d'affection ; si quelque nouveau venu donnait des marques de
dédain, on lui disait tout bas : « C'est un poète! » et toute prévention hostile
s'apaisait devant ce beau titre. Heureux et magnifique privilège de la poésie, de
préoccuper la nature humaine dans tontes les conditions, d'être un besoin pour les
populations barbares et pour les sociétés les "plus polies, d'apparaître à celles-ci
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 295
comme le résumé de ce qu'il y a de plus élevé et de plus pur dans l'intelli-
gence, à celles-là comme un mystère sacré et vénérable entre le ciel et l'homme !
Ceci n'est que l'esquisse des mœurs générales de la pampa. En pénétrant plus
avant, en s'y arrêtant davantage, on peut voir naître de ces habitudes, de ces ten-
dances du peuple argentin, des types originaux fortement accusés, auxquels il n'a
mauqué, pour nous devenir familiers, qu'un pinceau habile, une plume capable de
leur donner cette seconde vie de la poésie plus durable que la vie réelle. Voyez le
portrait que M. Sarmienlo fait du rastreador, — l'homme qui suit à la trace. Tout
gaucho est rastreador. Au milieu des vastes plaines où les chemins et les sentiers
se croisent dans toutes les directions, où les troupeaux errent sans être parqués,
il distinguera entre mille la piste d'un animal, ne l'eftt-il point vu depuis un an;
il reconnaîtra à la trace d'un cheval s'il est libre ou prisonnier, s'il est chargé ou
non chargé ; il vous dira la date de son passage. liien n'est plus commun que cette
sagacité : ce sont les rudiments de celte science populaire, c'est-à-dire ce qui est à
la portée de ions ; mais il y a en outre le rastreador de profession, chez lequel la
puissance de l'organe de la vue est poussée jusqu'à la divination.
Le rastreador est un homme important dans le pays, sérieux et respecté, sou-
vent même redouté, car un mol de lui peut sauver ou perdre le coupable qui se
cache. Ses assertions font loi devant les tribunaux inférieurs, s'il est permis d'em-
ployer le mot tribunal. Lorsqu'un vol a été commis à la faveur de la nuit, le pre-
mier soin qu'on prend, c'est de chercher la trace du voleur ; si incertaine, si
faible qu'elle soit, on la recouvre pour que le vent n'achève pas de la faire dispa-
raître, et le rastreador est appelé; il voit celle trace et la suit, ayant à peine
besoin de la regarder de temps en temps, comme s'il voyait en relief ces vestiges,
imperceptibles pour un autre œil; il parcourt les chemins ou les rues, traverse
des ruisseaux, des jardins, franchit les murs et arrive droit à la personne qu'il
cherche. « Voilà l'homme, » dit-il. Il n'en faul pas plus pour prouver le délit.
Celui-là même qui esl ainsi découvert ne cherche point à nier. Le rastreador est
un témoin irrécusable, c'est comme le doigl de Dieu qui désigne la victime ; il esl
vrai aussi que ce témoignage esl sûr et rarement empreint d'erreur. Si le ras-
treador esl excité par les obstacles, si sa réputation est engagée dans une re-
cherche, si son amour-propre est remué, il parvient à d'étonnants résultats. C'est
ce qui arriva à un de ces limiers célèbres du nom de Calibar, à liuenos-Ayres. Il
avait été mis à la poursuite d'un condamné à mort qui s'était évadé. Ce malheureux
chercha vainement à se sauver en profilant de tous les accidents du terrain, en
traversant de longs espaces sur la pointe du pied, en se jetant dans un cours d'eau,
en revenant sur ses pas. A chaque nouvelle difficulté, Calibar s'écriait : « Com-
ment pourrais-tu m'échapper? » Et il trouva le fugitif en effet. C'est une chasse
avec toutes ses circonstances, faite non au moyen de l'odorat, mais de la vue, ce
qui est plus étrange. Tel était l'effroi qu'inspirait Calibar, qu'en 1831 des prison-
niers politiques n'avaient pas osé tenter une évasion avant d'avoir obtenu de lui
qu'il serait malade pendant les premiers jours. Cet homme, dont la renommée est
fabuleuse dans les provinces, après avoir exercé quarante ans ce métier, vit encore
à Buenos-Ayres. Ne pouvant plus rien par lui-même, il cherche à inculquer sa
science à ses enfants. C'est le Nestor de ces chercheurs à la vue profonde et sagace.
Le bar/ueatto esl aussi un des types saillants des mœurs argentines comme le
rastreador, niais avec un autre caractère. Ce qui dislingue le baqueano, c'est une
connaissance exacte et minutieuse de tout le pays, des recoins les plus cachés de
296 l'américanisme
la plaine, de la forêt, de la montagne; il connaît le terrain pied à pied ; il porte
dans sa tète la seule carte géographique qui existe de ces régions solitaires. Si la
route qu'il suit est traversée par un petit chemin , il sait où remonte le chemin ,
d'où il part, où il va. Les mille sentiers qu'il rencontre dans un espace de cent
lieues lui son également familiers. Il n'ignore aucun des gués secrets des fleuves;
s'il est dans un marais fangeux un seul endroit où l'on puisse passer sans périr, cet
endroit ne lui est point inconnu. Lorsqu'un vopgeur, égaré dans quelque partie
de la pampa où il n'y a point de voie battue, le prend pour guide et lui demande
de le conduire vers un lieu éloigné, il s'arrête, semble sonder un instant l'horizon,
considère le sol, fixe la vue sur un point, et se met à galoper avec la rectitude
d'une flèche jusqu'à ce qu'il change de direction par des motifs qu'il ne dit pas,
et, courant ainsi jour et nuit, i! arrive au but désiré sans notable erreur. Le
baqucano a d'ailleurs des moyens infaillibles de se reconnaître même dans l'obs-
curité de la nuit. Il s'approche des arbres et les observe, ou bien il descend de
cheval et examine quelques bruyères; cela lui suffit pour qu'il reparte tranquille,
sans se presser, insensible aux plaintes de ses compagnons. Dans les moments plus
graves, il arrache des herbes sur divers points, il en flaire la racine, la mâche afin
de s'assurer du voisinage de quelque lac d'eau salée ou d'eau douce, et alors il
peut aisément se remettre dans son chemin. Le baqueano est un homme indis-
pensable à un chef d'armée , à un général qui dirige une expédition, car seul il
possède les renseignements nécessaires pour faire réussir ses desseins. Non-seule-
ment il connaît tous les secrets du pays, mais il peut annoncer l'ennemi à dix
lieues de distance, d'après le mouvement des daims, des autruches qui fuient.
Quand l'ennemi se rapproche, il juge sa force à l'épaisseur de la poussière qu'il
soulève, et va jusqu'à fixer le nombre des hommes qui s'avancent ; le chef se règle
sur ses indications, presque toujours infaillibles. On trouve rarement un baqueano
infidèle. Tout est signe révélateur pour lui dans le désert : voit-il voltiger les
condors et les corbeaux dans un coin du ciel, il saura dire s'il y a quelque bande
cachée, si c'est un camp récemment abandonné ou simplement un animal mort,
proie vulgaire de ces oiseaux avides. Cette science est l'affaire de la vie. Le gé-
néral Rivera, de la Banda orientale, est le plus illustre des baqueanos; il n'est
peut-être pas un arbre dans la République de l'Uruguay qu'il ne connaisse. Con-
trebandier, car il l'a été avant d'être patriote, général, président, proscrit, il
reste toujours baqueano au fond ; c'est cette science de la terre qui a fait sa
fortune.
Certaines localités seulement, dit M. Sarmiento, possèdent \e gaucho malo, le
mauvais gaucho, sorte d'outlaw, de proscrit farouche jeté en dehors de son moude
habituel, et qui va cacher sa demeure dans les broussailles épaisses de la pampa.
Il lui est arrivé quelques malheurs, tels que de commettre des assassinats saus
nombre, de s'échapper par un meurtre nouveau des mains de la justice, et celle-ci
le poursuit depuis longtemps, mais sans résultat. Voyez-le se diriger vers le dé-
sert, sans hâte, sans forfanterie, dédaignant même de retourner la tête. Il ne
redoute pas les atteintes de ceux qui le pourchassent, il est le mieux monté de la
pampa, et cela se conçoit, puisqu'il choisit sur tous les chevaux de la contrée,
qu'il connaît mieux que Napoléon ne connaissait ses soldats, et dont il dispose
comme s'il en était le propriétaire. C'est d'ailleurs la seule espèce de vol qu'il se
permette : le vol du cheval constitue sa profession; mais cet audacieux fugitif qui
attaque une ronde entière de justice ne veut pas passer pour un bandit, pour un
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 297
brigand ordinaire : aussi se fait-il un point d'honneur de respecter les voyageurs,
df ne point attenter à leurs jours; il y a en lui beaucoup de traits du bandit espa-
gnol retiré dans la sierra, et toujours prêt à faire quelque irruption dans la société
avec laquelle il a divorcé, sous le prétexte de quelque, vengeance solennelle. Le
gaucho malo est moins abhorré que plaint ; son nom n'est pas prononcé sans
respect; ses prouesses sont partout répétées au désert; sa gloire remplit la cam-
pagne. Parfois, ajoute l'auteur* il se présente à quelque réunion de bons gauchos
avec une jeune tille enlevée par lui; il se mêle à quelque danse, puis disparaît
sans laisser de trace. Un autre jour, il va fiapper à la porte de !a famille offensée,
l'ait descendre de son cheval la jeune fille qu'il a séduite, et, peu ému par les
malédictions des parenls qui l'accompagnent, il s'achemine tranquillement vers
sa demeure sans limites. Le gaucho maio se plaît surtout à voyager dans la cam-
pagne de Cordova et de Sanla-Fé, on peut le voir quelquefois traverser la pampa,
précédé d'une petite troupe de chevaux. Grave et réservé, s'il rencontre quelqu'un,
il passe silencieux, à moins d'être interpellé. Ce proscrit vagabond a la misan-
thropie sceptique d'un héros de Byron; c'est le Lara ou le Conrad du désert.
Il est une autre destinée exceptionnelle qui n'est pas moins curieuse; c'est celle
du chanteur, du barde argentin, qui ne diffère pas du barde de l'Europe au moyen
âge. Ce gaucho troubadour erre de canton en canton, sans résidence fixe, couchant
là où la nuit le surprend; il est l'hôte des fêles, des réunions, et il mêle la poésie
et la musique pour animer les danses, pour réjoiir les festins. Chaque pulperia
tient en réserve une guitare qui lui est destinée et dont il s'empare dès qu'il ar-
rive; les gauchos font cercle autour de lui, et il chante les héros de la pampa
poursuivis par la justice, la déroute et la mort de quelque vaillant gaucho malo,
la catastrophe de Quiroga ou ses propres aventures, ses amours mêlées de tragiques
péripéties. Sa poésie est l'idéalisation de cette vie de révolte, de dangers, de bar-
barie. M. Sarmiento la caractérise en traits qui sont ceux de toute poésie populaire :
« Plus narrative que sentimentale, dil-il, elle abonde en images tirées de la vie
champêtre, de la vie du cheval, des scènes du désert, ce qui la rend métaphorique
el pompeuse. Lorsqu'il raconte ses prouesses ou celles de quelque bandit renommé,
il ressemble à l'improvisateur napolitain : il est désordonné, inégal; tantôt il
s'élève à une véritable hauteur poétique, tantôt il se perd eu un récit insipide et
vulgaire. Le chanteur possède son répertoire de poésies populaires , ses stances
ses huilains, ses dizains... Parmi ces compositions, i! en est qui laissent voir une
inspiration et un sentiment réels. » Il faut regretter que. M. Sarmiento n'ait pas
recueilli , s'il l'a pu, quelques-uns de ces chants, qu'il n'ait pas moissonné ces
fleurs poétiques de la pampa pour nous en faire sentir de plus près le parfum
sauvage.
Aucun des signes qui révèlent un système général et enraciné, un ordre de
choses capable sinon de durée, du moins d'une résistance opiniâtre et terrible, ne
manque, on le voit, à ce monde inculte et rustique; i! sVst arrapgé pou? vivre
au sein d'une nature primitive sans essayer de la transformer, sans songer qu'il
y eût autre chose à faire qu'à s'accoutumer à ses conditions, à triompher de son
immensité par une certaine pénétration dans les organes, el à combattre à main
armée les dangers qu'elle recèle. Il a son organisation, pour ainsi dire, dans ia
désorganisation , tant les causes de soi. immobilité sont devenues normales, tant
les mœurs sont puissantes et difficiles à remplacer. On ne saurait, sans s'exposer
à une suite d'erreurs , mépriser ces détails familiers que donne M. Sarmiento.
298 l'américanisme
L'état des campagnes argentines te! que le peint l'auteur, tel qu'il existait en 1810,
n'a point changé essentiellement, en effet. L'esprit est le même, les circonstances
seules diffèrent, circonstances créées par l'insurrection de l'indépendance. Ces
forces physiques si développées, ces dispositions belliqueuses qui se gaspillaient
autrefois en coups de poignard, celte activité désœuvrée et inquiète, trouvent
dès lors un chemin tout frayé pour se montrer an jour. C'est cet élément aveugle,
mais plein de vie, d'instincts hostiles à la civilisation européenne et à toute orga-
nisation régulière , ennemi de la monarchie comme de la république parce que
toutes les deux venaient de la cité et traînaient après elles les exigences de l'ordre,
la sujétion à l'autorité, que la révolution de 1810 vient affranchir, arrachera son
obscurité pour le jeter sur un théâtre où il prend bientôt un caractère audacieux
et agressif. Le mouvement de la vie publique pénètre dans te pulperia, et de là
naîtront ces associations guerrières , ces montoneras provinciales, armées des
campagnes, rivales des armées disciplinées, et qui épuiseront celles-ci dans des
rencontres partielles, par des surprises, autant qu'en leur imposant d'insuppor-
tables fatigues. Des chefs s'élèveront dans la pampa, qui, selon les événements,
feront plier les villes devant leur pouvoir brutal ; tel est le sort de Santa-Fé devant
Lopez, de Cordova devant Bustos, de Santiago del Eslero devant Ibarra, de la
Rioja devant Quiroga, jusqu'à ce qu'un autre commandant de campagne, Rosas,
vienne, selon l'expression de M. Sarmiento, planter le poignard du gaucho au
cœur de l'élégante Buenos-Ayres. Le but n'est point autre sur tous les points.
C'est la force, seule loi reconnue dans les campagnes, qui se substituera aux essais
de société civile tentés par quelques esprits généreux ; l'ignorance grossière tuera
dans les cités l'éducation naissante, i'oisiveté sauvage se révoltera contre l'in-
dustrie. La justice sommaire et violente de la pampa ira s'établir dans les villes
mêmes et les livrera à quelque club sanguinaire, comme la mazorca de Buenos-
Ayres. Ainsi la puissance qui tend à enlacer la jeune république a tous ses anté-
cédents au désert. Chose intéressante à observer, que l'altitude de celte barbarie
durant tout le cours de la révolution américaine! D'abord elle fait alliance avec
les villes noblement altérées d'indépendance et nourries des idées philosophiques
du xvme siècle, pour saper la domination séculaire de l'Espagne; puis elle reste
neutre dans la lutte, ou plutôt elle est également hostile à l'influence de la mé-
tropole et à la civilisation européenne, au nom de laquelle la révolution s'accom-
plit. C'est ainsi qu'on voit, dès cette première époque, un chef de gauchos,
Artigas , se séparer avec ses bandes de l'armée argentine prêle à combattre les
troupes espagnoles; mais la barbarie nationale n'élait point encore assez sûre
d'elle-même pour exclure ensemble ces deux influences et se mettre à leur place.
Enfin, quand l'Espagne est vaincue, en présence des partis intérieurs qui se di-
visent dans le choix d'une forme de gouvernement, elle sent sa force une et com-
pacte, elle s'agite, gagne du terrain, et s'avance comme une marée montante.
L'esprit barbare fond sur toutes les institutions civiles ébauchées avec la fureur
d'un vautour retenu d'abord prisonnier en face de sa proie et qui se voit libre
tout à coup. Si quelque circonstance de celle grande lutte doit surprendre, c'est
que les partis qui se disputaient le pouvoir dans les villes aient pu se faire un
instant illusion sur l'utilité du secours qu'ils venaient demander à cette force sau-
vage, sans idées et sans principes; elle n'avait aucune préférence pour le système
édéral, lorsqu'elle s'alliait aux fédéralistes contre les unitaires personnifiés dans
M. Rivadavia; elle n'élait poussée par aucun sentiment de fidélité à une tradition
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 299
religieuse , lorsqu'elle soutenait la catholique Cordova contre Bnenos-Ayres , qui
proclamait la liberté îles cultes ; elle était simplement barbare. Ce qu'elle aperce •
vait dans les idées d'unilé, de centralisation, ou dans la tolérance religieuse,
c'étaient des manifestations élevées de la civilisation. Indifférente au fond aux
prétentions des partis qui régnaient dans les villes, elle ne s'associait à l'un d'eux
que pour s'introduire dans leurs débats et arriver à les absorber, à confondre les
deux pensées politiques dans une même défaite.
J'ai indiqué quelques-uns des hommes publics de cette invasion barbare.
Rosas est celui qui frappe le plus au premier abord ; plus habile ou plus heureux
que les autres chefs de la campagne argentine, il s'est fait livrer par eux le pou-
voir suprême, puis il a su les annuler par la ruse ou par la violence; il est resté
seul en vue. Mais, avant lui, il y a un personnage qui résume avec une crudité
plus caractéristique peut être tous les instincts, les passions, les ardeurs brutales
de la pampa : c'est Facundo Quiroga, bizarrement affublé du titre de général et
d'excellence. Quiroga est le type du gaucho malo. Tel il apparaît dans sa vie privée
jusqu'en 1820, comme dans sa vie publique depuis celte époque jusqu'à sa fin
sinistre et inexpliquée. Sa nature est vraiment celle de ce paire rebelle et vaga-
bond, souillé de meurtres, qui va nourrir au désert sa haine contre toute espèce
de joug. Sa jeunesse se passe dans l'indiscipline. Enrôlé successivement dans les
arribenos (troupes de l'intérieur) et dans l'armée des Andes qui allait révolutionner
le Chili, il déserte deux fois parce qu'il y a là une autorité qui lui pèse, un habit
qui l'oppresse, une tactique qui règle ses pas, tandis qu'il lui faut la vie à cheval,
la vie d'émotions fortes, de dangers imprévus; il faut l'air et l'espace à sa fougue
sauvage et indomplable. Quiroga avait une organisation capable de tous les excès,
de toutes les violences. La lutte était un besoin pour lui. « Non-seulement il
aimait à se battre, dit une note recueillie par M. Sarmienio, mais encore il payait
pour trouver un adversaire; il se plaisait a insulter les plus habiles. Il avait une
aversion invincible pour tous les hommes convenables, pour ce qu'on nomme en
langage américain la gente décente. » La note ajoute qu'il ne croyait à rien, qu'il
n'a\ait jamais prié Dieu ; la religion est aussi une dépendance. Le jeu était une
de ses passions, et elle s'était développée de bonne heure en lui. Il lui est arrivé,
durant la première période de sa vie, d'être envoyé au Chili pour mener des con-
vois, et de tout perdre, même ses chevaux, avant son retour. D'autres fois, en
reprenant son vagabondage après avoir gagné quelques piastres, il s'arrêtait dans
une pulperia et jouait cette petite fortune avec la même frénésie qu'il mit plus
tard à jouer les doublons d'or, fruits de ses rapines. Ce qui distingue toujours
Facundo, c'est l'emportement avec lequel il se livre à tous ses penchants. Sa
colère prenait quelquefois des proportions effrayantes; sa voix s'enrouait, ses
regards se changeaient en coups de poignard, et il ne s'arrêtait pas même devant
l'inoffensive faiblesse des femmes, des enfants ou des vieillards. Quiroga a tous
les traits du gaucho malo ordinaire; mais il a de plus que lui en même temps une
persistance de volonté, un instinct de domination qui rappellent à un plus grand
rôle. Sans frein pour lui-même, il est tourmenté du besoin de commander aux
autres; il a une avidité singulière de pouvoir, de jouissances, et ne néglige rien
pour acquérir le droit de tout faire. Sa supériorité naturelle sur les hommes qui
l'entourent, son aptitude à les dominer et à se mètre promptement au premier
rang, se laissent voir dans toutes les situations, soit que, manœuvre encore sans
gloire, à Mendoza, il se fasse le patron de ses compagnons de travail, et reçoive
500 l'américanisme
d'eux le surnom d'cl padre, — le père, — soit que plus tard, devenu commandant
de campagne, il réunisse autour de lui les bandes pastorales pour les ameuter
contre les villes et s'élever par elles sur son pavois guerrier. Quiroga a plus que
les habitudes vulgaires de la barbarie, il en a le génie. De là viennent sa puissance
et sa réputation. Facundo était bien l'ait pour être le héros du désert. C'est l'idéal
de la force brutale qui vient saisir l'esprit populaire. Les gauchos, dans leurs
réunions de la pampa, l'admirent el le célèbrent; le chanteur fait la chronique
rimée de sa vie et de ses exploits ; il n'est pas jusqu'à l'extérieur de sa personne
qui ne frappe el n'aide à la fascination : ses cheveux noirs et bouclés, en tombant
sur son front et sur ses yeux, lui formaient une sorte de couronne et donnaient à
sa figure l'aspect d'une tête de Méduse.
L'imagination publique poétise son héros à sa façon; elle va chercher chacun
de ses actes dans le mystère du passé et se plaît à le raconter. Voyez, au début, ce
gaucho qui échappe à la justice après quelque meurlre : il s'enfuit précipitamment
de San-Luis et s'enfonce dans la travcsia, son harnais sur l'épaule, en attendant
qu'il trouve un cheval ; mais à peine a-t-il fait quelques lieues dans le désert qu'il
a à combaltre un péril plus grand que la faim ou la soif. Il entend un rugissement
lointain : c'est la voix aiguë et prolongée du tigre, qui a la propriété, tout motif
de crainte à part, d'imprimer aux nerfs un tressaillement involontaire, comme si
la chair s'agitait d'elle-même à ce cri de mort. Chaque fois que ce rugissement se
renouvelle, il devient plus distinct; le tigre, enivré par l'odeur du sang humain,
se rapproche sans perdre un instant la trace de sa victime, et le malheureux gaucho
n'aperçoit pour tout moyen de salut qu'un caroubier assez éloigné. Facundo, ; —
car ce gaucho, c'est lui, — marche droit à l'arbre qu'il a aperçu, et, malgré la
faiblesse du tronc qui se plie sous son poids, il peut arriver jusqu'à la cime où il
cherche à se tapir dans le feuillage. M. Sarmienlo n'a pas négligé la scène drama-
tique qui se passe alors. « Le tigre, dit-il, s'avançait à pas précipités en flairant le sol
el poussant des rugissements plus fréquents à mesure que la trace était plus
fraîche. Arrivé au point où le gaucho avait quitlé le chemin pour se jeter à travers
champs, le tigre passe outre et perd la piste ; furieux, il s'arrête, tourbillonne sur
lui-même, lorsque enlin il aperçoit le harnais qu'il déchire d'un coup de griffe et
dont il f3it voler les lambeaux. Plus irrilé encore de ce mécompte, il cherche de
nouveau la piste, la retrouve, et, ûxant en l'air ses regards, il découvre l'objet de
ses poursuites à travers les rameaux du caroubier. Dès lors le tigre cessa de rugir;
il s'avança en bondissant, tourna autour de l'arbre, en mesura la hauteur d'un
regard allumé par la soif du sang, s'appuya plusieurs fois sur le tronc qu'il faisait
osciller; puis, voyant qu'il ne pouvait atteindre le gaucho, il s'étendit à terre,
ballant ses flancs avec sa queue, les yeux fixés sur sa proie, la gueule enlr'ouverle
el desséchée. Cela dura ainsi deux heures. La posture contrainle du gaucho, la
fascination terrible qu'exerçait sur lui le regard sanguinaire du tigre, commen-
çaient d'épuiser ses forces, déjà il sentait s'approcher le moment où il ne pourrait
plus résister à celte puissance d'attraction à laquelle il était soumis, lorsqu'un
bruit vague de chevaux au galop lui rendit un peu d'espérance et de vigueur...
En effet, c'étaient ses amis qui, après avoir reconnu la trace du tigre, accouraient
à tout hasard pour chercher à le sauver, s'il était temps encore » Un instant plus
tard, l'animal était audacieusemenl pris dans les lazos, el Facundo, en se jetant
sur lui le poignard à la main, pouvait se venger de sa cruelle agonie. Telle est
l'une des scènes de la vie de Quiroga dont l'imagination populaire s'est emparée
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 501
avidement. Peut-être y a-t-il quelque exagération dans les détails; mais le fond
est vrai et ne saurait passer pour une de ces fictions qu'on mêle au récit de la
jeunesse des grands hommes. Quiroga a été nommé depuis le tigre des plaines, —
el tigre de los llanos !
La même élrangelé sauvage se montre encore dans une circonstance plus dé-
cisive, dans l'acte par lequel cet orgueilleux bandit réussit à se faire amnistier, à
obtenir l'oubli pour ses exploits de gaucho malo. Faeundo, qui, malgré sa har-
diesse, ne trompait pas toujours la justice de la cité, avait et" saisi et enfermé
dans la prison de San-Luis où se trouvaient alors (1818) des officiers espagnols
pris au Chili par l'armée de San-Martin. Un jour, ces captifs, lassés par les souf-
frances et les humiliations, tentent une évasion, et, pour s'assurer des complices,
ils vont ouvrir les cachots des coupables ordinaires. Quiroga accepte-l-il cette
liberté qui lui est offerte? Non, il la refuse, comme s'il ne voulait rien devoir qu'à
lui même. Tout à coup il secoue ces fers qu'on vient imprudemment d'ôter de ses
mains; il se précipite avec une rage aveugle sur ses libérateurs étonnés, fend le
groupe des révoltés, laissant les morts après lui, et comprime la sédition. Le cri-
minel s'était fait bourreau. Quiroga cédait peut-être à un besoin de lugubre van-
lerie, mais il se faisait honneur de quatorze cadavres. Quelque singulier que cela
paraisse, c'est de cet acte que date sa réconciliation avec le gouvernement; il
semble désormais ennobli et lavé des taches qui le souillaient. Ce trait ne peint-il
pas l'homme et la société? Ces fers brandis dans l'air par Quiroga et tournés
contre quelques malheureux officiers espagnols sont restés dans la mémoire du
peuple des campagnes comme un signe de sa prédestination, comme un énergi-
que symbole. Lui-même il aimait à rappeler ces faits de son existence agitée ;
mais il aimait aussi, en les racontant, à ne point déchirer tout à fait le voile qui
permet les hypothèses fabuleuses. Il sentait le pouvoir du mystère sur les masses :
ne l'a-t-on pas vu plus d'une fois, dans le cours de sa carrière, subjuguer la popu-
lation pastorale qui lui obéissait en s'altribaant des inspirations surnaturelles?
Le titre d'envoyé de Dieu que lui décernaient quelques prédicateurs fanatiques de
Cordova, défendant l'inquisition contre le mouvement des idées de Buenos-Ayres,
flattait également sa vanité, favorisait ses desseins et son ascendant.
Maintenant, qu'un homme d'un caractère si rudement trempé, doué de ces
penchants irrésistibles, se produise sur une scène plus vaste, dans une sphère où
se débattent des intérêts publics, où s'agitent des questions générales, il deviendra
ce que Faeundo a été en réalité, le plus puissant instrument de guerre contre la
civilisation. 11 déterminera l'insurrection de la barbarie qui se groupera autour de
lui comme autour d'un chef attendu. Quiroga. rentrant dans la Kioja revêtu du
prestige de sa récente action de San-Luis, couvert de celte gloire sanglante qui
environne son nom, peut librement asseoir son empire parmi les gauchos. C'est
déjà un personnage public et dont l'appui est envié. La meilleure condition qui
pût servir à l'établissement de ce pouvoir indépendant et distinct, objet de ses
vœux, devait se trouver dans la faiblesse même de l'autorité régulière. Deux fa-
milles riches et antiques, les Davila et les Ocampo, se disputaient traditionnelle-
ment la prééminence dans la Rioja, se poursuivaient mutuellement de leurs
inimitiés héréditaires, cornue ces familles qui remplissaient de leurs querelles
l'Italie du moyen âge, les Orsini et les Colonna, ou les Capulets et les Montaigus.
La loge maçonnique de Lantoro opéra un instant un rapprochement qui pouvait
devenir profitable à la ville et à la république; elle unit dans une tendre alliance
502
L AMERICANISME
le Roméo et la Juliette de l'Amérique. La politique de Buenos-Ayres, qui favorisa
cette réconciliation, celte union d'une Davila et d'un Ocampo, avait un autre but,
celui de déposséder de leurs fiefs les deux maisons, et de substituer à leur in-
fluence l'influence du gouvernement central; mais le gouverneur étranger envoyé
dans la Rioja tomba bientôt, et l'antagonisme n'en subsistait pas moins entre les
deux familles. Ce que n'avait pu faire la politique bienveillante de Buenos-Ayres,
la politique barbare le fit bien autrement. L'une de ces familles, dans un triomphe
passager, alla chercher un appui dans la plume; ce fut un Ocampo qui tendit la
main à Quiroga, grandit ce chef de gauchos en le nommant commandant de cam-
pagne, ou du moins reconnut son pouvoir déjà réel et constaté, et lui demanda
son secours: il n'en fallait pas davantage. « C'est là un moment solennel et criti-
que dans l'histoire moderne de tous les peuples pasteurs de la République Argen-
tine, dit justement M. Sarmiento; il y a un jour où, par la nécessité d'un appui
extérieur, ou bien par la crainte qu'inspire déjà un homme audacieux, on le choisit
pour commandant de campagne. C'est le cheval des Grecs que les Troyens s'em-
pressent d'introduire dans la cité. » Les Ocampo et les Davila disparaissent les
uns après les autres dans de petites et sanglantes révolutions, auxquelles viennent
se mêler mille incidents inutiles à rechercher, vainement dilatoires et qui ne font
que rendre plus inévitable le seul résultat digne d'intérêt, l'avènement plein et
entier de Quiroga. « Facundo, génie barbare, s'empare de son pays, ajoute l'au-
teur, les traditions du gouvernement s'effacent, les formes se dégradent, les lois
sont un jouet dans des mains ignorantes, et, au milieu de cette destruction impi-
toyable, on ne substitue rien, on n'établit rien. L'inoccupation et l'incurie sont le
bien suprême du gaucho. .Si la Rioja avait eu des statues, comme elle avait des
docteurs, ces statues auraient servi pour attacher les chevaux. » Le même mouve-
ment s'accomplit avec une simultanéité remarquable dans les campagnes où domi-
nent Lopez, Bustos, Iharra; le pouvoir de ceux-ci, bien qu'aussi étendu dans les
limites où il s'exerce, bien que dirigé par les mêmes inspirations, conserve toute-
fois un caractère plus local. Ils ne sont pas sortis de leurs provinces, et n'ont pas
songé à donner un autre champ à leur ambition. Quiroga, au contraire, est un
fugitif de tous les pays : originaire de la Rioja, il a été élevé à San-Juan, il a vécu
à Mendoza, il a erré dans les rues de Buenos-Ayres; il connaît la république en-
tière, et a laissé partout un peu de sa renommée. Goûtant un plaisir inouï à se voir
revêtu d'une autorité sans bornes là même où s'est passée son enfance obscure et
orageuse, il étend plus loin son regard. C'est ce qui lui assigne une place plus
éminente, une importance plus générale et plus décisive, indépendamment de l'é-
nergie plus vivace qu'il déploie ; c'est ce qui semblerait le destiner à devenir l'âme,
le chef victorieux et définitif de la barbarie, s'il ne s'était trouvé un homme plus
rusé, plus habile, moins dégradé aussi, et qui avait l'avantage d'être plus rappro-
ché du siège du gouvernement central : c'est le commandant de la campagne de
Buenos-Ayres.
Les années qui s'écoulent ne font que hâter la marche de ce drame saisissant,
et rendre son développement plus net, plus impérieux. Telle est la force secrète
de l'esprit pastoral, personnifié en quelques chefs de gauchos, qu'il en vient à ne
plus se contenter désormais de victoires partielles; les commandants de la cam-
pagne, enivrés de leurs succès, déjà se concertent entre eux, et forment une ligue
redoutable contre la politique, restée européenne, du pouvoir central qui réside à
Buenos-Ayres. Ce n'est plus une ville qu'il faut conquérir, c'est tout un ensemble
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. Ô0~>
d'institutions naissantes et à peine ébauchées qu'il faut effacer du sol argentin par
l'épée ou par le poignard. Le parti éclairé qui a dirigé jusque-là la révolution,
qui s'est nourri de tous les principes d'humanité, de liberté, proclamés en Eu-
rope, se trouve, au moment où il cherche à constituer définitivement la république
d'après ces pensées, face à face avec cet élément nouveau, trop méconnu peut-
être par lui. trop flatté tour à tour ou trop dédaigné. C'est en 1825, sous la pré-
sidence de M. Rivadavia, qu'éclate la lutte entre ces deux tendances, que se pro-
duit cette crise laborieuse et d'une si triste issue. Le prétexte est le vote d'une
constitution; la vraie cause, on la peut découvrir dans l'état même de la société
américaine, dans cette insuireclion des campagnes énergiquement décrite par
M. Sarmiento, et en même temps dans la faiblesse des idées de civilisation encore
trop récentes pour avoir pu jeter de profondes racines. La civilisation argentine
alors n'est qu'à son aurore. Vue de loin, il est vrai, elle répand, dès cette époque,
un éclat qui séduit l'Europe, qui attire tous les regards. Les hommes qui repré-
sentent les idées de progrès politique travaillent avec une active et généreuse;'
émulation à les acclimater, à les propager aux bords de la Plata. Depuis 1820
surtout, pendant les administrations de Rodriguez, de Las Heras, plus encore
sous la présidence de l'homme éminent qui couronne celle ère brillante, M. Riva-
davia, on peut distinguer les plus légitimes efforts pour renouveler la république.
Tous les esprits sont occupés du soin d'établir des lois qui protègent la sécurité
individuelle, qui garantissent la propriété, qui naturalisent dans ces contrées
l'égalité civile, qui fixent les limites des divers pouvoirs. Des écoles publiques
sont instituées sur tous les points où l'action du gouvernement peut atteindre, les
journaux se multiplient, la tribune retentit des plus solennelles déclarations de
droits, une banque nationale est créée pour développer le crédit, les fleuves sont
ouverts au commerce étranger, des colonies sont appelées pour venir féconder le
désert, l'appât du gain est offert à toutes les industries. On ne saurait imaginer
plus d'idées excellentes, plus d'hommes de talent rassemblés pour transformer un
pays. Il ne faut pas cependant se laisser tromper par cette apparence; tout cela
est encore dans l'imaginaiion plutôt que dans la réalité; c'esl, pour ainsi dire, la
poésie de la civilisation qui absorbe et domine cette fraction glorieuse de la société
argentine, aussi naïve dans ses illusions de perfectionnement régulier que peut
l'être la barbarie dans un sens contraire.
M. Rivadavia est la personnification de cet entraînement poétique; auprès de
lui, les hommes rangés sous le même drapeau ne montrent pas moins d'ingénuité.
Leurs doctrines, sans rapport avec les faits qui les entourent, se composent de tout
ce qu'ont pensé les autres pays; elles sont le reflet des théories de Benlham ou de
Smith, des doctrines de Montesquieu et de Rousseau. La République Argentine,
à cette époque, était saluée grande et capable de réaliser toutes les spéculations
des penseurs de l'ancien monde. Rêves fugitifs d'un parti qui n'est plus, qui a
succombé dans la lutte, et dont le nom seul reste encore dans le vocabulaire inju-
rieux du gouvernement hostile de Buenos-Ayres ! M. Sarmiento a tracé de ce parti
un portrait exact et attachant. « Les unitaires de 1825, dit-il, forment un type
distinct qu'on peut reconnaître à la figure, aux manières, aux tons de la voix, aux
idées; entre cent Argentins réunis, il serait facile de dire : Voilà un unitaire!
L'unitaire marche droit, la tête haute, sans se détourner jamais, entendît-il
s'écrouler un édifice auprès de lui ; il parle avec une certaine hauteur, il complète
sa parole par un geste dédaigneux, dogmatique; il a des idées fixes, invariables,
304 l'américanisme
et, à la veille d'une bataille, il s'occuperait encore de discuter un règlement ou
d'établir une nouvelle formalité légale, parce que celte discussion pacifique est
le culte extérieur qu'il rend à son iilole, la constitution. Sa religion est l'avenir
de la république, dont l'image vague et sublime, Ini apparaissant dans la splen-
deur des gloires passées, l'empêche de voir le présent... Il est impossible de trouver
une génération plus raisonneuse, plus entreprenante, et qui manque à un plus
haut degré du sens pratique. Arrive-l-il la nouvelle d'une victoire de ses ennemis,
le bruit en est-il public et officiel, les vaincus sont-ils déjà revenus dispersés, un
unitaire ne croit pas à un kl triomphe, et il se fonde sur des raisons tellement
concluantes, qu'il fait douter de ce qu'on a vu. Il a une si grande foi en la supé-
riorité de sa cause, tant de constance et d'abnégation, que ni le temps, ni l'exil,
ni la pauvreté, ne pourront refroidir son ardeur... »
Celte élévation morale doit faire absoudre le parti unitaire de beaucoup de
fautes, de beaucoup d'erreurs, qui naissent de son incapacité pratique malheu-
reusement trop certaine. Voilà l'état de choses encore assez factice qui a à se
préserver de l'invasion des masses; voilà la génération d'hommes, plus brillante
que politique, qui esl fatalement mise en présence des chefs de la campagne,
bien autrement puissants par la sympathie populaire qui les soutient! Il faut le
dire, en effei. M. Rivadavia. le héros jusque-là de la révolution argentine, a moins
de force que Quiroga à la tête de ses gauchos, que Rosas surtout dans la pampa
du sud de Buenos-Ayres. Le jour où ces chefs redoutés ont assez fait sentir leur
influence pour qu'on les consulte, pour qu'on les appelle à donner leur avis sur
l'acle constitutif de la république, ce jour là, dis-je, la cité est démantelée ; elle
peut dire adieu a s.» prospérité, aux bienfaits de l'ordre civil, aux avantages d'un
progrès pacifique. La chute du parti 'unitaire est inévitable, et M. Rivadavia
abdique, tandis que la dictature de Rosas se prépare au détriment des autres
commandants de campagne. Entre ces deux, éléments principaux, c'est à peine si
l'on doit compter sérieusement le parti fédéral, dont l'avènement momentané au
pouvoir, dans la personne de M. Dorrego, ne fait que marquer la transition de la
civilisation à la barbarie. Le parti fédéral essayait une œuvre impossible : la con-
ciliation de ces deux tendances. Par malheur, ce fut un unitaire qui précipita le
dénoûment par un crime; ce fut I ■ général Lavalle, qui, an retour de la guerre
du Brésil, entreprise pour l'indépendance de l'État Oriental, s'empara du gouver-
neur Dorrego et le lii instantanément fusiller. Or, la balle homicide qui venait
ainsi frapper le parti fédéral n'atteignait pas moins le parti unitaire, pour lequel
cet acte isolé de violence a été le sujet d'amers et continuels reproches.
La dictature de Rosas, qui est sortie vivante et armée de ce tragique conflit,
qui s'est l'ail jour à travers des complications incidentes sans nombre, et a fini
par s' i ni poser absolument à dater de 18Ô3, n'apparaît pas, il est aisé de le remar-
quer, connue un accident vulgaire, comme une de ces victoires alternatives de
partis vivant dans le même cercle d'idées et ne différant entre eux que par des
nuances. C'est un fait logique et désastre ix qui couronne un long effort, c'est une
révolution véritable et la plus triste de toutes, c'est la substitution au pouvoir de
l'esprit sauvage à l'esprit de la civilisation. Les détails de cet avènement seraient
dénués d'intérêt malgré leur caractère terrible; ils ont la monotonie révoltante
du meurtre érigé en principe, transformé eu moyen de gouvernement ; les caprices
de la force brutale fatiguent, tant ils se reproduisent fidèlement. Mais il est une
circonstance digne d'être observée parce qu'il est rare qu'elle ait été éclaircie et
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE» 50<5
mise en un jour suffisant : c'est que la barbarie des campagnes, qu'on voit,
après 1825, appuyer le parti fédéral et opposer ce drapeau à ïuuitarisme, n'est
point du tout fédéraliste elle-même. Ce mot de confédération, qui subsiste encore
aujourd'hui, n'exprime rien de réel, n'indique aucunement le but où tendent les
chefs de la pampa. Les provinces qui pourraient encore justifier ce terme, —
telles que Corrientes, — sont en réalité plutôt indépendantes que confédérées.
C'est l'unité qui est aussi le rêve des nouveaux maîtres de la république. Quiroga,
à son sens, est un unitaire aussi résolu que M. Rivadavia. A quoi est-il occupé,
en effet, jusqu'à sa mort? Embarrassé de lui-même, mécontent parce qu'il voit la
première place lui échapper, mais fidèle à son origine, il promène d'un pays à
l'autre sa fureur jalouse, allant se faire battre par le général Paz à la Tablada, à
Oncativo, puis se relevant a Chacon, épouvantant Mendoza, Tucuman par sa féro-
cité, par ses goûts de destruction, par ses instincts de rapacité; il passe en quel-
que sorte le niveau sur toutes les villes de la région des Andes, et ne laisse debout
d'autre pouvoir que sa fantaisie violente et cynique à Salta, à Calamarca, dans la
Rioja, a San-Juan, à San-Luis. Quiroga crée l'unité comme il la comprend, par la
terreur et la dévastation ; il est le seul dominateur de ces contrées. Rosas, sur une
échelle plus vaste, ne réalise-l-il pas la même pensée? A peine arrivé à être gou-
verneur de Buenos-Ayres, l'heureux gaucho s'efforce de concentrer en lui le pou-
voir morcelé; son premier soin est d'avoir l'œil fixé sur ses rivaux de la pampa,
de les ramener sous son joug tant qu'il peut, et de les détruire brusquement lors-
qu'il commence de redouter leur voisinage. La mort de Quiroga est l'épisode le
plus dramatique de celte usurpation progressive de Rosas. Facundo se trouvait à
Buenos-Ayres lorsque parvint la nouvelle d'une dissidence violente survenue entre
Salta et Tueutnau. Nul plus que lui n'était propre à étouffer ces germes de
guerre civile; mais, comme depuis quelque temps il n'offrait plus qu'un douteux
appui, comme il avait laissé éclater des répugnances qui révélaient une ambition
secrète, il ne partit pas sans hésitation, sans de sombres pressentiments, — pres-
sentiments qui s'accrurent encore lorsqu'il sut que des instructions l'avaient
précédé à Cordova, où il devait passer. Le bruit d'un crime prémédité contre lui
était déjà public, et sur sa route les avertissements se succédaient. Quiroga se repo-
sait un peu sur la terreur qu'inspirait son nom. Il eut bientôt rempli sa mission
à Tucuman, et à son retour, non loin de Cordova, il fut assailli par une bande
armée de gauchos. Il eût peut-être, par la parole, retrouvé sur eux son empire, si
une balle ne l'eût frappé au front. Son assassin était un gaucho malo, nommé
Santos Ferez, qui n'épargna pas même son cadavre et le perça du poignard à
plusieurs reprises. La gaière qui le portail était pleine des corps sans vie de ceux
qui l'accompagnaient. Rosas a été accusé d'avoir secrètement ordonné ce crime,
commis le 18 février 1835; il a été chaudement défendu aussi contre celle accu-
sation. Ce qui est indubitable, c'est que rien ne pouvait mieux servir ses desseins
et qu'il héritait de la puissance de Quiroga sur plusieurs provinces; ce qui n'est
pas moins certain, c'est que le meurtrier, le gouverneur de Cordova. les témoins,
les juges, ont péri successivement comme pour éviter qu'une indiscrète lumière
pût éclairer quelque jour cette ténébreuse exécution. La mon de Lopez de Santa-
Fé, deux ans plus tard, est entourée d'un égal mystère. Cullen, le successeur de
ce dernier, est fusillé au moment où il entre sur le territoire de Buenos-Ayres.
C'est ainsi que Rosas parvient à réunir sous son exclusive domination les diverses
fractions de la République Argentine. Il règue désormais, il invente des mots
506 l'américanisme
inconnus dans le langage politique pour désigner les prérogatives qu'il s'attribue :
c'est la somme du pouvoir public. M. Rivadavia rêvait l'unité dans la civilisation;
Rosas, gaucho presque couronné, l'établit dans la barbarie.
Qu'est-il résulté pour la République Argentine d'un tel concours de circon-
stances, d'un triomphe déjà si prolongé de l'influence pastorale? Un des plus
certains, des plus palpables effets qu'on puisse constater, c'est la dépopulalion de
ces contrées, des villes surtout, depuis vingt ans. Buenos-Ayres a perdu peut-être
la moitié de ses habitants; Santa-Fé, située au confluent de deux rivières dont
l'une est le Parana, sur un des points les plus favorisés, a à peine deux mille
âmes; San-Luis et la ville de la Rioja en comptent à peine quinze cents, nombre
inférieur à celui qu'elles ont eu. Cette diminution des habitants n'est pas due seu-
lement au feu destructeur des guerres civiles, aux proscriptions qui se reprodui-
sent périodiquement, aux haines privées qui se satisfont par l'assassinat et échap-
pent à toute punition ; il y a encore une autre cause qui tient à l'essence même du
monde barbare, dont les mœurs paresseuses, oisives et violentes en même temps,
exclusives et antipathiques au travail, sont de mauvaises conditions pour l'ac-
croissement de la race humaine, et ne font au contraire que contribuer à son dépé-
rissement. Fils de ces mœurs, comment Rosas songerait-il à les tranformer? Il
est fatalement condamné par sa nature à repousser tout ce qui pourrait les atteindre,
les modifier, — l'industrie, le commerce; il est dans son caractère de gaucho, il
entre dans ses vues de gouvernement d'interdire la navigation des fleuves. Ainsi,
des provinces dont le sol serait facilement d'une fertilité miraculeuse restent misé-
rablement stériles, s'appauvrissent encore plus chaque jour, s'il est possible, faute
de stimulants et de communications. N'est-ce pas le plus triste spectacle que celui
de la misère croissante des hommes au. milieu d'une nature féconde? Et cepen-
dant les villes de ces provinces ont eu des moments brillants depuis la révolution
de 1810. A Tucuman, à Mendoza, à Salta comme à Buenos-Ayres, il s'était pro-
duit jusqu'en 1825 un remarquable mouvement industriel et commercial; le
développement des moyens d'instruction n'était pas moindre; il y avait aussi un
assemblage d'hommes d'une rare distinction qui se signalaient au barreau, dans
les congrès, dans le négoce. Ces commencements de prospérité ont disparu et n'ont
laissé aucun vestige; la terreur a anéanti ces germes et dispersé les hommes.
Rosas n'a pas seulement poursuivi de son ressentiment implacable l'ancien parti
unitaire : après avoir réduit la jeunesse argentine à se former en sociétés secrètes
pour entretenir dans l'ombre ses idées de civilisation, il l'a frappé à son tour, et
l'a placée dans l'alternative de la mort ou de la fuite. Le génie de Rosas dans celle
œuvre dévastatrice ne paraît pas contestable ; mais c'tst un génie fatal. Le système
que Quiroga avait appliqué à la Rioja, il l'applique avec préméditation à tonte la
république, jusqu'à ce que la barbarie qu'il représente ait jeté son fougueux
venin, se soit elle-même épuisée et n'ait plus alors qu'à se retirer de la scène.
L'ensemble de ces phénomènes n'est pas sans conséquences générales pour
toute l'Amérique du Sud. Sans doute la révolution dont la République Argentine
est le théâtre offre une physionomie particulière, une succession de faits qui lui
sont propres ; mais l'importance de cette révolution préoccupe et lient dans l'at-
tente tous les autres pays comme un événement qui peut fixer le cours des desti-
nées américaines. La République Argentine doit à la primitive extension de la
vice-royauté dont Buenos-Ayres était la capitale le privilège d'avoir de nombreuses
questions à débattre avec les portions qui ont brisé les liens de l'ancienne corn-
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 507
munauté et forment le haut Pérou, la Bolivie, le Paraguay, la Banda Orientale.
Ce sont des frontières à marquer, de vieux intérêts à régler avec ces états, aujour-
d'hui indépendants ; à chaque occasion , elle fait revivre ces motifs de scission qui
favorisent son esprit actuel d'envahissement; elle revendique un droit d'influence
au nom de la vieille suprématie de Buenos-Ayres ; elle a dans chaque république
ses présidents préférés, c'est-à-dire ses créatures. Telle est la cause de la guerre
allumée contre Montevideo, et il y a en réalité, dans ces menaces détournées, mais
incessantes de conquête, une raison permanente de discorde. C'est, d'ailleurs, au
sens intime de la révolution argentine qu'il faut s'attacher pour en mieux saisir
la gravité à un point de vue général, pour découvrir comment Bosas a pu trouver
des alliances avouées ou secrètes dans quelques gouvernements, dans les popula-
tions surtout des autres parties de l'Amérique méridionale, et nourrir, sans qu'il y ait
rien d'étrange, des rêves de conquête. La dictature deBuenos-Ayres est la plus fran-
che et la plus énergique expression de l' américanisme, c'est le triomphe d'un sen-
timent qui, à des degrés divers, agite tout le nouveau monde espagnol. Dans les
autres républiques, ce ne sont pas, si l'on veut, les mêmes faits, les mêmes hommes;
mais c'est au fond la même lutte entre la barbarie et la civilisation. Partout il y a
un parti qui s'appuie sur les masses populaires, et dont le premier instinct est la
haine de l'étranger. Cela est vrai au Mexique, et c'est le seul point clair dans l'his-
toire de ses révolutions. A travers les distances, Nicaragua répond aux excitations
de Bosas, qui ne se sert de la presse que pour fomenter les répugnances nationales
contre l'Europe. La Gazette mercantile de Buenos-Ayres a exposé dans toute leur
netteté les théories exclusives de V américanisme, et la politique du dictateur en
est l'application non équivoque. Que Bosas, en s'appuyant sur la barbarie natio-
nale, arrive, suivant son dessein, à reconstituer l'antique vice-royauté, ce sera une
victoire qui en préparera une aulre. Vienne la réalisation de la pensée favorite
d'un congrès général, et le nouveau continent se trouvera engagé fatalement dans
une ligue contre l'ancien monde. Les blocus se renouvelleront sans doute, comme
au Mexique, dans la Plala, à Saint-Jean de Nicaragua; mais V américanisme ne se
fait-il pas honneur de ces attaques des pouvoirs européens? Il s'en glorifie comme
d'un hommage. Un de ses griefs contre le parti de la civilisation en Amérique,
c'est la prédilection de celui-ci pour l'Europe, son alliance avec les gouvernements
étrangers; et, les réclamations de l'Europe devinssent-elles plus pressantes, plus
impérieuses, il compte encore sur sa véritable patrie, le désert, où nos soldats
iraient périr sans gloire, insensiblement attirés dans les solitudes et dévorés par
la misère, par les fatigues, plus terribles que les batailles. Ainsi, les révolutions
de l'Amérique du Sud n'ont pas atteint leur dernier période ; le drame de ses des-
tinées nous réserve encore de nouveaux étonnemenls.
Au milieu de cette incomplète et pénible élaboration sociale, on ne peut être
surpris que le développement littéraire soit peu marqué, se produise surtout avec
peu d'ensemble. Ce n'est pas que tout ce qui peut exciter l'inspiration manque
dans ces contrées : la nature a des secrets et des splendeurs qui semblent appeler
la poésie. Le ciel et la terre s'unissent pour offrir une source inépuisable de nou-
velles images; c'est un pays neuf à décrire dans tout le luxe de la jeunesse.
Certes, dans la vie américaine du sud, on a pu le voir, il y a des mœurs em-
preintes de couleurs particulières, des types qui n'ont rien à envier à OEil-de-
Faueon, à Bas-de-Cuir, au Trapar, .à toutes ces figures sauvages dont Cooper,
dans l'Amérique du Nord , a rassemblé les traits et auxquelles il a donné la vie
TOME iv. 21
308 ' l'américanisme
idéale- Les passions qui agitent ce monde lointain ne sont pas les nôtres, ne
relèvent pas des mêmes mobiles, et pourraient avoir une histoire à part; mais
qu'on songe que c'est là pour l'intelligence une société ennemie et oppressive.
Européenne d'abord, comme tout ce qui est civilisation en Amérique, la littéra-
ture, au moment où elle aurait pu devenir plus nationale, a été surprise par l'in-
vasion croissante de la barbarie : son développement a été suspendu, détourné;
il lui a manqué surtout et il lui manque encore un foyer. Le livre de M. Sar-
miento est nn des ouvrages exceptionnels de l'Amérique nouvelle où brille quel-
que originalité ; c'est une étude faite sur le vif, une analyse profonde, énergique,
de tous les phénomènes de la société américaine et particulièrement de la société
argentine. L'éclat du style ne fait pas défaut à la vigueur de la pensée.
Au surplus, la littérature aura son jour, lorsque les problèmes débattus par
M. Sarmiento auront trouvé leur solution ; jusque-là, c'est moins la valeur litté-
raire qu'il faut chercher dans Civilisation et Barbarie que les idées et les faits
dont l'es position donne à l'ouvrage un rare intérêt. M. Sarmiento met à nu bien
des vices héréditaires, bien des causes de perturbation réunies, bien des passions
dissolvantes qui auraient pour effet de ramener l'Amérique à la vie sauvage.
Quelque triste que soit le présent, le combat qui se livre aujourd'hui au delà de
l'Atlantique ne saurait être considéré toutefois que comme une de ces solennelles
épreuves où se forme la virilité des peuples. Quoi qu'il en soit, c'est l'avènement
d'un monde nouveau. La peinture que M. Sarmiento fait de l'américanisme dans
sa manifestation la plus audacieuse a cela de bon qu'elle dévoile la véritable
plaie de ces jeunes pays, le mal chronique contre lequel il faut lutter. L'américa-
nisme représente l'oisiveté, l'indiscipline, la paresse, la puérilité sauvage, tous les
penchants slalionnaires, toutes les passions hostiles à la civilisation, l'ignorance,
le dépérissement physique des races aussi bien que leur corruption morale. Ne
suffit-il pas de montrer à l'œuvre cet instinct barbare qui usurpe le nom de senti-
ment national, d'observer ses résultats naturels pour comprendre que l'avenir est
ailleurs? Cet avenir dépend de tout ce que {'américanisme repousse : du travail,
qui seul peut féconder h s germes de richesse si nombreux dans ces contrées
vierges; de l'industrie, du commerce, qui iront porter la vie et le bien-être là où
végète une population rare et misérable; des institutions civiles, qui, en répri-
mant les caprices de la force Imituie, feront naître le respect du pouvoir. Ce sera
la civilisation acclimatée en Amérique. Il y a un fait caractéristique et providen-
tiel qui doit, puissamment contribuer à ce résultat, c'est le mélange des intérêts
et des races qui s'opère par l'immigration. Le sang se renouvelle, les habitudes
de travail se propagent par celle intervention pacifique des populations étran-
gères que l'espoir d'un sort meilleur attire vers ces bords. Les émigrants qui
quittent l'Europe pour fuir la misère, ou parce qu'ils ne trouvent pas leur place
dans nos sociétés encombrées, bien que la politique les traite parfois avec sévé-
rité, n'en sont pas moins les instruments obscurs d'une grande œuvre. C'est en
réalité ce mouvement de l'ancien monde vers le nouveau qui doit amener la trans-
formation de l'Amérique du Sud. Les émigrations sont le lien qui unit les deux
hémisphères; or, c'est ce lien que l'américanisme a en horreur, et qu'il romprait,
s'il en avait le pouvoir.
Le développement de ce patriotisme aveugle et brutal, il faut le dire cepen-
dant, n'aura point été inutile. II a fait sentir aut républiques du Sud leurs vrais
besoins ; en laissant paraître l'incurie et l'inaptitude qui le caractérisent , on
ET LA SOCIÉTÉ ARGENTINE. 309
dirait que Y américanisme a rendu plus manifestes les ressources naturelles de ce
sol vierge, et plus claire la nécessité de l'industrie des hommes. En inironisant la
force brutale là où il a pu arriver au pouvoir, il a lentement fortiûé le goût des
institutions politiques appelées à fonder la sécurité. En poussant jusqu'à la fureur
la haine des étrangers, il a fait mieux sentir encore l'utilité de leur coopération.
En réduisant les puissances européennes à employer les armes contre lui , il a
mis en lumière un fait qui résume les relations des deux mondes : c'est que
l'Europe est fatalement poussée à faire la conquête matérielle de l'Amérique, si
elle ne fait pacifiquement sa conquête morale. L'américanisme enfin a eu pour
résultat de supprimer les querelles secondaires, d'effacer au delà de l'Atlantique
lesdémarcations subtiles des partis qui avaient pris l'initiative de la révolution; le
véritable débat est aujourd'hui entre la barbarie et la civilisation qu'une loi invin-
cible atlire vers ces terres nouvelles. L'issue définitive de In lutte pourrait elle
être incertaine? La civilisation trouve encore son symbole dans ce vaisseau de
Gama, qui vit se lever devant lui le géant Adaraastor pour l'arrêter au passage,
et n'en poursuivit pas moins son voyage glorieux.
Cu. de Mazade.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
50 novembre 1846.
Les grandes affaires se succèdent. Du midi nous sommes rappelés au nord par
une singulière violation du droit européen. Disons d'abord que le capricieux coup
d'état qui frappe Cracovie, loin de porter au fond la moindre atteinte à la puis-
sance de la France, lui crée pour l'avenir, à notre sens, une situation plus nette
et plus forte. En effet, ces traités de Vienne, conclus en grande partie contre nous,
se trouvent abrogés sur un point essentiel. La barrière qu'ils formaient contre la
France est ébranlée par la main même de ceux qui l'avaient élevée. Nous savons
bien que ce résultat n'a pas été dans la pensée de ceux qui viennent de se per-
mettre une infraction aussi évidente aux textes les plus positifs; mais il y a sou-
vent dans les faits une force, une logique indépendante des intentions et des désirs
de ceux qui les accomplissent.
A quel entraînement ont donc cédé les trois cabinets de Saint-Pétersbourg, de
Vienne et de Berlin, quand ils ont déclaré que la ville et le territoire de Cracovie
cesseraient d'exister comme république indépendante, pour être incorporés à
l'Autriche? Il y a dans les gouvernements absolus une sorte de pétulance qui les
pousse à briser par la force ce qui leur déplaît, ce qui les inquiète. Ils ne savent
pas vivre avec les obstacles, les tourner, les aplanir; c'est une science réservée
jusqu'ici aux gouvernements constitutionnels. Les trois cabinets trouvaient que
Cracovie était pour eux un embarras, et ils ont supprimé l'embarras avec une
violence toute révolutionnaire. Spectacle étrange, surtout si l'on songe qu'il nous
est donné par des gouvernements qui se vantent de représenter par excellence les
principes d'ordre, de conservation et de légitimité! Les trois puissances ont com-
plètement mis en oubli et sous leurs pieds toutes les considérations qui avaient dé-
terminé l'érection de Cracovie en république indépendant. Au congrès de Vienne,
l'empereur Alexandre, qui allait réunir à ses états la presque totalité de la Pologne,
se croyait des droits incontestables à la possession de Cracovie; mais ses alliés
craignaient qu'il n'eût ainsi vis-à-vis d'eux une situation trop forte. Sur ces points
délicats, les trois puissances furent quelque temps à s'entendre. Enfin l'empereur
Alexandre déclara qu'il renoncerait à Cracovie, pourvu que celte ville fût déclarée
indépendante. Il est juste de reconnaître qu'à celte époque le prince de Metter-
REVOr. — CHRONIQUE. ?511
nich goûta peu cette idée; néanmoins il dut céder , et il fut stipulé que la ville
deCracovie n'appartiendrait ni à l'Autriche, qui l'avait abandonnée en 1809, ni
à la Russie, et qu'elle formerait une république libre et indépendante. N'oublions
pas que les articles relatifs à la Pologne sont consignés, comme toutes les autres
dispositions fondamentales du congrès de Vienne, dans un acte que signèrent,
avec les trois puissances du Nord, l'Angleterre et la France. C'est l'acte du 9 juin
1815. L'affaire de la Pologne avait même été particulièrement soumise à une dis-
cussion générale, et ce fut au sujet de la quesiion polonaise, aussi bien que pour
la quesiion saxonne, que la France fil reconnaître solennellement le droit qu'elle
ne pouvait perdre, malgré ses revers, d'intervenir dans tout ce qui intéressait
l'équilibre européen.
Ce caractère du pacte général européen, qui jusqu'à présent avait fait la force
des traités de Vienne, a été ouvertement méconnu par les trois puissances. Est-ce
habile? Tant que Cracovie a gardé son indépendance nominale, les trois puissances
protectrices n'y étaient pas moins maîtresses , et l'incorporation de cetle petite
république à la monarchie autrichienne ne leur apporte pas de forces nouvelles.
On n'a donc pu se proposer autre chose que de donner une marque de dédain à
l'opinion libérale et aux gouvernements constitutionnels de l'Europe; mais a-t-on
pris garde que, pour se permettre cette satisfaction . on était obligé d'aller plus
loin que ne le conseillait la prudence, et qu'on portait atteinte aux plus précieuses
garanties? Nous serions tentés de croire qu'on s'en est aperçu, mais trop tard,
car les trois puissances, après avoir bravé l'opinion, ont, par une nouvelle incon-
séquence, cherché à se la concilier, à la ramener, en lançant dans les colonnes
de l'Observateur autrichien un immense factum où elles rejettent sur la propagande
révolutionnaire la responsabilité de leur coup d'étal. A les entendre, si les trois
puissances n'eussent pas supprimé l'indépendance de Cracovie, elles se seraient
attiré, de la part de leurs propres peuples, et même de la part de toute l'Europe,
le reproche de la plus grande imprévoyance. C'est un autre reproche que l'Europe
adressera aux trois cabinets ; elle s'étonnera, elle leur demandera compte de la
singulière témérité avec laquelle ils ont pris l'initiative et comme donné le signal
de la violation des traités. Nous comprenons la politique et les calculs de la Russie.
Elle avait renoncé, depuis 181. 3, à posséder en propre Cracovie et son territoire;
matériellement elle ne perd rien , et elle aggrave la complicité de l'Autriche et
de la Prusse dans ses entreprises contre la nationalité polonaise. Le cabinet de
Vienne, celui de Berlin, devaient-ils accepter avec un empressement aveugle une
pareille situation? M. de Metlernich semble perdre, sur ses vieux jours, cette mo-
dération adroite à laquelle il avait dû souvent d'éviter des crises redoutables, et
le prince qui gouverne la Prusse ne se rappelle plus qu'il y a six ans il mettait sa
gloire à être l'espérance de l'Allemagne libérale. On pourrait placer en regard de
la spoliation subie par Cracovie les nombreux discours de Frédéric-Guillaume
sur le principe du droit considéré comme le rondement des sociétés européennes.
Si la résolution des trois puissances de supprimer l'indépendance de Cracovie
remonte à plusieurs mois, eiles ont pensé que le différend survenu entre la France
et l'Angleterre était, pour la rendre publique, une occasion merveilleuse. C'est
encore une satisfaction nouvelle qu'elles se sont donnée de faire coïncider la
notoriété de leur coup d'élat avec le refroidissement des deux cabinets de Londres
et de Paris. Puisque les deux grands gouvernements qui depuis 1850 avaient
montré un bon vouloir constant pour la cause de la Pologne se trouvaient en
312 REVUE. CHRONIQUE.
désaccord momentané sur de grands intérêts, il était probable qu'ils ne s'enten-
draient pas sur les protestations et les remontrances à l'aire au sujet de Cracovie.
Cet espoir n'a pas élé déçu : la France et l'Angleterre protestent, mais sans con-
cert, chacune de son côté.
Voilà donc sur une question une sorte d'isolement qui commence pour la France.
Toute situation qui est marquée d'un caractère de nécessité doit être acceptée
sans étonnement comme sans faiblesse. Du côté du continent, nous nous distin-
guons, depuis seize ans surtout, des trois puissances du Nord par les principes de
notre constitution politique, par l'esprit d'une révolution qui est le fondement et
le titre de la monarchie de 1830. Depuis la même époque, la France a suivi à
l'égard du continent une politique de sagesse et de modération; elle a manifesté
le désir sincère de respecter les traités et les conditions de la paix européenne :
loin de prendre , à l'égard des autres peuples et des autres gouvernements, une
attitude, une physionomie révolutionnaires, elle s'est attachée, tout en pratiquant
chez elie les institutions dont elle est justement jalouse, à ne donner aucun sujet
légitime d'ombrage, d'inquiétude, aux trois puissances dont la religion politique
est différente de la nôtre. Il plaît aujourd'hui aux trois cabinets de violer ouver-
tement ces traités que nous n'avons pas enfreints. Qu'est-ce à dire, si ce n'est
qu'ils tombent dans la faute que nous avons su éviter? Nous avons montré, depuis
seize ans, que la France n'avait pas besoin de la violence pour affermir et étendre
son autorité morale; sans rien usurper, sans rien reprendre sur personne, elle a
su grandir et prospérer. Il y a dans cette situation plus de force que ne seraient
tentés de le soupçonner les gouvernements absolus qui paraissent aujourd'hui en
humeur de se passer leurs fantaisies. La France n'est plus une nation révolution-
naire, mais un pays constitutionnel qui représente en Europe les intérêts et les
principes les plus vrais de la civilisation moderne. Ces intérêts et ces principes, la
France ne les abdiquera pas pour courtiser l'incertaine amitié des gouvernements
absolus : en agissant ainsi, elle se désarmerait, elle perdrait sa valeur morale.
Elle ne fera pas la faute d'effacer les contrastes qui la séparent des représentants
de l'absolutisme, contrastes qui la constituent et lui attirent tant de sympathies.
Du côté de l'Angleterre, l'isolement qui commence a d'autres raisons. Par quelle
fatalité le concours de l'Angleterre nous manque-t-il toujours, lorsqu'une grande
question s'élève en Europe? Quoique l'affaire de Cracovie ait éclaté au milieu de
la mésintelligence qui règne aujourd'hui entre la France et l'Angleterre, nous
sommes loin de blâmer le gouvernement français d'avoir proposé au cabinet bri-
tannique de protester en commun contre la résolution des trois puissances. En
effet, M. Guizot , aussitôt après avoir reçu communication officielle de cette réso
lution , a invité M. de Jarnac à voir lord Pahnerston et à lui demander son con-
cours pour une protestation qui serait faite au nom des deux cabinets de Londres et
de Paris. Sans opposer à cette demande un refus formel, lord Palmerston fit con-
naître à notre chargé d'affaires qu'il avait déjà adressé pour son compte une pro-
testation au cabinet de Vienne, et qu'il allait en envoyer copie à lord Normanby,
avec invitation de la communiquer à M. Guizot. C'était décliner d'une manière
indirecte et polie l'offre d'une protestation en commun.
Lord Palmerston n'a donc pas considéré l'exécution diplomatique de Cracovie
comme un fait assez grave pour motiver l'accord des deux grands gouvernements
représentatifs de l'Europe et les déterminer à un oubli momentané de leurs dis-
sentiments. La démarche de la France aura du moins pour résultat de constater
REVUE. CHRONIQUE. 313
olliciellement cetto manière (le voir. On sait aujourd'hui dans quel esprit a été.
rédigée la protestation que lord Ponsonby, an nom du cabinet britannique, a
présentée à la cour de Yienae. Il est impossible de proteste? contre une violation
flagrant..- du droit dea gens avec plus de douceur* On dirait que de la part de
lord Palmerston c'est plutôt une sorte d'acqui i Lestée que l'expression
d'une eonvicion profonde. Tout en rappelant que des stipulations arrêtées par
liuit puissances ne sauraient être modiliées et annulées par trois d'entre elles,
il paraît que le ministre anglais ne traite pas le point important de l'intirmation
générale des traités de Vienne par la conduite des cabinets du Nord. G est une
conséquence que lord Palmerston celte fois n'a garde de signaler. Cependant cet
été, dans la chambre des communes, le ministre anglais avait exprimé l'espérance
que les trois cours remettraient la république de Gracovie sur le pied d'indépen-
dance où elle se trouvait placée auparavant, e< nlo.'.iieinent au traite de Vienne.
Selon lui, ces puissances seraient assez intelligentes pour reconnaître que le traité
de Vienne doit être conservé intégralement, et qu'il n'est pas possible de choisir
parmi hes articles pour violer les uns et exécuter les autres; car en lin, ajoutait
lord Palmerston, « il ne saurait échapper à la perspicacité de ces gouvernements
que, si le traité de Vienne n'est pas bon sur la Vislule, il doit être également
mauvais sur le Rhin et sur le Pô. » C'était tenir un langage énergique, c'était
presque inquiéter sur leur avenir les trois cours qui avaient déjà commencé de
méconnaître les droits de Cracovie. Pourquoi doue aujourd'hui lord Palmerston
met-il des sourdines à sa parole, si vibrante et si tière il y a quelques mois?
Pour baisser de ton d'une manière aussi sensible, il ne peut avoir d'autres motifs
que les sentiments hostiles qui l'animent aujourd'hui à l'égard de la France, et
la crainte de venir en aide à celte dernière, s'il régiail sa conduite sur le discours
qui, le 17 août dernier, excitait dans la chambre des communes une bruyante
sensation.
La contradiction que nous signalons entre les paroles de iord Palmerston et la
conduite qu'il tient aujourd'hui ne lui échappe assurément pas a lui-même, et,
pour la sentir, il n'a pas besoin d'avertissements étrangers. S'il passe par-dessus
cette contradiction, c'est qu'il a devant lui un but auquel il veut arriver à tout
prix. Ce but, il faut le dire, c'est l'humiliation de la France. .Nous ne voulons ni
rien envenimer, ni rien exagérer; nous ne voulons pas davantage faire de lord
Palmerston un brouillon vulgaire, et répondre à sa malveillance contre nous par
une injuste appréciation de sa valeur politique. Ses talents sont incontestables ;
ses adversaires les plus éminents, sir Hobert Peel, lord Àberdeen, reconnaissent
hautement tout ce qu'a de redoutable cet esprit \A et aqJ-iÊ, n,m munis puissant
dans les travaux du cabinet que dans les. débats de ia tribune. Toute»; ces qua-
lités sont pour nous autant de motifs de se rendre bien £Qmplt< d< s intentions
et des desseins de lord Palmerston. L'époque de 1840 < si elle dune si loin de
nous, qu'elle ne puisse nous éclairer par d'utiles souvenir- V La France a aujour-
d'hui en face d'elle le même homme qui. en *8i0, la niellait en dehors du con-
cert des puissances au sujet de la question d'Orient. I.ord Palmerston n'avait
pourtant alors aucun grief sérieux contre la France; lout au pins avait-il a se
plaindre de quelque lenteur ou de quelque dissentiment sur ia manière d'appré-
cier les prétenlions respectives de la Porte et du pacha d'Egypte. C'en fut assez
néanmoins pour déterminer cet homme d'état à précipiter une solution injurieuse
pour nous. Aujourd'hui lord Palmerston dit tout haut qu'il a les plus justes
314 REVUE. CHRONIQUE.
plaintes à élever contre la politique française; il s'entête à faire un crime à
notre gouvernement d'une prétendue violation du traité d'Utrecht, qui, selon lui,
interdit toute alliance par mariage entre les Bourbons de France et d'Espagne.
Si l'irritation de lord Palmerston est sincère, nous devons craindre les actes
qu'elle pourra lui inspirer; si par hasard elle était plus affectée que réelle, elle
supposerait à notre égard une préméditation hostile qui devrait plus encore
éveiller notre vigilance. Dans des circonstances aussi graves , en vérité, les
hommes disparaissent, et l'on ne se sent de préoccupations que pour les grands
intérêts du pays.
Avec lord Palmerston, la rivalité de la France et de l'Angleterre, qui, durant
ces dernières années, dans quelques heureux moments de calme et de bonne
intelligence, paraissait s'assoupir, reprend une vivacité fâcheuse. La même ardeur
que le ministre whig avait contre M. Thiers, ii la déploie aujourd'hui contre
M. Guizot. Singulière destinée du représentant d'un parti qui a souvent pro-
clamé ses sympathies pour la France constitutionnelle, que de se trouver succes-
sivement l'adversaire déterminé des deux hommes d'état qui, parmi nous, ont
le plus appuyé leur politique sur l'alliance anglaise ! Lord Palmerston a une ma-
nière de concevoir la grandeur de son pays qui implique toujours pour la France
quelque chose de triste et d'humiliant. Eu 1840, il voulait nous annuler à Con-
stantinople et nous enlever toute influence en Egypte. Que se propose-t-il aujour-
d'hui ? En face d'un pareil adversaire, il faut chercher avec inquiétude quels
pourront être ses mouvements, ses desseins, sur quels points il portera son esprit
d'agression et d'envahissement.
En attendant, le ministre anglais voudrait arriver à un premier résultat : ce
serait de reformer contre nous une sdrle de ligue des puissances, comme en
1840. Dans celle vue, il a refusé de se joindre à nous pour protester contre le
coup d'étal qui a frappé Cracovie, et il a donné à la note qu'il a adressée à lord
Ponsonby sur celte affaire le caractère de simples observations destinées à sus-
pendre l'exécution d'une mesure qui ne serait pas encore réalisée. Il a voulu
que les trois puissances fussent surtout frappées du contraste de son altitude
avec la nôtre, et il s'est proposé d'exciter leur reconnaissance, quand elles pour-
raient comparer la réserve, la modestie de ses observations, à la chaleur qu'al-
lait sans doute montrer la France dans celte occasion. Tel est le piège que nous
tend aujourd'hui le représentant des whigs, de ce parti qui s'était montré jus-
que-là si porté pour la cause polonaise. A celte bienveillance succède aujour-
d'hui une indifférence glaciale; on sait maintenant pourquoi.
La France protestera contre l'usurpation des trois puissances sur l'indépen-
dance de Cracovie, consacrée par les traités. Elle se doit à elle-même d'élever la
voix contre une entreprise où éclate un singulier mépris pour la légalité et la
justice. La protestation de notre gouvernement viendra après celle de lord Pal-
merston ; elle viendra après le refus qu'a fait ce dernier de se joindre à nous
pour adresser aux trois cabinets une commune remontrance; elle pourra donc
être rédigée avec la conscience complète et réfléchie de lous les éléments de la
situation. Ce qui nous parait le plus essentiel, c'est que la France, dans une
pareille pièce, prenne acte de la violation des traités, et qu'elle signale toutes les
conséquences qu'ouvre à son profit la résolution des trois puissances. Elle doit
déclarer qu'elle se réserve pour l'avenir de ne consulter, à l'égard de ces traités,
que les convenances et les besoins de sa politique.
REVUE, CHRONIQUE. 315
La France n'a qu'à garder une attitude d'observation. Elle ne saurait songer
à jeter au dehors des paroles de menace et de défi. Qui voudrait voir sérieuse-
ment un cas de guerre dans la résolution des trois puissances? Il n'y a que l'exal-
tation des partis qui puisse répondre par un cri de propagande au coup d'état de
Craeovie. La seule réponse qui convienne à un grand pays est dans la fermeté
avec laquelle il pratiquera la politique d'indépendance et d'isolement que lui l'ont
les circonstances. Être en paix avec tout le monde, sans entretenir d'intimité
avec personne, telle doit être notre attitude, et nous aurons au moins de celte
façon la liberté de nos mouvements. Celle politique a souvent été, dans les cham-
bres, par les hommes les plus éminenls de l'opposition, indiquée comme la meil-
leure à suivre; aujourd'hui nous y sommes ramenés par la nécessité. Sans doute,
c'était une grande chose, un puissant levier que l'alliance de la France et de l'An-
gleterre; dans les deux pays, tous les esprits éclairés sont frappés du rôle qu'au-
raient à jouer les deux peuples, s'ils voulaient, s'ils pouvaient rester unis. N'est-ce
pas leur concert qui, depuis seize ans, a donné la liberté constitutionnelle à la
Grèce et à l'Espagne? La continuité de leur union pourrait accomplir encore des
résultats non moins désirables, mais à la condition d'une réciprocité sincère entre
les deux gouvernements. Or, il semble que l'Angleterre ne puisse prendre au
sérieux notre prétention de cultiver son alliance sur un pied complet d'égalité,
et d'en recueillir de légitimes avantages. Nous ne voulons d'autre preuve de celte
disposition de l'Angleterre à notre égard que l'incrédulité qu'a rencontrée l'an-
nonce du double mariage. On ne pouvait se persuader à Londres qu'une fois l'An-
gleterre ayant fait connaître sa pensée, le gouvernement français pût oser passer
outre. L'intimité entre les deux peuples peut-elleexister tant qu'on ne reconnaîtra
pas chez nos voisins que nous pouvons avoir une volonlé? Pour que l'amitié fût
durable, il ne faudrait pas non plus qu'au moment même où l'union paraît la
plus entière, la France fût desservie et secrètement menacée dans des intérêts
précieux par la politique anglaise. N'est-ce pas une pensée persévérante de lord
Palmerston, en 18i0 comme en 1846, de nous aliéner l'empire turc, en cherchant
à persuader au divan que notre politique en Egypte et notre prise de possession
de l'Algérie sont choses attentatoires à la puissance de la Porle? Nous pouvons
cependant conserver avec le sultan une sincère alliance, sans adopter à son égard
la ligne de conduite qui convient à l'Angleterre.
La manière dont a été reçu le bey de Tunis en est la preuve. Ahmed-Pacha, qui
a reconnu depuis longtemps tout le prix de notre amitié, souhailait visiter la
France : néanmoins, avant d'entreprendre son voyage, il voulut savoir sur quel
pied il serait accueilli. Il désirait être sûr qu'il ne serait pas présenté au roi des
français par l'ambassadeur de la Porte, comme l'avait élé Ibrahim-Pacha. Le gou-
vernement français n'avait qu'à régler sa réponse et sa conduite sur les relations
que depuis deux cenls ans nous entretenons avec Tunis. Depuis deux siècles, nous
avons conclu des conventions, des traités de commerce avec le bey de Tunis. Si
le bey est un ancien vassal de la Porte, si le sultan se regarde toujours comme
son suzerain, défait il n'est plus son souverain, surtout pour nous qui avons de-
puis longtemps reconnu l'indépendance de Tunis. Il était donc naturel que le bey
lut reçu avec les honneurs dus aux princes souverains. En lui faisant cet accueil,
le gouvernement français a pensé avec raison qu'Ahmed Pacha n'était pas dans
la même situation qu'Ibrahim. Le sultan est véritablement encore le souverain
de l'Ëyyple; il a délégué sa souveraineté, mais il en a retenu le principe et les
516 RBVDE. CHRONIQUE.
droits régaliens. Sur Tunis, au contraire, il n'a plus qu'une ombre de suzeraineté,
qui laisse intacte l'indépendance du bey. Ahmed-Pacha a été fort sensible à une
reconnaissance aussi solennelle de son caractère et de ses droits, et il professe
pour la France un véritable enthousiasme. Par son origine, par son éducation, il
était disposé à comprendre plus facilement notre civilisation. Ahmed-Pacha a ponr
mère une Génoise, une chrétienne, qui vit encore à Tunis. On le prendrait en le
voyant pour un général européen.
Quand Ahmed-Pacha a débarqué en France, il avait l'intenlion d'aller de Paris
à Londres, et de prévenir, par cette politesse, les ombrages que l'Angleterre
aurait pu concevoir de sa présence parmi nous. Dans ce dessein, il a faii pres-
sentir l'ambassade anglaise sur la réception qu'il pouvait attendre,. Lord Normanby
a eu la loyauté de lui donner avis qu'il ne devait pas espérer à Londres un accueil
semblable à celui dont il était ici l'objet; l'Angleterre ne le recevrait pas comme
un prince souverain, mais comme un gouverneur d'une province turque. On
assure que cet avertissement a déterminé Ahmed-Pacha à renoncera son voyage;
en effet, il accepterait, en allant à Londres, une situation inférieure à celle que la
France lui a faite.
C'est notre politique naturelle d'étendre une main protectrice sur les états
limitrophes de l'Algérie. Toutes les fois que le gouvernement français a pu
craindre que le sultan n'inquiétât son ancien vassal, il a envoyé quelques vaisseaux
en vue de Tunis, et cette démonstration a toujours eu son effet. Le bey de Tunis
a donc un véritable intérêt à s'atlacher à nous. Du côté du Maroc, il sera plus
long, plus difficile de cimenter une alliance : cependant le nom de la France a été
glorieusement répandu dans les états d'Abderrhaman par la bataille d'Isly. Notre
consul général à Tanger, M. de Chasteau, a été chargé d'offrir à l'empereur de
nombreux présents, des armes, plusieurs petites pièces de canon, des chevaux.
Le ministre des relations extérieures d'Abderrhaman est allé attendre M. de
Chasteau à Mazagan , et doit l'accompagner jusqu'y la résidence de l'empereur.
Quand on a voulu épouvanter la France sur les conséquences de l'oecupalipn de
l'Algérie, on lui a prédit qu'elle serait entraînée par la force des choses à la
conquête de Tunis et du Maroc. Les alliances sont moins dispendieuses et plus
sûres que la conquête, et elles peuvent nous conduire au même but, la possession
paisible de l'Algérie et un juste ascendant sur la Méditerranée.
C'est cet ascendant dans la Méditerranée qui est an fond l'éternel débat entre
l'Angleterre et nous. Sans cela, le double mariage n'eût pas excité à Londres tant
de colères; il n'a paru une entreprise si coupable que parce qu'il pouvait aug-
menter notre influence sur l'Espagne. Il faut lire, dans un livre tout d'a-propos
qui vient de paraître, Diplomatie de la France et de l'Espagne depuis V avènement
de la maison de Bourbon (1), l'histoire de la lutte constante des deux peuples
dans la Péninsule. Ce n'est pas nous cependant qui cherchons à porter atteinte à
l'indépendance morale de la nation espagnole; au lieu de fomenter dans son sein
la discorde et l'anarchie, nous assistons avec une sympathie mêlée d'espoir à ses
efforts pour l'affermissement de la monarchie constitutionnel le. Dans quelques
jours, les élections générales auront lieu dans la Péninsule; on croit qu'elles
feront entrer aux cortès une soixantaine de progressistes : ce parti aurait ainsi la
preuve qu'il peut se faire une place sans sortir de la constitution. La famille royale
(1) Un vol. in-8°, chez Gerdès, éditeur, 10, rue Sainl-Germain-des-Prés.
REVUE. - CHRONIQUE. ÎÏ17
de Madrid a vu revenir à elle l'infant don Enrique, qui a complètement dës&votté
la protestation qu'il avait eu la légèreté de signer il y a quelques mois. Dans ces
derniers temps, il a pu voir dans quel abîme il aurait été entraîné par les provo-
cations qu'il recevait de l'Angleterre. On l'engageait a lever l'étendard de la guerre
civile; il a repris le sentiment de ses devoirs : son frère, le roi d'fspagne, a sur-
tout l'honneur de celte réconciliation.
Tandis que sur la Vistule on déchire avec un si funeste éclat des traitée où la
France était partie contractante, on s'efforce insensiblement de gagner pied à son
préjudice sur l'Escaut et dans les Alpes, on agile sourdement les provinces danu-
biennes, où tout le chemin qu'on fait mène à Coqstanlinople» Ce n'est pas seule-
ment avec de grands coups que les trois cours veulent asseoir leur influence en
Europe; elles ont des procèdes moins bruyants, et certains faits assez récents peu-
vent servir à montrer comment s'y prend leur ambition quand elle trouve son
intérêt à se dissimuler.
Si là Belgique ne s'est point encore jetée dans les bras de l'Allemagne, ce n'est
point la faute de la Prusse. A peine la France avait-elle repoussé l'union doua-
nière, que le Zollverein s'est présenté pour recueillir ces bénéfices restés disponi-
bles. L'esprit allemand a porté sur cet espoir de conquête la passion singulière
par laquelle se traduisent maintenant toutes ses entreprises nationales ou politi-
ques; le gouvernement prussien s'est mis à la tête de cette nouvelle croisade; il
l'a servie avec les armes qu'il aime. Il ne s'est pas contenté di.s faveurs commer-
ciales par lesquelles le traité du 1er septembre 1344 invitait la Belgique a prendre
sa place dans le cercle des douanes allemandes; il a cherché des séductions moins
matérielles et fait appel aux vieux souvenirs d'un même berceau; s'il n'a point
encore précisément réussi, ce n'est point pour avoir ménagé ses frais d'éloquence.
Il a soutenu de son mieux la résurrection du patois flamand commencée en 1840.
M. d'Arnim, qui posait, en 1843, à Anvers, la première pierre de l'entrepôt prus-
sien, a travaillé avec une dextérité particulière a développer ces manifestations
nationales en faveur d'une langue sœur de la langue allemande. Verrons-nous
donc le français proscrit par le flamand, comme il l'était par le.hollandais en 1829 ?
Franchement, nous sommes encore loin de le croire. Le festival de Cologne du
mois de juin dernier, les fêles de septembre a Bruxelles, ont été, nous le voulons
bien, des occasions de rencontres et d'embrassements entre les Flamands et leurs
frères de Germanie: nous doutons fort cependant que la Belgique passe à l'Alle-
magne sous le pur ascendant de ces vanités nationales, bien quintessenciees pour
son goût.
La Prusse voudrait bien commander sur notre frontière du nord, comme elle
commande sur notre frontière de l'est. L'Autriche ne se tient pas davantage pour
battue sur la ligne des Alpes. Appuyée sur ses possessions d'Italie, elle régente
plus hardiment qu'on ne le saurait dire toute une partie de la Suisse, et pro-
voque ainsi les tristes déchirements où la confédération menace de se dissoudre.
Quelques faits de date récente ont trahi cet empire qu'elle dissimule d'ordinaire
avec plus d'habileté. M. de Philippsberg, le chargé d'affaires d'Autriche, est allé
presque officiellement à Coire pour sommer les Grisons de retirer le suffrage
qu'ils ont donné dans la diète contre l'alliance des sept, fi s'est adressé au petit
conseil et l'a qualifié d'organe légal du canton, malgré la constitution qui attri-
bue exclusivement au grand conseil le droit de donner des instructions pour voter
en diète; il s'est attiré une réponse publique, dans laquelle les magistrats mena-
318 REVUE. CHRONIQUE.
ces invoquaient, pour se couvrir de l'Autriche, une indépendance de quatre
siècles. On a pu voir ainsi par le détail comment le cabinet autrichien en usait
avec ses pauvres voisins, dont la sécurité complète est cependant si nécessaire à
l'ordre général de l'Europe. On s'est rappelé les mauvais traitements que souffre
depuis si .longtemps le Tessin, les brigandages provoqués à Lugano en 1799, les
violences exercées sur le parti libéral en 1814, renouvelées progressivement à
partir de 1830. Dans les Grisons, jusqu'ici l'on n'avait pas encore eu besoin de
ces rigueurs, on s'entendait avec l'oligarchie rhétienne; on lui donnait du service
dans les années ou dans les bureaux, on répandait à propos les décorations, enfin
on avait déclaré franche de tous droits régaliens la grande roule du Splugen,
vraie fortune du canton. On annonce aujourd'hui qu'on retirera ces faveurs et
qu'on prendra des mesures justifiées par le droit des gens, si le canton ne rétracte
son vole. Il faut se croire bien sûr d'être obéi pour dicter ainsi la loi.
Quant à la Russie, elle n'est pas tellement occupée sur la Vislule, qu'elle oublie
un instant de se frayer sa voie sur le Danube. Dans les pays moldo-valaques, l'in-
térêt bien entendu de la politique ottomane, sinon des cupidités particulières du
divan, ce serait de créer un corps assez solide pour tenir plus près de la Russie le
même poste que gardent un peu plus loin les Serbes; ce serait par conséquent
d'unir les deux pays sous un même suzerain, à qui on donnerait l'hérédité sans
l'affranchir de la dépendance. Celte concession, que nous avons su obtenir pour
l'Egypte, n'aurait-elle pas mieux profilé aux Moldo-Valaques? C'est là en effet le
vœu du pays, c'est la condition première d'une fédération durable entre les pro-
vinces danubiennes et la Porte, c'est le meilleur moyen de couper court aux intri-
gues russes et de leur barrer le chemin de Constanlinople. Une souveraineté
divisée, des fonctions princières révocables, des élections toujours possibles, une
aristocratie corrompue toujours prèle à se vendre, toujours disposée à la brigue,
voilà plus qu'il n'en faut pour donner carrière aux conquêtes souterraines du ca-
binet moscovite. Aussi voyez comme celui-ci marche dejtous les côtés à la fois. Ou
assure que les agitations de 1841 recommencent en Bulgarie, et l'on parle d'une
conspiration tramée contre le prince Bibesko et récemment découverte à Kraïowa.
Sous l'influence de ces prêtres détestables disciplinés par la Russie, on soulève
les chrétiens contre le nom turc, alors même que le sultan poursuit avec tant de
courage l'abolition des haines religieuses. Chose étrange, à l'autre extrémité de
l'empire, le zèle des nestoriens attire sur eux, comme en 1843, les horribles mas-
sacres des Kurdes, et les évêques fanatiques qui les provoquent vont, dit-on,
prendre leurs leçons à Tiflis. Si la France ne peut atteindre jusque-là, elle pour-
rait du moins se créer au midi du Danube une autorité pacifique et morale dont
on ne sait pas assez le prix. C'est encore là une ligne à disputer.
Est-ce à dire que celle agression presque générale des diplomaties doive
dégénérer en une rupture belligérante? que la destruction de la république polo-
naise soit le signal d'une intention arrêtée de lutte et de combat? Nous ne le
croyons pas. L'occident de l'Europe a bien des raisons d'appréhender un terme
à cette paix dont il jouit depuis trente ans; mais, il est bon de le dire, les puis-
sances de l'Europe orientale auraient plus de peine encore à la rompre : il s'en
faut qu'elles soient plus prèles que nous.
Est-il d'abord un homme d'étal en Autriche qui puisse attendre sans effroi
« ce premier coup de canon dont le seul bruit ferait peut-être aussitôt crouler
la monarchie? » Quand l'empereur François, vaincu en 1805 et en 1809, signait
REVUE. — CHRONIQUE. 319
les traités de Presbourg et de Vienne, il n'avait pas eu cependant à lutter
contre l'effervescence intérieure des populations sujettes; les sentiments natio-
naux ne s'étaient éveillés nulle part avec cette âpreté qui les caractérise aujour-
d'hui. Comment tenir à la fois la main sur les Slaves et sur les Hongrois, sur les
Bohèmes et sur les Italiens? La noblesse, qui eût pu servir d'appui, manque main-
tenant plus que jamais; la noblesse madgyare garde, il est vrai, une véritable
énergie, mais elle l'emploie dans une guerre ouverte contre la chancellerie
autrichienne; la noblesse gallicienne est exterminée; reste la noblesse allemande,
mais celle-ci n'a ni position comme corps ni influence comme association morale.
Elle paraît à peine dans ces états provinciaux qui ne durent qu'un jour, qui ne
comportent point d'opposition, qui ne reçoivent pour ainsi dire pas de députés
de la bourgeoisie. La bureaucratie n'a pas cessé d'être un élément de stabilité
pour la monarchie; mais ce réseau trop lourd écrase la vie publique au lieu de
la contenir. Enfin, l'armée, si nombreuse qu'elle soit, si distinguée même qu'on
la dise dans le service des armes savantes, l'armée, dirigée d'en haut par des
bureaucrates, peuplée de soldats sans goût pour leur métier, ne sera jamais
l'armée d'un état militaire. Cette infériorité aurait même vivement frappé les
esprits pendant l'insurrection gallicienne, et l'on attribuerait au ressentiment
d'un si singulier échec le dernier arrêt qui a frappé Cracovie.
Quant à la Prusse, la force dont elle dispose est avant tout une force morale.
Qu'elle ait à représenter sur un champ de bataille l'intérêt, le droit national de
l'Allemagne, elle aura derrière elle des milliers de citoyens armés ; qu'elle veuille
entraîner ses milices à la défense de la politique russe, elle court les plus grands
périls que jamais gouvernement ait bravés. « Milord, disait le roi Frédéric-
Guillaume à lord Aberdeen au moment où celui-ci prenait congé de lui, je vous
recommande le peuple allemand. » C'était une des façons de parler du monarque
prussien, mais c'était aussi l'expression de cette anxiété véritable que lui cause
le voisinage de la Russie. Malheureusement les questions commerciales empê-
chent un rapprochement bien intime avec l'Angleterre; on se défie du mauvais
esprit de la France, et Frédéric-Guillaume a dans sa famille des partisans dévoués
de la Russie. Voilà bien des raisons d'incertitude pour un esprit déjà naturellement
mobile, et cependant il serait nécessaire d'aviser. Si quelque chose pouvait
encore plus irriter l'Allemagne, si profondément blessée par les tergiversalions
du monarque en matière constitutionnelle, ce seraient assurément des velléités
d'alliance russe. De Kœnigsberg, où l'esprit germanique lutte heure par heure
contre l'invasion moscovite, jusqu'à Manheim, où Sand poignarda Rotzebue, il
n'y a qu'un cri en Allemagne contre le système et l'amitié des Russes. Les
exigences des chemins de fer détermineront bientôt peut-être un déficit ; il faudra
de nouveaux impôts pour le combler, il faudra des états pour voter ces impôts :
seront-ce les députés de Posen ou du Rhin qui voudront distraire une partie de
ces fonds pour soutenir le gouvernement dans une querelle engagée sur les der-
nières ruines de la Pologne?
Reste enfin la Russie, c'est-à-dire le plus formidable, parce qu'il est le moins
connu, de ces trois alliés qui jettent le gant à l'Europe occidentale. On ne doit
pas s'y tromper, l'anéantissement de la Pologne n'est pas pour la Russie une
oeuvre de dépit ou de vengeance aveugle, c'est un calcul politique froidement et
systématiquement poursuivi. Si la Russie perd la Pologne, elle ne peut plus agir
sur l'Europe, et il serait juste d'affirmer que ce qu'elle a d'action sur nous, c'est
320 REVOE. — CHRONIQUE.
de la Pologne qu'elle le lire. « La force a( tuelle de l'empire russe, on l'a dit avec
raison, se trouve à la ceinture et non au centre de ses vastes provinces. » C'est le
pays compris entre la Warta et le Dnieper qui lui produit le plus d'hommes et
d'argent. Quel serait, dans l'état présent, le premier effet d'une commotion ? Tout
aussitôt le pays entre la Waria et le Dnieper deviendrait hostile et-impraticable ; la
Russie, qui a besoin contre l'Europe d'une base d'opérations sur la Vi.'.tule,
devrait reporter cette base au Dnieper, et, pour amener ses troupes jusqu'à la
Warta, elle aurait à les conduire p.r des routes de deux cents et de quatre Beats
lieues. La Russie, malgré ces immenses ressources dont elle prétend disposer, n'a
jamais pu concentrer de grands corps d'armée hors de chez elle ; comment même
oserait-elle s'engager a l'aventure sur le sol miné qui la porte? Le cabinet de
Pétersbourg a redoublé de précautions en Pologne. Pendant qu'il feint d'affran-
chir les paysans du royaume, qui sont sortis depuis si longtemps du servage, il
empêche les propriétaires en Podolie, en Wolhynie, en Lithuanie, de s'accorder
à l'amiable avec leurs paysans; ou croirait qu'il leur prépare le sort de la noblesse
gallicienne. Il envoie, comme le cabinet autrichien, des soldats en congé dans
les villages; il organise un système de surveillance au milieu même des campa-
gnes; il établit un chef par dix chaumières, et soumet à ses inspections, à la direc-
tion de ses popes, cette hiérarchie de magistrats esclaves, d'espions rustiques. La
vie de campagne est perdue dans les provinces russo-polonaises comme en Gal-
licie. Si c'est là pour le czar un moyen de domination, il est à coup sûr aussi
dangereux pour le vainqueur que pour les vaincus. Sait-on d'ailleurs ces agita-
lions mal contenues, qui luttent au sein du vaste empire ? Sait-on combien de
résistances rencontre cette volonté acharnée de tout russifier jusque chez les popu-
tions slaves depuis longtemps sujettes? Croit-on que la Petite-Russie, par exemple,
se prête à ces tendances absorbantes de la grande? Connall-on tous les contrastes
qui se heurtent sous celle apparente immobilité? Le gouvernement du prince
Woronzow a, dit-on, répandu dans les pays du sud des habitudes libérales qui
seraient des crimes sur la Newa.
El cependant, disons-le, si l'une des trois puissances gagne à celte brusque
rupture qu'elles dénoncent en commun à l'Europe, c'est bien la Russie : l'Au-
triche devient plus que jamais solidaire de toute la politique moscovite, la Prusse
achève de perdre la popularité qu'elle avait conquise en 1840; c'est tout à fait
un succès russe, atteint, sans coup férir, par une diplomatie sans égale. Disons-le,
d'autre part, c'est un succès qui n'aura poinl de lendemain, le jour où les puis-
sances de l'Occident s'accorderont pour mettre la Russie au défi de lui en don-
ner un.
VOYAGE ET RECHERCHES
EGYPTE ET EN NUBIE.
m.
LES PYRAMIDES.'
15 décembre.
Un petit bateau à vapeur transporte les voyageurs d'Alexandrie jusqu'à Atfèh,
où le canal rejoint le Nil ; là un autre bateau plus grand les reçoit et les porte
au Caire, en remontant le fleuve. A ce canal, comme je l'ai dit, Alexandrie doit
sa résurrection; il lui apporte l'eau du Nil, et la rattache à l'Egypte. Au temps
des Français, il n'était guère navigable qu'un mois de l'année. Bonaparte conçut
le projet de le réparer. Les plans furent levés, les devis lurent faits, mais le temps
et la fortune manquèrent à ce dessein ; après divers essais, parmi lesquels il faut
citer ceux de M. Coste en 1820 , le pacha résolut de reprendre l'œuvre des Plo-
lémées et des califes, et de réaliser le projet des Français. Malheureusement il
accomplit cette grande résolution à sa manière, c'est-à-dire en prodiguant la vie
des hommes, qui ne compte pas pour beaucoup en Orient. On fit une battue dans
(1) Voyez les livraisons du 31 juillet et du 51 août.
TOJU it. -22
322 RECHERCHES EN EGYPTE
la basse Egypte, on traqua, od pressa (1) les cultivateurs, les femmes, les vieil-
lards, les enfants, au nombre, dit-on, de cent mille. Là, sans abri, souvent sans
nourriture, creusant avec les ongles un sol pestilentiel, ces malheureux, excités
par le bâton, dévorés par la faim, décimés par les maladies, achevèrent le canal
en quelques mois. Le canal existe, il est très-utile au commerce, très-commode
pour les voyageurs, et il n'a pas coulé beaucoup d'argent à creuser. MM. Lancrel
et Chabrol, de l'expédition d'Egypte, estimaient les frais à 750,000 francs. Méhé-
met-Ali n'a dépensé que trente mille hommes.
Je ne sais si l'horreur de ce souvenir assombrissait pour moi le paysage, mais
j'ai trouvé les bords du canal bien tristes. Je les crois réellement assez mornes
et assez différents de ce qu'ils étaient au temps d'Aboul-Féda, quand celui-ci van-
tait l'agrément de ces rives bordées des deux côtés de prairies et de jardins, plan-
tées, dit un poète arabe, de palmiers a semblables au col ondoyant d'une belle
fille qui dort, et parés de leurs colliers de fruits. » Pour me distraire, je cause
avec un Arménien orthodoxe (ainsi se désignent eux-mêmes ceux que nous appe-
lons schismatiques). Celui-ci est plein de colère contre les Arméniens catholiques.
Ils ont cesse d'être Arméniens en se faisant romains, dit-il. Je comprendrais ce
patriotisme jaloux, s'il y avait une église arménienne véritablement indépen-
dante; mais on sait de quel souverain étranger le grand patriarche d'Eschmyadzin
est le très-humble serviteur, et les Arméniens qui ne veulent pas avoir leur pape
a Rome risquent fort de l'avoir à Pélersbourg.
Dans les misérables huttes qui s'élèvent sur la rive, je remarque en passant ce
goût naturel pour l'élégance et la décoration qui se rencontre ici allié à la der-
nière misère. La porte d'une cabane bâtie avec la boue du Nil m'a offert une ogive
très-bien tracée. Dans le pays du soleil, le beau n'est jamais absent, la grâce se
mêle à tout.
Cependant le bateau marche, et nous approchons d'Alfèh, où le canal débouche
dans le Nil. Tout à coup à la monotonie et à la nudité du paysage succèdent deux
rangées de sycomores. Le soleil, qui est près de son coucher, sème de taches
dorées l'ombre noire qui s'étend à leur pied. Nous glissons entre deux murs d'une
noire verdure, cl au bout de cette allée d'ombre jaillit le minaret empourpré
d'Alfèh. Voilà un de ces moments dont le souvenir se détache de tous les souve-
nirs d'un voyage, el qui dédommagent de beaucoup de longueurs et d'ennuis,
comme quelques moments dans la vie dédommagent de beaucoup de jours. A
Alfèh s'opère le transbordement du petit baleau dans le bateau plus grand des-
tiné à remonter le Nil jusqu'au Caire. Nous voilà donc sur le Nil. Désormais nous
ne le quitterons plus; il nous promènera à travers les monuments de l'Egypte, qui
s'élèvent tous sur ses bords; les anciens l'appelaient JEgyptos, et en effet il est
toute l'Egypte.
Ce soir, nous remontons le cours majestueux de ce fleuve nouveau par un beau
clair de lune, en prenant du thé sur le pont, et en causant avec un négociant
français établi en Egypte des dernières mesures commerciales deMéhémet-Ali. Le
chemin fui plus rude à l'armée française pour venir d'Alexandrie au Nil; pendant
(1) J'emploie ce mot dans un sens qu'il n'a heureusement qu'en anglais. On sait ce que
c'est que la presse des matelots. Cet usage étrange chez un peuple libre n'était point
inconnu à l'ancienne Égyple, au moins sous les Ptolémées. M. de Saulcy en a trouvé la
preuve dans le texte démoliquedel'inscriplion de Rosette, qu'il a si heureusement interprète.
ET EN NUBIE. 325
plusieurs jours, elle se traîna à travers les sables, harcelée par les Arabes, mal
pourvue de vivres, privée d'eau, et dévorée par un soleil de juillet. Faisant ainsi,
dans les circonstances les plus pénibles, le cruel apprentissage du désert, elle con-
serva tout son courage, et, ce qui était plus héroïque, toute sa gaieté. Là, nu milieu
des horreurs do la soif, les soldats éprouvèrent pour la première l'ois cette décep-
tion cruelle qui semble une ironie de la nature, le mirage. C'est au milieu de ces
épreuves qu'ils atteignirent Chébreis, où la fermeté de l'infanterie soutint sans
broncher le choc de l'impétueuse cavalerie des mameluks; ceux-ci tirent en vain
des prodiges de courage et de désespoir pour briser une résistance qu'ils ne pou-
vaient comprendre. Nos soldats ont toujours donné, le même exemple, en Egypte
et en Algérie, depuis la bataille des Pyramides jusqu'à la bataille d'Isly; mais
c'est à la première rencontre surtout que fut merveilleuse cette immobilité des
carrés assaillis par la meilleure cavalerie de l'Orient. Quelque hésitation eût peut-
être été permise en présence d'un péril si formidable en apparence et si nouveau,
mais, dès le premier jour, nos fantassins furent inébranlables, et l'ennemi, qui
croyait les anéantir, ne put les étonner.
Nous avons laissé la Grèce à Alexandrie, nous en retrouvons encore le sou-
venir en passant devant le lieu où fui Naucratis, la première ville grecque qu'ait
vue l'Egypte; Naucratis, célèbre par tout ce qui tenait aux élégances et aux cor-
ruptions de la vie hellénique, par ses coupes, ses vases et ses courtisanes (i). Le
séjour de toutes ces brillantes fragilités n'a laissé aucun débris. Sais, qui fut la
résidence de la dernière dynastie nationale avant la conquête des Perses, a laissé
plus de traces. On y voit encore une vaste enceinte en briques et quelques ruines.
Du reste, ces ruines, reconnues par l'expédition française, visitées par Champol-
lion, L'Hôte et Wilkinsou, offrent, d'après ce qu'ils en disent, un médiocre intérêt.
On n'y a presque point trouvé d'inscriptions hiéroglyphiques, et, sans hiéro-
glyphes, des débris informes ou des briques entassées ne méritent guère d'ar-
rêter. J'ai vu à Rome, où il m'avait été indiqué par le respectable père Ungarelli,
un monument venu certainement de Sais et beaucoup plus curieux que tout ce
qu'elle contient aujourd'hui. Ce monument suffirait à lui seul pour montrer quel
jour peut répandre sur l'histoire d'Egypte la lecture des hiéroglyphes. Il est venu
en aide à une opinion déjà énoncée par M. Letronne et appuyée sur d'autres
preuves, à savoir que les destructions opérées par les Persans et leur roi Cambyse
avaient été notablement exagérées. C'est une statuette d'un prêtre de la déesse
Neith, patronne de Sais; elle porte une inscription hiéroglyphique attestant que
Cambyse, loin de faire dans celte circonstance aucune violence à la religion natio-
nale, lui a rendu au contraire un éclatant hommage. On peut lire avec certitude
dans l'inscription que Cambyse a fait les cérémonies sacrées en l'honneur de la
déesse Neith comme les anciens rois.
Les auteurs grecs parlent souvent de Sais, la première grande ville de l'an-
cienne Egypte qu'on trouvait en remontant la branche canopique du Nil, longtemps
ouverte seule aux étrangers. D'ailleurs Sais était peu éloignée de Naucratis, dont
la population était grecque aussi bien que le aoui. C'est à Sais que Plalon place
l'entretien de Solon et des prêtres sur l'Atlantide. A Sais se ratlachent deux
grandes questions qu'on ne peut résoudre en passant devantses ruines, maisqueces
(1) Ces dernières, dit Bayle traduisant Hérodote, y prenaient un soin extrême d'être
charmantes.
524 RECHERCHES EN EGYPTE
ruines rappellent : la question des colonies égyptiennes en Grèce, et celle des mys-
tères de l'Egypte. Cécrops, dont le nom a du reste une physionomie assez égyptienne,
venait-il de Sais? Sais était-elle la mère d'Athènes? La déesse Jthcné (Minerve)
était-elle la même que la déesse Neith? Ces choses que l'antiquité a crues ne sont
point impossibles ; si elles étaient vraies, il faudrait saluer ici le berceau d'Athènes,
mais elles me semblent loin d'èlre démontrées. Quelque opinion qu'on adopte sur
la grande question des colonies égyptiennes, il faut reconnaître que les témoi-
gnages des anciens sur ce sujet, tous très-postérieurs à l'événement, doivent être
accueillis avec réserve. On a trouvé sur les monuments égyptiens des traces d'im-
migration; on y a vu représentées des familles de pasteurs arrivant du dehors
comme la tribu d'Abraham, mais on n'a pu découvrir jusqu'ici rien qui ressemble à
une émigration. Les Égyptiens paraissent avoir été un peuple sédentaire. Attachés
à leur pays, qui était pour eux l'univers, la singularité de ce pays extraordinaire
contribuait encore à les y fixer. En général, quand on est né dans une contrée qui
difl'ère beaucoup des autres par sa physionomie physique ei par ses institutions
politiques, on est peu disposé à se faire ailleurs une patrie. Plus on a sujet d'être
dépaysé par un changement de lieu, moins on est porté a s'établir dans un lieu
nouveau; c'est probablement ce qui fait que les habitants des montagnes tiennent
si fortement aux régions qui les ont vus naître. Accoutumés au caractère tranché
de leurs scènes et de leur vie alpestres, comment s'accommoderaient-ils au carac-
tère si différent de la nature et des mœurs de la plaine? Et cela n'est pas vrai seu-
lement des montagnes. Tout pays dont la physionomie est bien marquée, toute
civilisation qui a un caractère à part, détournent les hommes d'établir ailleurs
leur existence. 11 en est des marais de la Laponie comme des pâturages de l'Ober-
land ou des rochers du Tyrol.
La Chine, qui renferme tous les climats, qui est un pays de plaines et de mon-
tagnes, ne se répand point sur le monde, qu'elle inonderait, parce que sa civili-
sation très-particulière l'isole et la circonscrit. Comment un Chinois vivrait-il hors
de la Chine? Pour lui, ce serait changer de planète. Cela était encore plus vrai des
Égyptiens, car pour eux, à l'étranger, la nature était aussi nouvelle que la société.
On est donc disposé à priori à reconnaître aux Égyptiens un penchant très-pro-
noncé à rester chez eux. Ces réflexions ne tranchent point la question des colo-
nies égyptiennes en Grèce, mais peuvent l'éclairer un peu en attendant qu'elle
soit résolue.
A la question des colonies égyptiennes en Grèce touche la question de l'origine
des mystères que les colonies auraient apportés. C'est encore un point délicat
qui ne peut se traiter sur ce bateau et pour ainsi dire à vitesse de vapeur. Ce
qui est certain, c'est que là aussi il y a eu des exagérations et des suppositions
manifestes. L'origine égyptienne des mystères grecs, admise un peu sur parole
jusqu'à ce jour plutôt que démontrée véritablement, tenait peut-être à l'opinion
qu'on s'était formée de la science et de la sagesse profonde des Égyptiens. Peut-
être, maintenant qu'on voit qu'ils ne savaient pas beaucoup, reconnaîlra-t-on
qu'ils n'avaient pas grand'chose à cacher, et les mystères de leur religion s'éva-
noiiiront-ils presque complètement, comme le profond symbolisme de leur écri-
ture a disparu depuis qu'on sait la lire. Du reste, on ne peut en vouloir beaucoup
à une opinion qui a inspiré à M. Ballanche de si belles pages dans son épopée
sociale d'Orphée.
Hérodote parle des mystères de Sais ; mais ce mot doit être pris ici plutôt dans
ET EN NUBIE. ."Ï25
le sens qu'il a reçu au moyen âge que dans l'acception que lui donnait l'anti-
quité. A Saïs, d'après Hérodote, on représentait de véritables drames hiératiques;
la nuit, sur le lac de Sais, on jouait, il le dit en propres termes, la Passion
d'Osiris (\). Celte représentation, j'en conviens, pouvait offrir des symboles dont
les initiés avaient le mot; mais, même en admettant de vrais mystères chez les
Égyptiens au temps d'Hérodote, il resterait toujours à savoir si ces mystères exis-
taient primitivement dans le sein de la religion égyptienne, ou s'ils commençaient
à s'y introduire par les influences grecques. N'oublions pas que Sais, où nous les
voyons plus certainement établis que partout ailleurs, était voisine de N'aucralis,
et que Naucratis était grecque.
16 décembre.
Je me réveille sur le Nil; je vois pour la première fois le soleil se lever sur
ses rives. Notre bord a reçu un personnage important, un des hommes les plus
éclairés que renferme l'administration égyptienne, Edem-Bey, ministre de l'in-
struction et des travaux publics ; j'ai pour lui une lettre de mon vénérable con-
frère M. Jomard, et je suis charmé de commencer notre connaissance sur le
bateau à vapeur, où l'on a tout loisir de converser librement. Edem-Bey a vu la
France et l'Angleterre; les idées saint-simoniennes et fouriérisles lui sont fami-
lières; on sent qu'il a une certaine prédilection pour elles. Je le regarde et
l'écoute avec curiosité. Eh quoi! c'est un Turc, un ministre du terrible extermi-
nateur des mameluks, ce personnage à lunettes vertes parlant très-bien français
et développant tons les avantages qu'offre l'association des petites fortunes et des
petites existences avec une bonhomie que je crois sincère! L'Orient, où l'idée de
la propriété individuelle n'a jeté nulle part des racines bien profondes, est le pays
où les théories socialistes ont, à quelques égards, le moins de chemin à faire pour
s'établir. On y est fort accoutumé «à l'exploitation par le gouvernement; il n'y
aurait qu'à la conserver en la régularisant, en la purgeant de despotisme, s'il est
possible. Les idées de Saint-Simon ont laissé un germe en Egypte; les idées de
Fourier s'infiltrent à Conslantinople. L'Orient, qui n'a connu ni le christianisme
ni la liberté, est une terre favorable pour des théories qui ne s'arrangent très-bien
ni du premier ni de la seconde.
En remontant le Nil, on est frappé d'un spectacle nouveau. A droite et à
gauche, le fleuve envoie des canaux qui se divisent et se ramifient ; c'est comme
un réseau d'artères qui, partant d'un tronc commun, vont porter la vie aux ex-
' tiémilés; mais là s'arrête la comparaison. Aucun affinent ne vient grossir le fleuve
nourricier; il y a donc ici des artères, mais il n'y a pas de veines.
La pointe du Delta s'appelle le Ventre de la Fâche ; ce nom, donné à l'endroit
où commence la partie la plus fertile de l'Egypte, n'est-il pas un souvenir de la
vache divine, d'Isis, symbole de la fécondité et personnification de l'Egypte? Tout
le monde sait que les Grecs désignèrent par le nom de Delta un triangle dont la
pointe est ici, et dont la base est appuyée à la mer, à cause de la ressemblance
qu'ils lui trouvaient avec la quatrième lettre de leur alphabet. Depuis, le nom de
Delta a été donné h tous les pays créés ainsi par les alterrissements que produi-
sent les fleuves vers leur embouchure; ce phénomène géographique n'est point
particulier à l'Egypte. Ceci n'est point le Delta, mais un delta, car il y en a plir
(1) Tx n-.i/r,'jy. tôjv rçeçflépiv yuro'O vj/to; Trofîv^f — H<;!\. II, 171.
526 RECHERCHES EN EGYPTE
sieurs ; il y en a un grand nombre. Ceci est le delta du Nil. Le Rhin, le Pô, le Missis-
sipi, ont le leur. La Hollande est un delta ; je viens de côtoyer le delta du Rhône,
qui s'appelle la Camargue.
La géologie, qui nous a enseigné l'existence d'anciennes races d'animaux, d'an-
ciennes espèces végétales, aujourd'hui détruites, a retrouvé aussi des deltas dans
le monde qui a précédé le nôtre (1). Partout la formation des deltas, amenée par
des causes pareilles, s'accomplit de la même manière (2). Un delta n'est pas le
résultat d'accidents fortuits, mais le produit de lois constantes. « Un delta, dit
M. Élie de Beaumont, passe par une série de phases presque aussi marquées que
celles du développement d'un être organisé. »
Il est des pays dont l'histoire est écrite dans le sol. Leur constitution physique
y détermine le retour d'événements semblables. Iphicrate et saint Louis commen-
cèrent avec un pareil succès leur campagne dans la basse Egypte, et tous deux
durent se retirer devant l'inondation qu'on y sait produire à volonté; il suffit de
couper les digues des canaux. Le Hollandais peut appeler la mer sur son sol;
l'Égyptien a une mer intérieure à sa disposition. Singulière diversité des opinions
humaines! les chroniqueurs arabes comparent le saint roi à Pharaon ; l'un d'eux,
en parlant des désastres de nos croisés, s'écrie dévotement : Alors le diable cessa
de les protéger.
La question de l'antiquité du Delta a été débattue avec assez de vivacité, parce
qu'on rattachait cette question à celle de l'antiquité de la civilisation égyptienne
et de la race humaine. Liée à des systèmes dont le but était de servir ou de com-
battre certains dogmes, elle a été d'abord étrangement compliquée et obscurcie.
Traitée avec plus de liberté d'esprit,, elle a dû s'éclaircir. Avant d'en arriver là,
elle a donné lieu à plusieurs méprises. Ceux qui voulaient le monde très-ancien
supposaient que la civilisation égyptienne existait déjà quand le terrain du Delta a
commencé à se déposer, et ils comptaient complaisamment les milliers d'années
qui avaient dû s'écouler avant que ce grand pays eût achevé de se former. Ces cal-
culs reculaient prodigieusement l'apparition de l'homme sur la terre. Ceux qui
avaient des raisons pour que l'espèce humaine fût assez nouvelle cherchaient à
prouver que le Delta s'était formé plus rapidement, et ils citaient l'exemple de la
ville de Damiette, port de mer, disaient-ils, au temps des croisades, et située
maintenant à deux lieues de la Méditerranée.
En examinant la question avec impartialité, il s'est trouvé que la géologie don-
nait raison à ceux qui demandaient beaucoup de siècles pour la formation du
Delta. Les arguments de leurs adversaires ont été écartés par l'élude des faits. On
a reconnu, par exemple, que, si Damiette n'était plus au bord de la mer, ce n'est
pas que le Delta ail gagné sur elle depuis douze siècles, comme Cuvier lui-même
l'a cru : seulement il se trouve que le sultan Bibars, après avoir détruit Damiette,
l'a rebâtie à deux lieues dans l'intérieur des terres ; mais il n'y a point là sujet de
triomphe pour les partisans de l'antiquité démesurée de la civilisation égyptienne
et de la race humaine sur la terre, car, pour que celte antiquité fût prouvée par
celle du Delta, il faudrait prouver d'abord que l'Egypte a été civilisée, ou même
que l'homme a existé avant que le Délia fût formé, et c'est ce que rien n'établit :
(1) Litierarij Gazette, n° 15S0, p. 846.
(2) La formation des deltas est traitée de la manière la plus complète dans les Leçons
de ifèoloyie pratique de notre illustre géologue M. Élie de Beaumont.
ET EN NUBIE. 327
on voit, au contraire, qu'à une époque reculée de l'histoire égyptienne, le Delta
était à peu près ce qu'il est de nos jours. Les ruines de la ville de Tanis (1), qui
paraît dans l'Écriture près de deux mille ans avant l'ère chrétienne, ont été
retrouvées presque au bord de la mer. Le Delta n'a donc point avancé depuis très-
sensiblement (2) ; il faut toujours séparer avec soin l'antiquité du monde et celle de
l'homme, les dates de la géologie et celles de l'histoire. Sans doute, selon l'ex-
pression d'Hérodote, l'Egypte est un don du Nil; mais, quand ce don a été fait,
l'homme n'était pas là pour le recevoir. Sans doute, il y a eu un temps où à la
place du Delta était un golfe. Il y a eu aussi un temps où le bassin de Paris
était une mer; cela ne prouve pas qu'il existât des Parisiens a l'époque des mas-
todontes.
Tandis que nous côtoyons le Delta, on nous parle du grand ouvrage que le
pacha pense sérieusement à entreprendre, de ce barrage du Nil qui fut une pensée
de Napoléon, l'un des plus raisonnables rêves des saint-simoniens, et qui double-
rait la terre cultivable du Delta. Ce serait une grande chose sans doute, mais son
heure est-elle venue, et ne peut-on penser, comme un ingénieur français dis-
tingué, M. Henry Fournel, eut occasion de le dire à Méhémet-Ali, que ce n'est pas
la terre qui manque à l'Egypte, mais les bras (3) ? Pendant que j'étais tout occupé
du barrage et de Méhémet-Ali, j'ai aperçu à l'horizon comme un petit nuage gri-
sâtre. Ce petit nuage, c'était une des pyramides. Je n'avais pas prévu qu'elles
«n'apparaîtraient aiiisi ; je n'aurais pas cru que ce que la puissance des hommes a
bâti de plus solide et de plus durable pût ressembler autant à ce que le caprice
de l'air construit de plus fragile et de plus léger. Il y avait dans cette iliusion
d'optique un enseignement grave, dans ce hasard il y avait du Bossuet. Peu à peu
les trois grandes pyramides de Gizeh se sont dessinées à mes regards. Les con-
tours du Nil, qui s'en éloigne ou s'en rapproche tour à tour, les groupent diver-
sement. Enfin la ville du Caire apparaît dans sa magnificence, dominée par sa
citadelle adossée au mont Mokatam ; les blancs minarets se détachent sur les col-
lines rougeâlres et sur l'azur du ciel.
On débarque à Boulak, car le Nil, qui touchait autrefois les murs du Caire, s'en
est écarté maintenant d'un quart de lieue environ (4). La route de Boulak au
Caire est charmante. Ce ne sont que jardins et champs cultivés. Bientôt on entre
dans les belles avenues de sycomores qui conduisent du Caire à Choubrah. Je ne
saurais dire avec quelle joie je galopais tout à l'heure à l'ombre de ces arbres
magnifiques à travers les turbans, les voiles, les chameaux, à côté de quelques
Anglaises qui me parlaient de l'Inde, où elles seront dans trois semaines. Cette
animation sans bruit, ce mouvement des abords d'une capitale sans roulement de
voilures, puis ces costumes, ces montures, ces visages noirs, ces formes voilées
qui passent auprès de vous emportées en sens contraire par tin t^alop rapide, tout
(1 ) M. Lelronne, qui, dans son cours, a victorieusement combattu la nouveauté du Delta,
citait, outre Tanis, Avaris, où se retranchèrent les pasteurs iivant leur sortie de l'Egypte,
et qui était également situé vers l'extrémité du Delta.
(2) « La côte d'Égjple est restée à très-peu près ce qu'elle était il y a trois mille ans, -
dit M. ÉJie de Beaumont. (Leçons de Géologie, t. I, 46.) Le delta du Mississipi, selon
M. Lyell, ne croît que d'un mètre par siècle; il a fallu soix.inte-sepl mille ans pour le
former.
(3) C'est aussi l'opinion de M. H. Vyse. — Pyramids of Gizeh, I. 2S5.
(4) Voyez ce qu'en dit Makrisi. — De Sacy, Chrestomathie arabe, t. I, 278.
328 RECHERCHES EN EGYPTE
cela augmente encore ici l'espèce d'agitation et d'élourdissement qu'on éprouve
toujours en approchant d'une capitale inconnue, et que j'appellerais la fièvre de
l'arrivée.
On entre au Caire par la place de l'Esbekieh, qui naguère était entièrement
submergée à l'époque de l'inondation, et qui sera, avec le temps, une magnifique
place européenne. Près de l'Esbekieh, on montre le jardin où Kléber (4) tomba
sous le poignard de ce fanatique étrange qui demeura ferme et silencieux tandis
qu'on lui brûlait la main, mais qui, un charbon lui ayant effleuré le coude, jeta un
grand cri. Comme on s'en étonnait, « ceci n'est pas dans la sentence, » répondit-
il. C'est sur l'Esbekieh qu'on célèbre tous les ans la fêle de Y inondation. Cette
solennité musulmane remonte probablement à une antique solennité égyptienne.
On jette encore aujourd'hui dans le fleuve une grossière figure de femme qu'on
nomme la fiancée. Selon la tradition arabe, les Égyptiens, à l'époque de la con-
quête, sacrifiaient encore au Nil une jeune fille. La fiancée serait-elle un souvenir
de cette immolation? Je ne le puis croire, car on n'a découvert aucune trace de
sacrifices humains dans l'antique Egypte. Si la tradition musulmane était vraie, il
faudrait penser que celte cérémonie barbare se serait introduite dans les derniers
temps du paganisme, à l'époque où l'on voit apparaître dans l'empire romain cer-
tains rites sanglants comme ceux des tauroboles ; mais il est plus probable que
c'est une pure calomnie des vainqueurs. Si l'on voulait absolument trouver une
origine ancienne à l'usage conservé jusqu'à nos jonrs, j'y verrais plutôt la trace
d'une coutume égyptienne très-innocente qui aurait consisté à jeter dans le fleuve
un simulacre de la déesse Nil; je dis la déesse, parce que les monuments nous ont
appris que le Nil inférieur et le Nil supérieur étaient représentés par deux per-
sonnifications féminines.
Rien n'est plus animé que l'aspect des rues du Caire. Imaginez trente mille
personnes trottant ou galopant sur des ânes dans des rues étroites et tortueuses.
On est bientôt emporté dans ce tourbillon. Assourdi par les cris des âniers et des
passants, attentif à ne pas écraser les femmes et les enfants qui sont tranquille-
ment assis par terre au milieu de ce tumulte, à ne pas heurter les aveugles qui
s'y promènent, à ne pas laisser une partie de ses vêtements ou de sa personne au
milieu de la cohue qui le froisse ou le heurte à toute minute, l'étranger qui se
trouve pour la première fois dans les rues du Caire est en proie à une inquiétude
continuelle; l'impression qu'il éprouve ressemble beaucoup à celle qu'on éprou-
verait à se sentir emporté à travers un hallier. Cependant on s'accoutume à tout,
et bientôt l'on trouve très-divertissant ce galop universel, ce perpétuel hourrah,
qui font ressembler toutes les promenades à une charge de cavalerie ou à une
course au clocher. Rien n'est plus contraire au calme de Constantinople, quand
d'un bout à l'autre de l'immense ville on traverse lentement, au pas de son cheval,
une foule silencieuse : là sont des Turcs, ici des Arabes; le contraste n'est pas
plus grand entre Rome et Naples.
Celte première vue du Caire me charme ; que j'aurai de plaisir à me donner
chaque jour le spectacle de ce désordre pittoresque, à visiter les mosquées, qui
ne sont pas ici, comme à Constantinople, l'ouvrage des barbares Ottomans, mais
le produit du génie arabe, à connaître les Français distingués que le Caire ren-
(1) Des Français viennent d'y faire élever un monument à la mémoire H u vainqueur
d'Héliopolis.
ET EN NUBIE. 529
ferme, le colonel Sèves (Soliman -Pacha), Clot-Bey,MM. Linanl, Perron, Lambert (1),
à voir les belles collections égyptiennes de Clot-Bey et du docteur Abbot! Mais,
avant tout, il faut... aller visiter les pyramides de Gizeh : la première, au nord,
est, de tous les monuments humains, le plus ancien, le plus grand et le plus
simple.
Après avoir passé le Nil, nous traversons une plaine cultivée qui s'étend du
fleuve au désert ; celte plaine, naguère inondée, est maintenant très-verte. Les
trois pyramides de Gizeh s'élèvent à l'extrémité de la zone fertile comme d'im-
menses bornes pour marquer le point où la vie Unit. Des bords du Nil au pied des
pyramides, l'aspect et l'effet de ces monuments changent plusieurs fois: tour à
tour ils semblent au-dessus ou au dessous de ce qu'on attendait. Comme on ne
peut les mesurer ni avec un objet présent ni avec un souvenir, les pyremides
grandissent et diminuent selon les accidents de la vision et les caprices de la fan-
taisie.
Comment oser faire des phrases sur les pyramides, la seule des sept merveilles
du monde que le temps ait épargnée; les pyramides que tant de poêles onl célé-
brées depuis Horace jusqu'à Delille, à qui elles ont inspiré un vers plus grand
que lui :
Leur masse indestructible a fatigué le temps (2);
que Slace a appelées d'audacieux rochers, audacia saxa, et Pline, poêle dans sa
prose, des masses monstrueuses, poi'tentosœ moles, expressions gigantesques sur-
passées par une parole de Bonaparte : « Du haut de ces monuments, quarante
siècles vous contemplent. » Seulement il eût fallu dire hardiment soixante siècles ;
mais Bonaparte n'avait pas lu Manéthon. Le premier poète de la Grèce moderne,
Alexandre Soulzo, a traduit par un beau vers l'éloquente inspiration du général
français en disant des pyramides : » Elles versent la grande ombre de quarante
siècles. ))
Le nom des pyramides est aussi ancien qu'elles. Volney l'a voulu tirer de
l'arabe. Les Grecs, qui voyaient du grec partout, n'ont pas manqué d'y retrouver le
mot pyr, feu, parce que les pyramides étaient, dit-on, consacrées au soleil, et
plus tard le mol pyr os, blé, quand une tradition chrétienne en eut fait les greniers
de Joseph. Ce n'est ni dans l'arabe ni dans le grec qu'il eût fallu chercher le nom
des pyramides; ces origines sont trop récentes pour leur antiquité. C'est à l'an-
cienne langue de l'Egypte conservée en partie dans le copte qu'il fallait demander
ce nom qui a traversé les siècles. En copte, pirama veut dire la hauteur. Peut-on
douter que ce ne soit là lé véritable sens du nom donné par les hommes à ce qu'ils
ont construit de plus élevé sur la face de la terre?
En approchant des pyramides, on voit flotter et courir des burnous blancs,
comme si on allait être assailli par une razzia arabe ; mais ces enfants du désert
au visage terrible sont d'humbles ciceroni. C'est entre eux à qui arrivera avant
(1) J'aurai le regret de n'y pas rencontrer M. Prisse, auquel nous devons la chambre
des rois de Karnac et de savantes remarques sur ce monument. Je l'ai laissé à Paris
occupé à préparer une nouvelle exploration de l'Egypte à laquelle personne n'est plus
propre que lui.
(2) Il y a une pensée semblable dans Abdallalif, que certes l'abbé Delille n'avait pas lu.
530 RECHERCHES EN EGYPTE
les autres auprès de vous et s'emparera de votre personne par droit de premier
occupant. Trois Arabes s'attachent à chaque voyageur, et, grâce à eux, on peut
gravir rapidement les pyramides sans danger et sans difficulté, mais non sans
fatigue. L'ascension de la grande pyramide ressemble à une ascension de mon-
tagne. On s'attaque à un des angles, et l'on grimpe d'assise en assise à l'aide des
mains et des genoux, à peu près comme on franchit dans les Alpes certains pas-
sages à travers un éboulement de roches. Je n'ai jamais trouvé que deux ascen-
sions pénibles : celle de l'Etna et celle de la grande pyramide. Celle-ci ne fatigue-
rait point si l'on se pressait moins, ou plutôt si l'on était moins pressé par les
Arabes qui vous hissent au sommet. Les Anglais, qui mettent toujours leur plaisir
dans leur orgueil, sont enchantés de pouvoir dire qu'ils sont montés sur la grande
pyramide dans le temps le moins long possible, et les Arabes, croyant que tout
le monde a celte sotte ambition, vous poussent, vous pressent, et vous apportent
eniin brisé sur la plate-forme, où vous seriez arrivé commodément quelques mi-
nutes plus tard. Je ne sais si cette circonstance me rendit moins sensible au coup
d'œil tant vanté dont on jouit, dit-on, du haut de la grande pyramide. Le contraste
du désert et du terrain cultivé est certainement très-frappant, mais il n'est pas né-
cessaire, pour en avoir le spectacle, de grimper aussi haut. Tout le monde n'en
conviendra point; quand on s'est essoufflé si fort, on ne veut pas avoir perdu sa peine.
Au temps de Pline, des paysans d'un village voisin avaient pour industrie spé-
ciale de gravir les pyramides a la satisfaclion des curieux. Il en était de même
lors du voyage d'Abdallatif au xne siècle (1). Maintenant les voyageurs font eux-
mêmes l'ascension de la grande pyramide; mais la seconde est beaucoup plus
difficile à gravir à cause du revêtement qui subsiste en partie : c'est un Arabe qui
se charge d'y monter. Pour 5 piastres, environ 25 sous, cet homme descend de la
grande pyramide, où il a accompagné les voyageurs, grimpe sur la seconde à peu
près comme une mouche grimpe contre une vitre, redescend et remonte sur la grande
pyramide, pour venir chercher son argent, sans paraître plus fatigué qu'un chat
qui aurait fait quelques tours sur les toits, et enchanté de son expédition lucrative.
Ce n'est que de notre temps qu'on a mesuré exactement les pyramides. Héro-
dote dit que la plus grande est aussi haute que sa base est large, ce qui est une
erreur; Strabon dit plus haute, ce qui est une erreur plus grande; mais ni Héro-
dote ni Strabon n'étaient montés sur le sommet de cette pyramide, couverte alors
d'un revêtement poli, et si les prêtres connaissaient la hauteur véritable du monu-
ment, ils se plaisaient à l'exagérer.
La grande pyramide avait dans son intégrité 451 pieds, selon les mesures
prises par les savants de l'expédition d'Egypte (2); c'est a peu près le double de
la hauteur de Notre-Dame. Si l'on compare celle hauteur à celles qui viennent
immédiatement après dans l'échelle des monuments humains, on rencontre d'abord
le clocher de Strasbourg (3); il n'a que 11 pieds de moins. Certes, si en 1439
(1) Il semblerait que postérieurement à Pline, à l'époque où fut écrit l'ouvrage sur les
merveilles du monde, attribué à Philon de Byzance, on pouvait mouler sur les pyramides.
(Parthey, Wanderung en , p. 105.)
(2) On peut voir uns le plus grand détail toutes les dimensions des pyramides dans
l'ouvrage du colonel Vyse, t. II, p. 109, 117, 120.
(5) M. Parthey place entre les deux le clocher d'Anvers, auquel il attribue i'tl pieds,
4 pieds seulement de moins que la grande pyramide. (Wandernmjen, p. 101.)
ET EN NUBIE. 351
on eût connu en Europe la véritable élévation de la grande pyramide, il est à
croire que Jean Hulz, qui termina en cette année le chef-d'œuvre d'Erwin Stcinbach,
aurait ajouté 12 pieds à la hauteur de son monument, pour que la flèche aérienne
de l'église gothique dépassât dans les cieux la pointe du colossal édifice de
l'Orient; le temple du Dieu des chrétiens l'emporterait sur le tombeau du Pha-
raon, le moyen âge sur l'antiquité, la France sur l'Egypte. Le temps a diminué
de 24" pieds environ la hauteur totale de la pyramide, et dans son état actuel elle
est moins élevée que la tour de Strasbourg; mais il y a une grande différence
entre les deux monuments : l'inégalité de leurs chances de durée. La forme des
pyramides est pour elles une condition de stabilité inébranlable. Dans un corps
pyramidal, la base étant très-large et le centre de gravilé peu élevé, la résistance
que le corps oppose au renversement est presque égale à son poids; de là la grande
solidité des pyramides (1). La flèche de Strasbourg offre une disposition entiè-
rement contraire, et dans les deux monuments les deux procédés d'architecture
répondent à leur objet, ressemblent à la pensée qui les a inspirés. L'un est un
temple, l'autre est un sépulcre; l'un représente l'élan de l'âme vers le ciel, l'autre
l'immutabilité de la momie et l'immortalité de la mort. Après le clocher de Stras-
bourg vient le dôme de Saint-Etienne à Vienne, puis le dôme de Saint-Pierre de
Rome. Supposez la grande pyramide en fer-blanc creux, on pourrait la placer sur
Saint-Pierre, qui disparaîtrait comme la muscade escamotée sous le gobelet ; si la
lour de la cathédrale d'Ulm et celle de la cathédrale de Cologne avaient été
achevées selon le plan primitif, elles auraient surpassé en hauteur la grande
pyramide.
Sauf un petit nombre de chambres, deux couloirs et deux étroits soupiraux, la
pyramide est entièrement pleine. Les pierres dont elle se compose forment une
masse véritablement effrayante. Cette masse, d'environ 75 millions de pieds
cubes (2), pourrait fournir les matériaux d'un mur haut de six pieds, qui aurait
mille lieues et ferait le tour de la France. Quand on a contemplé quelque temps
ces masses, il en sort celte question : Comment suis-je ici? En effet, par quel
moyen a-t-on pu élever avec tant de régularité des centaines d'assises de 200 pieds
cubes et du poids de 50 milliers? Et d'abord où en a-t-on pris les matériaux ?
On admet généralement que ces matériaux ont été empruntés aux carrières de
Tourah, de l'autre côté du Nil. Cependant la masse de la grande pyramide, selon
M. Vyse, a été construite avec la pierre même qui lui sert de base. Le revêtement
seul, tant intérieur qu'extérieur, a été apporté de l'autre côté du Nil. Belzoni
pensait aussi que les matériaux des pyramides avaient été, au moins en grande
partie, empruntés au rocher qui les porte, et celte opinion me semble la plus
naturelle. Ajoutons qu'on a trouvé dans les carrières de Tourah des inscriptions
hiéroglyphiques, et que la plus ancienne parle de l'ouverture des carrières sous
un Amenmehé, qui ne peut remonter plus haut que la xvie dynastie. On n'a
donc aucune preuve que les carrières de Tourah aient été exploitées sous la
quatrième (3).
Le procédé par lequel a pu s'accomplir ce prodigieux travail est encore une
question controversée. Diodore dit positivement que les Egyptiens n'avaient pas
(1) Neil Arnolt, Mécanique des Solides, trad. franc., t. I, 128.
(2) Expédition d'Egypte. — Jomanl, Recherches sur les Pyr., p. 167.
(3) Voyez Vyse, t. III, p. 94.
5 32 RECHERCHES EN EGYPTE
de machines, et il est certain que sur les monuments, en particulier sur les monu-
ments funèbres, où sont représentées tontes les occupations et toutes les indus-
tries des Égyptiens, on n'a vu jusqu'ici nulle trace de la machine la moins com-
pliquée. On a trouvé des poulies dans les tombes (1); mais il faudrait être bien
sûr de l'âge des tombes où ces instruments ont été trouvés pour prononcer qu'ils
sont égyptiens et non pas grecs ou romains. On n'a donc pu découvrir aucune
trace certaine de la mécanique égyptienne, et, jusqu'à nouvel ordre, le plus vrai-
semblable est d'admettre avec quelques restrictions le récit d'Hérodote. On voit
encore les trous qui servaient à soutenir les échafaudages qu'il décrit, et les restes
des plans inclinés au moyen desquels on a pu bisser, comme il le dit, les pierres
jusqu'au sommet des pyramides. Il faut se rappeler que l'objet qu'on se propose
au moyen des machines est de suppléer au nombre des bras. Je lis dans un traité
de physique estimé : « Un homme ou un moteur quelconque (2) dont la force est
d'ailleurs modérée, mais qui est toujours disponible, pourra, en travaillant pen-
dant une durée proportionnellement plus longue, produire l'effet que cent hommes,
que mille hommes produiraient en un instant par leur action simultanée ; mais on
préférera souvent n'employer qu'un seul homme et une machine, parce qu'il est
souvent très-incommode et très-dispendieux d'en réunir un aussi grand nombre,
et très-difficile de les faire agir de concert. » Or, cela n'était nullement difficile
aux Pharaons ; ils n'avaient donc pas besoin de recourir à ces machines qui font
en employant moins de bras ce qu'eux produisaient par l'action simultanée d'un
f/r and nombre d'hommes, action que le physicien cité plus haut déclare équivaloir
à celle des machines. Mais comment les Égyptiens auraient-ils élevé de si grands
monuments sans graver sur leurs faces un seul hiéroglyphe? Hérodote parle d'une
inscription tracée sur la grande pyramide : des inscriptions en caractères antiques
et inconnus existaient encore au moyen âge, selon les auteurs arabes; aujourd'hui
on ne lit rien sur les murs des pyramides. Celte contradiction apparente s'expli-
que facilement: il est maintenant établi que la grande pyramide était primitive-
ment couverte d'un revêtement en pierre polie. M. Letronne a fait l'histoire des
dégradations que ce revêlement a subies de siècle en siècle, et ses débris ont été
trouvés près du monument même. C'est sur le revêtement de la grande pyramide,
dont une partie fut détruite par Saladin et dont une partie subsistait encore au
commencement du xve siècle (5), que se lisait sans doute l'inscription rapportée
par Hérodote. Probablement elle contenait autre chose que le compte des légumes
confommés par les ouvriers pendant la construction des pyramides; on devait y
lire le nom du roi Cbéops, de même qu'on lisait sur la troisième pyramide le nom
du roi Mycerinus. Malheureusement, cette fois comme tant d'autres, c'est le côté
puéril de la narration qui a frappé Hérodote. Une inscription plus touchante, quoi-
que moins antique, est celle qu'un bon Allemand y lut au xive siècle. Ce sont
quelques vers latins adressés par une sœur b son frère :
« 0 mon frère! j'ai vu les pyramides sans toi, el triste, je t'ai donné ici ce que
j'avais, des larmes. »
(1) Jomard, Rccherc. sur les Pyr., 167. — Caillaurl en a trouvé une à Thèbes. J'en ai vu
moi-même une au Caire, dans la curieuse collection de M. Roussel.
(2) Neil Arnolt, Mécanique des Solides, 1, 102.
(!ï) LetrontiP, Dit Rrvi'temmt des Pyramides de fwizeh. 47.
ET EN NUBIE. JJ.)
Ce regret envoyé à un être chéri, en présence d'un monument qu'on voudrait
admirer avec lui, est un sentiment délicat et qui semble moderne.
La visite dans l'intérieur des pyramides est rendue assez incommode par les
cris et les gesticulations forcenés des Arabes qui vous entraînent sur les pentes
des couloirs ténébreux; ils prennent le moment où vous êtes seul avec eux dans
le sein de la montagne de pierre pour vous demander d'une voix retentissante et
d'un air presque menaçant un grand cadeau : Bakchich ketir kctir. Il n'y a certes
rien à craindre d'eux; mais il est désagréable d'être poursuivi et assourdi par les
bruyantes et impérieuses demandes de ces ciceroni à figure de brigands. Il faudrait
du silence pour le sommeil de tant de siècles. Du reste, il y a peu d'observations
à faire dans l'intérieur des pyramides. On entre dans la grande pyramide du côté
nord par un corridor qui descend d'abord, puis remonte et vous conduit à la salle
qu'on nomme la chambre du roi, et qui renferme un sarcophage de granit. Le
travail de la maçonnerie est merveilleux, et la lumière agitée des torches est re-
flétée par un mur du plus beau poli. De celle salle parlent deux conduits étroits
qui vont aboutir au dehors : on est d'accord aujourd'hui à n'y voir que des venti-
lateurs nécessaires aux ouvriers pendant qu'ils travaillaient dans le cœur de la
pyramide. Maillet a fait la supposition bizarre que ces conduits servaient aussi à
faire parvenir du dehors des aliments aux personnes qui s'enfermaient pour le
reste de leur vie avec le corps du prince. C'est ce bon Mailiet dont s'est moqué
Voltaire :
Notre consul Maillet, non pas consul de Rome,
Sait comment autrefois fut fait le premier homme.
Il sait aussi ce que faisaient ces reclus comme s'il avait eu sur leur compte des
renseignements particuliers. « C'était par là que ces personnes, dit-il, recevaient
de la nourriture et tout ce dont elles pouvaient avoir besoin. Elles avaient sans
doute fait provision pour cet usage d'une longue cassette proportionnée à la gran-
deur de ce canal ; à cetle cassette était attachée, pour les personnes renfermées
dans la pyramide, une longue corde par le moyen de laquelle elles pouvaient
tirer la cassette à elles, et une autre qui y tenait de même pendait à l'extérieur,
afin que réciproquement on pût retirer la cassette au dehors. »
Ne semble-t-il pas que Maillet a vu l'opération et assisté au repas? En vérité,
les pyramides ont suggéré bien des idées étranges. Tout ce qui fait beaucoup
parler les hommes leur fait dire beaucoup de sottises.
Cinq chambres plus basses sont placées au-dessus de la chambre du roi; on a
reconnu qu'elles n'ont pas d'autre objet que d'alléger par leur vide le poids de la
masse énorme de maçonnerie qui la presse. Après avoir visité cette chambre, on
redescend la pente qu'on a gravie pour y monter; on retrouve le corridor par
lequel on est entré, et, en le reprenant où on l'a quitté, on arrive dans une autre
chambre placée presque au-dessous de la première et dans l'axe central de la
pyramide; cette chambre s'appelle la chambre de la reine. Beaucoup plus bas est
une troisième chambre taillée dans le roc, et à laquelle on arrive soit par un
puits, soit par un passage incliné qui va rejoindre l'entrée de la pyramide.
Telle est la disposition de la grande pyramide; celle des deux autres est ana-
logue : seulement leur maçonnerie n'offre aucun vide, et les chambres qu'elles
renferment sont creusées dans le roc. Devant ces simples faits tombent beaucoup
354 RECHERCHES EN EGYPTE
d'hypothèses sur la destination des pyramides. Il faut renoncer à y mettre la scène
des initiations mystérieuses de l'Egypte, comme le faisait l'auteur de Scthos, et
comme l'a fait l'auteur de l'Epicurien. Ce qui était peut-être encore permis au
commencement du xvuie siècle l'est moins au xixe, et c'est, il faut l'avouer, une
singulière hardiesse à Thomas Moore d'avoir placé tant d'aventures et de mer-
veilles dans l'intérieur et dans les environs des pyramides. Après les explorations
de nos savants, il était étrange d'y supposer des régions inconnues. Aujourd'hui
on est encore plus certain de n'avoir rien à découvrir en ce genre. Depuis les
recherches méthodiques et complètes de MM. Vyse et Perring, il n'est pas resté
dans les pyramides un coin pour les mystères ou le mystère.
La grande pyramide, qui au dehors ne présente aucun hiéroglyphe, en offre
au dedans un bien petit nombre ; mais ils sont d'une haute importance, parce
qu'ils confirment le témoignage des anciens, qui attribuent celle pyramide à un
roi nommé Chéops ou Souphis. Or, le nom d'un roi Choufou est écrit en hiéro-
glyphes très-distincts dans l'inférieur de la grande pyramide. Personne ne doute
que Chéops et Souphis ne soient deux altérations diverses de Choufou. Ce nom
n'a point été trouvé dans la salle du sarcophage, mais dans les petites chambres
de soulagement situées au-dessus. Les hiéroglyphes sont de couleur rouge et
mêlés à des marques semblables à celles qu'on voit dans les anciennes car-
rières d'Egypte. De plus ils ne se rencontrent sur aucune des pierres provenant de
l'emplacement même des pyramides, mais seulement sur celles qui ont été
apportées, à travers le fleuve, des carrières de Tourah. Tout conduit donc à pen-
ser que le nom du roi Chéops et les hiéroglyphes dont il est accompagné ont été
tracés dans les carrières. Ces hiéroglyphes n'en sont pas moins précieux et n'en
font pas moins remonter l'extraction des matériaux des pyramides à cet antique
roi. Il est fort difficile de reconnaître les autres hiéroglyphes qui se voient sur
ces pierres : ils sont tracés avec une grande négligence. On aura peut-être quel-
que peine à déchiffrer dans six mille ans une ligne griffonnée de nos jours sur un
moellon par quelque entrepreneur en bâtiments ou quelque maître maçon.
Voilà où nous en sommes pour les caractères disséminés sur les pierres de la
grande pyramide. Cependant ce sont de vrais hiéroglyphes, et il ne faut pas, comme
Caviglia, y voir de l'hébreu.
La seconde pyramide diffère peu en hauteur de la première; cette différence
est rendue encore moins sensible par l'élévation plus grande du rocher sur lequel
elle est assise; mais la construction intérieure est bien loin d'égaler en beauté
celle de la grande pyramide. La chambre sépulcrale est taillée, comme je l'ai dit,
dans le roc, et non ménagée dans la maçonnerie. L'entrée en fut découverte par
Belzoni, qui montra en cette circonstance, comme toujours, une sagacité et un
coup d'œi! incomparables. Vrai limier d'antiquités, il devinait ici leur présence à
travers les débris amoncelés par le temps, comme à Thèbes dans les profondeurs
de la montagne. Selon Hérodote, cette pyramide fut construite par le roi Ché-
fren. On n'a pas été aussi heureux pour Chéfren que pour Chéops ou Souphis,
on n'a pas trouvé son nom dans la pyramide; mais, dans un des tombeaux voi-
sins, on a lu Chafra, et ce nom royal est accompagné d'un titre hiéroglyphique
où figure une pyramide; on a donc tout lieu de croire que ce Chafra est le Ché-
fren d'Hérodote et de Diodore de Sicile.
La plus petite des trois pyramides, dont la hauteur n'atteint guère que le tiers
de la plus grande, n'est pas la moins curieuse. D'abord elle était la plus ornée.
ET EN NUBIE. 535
Son revêtement était de granit, comme l'affirme Hérodote et comme on le voit
encore; mais ce qui donne à celte pyramide un immense intérêt, c'est qu'on y a
trouve le cercueil en bois du roi Mycerinus, par qui elle fut construite, suivant
Hérodote, et le nom de ce roi écrit sur les planches du cercueil. On ne saurait
imaginer une plus belle application de l'inlerprélation des hiéroglyphes et une
preuve plus éclatante de la réalité du système de lecture de Champollion. Tout
le monde peut voir au musée de Londres ces planches monumentales qui offrent
la plus ancienne inscription tracée par les hommes. Des ossements, trouvés à
l'entrée de la chambre où était le cercueil, sont probablement ceux du roi
égyptien. Pour le tombeau en pierre, après avoir survécu à tant de siècles, il a
péri dans la traversée.
Si l'on adopte la série historique de Manéthon, dont l'étude des monuments
et la lecture des hiéroglyphes ont jusqu'ici confirmé le témoignage, il faut, avec
M. Lenormanl, qui le premier a fait connaître à la France ce monument et en a
révélé toute l'importance, admettre pour le cercueil de Mycerinus une antiquité
de quarante siècles au moins avant l'ère chrétienne (1). Or, les caractères hiéro-
glyphiques dont se compose l'inscription du cercueil, et les formules religieuses
qu'elle contient, sont entièrement semblables à ce qui se lit sur des tombeaux
qui appartiennent au temps des derniers Pharaons. Dans cet immense intervalle,
l'écriture et la religion égyptienne n'ont donc pas essentiellement changé; du
reste, les inscriptions hiéroglyphiques et les peintures qu'on trouve dans les tom-
beaux contemporains des pyramides confirment cet étonnant résultat.
Ici Hérodote et Manéthon diffèrent sur un point important : le second n'attribue
point la construction de la troisième pyramide au roi Mycerinus, mais à la reine
Nitocris. M. Bunsen concilie les deux historiens en supposant que la reine avait
agrandi et orné l'œuvre du monarque; comme il y a deux chambres dans l'inté-
rieur de la pyramide, on peut admettre que Nitocris s'y soit établie sans déloger
son prédécesseur. Ce qu'ij y a de certain, c'est que l'image du roi Mycerinus resta
au-dessus de l'entrée extérieure jusqu'au temps de Diodore de Sicile, qui l'y vil
encore. M. Buusen explique d'une manière fort plausible comment le souvenir de
la reine Nitocris a pu donner lieu aux fables des Grecs sur la troisième pyramide.
La tradition, d'après laquelle une femme avait concouru à la construction du
monument, suffit à ce peuple léger et conteur pour inventer plus d'une histoire
frivole. D'abord on dit que la fille du roi Chéops avait élevé celle pyramide en
demandant à chacun de ses amants une pierre pour la construire, ce qui suppose
une faculté de plaire vraiment colossaie ; puis cette fille de roi devint dans la tra-
dition la courtisane Rhodope, dont on ne manqua pas de faire la compagne d'es-
clavage d'Ésope et la belle-sœur de Sapho, car il fallait la rattacher à des noms
populaires dans les souvenirs de la Grèce. Enfin on ajouta qu'un jour à Naucratis,
tandis que la belle courtisane se baignait, le vent enleva sa panloufle et la porta
au roi d'Egypte; celui-ci, devenu soudain amoureux du pied si petit et si char-
mant que celte pantoufle avait chaussé, fit rechercher la jeune lille à qui elle
appartenait et l'épousa. On a reconnu la première origine du dénoûment de l'his-
toire de Cendrillon. De proche en proche nous sommes arrivés des vieilles tra-
ditions de l'Egypte aux contes pour rire et aux fables milésiennes qui amusaient
les courtisanes de Naucratis.
(1) Éclaircissement sur le cercueil du roi Mycerinus, par M. Lenormant.
556 RECHERCHES EN EGYPTE
Pour en revenir aux pyramides, on voit donc que la lecture des hiéroglyphes
a pleinement coulîrmé le témoignage d'Hérodote, et que, grâce à cette lecture, on
a retrouvé écrits les noms des trois rois auxquels, d'accord en ceci avec Diodore
de Sicile, il attribue l'érection des trois grandes pyramides, Chéops, Chéfren et
Mycerinus. Hérodote, qui est si exact sur ce point, a seulement le tort de placer
les trois rois beaucoup trop bas dans l'échelle chronologique, après les grandes
dynasties thébaines, qui sont modernes en comparaison de ces antiques dynasties
de Memphis. Évidemment il s'est mépris aux renseignements qu'on lui a donnés,
ou il a brouillé ses souvenirs de voyage.
Les pyramides ne sont point, comme l'a voulu Bryant, l'ouvrage des pasteurs,
c'est-à-dire de ces peuples nomades qui conquirent , vers 2,300 avant Jésus-
Christ, le vieil empire d'Egypte. Ces barbares n'ont élevé aucun monument; le
plus grand de ceux qu'offre l'Egypte ne saurait leur appartenir. Il serait presque
aussi raisonnable de penser que les Vandales ont construit leColisée, ou lesBachkirs
l'Arc-de-l'Étoile. C'est donc à la quatrième dynastie qu'il faut laisser l'honneur
d'avoir fondé ces masses impérissables. Il est difficile, comme je l'ai dit, d'en placer
l'origine moins haut que quatre mille ans avant Jésus-Christ. Or, ce n'est pas une
civilisation dans l'enfance qui élève à une telle hauteur ces puissantes assises de
pierre avec une prodigieuse régularité.
Le système d'écriture employé dans les inscriptions est entièrement semblable
à celui qu'on rencontre sur les monuments des âges postérieurs. L'élément alpha-
bétique, qui a dû prédominer avec le temps sur l'élément figuratif, s'y montre
déjà dans une proportion considérable. Tout cela reporte la civilisation égyp-
tienne, non à une antiquité démesurée, comme le voulait Dupuis, mais encore à
quelques siècles avant le déluge, c'est-à-dire avant la date la plus ancienne que
donnent à cet événement les divers systèmes de chronologie dont aucun d'ailleurs
n'est article de foi. La conclusion est qu'il faut arriver à reconnaître, comme je l'ai
entendu dire à un savant fort orthodoxe, qu'iln'y a pas de chronologie dans l'écriture.
Pour défendre l'accès des chambres sépulcrales, on avait comblé de blocs
énormes les couloirs qui conduisaient dans l'intérieur des pyramides. Un de ces
blocs a été trouvé dans sa rainure comme une herse depuis six mille ans mena-
çante et prêle à tomber. Ces sépulcres, où les anciens rois s'étaient remparés
contre toute atteinte, ne furent pas longtemps inviolables. On voit que les pyra-
mides ont été de bonne heure entamées. Peut-être les auteurs des deux premières,
si odieux à leurs peuples, suivant les récils des anciens, ont été arrachés de leur
tombe, et, selon la sublime expression de Bossuet, n'ont pas joui de leur sépulcre.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne les y a pas trouvés (1).
Les trois pyramides ont été ouvertes par les Arabes. L'espoir de trouver des
trésors dans les tombeaux a fait tenter de bonne heure d'y pénétrer. Pour y par-
venir, on a percé la masse de la pyramide, et l'on est venu tomber dans le corridor
antique dont l'ouverture était masquée par des décombres; puis l'entrée arlili-
cielle a été elle-même cachée avec soin, et il a fallu que les Belzoni et les
Vyse en fissent de nouveau la découverte.
Si l'histoire véritable des pyramides est courte, leur histoire légendaire est
longue. L'on conçoit facilement que ces masses énormes et closes dont on ne savait
(l) Le tombeau découvert par Belzoni dans la seconde pyramide contenait bien quelque*
ossements, mais il parait que c'étaient des ossements de bœuf.
ET £K NUBIE. û57
point l'origine, et dans l'intérieur desquelles on pouvait supposer tant de mer-
veilles, aient parlé en tout temps à l'imagination des hommes, depuis les voya-
geurs grecs jusqu'à l'Italien Caviglia, lequel, à force de fouiller les pyramides et
de vivre à leur ombre, avait fini par mettre une véritable superstition dans ses
travaux, qui, du reste, ont produit des découvertes très-positives; depuis les
Druses, qui, dans leur catéchisme, font construire les pyramides par leur messie,
jusqu'aux alchimistes, qui affirment qu'elles recèlent les tables d'Hermès. Les
Hébreux et les chrétiens inventèrent aussi des fables sur les pyramides; ils rap-
portèrent la construction de ces monuments à l'oppression des Hébreux en Egypte.
C'étaient les Hébreux qui avaient élevé les pyramides. La plus grande contenait,
ce qui était difficile à comprendre, le tombeau du Pharaon noyé dans la mer
Rouge en les poursuivant; ou bien, donnant aux pyramides une antiquité plus
digne d'elles, on en faisait les tombes de Seth et d'Enoch; mais ce fut à Joseph
que les Juifs et les chrétiens rattachèrent surtout les merveilles des pyramides.
Suivant eux, Joseph avait fondé Memphis, où cependant il fut ministre, il avait
élevé les obélisques, les pyramides. Celles-ci s'appelèrent les greniers de Joseph.
Leur forme, en effet, ressemble à celle des anciens greniers égyptiens, où l'on
jetait le grain par en haut, tels que les représentent les peintures des tombes, et
tels qu'on les voit encore au bord du Nil. On croyait les pyramides creuses, et,
dans cette supposition, elles eussent pu en effet recevoir une quantité énorme de
blé; mais, massives et pleines comme elles sont, elles ne pourraient en contenir
assez pour nourrir longtemps quelques villages.
Les Arabes, grands amis des contes et des fables en tout genre, ont donné car-
rière à leur imagination sur le chapitre des pyramides, qu'ils font bâtir avant la
naissance d'Adam. Chose singulière! quelques traces de la vérité historique sem-
blent s'être conservées dans ces traditions fabuleuses. Elles ont gardé une notion
juste de la destination des pyramides, dans lesquelles la plupart de ces traditions
s'accordent à reconnaître des tombeaux, plus vraies sur ce point que beaucoup
de théories modernes. Le souvenir de caractères hiéroglyphiques gravés sur les
parois des pyramides demeurait dans les légendes arabes, alors que la science ne
s'était pas encore expliqué la disparition de ces caractères par celle du revêtement
sur lequel ils étaient autrefois tracés. La vieille malédiction des peuples sur les
rois qui bâtirent les pyramides subsiste encore dans la légende arabe, où Pharaon
est synonyme de tyran. C'est une grande justice que le gigantesque égoïsme de
ces princes par qui ont été élevés les plus grands monuments du monde ait attiré
sur leur nom la réprobation des siècles.
Ce qui a surtout inspiré les récits des conteurs arabes, qu'ont trop souvent re-
cueillis les historiens de cette nation, c'est l'idée de la solidité des pyramides et
des richesses qu'elles renfermaient dans leur sein. De là l'histoire souvent répétée
du sultan qui voulut, comme l'a tenté de nos jours Méhémet-Ali, détruire une
pyramide, mais reconnut bientôt que toutes les richesses de son royaume ne pour-
raient suffire à accomplir celte destruction. De là encore le récit suivant qui est
donné par Massoudi comme une tradition copte. Cent ans avant le déluge, le roi
Surid eut un rêve terrible. Le globe était bouleversé, le ciel ténébreux. Il vit les
étoiles fondre sur la terre sous la forme d'oiseaux blancs qui enlevaient les mor-
tels éperdus. Les astrologues annoncèrent le déluge; alors le roi Surid ordonna
d'élever les pyramides; il y fit déposer ses trésors, les corps de ses ancêtres, et
des livres où étaient contenues toutes les sciences. Le déluge passa sur les pyra-
tome iv. 23
358 RECHERCHES EN EGYPTE
mides, qui ne sourcillèrent pas. La coutume qui se retrouve chez plusieurs peuples
anciens de placer les trésors dans les tombeaux et l'usage d'ensevelir les objets
précieux avec les cadavres donnèrent de tout temps l'idée que les pyramides, ces
tombeaux des puissants Pharaons, devaient contenir d'immenses richesses. Il en
est résulté des récils dignes des Mille et une Nuits. En voici un qui m'a paru cu-
rieux : Le calife Al-Mamoun , ayant pénétré jusqu'à un certain point dans l'inté-
rieur de la grande pyramide, y trouva un vase plein de pièces d'or et cette inscrip-
tion : « Un roi fils de roi, en telle année, ouvrira cette pyramide, et dans cette
entreprise dépensera une certaine somme. Nous voulons bien lui rembourser la
dépense qu'il aura faite; mais, s'il continue ses recherches, il aura des frais
énormes à supporter et n'obtiendra plus rien. » Le calife fut grandement étonné,
il ordonna qu'on fît un compte exact de ce que l'excavation avait coûté, et, à sa
grande surprise, la somme trouvée égalait tout juste l'argent dépensé. A ce sujet,
il admira combien les hommes d'autrefois étaient sages , et comme ils avaient de
l'avenir une connaissance à laquelle personne autre ne saurait parvenir. M. Wil-
kinson suppose que le calife Al-Maraoun fit placer là cette somme pour pouvoir
renoncer de bonne grâce à son entreprise, et fermer la bouche aux critiques en
montrant qu'elle n'avait rien coûté.
Après les rêves de l'imagination viennent ceux de la science. J'ai déjà parlé des
initiations placées dans l'intérieur des pyramides. Comme les pyramides forment
une masse compacte, .sauf des vides très-peu nombreux, ceci rappelle un peu
l'Anglais qui demandait à visiter l'intérieur de l'obélisque. On a vu dans les pyra-
mides des observatoires aussi bien que des sanctuaires ; mais ici encore les faits
ne se sont pas toujours prèles aux hypothèses. L'existence du revêtement poli qui
a recouvert les pyramides, et qui en rendait l'ascension à peu près impraticable,
exclut entièrement l'idée que jamais leur plate-forme ait pu servir à des observa-
tions. La direction des soupiraux qui pénètrent jusque dans la chambre funèbre
et l'inclinaison des corridors ont suggéré l'opinion que ces soupiraux et ces corri-
dors étaient dirigés dans un but astronomique vers certaines parties du ciel, no-
tamment vers l'étoile polaire; mais l'étoile polaire, à l'époque où ont été bâties
les pyramides, n'occupait pas la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le ciel.
Aussi celte rencontre, qui avait Frappe Caviglia, a élé jugée fortuite par Herschel (1).
Un fait est réel et remarquable, c'est une les pyramides sont orientées, et orientées
avec une grande précision. La légère déviation qu'on y a signalée diffère à peine,
dit M. Biot, de celle que Picard a cru reconnaître dans la méridienne de Tycho-
Biahé (2). Ce savant établit d'une manière évidente, ce me semble, que les pyra-
mides ont pu faire l'office de gnomons pour déterminer les solstices, les équinoxes,
et, par suite, la durée de l'année solaire ; mais, tout en admettant qu'une intention
astronomique ait présidé à l'orientation des pyramides, on peut penser que leur
caractère de monuments funèbres est aussi pour quelque chose dans cette orien-
tation qui leur est commune avec les grandes tombes qui les avoisinent, car, en
étudiant l'antique Egypte, il ne faut jamais isoler la pensée scientifique de la
pensée religieuse: le savant égyptien était prêtre, et il était plus prêtre quesavant (3).
(1) Voyez sir John Herschel's, Observations on the entrance passages in the Pyramids
ofGizeh. — Vyse, II, 107.
(2) Mémoires sur différents points d'astronomie, 41, 42.
(3) L'orientation si. exacte des pyramides est un fait incontestable. Il n'en est pas tout
ET EN NUBIE. 539
Une vérité demeure incontestable, c'est que les pyramides étaient des tombeaux.
Comment en douter, aujourd'hui qu'on a trouvé le cercueil, le nom et probable-
ment les os de l'un des rois qui les ont fait construire, quand dans la grande py-
ramide et dans un assez grand nombre d'autres on a trouvé le sarcophage en pierre
qui devait contenir le cercueil (1)? Presque tous les auteurs anciens ont reconnu
la véritable destination des pyramides et y ont vu des tombeaux. Rien n'est plus
conforme aux idées de tous les peuples que d'élever une montagne artificielle sur
la dépouille d'un mort célèbre. Tantôt c'est un amas de terre, une véritable col-
line ; tantôt à la terre entassée on mêle les matériaux d'une grossière maçonnerie ;
tantôt on construit l'image de la colline en pierre. On arrive ainsi, par des tran-
sitions insensibles, du tertre conique des montagnes de l'Ecosse, des vallées Scan-
dinaves, de la plaine de Troie ou des rives de l'Ohio, aux tombeaux des rois
lydiens, aux topas de l'Inde et aux pyramides de l'Egypte.
On n'en unirait pas si on voulait énumérer tous les monuments funèbres qui,
dans différents pays, présentent quelque rapport avec les pyramides. Dans les
tombes étrusques on employait la forme pyramidale (2); on la retrouve dans le
tombeau de Cyrus. Les pyramides mexicaines, dont la ressemblance avec les pyra-
mides égyptiennes est si grande, ont, si l'on en croit la tradition des indigènes,
à fait de même, à mon sens, d'une hypothèse qu'un homme de cœur et d'esprit, M. de
Persigny, a construite sur une base plus spécicu>e que solide, loin des lieux dont le spec-
tacle l'eût, je crois, détrompé M . de Pcrsigny pensé que l( s pyramides ont été construites
pour arrêter le sable du désert, qui tend toujours à envahir la plaine cultivée. A celte
hypothèse, que son auteur a présentée avec beaucoup d'art cl quelquefois d'éloquence, il
y a, ce me semble, deux réponses à faire : l'une, c'est que les pyramides ne pouvaient em-
pêcher le sable dL- passer, cl l'autre, c'est que, malgré les pyramides, le sable a p ssé. A
la rigueur, la seconde réfutation pourrait suffire et dépenser de la première. Or, c'est un
fait que la ligne qui sépare les sables de la terre cultivée est en avant des pyramides. Le
sphinx colossal qui est au pied des pyramides n'a point été protégé par elles, car sa tête
et son buste dominent seuls l'océan do sables où il e>t enfoui. Dira-l-on que 1rs pyramides
ont contribué à modérer celte irruption des sables qui les a pourtant dépassées? Soit.
Mais parle-t-on des vingt-cinq pyramides, la plupart assez petites et disséminées sur une
étendue de quinze ou seize lieues, c'est-à-dire, terme moyen, à plus d'une demi-lieue
l'une de l'autre? A cette distance, elles n'ont pu, ce me semble, exercer aucune influence
sur les espaces intermédiaires. Seules les trois grandes pyramides de Gizeh, beaucoup plus
rapprochées, peuvent faire l'illusion d'avoir apporté quelque obstacle aux progrès des
sables du désert. Cet obstacle, réduit ainsi à un seul point, perdrait beaucoup .le son im-
portance. Encore faut-il cependant se demander s'il a été réi I. Pour cela, il aurait fallu
qu'il modérât les vents qui poussaient les sables vers le Nil; mais il semble que les pyra-
mides, si elles avaient produit quelque effet, auraient plutôt produit un effet contraiie,
et qu'il serait arrivé là ce qui arrive, selon M. Lite (le Beaumont, derrière l'autorité duquel
j'aime à m'abriier, lorsque le sable se porte dans l'intervalle resté viJe entre des monti-
cules, et d'autant plus facilement, dit-il, qu'il y a là une sorte de gage où le veut s'm-
gouffre. (Élie de Ueaumonl, Leçons de Géologie pratique, t. I, 197; voyez aussi Kaemlz,
Cours complet di Météorologie, p. 55.)
On voit donc que non-seulement la cause allégi.ée par M. de Persigny n'a point agi et
ne pouvait agir pour arrêter les sables, mais qu'elle n'aurait pu que concourir à précipiter
leur accumulation.
(t) Malus a trouvé un sarcophage dans la pyramide du labyrinthe au Fayoum ; M. Vyse,
dans la plupart des petites pyramides de Gizeh.
(2) Sans parler du douteux tombeau de Porsenr.a, je citerai une tombe étrusque près
d'Albano, connue sous le nom de tombeau des Horaces et des Curiaces.
540 RECHERCHES EN EGYPTE
servi de sépulture aux anciens chefs de tribus. Quelques-uns de ces monuments
ont demandé des efforts inouïs et comparables au labeur qui a élevé les pyramides:
tel est le tombeau gigantesque de l'empereur chinois Tsin-hoang-ti; ce tombeau,
qui avait coiïté la vie à tant de milliers d'hommes, qui, comme les pyramides
d'Egypte, souleva la colère des peuples et, juste vengeance du ciel, ne protégea
pas le cercueil qu'il contenait, détruit, dit la tradition, par la main d'un
berger.
Toutes ces analogies si frappantes ne peuvent laisser de doute sur la destina-
tion funèbre des pyramides ; mais, au lieu de reconnaître un fait évident, quelles
bizarres suppositions n'a-t-on point faites à leur sujet! Les uns ont vu dans leur
construction une sage mesure contre le paupérisme et la mendicité (1); un certain
Samuel Simon Witte a très-gravement avancé que les pyramides n'étaient point
l'ouvrage des hommes, mais un jeu de la nature. Selon lui, elles n'offrent pas une
architecture plus régulière que les colonnes basaltiques de la grotte de Fingal, et
ont une origine semblable. L'auteur de ce beau système ne s'en est pas tenu là;
il a étendu la même manière de voir au sphinx qu'il appelle le prétendu sphinx,
puis aux monuments de l'Inde et même aux ruines grecques de Sicile. Enfin,
en 1838, M. Aguew a publié un traité dans lequel il établit que les pyramides
offrent dans leur structure et leur disposition une démonstration rigoureuse de la
quadrature du cercle.
Oublions toutes ces folies en contemplant cet admirable sphinx placé au pied
des pyramides qu'il semble garder. Le corps du colosse a près de 90 pieds de long
et environ 7i pieds de haut; la tête à 26 pieds du menton au sommet. Le sphinx
m'a peut-être plus frappé que les pyramides. Cette grande figure mutilée, qui se
dresse enfouie à demi dans le sable, est' d'un effet prodigieux ; c'est comme une
apparition éternelle. Le fantôme de pierre paraît attentif; on dirait qu'il écoute et
qu'il regarde. Sa grande oreille sembh recueillir les bruits du passé ; ses yeux
tournés vers l'orient semblent épier l'avenir; le regard a une profondeur et une
fixité qui fascinent le spectateur. Le sphinx est taillé dans le rocher sur lequel il
repose; les assises du rocher partagent sa face en zones horizontales d'un effet
étrange. On a profilé, pour la bouche, d'une des lignes de séparation des couches.
Sur cette figure moitié statue, moitié montagne, toute mutilée qu'elle est, on
découvre une majesté singulière, une grande sérénité, et même une certaine dou-
ceur (2). C'est bien à tort qu'on avait cru y reconnaître un profil nègre. Cette
erreur, que Volney avait répandue et qui a été combattue par M. Jomard et
M. Lelronne, est due à l'effet de la mutilation qui a détruit une partie du nez (3) ;
le visage, dans son intégrité, n'a jamais offert les traits du nègre. De plus, il n'était
pas peint en noir, mais en rouge. On peut s'en assurer encore, et l'œil exercé de
(1) Voyez Du Paupérisme, par le prince de Monaco, p. 12.
(2) Tous les voyageurs, entre autres Norden, Sait, Denon, se récrient également sur
la beauté du sphinx, et cependant ils ne l'ont vu que mutilé. Le témoignage de Prosper
Alpin, qui vante la perfection de la sculpture du nez, prouve qu'à la fin du xvic siècle la
mutilation n'était pas encore accomplie. Abdallatif, qui a vu le sphinx intact, dit : a Cette
figure est très-belle, et sa bouche porte l'empreinte des grâces et de la beauté. On dirait
qu'elle sourit gracieusement. »
(3) Celle mutilation a été opérée à dessein. Les musulmans croient faire œuvre pie en
brisant les figures qu'ils estiment diaboliques. Ils pensent parla se garantir de l'influence
du mauvais œil.
ET EN NUBIE. 541
M. Durand m'a signalé des traces évidentes de cette couleur. Abdallatif, qui vit
le sphinx au xnc siècle, dit que le visage était rouge.
Après avoir contemplé et admiré le sphinx, il faut l'interroger. Qu'était le sphinx
égyptien en général? qu'était ce sphinx colossal des pyramides en particulier? Le
sphinx égyplien fut peut-être le type du sphinx grec ; mais il y eut toujours entre
eux de grandes différences. D'abord le sphinx grec ou plutôt la sphinx, comme
disent constamment les poêles grecs, était un être féminin (1). Chez les Égyp-
tiens, au contraire, à un bien petit nombre d'exceptions près, le sphinx est mâle.
On connaît maintenant le sens hiéroglyphique de cette figure ; ce sens est celui de
seigneur, de roi. Par celte raison, les sphinx sont en général des portraits de roi
ou de prince ; celui qu'on voit à Paris dans la petite cour du musée est le portrait
d'un (ils de Sésoslris. L'idée d'énigme, de secret, l'idée de cette science formi-
dable dont le sphinx grec était dépositaire, paraît avoir été entièrement étrangère
aux Égyptiens. Le sphinx était pour eux le signe au moyen duquel on écrivait
hiéro^lyphiquement le mot seigneur, et pas autre chose. Ces idées de mystère
redoutable, de science cachée, n'ont été probablement attachées au sphinx grec
que parce qu'il avait une origine égyptienne, et qu'il fallait trouver du mystère
et de la science dans tout ce qui venait d'Egypte ; mais, en Egypte, on n'a jamais
vu dans le sphinx qu'une désignation de la royauté. Le sphinx des pyramides n'est
autre chose que le portrait colossal du roi Thoutmosis IV.
Une grande tablette de pierre, couverte d'hiéroglyphes, dont les premières
lignes seules s'élèvent au-dessus du sable, offre un singulier exemple d'une repré-
sentation qui se produit plusieurs fois sur les monuments de l'Egypte. On y voit
un roi s'adorant lui-même. Le Pharaon humain rend hommage au type divin dont
il est le symbole terrestre. J'aurai occasion de revenir sur cette singulière apo-
théose dans laquelle la royauté semble identifiée avec la divinité qu'elle invoque.
Sur la tablette dont je parle, le même nom, celui de Thoutmosis IV, est écrit
derrière le roi en adoration et derrière le sphinx, c'est-à-dire le roi adoré. L'in-
scription n'a pas encore été lue; mais on y a remarqué le nom de Chéfren , qui
éleva la seconde pyramide, selon Hérodote et Diodore de Sicile. La lecture des
hiéroglyphes confirme encore ici le témoignage des deux historiens grecs sur les
rois auteurs des pyramides.
M. Caviglia a fouillé le sable amoncelé au-devant du sphinx, et il a trouvé entre
ses pattes colossales un petit temple, auquel on arrivait par des marches. Outre
la grande tablette, couverte d'hiéroglyphes, qui représente le roi Thdufnaosis IV
s'adorant lui-même, il y en avait une plus petite au* pieds du sphinx. Elle est
moins ancienne; c'est Sésoslris qui figure sur celle-ci, comme sur l'autre son aïeul
Thoutmosis; lui aussi il rend hommage au sphinx qui est appelé Horus, et par là
identifié au soleil, à la divinité suprême dont le roi est l'image et la représenta-
tion sur la terre. Sur un doigt d'une des pattes du sphinx, on a trouvé une
inscription en vers grecs assez bien tournés. L'auteur, qui s'appelle Arrien, est peut-
être l'historien de ce nom. Il dislingue avec soin de la sphinx homicide de Thèbes
la sphinx des pyramides, qu'il appelle la très-pure servante de Latone. Ce Grec,
entraîné par l'habitude, faisait du sphinx un personnage féminin; cependant on
a trouvé aux pieds de celui-ci les fragments d'une barbe colossale.
(1) Le mot ••sphinx, transporté du grec en français, y a d'abord conservé le genre fémi-
nin. Le père Vansleb, en 1 U 7 2 , disait encore lu sphinx. (Souvellc Relation, p. 144.)
342 RECHERCHES EN EGYPTE
Nous voulions contempler les pyramides sous tous les aspects et à toutes les
heures. Pour cela, le mieux est de s'établir dans un tombeau. La vue des tombeaux
de l'Orient, véritables demeures, fait comprendre bien des récits de l'antiquité.
En Europe, un tombeau donne l'idée d'un caveau étroit; mais, en Egypte et en
général dans tout l'Orient, un tombeau était une maison ou au moins un apparte-
ment. Je m'étais toujours un peu étonné du roman filé par la matrone d'Éphèse
dans le tombeau de son mari, avant d'avoir vu dans les environs d'Éphèse cer-
tains tombeaux creusés dans le roc, formant une chambre, ma foi, très-confor-
table, un réduit très-galant, comme auraient dit nos pères. Le tombeau où se
passe la dernière et si pathétique scène de la vie de Cléopâtre, où, aidée de ses
femmes, elle hisse à grand'peine Antoine mourant; ce tombeau, qui, à ce qu'il
semble, avait une fenêtre, doit avoir été un monument considérable. Pour nous,
nous n'avions pas à notre disposition, comme Cléopâtre, les tombes des Ptolémées.
Celle où nous avons passé la nuit était plus antique, mais plus modeste; elle sert
de demeure à un paysan égyptien. Ces malheureux fellahs trouvent un avantage
à choisir ce genre d'habitation; ils échappent ainsi à l'impôt qui frappe les habi-
tants des villages.
Grâce à notre arrangement, nous laissâmes partir les voyageurs, qui retour-
naient diner au Caire. Délivrés des cris et de l'importunité des Arabes, seuls en
présence du monument dont notre pied avait foulé la cime, dont nous avions pé-
nétré la profondeur, nous achevâmes, en rôdant alentour, de nous faire une idée
de sa masse; c'est surtout quand on se place à un augle de la pyramide et que le
regard, rasant une de ses faces, la suit jusqu'à l'autre extrémité, qu'on est frappé
de l'immensité de la base.
La pierre des pyramides , dépouillées de leur revêtement, est d'un gris assez
triste; mais quand , aux approches du soir, ces colosses se peignent des nuances
les plus délicates du rose et du violet, ils offrent un mélange de grâce et de gran-
deur dont rien ne peut donner l'idée. Les teintes de l'horizon , à l'heure où le
soleil se couche dans le désert, ont une finesse incomparable qui tient, je crois, à
la sécheresse et à la pureté de l'air. Les tons sont d'une légèreté et d'une suavité
qui rappellent, mais en l'écrasant, la manière des plus grands maîtres. La transpa-
rence aérienne ferait croire que ce n'est pas notre air grossier, mais un fluide plus
pur, un éther subtil, qui baigne la terre et le ciel. Puis le soleil se couche brus-
quement, et tout reprend soudain la morne livrée du désert. Le soir, nous sommes
allés travailler aux lumières dans un tombeau. En revenant, nous avons circulé
entre les pyramides. Leurs masses, à demi noires, à demi blanchies par la lune,
étaient d'un grandiose extraordinaire. Le sphinx était plus fantastique et plus
merveilleux encore que le matin; le front, inondé de lumière et le corps perdu
dans les ténèbres, il était bien le père de la terreur, comme l'appellent les
Arabes. Nous nous sommes endormis sous sa garde.
17 décembre.
Cette journée a été employée à parcourir les environs des pyramides. Aidé de
M. Durand, j'ai estampé ou dessiné une grande partie des inscriptions funèbres
tracées sur divers cercueils de pierre qu'on avait tirés d'un puits de momies et
qui gisaient sur le sable. Il y avait là aussi l'effigie funèbre, en pierre blanche,
d'une femme dont la mère portait un de ces noms composés qui n'étaient pas
rares dans l'ancienne Egypte; elle s'appelait celle qui donne l'or. La nature de la
ET EN NUBIE. 343
pierre et le type gros et court des figures sculptées sur les couvercles des cercueils
me rappelaient deux sarcophages égyptiens que j'ai vus à Paris avant mon départ,
et dont l'histoire offre une particularité intéressante. Ils ont fait partie de la col-
lection de Fouquet, la première en France où des antiquités égyptiennes aient
trouvé place, et ils ont eu l'honneur d'être célébrés par La Fontaine, qui, dans
une épître à Fouquet, dit avoir eu grand plaisir à contempler
Des rois Céphrim et Kiopês
Le cercueil, la tombe ou la bière.
On voit que ces tombes passaient pour avoir recueilli les restes de Chéops et
de Chéfren , les rois des pyramides; mais, ayant eu occasion de les examiner,
grâce à l'obligeance de leur possesseur aciuel, et ayant lu sur leurs couvercles le
nom et les titres de leurs anciens habitants, ce que n'avait point fait La Fonlaine,
je puis assurer qu'elles n'ont jamais renfermé que des prêtres et non des rois.
La difficulté d'être seul au désert depuis que les voyageurs y abondent et que
les Bédouins se sont faits domestiques de place s'est produite à moi tout à l'heure
d'une manière étrange. Fatigué par la chaleur, j'ai avisé de loin un palmier et
me suis dirigé de ce côté pour me reposer et me rafraîchir à son ombre. Comme
j'approchais, j'en ai vu descendre un Arabe qui s'était mis là en embuscade dans
l'intention de découvrir de loin les voyageurs, non pour les détrousser, mais
pour leur offrir ses services. Il n'y a pas plus de solitude maintenant au pied des
pyramides qu'au milieu des ruines de Rome. Vous voulez rêver sous un palmier,
il en dégringole sur votre tête un cicérone.
Au nord de la seconde pyramide, on voit sur le rocher quelques hiéroglyphes
très-distinctement tracés. Ils nous reportent à une époque comparativement bien
moderne; ils nous font descendre de quatre mille ans à quinze ou seize cents
ans tout au plus avant Jésus-Christ. Deux courtes inscriptions mentionnent un
certain Mai préposé aux constructions de Ramsès II (1), et montrent qu'à l'époque
comparativement récente de Sésostris , il y a eu ici des constructions. Le temps,
qui a épargné leurs aînées, les a fait disparaître, et ces inscriptions sont le seul
vestige qu'elles aient laissé (2).
Autour des pyramides, tombeaux des rois de la quatrième dynastie, sont les
tombeaux de leurs sujets. Au nombre des mieux conservés est le tombeau d'Eimai
et celui que les Anglais appellent le Tombeau des Nombres. J'ai passé la soirée
d'hier dans le premier, et une partie de la matinée d'aujourd'hui dans le second.
Champollion a fait dessiner les principales peintures du tombeau d'Eimai. Elles
représentent des scènes des champs et de la ville; on y voit des bergers qui con-
duisent leurs troupeaux, des agriculteurs occupés de soins rustiques, des menui-
siers qui manient le ciseau ou la doloire, des danseurs, des musiciens qui jouent
de la harpe et de la flûte, des exercices gymnastiques et des joutes sur l'eau (3).
(1) Il ne peut y avoir de doute sur ce titre bien connu. Je m'étonne que M. Birch ait
rendu tour à tour les deux hiéroglyphes dont ce titre se compose par les porteurs, le
chef desporteurs,\eckef des bâtisseurs. Ceile<lemiê:rein[er\)rélal\on est seule un peu exacte.
(-2) Les ruines situées près de la seconde pyramide, et qu'on appelle le temple, sont-elles
des vestiges de ces constructions du temple de Sésostris?
(ô) Plutôt que des rixes de mariniers, comme le veut M. Wilkinson. (Customs and
Munners, t. II, i40.)
344
nECHER.CHES EN EGYPTE
Toutes ces scènes sont exprimées avec beaucoup de naturel et de vivacité. J'ai
prié M. Durand de dessiner un fruit dont la forme m'a frappé par sa ressemblance
avec celle de la banane. Le maître du tombeau est, comme à l'ordinaire, repré-
senté assis, ayant près de lui sa femme assise également, et derrière sa femme,
ses ûls, ses filles et ses sœurs debout. La figure du mort est accompagnée de la
désignation en hiéroglyphes de son nom et de ses qualités : ils nous apprennent
qu'Eimai était prêtre royal et intendant des constructions du palais du roi Chéops.
C'est par une singulière erreur que Rosellini (1) et Nestor L'Hôte (2) ont pris le
premier titre pour celui du roi Chéops, dont ils ont fait un roi-prêtre. Cette ver-
sion était directement contraire au génie de la langue égyptienne (3), et ne s'accor-
dait pas beaucoup avec la vraisemblance ; c'était confondre le roi Chéops avec son
aumônier. Si Rosellini et L'Hôle avaient lu l'autre titre qui accompagne le nom
d'Eimai, intendant des constructions du palais, eussent-ils donc aussi confondu le
roi avec son architecte (4)?
Dans le tombeau que les Anglais ont appelé le Tombeau des Nombres, on trouve
plusieurs fois répété le nom dans lequel M. Lenormant a reconnu celui du roi
Chéfren. Ce tombeau était celui d'un grand fonctionnaire de Chéfren, comme le
tombeau d'Eimai était celui de l'intendant des constructions royales de Chéops.
Ce fonctionnaire était aussi un prêtre. A cette époque antique, le sacerdoce était,
ce semble, en possession de toutes les fonctions civiles. Quelques monuments me
donnent lieu de penser qu'il n'en fut pas toujours ainsi.
La roche sur laquelle sont construites les pyramides et la plaine qui s'étend à
leur pied sont partout creusées de tombeaux ; c'est une véritable nécropole, et de
l'époque la plus antique, peut-être la nécropole de Memphis. Les parois inté-
rieures de tous ces tombeaux sont couvertes de bas-reliefs peints qui retracent
diverses scènes de la vie domestique : la chasse, la pêche, la moisson, la coupe
du lin. L'une des plus curieuses de ces peintures, que Champollion a pu-
bliées, est celle qui représente un homme occupé à envelopper de bandelettes
une momie, et un autre peignant le masque qui devait couvrir le visage du mort.
Nous ne possédons pas de momie d'une date aussi reculée; mais cette pein-
ture prouve que ce mode d'ensevelissement remonte à la plus haute antiquité.
M. Lepsius, qui a campé durant plusieurs mois au pied des pyramides, a décou-
vert, dit-on, une centaine de tombes nouvelles. On l'accuse de les avoir remplies
(1) Monurn. Slorici,l, 128.
(2) Lettres sur l'Egypte, 145-146.
(5) Comme les langues sémitiques, l'ancien égyptien, suivi en cela par le copte mo-
derne, plaçait la désignation qualificative après le nom de l'objet qualifié. On ne pouvait
donc traduire le prêtre roi Chéops, car dans ce cas il y aurait eu le roi Chéops prêtre, et
il fallait nécessairement traduire le prêtre du roi Chéops.
(4) J'ai fait dans ce tombeau une observation qui peut avoir de l'importance pour la
succession des anciens rois de la troisième et de la quatrième dynastie. Eimai est dit fils
d'un personnage qui a rempli auprès d'un autre roi les mêmes fonctions d'intendant des
constructions royales, que lui-même remplissait sous Cliéops. Le nom de cei autre roi,
que M. Bunsen lit Aseskaf, est placé par lui au commencement de la troisième dynastie;
mais l'inscription dont je viens de parler et qui le rapproche de Chéops, fondateur de la
quatrième, me porterait à y reconnaître, par le retranchement de la dernière syllabe,
Aehês, septième roi de la troisième dynastie. Dans celte hypothèse, il faudrait corriger
le chiffre de Manélhon. qui compte quatre-vingt-cinq ans entre Acbês et Chéops.
ET EN NUBIE. 545
de sable, après avoir fait dessiner jes plus intéressants des tableaux qu'elles ren-
ferment. Quand on a vu les mutilations que la niaise et barbare curiosité des
touristes ignorants fait subir à tout ce qui lui est accessible, quand on songe à la
facilité avec laquelle on peut retirer des tombeaux le sable qui les protège, on
absout M. Lepsius.
L'extrême intérêt que présentent ces tombeaux de la plaine des pyramides,
c'est leur haute antiquité. Je ne verrai rien en Egypte de plus ancien que ce que
je trouve en y entrant : Tbèbes même, avec son grand Sésostris, est moderne en
comparaison des vieux rois de Mempbis, qui élevèrent les pyramides ; malheureu-
sement les pyramides ne présentent aucune peinture, aucun bas-relief, et très-
peu d'hiéroglyphes. Elles n'ont dit à la science nouvelle que les noms de leurs
fondateurs, puis elles sont rentrées dans leur silence; mais ces noms de rois se
sont retrouvés sur des monuments moins célèbres et plus instructifs. Autour des
sépultures colossales de Chéops et de Chéfren, on a reconnu les tombes de leurs
serviteurs, et ces tombes contemporaines des pyramides ont dit ce que celles-ci
n'avaient pas révélé. Les murs intérieurs des pyramides étaient nus. Ceux des
tombes sont couverts de bas-reliefs coloriés et d'hiéroglyphes qui expliquent les
bas-reliefs. Ces tableaux, ces hiéroglyphes, dédommagent de la nudité des pyra-
mides. Quand tout ce qu'ils peuvent enseigner aura été recueilli, ou aura ce que
déjà on possède en partie, une représentation fidèle et détaillée de la vie égyp-
tienne, telle qu'elle était il y a six mille ans.
J.-J. Ampère.
LES
TOURISTES ANGLAIS.
il
UN SOLDAT DANS L'INDE.
Camp and Barrack-Room, or ihe British army as itis. — London,Chaprnan and Hall, 1846.
Un spectacle grandiose entre tous, c'est celui que présente la Tamise à partir
de South-End et Sheerness jusqu'au débarcadère de Westminster-Bridge. Sur ces
flots jaunes, la traversée n'est guère que de trois heures; mais pendant ces trois
heures le plus splendide panorama se déroule devant les yeux du voyageur. Aux
vaisseaux succèdent les vaisseaux, et derrière les maisons du rivage, — ateliers,
arsenaux, hôpitaux, villas, forteresses, — s'élancent les mâts aigus d'autres navires
invisibles, enserrés dans les docks, où ils semblent attendre, non le moment du
départ, mais la liberté de cette route liquide, constamment encombrée, constam-
ment envahie.
Pour un homme au cœur sympathique, à l'imagination facilement excitable, il
y a dans ce grand mouvement, qui de ce coin du monde se propage aux extré-
mités de l'univers, une source infinie de fantaisies et de rêves. Comment ne pas
suivre par la pensée ce vaisseau de guerre qui va croiser sur les côtes d'Afrique,
vaillante et dévouée sentinelle, pour y paralyser par sa présence l'odieux com-
merce des esclaves? Gomment ne pas rêver une existence patriarcale, en voyant
entassés sur le pont d'un navire marchand ces centaines d'émigrants qui vont
LES TOURISTES ANGLAIS. 347
défricher les arrière- forêts, les bachvoods du Canada, ou les vallons fertiles de
l'Australie? Ce charbonnier de Newcastle sera dans quelques jours amarré dans
le port d'Alexandrie; ce léger schooner arrive des Açores, et en apporte plus
d'oranges, plus de pommes d'or que n'en contenait le jardin des Hespérides.
Quant à VJndiaman, magnifique hôtel garni, taverne flottante, restaurant à voiles
peuplé de nababs jaunes comme l'intérieur de leur coffre-fort, vous trouveriez
dans ses flancs rebondis une cargaison de lingots qui forcera les directeurs de la
banque à élargir leurs caveaux. C'est l'argent chinois, le sycee-silvcr, la rançon
du Céleste Empire, perçue il y a trois ou quatre mois à Quan-Tong ou à Fou-
Chou-Fou. Ainsi, pas une voile ne passe indifférente, pas une de ces nombreuses
carènes qui n'ait son poëme, ses aventures, ses tempêtes a vous raconter, pour
peu que vous l'intarrogiez du regard et de l'imagination, avec Pimagioaiion et le
regard des poètes.
Or, entre autres impressions que ce tableau nous a laissées, nous nous souve-
nons d'un magnifique manofwar, tout battant neuf, que nous rencontrâmes à la
hauteur de Gravesend, entouré de bateaux de transport, et se chargeant, compa-
gnie par compagnie, d'un corps de troupes. Je les vois encore, ces jeunes soldats,
avec leurs jaquettes rouges, leurs longues tailles fluettes, leurs cheveux blonds,
leurs pantalons de toile blanche, empoignant l'un après l'autre les tire-veilles, et
se hissant sur le pont, où la plupart allaient rester pendant toute la traversée.
Sur le rivage, cependant, une musique militaire leur envoyait je ne sais quel air
sautillant qu'on me dit être une mélodie nationale de la verte Erin, — Patrick' s
Day, si j'ai bonne mémoire, — et ils lui répondaient gaiement par des hourrahs
ironiques. — Hurrah fos the pongo band ! — Hourrah pour l'orchestre des singes!
— L'honnête passager qui prit la peine de m'expliquer leurs hurlements, accom-
pagnés de longs éclats de rire, ne manqua pas d'y ajouter une réflexion qui
devait, selon lui, réhabiliter dans mon esprit la dignité anglaise, quelque peu
compromise par ces élans d'effervescence animale, — animal spirits, voilà le mot.
— « Ce sont des Irlandais, » me dit-il à plusieurs reprises. Le brave homme
n'eut de repos que lorsque je lui eus accusé réception de cette remarque patrio-
tique.
Et vraiment que m'importait? Après tout, c'étaient des hommes, — disons
mieux, des enfants, — qui, sans trop savoir où ils allaient, poussés par la misère,
par d'aveugles passions, ou cédant aux grossières tentations du recruteur, par-
taient pour quelque pays lointain, — pour l'Inde, me disail-on, — et la plupart
n'en devaient jamais revenir. Anglais, leur sort m'eût inspiré moins de pitié : il
est toujours noble et consolant de mourir pour un pays où l'on est compté comme
citoyen, et dont la grandeur rejaillit sur vous. Irlandais, au contraire, ils jouaient
le rôle des limiers sanglants que le chasseur lance après sa proie, et dont il pro-
digue la vie moins précieuse que la sienne. Pour eux , ni véritable conquête, ni
satisfaction d'orgueil national, en échange des souffrances qu'ils endurent, des
périls qu'ils bravent. L'Anglais hautain paie et opprime ces i!o(es armés qu'il
envoie aux confins du monde porter la crainte du nom britannique.
Ainsi donc, c'étaient des Irlandais qui, par une belle matinée du mois de
juillet 1845, montaient à bord de ce superbe navire, pour la première fois
envoyé sur les mers. Et justement ce volume gauffré de rouge, que le hasard de
l'étude a placé sous nos yeux, contient l'histoire d'un soldat irlandais qui,
le 9 juillet 1843, devant Gravesend, s'embarquait pour Calcutta, sur la Clvriana,
348 LES TOURISTES ANGLAIS.
frégate de mille tonneaux, récemment sortie du chantier. Faut-il croire au hasard
presque merveilleux qui nous aurait fait assister, il y a trois ans, au début d'une
campagne dont nous devions lire plus tard la naïve chronique? Ou bien, tout
simplement, sommes-nous dupe de nos souvenirs qui rassemblent ainsi deux évé-
nements étrangers l'un à l'autre, et dès lors fort insignifiants? C'est ce que nous
vérifierions sans peine en consultant notre journal de voyage; mais à quoi bon?
Ne vaut-il pas mieux supposer certain ce qui est possible, et ce qui a dotné
pour nous tant de charme aux véridiques récits d'un staff-seryeant retiré du
service ?
Par un concours de circonstances assez rare, il y était entré volontairement,
de son libre choix, après avoir travaillé quelque temps, comme associé, dans une
maison de commerce. Les spéculations tournèrent mal : notre homme, harcelé
sans doute par d'importuns créanciers, ne vit d'asile assuré que sous le drapeau.
D'ailleurs, et c'est lui-même qui le dit, il était tourmenté de ce besoin de voyager
qui pousse hors de leurs îles les aventureux Saxons.
Aussi choisit-il un régiment de service dans l'Inde, le 13e d'infanterie légère,
que les bulletins du gouverneur général avaient rendu célèbre depuis les guerres
de l'Afghanistan, les combats de Ghuznée, de Julgah et de Jugdullak. Son parti
pris, il reçut un shelling, et, par la vertu de celte espèce de coemplion, fut désor-
mais soldat de la reine. Les regrets et les craintes ne tardèrent pas à lui venir
après cet étrange et désastreux marché; mais il était trop tard, il fallait suivre
son étoile. A défaut de plus nobles motifs, le fouet et la mort le menaçaient s'il eût
hésité.
On ne voit pas que ses futurs compagnons d'armes aient inspiré dès lors un
bien vif intérêt au nouvel enfant de Mars. La plupart lui apparurent comme des
êtres dépravés dès l'enfance, portant sur leurs traits flétris l'ignoble empreinte
du vice. La licence de leurs propos, les infâmes pratiques à l'aide desquelles ils
dépouillaient les nouveaux venus assez simples pour se laisser faire, lui inspirè-
rent dès l'abord un profond dégoût, évidemment partagé par tous les employés
militaires ebargés d'enrégimenter ces misérables jeunes gens. Un seul détail fera
juger de ce qu'on les estime. A Chatham , dans la maison de réception où ils
attendent la visite du chirurgien-major, on les fait coucher sans couvertures ni
draps, et ceci pour éviter la contagion d'un mal « qui, s'il offre peu de dangers,
a beaucoup d'inconvénients. » De plus, on les tond de près, et cela pour deux
raisons dont nous ne donnerons que la plus honnête : une tête rase rendrait un
déserteur plus facile à reconnaître et à retrouver. Ajoutez à ceci le mauvais pain
distribué aux soldats, — si mal cuit que, lancé contre un mur, il y demeurait
plaqué, — l'eau de café dans des lasses d'étain ; — la séquestration des malades
dans une espèce de dépôt où l'eau de gruau faisait le fond de leur régime ; r—
— pour les hommes valides et sans démangeaisons, les douceurs du drill (l'exer-
cice) chaque jour, pendant quatre heures, partagées en deux séances ; ajoutez
encore les mille fraudes des « officiers sans commission, » c'est-à-dire des soldats
promus provisoirement à tel ou tel grade dont ils remplissent les fonctions sans
en avoir les privilèges : — il y a là de quoi rebuter dès l'abord le plus crédule
amant de la gloire.
Faire payer, quand ils l'osent, l'habit qu'ils devraient donner gratis au soldat,
lui escamoter sans scrupule la meilleure part de sa haute paie, imposer à tout un
corps une sorte d amende collective pour de prétendus débuts faits d:ms la caserne
LES TOURISTES ANGLAIS. 5 49
qu'il vient d'occuper, distribuer de mauvais fusils, qui seront nécessairement dé-
tériorés, et dont on exige en argent les frais de réparation naturellement fort
exagérés, — tels sont les moindres exploits de ces requins de terre, plus actifs,
plus éhontés, plus voraces à Chatham, sous les yeux de l'autorité centrale, que
dans les districts les plus lointains de l'empire britannique. Les officiers supé-
rieurs, dont ils ont capté la bienveillance par une officieuse servilité, ne regardent
guère à ces abus. Et d'ailleurs quelles en sont les victimes? Les soldats anglais,
c'est-à-dire un ramassis de gens sans aveu, l'écume de la population, le rebut de
la classe misérable, oisive, adonnée au vice; espèce de chair à canon, sans intel-
ligence et sans cœur, que l'on mène à coups de fouet jusque sur le champ de
bataille, où la boucherie qu'on en fait semble purifier le corps national.
A peine dans les rangs d'une pareille armée, un jeune homme, honnête jusque-
là, se sent avili, dégradé, condamné au mépris de ses supérieurs, qui ne prennent
même pas la peine de chercher à discerner les bons des mauvais. « A Rome, dit
Gibbon, le paysan et l'ouvrier, prenant les armes, croyaient avancer en dignité. »
En Angleterre, le laboureur le plus misérable estime sa famille déshonorée, si
quelqu'un de ses enfants a pris le mousquet. Il vendra, pour le racheter, sa meil-
leure paire de boeufs, les pauvres bijoux de sa femme, les meilleurs meubles de
son cottage. Son fils soldat est perdu pour lui, perdu pour le ciel, voué à la dé-
bauche, à la plus honteuse dépravation, vrai gibier de potence et d'enfer. Avec
un tel préjugé, puissamment secondé par le régime aristocratique dont le soldat
est victime, et qui lui interdit toute espèce d'avancement, on s'étonne qu'une armée
puisse exister et vaincre. C'est là une merveille de la discipline qui n'est pas à
l'honneur de la race humaine.
Dans un régiment anglais, — le récit que nous avons sous les yeux le fait mer-
veilleusement bien comprendre, — il n'existe aucun intérêt commun, aucune
sympathie entre les officiers et les soldats. Les premiers forment un corps à part,
composé de gentlemen sur un pied de parfaite égalité pour tout ce qui ne concerne
pas directement le service. Le colonel, au lieu d'être, comme chez nous, investi
d'une autorité despotique, n'est que le président d'une sorte de république hié-
rarchique dont les lois pèsent sur lui comme sur ses moindres subordonnés.
D'ailleurs, presque étranger au corps, il y réside rarement et s'en occupe à peine.
« C'est un bénéficiaire sans fonctions qui réalise de gros profils sur les fournitures
du régiment dont il a l'entreprise, et qu'il recède ordinairement à quelque ban-
quier ou à quelque fournisseur ordinaire, moyennant un boni fixé à 25,000 francs
de rente pour un régiment en Angleterre, à 50,000 francs pour un régiment dans
les Indes (1). »
Les deux lieutenants-colonels, dont le plus ancien commande effectivement le
corps, n'ont affaire qu'aux officiers, et, sauf quelques rares exceptions, ne se met-
tent nullement en peine de connaître ou de récompenser le zèle, l'intelligence, la
bonne discipline de chaque private ou simple soldat. Les capitaines eux-mêmes,
imitant cette singulière réserve, ne daignent pas s'enquérir, si ce n'est en des
circonstances toutes particulières , de ce qui concerne les hommes de leur com-
pagnie. Bref, le seul officier avec lequel les soldats soient en relation directe est
l'adjudant instructeur, pris parmi les lieutenants; encore ne communiquent-ils
avec lui que par l'intermédiaire du sergent-major ou des non commissioncd offi-
(1) L'Inde anglaise en 1843, par M, le comte de Warren.
350 LES TOURISTES ANGLAIS.
ecrs. Ceux-ci sont de la même classe que les simples soldais; on n'exige d'eux
aucune autre condition d'avancement que de savoir écrire et lire d'une manière
passable. Aussi leurs camarades ne leur reconnaissent-ils volontiers aucune supé-
riorité de mérite, et pour peu que le sergent laisse empiéter, dans la familiarité
des camps, sur la prérogative de son grade, ils sont portés à méconnaître com-
plètement le pouvoir qu'il a sur eux. De là mille délits que l'espoir de l'impunité
fait commettre, et dont la punition inattendue, souvent injuste, souvent accom-
pagnée de brutalités tyranniques, engendre de longs ressentiments. Les deux tiers
des assassinats commis dans l'armée n'ont pas d'autre cause.
Pris en masse et envisagés comme une classe à part, les officiers sans commis-
sion se font remarquer par une astucieuse servilité, à laquelle en général ils
doivent leur promotion. Leur devoir exactement rempli ne les met pas à l'abri des
caprices de leurs chefs, dont ils sont par conséquent obligés de caresser les fai-
blesses, de servir les penchants, d'éludier et de satisfaire toutes les passions.
Contraints, en revanche, de cacher les leurs, ils se font peu à peu des habitudes
de duplicité, d'hypocrisie consommée, qui les rendent essentiellement dangereux
tant à leurs supérieurs, qu'ils dominent à l'insu de ceux-ci, qu'aux simples soldats,
dont ils disposent par une foule de moyens indirects et de ruses traditionnelles.
— « L'exercice d'une autorité subalterne, dit judicieusement notre écrivain, a
pour effet d'aiguiser l'esprit et de développer des facultés ignorées. Telle marche,
adoptée et suivie avec persévérance par le corps des sous-officiers dans un de nos
régiments, ferait honneur à Machiavel lui-même. Aussi arrive-l-il souvent que
les sergents-majors, grâce à leurs sinistres machinations, exercent une autorité
réellement supérieure à celle du chef de corps, influencé par leurs artificieuses
remontrances. On voit même, parmi ées profonds politiques, des hommes
assez habiles pour conquérir à la longue une commission et passer dans l'état-
major (1). »
Cette institution est si mal combinée, qu'au lieu de servir à exciter l'émulation
des jeunes soldats, elle tend à les corrompre; voici comment : aussitôt qu'un
nouveau venu se fait remarquer par ses bonnes dispositions, son exactitude, un
certain vernis d'éducation, les sous-officiers, — qu'on nous permette de leur donner
un nom plus en harmonie avec nos usages, — les sous-officiers prennent en haine
ce concurrent qui menace de leur passer sur le corps, et un complot s'organise
contre la bonne réputation dont le soldat novice a jeté les bases. Il se passe alors
des scènes qui rappellent involontairement celles de Iago et Cassio dans la
tragédie de; Shakspeare. On ménage de loin des occasions de faillir, de périlleuses
tentations, au jeune homme que l'on veut perdre : — Corne, lieutenant, I hâve a
stoop ofunne (2). — S'il cède, il est perdu, car au moment favorable Iago prendra
soin que le commandant soit averti des désordres auxquels se livre son jeune
protégé. C'est autant de gagné, d'abord contre celui-ci, puis par ricochet contre
tous ceux dont les supérieurs seraient tentés de récompenser les premiers efforts.
Frappé de ces abus, de l'influence énorme que des hommes sans morale et sans
instruction exercent sur l'armée des trois royaumes, de la désaffection qu'ils ré-
pandent parmi les troupes, des injustices sans nombre qui sont commises, grâce
à eux, par les cours martiales, l'écrivain anglais réclame, à titre de réforme préa-
(1) Camp and Barrack-room, p. 282.
(2) Le More de Venise, acte II, scène m.
LES TOURISTES ANGLAIS. ",,,|
lable, la création d'un corps spécial où l'on formefait des hommes d'élite aux
fonctions de sous-officiers. On suppléerait ainsi à cette insouciance profonde, à
ce défaut de lumières que les chefs de corps apportent maintenant dans la promo-
tion arbitraire de tel ou tel soldat à des grades qu'il est si essentiel de voir
dignement occupés. Comme conséquence de ce premier progrès, il demande ensuite
que les sous-officiers ne soient pas déclarés incapables de monter au grade supé-
rieur. En leur ouvrant ainsi, sous telles restrictions que l'état actuel de l'armée
pourrait exiger, une carrière honorable, on les relèverait de l'espèce de mépris
dont ils sont l'objet; les soldats qui les traitent en égaux s'habitueraient à les
regarder comme de véritables chefs; les officiers qui les dédaignent se devraient
à eux-mêmes de ménager en eux de futurs collègues; on y gagnerait de pourvoir
plus aisément les fils des officiers pauvres, et de former à la longue une pépinière
de chefs expérimentés, « au lieu de ces marmots imberbes qui viennent, au sortir
de l'université, prendre le pas sur de vieux sergents aux leçons desquels ils
sont cependant assujettis pendant la plus longue période de leur commande-
ment. »
Jusque-là, l'auteur reconnaît que l'armée britannique, non encore relevée de
son abaissement, doit rester sous le dur et flétrissant régime du code actuel, a Les
châtiments corporels sont, dit-il, indispensables au bon ordre ; l'ignoble peine du
fouet, dont on pourra restreindre l'usage à des délits d'une extrême gravité, sur-
tout aux délits commis durant la guerre, ne saurait être supprimée sans péril. »
Et cependant ici l'écrivain semble prendre à tâche de se démentir lui-même, car
il convient que la flagellation , à laquelle on a cessé d'attacher une idée de dés-
honneur, a perdu le terrible effet que l'on espère produire sur l'esprit du soldat
par la vue d'un si rigoureux supplice. Par son propre exemple, il constate que les
yeux se font vite à ces sanglantes exhibitions, et l'épiderme n'est guère plus long
à s'y endurcir. En voyant revenir au milieu d'eux, et partager leurs repas, leurs
jeux, leurs travaux guerriers, l'homme que le cat-o-nine-tails a marqué de ses
tristes empreintes, ses camarades se familiarisent avec ce châtiment, désormais
réduit à une souffrance purement physique. Le stoïcisme, la bravade, s'en mêlent
bientôt, et l'on applaudit on l'on blâme, selon qu'il a bien ou mal supporté la dou-
leur, le coupable plus ou moins robuste, plus ou moins maître de ses nerfs. Du
délit, de la honte, il n'est plus question.
Quelles sont donc, à son avis, les raisons de maintenir cette humiliante pénalité,
qui, selon nous, devrait être abolie, ne fût-ce que par respect pour la nation an-
glaise, dont elle accuse la civilisation encore incomplète? La première est que le
soldat se trouve fréquemment placé de manière à ne pouvoir être puni autrement;
la seconde est qu'en supprimant la peine du fouet, on serait obligé de recourir
plus souvent à la peine de mort. On comprendra, sans que nous nous arrêtions à
les réfuter, combien sont faibles et puérils les arguments tirés d'une prétendue
nécessité que l'expérience dément chez nous et ailleurs. Nous avons dû cependant
ne pas les omettre, car, sous la plume d'un soldat qui a vécu deux ans exposé à
ces châtiments réprouvés, ils ont, à part toute autre valeur, celle d'un trait carac-
téristique. Il est souverainement curieux, surtout il est contre toutes les idées
reçues en France, qu'un militaire à peine licencié reconnaisse comme deux faits
irrévocables et corrélatifs, d'abord le recrutement de l'armée anglaise parmi tout
ce que la nation a de plus méprisable et de plus dangereux, puis la nécessité de
donner pour garanties à la discipline, à la subordination militaire, les mêmes
3Ï52 IES TOURISTES ANGLAIS.
supplices que partout ailleurs on reserve à l'esclave, aux bêtes de somme, aux
êtres les plus avilis de la création.
Du reste, nous n'irons pas loin sans trouver encore l'écrivain novice en con-
tradiction avec lui-même. Nous avons vu qu'il réserverait volontiers le fouet aux
crimes commis pendant la guerre. Or, il constate, comme un fait généralement
observé, que les officiers anglais, n'ayant aucune influence morale sur leurs sol-
dats, sont réduits, aussitôt que l'heure du péril sonne, à se relâcher de leurs
rigueurs ordinaires. Domptés, pendant la paix, par la crainte et par la crainte
seule, les soldats en campagne prennent leur revanche; ils savent qu'on n'osera
pas les mécontenter, qu'un chef dont le salut dépend de leur zèle et de leur cou-
rage fermera les yeux sur bien des délits, et ils profitent largement de cette im-
punité temporaire. Ainsi, au moment même où les nécessités exceptionnelles
réclament, dit-on, l'emploi du fouet, on y a bien moins recours qu'en toute autre
circonstance. Voici le passage auquel nous faisons allusion, et que nous regrette-
rions de ne pas donner textuellement, <c En temps de guerre, si le fouet reste
suspendu in terrorem sur le soldat, dont les passions déchaînées ont besoin d'un
frein plus puissant, l'officier hésite à s'en servir, si ce n'est pour les crimes les
plus graves. Il dépend alors de ses hommes, et, dans son propre intérêt, il fera
tout au monde pour les maintenir en aussi bonne disposition que possible. Si je
ne me trompe, il n'y eut pas à Jellalabad, pendant le siège, un seul exemple de
punition corporelle. Les soldats étaient alors courtisés et flattés en toute occasion
par leurs chefs, dont la condescendance n'avait presque plus de bornes ; mais, plus
lard et quand le régiment fut de retour dans l'Inde, il expia chèrement cette pro-
visoire indulgence, et, pour lui apprendre à ne point trop compter sur les exem-
ples passés, les cours martiales redoublèrent de rigueur, les exécutions furent
plus fréquentes qu'elles ne l'avaient jamais été, si bien qu'à la fin l'adjudant-
général, surpris au dernier point de celte recrudescence de châtiments, demanda,
par lettre officielle, ce que signifiait la conduite de l'illustre 15e (1). »
Ce n'est pas le seul exemple de celte politique perfide, de ces ménagements
calculés, à l'aide desquels, — privés déplus nobles et de plus loyales influences,
— les chefs anglais maintiennent le bon ordre parmi leurs troupes. Dans un
autre chapitre, le staff-ser géant raconte un épisode qui donne une idée fort nelle
de ce machiavélisme militaire.
Le 64e régiment des cipayes du Bengale, principalement composé de soldats
indous, avait fail partie d'une expédition dirigée, en 1842, contre les défilés de
Khyber {Khyber Pass), qu'on ne put réussir à forcer. Le mauvais succès de la
campagne aigrit encore le méconlentement de ces hommes, dont on avait froissé
les préjugés religieux en les contraignant de passer l'Indus. — Par parenthèse,
cette superstition a fait donner le nom d'Jltok, qui signifie prohibé, au fort élevé
par Ackbar-Khan, au point où le Caboul rejoint le fleuve sacré. — Les Sikhs, in-
struits de ces mécontentements, voulurent les metlre à profit, et, par des pro-
messes d'argent, essayèrent de provoquer une sédition, qui faillit en effet éclater.
Dirigé vers le Scindh après que l'armée d'observation eut été dissoute, le 64e s'in-
surgea sur la route, s'empara des drapeaux, et parut disposé à déserter en masse
Pour retenir les soldais, pour les calmer et les décider à continuer leur route, il
(1) Le surnom d'illustre avait été donne à ce corps par le gouverneur général lord
Ellenborough.
LES TOURISTES ANGLAIS. OOO
fallut un engagement formel de leur commandant (le colonel Mosely), qui leur
promit, an nom du gouvernement, une haute paie et certaines indulgences disci-
plinaires pendant toute la durée de leur service dans le Scindh ; mais ces pro-
messes furent ouvertement violées dès leur arrivée à Shikarpore, et les cipayes,
indignés de ce que leurs officiers européens, dans la parole desquels ils placent
une confiance absolue, se jouaient ainsi des conventions faites, eurent de nouveau
recours à la rébellion. Celte fois, ils chassèrent à coups de pierres du champ de
parade les officiers responsables de la trahison, et les officiers indigènes, com-
missionnés ou non, dont aucun ne voulut se joindre à la révolte, furent placés
sous une surveillance rigoureuse; puis les soldats, se formant en conseil, élurent
un gouverneur général, un commandant en chef, et des officiers pour chaque com-
pagnie. Le général Hunter, accouru pour prendre une connaissance exacte de
l'état des choses, fut mal reçu par les rebelles, qui aggravèrent leurs torts en le
repoussant de leurs quartiers. Or, le général se trouvait dans une situation des
plus délicates. Shikarpore n'avait pas de garnison européenne, et les chaleurs
étaient encore trop fortes pour tirer de ses cantonnements le 15e léger, alors
à Sukkur. D'ailleurs, le moindre mouvement de ce corps aurait mis les mutins sur
leurs gardes et donné le signal des hostilités, qui, déclarées une fois, pouvaient
avoir les conséquences les plus graves. Le vieux général eut alors recours à des
moyens moins violents, mais plus sûrs, et qui font honneur à sa prudence, sinon
à sa loyauté. Un ordre du jour enjoignit au 64° de se mettre en route pour Delhi,
en passant par Sukkur, où il trouverait indiqué son itinéraire ultérieur, et, pour
leur donner à penser qu'on s'apprêtait à leur faire justice, le colonel des cipayes
fut mis aux arrêts forcés.
Trompés par ces bienveillantes démonstrations, persuadés qu'on les envoyait à
Delhi pour y examiner à loisir la justice de leurs griefs, ils suivirent paisiblement
leur adjudant jusqu'à Sukkur. Là, on leur refusa l'accès de leurs casernes ordi-
naires, et ils durent camper sur les bords du fleuve, qu'où leur ordonna de se
tenir prêts à passer. Après quelques jours, durant lesquels on leur avait interdit
tout rapport avec le reste des troupes, on les commanda pour une parade, où le
général avait, disait-on, à leur adresser quelques propositions d'arrangement. De
ce moment, ils se virent joués encore une fois; mais il était trop tard pour y porter
remède : toutes les embarcations du voisinage ayant reçu ordre de descendre le
fleuve, ils ne pouvaient songer à gagner l'aune rive. Les canons de la forteresse
étaient pointés sur leur camp; des batteries, appuyées par les troupes du 15e, leur
coupaient la retraite sur les roules qui mènenl de Shikarpore à Sukkur; bref, ils
étaient cernés, et il fallait ou se rendre à discrétion ou périr jusqu'au dernier
homme. Aussi n'opposèrenl-ils aucune résistance, lorsque le général , aidé des
officiers indigènes, vint lui-même choisir dans leurs rangs trente-neuf soldats
reconnus pour les principaux promoteurs de rémeute. Le prétendu gouverneur
général et le prétendu commandant en chef furent également saisis, désarmés et
chargés de fers.
Le jour même parut un ordre du jour qui interdisait toute communication de
ces faits aux divers organes de la presse ; le général exprimait en même temps
l'espérance que sa conduite serait approuvée du gouvernement, et donnait au
régiment soumis l'assurance d'une pleine et entière amnistie, dont les fauteurs de
la révolte demeureraient seuls exceptés. Ce pardon fut confirmé par sir C. Napier,
qui avait en mains les pouvoirs nécessaires pour licencier le régiment, mais qui
roMJt îv. 24
554 LES TOURISTES ANGLAIS.
se contenta de lui retirer temporairement ses étendards. Quant au colonel Mosely,
dont l'imprudence avait aggravé la première sédition, il passa, quelques mois
après, devant la grande cour martiale, et fut privé de son grade.
Le slaff-sirgcaiit raconte l'exécution de quelques-uns des mutins compromis
particulièrement dans cette affaire, à laquelle d'autres émeutes militaires, — celle
de Barrackpore fut la plus sanglante, — donnèrent une extrême gravité. 11 les
regardait passer, chaque soir, chargés de chaînes et sous bonne escorte, pour
aller faire leurs ablutions et remplir leurs jumboos dans la rivière. Un jour, du
haut d'une éminence, il les vit mettre à mort, et donne à ce sujet les détails sui-
vants : ce La veille au soir, ces pauvres diables avaient amusé le camp par une
cérémonie assez étrange. Un brahmine conduisait, devant le cachot de chacun
d'eux, une vache sacrée, dont la queue était placée avec beaucoup de solennité
dans la main du criminel. On apportait ensuite un chattie (1) rempli d'eau, où
étaient jetées les dix roupies que chaque condamné payait pour le droit de serrer
dans sa main la queue en question. Le brahmine prononçait alors une courte
prière, après laquelle le pauvre cipaye laissait aller le saint animal, et s'en retour-
nait dans sa prison avec la physionomie la plus sereine que j'aie jamais vue à des
gens si près de mourir. Le gouverneur général, qui assistait à ces pieux prépa-
ratifs, s'étant éloigné avant qu'ils fussent terminés, l'un des prisonniers se promit
tout haut « qu'une fois mort, il se changerait en khuta, — khuta veut dire chien,
— pour venu mordre Hunter-Sahih (2). »
Rien de plus frappant que la manière dont ces Indous, sectateurs de Vishnou et
portant sur leurs fronts la marque horizontale, subirent tour à tour le dernier
supplice. Ils bavardèrent ensemble sur les sujets les plus indifférents jusqu'au
moment de monter sur la plate forme où pendait une corde pour chacun d'eux ;
el comme, de peur d'êl,re souillés, ils ne voulaient pas être touchés par un individu
de caste inférieure, ils s'efforcèrent, tout garroltés qu'ils étaient, de se passer
eux-mêmes le nœud fatal autour du cou. Quelques-uns examinèrent froidement
les cordes, comme pour en choisir une à leur convenance, el deux d'entre eux se
jetèrent résolument hors du plateau à bascule.avaiit qu'on l'eût retiré de dessous
leurs pieds. « On avait craint un mouvemrnt en faveur des condamnés, et quel-
ques pièces de canon étaient placées en batterie, de manière à foudroyer le 64e aux
premiers symptômes de révolte ; mais les cipayes assistèrent immobiles, et sans
donner le plus léger signe de mécoutenlement, à l'exécution de leurs camarades.
Sur les trente-un hommes qui survécurent, et que le 15e traînait péniblement
d'étape en étape, neuf finirent par s'évader, et, bien qu'on eût promis 50 rou-
pies (3) de récompense à qui ramènerait quelqu'un des fugitifs, pas un ne fut
trahipar ses compatriotes. >>
Si nous préférons des sujets plus généraux à l'histoire particulière de notre
voyageur, c'est que ses aventures se bornent à bien peu de faits. Débarqué d'abord
à Calcutta, il est dirigé immédiatement après vers Bombay, où il arrive par mer
el d'où il repart pour Kurralchie, port de mer situé à l'extrémité de la ligne
montagneuse qui sépare le Belouchistan du pays des Scindhys. 11 faut le cher-
cher, sur les cartes bien faites, à cinquante milles au delà d'une des bouches de
(1) Chailie, jumboo, vaisseaux de terre cuite.
(2) Sahib, sire ou seigneur.
(3) La roupie vaut 2 fr. 50 cent, environ.
LES TOURISTES ANGLAIS. 53->
l'Indus (Gharru ou Sulledyc mouth) el à six cents milles à l'ouest de Bombay.
C'est, à vrai dire, la clef du Scindh. Un bateau à vapeur construit en fer pour celte
navigation spéciale vint y chercher le détachement dont le staff-scrycant faisait
partie et lui fit remonter l'Indus jusqu'à Sukkur.
Ce pays, qui est compris dans le Scindh supérieur, est, parmi les districts ré-
cemment occupés, un des plus malsains et des plus redoutés par les troupes
européennes. Les soldats indigènes eux-mêmes y sont décimés par d'horribles
fièvres, qui ont, à certains égards, les caractères de la peste. Déjà sur le bateau
à vapeur qui, ramenant une cargaison de malades, remportait avec lui de nouvelles
victimes, la terrible influence se faisait sentir. Entassés sur le pont, où leurs vête-
ments de coton les défendaient mal contre la glaciale rosée des nuits indiennes,
les cipayes souffraient et mouraient avec celte calme résignation qui est le carac-
tère distinctif de leur race. A peine l'un d'eux avait-il rendu le dernier soupir,
qu'on le jetait sans cérémonie par-dessus le bord, et son cadavre s'en allait vers
la mer, avec tant d'autres (pie les flots de I Indus emportent, qu'il dépose ça et la
sur ses rives, et que se disputent les chacals, les hyènes, les choucas, les aigles,
les alligators, habitués depuis des siècles à celle curée humaine.
Fameux par l'inconstance de ses ondes el les ravages qu'il a de tout temps
causés, l'Indus éloigne les populations de ses rives sinueuses. A peine çà et là,
dans certains districts où il est plus profondément encaissé, voit-on quelques
échantillons de culture, quelques villages perdus au milieu des palmiers el des
dattiers, quelques villes dont les minarets blanchis à la chaux renvoient au loin
les vives clartés du ciel. C'est dans ces rares oasis que les pauvres ryols cultivent
avec une admirable patience de vastes champs de blé qui leur donnent rarement
le pain de chaque jour. C'est là que des nuages de poussière annoncent de temps
en temps l'arrivée d'un berger scindhy, qui vient désaltérer ses troupeaux de
buffles bossus, de maigres brebis, de chèvres aux longues oreilles bigarrées, dans
les eaux poudreuses du fleuve. De distance en dislance, on rencontre une station
de bois, préparée d'avance pour l'approvisionnement des steamers. Les voyageurs
profitent de la halte pour descendre à terre, les soldats européens pour se pro-
mener à travers les jungles déserts, les Indiens et les mahomélans pour se livrer
en toute liberté à leurs travaux de boulangerie et de cuisine. C'est alors de pré-
férence qu'ils préparent leurs chupcties (gâteaux de froment) el font bouillir leur
congie, c'est-à-dire leur riz. On pousse quelquefois jusqu'au village le plus voisin,
où, moyennant 8 ou 10 francs (5 ou A roupies), on achète un bouvillon que quel-
que boucher musulman égorgera sur le rivage, la face tournée vers la Mecque.
Trois rames disposées eu faisceau servenl ensuite à le suspendre pour l'écorcher,
et, séance tenante, sans recourir au cuisinier du navire, l'animal dépecé sera grillé
tant bien que mal et fournira un souper improvisé.
Par delà Hydera.bad., qui, sous la domination des princes talpouries, était la
capitale du Scindh, et toujours err reniontanl vers le nord, douze jours de navi-
gation vous conduisent au gros bourg de Sukkur, non sans péril, car les Belout-
chies, embusqués derrière les roches du rivage, se doiuienl parfois le plaisir de
fusiller les soldais anglais entassés sur leur éiroil navire. On leur répond comme on
peut à coups de canon; mais s'ils sont trop nombreux ou trop obstinés, il faut
descendre à terre, tourner leurs retranchements de granit el les repousser dans
les jungles.
Une île au milieu du fleuve, surmontée d'un petit fori qui barre le passage à
536 LES TOURISTES ANGLAIS.
toule navigation ennemie; — à droite, les bungalows du village, dispersés parmi
les dattiers, le long du bord ; — à gauche, la petite ville de Rorie, qui domine la
tombe de quelque prince canonisé : — vous voyez d'ici le poste militaire qu'allait
occuper notre voyageur. Le régiment que ses camarades et lui allaient rejoindre les
attendait pour leur faire fête, et la cantine ouvrait derrière le camp ses deux
portes, l'une réservée aux sergents, l'autre accessible aux simples soldats, qui s'y
précipitaient en foule. Le vin, le brandy, l'arack, coulaient à flots ; l'arack seul,
le plus dangereux poison des trois, était mis à la portée de toutes les bourses.
On ne le vend, il est vrai, que par quantités déterminées, et, en sus du prix, le
soldat doit présenter un billet délivré par ses chefs ; mais ces mesures sont ouver-
tement éludées, et les sergents eux-mêmes se livrent à un commerce de contre-
bande qui déjoue toule surveillance et ruine la santé du soldat.
L'ivrognerie, le jeu, la débauche, ces trois hideuses plaies, minent dans l'Inde
la puissance militaire des Anglais. La paie allouée par la compagnie aux troupes
qu'elle prend à sa solde est assez élevée pour donner ample carrière aux passions
brutales du soldat. Dans les stations ordinaires (single battu stations, — battu veut
dire présent), la solde mensuelle est de 10 roupies et 1 annu, soit un peu plus
de 25 francs; dans les double butta stations, de 12 roupies, ou 30 et quelques
francs. Là-dessus, il est vrai, l'homme avisé doit prélever un supplément de
nourriture, que la mauvaise qualité des vivres fournis par le commissariat rend
indispensable à la santé ; mais la plupart des soldats, imprévoyants et abrutis,
portent à la cantine tout ce que leur laissent les menues dépenses restées à leur
charge, le blanchissage, les gages du cuisinier (hobagie), du barbier (nuppie), du
valet d'écurie (siée). Ceci s'explique d'ailleurs par un enchaînement de circonstances
qu'il n'est pas sans intérêt de connaître. On a remarqué que, chez les troupes
royales, l'ivrognerie élail moins fréquente que chez celles de la compagnie. Ceci
ne tient pas seulement à la discipline moins rigoureuse de ces dernières, mais à
l'abandon définitif que les soldats qui les composent ont fait de la mère patrie.
L'espoir du retour leur manque, et, convaincus qu'ils mourront jeunes sur cette
terre brûlante, où ils se sentent pour jamais prisonniers, ils cherchent dans l'abus
des liqueurs enivrantes l'oubli de celte condamnation qui pèse sur leurs tètes.
A celte pensée de désespoir viennent se joindre d'autres causes accessoires : le
manque de tout sentiment affectueux, de tout plaisir innocent, le poids d'une
oisiveté que le climat exige, et qui fait une large place à l'ennui, a Puis, —
comme le fait remarquer l'auteur avec amertume, — le soldat anglais est unêlre
négligé. Ou le regarde en tout pays comme un homme d'une espèce inférieure,
comme le paria du corps politique, incapable d'aucun progrès moral ou social.
Ses propres ofliciers le méprisent, et le public prend ce mépris pour règle.
Etonnez-vous donc après cela que, dégradé dans l'estime des autres, il renonce
à la sienne propre, et, s'abandonnant aux entraînements matériels, il devienne ce
qu'il est trop souvent, un homme avili et sans principes ! Le paysan, l'ouvrier, ont
leurs avocats au parlement; l'armée n'y envoie personne. Pas une voix ne s'élève
pour elle. Aussi, tandis que toutes les autres classes participent aux bienfaits du
progrès, le soldat est resté ce qu'il était au xvnie siècle (1).
Et cependant, — même en faisant abstraction de l'intérêt moral, — quels puis-
sants motifs devraient éveiller l'attention du gouvernement anglais sur la vicieuse
(1) Camp and Barrack-room, p. 142.
LES TOURISTES ANGLAIS. ÔS7
organisation de son armée! On perd, chaque année, en moyenne, dix-huit cents
soldats européens dans les possessions de l'Inde, et, sur ce nombre, huit cents
au moins meurent victimes de leur intempérance. Or, chaque soldat débarqué
sur ces rivages lointains a déjà coûté 40 liv. sterl., ou 1,000 francs, à l'état. En
estimant à un quart de cette somme les services que chaque soldat mort a pu
rendre avant d'être emporté, vous avez encore une somme de 24,000 liv. sterl.,
ou 600,000 francs, que rapporterait au pays la moralisation des troupes anglo-
indiennes. Ce raisonnement curieux n'est pas de nous, nous n'avons pas besoin de
le dire, car il porte assez le cachet de son origine anglaise; mais il nous a frappé,
comme certaines maximes du bonhomme Richard, qui, lui aussi, fondait l'amour
du bien sur les considérations purement égoïstes de l'avarice bien entendue.
L'ambition serait un excellent contre-poids à ces honteux entraînements. Un
ambitieux n'est jamais un ivrogne ; — « mais l'ambition, dit très-sensément notre
voyageur, est soumise aux lois de l'existence physique. Il lui faut des éléments,
une atmosphère renouvelée, des routes lumineuses, des influences stimulantes.
Or, le service, chez nous, n'admet que pensées étroites, vœux bornés, espérances
mesquines. L'armée anglaise ne peut avoir ni un Ney ni un Murât. Tels hommes
que la nature avait rendus aptes à ce rôle ont vécu et sont morts simples sen-
tinelles, sans nom et sans estime... » a II nous manque, dit-il ailleurs, une École
Polytechnique. « Bref, à chaque instant, on discerne, à travers les protestations
résignées d'une âme assez humble et d'un esjirit modéré, la plainte énergique du
plébéien contre les abus du régime aristocratique.
Les femmes d'Europe sont, dans l'Inde, autant de raretés merveilleuses et
recherchées à l'extrême. Heureux le père qui a deux ou trois filles un peu passa-
bles à établir dans ce fortuné pays ! Bien loin de lui demander une dot, les épou-
seurs, qui se présentent par douzaines, le comblent d'offrandes propitiatoires,
tout prêts à payer fort cher l'honneur d'être admis dans sa famille. Et non moins
heureuse la veuve inconsolable qui voudrait être consolée : avant que ses premiers
pleurs aient séché sur ses joues, elle est entourée d'admirateurs empressés à sol-
liciter l'héritage matrimonial du défunt. Le staff-scrgi-ant raconte qu'il n'est pas
rare de voir des employés civils de la compagnie venir s'informer dans les
casernes si, par hasard, quelque veuve de soldat serait disposée à les accepter pour
époux. Il cite une femme qui avait eu trois maris en six mois, et une antre qui,
veuve de cinq Européens, gardait de chacun d'eux un souvenir vivant.
De là un grand nombre d'unions plus ou moins légitimes entre les résidents
européens et les femmes indiennes. Aussi la classe des métis (Italf-castes) tend-
elle à se multiplier prodigieusement. Quelques graves esprits, — faut-il compter
parmi eux le spirituel capitaine Basil Hall? — voient un danger imminent pour l'em-
pire indo-britannique dans le rapide accroissement de cette nouvelle race, à qui,
sous très-peu d'années, il sera facile de lutter contre les possesseurs actuels de
l'immense colonie. C'est parmi les half-cnstes que les soldats vont en général
chercher leurs femmes. Il y en avait plusieurs au camp de Sukkur. choisies parmi
les plus jolies élèves d'une école d'orphelines établie à Bombay (Byculla orphan
sehool). En général, leur éducation était assez bonne, et elles auraient pu devenir
d'excellentes ménagères, n'eussent été les mauvais maris auxquels le sort les
avait attachées. Vindicatives et passionnées, ces femmes ressentent profondément
l'insulte et les mauvais traitements, qu'elles attribuent volontiers à l'orgueil
d'une caste supérieure, au lieu d'y voir tout simplement les aveugles excès de
358 LES TOURISTES ANGLAIS,
l'ivrognerie. En très-peu de temps, elles prennent leurs maris en aversion, négligent
tous les devoirs intérieurs, apprennent à boire, à fumer le houka tout le long de
la journée, et finissent invariablement par tomber au rang des plus viles courtisanes.
Celles-ci, d'ailleurs, abondent dans le Scindh, où presque toutes les femmes
pourvues de quelques attraits font commerce de leur beauté. Shikarpore, Sehwan,
Hyderabad, sont fameuses par le nombre et la richesse de ces cypriennes, comme
les appelle mylhologiqueinent l'écrivain anglais, et la station militaire de Sukkur
n'en était point dépourvue. Presque toutes habitaient le Sudder-Basaar (sudder
veut dire principal), et les soldats prenaient grand plaisir à les guetter lorsque,
vers le soir, ces prêtresses de la Vénus indienne passaient dans la rue, allant
prendre l'air, à cheval, jambe de ça, jambe de ià, — et souvent par couples, —
sur d'étiques ânons, leur monture favorite. Leurs larges pantalons blancs serrés
à la cheville et ornés de pendeloques d'argent, leurs bizarres costumes, leurs traits
cuivrés, et par-dessus tout les énormes anneaux passés dans leurs narines, en
faisaient autant de caricatures excellentes. Au surplus, elles affichent le plus
grand luxe. Leurs pantoufles même sont brodées en fil d'or ou d'argent, et le soir,
étendues sur de petites couchettes en bois devant leurs habitations, elles ont
grand soin de déchausser un de leurs pieds pour le laisser voir resplendissant
d'anneaux d'or incrustés de pierreries. Les cités mahométanes, plus encore que
les autres, sont envahies par ces créatures, dont un grand nombre semble n'ap-
partenir point à la race indienne. Si ce qu'en disent les voyageurs n'est pas exa-
géré, il faudrait regarder Peshawer et Caboul comme les rivales de l'antique
Gomorrhe; Ceylan est la Cylhère de l'Océan indien.
Quel que soit le relâchement des mœurs chez les indigènes, les Européens, sous
ce rapport, ne leur cèdent en rien. Beaucoup, dépouillant tout scrupule chrétien,
se donnent les joies prohibées de la polygamie, ni plus ni moins que s'ils étaient
Turcs de naissance et mahométans de religion. Ils ont leurs harems, leurs sul-
tanes favorites, et profitent amplement de la carrière ouverte à leurs passions par
les molles habitudes des peuples sur lesquels ils régnent. Il ne faudrait pas croire,
cependant, que les licences du soldat ou même des officiers ne soient pas ressen-
ties par les indigènes quand elles s'adressent à des femmes dignes de respect. Les
Indous, aussi bien que les mahométans, considèrent l'exposition de leurs femmes
à la vue des étrangers comme le comble du déshonneur, et le baiser familier qu'un
soldat envoie ou dérobe à la jeune paysanne qu'il rencontre sur son chemin laisse
un ressentiment profond dans le cœur du ryot qui a surpris cet outrage involon-
taire. Jugez de l'effet que doivent produire à la longue « les passions terribles et
la bestiale incontinence » dont un homme qui avait servi dans leurs rangs accuse
hautement les soldats anglais.
« Leurs excès se sont si fréquemment renouvelés, nous dit-il, qu'aujourd'hui
une pauvre femme vieille et laide, qui ne songe pas à se couvrir quand des natifs
passent devant elle, s'arrête et tourne le dos du plus loin qu'elle aperçoit un Euro-
péen... Soit au moral, soit au physique, le contact, la caresse même de l'Euro-
péen, laissent toujours a l'indigène une flétrissure. Le cipaye admet pourtant une
immense distinction entre le soldat et les officiers. Il méprise le premier comme
de basse classe et d'une caste impure. Il distingue les autres par le nom collectif
de Sahiblog, c'est-à-dire la caste des gentilshommes (i). »
(1) L'Inde anglaise en 18iô, par M. le comte de Warren.
LES TOURISTES ANGLAIS. 359
DaDs son touchant plaidoyer en laveur de la race indienne, le Las-Cases anglais,
l'evêque Héber, nous à conservé une anecdote, insignifiante en elle-même, mais
qui vient à l'appui de ces témoignages. Une enfant de douze ans, qu'il trouva
seule sur un chemin écarté, à la vue de son costume européen, se laissa, tout
épouvantée, tomber à genoux. — Puissant seigneur, lui dit-elle, ne me faites point
de mal; je ne suis qu'une pauvre petite fille qui va porter du riz a son père. —
a Ce qu'elle craignait de moi, continue l'évoque Héber, je ne saurais le dire au
juste. Ce que je sais bien, c'est que jusqu'alors je n'avais jamais été apostrophé
en termes aussi applicables à un ogre (1). »
Ces digressions, qui rentrent certainement dans notre sujet, nous ont cepen-
dant écarté de Sukkur, où le voyageur, arrivé le 15 janvier 1844, demeura jus-
qu'au 18 septembre suivant. La description qu'il donne du pays, et son ardeur
à démontrer l'inutilité d'une conquête nussi stérile, ne doivent pas manquer
d'arrêter notre attention. La science politique fait son profit des moindre rensei-
gnements, et ceux-ci ont tous les caractères de la bonne foi la plus incontestable.
Comme nous l'avons vu, Sukkur est sur le bord de l'Indus, au sommet d'un angle
obtus formé par un méandre du fleuve. Tous les ans, à la saison des pluies, les plaines,
les jungles d'alentour, sont inondés, et toute communication devient impossible, si
ce n'est au moyen des bateaux préparés pour la circonstance. Pendant la bonne
saison, c'est-à-dire avant le mois d'août, on y compte jusqu'à deux mille habi-
tants, dont il reste à Deine quelques-uns lorsque, après le débordement annuel,
c'est-à-dire vers les derniers jours de l'été, les marécages que le soleil dessèche
rapidement infectent l'air de leurs pestilentielles émanations.
Sous la domination mogole, Sukkur avait plus d'importance qu'aujourd'hui.
On s'eu aperçoit au nombre et à la richesse des lombes qui de toiis côtés cou-
ronnent les élévations où on les a placées pour les mettre à l'abri des eaux. Ces
vestiges de l'ancienne cité s'écroulent peu à peu sous le travail du temps et sous
la pioche des soldats anglais, qui ne se gênent pas pour transformer en casernes
les débris des cimetières musulmans. Sans beaucoup scandaliser les habitants.
on rase les tombes de leurs ancêtres; on nivelle, pour y manœuvrer plus à l'aise,
les éminences tumulaires, parmi lesquelles les batteries passent et repassent
comme sur un champ de bataille. L'indifférence des Indous a de quoi surpren-
dre quand on la compare au soin minutieux avec lequel ils accomplissent les
rites funèbres. La tombe, f3i'le de briques, est disposée de manière à ce que
la tête du mort, tournée vers l'occident, regarde la Mecque. On ne manque jjmâis
de la voûter, afin que la terre ne puisse loucher le cadavre, et pour rien au monde
les musulmans eux-mêmes ne se permettraient de rouvrir cet asile consacré.
A l'exception de ces tombes et du fort de Bukkur, dans lequel il serait impos-
sible de se défendre, mais qui se recommande par son anli tjnité aux curieux
d'architecture militaire, Sukkur n'ofïre aucune sorte d'intérêt. Comme position
de guerre, ce village a mille inconvénients. Les vivres y sont (Je mauvaise qua-
lité; les légumes, indispensables pour le bien-être sanitaire des troupes, y man-
quent absolument. Pendaut les chaleurs, qui ne penneltept pas au soldat euro-
péen de quitter sa caserne, tous les Beloutchis de l'occident pourraient faire
invasion dans le Scindh supérieur sans qu'on eût une baïonnette anglaise à leur
opposer; et, lorsque vient la saison des opérations militaires, les lièvres épidé-
(1) Héber, t. II, p. 45.
560 LES TOURISTES ANGLAIS.
miques commencent ordinairement à sévir. Or, elles sont de telle nature que,
sous peine de voir, homme après homme, les régiments entiers disparaître, il faut
les renvoyer sans retard sous un ciel plus clément. « Ainsi, dit le voyageur, pen-
dant une bonne moitié de l'année, nos troupes sont consignées dans leurs casernes,
elle resle du temps se passe à enterrer leurs morts. Cet état de choses doit durer
jusqu'au jour où l'indus cessera d'inonder le pays. Ce jour-là seulement les
troupes envoyées à Sukkur en décembre et janvier ne seront pas contraintes de
fuir, l'été venu, jusqu'à Kurratchie, où elles ont, pour lutter contre les miasmes
mortels des plaines abandonnées par le fleuve, la salubre influence des brises
marines. »
Presque tous les autres postes du Scindh supérieur sont sujets aux mêmes
inconvénients. L'occupation de ce pays ayant eu pour objet principal d'ouvrir aux
négociants de la Grande-Bretagne le libre accès de l'indus, toutes les garnisons
ont dû être disséminées le long du fleuve. Il en résulte que ces postes sont tout à
fait inhabitables, inhabitables sous peine de mort pendant un tiers de l'année,
et que pendant un autre tiers le pays resle ouvert à toutes les invasions de l'en-
nemi.
D'ailleurs les difficultés que présente la navigation sur l'indus et l'évacuation
de l'Afghanistan rendent complètement illusoires les bénéfices que l'on attendait
de ce nouveau chemin ouvert aux cotonnades et aux draps anglais. Pour qu'ils
arrivent à Sukkur, par exemple, il faut surmonter de tels obstacles, encourir de
tels délais (1), s'exposer à de telles chances, que ces marchandises doivent se
vendre, une fois là, au triple de leur valeur primitive. Or, les habitants du Scindh
sont loin d'être riches. Leur pays, stérile et brûlé, leur fournit à peine de quoi
subvenir aux premiers besoins de l'existence, et le sol n'y rend guère au delà de
ce qu'il coûte à cultiver. Cela est si vrai que, dans le Scindh inférieur, le grain né-
cessaire aux troupes, les fourrages de la cavalerie, sont importés de Kattywar et
des autres districts longeant la côle. A Sukkur même, tout le commerce est entre
les mains des Parsis de Bombay, qui, tentés par de gros bénéfices, viennent y
vendre à des prix énormes tout ce que réclament les dispendieuses habitudes des
officiers anglais. Ce sont encore les Parsis qui ont fait bâtir les plus élégants bun-
galows de cette station lointaine, et ils les louent à un taux extravagant.
L'ennui qui dévore les malheureux envoyés par l'Angleterre à ces extrémités
de son immense colonie respire dans les pages du journal que nous avons sous les
yeux. Annulés, écrasés, domptés par la chaleur, ils ne peuvent, de neuf heures du
matin à cinq heures du soir, faire un pas hors de leurs casernes sans encourir les
plus graves dangers. Le sable brûlant calcine leurs pieds, l'air embrasé dessèche
leurs poitrines. Dormir ou jouer aux cartes, il n'y a pas d'autre alternative pour
ceux qui ne sont pas en état de prendre goût à quelque lecture. Fort heureusement
pour lui, le sergent n'était pas de ce nombre, et il épuisa, durant ses longs loisirs,
la petite bibliothèque du régiment. D'ailleurs, peu de temps après son arrivée au
corps, sa belle écriture, son orthographe correcte, l'avaient fait remarquer de ses
chefs, et on lui donna des fonctions en harmonie avec sa placide humeur, en l'ap-
pelant à faire partie des bureaux de Pélat-major. A vrai dire, sous ce climat
(1) Les bateaux à vapeur mettent seize jours à remonter de l'embouchure du fleuve
jusqu'à Sukkur; les jumpties ou hatenux indiens n'y arrivent presque jamais en moins
d'un mois, encore l'an t— il les louer en bien des endroits.
LES TOURISTES ANGLAIS. "fil
maudit, le travail même de l'écrivain est une immense fatigue ; mais no fallait-il
pas acheter, même au prix de quelques migraines, le droit d'avoir une chambre
séparée du dortoir commun et d'y savourer à son aise les admirables romans de
Walter Scott ? Notre voyageur déclare qu'il les lut et relut de manière à savoir à
peu près par cœur Guy Mannering et l'Antiquaire. Parfois, mais rarement, un
ghorkc'e , ou montagnard nomade , traînant après lui quelque ours pantelant,
une compagnie de jongleurs annoncés par le bruit du tam-tam, venaient rompre
la monotonie de celle existence pleine de loisirs et de fatigue, ou bien quelques
privâtes, las de ne rien faire, organisaient une soirée dramatique à laquelle accou-
raient, avec tout l'empressement de l'ennui, leurs officiers reconnaissants.
Vers onze heures du soir seulement, les vents chauds venant à cesser, il était
permis de respirer l'air frais des nuits, et ce plaisir était si graDd, qu'au môpris de
mille dangers, les soldats transportaient leurs lits sous la verandah, ou galerie
extérieure. Quelquefois même, cette précaution ne suffisant pas, on allait dormir
sur les collines des environs, en s'abritant comme on pouvait des tourbillons de
poussière que le vent encore tiède balayait sans cesse de tous côtés. La chaleur
avait au reste ses avantages, car elle débarrassait nos soldats des moustiques in-
diens, véritables vampires qui épuisent littéralement les veines de leurs victimes,
et de la mouche de sable, ou sand-fly, imperceptible bourreau qui naît dans l'aire
battue des maisons ; les naturels la détruisent en recouvrant la terre, mouillée au
préalable, d'une couche épaisse de bouse de vache. Quant aux fourmis, elles sont
innombrables, et il ne faut point songer à s'en préserver. Les murailles sont sillon-
nées des sentiers qu'elles se creusent. A travers couvertures et draps, de quelque
manière qu'on les dispose, elles s'introduisent dans les lits. Pas un morceau de
pain (rootie) n'est à l'abri de leurs incursions, à moins qu'on ne l'enveloppe avec
le plus grand soin dans quelque linge avant de le glisser sous les matelas du lit
de camp. Faute de ces précautions, et pour avoir voulu souper dans l'obscurité, le
sergent faillit avaler une poignée de ces terribles insectes, qui l'avertirent h temps
de sa méprise, non sans lui mettre le palais tout en sang. Il raconte aussi que
deux soldats ivres morts, sur lesquels personne ne veillait, furent à peu près pelés,
en une nuit, par les fourmis du dortoir militaire.
Tous les soirs, au bord de l'Indus, on pouvait se donner le plaisir de voir les
naturels traverser le fleuve assis entre deux outres de cuir ballonnées d'air, ou
se livrer à la pêche, enfoncés dans de grands pots de terre, dont leur ventre ferme
exactement le goulot. Ces vases servent à la fois de barque pour le pêcheur et de
réservoir pour les poissons qu'il a pris. Le vendredi, qui est, on le sait, le sabbat
des mahométans, les indigènes venaient en grand nombre se baigner dans le
fleuve, et de là passaient dans le Ziarat (1) de Khaja Khizr, où on leur montrait ,
en grande cérémonie, tin poil de la barbe du prophèle. Enfin, pour clore la liste
de ces passe-temps, il faut mentionner le naturel très-doux et très-sociable de
presque tous les animaux indiens. Les jeunes bœufs de transport (bheestie bullocks)
venaient familièrement déjeuner avec les militaires, qui leur abandonnaient vo-
lontiers la plus forte part de leur détestable pitance. Les faucons, les passejeaux,
évitant la chaleur, se réfugiaient, le bec ouvert, sous les verandahs. Le choucas
affamé s'attaquait aux enfants pour leur enlever des mains un morceau de pain.
Les hobagies , ou cuisiniers, chargés de porter à la caserne le dîner des soldats,
(1) Ziarat, châsse ou reliquaire, et par extension autel et temple.
362 LES TOURISTES ANGLAIS.
étaient obligés d'avoir un bàtoh à la main pour écarter les oiseaux voraces, ton-
jours prêts à s'abattre sur le panier aux vivres. A travers le jungle, on voyait
passer d'immenses troupeaux de brebis et de chèvres, conduits par un seul berger,
dont ils suivaient religieusement la trace, tandis qu'un second, marchant en ar-
rière, se bornait à remettre dans leur chemin les chevreaux ou les agneaux inex-
périmentés qui s'écartaient à l'étourdie.
Cependant la saison fatale approchait. Épuisés par la chaleur, pâles, fiévreux,
les soldats du 13e régiment voyaient arriver, avec une résignation mélancolique,
ces fléaux destructeurs auxquels ils offraient une proie déjà toute préparée. Aidés
par les indigènes que quelque délit avait soumis à la corvée, ils élevaient triste-
ment les batardeaux, les barrages, qui devaient écarter de leurs cantonnements
les eaux de l'Indus. La main-d'œuvre est à bas prix dans le Scindh. Pour un salaire
de quatre annas (l'anna vaut environ S centimes), un ouvrier vous donne sa jour-
née. Celle d'un laboureur ne vaut que deux annas. Les femmes et les enfants tra-
vaillent à moitié prix. On peut donc, à peu de frais, multiplier les digues, les môles,
les pales; mais le fleuve triomphé aisément de ces obstacles. Vers le mois d'août,
la chaleur devint moins étouffante, les nuits étaient plus fraîches, et pourtant la
crue de l'Indus n'était pas encore sensible. Ranimés et le cœur ouvert a l'espé-
rance par ce bien-être momentané, les soldats se berçaient de la pensée que leurs
travaux contiendraient les débordements , que les fièvres séviraient avec moins de
rigueur, que la malaria serait combattue avec plus d'efficacité. Vaine confiance!
dès les premières pluies, le fleuve, plus puissant et plus rapide, s'éleva de quinze
pieds en quelques heures, et fit des vastes jungles un lac immense, sur lequel les
bateaux se réfugièrent, incapables de tenir dans le lit de l'énorme torrent. Pen-
dant quinze jours entiers, — du 4 aii 18 août, — tout le plat pays demeura sous
les eaux. Alors elles commencèrent à baisser, et dans lés derniers jours du mois
elles avaient à peu près retrouvé leur niveau habituel; mais en revanche, dès la
semaine suivante, l'hôpital, à peu près vide, se remplit de malades. Le sergent fut
du nombre. Saisi d'une violente fièvre, il lui fallut, dès qu'elle le lui permit, partir
avec un convoi pour le port de Kurratchie. Son régiment reçut presque en même
temps l'ordre de se diriger sut Tatlah, et fut remplacé à Sukkur par un corps de
montagnards écossais, envoyés là pour y mourir.
Ce tableau de mœurs militaires ne serait pas complet si nous omettions quel-
ques détails du voyage imposé aux malades. Jusqu'à Tattah, ce voyage s'accomplit
en bateaux. Ils étaient dans ces misérables jumpties, pressés les uns contre les
autres, attendant que les morts fissent place aux vivants, et chaque jour, en effet,
un peu plus au large, car ils laissaient sur la rive, où on les enterrait à la liàie,
à quelques pas des tigres hurlant au fond du jungle, pins d'un brave soldat, plus
d'une malheureuse femme, jeune encore, et qui mourait l'œil arrêté sur ses pauvres
petits enfants. Ils étaient îà , sans protection conire les ardeurs du soleil, contre
la rosée glaciale des nuits, dépourvus de médecins et de remèdes, et bien moins
soignés que les bagages du régiment, que l'argenterie et les cristaux du mess-
roum. Après cinq à six jours de roule, le convoi quitta le fleuve et marcha désor-
mais à dos de chameau, chaque malade dans une sorte de panier appelé kcjou.
Ces kejotis sont en osier et placés sur le chameau, comme les caculcls de Bayonne
sur les mulets de nos Pyrénées. « J'en atteste ma triste expérience, dit le sergent,
on n'a jamais inventé un plus abominable moyen de transport depuis que , pour
la première fois, un chameau servit de mortturë à l'homme. Accroupi dans celle
LES TOURISTES ANGLAIS. j65
espèce de boîle, à sept ou huit pieds du sol, et n'ayant d'autre siège que le treillis
inégal du kejou, j'étais déjà fort mal à mon aise pendant les halles; mais, lorsque
l'animal se remettait en marche, son pas relevé, son allure brusque et saccadée,
rendaient ma position presque insoutenable... Ajoutez à ceci que le jungle à tra-
vers lequel serpentait notre roule étroite était rempli de moustiques et de mouches
à chameau qui s'acharnaient après nos montures, et que celles-ci se défendaient
avec non moins d'obstination, tantôt en ruant, tantôt en se frottant aux brous-
sailles qui bordaient le chemin. Or, le contact d'un poirier épineux n'a rien de
très-enchanteur dans des circonstances pareilles. Aussi , me dressant sur mes ge-
noux comme je pouvais, et armé du bâton qui servait à mon compagnon d'infor-
tune, — un pauvre jeune homme paralysé par les rhumatismes, — je châtiais
d'importance, à grands coups assenés sur les épaules, toutes les fois qu'elle aban-
donnait le milieu de la chaussée, notre fatigante montuie. Quand elle ruait, je la
frappais sur la queue, et, moyennant ces châliments systématiques, lorsque suri ont
nous fûmes parvenus à un endroit où la route élargie n'était plus à chaque instant
traversée par d'énormes rats, les choses redevinrent supportables. La nuit d'ail-
leurs arriva bientôt, véritable panacée pour toutes nos misères : elle était déli-
cieusement fraîche, les étoiles brillaient d'un vif éclat dans l'azur profond, et le
vent de mer jouait autour de mon front échauffé par la fièvre. »
Taltah, où nous voici parvenus, est une de ces antiques cités dont l'origine se
perd dans la nuit des temps, et dont nos capitales européennes sont les sœurs très-
cadettes. On est assez généralement d'accord qu'il faut voir en elle cette Patlala
dont parle Strabon, qui devait ses renseignements sur l'Inde aux écrits de Néarque,
d'Onésicrate, et des autres Macédoniens contemporains d'Alexandre. Cet antiquaire,
si minutieux lorsqu'il traitait des monuments, et si superficiel quand il parlait des
nations, raconte que cette ville était l'entrepôt des productions de l'Inde; qu'après
avoir remonté l'Indus aussi loin que la navigation le permettait, des caravanes les
transportaient par terre jusqu'à l'Oxus , et de là jusqu'à la mer Caspienne, d'où
elles arrivaient en Europe. Au ve et au vie siècle de notre ère, Tattah devait encore
avoir une certaine importance commerciale, car l'Indus, — ainsi que Gibbon nous
l'apprend, — était une des routes les plus volontiers suivies par les marchands de
soie, qui évitaient de traverser la Perse à cause des déprédations commises par les
monarques de ce pays. Plus tard, jouissant comme Lahore du commerce libre,
Tattah devint encore un des grands marchés de l'Orient. C'est là que les produits
de l'Inde occidentale et de l'Afghanistan venaient s'échanger contre ceux du Ma-
labar et de Coromandel, et contre les marchandises apportées d'Europe. D'ail-
leurs cette ville devait à ses manufactures de colon une prospérité plus directe
et moins livrée au hasard. Du temps de Nadir-Shah, plus de trente-cinq mille
ouvriers y étaient régulièrement employés ; ses mosaïstes jouissaient d'une répu-
tation fort étendue; mais, sous le régime despotique des princes talpouris (1), ils
émigrèrent en masse vers Bombay, où leurs chefs-d'œuvre décorent encore aujour-
d'hui le boudoir de plus d'une élégante Européenne. Les luwjhis ou draps étroits
et la poterie de Taltah sont encore connus et demandés sur les marchés intérieurs
de l'Inde. Cependant, et faute de protection suffisante, les commerçants euro-
(1) Les Talpouris, — ceci soit dit sans offenser l'érudition de nos lecteurs, — étaient
une tribu guerrière du Beloutchislan qui s'empara du Scindh à la chute de la dynastie
mogole.
561 LES TOURISTES ANGLAIS.
péens se virent peu à peu forcés de supprimer les factoreries qu'ils y avaient
organisées, et de ce moment commença pour la ville qu'ils abandonnaient une
décadence qu'on a précipitée en transférant à Hyderabad le siège du gouverne-
ment local.
Ni à Tattah, ni même à Kurratcliie, où il arriva le 7 octobre, le pauvre sergent
ne retrouva la santé. Il est vrai qu'à l'en croire, les hôpitaux militaires sont sur
un pied déplorable : l'insolence des officiers de santé, leur négligente oisiveté, leur
insouciance cruelle, vivement ressenties par tous leurs malades, si elles soulevaient
beaucoup de plaintes comme celles du staff-sergcant, seraient bientôt réprimées.
Mécontent de leurs procédés, et fort peu rassuré par l'ignorance grossière dont ils
donnaient des preuves quotidiennes, il se hâta de les quitter dès que la fièvre lui
permit de se tenir debout. Au sortir de l'hôpital, il apprit que l'ordre de départ
était arrivé pour son régiment. En pareille occasion, l'alternative est toujours
laissée au soldat, désormais acclimaté, de quitter son corps et de s'enrôler dans
un de ceux qui restent sous ce ciel brûlant. Pour l'y mieux préparer, on lève pro-
visoirement les consignes jalouses qui lui interdisent l'accès trop fréquent de la
cantine, et cette mesure, qui a pour effet de mettre à sec la bourse de ces pauvres
diables, leur rend très désirable la prime de réengagement que l'on fait briller à
leurs yeux. Elle n'est pas très-considérable : 50 ou 40 roupies (75 à 100 francs),
que le cabaret absorbe en quelques jours, suffisent pour retenir sur un sol prêta
les dévorer ces malheureux à peine échappés à la mort qui, hier encore, décimait
leurs rangs. D'ordinaire, ils demandent seulement à passer dans le Bengale, celle
des trois présidences où le soldat est le mieux traité. « Quatre cent quarante-six
de nos hommes, dit le sergent, prirent ce parti. Beaucoup d'entre eux nous en
témoignèrent par la suite le plus vif regret; quelques-uns se suicidèrent. En re-
vanche, j'ai vu d'autres privâtes se repentir de n'avoir pas accepté la prime
(liounty). Le 86e régiment, d'ailleurs très-bien administré, ne recruta qu'un très-
petit nombre des hommes qui nous quittaient, et cela parce que, disait-on, les
soldats étaient obligés de tout acheter au quartier-maître, au lieu de se pourvoir où
cela leur serait agréable. Si celte allégation était fondée, les hommes du 8(ic étaient
encore mieux partagés, après tout, que les Européens au service de la compagnie.
Ceux-ci, en débarquant, se trouvent obligés, par un règlement encore en vigueur,
de payer leur cercueil sur le premier mois de leur solde. Je me suis souvent de-
mandé si on croyait préparer ainsi nos guerriers à mieux affronter le trépas, cer-
tains qu'ils sont de n'avoir rien à débourser pour leurs funérailles, n
Celte boutade satirique est plus que justifiée, — on en conviendra, — par la
bizarrerie du règlement en question.
Kurratcliie, que le voyageur allait quitter après l'avoir revue, se ressentait déjà,
nous dit-il, de l'occupation anglaise. Un môle élevé au milieu du port donnait aux
barques et aux dinghis indiens la faculté d'opérer leur chargement et leur déchar-
gement à marée basse; la plaine adjacente, débarrassée des arbustes épineux qui
l'obstruaient naguère, offrait un magnifique champ de manœuvres où vingt mille
hommes auraient pu s'exercer à l'aise. Une route, percée entre la ville et les can-
tonnements militaires, se garnissait de bungalows élégants. La police urbaine était
sur un pied respectable, et les soldats anglais n'avaient le droit d'entrer en ville
qu'en vertu de passes spéciales à eux délivrées par leurs officiers. En même temps
la population croissait à vue d'oeil, et comptait déjà plus de trente mille âmes.
Point intermédiaire entre Bombay et le golfe Persique. voisine de l'Indus, et
LES TOURISTES ANGLAIS. •">!>>
facile à relier avecTaltah par une bonne route qui augmenterait rapidement son
commerce de transit, Kurratchie, si nous en croyons le staff-sergeant, pourrait,
avant qu'il soit longtemps, devenir le grand entrepôt du Scindh, et son dévelop-
pement, favorisé par le gouvernement anglais, la mellrait en passe de rivaliser
plus tard avec l'antique Patlala elle-même. La possession de cette dernière (Tattah),
jointe à celle de Kurratchie, suffirait à tous les besoins de l'occupation commerciale
et militaire en vue de laquelle on a lente la conquête du Scindh. Rendre aux amirs
Hyderabad et tout le Scindh supérieur serait donc, au dire de bien des gens, en
même temps qu'un grand acte de justice, une mesure de sage politique. On s'épar-
gnerait la nécessité d'entretenir des forces considérables, un grand établissement
militaire, dans une province dont les revenus sUtBsent à peine pour rétribuer les
services civils, et de plus, — cette considération n'est pas à dédaigner, — on
diminuerait sensiblement l'impôt de mort que l'armée anglo-indienne paie chaque
année au terrible climat de ces incultes régions.
Nous invoquions tout à l'heure la justice due aux anciens amirs du Scindh. Un
court résumé de la question qui les concerne suffira pour établir l'iniquité des
transactions par lesquelles ils ont été dépossédés de leur souveraineté; il mon-
trera combien les Anglais restent encore fidèles à la politique cauteleuse et violente
des Hasling et des Clive.
En 1832, un traité fut passé avec ces princes pour la libre navigation de l'Indus,
dont on attendait des résultats commerciaux bien supérieurs à ce qui s'est ma-
nifesté depuis lors. Pendant six années, ce traité, fidèlement exécuté par les sou-
verains talpouris, fut la base des relations établies avec eux. En 1838, quand il
fut question de replacer Shah-Soudjah sur le trône de l'Afghanistan, on prit pré-
texte de ce que le Scindh avait dépendu naguère du royaume afghan, pour sommer
les amirs de contribuer à la restitution projetée, et provisoirement on réclama
d'eux la cession temporaire aux Anglais du fort de Bukkur. Puis on songea aux
moyens de les rendre effectivement tributaires de la Grande-Bretagne. Or, comme,
depuis la mort de Timour-Shah, aucun tribut régulier n'avait pu être obtenu des
princes scindhis, on pressentit qu'ils invoqueraient une prescription depuis long-
temps acquise pour se dispenser d'acquitter cette delte imaginaire. Aussi se garda-
t-on bien d'élever aucune prétention à cet égard avant d'avoir débarqué chez eux,
— sans qu'ils, songeassent à s'y opposer, — toute une division de l'armée que
l'Angleterre avait échelonnée au bord de l'Indus. Celte combinaison déloyale eut
un plein succès. Les amirs, — souverains ineptes qui, croyant à la possibilité d'en-
fermer dans une malle ordinaire tout un régiment de soldats européens, regar-
daient avec un respect mêlé de terreur ces boîtes mystérieuses , rivales du cheval
de Troie, — les amirs, disons-nous, ne se doutèrent de rien; ils laissèrent tran-
quillement débarquer les troupes britanniques; ils les virent, sans la moindre
inquiétude, se diriger vers Hyderabad. Alors seulement les Anglais jetèrent le
masque, et réclamèrent le tribul, qu'il était trop tard pour leur refuser, mais dont
une portion seulement put être accordée à leurs exactions violentes. Ils obtinrent,
comme gage du surplus, la cession temporaire de Bukkur, qu'ils n'ont jamais
voulu restituer depuis lors. Plus tard, et quand l'abandon de l'Afghanistan sem-
blait leur ôter tout motif, toute raison, plausible ou non, de réclamer aucun droit
sur le Scindh, les agents de l'Angleterre avaient eu le temps de compromettre les
amirs vis-à-vis de la puissance britannique, et si bien, qu'on les avait réduits à ne
plus exercer qu'une ombre d'autorité sous le contrôle menaçant des Anglais.
566 LES TOURISTES ANGLAIS.
Nous devons clore par ce simple récit lout ce qui nous restait à dire, générale-
ment parlant, de la province récemment conquise où nous avons voulu suivre un
humble soldat de cette armée anglaise qui dresse ses drapeaux sur tous les points
du globe; armée à part, recrutée par la misère, disciplinée par le fouel, et qui
pourtant, en mille occasions, a fait preuve d'un dévouement, d'une énergie, aux-
quels un étranger même ne peut refuser son hommage. C'est à elle que nous
reviendrons en terminant pour enregistrer encore quelques notes curieuses, dont
les hommes appelés à méditer sur l'organisation militaire de la Grande-Bretagne
pourront faire leur prolit.
L'auteur raconte avec une. certaine indignation l'injure faite en sa présence, à
un de ses compagnons d'armes, par un officier brutal : « Vous ne vous êtes fait
soldat, s'écriait ce dernier, que pour vous remplir le ventre! » Mais, après tout,
dans ce propos insultant, veut-on savoir ce qu'il y avait d'exagéré? Consultez alors
le tableau, dressé par un colonel anglais, des motifs qui provoquent, chez nos
voisins, l'enrôlement volontaire. Ce document suppose une compagnie ordinaire
de 120 hommes; sur ce nombre, 80 au moins, nous est-il dit, sont des ouvriers
ou des laboureurs sans emploi, et qui n'ont pas d'autre ressource. Le surplus se
divise en huit catégories :
1° Jeunes gens bien nés, imprudents ou malheureux. 2 sur 1*20.
2° Paresseux, à qui fait envie l'apparente oisiveté du soldat. 16
5° Caractères indomptables, repoussés de partout. 8
4° Criminels, qui cherchent à se dérober au châtiment. 1
!i° Enfants pervertis, voulant affliger leurs familles. 2
6" Esprits turbulents et sans repos., 8
7° Ambitieux. 1
8» Causes inappréciables. 2
N'est-ce pas là une statistique effrayante, et qui donne amplement raison à l'in-
solent capitaine dont nous venons de citer la dure apostrophe?
Trois races distinctes, trois nations jadis séparées, et dont l'amalgame ne sera
pas de longtemps une œuvre parfaite, composent l'armée des trois royaumes. La
différence morale entre les soldats écossais, anglais et irlandais n'échappe point à
l'auteur, qui la constate quelque part en ces termes, à propos de l'assassinat d'un
sergent par un des privâtes :
« C'est un fait singulier que presque tous les meurtres commis dans l'armée
anglaise le soient par des Irlandais. Le 136, depuis bien des années, se recrutait
parmi mes compatriotes, et celte règle générale n'y avait pas encore reçu d'excep-
tion, à ce que me dirent les anciens du corps. On s'explique pourtant celte ano-
malie, en songeant que l'Irlandais est bien plus rancunier, bien plus vindicatif
que les gens d'Ecosse ou d'Angleterre. Dans les hautes classes, l'éducation tend à
effacer ce déplorable travers du caractère national ; mais les soldais ne partici-
pent guère aux bienfaits de l'instruction publique, et leur position sociale est de
celles qui mettent le plus fréquemment en relief ce défavorable côté de leur orga-
nisation native. Les régimeuts anglais se gouvernent bien plus aisément qu'un
régiment irlandais, et la discipline y peut être bien plus sévèrement maintenue.
— John (l'Anglais) est un animal passablement obtus et borné, que les bonnes
manières ou les encourageantes paroles de son officier touchent très-médiocre-
ment : l'important à ses yeux est d'être bien nourri, sans trop de travail. Il eu
LES TOURISTES ANGLAIS. 367
est tout autrement de Paddy (l'Irlandais), qui enregistre arec une effrayante exac-
titude les moindres griefs, conserve jusqu'à la mort le souvenir d'une iusulte, et
en transmet la mémoire à ses camarades, pour qu'ils en perpétuent la tradition
vengeresse. Ces rancunes héréditaires sont telles, que j'ai souvent entendu épilo-
guer sur la conduite ou les imprudences de certains officiers qui depuis des
années avaient quitté l'Inde ou succombé sur le champ de bataille. En revanche,
un bon procédé n'est jamais perdu, quand il s'adresse à ces hommes si suscep-
tibles. C'est le précieux charme, le trésor féerique, soigneusement gardé dans leur
cœur, jusqu'au moment où ce cœur cesse de battre (1). »
Quant aux cipayes, l'écrivain anglais en parle avec une sorte de mépris, com-
parant l'armée anglo-indoue à celle d'Alexandre, dont la véritable force consistait
dans un petit nombre de Macédoniens, et non dans les peuplades indigènes qu'il
tramait avec eux. Les cipayes manœuvrent avec une exactitude parfaite; leur feu
est bien nourri, bien dirigé ; mêlés aux soldats anglais, ils peuvent même soutenir
une attaque vigoureuse, ou emporter des positions bien défendues; leur docilité
est extrême; le crime est à peu près inconnu dans leurs rangs; avec leurs pieds
nus dans des souliers à boucles, avec leurs vestes beaucoup plus légères et
beaucoup moins bien faites que celles du soldat européen, ils ont cepen-
dant à la parade un aspect assez élégant, mais ils manquent de cette ardeur
indomptable qui caractérise les soldats anglais, soit qu'il faille monter sur la
brèche couronnée de feux, soit qu'il s'agisse d'aborder une batterie à la baïon-
nette.
Les révoltes sont fréquentes chez les cipayes. L'insurrection du 64e, que nous
avons racontée, n'est rien auprès de celles qui éclatèrent k Vellore et à Barrack-
pore. A Vellore surtout, le mouvement parut menacer l'existence même de l'em-
pire indo-britannique. Des régiments d'infanterie indigène, s'étanl révoltés, mas-
sacrèrent un grand nombre de leurs officiers européens. Tout annonçait que
l'insurrection allait s'étendre au loin, peut-être gagner Madras ou Calcutta : mais
dans le voisinage se trouvait un régiment de cavalerie, sous les ordres du colonel
Gillepsie, qui s'est fait un nom glorieux dans les guerres de l'Inde. L'affection de
ces soldats pour leur chef l'emporta sur l'esprit de nationalité. Ils n'hésitèrent
pas à charger leurs compatriotes. S'ils avaient refusé, ce qu'ils eussent fait sans
doute sous un autre commandant, aucun obstacle n'arrêtait plus la révolte. Il y a
tout lieu de croire que la domination anglaise aurait disparu de l'Inde. <c Le sort
de l'empire, dit un historien, dépendit, sans aucun doute, de la conduite d'un
seul régiment : celle de ce régiment, du caractère du chef qui le commandait.
L'imagination s'effraie de la ténuité du fil qui suffit à retenir sur le bord de
l'abîme celte masse immense (2). »
En 1842, la désaffection des cipayes, due, — on le pense du moins, — aux
intrigues des Sickhs, se montra de tous côtés dans l'armée d'observation réunie
à Ferozepore, et maintenant encore les troupes du Bengale sont soumises à des
précautions qui attestent à quel point on se mélie de leur fidélité. Chaque nuit,
tous les soldats, excepté les hommes de service, viennent déposer leurs fusils dans
des râteliers d'armes gardés par une sentinelle. Ces râteliers ont le nom de bells,
cloches, et chaque régiment en a dix, un par compagnie. Ces mesures préventives
(l)Camp and Barrack-room, p. 169.
(2) L'Inde sous la domination anglaise, par M. Barchou de Penuoën, t. II, p, S.
508 LES TOURISTES ANGLAIS.
contre l'esprit de révolte subsistent même alors que les troupes sont en marche,
et ne cessent qu'en pays ennemi.
Quand on compare les forces relatives des deux armées, il est impossible de ne
pas redouter pour l'Angleterre un moment prévu par les meilleurs esprits : celui
où les troupes cipayes se révolteront en masse contre la domination étrangère.
Dans un ouvrage universellement estimé, celui de M. John Malcolm, cette hypo-
thèse est présentée comme inévitable. « Il est facile, dit-il, d'apprécier le genre
de services que le gouvernement anglais se trouve à même de retirer des indi-
gènes, officiers ou soldats. Ils obéiront dans des circonstances ordinaires, ils hési-
teront quand elles menaceront de devenir graves, ils nous échapperont quand
elles le seront devenues. » Et ailleurs, parlant des officiers indigènes tels qu'ils se
montrèrent à Vellore et à Barrackpore : « Dans ces deux occasions, dit-il, ils
agirent en hommes désireux de ne point perdre ce qu'ils possédaient, mais, en
même temps, dénués de motifs suffisants pour accomplir avec ardeur, avec résolu-
tion, un devoir difficile (1). »
Or, les forces payées par la compagnie, y compris les soldats irréguliers et la
police locale, doivent excéder trois cent mille hommes, et l'armée européenne,
en comptant les soldats de toute arme, ne va pas tout à fait à trente mille. C'est
justement un homme contre dix, et encore ne faisons-nous pas figurer, parmi les
ennemis naturels de l'Angleterre, ces immenses populations que ferait sortir de
leur torpeur indolente le canon d'une insurrection victorieuse au début.
Il faut maintenant prendre congé de notre slaff-sergeant, qui revint en Angle-
terre, où, le 7 juillet 1845, il débarquait joyeusement àGravesend. Au moment où
le vaisseau qui le ramenait venait de laisser tomber son ancre, un joueur de cor-
nemuse, debout sur le pont d'un balead à vapeur, salua les arrivants de quelques
airs nationaux : Auld lang Syne et Home Sweel home, éveillant ainsi dans leurs
âmes mille sympathiques échos; après quoi les officiers descendirent à terre, et
quelques-uns d'entre eux revinrent le soir « glorieusement ivres. » Le génie an-
glais éclate, à notre avis, dans ce contraste piquant de mélancolie et d'ardeur
bachique.
S'il n'était parfaitement vulgaire de s'excuser, en terminant, sur la manière dont
on a compris le sujet que l'on vient de traiter, nous dirions que, rassasié de ces
brillantes fantaisies, de ces peintures à grand effet, que les romanciers et les
poètes nous prodiguent a propos de llnde, nous avons voulu la montrer telle
qu'elle apparaît, dans les districts les plus déserts et les plus sauvages, aux mal-
heureux pionniers de la civilisation. Ces sables ardents où s'absorbent leurs sueurs
et leur sang, ces villages, ces campements ravagés par l'épidémie, ces jungles
inondés et pestilentiels, ces vieilles cités que leurs nécropoles étouffent et qui
semblent porter le deuil de leur splendeur passée, ces troupeaux de peuples ser-
viles qui s'humilient devant toutes les conquêtes et vont au-devant de tous les
jougs, offrent un assez triste tableau pour quiconque l'envisage sans préventions.
Un observateur peu lettré, dont l'enthousiasme juvénile a été de bonne heure
éteint par les mécomptes de la vie positive, qui dit ce qu'il a vu, ce qu'il a souf-
fert, sans nulle emphase, mais sans nulle atténuation, n'est pas, dans une enquête
de ce genre, un témoin à dédaigner. Assez d'autres nous ont raconté, nous racon-
teront encore la pompe sauvage des trônes que sapent les canons et la diplomatie
(I) Malcolm, llim. polit., t. Il, p. 235.
LES TOURISTES ANGLAIS. ~(.i'.l
de l'Angleterre ; assez d'autres s'amuseront à nous décrire les élégances el le luxe
des Anglo-Indiens, les voyages en palanquin, les mollesses du harem, les splen-
deurs gastronomiques des dîners donnés par les nababs, la chasse au tigre, les
bayadères, les délices de cette voluptueuse paresse que les esclaves partagent avec
leurs maîtres, trop énervés pour être exigeants, trop soigneux de leur repos pour
s'entêter à combattre l'inertie de leurs misérables serviteurs. Ce sont là les détails
d'un tableau que ne se lassent point de reproduire, à leur retour de l'Inde, les em-
ployés enrichis, les femmes tourmentées du besoin de se mettre en scène; mais
une peinture seulement à demi vraie, à demi complète de la vie que mènent les
obscurs soutiens de cet édifice aventuré, manquait jusqu'ici à l'immense collection
des récits dont l'Inde a fourni le sujet.
Ce travail a d'ailleurs un autre intérêt. Dans je ne sais quelle tragédie moderne,
un vétéran romain parle de l'indifférence avec laquelle la république accepte les
dévouements du plébéien : « Rome, dit-il, ne s'enquiert pas de mes rudes fati-
gues, de mon sang répandu sous ses drapeaux, »
Et, quand je meurs pour elle, ignore que je meurs.
L'Angleterre va plus loin, et dans son ingratitude impie, — nous avons eu occa-
sion de le prouver, — elle méprise, elle insulte, elle avilit ceux qui meurent pour
elle. Faul-il plaindre, faut-il admirer la constance hébétée, le dévouement inex-
plicable et stupide des hommes qui subissent, presque sans se plaindre, une si
énorme iniquité? Nous n'oserions le décider encore ; mais quand l'un d'eux, choi-
sissant le moment où quelques sympathies ont éclaté en faveur des parias armés
qui font de tous côtés prévaloir l'intérêt britannique, élève timidement la voix et
cherche à les faire connaître, eux, leurs obscurs travaux, leurs griefs étouffés,
leurs passions, leurs vices, leurs ambitions bornées, leur héroïsme ignoré, il a
droit, selon nous, d'être entendu, entendu de nous comme des siens. Malgré la
différence de nos institutions militaires, on ne peut nier que, souvent placés dans
des conditions identiques, les soldats des deux pays n'aient des droits du même
ordre à faire valoir, des plaintes pareilles à faire écouter. De même qu'en étudiant
le sort des ouvriers de la Grande-Bretagne, nos publicistes en sont venus à s'éclai-
rer sur le sort des travailleurs français, de même trouvera-l-on peut-être, dans ce
journal d'un soldat indien, de quoi mieux connaître el mieux apprécier la situa-
tion physique et morale de nos combattants en Algérie. Les peuples sont frères en
effet, les vérités sont proches parentes, et le rayon qui en tire une des ténèbres
reflète plus ou moins sur toutes celles du même ordre sa bienfaisante et immortelle
lumière.
E.-D. Forgues.
tome îv. 2i>
JOSEPH IL
KAISER JOSEPH II UND SEINE ZEIT,
Von Dr Cari Ramshorn. — Leipzig, 1845.
De tous les princes qui, au xvme siècle, se déclarèrent les protecteurs plus ou
moins sincères des doctrines philosophiques propagées par l'école française,
Joseph II fut, à proprement parler, le seul qui tenta d'en faire l'application sé-
rieuse au gouvernement et à l'administration de ses états. Déjà, dans cette Revue,
le travail historique de M. Pagane! (1) avait fourni l'occasion d'esquisser rapide-
ment la figure de l'empereur philosophe, novateur et presque révolutionnaire, si
diversement jugé par ses contemporains. Aujourd'hui des documents nouveaux
publiés en Allemagne, et en particulier i'important ouvrage de M. Ramshorn :
Joseph II et son temps, permettent d'entrer plus avant dans le détail des réformes
entreprises par le fils de Marie-Thérèse et dans les événements de sa vie si courte
et si agitée.
Le nom de Joseph II est très-populaire en Allemagne, et M. Ramshorn a fidèle-
ment reproduit une opinion universellement reçue au delà du Rhin en écrivant
les lignes suivantes : « Nous avons cherché dans cet ouvrage à retracer l'image
d'un homme qui, placé au plus haut rang de la société, éveilla chez le peuple alle-
mand la première idée d'une nationalité allemande, et qui par cela même doit
servir aujourd'hui de mentor dans la réalisation de celte idée. » Cette appréciation
n'est pas d'une justesse absolue, car Joseph II, en sa qualité de chef du saint-
empire, n'a pris l'initiative d'aucune mesure politique importante; ses réformes
s'appliquaient à l'Autriche seule. Ce n'est pas l'unité germanique, mais seulement
(1) Livraison du 31 août 1843.
JOSEPH II. 371
l'unité de ses états, l'unité autrichienne, qu'il cherchait à fonder. Pour constituer
celte unité, il s'appuya sur l'élément germanique, et voulut que la race allemande
absorbât progressivement dans son sein toutes les autres races, Slaves, Italiens,
Bohèmes, éparses dans ses vastes états. Une langue commune est un puissant
instrument de nationalité : l'idiome allemand dut devenir la langue nationale de
l'Autriche, et l'empereur en rendit l'usage obligatoire dans les écoles et dans tous
les services publics. Dans ces mesures, la jeune Allemagne a vu un premier pas vers
cette unité qu'elle rêve; c'est là ce qui explique la vénération enthousiaste dont
elle entoure aujourd'hui la mémoire de Joseph II. En France, le nom de José |>h a
des reflets moins éclatants; ou ne voit guère en lui qu'un adepte aveugle et fan-
tasque de la philosophie à la mode, amoureux des nouveautés, et jouant sur son
trône le rôle de sage, comme Louis XIV jouait celui de héros, et cependant ce no-
vateur couronné a abordé la plupart des problèmes que nous agitons encore à cette
heure ; il a remué les principes qui servent de base à nos institutions. « Ce qui ne peut
échapper à l'esprit du lecteur, écrivait un contemporain, le marquis de Caraccioli,
c'est de voir presque tous les plans de l'assemblée nationale, qui se tient actuellement
à Paris, ébauchés par l'empereur : abolition de la servitude, du droit d'aînesse,
des dîmes, des chasses impériales, curés salariés (selon son expression), juifs et
protestants déclarés citoyens, tolérance civile accordée, tout sujet devenu capable
de parvenir aux premiers emplois, places données au concours, projet de mettre
toutes les provinces en départ' menls; lien de plus assemblant. » Dans cette réno-
vation, dont nous levendiquoi;- i bon droit l'initiative et la gloire, pourquoi ne
rendrait-on pas au fils de Marie-Thérèse la part qui lui est due? Joseph II fut mé
connu de ses contemporains, et il devait 1 être, car il eut le tort d'arriver avant
l'heure où s'accomplissent d'elles-mêmes les grandes transformations sociales, et
le tort plus grand encore de ne pas réussir dans sa gigantesque entreprise. Aux
yeux des hommes, celui qui échoue passe pour malhabile, et l'on cherche toujours
une faute derrière un malheur ; mais les préjugés s'éteignent, les haines s'apaisent,
et, si l'on voit depuis quelques années se manifester chez nos voisins un retour
impartial vers cette mémoire longtemps calomniée, celle-ci a droit de noire part à
une étude désintéressée et à une égale justice, car l'œuvre de Joseph 11, tout
incomplète qu'elle s'offre à nous dans ses résultats, relève directement des prin-
cipes immortels que nos assemblées nationales pesaient à la même époque; la con-
damner d'une manière absolue et sans appel serait renier l'origine de notre propre
force et de notre grandeur.
Joseph naquit a Vienne, en 1741, à la veille de cette terrible bataille de Molwitz,
qui ébranla la monarchie autiichienue et révéla à l'Europe la puissance nouvelle
de la Prusse. Ses hautes destinées commencèrent dès le berceau; ce frêle enfant
devint la sauvegarde d'un grand empire chancelant. Sans armées, sans argent, sans
alliés, seule contre l'Europe acharnée à sa perte, Marie-Thérèse, par une inspira-
tion suprême, prit son fils dans ses bras, et le montra au peuple. A la vue de cette
femme qui portait au front la triple couronne de la royauté, de la beauté et du
malheur, de cet enfant dont les cheveux blonds flottaient en auréole, et dont les
yeux rayonnaient de cet azur profond et souriant qu'on appelle encore en Alle-
magne le bleu de l'empereur .loseph. la nation frémissante se leva comme un seul
homme, jetant au ciel ce cri devenu célèbre : Moriamur pro rege nostro Maria-
Theresa! L'Europe étonnée vit tout à coup sortir en armes, des plaines de la Hon-
grie, d'héroïques et sauvages peuplades, Croates, Valaques, Pandours, dont on
372 joseph ii.
apprit en même temps le nom et les victoires. L'Autriche fut sauvée en sacrifiant
la Silésie, et quand Charles VII, ce fantôme d'empereur, disparut dans la tombe,
Marie-Thérèse put ressaisir et poser sur le front de son époux, François de Lor-
raine, la couronne que la maison de Habsbourg possédait depuis trois cents ans.
Joseph cependant grandissait au milieu de ces agitations, qui semblent avoir
exercé sur lui une profonde influence. Il avait reçu du ciel une de ces âmes à la fois
tendres et fières, un de ces esprits ardents et délicats, qui ont besoin de sympathie,
de bienveillance, d'épanchement. Malheureusement son éducation fut mal faite :
on a dit que Marie-Thérèse n'aimait pas son fils ; je croirais plutôt qu'elle ne le
comprenait pas. Ces deux natures, en vivant côte à côte dans la plus étroite inti-
mité, n'étaient pas cependant de la même famille, ni en quelque sorte du même
siècle; il y avait dans Joseph enfant une indépendance qui blessait l'esprit impé-
rieux de sa mère, et une activité qui effarouchait l'esprit paresseux de son père.
Le comte Bathiany, son gouverneur, essaya vainement de plier le jeune prince à
cette obéissance passive que lui, vieux soldat, regardait comme la première des
vertus. Joseph froissé se replia en lui-même; il devint taciturne, opiniâtre, con-
centré dans ses rêveries. Ses professeurs, choisis parmi les savants les plus renom-
més d'Allemagne et d'Italie, semblaient avoir une tâche facile à remplir, car Joseph
avait une ardente passion de tout connaître : son esprit était prompt et subtil,
son intelligence vaste et brillante ; mais on lui présenta la science sous son
aspect le plus repoussant, tout hérissée de formules dogmatiques. Il apprit seule-
ment plusieurs langues jusqu'à l'âge de treize ans, où le fameux Bartenstein, qui
avait régné en maître à la cour de Charles VI et à celle de Marie-Thérèse, et qui
venait d'être éclipsé par la faveur naissante de Kaunilz, fut chargé d'initier le
jeune prince à tous les secrets de l'histoire et de la politique.
Bartenstein , rompu aux affaires, représentait à merveille la politique lente et
formaliste de la cour d'Autriche; cet homme était en quelque sorte un protocole
incarné. Il rédigea pour son élève de savantes et diffuses compilations sur l'his-
toire politique de l'Allemagne, le droit des gens et le droit naturel. Ces traités,
qui sont restés inédits, ne formaient pas moins de quinze volumes in-folio.
Cependant Joseph II avait tant de curiosité dans l'esprit, qu'il se plongea avec
avidité dans cette étude nouvelle, et, si l'on en croit les mémoires du temps,
il puisa dans les instructions de Bartenstein cet esprit de résistance aux préten-
tions du saint-siége qui éclata plus tard dans tous ses actes. Le vieux ministre
avait déposé dans ce livre les conseils de son expérience et les timides espérances
de ses rêves; il avait écrit ce qu'il n'avait pas osé faire. L'impression produite
sur l'esprit de Joseph fut profonde, et dès lors il médita sans cesse sur les desti-
nées de l'Autriche, songeant à lui donner un jour l'indépendance et l'unité qui lui
manquaient. Quand ses éludes furent terminées et qu'il fut mis hors de page, le
jeune archiduc se renferma dans la solitude. Il recommença lui-même son édu-
cation manquée, se laissant aller à toutes les aspirations de son âme, à tous les
penchants de son esprit. Ses études favorites furent les sciences d'observation, et
les Commentaires de César devinrent sa lecture habituelle, le pain quotidien de
son intelligence.
En i756, la guerre recommença en Allemagne. Marie-Thérèse, qui ne s'était
jamais consolée de la perte de la Silésie, ne recula pas devant une bassesse pour
se venger de Frédéric. Une lettre où l'impératrice reine, si grande par sa nais-
sance et par ses vertus, traitait d'égale à égale avec Mmc de l'ompadour, l'appe-
joseph ii. 573
lanl ma princesse et mon amie, détermina la résolution du cabinet de Versailles,
et dans le boudoir de Babiole le plus galant des abbés et la plus frivole des cour-
tisanes conclurent cette alliance monstrueuse de la France et de l'Autriche qui
déchira l'œuvre nationale de François Ier, d'Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV,
pour aboutir au désastre honteux de Rosbach et au traité de Paris, plus honteux
encore.
Au bruit des armes, Joseph tressaillit dans sa solitude, et il demanda à grands
cris la place qui lui était due au premier rang des armées autrichiennes; mais
son exaltation guerrière parut excessive à Marie-Thérèse. L'impératrice craignit,
en favorisant ce penchant naturel, de donner à l'Autriche un de ces princes ba-
tailleurs qui hasardent sur un coup de dé la destinée des empires. Au lieu de
modérer cette passion juvénile en lui donnant un légitime aliment, elle eut le
tort de la comprimer violemment, et Joseph, mécontent, s'isola de plus en plus
en lui-même, consumant dans l'étude cette ardeur qui n'avait pas d'emploi, mé-
ditant les problèmes les plus élevés de la politique et de la philosophie, et pré-
parant ainsi l'œuvre qu'il devait plus tard entreprendre. Ces quelques années
qu'il passa dans une sorte d'obscurité furent les plus heureuses de sa vie. Joseph
avait épousé à dix-neuf ans une femme digne de lui, et qu'il associait à tous ses
rêves, à toutes ses espérances : « Je regrette, disait-il souvent, de ne pouvoir lui
donner qu'un cœur. » Isabelle de Parme exerça une grande et salutaire influence
sur le caractère du jeune archiduc : elle en adoucit les aspérités, elle en tempéra
les violences; mais elle mourut bientôt, et sa fille unique la suivit dans la tombe.
Les nécessités de la politique obligèrent Joseph à épouser en secondes noces une
princesse de Bavière qu'il n'aimait point et qui mourut sans enfants. Toute sa vie,
il resta fidèle à la mémoire d'Isabelle, qu'il appelait son bon ange.
La guerre de sept ans se termina en 1763 par la paix d'Hubertsbourg, qui con-
serva la Silésie à Frédéric. En vertu d'un article secret, l'archiduc Joseph fut élu
sans opposition roi des Romains, et devint ainsi l'héritier légitime et nécessaire
de l'empire. En 1765, François de Lorraine mourut subitement à Inspruck. Fran-
çois, empereur et régent d'Autriche, passa sa vie à thésauriser; de compagnie avec
quelques spéculateurs de bas étage, il entreprit les fournitures de l'armée prus-
sienne en guerre avec Marie-Thérèse, et fut, suivant l'expression dédaigneuse de
Frédéric, le banquier de la cour. On assure que sa passion des richesses l'avait
entraîné à s'occuper d'alchimie; il cherchait la pierre philosophale comme un
savant du moyen âge, et tentait, avec le miroir ardent, de tirer des diamants d'un
caillou. Joseph lui succéda en vertu de son titre de roi des Romains, et pour la
première fois on vit un empereur d'Allemagne qui ne possédait pas en propre un
pouce de terre. Marie-Thérèse lui donna le litre de corégent qu'avait porté son
père, mais sans lui laisser plus de puissance.
Joseph résolut alors d'employer ses loisirs à connaître l'Allemagne, l'Italie, et
successivement tous les pays de l'Europe. En 1769, il visita l'Italie sous le nom de
comte de Falkenslein, gardant le plus strict incognito, refusant tous les honneurs,
et étudiant avec le même soin les monuments antiques et les institutions modernes.
A Rome, il entra l'épée au côté dans le conclave, et, remarquant un prêtre vêtu
d'une simple soutane noire, il lui demanda qui il était. « Un pauvre religieux qui
porte l'habit de saint François, » répondit celui qui s'appelait alors Ganganelli,
et qui devait le lendemain s'appeler Clément XIV. Ainsi la Providence rapprocha
un moment ces deux hommes qu'elle réservait aux mêmes destinées ! Peu de temps
374 JOSEPH II.
après cette rencontre fortuite, l'empereur eut une entrevue avec le grand Frédéric
à Neiss, en Silésie. Depuis longtemps Joseph désirait connaître le héros dont la
gloire honorait l'Allemagne, et qui venait de tenir en échec l'Europe entière par
la fécondité et la souplesse de son génie. Frédéric parle de cette entrevue dans
ses mémoires. « Le jeune prince, dil-il, affectait une franchise qui lui semhlait
naturelle, son caractère aimahle marquait de la gaieté jointe à beaucoup de viva-
cité; mais, avec le désir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire. »
Plus tard, quand Joseph II révéla toute l'étendue de ses desseins, le jugement de
Frédéric se modifia, et l'on assure que le roi de Prusse avait fait placer dans tous
les appartements de son palais le portrait de l'empereur; « car, disait-il, on doit
toujours avoir l'œil sur un homme aussi actif. »
Une seconde entrevue des deux souverains à Neustadt, en Moravie, se rattache
à l'un des plus grands événements de l'histoire contemporaine. Le démembrement
de la Pologne y fut décidé dans des conférences secrètes de Frédéric et du prince
de Kaunitz. L'initiative appartient tout entière au roi de Prusse, qui, par un
calcul de profond politique, uouva ainsi le moyen de dédommager l'Autriche de
la perte de la Silésie, de faire abandonner à la Russie les provinces danubiennes,
et d'ajouter à ses états héréditaires des provinces riches et fertiles assurant à la
Prusse ses approvisionnements en blé, jusque-là incertains. Si le nom de
Joseph II se trouva mêlé à cet acte odieux, il serait néanmoins injuste de lui en
renvoyer la responsabilité. La première mesure importante du jeune empereur
fut l'abolition de l'ordre des jésuites. Malgré la violence de son aversion pour
cette société, il agit cependant envers elle avec une grande modération, par égard
pour sa mère, dont la piété était plus fervente qu'éclairée. Frédéric, par une sin-
gulière affectation de lolérance, rassembla d'abord dans ses états les membres
dispersés de l'ordre; mais on fut bientôt obligé de les bannir, car leur seule pré-
sence agitait les populations et compromettait l'autorité royale dans les provinces
catholiques nouvellement conquises.
En 1777, l'empereur voulut visiter la France, où l'attiraient de douces affec-
tions de famille et de vives sympathies pour l'école philosophique dont il avait
adopté les doctrines avec tant d'ardeur. Joseph, suivant ses habitudes d'observa-
teur sérieux, voulut voir de près les hommes et les choses; il dépouilla la dignité
impériale, et, refusant les honneurs qu'on lui préparait à Versailles, il fit dresser
son lit de camp dans un hôtel garni, et parcourut Paris en fiacre. Il admira les
merveilles de notre civilisation, et chercha à se les approprier en les reproduisant
à Vienne. L'abbé de l'Épée, qui poursuivait son œuvre sublime au milieu de l'in-
différence publique, excita l'admiration de l'illustre voyageur, qui lui demanda
d'envoyer à Vienne un de ses disciples pour y fonder l'école impériale des sourds
et muets. Le comte de Falkenstein visita Buffon et Rousseau, et c'est un des plus
grands spectacles de cette époque que cet hommage rendu par le chef de l'empire
à la souveraineté de l'intelligence Quand Joseph entra à Pimprovisle chez Rous-
seau, le philosophe écrivait de la musique; et comme son hôte s'étonnait qu'il
perdit son temps à une occupation indigne de lui : a J'ai voulu apprendre aux
Français à penser, lui répondit Rousseau, et je n'ai pu y réussir; maintenant je
leur apprends à chanter, et ils chantent!... »
Le peuple de Paris rendit justice au mérite éminent de Joseph II : l'élévation
de son esprit, son érudition, la simplicité de son costume et de ses manières, la
pureté de ses mœurs, excitèrent au plus haut degré la surprise et l'admiration,
joseph ii. 375
car de semblables qualités n'élaient rien moins qu'habituelles aux souverains
français; mais on le reçut avec quelque froideur à Versailles, où il apparaissait
comme une satire vivante des vices et des frivolités de la cour. Il se permit des
conseils qui parurent trop sévères, et ses prévisions, trop bien justifiées, vinrent
souvent troubler l'insouciance du souverain et de ses ministres et les préten-
tieuses bergeries de Trianon. L'empereur ne pouvait cacher sa surprise en ap-
prenant que Louis XVI, encore emprisonné dans les liens de la plus mesquine
étiquette, n'avait jamais songé à visiter les grande? villes de son royaume, pas
même les monuments de sa capitale. Le roi avait bien autre chose à faire! ne de-
vait-il pas suivre l'emploi de la journée tracé par Louis XIV, et passer du lever
à la chasse et du débotté au conseil? Mme Campan nous a conservé quelques
scènes d'intérieur assez piquantes, où l'aveuglement de Louis XVI contraste péni-
blement avec h sagesse de Joseph IL La reine elle-même fut mécontente de
son frère, et on chuchota, derrière les paravents de laque des vieilles duchesses,
bien des épigrammes inoffensives sur la bonhomie germanique de cet empereur
d'hôlel garni.
Le comte de Falkenstein quitta Paris après un séjour de six semaines, et visita
rapidement les provinces. Les mémoires du temps racontent les singulières ren-
contres qu'il dut à son rigoureux incognito; mais, ce qui est plus digue de l'his-
toire, c'est le sentiment d'admiration et presque de jalousie qu'éprouva Joseph II
à l'aspect de cette unité qui fait la gloire et la force de la France. En voyant à
Brest une escadre prête à mettre à la voile : « Quel empire, s'écria-t-il, il a la
terre et la mer! » Joseph rentra à Vienne avec la résolution bien arrêtée d'établir
dans ses états l'homog<;néité qui leur manquait, et de constituer par la centrali-
sation une nationalité jeune et puissante. Ainsi chacune de ses observations
portait ses fruits, et ses voyages étaient des conquêtes, comme le disaient les ma-
drigaux du temps.
A la fin de la même année 1777, l'électeur de Bavière Maximilien-Joseph, fils
de l'empereur Charles VII, mourut sans enfants. En lui s'éteignait la branche
aînée de la maison de Wittelsbach, et l'électeur palatin, représentant de la
branche cadette, devait lui succéder, en vertu de la bulle d'or et du traité de
Westphalie; mais l'Autriche convoitait depuis longtemps la Bavière, et, dans cette
prévision, l'empereur Joseph II avait épousé Marie-Josèphe, sœur du dernier élec-
teur, qui lui apportait en dot ses droits sur les propriétés allodiales. Cependant
Marie-Josèphe étant morte sons enfants, comme son frère, l'empereur ne renonça
pas à ses desseins. II s'était assuré à Versailles de la neutralité de la France, et,
au moment où l'électeur fermait les yeux, une armée autrichienne occupait ses
états, tandis qu'un habile manifeste, rédigé par Kaunilz, réclamait ce riche héri-
tage à titre de réversion à la couronne de Bohême, à l'archiduché d'Autriche ou
à l'empire. L'électeur palatin, qui navait pas d'héritier direct, et auquel on promit
un magnifique établissement pour ses bâtards, consentit à partager son héritage
avec l'Autriche, au détriment de son neveu le duc de Deux-Ponts. La question
semblait donc résolue en fait comme en droit, mais Frédéric veillait. Il protesta
d'abord devant l'opinion publique contre cette menaçante usurpation, et parut
bientôt à la tête d'une armée sur les frontières de Silésie. Joseph, qui faisait
depuis longtemps des préparatifs considérables, vil arriver avec une secrète joie
l'occasion de lutter avec son rival. L'armée autrichienne élait nombreuse, bien
disciplinée, et commandée par des généraux expérimentés, Daun, Haddick et
376 joseph ii.
Lascy. Cependant, avant d'entrer en campagne, les deux souverains échangèrent
une correspondance dont ils connaissaient d'avance toute l'inutilité, et où se re-
tracent fidèlement la calme lenteur de Frédéric et l'impatience inquiète de Josepb.
a Monsieur mon frère, écrivait l'empereur en juillet 1778, vous voulez jouer
le rôle de protecteur dans la guerre pour la succession de Bavière. Vous vous
armez de la qualité de garant de la paix de Westphalie pour offenser l'Autriche,
et après diverses négociations vous décidez de votre autorité privée que je dois
me dessaisir de la Bavière. J'espère que vous voudrez bien croire qu'en ma qualité
de chef suprême de l'empire j'ai quelques notions sur sa constitution; or, elle
permet à tout état de l'empire de traiter avec les agnals pour les pays en litige,
et d'en prendre possession, s'il obtient leur commun accord... Peut-être avez-vous
trop présente à la mémoire l'époque de la mort de Charles VI et de la conquête
de la Silésie. Quand vous agissez ainsi, vous ne songez qu'à votre bonheur comme
général, et à votre armée de deux cent mille hommes; mais songez aussi que la
Prusse n'est pas le seul état auquel la Providence ait fait celle grâce de pouvoir
amener sur le champ de bataille deux cent mille soldats. » Et plus loin il ajoutait :
« J'ai déjà appris de V. M. tant de choses utiles, que si je n'étais citoyen, et si le
sort de plusieurs millions d'hommes qui souffriraient cruellement de cette guerre
ne me touchait profondément, je demanderais à votre majesté de m'enseigner
encore le métier de général. »
Frédéric répondait avec une courtoisie un peu ironique et un sang-froid pres-
que dédaigneux : « Non, sire, vous n'avez pas besoin de maître, vous réussirez
dans tout ce que vous entreprendrez, parce que la nature vous a doué des plus
rares talents. Lucullus n'avait jamais commandé d'armée, quand le sénat romain
l'envoya dans le Pont, et presque à son arrivée il battit Mithridate. Si votre ma-
jesté remporte des victoires, je serai le premier à l'applaudir, mais j'ajoute : que
ce ne soit point contre moi. »
Les armées étaient en présence, et l'Europe dans l'attente d'un grand événe-
ment. Frédéric, trop prudent pour hasarder une bataille décisive dont le succès
même ne pouvait rien ajouter à sa réputation, déploya toute son habileté pour
paralyser les entreprises de Joseph et le lasser sans combattre. D'ailleurs, le roi
savait bien que celte guerre n'élait pas sérieuse, car Marie-Thérèse, un moment
entraînée par la fougue de son fils, désirait vivement la paix, et pendant la cam-
pagne elle envoya à Frédéric le baron de Thugut, avec mission de lui dire, en
propres termes, « qu'elle était désespérée qu'ils fussent sur le point de s'arracher
l'un à l'autre des cheveux que l'âge avait hlanchis. » En même temps l'impéra-
trice mère dépêchait successivement à Joseph, pour l'engager à déposer les armes,
Je comte de Rosemberg et l'archiduc Léopold; mais l'empereur rudoya les messa-
gers, et déclara à la face de tous qu'il trouvait honteuses les conditions proposées
par sa mère, et que, si celles du roi de Prusse étaient acceptées, il ne remettrait
plus le pied à Vienne et se retirerait à Aix-la-Chapelle, antique résidence des em-
pereurs. Cependant Marie-Thérèse implorait l'intervention de la France et de la
Russie; elle écrivit à la czarine une de ces lettres caressantes, dont la séduction
était irrésistible, lui témoignant « son estime, son amitié, sa confiance et sa défé-
rence, persuadée qu'elle ne pouvait mettre en de meilleures mains ses intérêts et
sa dignité. » Malgré la résistance de Joseph II, la paix fut conclue à Tescben.
L'impératrice s'en réjouit avec effusion. « Je suis ravie de joie, s'écria-t-elle ; on
sait que je n'ai point de partialité pour Frédéric, cependant je dois lui rendre la
josepb ii. 577
justice de reconnaître qu'il en a agi noblement. Il m'avait promis de faire la paix
à des conditions raisonnables, et il m'a tenu parole, .le ressens un bonheur inex-
primable de prévenir une plus grande effusion de sang. » L'empereur seul fut mé-
content; il avait rêvé d'éclatants triomphes, ou du moins une lutte toujours glo-
rieuse avec le plus grand capitaine du siècle, mais son habile adversaire l'avait
réduit à l'impuissance sans lui faire l'honneur de le combattre.
L'année suivante, Joseph, fidèle à sa passion de tout connaître, se rendit en
Russie. La czarine lui fil l'accueil le plus cordial, et, vivement séduite par la
franchise de ses manières et l'entraînement de son esprit, elle le proclama
l'homme le plus accompli de son temps. Cette affection personnelle renoua l'al-
liance de l'Autriche et de la Russie, et détacha la czarine du roi de Prusse, dont
les sanglantes épigrammes blessaient cruellement la cour de Saint-Pétersbourg.
Cependant l'Europe, qui n'était pas accoutumée alors, comme aujourd'hui, à voir
les souverains errants sur les grandes roules, s'étonnait de la remuante activité du
jeune empereur; les vieux courtisans criaient au scandale, et les politiques pru-
dents concevaient de justes alarmes pour la paix du monde.
Joseph, en revenant à Vienne, trouva sa mère mourante, et le 29 novembre
1780 il reçut son dernier soupir. Désormais seul maître de l'empire, il touchait
enfin à celte heure décisive et solennelle où les conceptions de son intelligence pou-
vaient devenir des réalités. Au moment d'entreprendre sa tâche périlleuse, Joseph
épanche sa douleur et ses espérances en deux lettres reproduites par M. Ramshorn.
Il écrivait au prince de Kaunitz peu de jours après la mort de sa mère : « Jus-
qu'ici, je n'ai été qu'un fils obéissant, et c'est là tout ce que j'ai su être; mais,
après le coup mortel qui m'a frappé, je nie trouve à la tête de mes états, et chargé
d'un fardeau que je reconnais trop lourd pour mes forces. Ce qui m'encourage, c'est
la persuasion que vos sages conseils allégeront pour moi cette grande et difficile
lâche. » Dès les premiers jours de décembre 1780, il exposait au duc de Choiseul
la situation exacte de l'empire autrichien, et la nécessité d'une réforme complète.
« Mon ami, disait-il, l'impératrice ma mère m'a laissé un grand empire, des mi-
nistres el des généraux d'un mérite éprouvé, des sujets fidèles, et une gloire qu'il
sera difficile à son successeur de soutenir. J'ai toujours eu la plus grande estime
pour ses vertus, et la plus parfaite vénération pour son caractère. J'honore sa mé-
moire, et je n'oublierai jamais la bonté de son cœur. Dans le choix de ses hommes
d'état, cette princesse a déployé de hautes connaissances gouvernementales.
Kaunitz comme ministre des affaires étrangères, Hatzfeld comme ministre de l'in-
térieur, et plusieurs de ses ambassadeurs aux différentes cours, prouvent assez
qu'elle a su distinguer, employer et récompenser le talent. L'influence exercée par
les prêtres dans le gouvernement de ma mère sera l'objet de mes réformes. Je ne
verrais pas volontiers des gens chargés exclusivement du soin de noire salut se
donner tant de peines pour régler nos affaires temporelles. L'étal financier des
provinces autrichiennes réclame une meilleure organisation. Je dois changer aussi
les gouverneurs des provinces... Mais tout cela est bien nouveau pour moi, il faut
que je m'oriente un peu, et que j'allie au sentiment de mes devoirs une connais-
sance parfaite des affaires; sans cela, je ressemblerais au Grand Turc, qui ne con-
naît que ses plaisirs, et ignore toutes les obligations de son rang. »
L'empereur ne se méprit p3s sur l'étendue du péril; mais, comme il était de
ceux qui aiment mieux leur cause que leur vie, il apporta dans la mission qu'il
s'imposait l'enthousiasme d'un croyant. Les états héréditaires de la maison d'Au-
578 jôscph ii.
triche ne constituaient pas une nation ; dispersés à tous les coins de l'Europe et
dans tous les climats, depuis les marais du Danube jusqu'aux sommets du Tyrol,
et depuis la Flandre jusqu'à la Lombardie, chacun de ces états avait une langue et
une administration distinctes. Joseph commença par supprimer les douanes pro-
vinciales, qui isolaient les uns des autres les membres du même empire; il divisa
la monarchie autrichienne en treize gouvernements, qui furent eux-mêmes subdi-
visés en cercles. Les juridictions particulières furent abolies, une cour de justice
composée de 'Ipux chambres, celle de la noblesse et celle de la bourgeoisie, fut
érigée au chef-lieu de chaque gouvernement. Des cours impériales de deux degrés,
établies dans les grandes villes, reçurent les appels des tribunaux ordinaires, et le
tribunal suprême de Vienne jugea en dernier ressort. N'entrevoyons-nous pas là
cette admirable organisation judiciaire dont la France se vante à juste titre? Et
peut-on se défendre d'une surprise profonde devant cette réforme qui nous paraît
si simple aujourd'hui, et qui dut paraître si étrange alors? Dès le premier mois de
son avènement nn trône, Joseph se hâta de supprimer la servitude féodale dans
tous ses états, et les droits seigneuriaux, tels que dîmes et corvées, dans ses pos-
sessions d'Allemagne. Il ordonna qu'un cadastre fût fait avec soin, et il changea
la nature de l'impôt territorial en affranchissant entièrement le paysan. Les habi-
tants de chaque village devaient élire le collecteur des taxes, et répondre de sa
solvabilité. Malheureusement ces mesures excellentes furent mal appliquées, et le
nouvel impôt, inégalement réparti, excita de violentes réclamations.
Cependant le courageux réformateur allait aborder les questions îeligieuses
toujours brûlantes. Il voulut rompre les liens de vasselage qui enchaînaient son
clergé à la cour de Rome, et substituer aux influences ullramontaines une édu-
cation vraiment nationale. Les moyens qu'il employa furent hardis et décisifs.
Une série d'édits habilement motivés ordonnèrent successivement qu'aucune
bulle venue de Rome ne serait valide, si elle n'était transmise au clergé par le
gouvernement ; que les prêtres et les évêqnes prêteraient serment d'obéissance à
l'état, et s'abstiendraient en chaire de toute controverse religieuse, bornant leurs
prédications aux enseignements évangéliques ; que la langue du pays serait em-
ployée pour toutes les affaires de la religion, et la Rible traduite en allemand et
répandue dans le peuple; que l'état enfin donnerait seul les dispenses pour les
mariages au troisième ou quatrième degré de parenté, et autoriserait le divorce.
Le célèbre édit de tolérance ouvrit aux non-catholiques, protestants et grecs,
l'accès de tous les emplois, et leur permit l'exercice libre et public de leur culte.
On ne se contenta pas d'inscrire la tolérance dans les lois, on voulut encore la
faire passer dans les mœurs. Des précautions quelque peu minutieuses furent
prises pour éteindre les vieux ferments de haine religieuse, et un règlement pres-
crivit aux aubergistes d'interdire ii l'avenir dans leurs maisons où se réunis-
saient aux jours de fête les bourgeois et les paysans, non-seulement toute contro-
verse religieuse, mais jusqu'à la moindre raillerie contre un culte autorisé par
l'état. Cette mesure, qui serait odieusement ridicule en France, est cependant jus-
tifiable en Allemagne, où l'influence de l'aubergiste n'est pas toujours à dédaigner.
Il était donc sage d'utiliser son influence au profit des idées de tolérance, que les
membres du clergé combattaient avec acharnement.
La bienveillance paternelle de Joseph II pour tous ses sujets s'étendit jusqu'aux
juifs, qui étaient encore honnis de toute la chrétienté et séparés de 13 société
civile. L'empereur supprima leur livrée déshonorante, ce bonnet jaune qu'ils pdr-
JOSEPH II. 579
laient alors comme au mojen âge; il leur permit d'exercer l'agriculture, les arts
libéraux, les travaux de fabrique, le commerce en gros, toutes les professions enfin
qui leur avaient jusque-là été sévèrement interdites, d'apprendre les métiers chez
les maîtres chrétiens, et d'envoyer leurs enfants dans les éco'es publiques et
même dans les universités. La réforme religieuse s'étendit plus loin encore :
Joseph voulut fermer la plaie du monachisme qui dévorait ses états; les motifs de
cette mesure sont très-nettement expliqués dans q-ielques lettres qu'il adressa
aux dignitaires de l'église. Au mois de février 1781, il écrivait k l'archevêque de
Saltzbourg : « Mon prince, l'administration intérieure de mes états exige sans
retard un changement radical; un empire que je gouverne doit être régi d'après
mes principes : ainsi les privilèges, le fanatisme et la servitude de l'esprit doivent
disparaître, et chacun de mes sujets doit être mis en possession de ses libertés
innées, de ses droits naturels. Le monachisme a envahi l'Autriche ; le nombre des
chapitres et des couvents s'est accru dans des proportions extraordinaires, et
jusqu'à présent, d'après les règles de ces gens-là, le gouvi rmirrit n'a eu aucun
droit sur leurs personnes ; les moines sont cependant les sujets les plus inutiles et
les plus dangereux d'un état, parce qu'ils cherchent à se soustraire à l'observation
de toutes les lois civiles, et qu'en toute circonstance ils se tournent vers le saint-
père de Rome. Mon ministre d'état le baron de Kreisel, l'illustre Van-Swieten, le
prélat Bartenstein et quelques autres hommes d'une science éprouvée forment
une commission établie par moi pour opérer la suppression de tous les couvents
inutiles d'hommes et de femmes... Lorsque j'aurai arraché le voile qui couvre le
monachisme, lorsque j'aurai banni des chaires de mes universités le tissu men-
songer de leur enseignement ascétique, et que j'aurai enfin changé le moine à la
vie contemplative en un citoyen producteur, alors peut-être quelques-uns de mes
adversaires jugeront mieux mes réformes. J'ai devant moi une rude tâche, je dois
réduire l'armée des moines et faire des hommes de ces fakirs qui voient la foule
s'agenouiller avec respect devant leurs fronts tondus, et exercent sur le peuple la
plus grande influence qui ait jamais été exercée sur l'esprit humain. »
En octobre 1781, il adressait au cardinal Hrzan la lettre suivante :
« Monsieur le cardinal, depuis que je suis monté sur le trône et que je porte
au front la première couronne du monde, j'ai fait de la philosophie la législatrice
de mon empire. L'Autriche doit par elle recevoir une nouvelle forme, l'autorité
des ulémas sera resteinte, et les droits du souverain rétablis dans leur ancien
éclat. Il est indispensable que j'écarte du domaine de la religion certaines choses
qui n'auraient jamais dû en faire partie. Comme je déteste les superstitions et les
saducéens, je saurai en affranchir mon peuple; à cet effet, je supprimerai les cou-
vents et je congédierai les moines on je les soumettrai aux évêques de leurs dio-
cèses. On me dénoncera à Rome comme usurpateur du royaume de Dieu, je le
sais, on criera bien haut que la gloire d'Israël est souillée, on s'irritera surtout
que j'aie entrepris toutes ces choses sans l'approbation du serviteur des serviteurs
de Lieu.
» Voilà cependant à quoi nous devons la décadence de l'esprit humain... Jamais
les serviteurs de l'autel n'ont voulu consentir à ce qu'un gouvernement les relé-
guât à la seule place qui leur convient, et ne leur laissât d'autres occupations
que la méditation de l'Évangile; ils n'ont jamais compris que la loi civile pût
empêcher les lévites d'usurper le monopole de la raison humaine. Les principes
du monachisme, depuis Pacôme jusqu'à nos jours, sont entièrement contraires
380 JOSEPH II.
aux lumières de la raison, le respect des moines pour les fondateurs de leur ordre
s'est changé en idolâtrie, et nous voyons revivre en eux ces Israélites qui allaient
à Bethel adorer le veau d'or. Cette fausse interprétation de la religion s'est
répandue dans le vulgaire, qui ne connaît plus Dieu et attend tout des saints !
» L'influence des évêques, consolidée par moi, détruira bientôt ces fausses
croyances; je donnerai à mon peuple, au lieu du moine, le prêtre; au lieu du
roman des canonisations, l'Évangile; au lieu des controverses, la morale. J'aurai
soin que le nouvel édifice que j'élèverai pour l'avenir soit durable ; mes séminaires
généraux seront des pépinières de bons prêtres, et les curés qui en sortiront por-
teront dans le monde un esprit éclairé, et le communiqueront au peuple par un
sage enseignement. Ainsi, dans quelques siècles, il y aura de vrais chrétiens;
ainsi, quand j'aurai accompli mon plan, les peuples de mon empire connaîtront
suffisamment leurs devoirs envers Dieu, envers la patrie et envers le prochain,
et nos neveux nous béniront un jour de les avoir délivrés de la tyrannie de Rome,
et d'avoir ramené les prêtres à leurs devoirs en soumettant leur avenir au Sei-
gneur, mais leur présent à la patrie. »
L'empereur se mit à l'œuvre sans retard. La monarchie autrichienne ne comp-
tait pas moins de soixante-trois mille moines dans trois mille couvents. On sup-
prima d'abord, comme entièrement inutiles à la société, tous les solitaires, tous
les ordres mendiants, tous ceux qui menaient une vie purement contemplative,
comme les chartreux et les camaldules, et tous les ordres de femmes : carmélites,
capucines, bénédictines, visilandines, cistériciennes, dominicaines, prémontrées,
paulines, etc., à l'exception des sœurs d'Elisabeth, qui avaient soin des malades,
et des ursulines, qui instruisaient les filles pauvres. On a peut-être injustement
reproché à Joseph II de s'être montre cruel envers les moines réformés. Il fit
passer les biens des couvents dans la caisse de la religion, et les revenus furent
divisés en trois parts : la première fut destinée à salarier les curés des paroisses
nouvellement créées, la seconde dota les écoles publiques, et la troisième assura
aux moines chassés de leurs couvents une pension viagère; cette pension fut mo-
dique, il est vrai, et de nature à satisfaire seulement aux premières nécessités de
la vie, car Joseph ne voulait point encourager la paresse, et les moines, en ren-
trant dans la vie privée, devaient devenir des travailleurs, non des rentiers. Les
biens des couvents, sagement régis par la caisse de la religion, donnèrent bientôt
un revenu de plus de deux millions de florins, et l'empereur put réaliser le vœu
qu'il avait formé de multiplier tellement les paroisses, qu'aucun de ses sujets ne
fût éloigné de plus d'un mille de son église. Une portion considérable du clergé
allemand appuya ces réformes aussi utiles à la religion qu'à la monarchie. Le
célèbre livre de Hontheini (Jusl. Febronius) sur l'état de l'église et la puissance
légitime du pape avait, en reproduisant les doctrines gallicanes, exercé une in-
fluence profonde et salutaire sur les esprits. Cependant une autre portion du
clergé, excitée par le fanatisme et l'intérêt personnel, éleva de si bruyantes
réclamations, que le pape s'en émut, et crut devoir en écrire à l'empereur; mais
son intervention fut repoussée, et le saint-siége, accoutumé à parler à Vienne en
maître, n'y fut pas même écoulé à titre de conseiller et d'ami. Le pape se résolut
alors à une démarche qui n'avait pas de précédent dans l'histoire de la chrétienté,
et qui parut à ce siècle sceptique l'aveu implicite de la déchéance de Rome. Le
15 décembre 1781, il écrivit à l'empereur :
« Comme nous avons appris par expérience que les affaires prennent uue mau-
JOSEPH II. 581
vaise tournure, quand elles ne sont pas traitées de la bouche à la bouche, nous
avons résolu de nous rendre à Vienne, auprès de votre majesté, sans nous
laisser arrêter ni par la longueur et les difficultés de la roule, ni par notre grand
âge et notre faiblesse, car ce sera pour nous une grande consolation que de
causer avec votre majesté, et, en lui montrant toute la bienveillance de notre
cœur, de l'amener à concilier les droits de sa couronne avec les intérêts de
l'église. »
L'empereur répondit par la lettre suivante, où un vif mécontentement perce
sous la politesse affectée de la forme.
« Si votre sainteté persiste dans le dessein de venir ici, je puis l'assurer qu'elle
y sera reçue avec le respect et la vénération dus à son éminente dignité, mais je
dois la prévenir que les objets sur lesquels elle voudrait conférer sont si bien
décidés, que son voyage sera absolument inutile. J'ai pris pour guides dans cette
affaire la raison , l'équité, l'humanité et la religion; avant de me déterminer,
quand il s'agit d'objets essentiels, je demande l'avis de personnes dont la sagesse,
la prudence et la capacité me sont connues, et leurs conseiis règlent ma résolu-
tion. Rempli de respect pour votre sainteté ainsi que pour le saint-siége, je suis,
avec la vénération d'un chrétien qui demande votre bénédiction paternelle,
» Joseph. »
Le pape ne renonça cependant pas à un projet qui lui semblait éminemment
profitable aux intérêts du saint-siége, et dont son éloquence naturelle lui faisait
espérer le succès. Le 27 février 1782, il partit du Vatican , après avoir révoqué
par un bref la bulle Ubi papa, ibi Roma, aûn que, s'il mourait en voyage, le con-
clave pût s'assembler à Rome.
Le voyage du pape était un événement politique assez considérable pour éveiller
l'attention des cabinets. La cour de Rome, menacée de perdre à la fois sa domi-
nation absolue sur le clergé et son prestige sur l'imagination des peuples, se
voyait réduite à assiéger de ses prévenances cette même Autriche qu'elle avait
si longtemps traitée en esclave. Le pape, au lieu de lancer les foudres de Sixte-
Quint, avait recours aux supplications, et ce résultat, d'une signification si précise,
avait été amené par la force même des choses. Depuis Louis XIV, le monde avait
fait un pas immense vers un avenir qui semblait prochain, et qui déjà se révélait
aux plus hautes intelligences. Cependant les cabinets de l'Europe n'avaient pu
voir sans un mécontentement assez vif les premières réformes de Joseph II. La
prodigieuse activité de son esprit , sa passion pour la gloire , la portée de ses
desseins, devaient faire naître de légitimes alarmes pour la paix et l'équilibre du
monde. Frédéric avait montré naguère ce que pouvait le génie d'un souverain,
même avec les plus faibles ressources, et Joseph pouvait mettre au service de son
ambition la puissance d'un grand empire. On désirait donc ardemment en Europe
le succès des négociations que le saint- père allait ouvrir à Vienne, et l'on espérait
que le jeune empereur, un moment séduit par de brillantes théories, renoncerait
sans peine à son entreprise devant une intercession aussi flatteuse pour son amour-
propre. C'était mal connaître Joseph II que de le croire accessible aux séductions
de la vanité; l'indépendance de son esprit était si absolue, qu'aucune influence
du dehors ne pouvait peser sur sa résolution. Il résista avec une respectueuse fer-
meté aux conseils et aux prières du souverain pontife, et les devoirs de l'hospita-
lité ne l'empêchèrent jamais de manifester hautement son opinion; on put même
582 josepb ii.
remarquer quelquefois dans ses procédés une légère teinte d'ironie. Ainsi, quand
le pape arriva à Ferrare, un officier hongrois vint lui annoncer que l'empereur son
maître avait fait préparer, pour recevoir un hôte aussi illustre, l'appartement même
de Marie-Thérèse. Le pape fut profondément touché de cette attenlion, et voulut
récompenser le messager en lui donnant un chapelet bénit, mais le messager choisi
par l'empereur était protestant. A Gorilz, un détachement des gardes vint compli-
menter sa sainteté à son entrée sur le sol autrichien, et tous les hommes de ce
détachement, sans exception, appartenaient aux communions dissidentes. Le pape,
étonné de ne pas voir l'archevêque de Gorilz, demanda les motifs de son absence,
et il apprit avec une douloureuse surprise qu'un ordre de l'empereur venait de
mander sur-le-champ ce prélat à Vienne pour se justifier d'avoir fait appel à la
cour de Rome contre redit de tolérance. L'intention qui avait dicté ces différents
actes était manifeste ; le pape cependant continua son voyage au milieu des popu-
lations pressées sur son passage pour recevoir ses bénédictions ou toucher la frange
de ses habits. L'empereur se rendit au-devant de lui jusqu'à Neufkirchen, à quel-
ques milles de Vienne. L'entrevue des deux souverains fut cordiale, et ils ren-
trèrent côte à côte dans la ville des Césars, au milieu des salves d'artillerie, du
bruit des cloches et aux acclamations de la foule. Le concours des étrangers venus
de tous les points de l'Europe fut si grand pendant le séjour du pape à Vienne,
qu'il y provoqua uue sorte de famine, et l'exaltation religieuse du peuple ressem-
blait à une sainte extase, dit un historien, quand le pape, dont la personne était
imposante, paraissait au balcon pour distribuer ses bénédictions aux fidèles, dans
toute la pompe éblouissante de son costume, la tiare au front, suivi de ses cardi-
naux vêtus de pourpre. L'empereur entoura son hôte des soins les plus délicats et
les plus affectueux, le visitant plusieurs fois par jour, et, malgré l'obstination de
Joseph à refuser toute concession, Pie VI conçut pour lui une amitié personnelle
et inaltérable . dont il lui donna une preuve éclatante au jour de l'adversité. Le
pape officia en gronde pompe à Saint-Étienne le jour de Pâques ; son maître des
cérémonies, qu'il avait amené de Rome, prétendit à cette occasion que le siège du
pontife, dans le chœur de l'église, devait être plus élevé d'un degré que celui de
l'empereur; quand Joseph fut informé de ces ridicules prétentions, il se contenta
de faire enlever son siège et de ne pas paraître à la cérémonie ; cet éclat ne laissa
plus de doute dans le public sur le mauvais succès des négociations ouvertes. Le
pape, dans une longue conférence sur les intérêts de la religion, en présence des
cardinaux Hrzan, Migazzi, Marcucci, Conterini, et du prince de Kaunitz, prononça
un long et savant discours où il déploya toutes les ressources de sou éloquence,
entassant à l'appui de nombreuses citations du droit canonique. L'empereur ré-
pondit aussitôt : « Je ne suis pas théologien, et je connais trop peu le droit cano-
nique pour discuter là-dessus; mais qu'il plaise à votre sainteté de me remettre
par écrit les représentations qu'elle vient de me faire, afin que je les soumette à
la vérification de mes théologiens ; mon chancelier y répondra catégoriquement
et minutieusement, et je prétends même les faire imprimer pour l'instruction de
mes sujets. »
La conduite du prince de Kaunitz envers le pape fut presque outrageante.
Pie VI avait fait au ministre l'honneur de le visiter dans son hôtel; il fut reçu
avec beaucoup de faste et d'apparat, mais M. de Kaunitz avait gardé le costume
le plus négligé de son intérieur, et quand le pape, au départ, lui donna sa main
à baiser, le prince se contenta de la secouer avec une bonhomie affectée, en
joseph ii. 385
s'écriant en français : De tout mon cœur! de tout mon cœur!... Cependant l'em-
pressement de la foule ne diminuait pas, et le peuple pénétrait jusque dans les
antichambres du pape pour baiser sa mule qui y était exposée. M. Ramsborn ajoute
que le pape fit porter sa pantoufle à domicile chez tous les grands seigneurs, ce
qui provoqua de trop justes railleries. Le pape resta un mois entier à Vienne, et
son voyage n'eut de résultats utiles ni pour l'église ni pour l'empire. Le saint-
siége y perdit quelque chose de sa dignité, et l'empereur trouva dans le clergé
une résistance plus opiniâtre.
Quand Philippe II d'Espagne entreprit contre l'esprit provincial celle longue
lutte dont M. Mignet a raconté avec tant de charme et de clarté les dramatiques
incidents, le clergé espagnol et l'inquisition elle-même vinrent en aide au pouvoir
monarchique, au principe de la centralisation. Joseph II, en entreprenant une
lutte semblable, trouva dans le clergé non pas un auxiliaire, mais un ennemi, et
l'influence de l'église, qui aurait été décisive sur le mouvement des esprits en
Hongrie et aux Pays-Bas, si elle avait secondé les intentions de l'empereur, s'em-
ploya au contraire à les paralyser. C'est que Joseph II avait porté la main sur les
privilèges du clergé et substitué l'action directe, immédiate, la surveillance in-
cessante et sévère de l'état, à la domination ultramontaine, beaucoup moins
incommode. L'église, en Autriche comme ailleurs, constituait un état dans l'état;
elle avait d'immenses richesses, la puissance des traditions, du nombre, de la
discipline; jalouse à l'excès de son indépendance, elle disputait pied à pied le
terrain au pouvoir temporel. Le clergé possédait depuis des siècles la direction
exclusive des esprits; Joseph II comprit que celui qui est maître de l'éducation
est maître de l'avenir, et le premier d'entre les souverains il fit valoir les droits
de l'état sur l'enseignement public, et les exerça en entier, sans aucun de ces
scrupules dévotieux, de ces tempéraments et de ces ménagements hypocrites que
les hommes d'état ressentent si volontiers aujourd'hui. Le patronage de l'état
s'exerça sur tous les degrés de l'éducation et sur toutes les professions sociales
avec la même sagesse et la même fermeté. Une partie des biens des couvents sup-
primés fut consacrée à établir des écoles normales et à améliorer celles qui existaient
déjà. Partout où se trouvaient dans un rayon d'une demi-lieue quatre-vingt-
dix à cent enfants en âge d'étudier, on établit des écoles publiques où les pau-
vres furent élevés gratuitement. Les inspecteurs de chaque cercle devaient faire au
gouvernement un rappon détaillé sur l'état des écoles, et veiller à ce que les
maîtres ouvriers ne reçussent aucun apprenti qui n'eût assisté au moins deux ans
aux cours publics. Les parents pauvres qui refusaient d'envoyer leurs enfants à
l'école devaient être rayés de la liste des secours aux indigents. Enfin la pater-
nelle bienveillance de Joseph II fit supprimer dans les écoles primaires les puni-
tions corporelles universellement admises jusqu'à lui. L'enseignement secondaire
reçut une organisation nouvelle en harmonie avec le progrès des lumières et le
développement de la civilisation. Joseph ordonna que l'étude du latin, qui durait
neuf ans dans les collèges, serait abrégée et simplifiée; il voulut qu'on enseignât
à des enfants qui devaient vivre à Vienne et non à Rome leur langue nationale,
l'histoire de leur pays et les sciences modernes. L'empereur pensait à former des
citoyens utiles, éclairés, et qui n'auraient pas besoin, en entrant dans le monde,
de recommencer leur éducation. Il régla aussi la question importante et délicate
de l'instruction religieuse dans les collèges, et il ne craignit point d'entrer à ce
sujet dans les plus minutieux détails. Tous les dimanches, après la messe, les
384 JOSEPH II.
élèves devaient entendre la lecture des Évangiles dans la nouvelle version alle-
mande publiée par ordre de l'empereur. Un catéchisme, rédigé d'après les in-
structions de Joseph II, exposait à ces jeunes intelligences l'application des prin-
cipes chrétiens à la vie sociale et politique. Une très-grande liberté fut laissée à
l'enseignement supérieur. On supprima le serment sur l'immaculée conception,
que les jésuites avaient rendu obligatoire. Les professeurs et leurs femmes reçu-
rent le titre de herr et de fraii, ce qui n'était pas d'une médiocre importance pour
la dignité de l'enseignement dans un pays aussi formaliste que l'Autriche. Les
veuves des professeurs eurent droit à une pension honorable et suffisante. Des pro-
fesseurs et des hommes de lettres éclairés furent chargés de la censure des livres
que les ecclésiastiques avaient jusque-là exercée dans un esprit intolérant et
exclusif. Joseph II étendit ses réformes à l'enseignement médical et chirurgical.
11 donna à l'exercice de la médecine une organisation légale plus large et plus
complète que celle qui existe en France. Dans chaque cercle, des médecins payés
par l'état furent chargés de veiller aux épidémies, et de donner aux classes indi-
gentes des secours empressés et gratuits. On raconte que l'empereur, visitant un
jour un hôpital, entendit quelques vieux soldats se plaindre d'avoir été estropiés
par la maladresse d'un chirurgien improvisé qui avait quitté l'aiguille pour
prendre la lancette ; l'empereur fit venir cet homme, l'interrogea, et s'étant assuré
de son ignorance : Qu'on lui donne un tambour, s'écria-t-il ; avec cet instru-
ment-là, du moins, il ne fera de mal à personne.
L'activité de Joseph II tenait du prodige. Pour introduire dans les lois celle
même unité qu'il avait introduite dans l'administration, dans les finances, dans
l'enseignement, il conçut et exécuta un code complet et national. Malheureuse-
ment cette œuvre, qui eût demandé beaucoup de temps, fut en quelque sorte im-
provisée, et les principes généreux qui lui servaient de base ne reçurent pas tou-
jours un juste développement et une application directe. L'égalité devant la loi est
posée en principe par Joseph II, mais la pratique reconnaît et explique de nota-
bles inégalités entre le souverain et le sujet, l'homme et la femme, le vieillard et
les enfants, le tuteur et les pupilles. La puissance législative et executive appar-
tient au souverain, tous les sujets sont soumis à la loi, et jouissent sous sa protec-
tion d'une entière liberté; ils sont tous capables d'hériter des biens mobiliers ou
immobiliers. Par une disposition très-remarquable, les enfants naturels héritent
de leurs parents restés dans le célibat. La primogéniture est abolie, le divorce
établi, et le mariage n'est en quelque sorte qu'un contrat civil. Le père n'a pas la
jouissance du bien de l'enfant; il est tenu de l'administrer et d'en rendre compte
comme tuteur. Cet article mettait un terme à la puissance paternelle qui s'exer-
çait jusque-là d'une manière absolue, et substituait à l'esprit de famille le véri-
table esprit social. La pénalité trop sévère fut adoucie, les délits furent divisés en
trois classes : délits contre l'état, contre la société, et contre l'individu. Cette
classification, très-logique et très-nette, éclairait la marche de la justice, et dans
aucune circonstance le juge ne devait, même sous prétexte d'équité, se départir
du texte précis de la loi. Dans les cas douteux, le souverain décidait; or, comme le
code avait été rédigé avec une excessive concision, il y eut souvent nécessité de
l'expliquer et de le compléter par des ordonnances. Ce premier travail a servi de
base au code actuel de l'Autriche, promulgué par l'empereur François. Quelques
panégyristes ont paru croire que Joseph II avait aboli la peine de mort, c'est une
erreur ; il a seulement restreint le nombre des cas où elle était applicable.
JOSEPH II. 585
Pourtant ce n'était là que la moitié de son œuvre. L'empereur veillait sur
les intérêts matériels du pays avec non moins de sollicitude que sur ses inté-
rêts intellectuels et moraux. Dès les premiers jours de son règne, il voulut
honorer l'agriculture, cette mère nourricière des nations, et, comme l'empereur
de la Chine, il mit lui-même la main à la charrue et ouvrit un sillon. Un monu-
ment marque la place où s'accomplit cet acte, qui semble d'une affectation un
peu puérile, jugé au point de vue français, mais dont l'Allemagne apprécia la
signification. La production agricole fut partout développée, et les comités
d'agriculture institués dans chaque province devinrent, dans les mains du gou-
vernement, des agents actifs, intelligents, dévoués. Ils eurent mission de surveiller
et de perfectionner la culture, fort arriérée dans les provinces, de distribuer aux
cultivateurs de meilleures semences, de les amener à supprimer les jachères et
à varier les assolements. Un système de primes favorisa largement la plantation
des arbres fruitiers, et l'amélioration des races bovines et chevalines. Enfin,
grâce à l'influence bienveillante et vraiment fécondante du gouvernement, une
vie nouvelle circula dans les campagnes; avec la servitude et l'ignorance dispa-
rut aussi la misère. Le peuple des villes excita au même degré l'attention de
l'empereur; Joseph avait régénéré l'agriculture, il créa l'industrie sur des bases
larges et puissantes. Le gouvernement fit des avances considérables aux méca-
niciens et aux négociants ; des manufactures de coton, de laine, de glaces, furent
établies sur divers points de l'empire, et, comme l'industrie naissante n'aurait
pu soutenir sur les marchés la concurrence des produits étrangers, l'empereur
soumit toutes les marchandises du dehors à un droit énorme équivalant à une
prohibition. Les douanes provinciales supprimées, toutes les parties de l'empire
purent échanger librement leurs produits. Des routes nouvelles furent ouvertes,
des canaux furent creusés. Le commerce intérieur prit, en quelques années, un
développement prodigieux, et les revenus de l'état s'élevèrent dans une propor-
tion considérable et toujours croissante. Pour faciliter le commerce extérieur,
l'empereur fit creuser le port de Carlo-Pago, sur la côte de Dalmatie; Fiume et
Trieste furent déclarés ports francs. Cette dernière ville doit sa grandeur à
Joseph II, qui fit d'une misérable bourgade la rivale de Venise. Enfin, après une
longue et habile négociation, terminée en 1784, l'empereur obtint de la Porte la
libre navigation du Danube et de la mer Noire jusqu'aux Dardanelles. Les pro-
duits nombreux de la Hongrie, qui manquaient de débouchés, purent alors s'écouler
par cette voie, et en 1786 vingt navires autrichiens chargés de blé descendirent
le Danube pour la première fois, et mirent en communication directe Bude et
Marseille. L'empereur accorda à une compagnie italienne des primes considéra-
bles pour tous les grains qu'elle tirerait de la Hongrie.
Le cabinet anglais éleva des réclamations intéressées sur les mesures de prohi-
bition qui frappaient surtout son commerce, et l'historien Coxe, dans sa vie de
Joseph II, semble avoir conservé, en traitant ce sujet, toute l'aigreur des rancunes
nationales. Quelles que soient les doctrines économiques aujourd'hui en faveur,
je pense qu'il serait difficile de ne pas approuver cette protection absolue accordée
par Joseph II à l'industrie autrichienne, car il s'agissait avant tout de développer
la production nationale et d'assurer è l'état des revenus proportionnés à sa puis-
sance et à sa grandeur. La question s'agrandit encore au point de vue politique,
et c'est ce qui a échappé complètement à la sagacité de l'historien anglais. La
monarchie autrichienne, comme la plupart des états de l'Europe au dernier
TOME iv. 26
386 josepb ii.
siècle, reposait sur le privilège, c'est=à-dire sur l'aristocratie et sur les diètes
provinciales. Joseph, ayant supprimé les privilèges de la noblesse et du clergé
pour y substituer l'égalité devant la loi, et les assemblées provinciales pour éta-
blir l'unité de l'empire, devait donner à l'état un nouveau point d'appui, et pré-
parer l'avènement des classes moyennes, qu'Aristote appelait autrefois la véritable
base des gouvernements, et que Sieyès allait appeler bientôt la nation. Le rôle
politique de ces classes n'était pas un fait nouveau, comme le croient quelques
esprits superficiels. La bourgeoisie était déjà un des éléments constitutifs du saint-
empire; il y avait dans la diète un collège des villes qui marchait de pair avec le
collège des électeurs et celui des princes. Les marchands d'Augsbourg, les éche-
vins de Francfort, exerçaient leurs droits souverains aussi pleinement, aussi légi-
timement que les Hohenzollern ou les Habsbourg. Dans le vieux monde féodal,
l'aristocratie de fortune vivait déjà à côté de l'aristocratie de naissance, l'élec-
tion à côté de l'hérédité; mais en Autriche les classes moyennes, pauvres et igno-
rantes, ne pouvaient s'élever tout à coup à un rôle politique. Joseph II prépara
leur grandeur future nécessaire à l'affermissement de son œuvre : il monopolisa
l'éducation pour les éclairer; il protégea exclusivement l'industrie et le commerce
pour les enrichir et les rendre prépondérantes.
Ainsi Joseph II, méconnu de ses contemporains, poursuivait sa mission avec
un courage calme et une pleine confiance dans l'avenir. Malheureusement il eut
le tort de s'abuser sur ses moyens d'action ; il compta vainement sur le concours
intelligent et dévoué de son administration. Une lettre écrite par lui au chef du
personnel d'état en 1783 explique parfaitement la nature des obtacles qu'on lui
suscitait sans cesse, et contient des conseils qu'il ne serait pas inutile de méditer
aujourd'hui. « Trois ans se sont écoulés depuis que j'ai entrepris l'administration
de l'état. J'ai pendant ce temps fait connaître suffisamment mes principes, mes
sentiments et mes projets, avec beaucoup de détails, de lenteur et de fatigue. Je
ne me suis pas contenté de donner des ordres, je les ai expliqués et développés.
On ne doit se proposer dans tout ce que l'on entreprend que l'intérêt général, ou
du moins le bien du plus grand nombre. Celui qui n'a pas d'amour pour le ser-
vice de son pays et de ses concitoyens, celui qui ne se sent pas enflammé de zèle
à l'idée de faire du bien, d'être utile aux autres, celui-là n'est pas fait pour le
service public et n'est pas digne de porter un titre honorable. L'intérêt person-
nel est la ruine du service public, le vice le plus impardonnable chez un employé
de l'état; l'intérêt personnel ne consiste pas seulement à se laisser corrompre,
mais encore à céder à des considérations particulières qui obscurcissent la vérité.
Un inférieur qui agit ainsi trahit ses devoirs; un supérieur qui l'autorise ou le
tolère trahit ses serments. Celui qui sert l'état doit faire abstraction de lui-même;
aucune considération particulière, aucune affaire personnelle, aucun intérêt acces-
soire, ne doivent le distraire de son occupation principale ; aucun débat d'auto-
rité, aucune question de cérémonial, ne doivent le détourner de son but essen-
tiel, qui est de faire le bien. Sous quelque forme que les affaires se présentent,
bottées ou non, bien ou mal peignées, cela doit être égal à un homme raison-
nable Les provinces de la monarchie ne formant qu'un tout et n'ayant qu'un
seul et même intérêt, toutes ces rivalités et ces privilèges qui d'une province à
l'autre ont causé jusqu'ici tant de griffonnage inutile doivent cesser désormais.
La nationalité, la religion, ne doivent établir aucune différence entre mes sujets...
Tels sont mes principes, et je pourrais peut-être vous citer ma conduite pour
joseph ii. 387
exemple. » De longs règlements développés avec soin dans cette lettre attaquaient
dans sa source même un mal qui n'a que trop envahi les sociétés modernes. L'in-
térêt personnel est le vice des pays libres.
Cependant Joseph ne négligeait pas les intérêts de la politique extérieure. Je
passe sous silence quelques événements d'une importance secondaire et momen-
tanée, tels que les différends sur la navigation de l'Escaut et la suppression du
traité des barrières; mais en 1785 éclata un projet nourri de longue main, qui
devait assurer à l'Autriche par des moyens pacifiques un résultat qu'elle avait
vainement poursuivi sur tous les champs de bataille. Les négociations relatives
à l'échange de la Bavière furent conduites avec une grande habileté par le prince
de Kaunitz, ce diplomate émiueni dont la finesse, la discrétion et ia longue auto-
rité semblent revivre aujourd'hui en Autriche. L'empereur était secrètement con-
venu avec l'électeur de Bavière, Charles-Théodore, d'un échange des Pays-Bas
autrichiens contre la Bavière et le Palatinat. Il n'est pas besoin de faire ressortir
les immenses avantages que cet échange promettait à l'Autriche. La Bavière, riche,
fertile, industrieuse, s'enclavait naturellement entre les étals héréditaires, les
fiefs de Souabe et la Bohême. Dès lors l'Autriche devenait aussi compacte que la
France, l'élément germanique étouffait sans peine les nationalités éparses sur les
frontières de ce vaste empire, et l'unité politique s'établissait en même temps
que l'unité géographique. L'Autriche, devant cette riche compensation, abandon-
nait sans peine les Pays-Bas. qui servaient depuis ti longtemps de champ de
bataille à l'Europe, et où l'esprit turbulent des communes de Flandre semblait
revivre encore pour entraver la libre marche de l'administration. Les reformes de
Joseph II éveillaient aux Pays-Bas, dans la masse des populations et dans le
clergé, une insurmontable répugnance, et ce mouvement des esprits pouvait ame-
ner une révolution, le jour où la grasse terre de Flandre produirait un nouvel
Artevelde. Joseph avait fait à l'électeur de Bavière de magnifiques conditions; les
Pays-Bas devaient être érigés pour lui en royaume de Bourgogne ou d'Austrasie ;
il conserverait toutes ses voix à la diète, et recevrait un million et demi de guldeus
pour lui et un million pour son héritier, le duc de Deux-Ponts; Joseph s'était
assuré la neutralité de la France et de l'Angleterre; on a même dit, mais sans
aucune certitude, qu'il avait promis à la France, pour la gagner à sa cause, la
cession de ÎHamur et de Luxembourg. La Bussie devait appuyer ce projet de toute
son autorité, et son ambassadeur, le général Romanzoff, fut chargé, en février 1 78o,
d'obtenir le consentement nécessaire du duc de Deux-Ponts, héritier de l'électeur
de Bavière. Jusque-là la négociation avait été conduite avec tant de sagesse et de
discrétion, qu'il n'en avait rien transpiré au dehors. Le duc de Deux-Ponts refusa
formellement son assentiment. En vain l'ambassadeur de Russie passa-t-il des
prières aux menaces, déclarant au duc que l'échange aurait lieu, qu'il y consentît
ou non, de gré ou de force : l'héritier de Bavière resta inébranlable et avertit
sur-le-champ Frédéric. Le roi de Prusse, qui avait déjà un pied dans la tombe,
sembla retrouver en cette occasion toute l'activité de sa jeunesse. La négociation
tomba d'elle-même dès qu'elle fut traînée au grand jour, et Frédéric tira un parti
merveilleux de la situation fausse où cet échec plaçait l'Autriche. Il se posa comme
le champion et le garant des droits de l'empire, et, pour opposer une digue aux
envahissements de l'Autriche, il organisa cette formidable ligne des princes qui
réunit en faisceau entre les mains du roi de Prusse toutes les forces de l'Allemagne
du nord. De ce jour, il y eut deux Allemagnes, l'une groupée autour de la Prusse,
388 joseph ii.
l'autre fidèle à la vieille suprématie autrichienne; de ce jour, Berlin représenta
aux yeux du monde les intérêts de l'avenir, comme Vienne représentait les tradi-
tions du passé. La ligue des princes fut pour la Prusse d'alors ce qu'est le Zollvc-
rein pour la Prusse d'aujourd'hui, un moyen direct d'influence et de domination
sur les idées et sur les intérêts, plus utile à sa grandeur que les victoires de Fré-
déric ou de Bliicher. Le grand roi, après avoir tracé autour de ses états cette
ligne de défense désormais infranchissable, put descendre confiant et satisfait
dans les caveaux de Potsdam.
Joseph resta humilié de cet échec imprévu, et le mécontentement des Pays-Bas
se changea dès lois en une animosité profonde. Cependant, à celte même heure,
la révolte ensanglantait une autre partie de ce vaste empire. Ce peuple hongrois
qui avait sauvé le trône de Marie-Thérèse par son héroïque dévouement s'armait
contre les réformes de Joseph II. L'empereur venait d'établir dans ses états la
conscription militaire; ce fut le signal de la révolte en Hongrie, comme plus tard
en Vendée. L'irritation datait de loin ; Joseph II avait refusé de prêter le serment
du roi André, qui consacrait les privilèges nationaux de la Hongrie, et, pour
réaliser l'unité de son empire, il avait brusquement dissous les représentations
provinciales et la diète. Enfin, au risque de froisser de respectables susceptibi-
lités, d'honorables traditions, il avait fait enlever de Presbourg et transporter à
Vienne la couronne sacrée, antique palladium de la nationalité hongroise. Cette
héroïque et turbulente noblesse, qui depuis trois cents ans servait de rempart à
l'Europe contre l'invasion turque, habituée à l'indépendance aventureuse des
frontières et aux tumultueuses agitations de la diète, fut dépouillée tout à coup,
et sans aucun dédommagement appréciable pour elle, de ses antiques privilèges,
achetés par tant de sacrifices, consacrés par tant de victoires, et se vit ainsi
réduite à la vie calme et passive du bourgeois allemand. Sa fierté se révolta, et
peut-être un Ragotsky se fût encore élevé de son sein, si l'empereur n'eût fait
appel à sa loyauté et à son courage en annonçant une guerre prochaine et déci-
sive contre la Turquie ; mais la révolte comprimée dans la noblesse éclata avec
une violence subite parmi les classes pauvres, qui, dès longtemps façonnées à
l'esclavage et en quelque sorte à la misère, n'avaient vu qu'une innovation incom-
mode dans les réformes de l'empereur, et même dans l'abolition de la servitude
corporelle. Les paysans étaient plies dès l'enfance à ce joug héréditaire, et les
brusques changements apportés à leur position, en les arrachant à leur engour-
dissement, à leur insensibilité brutale, n'éveillaient d'abord en eux qu'une sen-
sation de douleur. La conscription militaire avait répandu dans tout le pays une
terreur panique; le peuple exaspéré courut aux armes. Ce fut une jacquerie
aveugle, impitoyable, une soif de sang assouvie à longs traits, guerre aux châ-
teaux et aux villes, incendie, pillage, massacre, viol, tous les excès d'une popu-
lace abrutie et dégradée, mais conservant encore l'énergie des natures primitives.
Dans les premiers jours de la révolte, deux cent soixante-quatre châteaux furent
brûlés, cent vingt gentilshommes égorgés, et seize mille furieux se répandirent
dans les campagnes, écrasant sous l'impulsion de leur masse aveugle toutes les
forces qu'on leur opposait. L'empereur promit en vain l'amnistie à ceux qui se
repentiraient ; la révolte devenait tous les jours plus formidable, plus sangui-
naire, car elle avait trouvé un chef digne d'elle. Ce fut un certain Nicolas Urz,
surnommé Horjah, qui, par la puissance de son caractère, parvint à dominer, à
discipliner ces hordes sauvages. Il y avait dans ce paysan l'étoffe d'un grand
JOSEPH II. 589
homme : sa ruse et sa pénétration égalaient son audace ; il grandit avec sa posi-
tion, ses idées se développèrent avec sa fortune, et il comprit si bien cette guerre
de partisans, qu'il put tenir tête pendant plusieurs mois à trois habiles généraux,
tantôt les fatiguant dans d'inutiles poursuites, tantôt les surprenant par de
brusques retours, présent partout et partout insaisissable. Le gouvernement au-
trichien jugea cet homme si dangereux, qu'il eut recours aux négociations,
désespérant de le vaincre. Dans un mouvement d'orgueil insensé, Horjah, traitant
d'égal à égal avec l'empereur, envoya aux Autrichiens l'ultimatum suivant : « La
noblesse serait abolie, les gentilshommes abandonneraient leurs biens, qui seraient
partagés entre les paysans. Ceux d'entre les gentilshommes qui renonceraient à
leur noblesse, et abjureraient le catholicisme pour embrasser la religion grecque,
obtiendraient paix et liberté. L'impôt serait également réparti sur toutes les classes
de citoyens. Enfin le peuple magyare devait reconnaître Horjah pour son capi-
taine général jusqu'à la libre élection d'un roi choisi par les représentants de la
nation. »
On repoussa ces conditions inadmissibles, et Horjah, attaqué par de nouvelles
armées, se rejeta sur la Transylvanie. Il portait alors le nom de capitaine et haut
administrateur du comtat d'Huniade, duc de Chrysialis et roi de Davie; mais sa
fortune l'abandonna bientôt, et la trahison le livra aux mains des Autrichiens.
La figure de ce démocrate hongrois, qui sort tout à coup de l'ombre, lutte pen-
dant quelques instants avec l'empereur d'Allemagne, et, après avoir rêvé un
trône, s'en va mourir sur la roue à l'angle d'un chemin, n'est pas indigne de
l'histoire, car elle personnifie tout un peuple. Le génie magyare s'était incarné
dans Horjah avec son indomptable énergie, sa fière indépendance et ses vastes,
mais confuses espérances. Cette nationalité hongroise est si vivace, qu'elle a résisté
à tous les efforts de la politique autrichienne; elle se réveille aujourd'hui, plus
puissante, plus jeune que jamais, et prépare au successeur de M. de Metternich
de sérieux embarras.
Joseph H, je l'ai déjà dit, avait laissé entrevoir à la noblesse hongroise une
guerre prochaine avec la Turquie; obligé de renoncer pour jamais à la Bavière,
il voulait réparer cet échec de sa politique par la conquête des provinces danu-
biennes, et, en mai 1787, il conclut avec l'impératrice de Russie une alliance
offensive pour la conquête et le démembrement de la Turquie d'Europe, pen-
dant ce merveilleux voyage de Kherson que M. de Ségur a décrit avec tant de
charme. Ainsi, derrière les fêtes splendides, les féeriques créations de Potemkin,
qui improvisait des flottes, des villes et des populations de parade sur le passage
de sa souveraine, se cachaient de grands desseins, de formidables préparatifs.
Les cabinets de l'Europe n'eurent que de vagues soupçons de cette alliance qui
devait changer les conditions de l'équilibre du monde, et ils ne virent qu'une
jactance tartare dans l'inscription gravée sur la porte de Kherson : C'est ici le
chemin de Constantinoplc . L'ouverture de la campagne fut fixée à l'année sui-
vante; chacune des deux puissances promit de mettre en ligne deux cent mille
soldats. Joseph partit en toute hâte pour organiser son armée; une autre cause
rendait d'ailleurs sa présence à Vienne indispensable, les Pays-Bas étaient en
feu. Les communes de Flandre, soulevées pour la défense des privilèges de la
joyeuse entrée, avaient trouvé leur Artevelde dans l'avocat Van-der-Noth. Le car-
dinal de Frankenberg, archevêque de Malines, et le duc d'Aremberg assurèrent
à la révolte, qui devenait une révolution, l'appui du clergé et de la noblesse.
390 JOSEPH II.
Après de longues hésitations et de brusques contre-ordres, l'empereur se résolut
à faire les plus larges concessions ; mais l'heure des transactions était passée,
le flot des idées débordées devait suivre son cours et prendre son niveau. Joseph
reçut cette réponse solennelle des révolutions accomplies : Il est trop tard!
Les états, assemblés à Bruxelles, établirent un congrès souverain et constituèrent
la république des Étals-Unis Belgiques, dont l'archevêque de Malines devint le
président, Van-der-Noth le premier ministre, et Van-der-Meersh le généralissime.
Les cabinets européens vireut avec une satisfaction secrète le mouvement dont je
viens d'indiquer les résumais en anticipant de quelques années sur les événements.
Les rois, qui redoutaient la puissance de Joseph et détestaient ses réformes,
acceptèrent la révolution comme un double échec pour son autorité envahissante
et pour ses plans subversifs. Seul, le pape intervint en faveur de l'autorité impériale
par un bref vraiment évangélique adressé au clergé flamand; mais la voix du
chef de l'église fut dédaigneusement repoussée par ce peuple qui se révoltait pour
défendre un séminaire.
L'empereur, cruellement blessé de l'ingratitude de ses sujets, ne devait pas
voir se consommer la perte des Pays-Bas. Chacune des phases de la révolte, en
déchirant son cœur, semblait épuiser en lui les sources de la vie. De toutes
parts, les obstacles s'entassaient sous ses pas ; ses ennemis étaient ardents, nom-
breux, insaisissables, et il cherchait en vain autour de lui une sympathie, une
amitié. Kaunitz, qui voyait baisser la puissance et la vie de son maître, s'enve-
loppait dans une réserve respectueuse; il n'avait jamais approuvé les réformes
de Joseph II, même en les faisant exécuter, et il prévoyait bien que Léopold de
Toscane renverserait l'œuvre de son frère le jour de son avènement. Joseph,
découragé, lui écrivait : « Lorsqu'un Néron ou un Denis de Syracuse ont agi en
despotes cruels, impitoyables; lorsque d'autres princes, abusant de la puissance
que le sort leur avait confiée, n'ont songé qu'à satisfaire leurs passions, ils
devaient s'attendre à rencontrer des obstacles à leur volonté et une légitime
résistance ; mais moi, je me suis constamment occupé à vaincre les préjugés qui
assiègent mes états, à gagner la confiance de mon peuple, n'épargnant ni peine,
ni fatigue, ni tourments, réfléchissant mûrement sur les moyens que j'employais,
et cependant je trouve partout des obstacles, même chez ceux sur qui je croyais
pouvoir le plus compter. Comme souverain, je ne mérite pas la défiance de mes
sujets. Si les devoirs de mon rang ne m'étaient pas connus, si je n'étais pas
moralement persuadé que je suis destiné par la Providence à porter avec la cou-
ronne le fardeau des devoirs qui y sont attachés, mon mécontentement me por-
terait à désirer la fin de ma vie. La mort me semble le seul moyen d'éviter de
voir ce que m'annoncent des pressentiments trop réels basés sur les faits actuels,
mais je connais mon cœur. Intimement persuadé de l'intégrité de mes vues, j'es-
père que, lorsque j'aurai cessé d'exister, la postérité, plus équitable, plus impar-
tiale, appréciera tout ce que j'ai fait pour mon peuple avant de me juger. »
Joseph chercha une diversion à sa douleur, en se consacrant tout entier aux
formidables préparatifs de la guerre prochaine; Lascy avait conçu le plan de
campagne, qui consistait à former un immense cordon militaire s'étendant de la
Gallicie à la mer Adriatique, pour aller se renouer avec l'armée russe autour de
la forteresse de Choczim. L'empereur devait conduire en personne l'armée prin-
cipale qui opérerait sur le Danube et sur la Save. On forma cinq autres corps
détachés pour couvrir la Bukowine, la Transylvanie, le Banat, l'Esclavonie
JOSEPH II. 591
et la Croatie. L'effectif des six corps d'armée était de 245,000 hommes avec
36,000 chevaux et 898 pièces de tout calibre. Le corps principal s'élevait à
125.000 hommes avec 20,000 chevaux. Joseph, avec d'aussi puissants moyens
d'action, se promettait les plus magnifiques résultats, et pourtant toutes ses
illusions furent cruellement dissipées. Une attaque imprévue du roi de Suède, en
Finlande, paralysa l'action de l'armée russe du Danube, et le grand-vizir Jous-
souf-Pacha, se jetant avec audnce sur les lignes autrichiennes trop étendues, en
rompit le réseau, ravagea la basse Hongrie, et, tombant à l'improviste sur les der-
rières du corps principal commandé par l'empereur, 1 obligea à une retraite pré-
cipitée qui ressemblait beaucoup à une déroute.
Joseph II ne sut déployer dans cette campagne qu'une prodigieuse activité et
un brillant courage, exposant sa couronne d'empereur comme un bonnet de
grenadier, disaient les soldats; mais on ne reconnut en lui aucune des qualités
du général : il manquait de sang-froid et de résolution, son esprit n'avait pas ces
ressources inattendues qui réparent un désastre, et ces hardiesses qui, venues
à propos, décident les grandes victoires. Il ne sut pas inspirer à ses troupes la con-
fiance, qui est la première condition du succès; aussi l'armée autrichienne, quoique
supérieure en nombre à ses audacieux ennemis, fut-elle démoralisée au premier
échec ; l'empereur lui-même s'exagéra la grandeur du péril , et, après la déroute de
Lugosh, il adressa à ses troupes celte proclamation désespérée : « Soldats! ne voyez
clans les Turcs que des bêtes féroces qu'il faut détruire. Souvenez-vous, enfants, que,
de quelque côté que vous tourniez vos pas dans cette contrée, vous foulez les restes
des musulmans tombés jadis sous les coups de vos pères. Le sort de l'empire est en-
tre vos mains, votre empereur marche à votre tête, il ne faut pas songer à la retraite,
il n'en est plus pour nous; nous n'avons de choix qu'entre la mort et la victoire. »
La situation n'était pourtant pas assez compromise pour justifier de telles
paroles ; l'empereur, reconnaissant son insuffiance, appela le vieux Laudon, que
les Turcs avaient surnommé le diable allemand, et qui, reprenant une offensive
vigoureuse, marcha sur Belgrade et s'en rendit maître. Joseph rentra à Vienne,
mourant, désespéré. Une fièvre prise dans les marais du Danube minait lentement
ses forces, et les soucis du gouvernement, l'opposition toujours croissante qui
entravait ses réformes, épuisaient son courage. « Talents à part, je fais ce que je
puis, disait-il; mais personne ne me soutient, ni dans l'arrangement ni dans la
conduite. Bureaux, directions, nobles et bourgeois, grands et petits, prêtres et
laïques, tous s'accordent en un seul point, celui de mettre de continuelles entraves
dans les rouages de la machine. » Joseph II n'était pas fait pour la lutte; il n'avait
pas une de ces natures agressives que la difficulté excite, que l'obstacle encou-
rage, que le péril aiguillonne, et qui grandissent dans la mêlée. Toutes ses espé-
rances étaient évanouies, tous ses plans renversés; il n'avait plus de but à sa vie,
et il conservait encore, cruelle torture de l'âme, la volonté des grandes choses
sans en avoir la puissance. Ses réformes, mal comprises, calomniées, n'avaient
pas développé leurs germes féconds, que le temps seul pouvait mûrir. Le désor-
dre momentané que produisaient d'aussi profondes modifications dans les lois et
dans les mœurs paraissait aux yeux des hommes la conséquence naturelle d'une
entreprise mal conçue. Quand les rêves les plus purs, les inspirations les plus
élevées, les études, les efforts de toute une vie, n'aboutissent qu'à d'aussi tristes
déceptions, quelle force humaine peut supporter une telle épreuve sans plier et
s'affaisser dans la tombe?
392 JOSEPH II.
Le mécontentement des peuples se communiquait de proche en proche. Au
bruit de la révolte des Pays-Bas, la Hongrie se soulevait plus sombre et plus
menaçante; un frémissement sourd courait dans le Tyrol, et la Lombardie sem-
blait n'attendre qu'un signal allumé sur les montagnes pour conquérir aussi son
indépendance. Joseph, couché sur son lit de mort, voulut du moins éviter l'effu-
sion du sang ; il déchira une partie de son œuvre, et rendit aux Hongrois leurs
privilèges el la couronne de Presbourg. Cette relique nationale fut reçue avec un
saint enthousiasme par la nation entière, et partout on éleva des arcs de triomphe
devant elle.
Joseph ne pouvait plus réparer les désastres de sa fortune; sa vie était usée, et,
dans les premiers jours de l'année 1790, il vit approcher sa fin sans trouble et
sans regret. Rien ne l'attachait plus à la terre, toutes ses espérances et toutes ses
affections l'avaient précédé dans les cieux. 11 était déjà mourant quand il apprit
que sa nièce, l'archiduchesse Elisabeth, qu'il aimait comme sa fille, venait de suc-
comber en couches. « Ah ! s'écria-t-il, je me croyais préparé à tout souffrir ; mais
ce dernier malheur est au-dessus de mes forces. » Il voulut consacrer au bonheur
de ses sujets jusqu'au dernier souffle de sa vie. La veille de sa mort, il donna encore
quatre-vingts signatures, réglant le sort de tous ses serviteurs, et adressant un
suprême adieu à ses rares amis et à ses soldats, dont il fut toujours le père. « Je
me croirais coupable d'ingratitude, disait-il dans un dernier ordre du jour écrit
de sa main, si, au moment de quilter la vie, je ne témoignais pas à mon armée
combien j'ai été satisfait de son inébranlable fidélité, de son courage, de sa disci-
pline... Je ne voulais pas descendre daus la tombe sans donner à mes soldats ce
témoignage public de mon amour, et sans leur demander de conserver à l'état et
à mon successeur la fidélité qu'ils m'ont toujours montrée. »
Le vieux comte de Haddeck, en pressant une dernière fois la main que lui ten-
dait l'empereur, fut saisi d'une douleur si profonde, qu'il fut emporté sans con-
naissance, et suivit de près son maître au tombeau. Dans la nuit du 19 au 20 fé-
vrier, qui fut la dernière de cette noble et malheureuse vie, on entendit Joseph
s'écrier : « Seigneur, toi seul connais mon cœur; je te prends à témoin que tout
ce que j'ai entrepris n'avait pas d'autre but que le bonheur de mon peuple. Que ta
volonté soit faite! » Peu de moments après, il dit encore : « Comme homme el
comme souverain, je crois avoir rempli tous mes devoirs. » Ces paroles, qui expli-
quent et résument toute sa vie, furent les dernières qui sortirent de ses lèvres. A
cinq heures du matin, il parut s'endormir, et ne se réveilla plus.
L'empereur, dans son testament, réglait l'ordre et les dispositions de ses funé-
railles. Il n'avait jamais approuvé le pompeux appareil déployé par les grands de
la terre dans ces tristes cérémonies, et les orgueilleux symboles dont on pare un
cercueil; comme il appliquait toujours sans hésitation un principe qu'il croyait
juste et vrai, il avait ordonné, dès les premières anuées de son règne, que l'éga-
lité établie par la mort sur tous les hommes serait observée dans les funérailles.
Son corps fut porté sans aucune pompe, ainsi qu'il l'avait prescrit, dans l'église
des cordeliers, où dorment tous les princes de la maison d'Autriche. Dans ses
derniers moments, il avait, par un trait de bonté toute paternelle, donné ordre
d'ouvrir et d'aérer à l'avance les caveaux funèbres, afin de soustraire à l'influence
de cette humidité glacée, imprégnée de l'odeur du sépulcre, ceux qui devaient
accompagner sa dépouille mortelle. Le deuil du peuple fut profond, car Joseph
vivait dans sa capitale comme un père au milieu de ses enfants. Sa bienveillance
josefh ii. 593
était égale pour tous, et il allait volontiers au-devant des besoins et des vœux du
pauvre.
La vie de Joseph II fut un enseignement de dignité et de haute moralité offert
à ses peuples. Au milieu des séductions du rang suprême et des entraînements
d'une société brillante et corrompue, il garda l'austérité d'un sage, et donna à sa
cour l'exemple des plus douces vertus. La franchise de ses manières, la vivacité
de son esprit, la bonté de son cœur, sa parole énergique et colorée, exerçaient
une séduction irrésistible sur tous ceux qui l'approchaient. La ruine de tous ses
plans et de ses plus chères espérances abrégea sa vie sans aigrir jamais son hu-
meur, et l'épreuve du malheur sembla rendre sa vertu plus sereine. L'histoire ne
doit pas oublier que l'admirable règlement qui permet à tout sujet autrichien,
fût-il couvert de haillons, de s'approcher de la personne de l'empereur et de dé-
poser ses plaintes dans son cœur paternel, fut promulgué par Joseph II. Il a légué
à ses successeurs celte sainte tradition. M. Ramshorn, dans son ouvrage, a eu le
tort de négliger complètement tout ce côté familier et charmant de la vie de
Joseph IL Par un penchant naturel de l'esprit germanique, il a trop idéalisé son
héros; son livre, plein de faits nouveaux et d'aperçus élevés, est cependant em-
preint d'une exagération systématique; l'enthousiasme candide de l'auteur éclate
en éblouissantes métaphores, et le dithyrambe empiète sur l'histoire. L'esprit,
fatigué de suivre dans tous leurs détails tant de combinaisons, tant d'entreprises
diverses, se reposerait volontiers sur quelque gracieux tableau de la vie intime.
Pour qu'un personnage historique soit intéressant, il faut qu'il touche à l'huma-
nité par des passions, par des faiblesses. Faute de cet élément sympathique, la
figure de Joseph II, sous la plume de l'écrivain allemand, pourra paraître un peu
froide à des lecteurs français. C'est un vice regrettable dans un livre aussi remar-
quable, du reste, que l'est celui de M. Ramshorn.
Il y a des hommes qui résument une époque, une situation, qui personnifient
un principe, et qu'on peut juger d'un seul coup d'œil, car leur génie est en quel-
que sorte d'une seule pièce. Il n'en est pas ainsi de Joseph II, dont l'œuvre fut
trop multiple, et dont le génie impatient et mobile manqua d'unité. Les instincts
du gouvernant se mêlent en lui aux aspirations du philosophe, et la passion des
conquêtes à l'amour de l'humanité. Aussi, pour arriver à une appréciation exacte
de ses réformes, faut-il, comme l'a fait très-judicieusement M. Ramshorn, les
diviser en deux classes, celles qui furent dictées par l'esprit de gouvernement,
et celles qui furent dictées par l'esprit d'humanité ; les premières ne devaient
pas survivre à la volonté arbitraire qui les imposa, elles furent repoussées et par
le peuple et par les grands. Le peuple refusa de se soumettre à une direction dont
le but n'était pas distinct, car une nation ne s'enthousiasme pas pour une idé»
purement abstraite; il faut que la cause qu'elle embrasse ait une figure, un sym-
bole. Joseph d'ailleurs ne trouva pas, comme Cromwell et Bonaparte, des esprits
exaltés par les révolutions et tout prêts pour les grandes choses; il avait tout à
créer, jusqu'aux instruments de l'œuvre gigantesque qu'il voulait entreprendre.
Ces instruments lui firent défaut; il ne trouva dans ceux qui l'entouraient aucun
appui. La noblesse résistait sourdement , son propre frère Léopold lui était
hostile, les ministres qu'il employa manquaient de foi et de dévouement. Kau-
nilz lui-même, fidèle aux traditions de la maison de Habsbourg, embrassait sans
doute avec ardeur tous les projets d'agrandissement et de conquête, mais il était
presque ouvertement opposé à la plupart des réformes intérieures. Seul contre
594 josepb ii.
tous, Joseph crut pouvoir tout par lui-même, et, n'opposant aux obstacles du
dedans et du dehors que la seule force de sa volonté, il mit un noble orgueil à
cette lutte démesurée qui devait épuiser ses forces ; il avait compté former à son
école et pénétrer de son esprit le fils de son frère, ce jeune François, qui fut
le dernier empereur d'Allemagne; la mort ne lui en laissa pas le temps. Ce fut
Léopold de Toscane qu'elle lui donna pour héritier, et dès lors il fut aisé de pré-
voir le sort d'une œuvre qui reposait sur la tête d'un seul homme. Léopold
n'aimait pas son frère, bien qu'il professât cependant les mêmes doctrines philo-
sophiques. Son (.œur était naturellement bon, son esprit cultivé; il avait su
rendre la Toscane heureuse et florissante ; sa tâche eût donc été facile en Autriche.
Pour recueillir tout le bénéfice des innovations, il n'avait besoin ni de génie, ni
de courage, mais seulement de persévérance. 11 n'en fut pas ainsi. Les premiers
actes de son règne signalèrent la réaction qui allait s'ouvrir. Pour satisfaire les
bruyantes réclamations de quelques intérêts particuliers froissés par le bien
général, le nouvel empereur sacrifia la protection exclusive accordée à la produc-
tion nationale, et la centralisation qui devait réaliser l'unité autrichienne. Avant
même d'entrer à Vienne, Léopold déclara qu'à ses yeux les assemblées provin-
ciales étaient les colonnes de l'état, et il se hâta de les rétablir. Toutefois cette
partie des réformes de Joseph qui avait été dictée par l'esprit d'humanité, suivant
l'expression de M. Ramshorn, fut respectée par son successeur. L'édit de tolé-
rance et les règlements sur l'éducation ont exercé sur les mœurs publiques une
action profonde et salutaire. Ainsi Joseph II, dans un règne si court et traversé
par tant de désastres, luttant seul contre la malveillance des hommes et l'inertie
des choses, a pu cependant léguer à son peuple d'immenses bienfaits ; un grand
nombre des règlements administratifs' qu'il introduisit sont abrogés, il est vrai,
mais l'esprit des réformes a survécu : il se conserve au sein de l'empire pour des
jours meilleurs, et, comme l'a dit M. de Metternich, peu suspect de partialité en
pareille matière, Joseph II a inoculé la révolution à l'Autriche.
Gustave Garrisson.
LES
DEUX JUMEAUX,
POÈME INÉDIT DE JASMIN.'
Il y a de nos jours un instinct généreux, élevé, qui pousse les meilleurs esprits
à s'attacher au passé avec vénération, à rechercher dans la poussière des siècles
tout ce qui a pu avoir un instant de vie, une heure d'éclat. Retour pieux dont
l'histoire littéraire profite autant que l'histoire politique ! Les causes vaincues
plaisent surtout au génie moderne comme elles plaisaient à la magnanimité de
Caton. On aime à remonter le cours des âges pour y découvrir les éléments obs-
curs qui sont venus se confondre dans nos états nouveaux; les coutumes provin-
ciales, à mesure qu'elles s'effacent, semblent reprendre un intérêt plus charmant;
les poésies qui peignent ces existences locales, qui portent le reflet de ces mœurs
évanouies ou menacées d'une prochaine destruction, sont avidement recueillies;
les langues, autrefois florissantes et qui tendent à disparaître, ont de l'attrait
pour la science curieuse de toutes les variations de l'esprit humain. Dans cet
ordre d'études, les travaux de M. Raynouard et de M. Fauriel sur l'époque romane
peuvent être mis au premier rang. Or, il s'est trouvé que celte laborieuse et
féconde reconstruction d'une littérature de bonne heure arrêtée dans son essor
coïncidait avec une manifestation nouvelle de cet ancien génie. Celte langue que
l'érudition relevait de son abaissement, discutait comme une chose morte, un
homme doué des plus heureux dons, Jasmin, la faisait revivre et lui prêtait une
grâce inattendue.
(1) Les Deux Jumeaux seront publiés à la librairie de Comon, quai Malaquais, où se
trouvent tous les ouvrages de Jasmin.
596 LES DEUX JUMEAUX.
Certes, depuis le temps où chantait Bertrand de Born jusqu'à Jasmin, il s'est
accompli des événements qui réduisent l'importance d'un tel fait, qui lui donnent
du moins un caractère très-exceptionnel. Je ne méconnais pas les altérations, les
changements inévitables qu'a dû subir la langue maniée avec tant d'habileté par
le poète méridional. L'instrument subsiste toujours pourtant, et rend encore des
sons harmonieux. Déchue de sa splendeur, de son droit de cité, pour ainsi dire,
cette langue, qui fut la langue des cours, est restée dans le peuple, qui est plus
fidèle qu'on ne pense à ses traditions. Dans ce pays de France, qui offre au monde
le type de l'unité, on serait étonné peut-être en apprenant qu'il existe des popula-
tions pour lesquelles le mot de franciman a un sens équivalent à celui d'anglo-
tnane pour nous. Le franciman est le paysan qui se pique d'abandonner les vieilles
coutumes et de parler le français, tandis que les masses conservent leur langage
traditionnel et semblent n'entendre que celui-là. Faut-il trouver étrange cette per-
sistance? Jasmin le dit très-bien dans la sérieuse et brillante épîlre à M. Dnmon
sur les destinées de son idiome. « C'est la langue du travail; à la ville, dans la cam-
pagne, on la trouve dans chaque maison ; elle y reçoit l'homme au berceau, et jus-
qu'au tombeau l'accompagne.... Oh ! dans notre pays, c'est une magie ! Le peuple
qui aime à chanter vous jette, sans s'en douter, de grosses poignées de poésie.
Aussi garde-t-il sa langue, elle est faite à son allure. Maintenant, vous autres mes-
sieurs, franchissez la barrière! Venez ! plantez un mur d'une triple épaisseur entre
les lèvres de la nourrice et l'oreille du nourrisson.... » Et il ajoute, en parlant de
la petite patrie méridionale, ce vers touchant : « Otez-lui sa misère et laissez-lui
sa langue! » Jasmin résume sa pensée dans une admirable comparaison. « ... Au
milieu de notre promenade, dit-il, tous ces vieux ormes qu'Agen a vus grandir
ressemblent, en nous tressant une voûte élevée, à des géants alignés qui se donnent
la main. Eh bien ! l'un d'eux, un jour d'orage, trembla, se ploya, abaissa son feuil-
lage : le coup d'oeil en fut gâté, et aussitôt nos gouvernants d'envoyer pioches et
piocheurs pour l'arracher sans pitié. Mais les travailleurs se lassèrent, les outils se
démanchèrent, et l'arbre, restant debout, brava hommes, pioches, gouvernants et
tout. Oh! c'est que l'orme avait, malgré ses vieilles branches, autant de racines
que de feuilles... Depuis, plus que jamais, on voit son panache verdoyer; les
oiseaux sont revenus y chanter, et, sous l'ombrage de son beau bouquet, tous,
chaque été, y chanteront longtemps. — Ainsi en sera-t-il de cette enchanteresse,
de cette langue harmonieuse, notre seconde mère ?... » Qu'on laisse de côté celte
immense question de l'avenir : il sied à Jasmin d'avoir foi en sa langue ; c'est un
témoignage de l'originalité, de la spontanéité de son inspiration. C'est ce qui
prouve que sa poésie n'est point le jeu équivoque d'un esprit qui s'amuse aux mys-
tifications de l'archaïsme.
Jasmin, il y a peu d'années encore, n'était guère connu ailleurs que dans le
midi; lui-même, il redoutait de passer la Loire; il pouvait craindre que le langage
de sa muse naïve ne fût point compris. L'épreuve a été faite cependant, et on sait
combien l'issue en a été heureuse. C'est que le talent de l'auteur des Souvenirs
n'a cessé de grandir, de se fortifier. Jasmin ne s'est point arrêté qu'il n'eût trouvé
sa véritable voie, et il l'a trouvée réellement. Une maturité féconde de l'intelli-
gence répond, en lui, à la maturité de l'âge. Il eût été indifférent, sans aucun
doute, qu'un ouvrier de plus vînt rimer quelques chansons politiques, qu'un
pauvre coiffeur d'une ville méridionale torturât sa langue pour lui faire exprimer
quelques-unes de ces pensées qui sont devenues le fonds commun de toutes les lit-
LES DEUX JUMEAUX. 397
tératures ; mais Jasmin, après avoir d'abord payé ce tribut à l'imitation, a com-
pris bien vite que là n'était point la poésie pour lui : un infaillible instinct l'a
détourné de ce procédé vulgaire qui n'eût pas été moins fatal à la renommée de
l'homme qu'à sa langue même. Vrai fils du midi, enfant du peuple, Jasmin a senti
qu'il ne devait pas contraindre sa nature. Il a jeté au vent, pour ainsi parler, ces
souvenirs qu'avait laissés dans son esprit quelque lecture faite à la dérobée de
Béranger ou de Florian, et a cherché son inspiration en lui-même, dans ce qui
l'entourait. Les scènes de son enfance éprouvée par la misère, il les a rappelées
dans un poème qui vivra tant qu'il y aura des âmes délicates capables de goûter
ce charmant mélange d'une gaieté heureuse, innocente, et d'une douce mélancolie,
— dans les Souvenirs. Il s'est appliqué à peindre les mœurs populaires méridio-
nales, el il les a peintes à la manière des grands poètes. Sous ces couleurs locales,
si vivement accentuées, on sent vivre l'éternelle nature humaine, celle qui est de
tous les temps et de tous les pays. Peu de poètes ont au même degré le don de
l'émotion ; peu d'écrivains s'entendent aussi bien à surprendre le secret des pas-
sions^ analyser un sentiment naïf et énergique. Et ces qualités essentielles, elles
existent pour celui qui lit à tête reposée les ouvrages de Jasmin comme pour celui
qui l'écoute et se laisse bercer par son enivrante parole. Des plumes excellentes
ont fait connaître les productions successives du poète méridional, i Aveugle de
Castelcuillè, Françounctto, Marthe l'innocente. Jasmin va aujourd'hui ajouter une
fleur nouvelle à ce bouquet de poésie ; il persiste dans la route qu'il s'est ouverte.
Les Deux Jumeaux sont le fruit d'une inspiration franchement originale el entiè-
rement maîtresse d'elle-même. Ce sera un succès de plus pour cette langue que
l'auteur des Souvenirs s'efforce de réhabiliter. Quelle que soit d'ailleurs la destinée
future de l'idiome, qu'importe, puisqu'il reçoit aujourd'hui un lustre nouveau?
Toujours est-il qu'il s'est trouvé assez vivant pour suffire à un des plus heureux
inventeurs de notre temps, et que, dût-il périr, les commentateurs ne manque-
raient pas pour perpétuer le souvenir de cette résurrection imprévue. Ce sera un
épisode du plus attachant intérêt dans l'histoire littéraire de cette époque si
féconde en essais de tout genre, — épisode où rien ne manquera, car ici la poésie
n'est pas seulement dans des œuvres exceptionnelles, elle est dans l'homme en
même temps, dans son caractère, dans ses habitudes, dans son passé, dans ses
actions de chaque jour.
L'existence même de Jasmin, maintenant qu'elle est sortie de cette ombre de
la misère qui a pesé sur sa jeunesse sans la flétrir, cette existence présente, dis-je,
est encore un poème plein d'une pittoresque animation. Rien n'est plus varié
et, peut-on ajouter, plus richement varié que la vie de ce rapsode populaire. On
a pu le voir à Paris, heureux et charmé de l'accueil qui lui fut fait; il mettait
une sorte d'amour-propre national à triompher; il laissait éclater une joie d'en-
fant lorsqu'il excitait ce frémissement qui lui révélait que sa muse, bien qu'étran-
gère, avait des accents entendus de tous. Mais c'est dans le midi qu'il faut le
suivre; là il est sûr que chaque mol sera compris, que chaque délicatesse de la
langue sera sentie ; là, point de traduction préparatoire qui trahisse sa pensée,
ainsi que le disait Byron. Il n'a qu'à parler pour qu'on se plaise à l'écouter.
Jasmin est le héros de toutes les fêtes méridionales; il rend à ces fêtes un peu de
leur antique poésie. Il va d'une ville à l'autre, de Bordeaux jusqu'à Beziers, et
toutes lui envoient des couronnes. Celle-ci qui fut une des métropoles de la gaie
science, Toulouse, lui vote une branche de laurier qu'une jeune personne se
598 LES DEUX JUMEAUX.
charge de lui porter; et, comme il faut que les joies les plus pures se rencontrent
toujours avec les douleurs, c'est justement à l'heure où le poëte est au chevet de
sa mère mourante qu'il reçoit ce don brillant. Celle-là lui décerne une coupe
d'or. C'est sous toutes les formes que la sympathie publique s'offre à lui; chacun
de ces présents est un trophée et rappelle une victoire, une journée où la gloire
populaire de l'auteur de Marthe fut adoptée par quelque cité nouvelle. Rien ne
fait mieux comprendre la vie des troubadours d'autrefois. Il y a cependant une
différence entre Jasmin et cet antique pèlerin qui quelquefois soufflait la guerre
dans les manoirs féodaux, appelait les chevaliers au combat, et plus souvent pro-
menait son heureuse et vagabonde insouciance, chantait le plaisir, charmait les
cours du midi par des vers d'amour, par des disputes poétiques sur lous les raf-
finements de la passion, par le récit d'aventures romanesques. Les temps ont
changé; ce n'est plus dans une cour d'amour que Jasmin peut venir amuser par
ses inventions les esprits inoccupés : ces conditions heureuses n'existent plus, et
le poëte d'aujourd'hui est fils de son temps. Il ne discute pas quelque point épuisé
du gay savoir; mais, en donnant à sa poésie un but plus sérieux, plus en har-
monie avec l'époque, en passionnant le public méridional par l'intérêt de ses
vives compositions, il fait tourner à l'avantage de toutes les misères les sympa-
thies qui l'accueillent. Il y a dans tous ses succès une part pour les pauvres;
c'est la muse qui vient tendre la sébile pour soulager ceux qui ont faim et ceux
qui out soif. Jasmin est, à vrai dire, le troubadour de la charité ; les sommes qui
ont été recueillies pour les malheureux avec son secours sont considérables. Croi-
rait-on que par le prestige de son talent il a fait ramasser de quoi bâiir une
église dans un pauvre hameau du Périgord qui attendait vainement ce bienfait?
L'inspiration servant à élever un temple à la foi religieuse, n'est-ce point la
poésie la plus pure mise en action? Aussi Jasmin est-il recherché et fêté. Ce sont
ces motifs qui rendent plus dignes et plus touchantes les ovations dont il est
l'objet.
Qu'on ne pense pas cependant que cette vie qui est bien sérieusement la vie
d'un homme de nos jours, avec ses accidents, avec sa variété, ait rien enlevé au
caractère primitif de Jasmin. Qu'on ne se figure pas voir en lui un héros de soi-
rées à bénéfice; qu'on ne croie pas que l'habitude du succès ait altéré son heu-
reux naturel. L'auteur de V Aveugle est resté ce qu'il était, et ce n'est pas sa
moindre gloire; il travaille, il fait des vers, il voyage, va des plus pauvres
demeures dans les salons élégants, et c'est toujours le même homme, franc,
simple, naïf, plein de saillies étincelantes, sensible comme un enfant, toujours à
sa place parce qu'il est toujours naturel. Si, en arrivant à Agen, près de cette
voûte de feuillage formée par des arbres séculaires qui porte le nom du Gravier,
vous l'allez voir dans sa boutique, où rien n'est changé, vous pourrez croire que
c'est là une ostentation particulière à ceux qui se sont élevés par le génie au-dessus
d'une conditiou obscure, que c'est une scène apprêtée dont le but est de piquer
la curiosité par la comparaison de la gloire présente de l'homme avec son humble
origine et ses premiers travaux r il n'en est rien; en connaissant Jasmin, je ne me
figure pas qu'il fui autre, le jour où il allait à Neuilly présenter au roi sa muse
gasconne, qu'il n'est habituellement dans son foyer familier. Cela, en vérité, suf-
fisait bien d'ailleurs, car Jasmin, dans son naturel, est plein de délicatesses char-
mantes; il a un tact peu commun à l'aide duquel il fait aimer sa pétulance méri-
dionale; il a une élévation de cœur qui le met au niveau de tous les hasards de
LES DEUX JUMEAUX.
la vie. Je ne saurais oublier la joie que ressentait un homme dont le souvenir est
aussi cher que sa place fut grande dans la littérature contemporaine, Nodier, en
écoutant Jasmin, en suivant chacun de ses mouvements, en surprenant les
richesses de cette organisation d'élite. Ce qui le frappait, outre les signes incon-
testables de la poésie, c'était le développement de cette libre nature, c'était l'ori-
ginalité franche et indélébile de ce caractère plein de saillies imprévues. L'un
des premiers, l'auteur de Thérèse Aubert avait deviné de loin et salué le poëte
dans Jasmin; il trouvait l'homme au moins aussi étonnant. C'était un sentiment
de sollicitude enthousiaste qu'avait conçu Nodier, car son affection même se
mêlait de quelques craintes ; il tremblait de voir ces heureux instincts s'atténuer,
se corrompre au contact de Paris ; il ignorait encore qu'une des qualités distinctes
de Jasmin, dans son exaltation méridionale, c'est un admirable bon sens qui le
guide à travers les écueils où il pourrait se heurter, qui lui révèle très-bien
notamment que son vrai théâtre est le midi, que son plus beau trône est dans
celle humble boutique où son génie s'est formé, où il a vécu, où il a rêvé, et dont
il a fait l'asile inviolable de sa muse populaire.
S'il fut jamais vrai que le poëte s'explique par la connaissance de l'homme,
c'est certainement de Jasmin que cela se peut dire. Il n'est pas un de ces traits
qu'on peut noter en lui, qu'il ne soit facile de retrouver dans ses vers. Dans cette
existence hier malheureuse, aujourd'hui prospère, n'aperçoit-on pas le secrel de
ce mélange de larmes et de sourire qui distingue sa poésie? On dirait que cette
vie accidentée qu'il mène se reflète dans son talent, qui aime a mettre en action
les moindres pensées. Jasmin est un éminent poëte lyrique; mais une de ses ten-
dances, en même temps, c'est de tout réduire en drame. Certes, peu de morceaux
égalent, pour la richesse des couleurs et des sentiments, sa pièce de la Charité
(la Caritat) ; on ne m'en voudra pas d'en citer un fragment dans l'original même :
.... La grandou de Diou nou luzis empenado
Qu'en fan la caritat, dambé soun soureillel,
De la calourado
De soun halenado,
A la lerro aymado,
L'hiber quand a fret ;
Ou d'une plejado
De sa foun sacrado,
L'estiou quand a set!
Que l'homme fasque atal : y'a de penos cruelos
Que se sarron pertout entremièy dios parets;
Qu'angue las derrouqua dins lous crambols estrets;
El qu'aoulot de counla lous aslres, las eslelos,
Ah! que counte aci bas lou noumbre des paourets!
.... La grandeur de Dieu ne luit tout entière
Qu'en faisant la charité, avec son soleil,
D'une bouffée
De sa chaude haleine,
A la terre aimée,
L'hiver quand elle a froid;
Ou d'une ondée
De sa fontaine sacrée,
L'été quand elle a soif!
400 LES DEUX JUMEAUX.
Que l'homme fasse ainsi; il y a des peines cruelles
Qui se cachent partout entre deux murailles;
Qu'il aille les déterrer dans leurs chambres étroites,
Et qu'au lieu de compter les astres, les étoiles,
Ah! qu'il compte ici-bas le nombre des pauvres!
Voyez, à côté, cependant, ce petit poëme, le Médecin des pauvres, dont l'idée
n'est point différente. Ici, ce n'est plus la riche effusion lyrique; c'est un récit
tout simple, tout émouvant; c'est un drame sur la charité, sur la bienfaisance.
Jasmin met en scène un homme qui est la providence des pauvres et qui a vécu
bien véritablement à Agen, — car l'auteur de Françounetto ne fait ainsi le plus
souvent que poétiser la réalité. Deux jeunes filles se rencontrent, Tune gaie, sou-
riante, heureuse, l'autre triste, chagrine et les yeux en larmes. Il se trouve que
la première doit son bonheur au médecin des pauvres, qui a ramené la prospérité
dans sa famille, tandis que l'autre a son frère qui meurt dans l'abandon et le
dénûment. Toutes deux courent alors vers la maison du bienfaiteur des malheu-
reux ; mais, hélas ! elles ne trouvent, en arrivant, que le convoi funèbre de cet
homme, dont la vie fut consacrée à la charité. Ce n'est là qu'une sèche et courte
analyse de ce poëme d'un si dramatique intérêt ; il faudrait le lire dans l'original
pour en goûter les pures et sérieuses beautés.
Le même naturel, qui se manifeste avec tant de grâce dans la personne de
Jasmin, brille au plus haut point dans ses ouvrages. Rien n'est forcé, rien n'est pré-
tentieux ; tout est simple et vrai. C'est sans effort qu'il est poète; il ne cherche
point certes à mêler une inspiration d'emprunt à son inspiration populaire; il est
assez riche sans cela. Qu'on ne lui parle pas de classique ou de romantique : ce
sont des mots qu'il ne comprendrait pas et dont il serait bien capable de rire,
tant il est peu respectueux envers celte souveraine logomachie. Son unique con-
seillère, à lui, c'est la nature. Et ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que
livré à lui-même, sans aucune étude, n'ayant d'autre guide que son propre in-
stinct, il a poussé l'art jusqu'à la perfection. Nul, mieux que lui, ne mesure la
convenance de l'expression; il n'est pas de poëte plus riche et plus concis en
même temps; dans ses œuvres, on trouverait difficilement un mot à ajouter, un
mot à retrancher. Chacune de ses compositions est achevée et a ce brillant relief
qui est le secret du génie. On peut toujours compter sur la délicatesse du poëte
dans le développement de ses inventions. Soyez sûr qu'un tact infaillible l'aver-
tira au moment où il risquerait de se laisser aller à quelque peinture vulgaire. Je
me souviens des craintes d'un homme de goût en entendant Jasmin lire V Aveugle
de Castelcuillè. La pauvre aveugle qui a tout perdu, qui se débat tristement dans
sa nuit éternellement noire, forcée de dire adieu au jour et à l'amour qui est la
lumière du cœur, veut assister au mariage de son infidèle fiancé; elle s'est promis
toutefois de ne pas survivre à ce cruel abandon, et elle cache un couteau sous le
mouchoir qui couvre son sein pour aller se tuer dans l'église même. C'était cette
scène qui apparaissait comme une redoutable épreuve pour le talent du poëte : ce
suicide semblait déparer l'ensemble de l'œuvre; ce couteau allait dénouer l'ac-
tion comme un mélodrame vulgaire; mais, au moment fatal, ce n'est plus le cou-
teau, c'est la douleur qui tue la jeune fille. Un ange vient arracher son âme
vierge à ce corps souffrant pour l'emporter au ciel. Mystérieuse et poétique fin où
la fatalité, aveugle d'ordinaire, se montre clémente, intelligente, en tranchant des
LES DEUX JUMEAUX. »0 I
jours qui ne pourraient plus connaître le bonheur! C'est là le mérite de Jasmin,
de multiplier ces scènes touchantes dont l'intérêt reste toujours élevé et pur.
Il y a dans les œuvres du poète méridional toute une partie entièrement per-
sonnelle qui égale les plus beaux essais de poésie intime. Jasmin excelle à déve-
lopper quelque circonstance de sa vie, quelque sentiment qui lui est propre;
c'est un procédé qui lui est commun avec de grands écrivains de notre temps.
Cependant sa poésie intime conserve un caractère original; elle est triste sans
amertume, comme elle est railleuse sans méchanceté; c'est une philosophie douce
et consolante qui se répand sur toutes choses, qui repose et qui émeut et fait
vibrer tour à tour toutes les cordes de la nature humaine. On a pu remarquer
dans Jasmin, en lisant quelques-unes de ses pièces, un peu du Gaulois Marot; ce
ne serait pas trop dire souvent que de le comparer à Horace, — un Horace popu-
laire qui se peint tout entier avec délices dans ses écrits. Il a surtout du poète
romain cet art merveilleux de condenser la pensée, de décrire avec précision,
sans oublier un seul trait dans ses peintures, et il en a aussi le sentiment. C'est
ce qui fait que sa poésie intime a des couleurs et des accents particuliers. Cette
portion de ses œuvres commence aux Souvenirs, où revit toute sa jeunesse; elle
se continue dans plusieurs épîtres d'une haute valeur, notamment dans celle à
un agriculteur de Toulouse qui lui conseillait de venir faire fortune à Paris. Oh!
que Jasmin est mieux inspiré et qu'il répond victorieusement en faisant un retour
sur lui-même! « Sitôt, dit-il, qu'on entend dans l'été — ce joli zigoi ziou! ziou! —
de la sautillanle cigale, — le passereau s'échappe et déserte le nid — où il sentit
pousser des plumes à ses ailes. — L'homme sage n'est pas ainsi ; — il aime tou-
jours la vieille maison — où on le berça dans le jeune âge. — Il aime, quand il
voit tout verdoyer, — homme fait, d'aller rêver — sur le gazon moelleux qu'il
foula tout enfant. »
.... L'homme sage n:es pas atal;
Aymo toutjour lou biel oustal
Oùn lou bresseron al jouyne atgé.
Aymo, quand bey tout berdeja,
Home fèy, d'ana saouneja
Sul gazoun tout mouflet que traouillèl tout maynatgé.
Une pièce récente de Jasmin et qui n'a reçu encore qu'une demi-publicité est le
plus beau fruit peut-être de celte inspiration. Je veux parler d'un morceau adressé
à une dame, et intitulé Ma Vigne {Ma Bigno). Le poète agenais n'envisage pas le
sujet comme l'eût fait sans doute Anacréon. Qu'on ne s'effraie pas du titre qui
sent le caveau. Cette vigne existe bien réellement. Jasmin l'a achetée à Agen avec
un peu de cet argent que la poésie a amené dans sa boutique ; et, comme il le dit,
sa muse s'est faite ainsi propriétaire, — fazendèro, mot qu'on ne peut rendre. —
Elle est bien petite; il en faudrait cent comme cela pour faire une lieue; telle
qu'elle est pourtant, il la rêva vingt ans; elle est sa joie; il compte les arbres, les
ceps de vigne, il vante les fruits surtout, et de là il arrive à faire la plus riche
description du pays :
Dins lou nord abès de grandes caouzos,
De gleizos de palays que mounton haou. bien haou.
Et lou trabal de l'homme es may bel chè bous-aou,
Mais benès fa quatre ou cinq paouzos
TOME IV. 27
402 1ES DEUX JUMEAUX.
Sus bors de la Garono, as bès jours de l'estiou,
Beyrès que lou trabal de Diou
En lot n'es tan bel coumo aciou!
Abèn de rocs bestits en belours que berdejon.
De pianos que touljour daouregon,
De coumbos oùn bebèn un ayre saniious ;
Et quand nous passejan, partout traouillan de flous!
La campagno, à Paris, a bé flous et pelouzo
Mais es trop grando damo, es tristo, droumillouzo ;
Aci, milo oustalels rizon sul bors d'un riou;
Noslre ciel es rizen, tout s'amuzo, tout biou!
Dunpey lou mes de uaay, quand lou bel ten s'atiado,
Penden sies mes dins l'ayre une musico tindo ;
A milo roussignols cent paslous fan rampeou;
Et touts canton Pamou, l'amou qu'es toutjour neou ;
Boslre gran-opera surprés fayo silenço
Quand lou jour de la nèy esquisso lou ridèou,
Et que débat un ciel que s'alumo talèou,
Escoutat del boun diou, nostre councer coummenço !
Quas refrins! quinos boues! tenè, sy fan aney!
Un canto pel la costo, un aoutre pel baièy.
Aquellos mountagnos
Que tan baoutos soun
M'empacbon de beyre
Mas amous oun soun,
Bay eba-bous, mountagnos,
Pianos, haousa bous,
Perque posqui beyre
Oun soun mas amous.
El milo boues, atal, brounzinan dins lous ayres,
Ban a trabès lous rideous blus
Fa rire lous anges lassus;
La terro embaoumo Ions canlayrés ;
Lous roussignols, sus brens en flou,
Canton may fort à qui millou ;
Tout bay juste, et pourtan digun bat la mesuro j
Et per entendre tout, tant que lou councer duro,
Ma bigno es un sieti d'aounou,
Car plani de sul tap oun ma groto s'entrouno,
Sul paradis d'Agen, la coumbo de Berouno.
J'ajoute une traduction, la plus littérale possible :
« .... Dans le Nord, vous avez de grandes choses, — des églises, des palais qu
s'élèvent bien haut, — et le travail de l'homme est plus beau chez vous; — mais
venez faire quatre ou cinq pauses sur les bords de la Garonne, aux beaux jours
de l'été, — vous verrez que le travail de Dieu — nulle part n'est plus beau qu'ici.
— Nous avons des rocs revêtus de velours qui verdoient, — des plaines qui sont
toujours dorées, — des combes où nous buvons un air salubre, — et, quand nous
nous promenons, partout nous foulons les fleurs. — La campagne, à Paris, a bien
LES DEUX JUMEAUX. 405
des fleurs et des pelouses, — mais elle est trop grande dame ; elle est triste, som-
nolente. — Ici, mille petites maisons s'égaient sur le bord d'un ruisseau ; — notre
ciel est riant , tout s'amuse, tout vit! — Depuis le mois de mai, quand le beau
temps arrive. — pendant six mois dans l'air une musique vibre. — A mille rossi-
gnols cent bergers font concurrence, — et tous chantent l'amour, l'amour qui est
toujours nouveau. — Votre grand Opéra, surpris, ferait silence, — quand le jour
de la nuit déchire le rideau, — et que, sous un ciel qui s'enflamme aussitôt, —
écouté du bon Dieu , notre concert commence! — Quels refrains! quelle voix!
tenez, — l'un chante le long de la côte, l'autre dans les guérets : — Ces mon-
tagnes, — qui sont si hautes, — m'empêchent de voir — où sont mes amours. —
Baissez-vous, montagnes, — plaines, haussez vous. — afin que je puisse voir —
où sont mes amours. — Et mille voix, ainsi, résonnant dans les airs, — vont, à
travers les rideaux bleus, — réjouir les anges là-haut. — La terre embaume les
chanteurs; — les rossignols, sur le^ branches fleuries, — chantent à qui mieux
mieux. — Tout est juste, et pourtant personne ne bat la mesure. — Eh bien!
pour tout entendre, tant que le concert dure. — ma vigne est une place d'hon-
neur, — car je plane, du haut du tertre où j'ai ma grotte, — sur leparadis d'Jgen,
la combe de Berouno »
N'y a-t-il pas, dans cette poésie, avec des développements nouveaux, quelque
chose de semblable à ce tendre sentiment qui faisait dire à Horace : « Ce coin de
terre me plaît au-dessus de tous les autres! » Certes, le pays qui inspire de pareils
vers est digne d'être aimé , cligne d'être préféré de ceux qui y vivent; il mérite
bien aussi que ceux qui en sont éloignés par le hasard tournent toujours vers
lui un regard d'envie et de regret, comme on dit que les Mores chassés de
l'Andalousie se souvenaient en rêvant de Grenade, comme la pâle Mignon,
dans les brumes du Nord, chantait encore la contrée où les citronniers fleu-
rissent.
Tout ceci ne m'éloigne pas autant qu'on le pourrait croire du nouveau poëuae
de Jasmin ; j'y reviens au contraire naturellement, après avoir résumé les qualités
du poëte, après avoir essayé de montrer son talent tel qu'il est, tour à tour lyrique
et dramatique : c'est ce double caractère qui se retrouve encore dans son nouvel
ouvrage. Les deux Jumeaux (lotis dus Bessous) ne sont pas peut-être aussi consi-
dérables que Françounetto : le poëme compte à peine deux cent cinquante vers;
mais il porte la même empreinte que les compositions antérieures de Jasmin.
Dans les proportions que l'auteur lui a données, c'est la même alliance de naturel
et d'art; c'est la même facilité d'invention, le même éclat précis de langage, si
l'on peut ainsi parler, et il y a aussi cette même variété de tableaux où le poète
aime à se jouer. Jasmin, en effet, est un des hommes dont les œuvres pourraient
fournir le plus au pinceau d'un peintre de genre. Il y a un sentiment moral élevé
dans les Deux Jumeaux : c'est la mise en action du dévouement fraternel ; c'est
l'histoire de deux existences qui se développent parallèlement, qui, au lieu de se
partager le bonheur, sont destinées à se heurter et se sacrifient volontairement
l'une à l'autre sans bruit, sans ostentation, sans cette hypocrite vanité de la vertu,
mais non sans de secrets déchirements. L'idée, au fond, n'est pas neuve, peut-on
dire; /es frères ennemis sont une vieille histoire : oui, sans doute; mais ce qui est
moins usé, c'est le spectacle de deux cœurs jeunes, pleins de feu, subitement
agités d'une même passion et en qui l'amour ne tue pas l'amitié, qui ne songent
404 LES DEUX JUMEAUX.
pas seulement à se haïr, et, se passant pour ainsi dire la coupe du sacrifice, goûtent
l'un après l'autre la volupté amère et douce du dévouement.
Jasmin a dédié les Deux Jumeaux à M. de Salvandy, grand maître des savants,
comme il dit. Il a répondu en poète au ministre qui sait honorer les poètes, qui
aime à rendre aux lettres ce qu'elles firent pour lui. Rien n'est gracieux d'ordi-
naire comme les dédicaces du rapsode méridional; c'est comme le prologue du
drame. Cette histoire d'amour qu'il va redire, c'est une pauvre vieille qui la lui
conta un soir dans sa petite maison, tandis que la feuille tombait en gémissant,
et elle lui fit venir les larmes aux yeux. « Aussi bien aujourd hui , ajoute-t-il, le
tomber de la feuille s'harmonise avec les douleurs. »
Lou toumba de la feillo
S'abarejo dan las doulous.
Le temps est propice donc pour chanter les tristesses; c'est le moment où la
veille est assez longue pour répéter les ballades, les récits mélancoliques et ten-
dres, et Jasmin n'y manque pas. Le drame des Deux Jumeaux se passe en 1804,
comme si le poète s'était plu dans le contraste de la solennité de l'époque et de
la naïveté d'une histoire d'amour. Il y a dès le début une fraîcheur qui repose, et
qui, certes, rejette l'esprit loin des scènes du couronnement. Il est difficile d'ail-
leurs de mieux entrer dans son sujet.
Dins uno coumbo ayréjado, poulido
Touto Claou fido
De frut, de flous,'
Prêt d'uno may de bouno houro abeouzado
Abion grandit al ben fres de la prado,
As caous poutous
Dus frays bessous.
Homes, abion coumo del ten maynatge
Mémo bizatge
Et mémo corp;
Soun ressemblens coumo soun dios estelos
Dios pimparelos
Dus pimpouns-d'or
Ébé ! del co, se semblon may enquero
Ço.q'un atten l'aoutré tabé l'espèro
Ou l'esperèt.
Cadun d'es, per soun fray, mouriyo sans regret,
Pes jols et pes plazes ban sul la mémo roulo ;
L'un acos l'aoutré en tout : quan nasqueron sans douto
L'amo de fèt
Que per un debalèt
Se partatget!
i Dans une vallée aérée, jolie, — toute farcie — de fruits, de fleurs; — près
d'une mère de bonne heure aveuvée, — avaient grandi au vent frais de la prairie,
— aux chauds baisers, — deux frères jumeaux. — Hommes, ils avaient, comme
LES DEUX JUMEAUX. W\
du temps enfant, — même visage — et même corps. — Ils se ressemblent comme
font deux étoiles, — deux marguerites, — deux boutons d'or. — Eh bien ! du
cœur, ils se ressemblent plus encore. — Ce que l'un attend, l'autre aussi l'espère,
— ou l'espéra. — Chacun d'eux, pour son frère, mourrait sans regret; — pour
les jeux, les plaisirs, ils vont sur la même route; — l'un, c'est l'autre en tout :
lorsqu'ils naquirent, sans doute, — l'âme de feu, — qui pour un descendit, —
se partagea. •
Ces deux jumeaux, ce sont André et Paul. Leur mère était fière de tant de jeu-
nesse et de beauté ; et, tandis que tout le monde se méprenait en les voyant sépa-
rément, elle seule pouvait les reconnaître. Je me trompe : il y a quelque chose
d'aussi clairvoyant que la sollicitude maternelle, c'est l'amour, lorsqu'il naît dans
le cœur d'une jeune lille. André était aussi reconnaissable pour Angéline que
pour sa mère. Les cœurs des deux jeunes gens se nouèrent, dit le poète, et il est
aisé de deviner tous les ravissements de cette passion naissante et encore enve-
loppée de mystère; mais le bonheur est difficile à cacher, surtout, hélas! lorsque
le désespoir doit en résulter pour un autre. Oh! alors, il se trahit plus vile encore.
En voyant l'amour briller dans les regards d'André et d'Angéline, Paul, qui aime
aussi la jeune fille, devient silencieux, triste; lui qui nourrissait secrètement l'es-
poir d'épouser Angéline dès qu'il aurait échappé à la conscription, il voit tout à
coup son rêve brisé; il languit désormais, il meurt de cette cruelle maladie d'a-
înour; ses joues pâlissent, sa vie s'éteint. Vainement sa mère pleure, prie, et « de
son prier si triste, ainsi que le dit le poêle, fait un instant reculer la mort. »
Paul, emportant son secret, va périr, lorsque dans la fièvre il laisse échapper un
nom, — le nom d'Angéline. Aussitôt l'œil d'André luit d'un feu étrange; un
sourire angélique effleure ses lèvres; il voit un instant la jeune fille, puis la ra-
mène au chevet de son frère en lui disant : « Frère, guéris, Angéline t'en prie;
regarde-la, tu verras son sourire ; elle t'aime de cœur. Toute cette année, chaque
jour, n'osant pas te le dire, comme une sœur elle me le disait. » L'agonisant re-
vient à la vie, en effet; il rouvre les yeux à la lumière et retrouve insensiblement
la santé. Angéline lui laisse tout croire, se dévoue, elle aussi, et lui livre sa main,
tandis qu'André, la gaieté sur le front et la mort dans l'âme, prend un habit de
soldat, et va au-devant de la mitraille, ce qui n'était guère difficile à rencontrer
en ce temps-là. C'est ici que finit la première pause. Ce chant, je dois le dire,
me paraît le meilleur du poème; cette action, qui semble si peu de chose, Jasmin
l'a rendue saisissante par les traits de passion qu'il y a semés, par les vives cou-
leurs dont il a revêtu ces peintures. Ce drame si simple prend de la grandeur. Le
dévouement d'André, payant de son bonheur la vie de son frère, laisse dans le
cœur je ne sais quelle émotion généreuse qui le trouble et le satisfait en même
temps. L'un des jumeaux a accompli son sacrifice; pour réaliser la pensée du
poêle, ce sera bientôt à Paul d'accomplir le sien.
Le second chant des Deux Jumeaux montre André, non pas mort comme il
l'espérait, mais sombre, impassible, toujours prêt à braver le péril, au milieu
des soldats de l'empereur. « En ce temps, dit le poète, l'empereur, qui introni-
sait la guerre, obscurcissait le nom des plus fameux soldats, faisait plier les rois,
bouleversait la terre, et ensuite lui jeiail la paix.... » André est «n des soldats de
celte garde immortelle qui était la digne escorte du nouveau triomphateur ; ce-
pendant il ne cesse de tourner les yeux vers le village. Blessé, la pensée qui
406 LES DEUX JUMEAUX.
l'occupe encore pendant la nuit qui précède un grand combat, c'est le souvenir
d'Angéline, et dans le silence du camp endormi il laisse échapper un chant d'a-
mour en contemplant le ciel avec supplication. C'est un chant pareil à celui des
Hirondelles dans Marthe; mais ici ce sont les étoiles qui sont les confidentes de
l'amant.
Estelo
D'Angelo
Ses belo
Aney.
La ney
Es claro ;
La beyras toutaro
Sul sieti qu'ey fey ;
Perqu'es un crime de lli'escrioure
Digo-li que toiUjour André saguet l'ayma
Que nou pot l'oublida per bioure,
Que bay mouri per l'oublida !
Mais s'elo ra'oublido
A peno aouras bis
Ma bito escantido ;
Luts del paradis,
Estelo
D'Angelo
Pla belo
Sayos .
Se cado tantos
Toutjour li dizios :
André nou dibet pas t'escriourè
Mais el aoumen saguet ayma :
Nou pousquet l'oublida per biouré
Et mourisquet per t'oublida !
« Étoile — d'Angèle, — tu es belle — ce soir. — La nuit — est claire ; —
tu la verras tout à l'heure — sur le siège que je lui fis. — Puisque c'est un crime
de lui écrire, — dis-lui que toujours André sut l'aimer, — qu'il ne put l'oublier
pour vivre, — qu'il va mourir pour l'oublier!
» Mais, si elle m'oublie, — à peine auras-tu vu — ma vie éteinte; lumière du
paradis, — étoile — d'Angèle, — bien belle tu serais — si chaque soir — tou-
jours tu lui disais : — André ne dut pas l'écrire, — mais lui, au moins sut
t'aimer ; — il ne put t'oublier pour vivre, — et il mourut pour t'oublier ! »
On comprend combien une traduction doit donner une faible idée de l'har-
monie de ces vers, combien il est impossible de remplacer la mélodie de ce
rhythme, qui produit la même impression que certaines strophes de M. de La-
martine. — Ainsi chante André tandis que le combat se prépare. Dans sa vallée
natale, cependant, que se passe-t-il ? Paul est-il heureux désormais ? Non, « le
malheur d'André, le malneur d'Angéline, n'ont pas fait son bonheur. » Trompé
d'abord par le sacrifice de la jeune lille, il découvre bientôt la vérité; son triple
bandeau tombe... et alors il sent quel martyre il a imposé, sans le savoir, à An-
LES DEUX JUMEAUX. 407
géline, à son frère. Paul dit adieu, lui aussi, au village, pour aller mourir à la
place d'André. Il arrive assez tôt pour prendre part à la bataille! il se jetleau
milieu du feu, et, au moment où il est frappé, Paul retrouve son frère. « Frère!
frère! qu'as-tu fait? dit celui-ci. — Mon devoir, il le fallait: depuis un an, tuas
pris ma place, et je suis venu prendre la tienne. » Puis il ajoute les mêmes pa-
roles que lui avait autrefois adressées André : « Frère, à ton tour, guéris; Angé-
line t'en prie; elle n'est plus ta sœur ; tu verras son sourire; elle t'aime de cœur.
Toute cette année, chaque jour, n'osant pas me le dire, son œil mourant me le
disait... » Paul meurt en disant ces mots.
« André revint à la triste demeure ; — Angéline pleura ensuite elle
ne pleura plus; — mais la mère ne put changer comme la jeune femme; — celle-ci
n'en aimait qu'un, la mère en aimait deux ! »
Jasmin finit son poëme par ces derniers vers d'une sensibilité si touchante, qui
fait la part de l'éternelle douleur, même à côté des joies renaissantes des deux
amants. Il peint en un mot celte plaie inguérissable de la mère qui a perdu un
enfant et qui ne veut pas être consolée. Je n'ai point dissimulé que la première
partie des Deux Jumeaux me paraissait préférable à la seconde. Ces simples héros
se perdent, en effet, dans ces batailles, et il faut un peu de bonne volonté pour
qu'ils se retrouvent au milieu de ce choc giganlesque d'hommes et se donnent le
dernier baiser fraternel. Il ne m'en coûte pas d'entrer dans ces détails avec Jas-
min, parce que je sais le prix qu'il attache aux remarques sincères, parce que
c'est un droit qu'ont ses amis d'être jaloux de la perfection de ses œuvres.
Cela dit cependant, on pourrait ajouter que, dans ses portions vraiment inat-
taquables, le poëme des Deux Jumeaux décèle encore un progrès, car la con-
stance dans une voie excellente produit par elle-même un incessant progrès.
L'esprit y gagne chaque jour plus de sûreté; à mesure qu'on se familiarise avec
la nature, on l'aime davantage, on en surprend mieux les secrets, on aperçoit
plus clairement ses aspects divers et infinis. L'élude des vrais penchants de l'âme,
des éternels sentiments humains, rajeunit sans cesse le talent; telle est la source
féconde de la poésie de Jasmin. Aussi ce vif instinct du vrai lui dicte plus d'une
parole qui pourrait avoir de l'autorité pour tous : « La franche poésie maintenant
est comprise et revient, dit-il dans une cpître à un de ses compatriotes; des
hommes à grand renom, pour ne ressembler à personne, du vrai, du naturel
franchirent la borne, et le monde entraîné la sauta à pieds joints. Mais là-bas,
qu'ont-ils trouvé? Au lieu de feu, de la fumée, une laide et fausse nature, un ciel
sans robe bleue, un soleil sans chaleur, de gros épis sans blé et des fleurs sans
parfum. — Aussi, voyez la foule! elle revient dans la bonne roule. Ah! fleuris-
sons-la chaque jour pour qu'elle y vienne plus vite et qu'elle y puisse rester... »
C'est en persévérant dans cette route que Jasmin, ainsi que le lui a dit M. deSal-
vandy en acceptant la dédicace des Deux Jumeaux, ne cessera de nous faire
goûter ces délices incomparables d'une poésie harmonieuse qui de l'oreille arri-
vent si profondément au cœur et à la pensée.
Ch. de Mazade.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
14 décembre 1846.
Sans disparaître, sans avoir encore reçu de solution, les difficultés diploma-
tiques vont momentanément faire place aux préoccupations parlementaires.
Quand les gouvernements constitutionnels ont pris de grandes résolutions, ils
n'ont accompli que la moitié de leur tâche, car il leur reste à les justifier devant
les chambres ; si autrefois la politique extérieure s'aitacbait à cacher ses procédés
et ses moyens, elle est aujourd'hui contrainte, par le régime représentatif, de
divulguer après coup ses intentions, ses ressorts, et de faire à la tribune son apo-
logie. Cette nécessité, qui sans doute eût paru fort étrange aux hommes d'état des
temps passés, est, à notre époque, pour les gouvernants un de leurs devoirs les
plus laborieux, et en ce moment elle crée à la France et à l'Angleterre une situa-
lion épineuse. Il va s'engager entre les deux tribunes de Londres et de Paris un
dialogue, une lutte, qui rappelleront, avec certaines différences, ce qui s'est passé
en 1840. Il y a six ans, la France avait gravement à se plaindre de l'Angleterre;
aujourd'hui c'est le gouvernement anglais qui prétend avoir centre nous les griefs
les plus fondés. S'il fallait en croire les amis de lord Palmerston, celui-ci serait
en mesure de prouver que dans la question d'Espagne il est sans reproches, et
que tout le mal est venu de la précipitation du gouvernement français. La brusque
pétulance de notre diplomatie aurait surpris le ministre whig au milieu de ses
bonnes intentions à notre égard ; s'il avait eu un moment la pensée d'une combi-
naison qui devait nous déplaire, il allait y renoncer volontairement, quand la
conclusion du double mariage a tout tranché avec une promptitude et une har-
diesse dont il nous croyait incapables. C'est surtout cet imprévu que lord Pal-
merston ne nous pardonne pas, et sur lequel en Angleterre les hommes éclairés,
ceux qui sont restés partisans de l'alliance des deux pays, attendent et désirent
des explications satisfaisantes. De l'autre côté du détroit, les esprits calmes et
sages reconnaissent qu'au fond la question espagnole n'a pas, pour le présent
surtout, l'importance extraordinaire que, dans les premiers moments de son dépit,
lord Palmerston a voulu lui attribuer; ils savent bien que l'Angleterre ne se
trouve ni désarmée, ni affaiblie, parce qu'un prince français a épousé une infante
d'Espagne: seulement ils éprouveraient un véritable déplaisir, s'il leur était
REVUE. CHRONIQUE. 409
prouvé que dans cette circonstance le gouvernement français n'aurait pas eu tous
les ménagements, tous les égards auxquels a droit une alliée comme l'Angleterre.
En tout ce débat, la question des procédés tiendra le premier rang; la forme em-
portera le fond. Dans quelques semaines, les deux parlements de la France et de
la Grande-Bretagne seront saisis de toutes les pièces du procès. Pour savoir toute
la vérité, il n'y a plus longtemps à attendre. Nous ferons aujourd'hui une simple
réflexion, ou plutôt nous évoquerons un souvenir. Durant ces dernières années,
que lord Palmerston a passées dans l'opposition, ne retrouve-t-on pas, au fond de
la plupart des discours par lesquels il attaquait ses adversaires, cette idée, que la
politique de lord Aberdeen était trop favorable à la France, et que le ministre
tory avait pour nous des complaisances qui ressemblaient à des duperies? Ce n'est
pas là, tant s'en faut, le jugement qu'on a porté en France sur les ai/tes de lord
Aberdeen; mais enfin telle était l'opinion que lord Palmerslon, dans les accès de
son patriotisme et dans les intérêts de son parti, travaillait à accréditer. Quand il
est revenu aux affaires, n'a-t-il pas laissé échapper, avec une sorte de satisfaction
orgueilleuse, la pensée qu'enfin l'Angleterre allait cesser dêlre dupe? Comment
concilier des dispositions semblables et de tels précédents avec la prétention de
n'avoir rien fait qui pût altérer la bonne intelligence entre les deux pays?
Si les chambres anglaises ne s'assemblent qu'au mois de février, notre gouver-
nement aura l'initiative des explications parlementaires. C'est p'our le cabinet
une épreuve grave et solennelle. Il y a quatre mois, il était en face d'une majo-
rité nombreuse, nouvellement élue, qui comptait mettre à profit la sécurité pro-
fonde dont jouissait le pays, en accomplissant de sages réformes, d'utiles amé-
liorations. Tout le monde paraissait d'accord, ministère, majorité, opposition
constitutionnelle, pour faire fructifier la paix et la liberté. C'est dans des circon-
stances bien différentes que le cabinet va se retrouver en face de la même ma-
jorité, qui ne laissera pas que d'être surprise et quelque peu émue du grave chan-
gement survenu en si peu de temps dans les choses. Cette paix générale, si
religieusement respectée par le gouvernement de 1830, est ébranlée par trois
grandes puissances qui nous contraignent à les rendre responsables dans l'avenir
de toutes les conséquences que peut entraîner la violation des traités. Notre al-
liance avec l'Angleterre, qui était depuis seize ans le pivot de notre politique ex-
térieure, se trouve aujourd'hui, sinon détruite, du moins entravée et paralysée.
Il faudra exposer à la majorité la raison de tous ces changements. Ce n'est que
par la netteté de ses explications que le ministère s'assurera le sincère concours
du parlement. Il faut pour ainsi dire qu'il conquière de nouveau la majorité, qu'il
l'éclairé, qu'il la persuade, qu'il porte dans son esprit une vive conviction sur la
rectitude de la conduite qui a été tenue depuis la séparation des chambres. Les
hommes expérimentés de l'opposition comprendront, comme nous, qu'ils ne sau-
raient devancer par leurs critiques les explications du cabinet. Ils doivent at-
tendre, pour se prononcer, la production des pièces. C'est seulement par l'étude
et par le rapprochement des faits qu'ils pourront rassembler les éléments d'un
jugement vraiment politique. Dans ces questions épineuses et délicates, où l'hon-
neur et les plus grands intérêts du pays sont en jeu, la responsabilité de l'oppo-
sition n'est pas moins sérieusement engagée que celle du pouvoir. Elle ne peut
lancer son blâme au hasard : tout veut être pesé. C'est le droit de l'opposition de
rechercher, par l'observation attentive de tous les détails, si des fautes qu'on eût
pu éviter n'ont pas compromis l'alliance anglaise, qui, dans tons les côtés de la
410 REVUE. CHRONIQUE.
chambre, n'a jamais rencontré que des panégyristes. Ici se représente la question
des procédés, dont nous parlions tout à l'heure, et, dans l'intérêt de l'union
entre les deux peuples, on doit y attacher à Paris la même importance qu'à
Londres.
On voit qu'en arrivant à l'examen des questions extérieures, la chambre de
1846 les trouvera renouvelées par la force des choses. Il y a des thèmes, des
lieux communs qu'il ne sera plus possible de reprendre, et, sur certains points,
il ne faudrait pas s'étonner que le ministère et l'opposition en vinssent à modifier
leur langage. Peut-être entendrons-nous l'opposition manifester une vive sollici-
tude pour l'alliance anglaise, et le ministère signaler les avantages de l'isolement
et de l'indépendance. Les questions et les hommes pourraient bien avoir une
physionomie nouvelle et imprévue.
Quand la chambre considérera les conséquences de l'isoiement que la France
accepte, elle pensera sans doute que cet isolement, loin de détruire notre in-
fluence extérieure, .servira plutôt à la caractériser. En effet, si la France est en
désaccord sur une question importante avec les trois cabinets de Saint-Péters-
bourg, de Vienne et de Berlin, c'est quelle défend le respect dû aux traités et
l'indépendance que les traités ont garantie aux petits états. On a souvent voulu
faire peur de notre esprit remuant et révolutionnaire , et cest nous qui protes-
tons contre des changements qui sont l'œuvre de l'arbitraire et de la violence.
Les gouvernements qui font si bon marché des stipulations les plus positives du
droit européen créent à la France, par leur conduite, une situation nouvelle.
Pendant qu'ils prennent une attitude usurpatrice, la France devient en Europe
comme un pouvoir conservateur. On a dernièrement, dans quelques feuilles étran-
gères, parlé d'une sorte de congrès européen : ce congrès trancherait d'une ma-
nière souveraine les difficultés qui divisent aujourd'hui le monde politique; il
aurait surtout pour but de donner une sorte de sanction légale à la résolution que
les trois puissances ont prise au sujet de Cracovie. Si un pareil congrès avait lieu,
la France n'y saurait accepter une place. Qu'irait-elle faire dans cette réunion
des puissances? Se constituer volontairement en minorité? En restant isolée,
indépendante, la France sera plus forte. Quand ils la verront ainsi libre dans ses
allures, les états de second ordre rechercheront son appui, invoqueront son in-
fluence. Quelques grandes puissances ne constituent pas l'Europe à elles seules ;
il y a à côté d'elles des états, des peuples, ayant des droits à maintenir, une indi-
vidualité à développer. C'est ce qu'en France nous avons parfois trop oublié, et
c'est de ce côté que notre gouvernement devrait chercher une sphère d'influence
et d'action.
L'état de l'Europe, les changements survenus depuis quatre mois dans l'at-
mosphère politique, tout impose au ministère des devoirs nouveaux et sérieux.
II ne lui suffira pas de prouver que le refroidissement de l'Angleterre à notre
égard n'a pas de motifs légitimes, et d'affirmer que dans l'affaire de Cracovie
aucune ombre de connivence, aucune faiblesse, ne sauraient lui être imputées.
Ces faits sont accomplis, et ils créent uue autre situation à laquelle il faut faire
face. Loin que l'espèce d'isolement dans lequel il convient de se tenir à l'égard
de quelques puissances doive enchaîner notre activité, nous y voyons plutôt une
excitation à laquelle il est nécessaire de répondre. Le pouvoir n'aura de force,
de véritable autorité auprès des chambres et dans le pays qu'en montrant une
résolution, une fermeté au niveau des circonstances. Les grands intérêts indus-
REVUE. CHRONIQUE. 411
triels et commerciaux de la France réclament également de la part du cabinet
une vive sollicitude, une judicieuse initiative. A nos portes, la Belgique se pré-
pare à invoquer encore une fois l'union douanière comme le seul remède au
malaise qui la travaille. Le ministère ne songera-t-il pas sérieusement à profiter
de semblables dispositions? Il doit considérer la France comme entièrement libre
d'agir sous l'unique inspiration de s^s intérêts. C'est là une occasion naturelle,
heureuse, de faire porter des fruits à la politique d'isolement.
Aucun esprit sérieux ne peut demander qu'on répond' p . de stériles bra-
vades à l'attitude que viennent de prendre les trois puissances ; mais le ministère
trouvera dans tous les rangs de la chambre, dans la majorité comme dans l'oppo-
sition, une conscience très-énergique de ce que réclame la dignité nationale. La
question de Gracovie donnera un vif intérêt à l'amendement présenté chaque
année en faveur de la nationalité polonaise. Si dans d'autres temps les chambres
ont pu avoir la pensée d'être plus avares de l'intervention morale de la France,
aujourd'hui cette omission, ce silence, ne sont plus de mise; t!i les interpréte-
rait comme un lâche abandon d'un peuple malheureux. La France n'a pas, il y a
seize ans, provoqué une guerre générale pour la cause de la Pologne, aujour-
d'hui elle ne tirera pas le canon parce que Cracovie est incorporée à la Gallicie;
mais elle continuera de protester, mais elle protestera plus haut, parce qu'une
injustice nouvelle et plus flagrante est venue s'ajouter aux anciennes. 11 y a, nous
le savons, dans les conseils des gouvernements absolus, un mépris assez cynique
des réclamations qui s'élèvent en faveur de la faiblesse opprimée : ce dédain n'a
pas la puissance de nous faire croire au perpétuel triomphe de la violence sur le
droit.
C'est même dans notre époque une des faiblesses des gouvernements absolus
que l'ignorance où ils vivent presque toujours de l'opinion générale, de ses juge-
ments, de ses susceptibilités. Parce que rien ne bouge autour deux, ils estiment
que tous leurs actes sont approuvés, ou du moins accueillis par une entière
indifférence, les trois cours de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin con-
cluent peut-être du silence ou du langage censuré des feuilles allemandes que
l'illégitime absorption de Cracovie dans la monarchie autrichienne n'a de l'autre
côté du Rhin que très-légèrement indisposé les esprits. L'Allemagne n'a pas sans
doute, pour ce qui est polonais, ou plutôt pour ce qui est slave, une sympathie
égale à celle que nous ressentons. Il y a entre les deux nationalités slavonne et
germanique une guerre sourde, qui, si ancienne qu'elle soit, n'est pas près de
finir. Cependant il y a dans le fond du caractère allemand un respect invétéré
du droit qui a dû lui faire porter un jugement sévère sur le coup d'étal qui a
frappé Cracovie. D'ailleurs, les peuples qui aspirent au développement progressif
de leurs institutions comprennent que toute usurpation qui se commet autour
d'eux est pour leur propre cause un danger et un obstacle.
On a eu au plus haut point ce sentiment en Italie Là la violence des trois cours
contre un petit étal, dont l'indépendance était garantie par les traités, a produit
sur les esprits une impression profondément douloureuse : sympathie honorable,
et qui est aussi comme un retour que L'Italie a fait sur' elle-même. Quand elle se
compare, nous ne disons pas à la France, à l'Angleterre, mais à l'A! emagne,
l'Italie senlcombien de difficultés elle a à vaincre pour conquérir cette liberté pra-
tique qui est le but légitime de tous les peuples de l'Europe, et les usurpations
du despotisme, lors même qu'elles s'exercent loin d'elle, lui inspirent de la répul-
412 REVUE. — CHRONIQUE.
sion et de l'effroi. Au reste, depuis quelque temps, l'Italie est dans une situation
nouvelle et meilleure. Elle espère dans quelques-uns de ses gouvernements, et
les opinions extrêmes, comme celles du radicalisme, qui l'avaient souvent com-
promise, ont cédé peu à peu la place à des opinions modérées qui font sentir en
ce moment leur salutaire influence. Dans le Piémont, les hommes les plus éclairés
secondent de leurs vœux et de leurs efforts le gouvernement du roi de Sardaigne
dans ses essais d'améliorations. Rome continue de mettre sa confiance dans le
gouvernement du nouveau pape. Pie IX est exposé à un danger que ne courent
pas tous les princes. La popularité dont il est entouré pourrait plus lard être pour
lui une source d'embarras et de dégoûts. Dans les masses, le passage de l'admi-
ration à la défiance est assez ordinaire. Il ne manque pas non plus d'esprits cri-
tiques, chagrins, qui s'arment d'une incrédulité systématique contre la sincérité
des internions, contre la durée du bien. Il y aurait trop de naïveté ou trop d'ou-
trecuidance à vouloir se porter garant de l'avenir : nous nous contenterons de
remarquer que jusqu'à présent le pape n'a trompé aucune attente légitime. Si
quelques esprits plus exclusifs qu'équitables avaient été choqués de trouver dans
son encyclique l'expression vive et ardente des croyances catholiques et la con-
damnation du rationalisme, nous réclamerions pour Pie IX le droit d'être chré-
tien, sans alliage de philosophie humanitaire. En dehors du domaine de la foi,
Pie IX travaille avec persévérance à des réformes intérieures : il a nommé des
commissions mixtes qui doivent rechercher les moyens de confier une partie de
l'administration à des fonctionnaires laïques. Dans une circonstance importante,
le pape a aussi montré une fermeté louable. De graves désordres avaient éclalé à
Bologne, où pendant quelque temps des gens sans aveu, l'écume de la population
italienne, avaient jeté l'épouvante. Quand la nuit venait, on ne pouvait sans péril
traverser les rues les plus fréquentées de Bologne. Des citoyens honorables, des
jeunes gens de bonne famille, avaient été assassinés. Enlin la jeunesse de Bologne
prit les armes, forma des patrouilles, et demanda au cardinal-légat Vannicelli
l'autorisation de constituer une milice urbaine. Le cardinal refusa : il appréhen-
dait d'organiser militairement une partie de la population bolonaise. Le pape, à
qui on en référa, pensa qu'il y avait encore plus de péril à laisser les citoyens
désarmés devant l'anarchie, et il a autorisé la création d'une milice à Bologne.
Pendant que les premiers germes d'un régime meilleur se développent dans
quelques parties de l'Italie, l'Espagne fait ses élections, et elle enlre sérieuse-
ment dans la vie politique des peuples libres. Il siérait mal d'être trop exigeant
à son égard; c'est déjà beaucoup que des élections générales s'accomplissent
d'une manière régulière, et que la vivacité des partis se renferme dans les limites
de la légalité. Il y aurait plutôt quelque désordre dans les hautes sphères du
pouvoir. La facilité avec laquelle, à Madrid, les crises ministérielles se déclarent
de la façon la plus imprévue, la démission collective d'un cabinet donnée et
retirée dans les vingt-quatre heures, tout cela dénote dans l'exercice et dans les
rapports du pouvoir royal et du pouvoir ministériel beaucoup de légèreté et d'in-
expérience. M. Pacheco, chef d'une fraction du parti conservateur et procureur
général près la cour suprême de justice, avait demandé un congé pour se rendre
à Cordoue, où il se porte candidat à la dépu talion. Le ministère ne veut pas
accorder le, congé, et M. Pacheco répond à ce refus par une démission que la
reine n'accepte pas. Alors le cabinet en masse déclare qu'il se relire; il oll're une
démission coileclive qu'il consent à reprendre le lendemain. Du reste, cet étrange
REVUE. CHRONIQUE. 413
incident était le symptôme d'une intrigue dont les auteurs se proposaient de
porter la désorganisation au sein du pouvoir au moment de la crise électorale. On
s'attend à une modification ministérielle à Madrid, quand le résultat des élections
générales sera connu. Celte modification, si elle est décidément nécessaire, pourra
s'accomplir alors sans secousse. Ce n'était pas le compte de quelques personnes
qui eussent souhaité voir une révolution ministérielle éclater à la veille des opé-
rations électorales. M. Bulwer partageait-il ce désir? C'est ce que nous ne voulons
pas affirmer. A l'heure qu'il est, au surplus, le représentant de l'Angleterre à
Madrid est avec M. Bresson dans des termes courtois. Il ne se fait pas faute d'at-
tribuer à l'indécision du ministère anglais le dénoûment de la négociation relative
aux mariages. On l'a laissé sans instructions précises et nettes; sans cela, il n'eût
pas eu le dessous en face de la diplomatie française. M. Bulwer voudrait sauver
avant tout sa réputation d'habileté.
Est-il vrai que l'espoir de voir la reine d'Espagne donner un héritier à la cou-
ronne s'affermisse de plus en plus? On le dit à Madrid , et cette éventualité acquiert
chaque jour plus d'importance politique. L'Espagne souhaite nécessairement que
la succession au trône soit assurée le plus tôt possible. En dehors de la Péninsule,
ce désir est partagé par tous ceux qui appellent de leurs vœux un prompt rap-
prochement entre la France et l'Angleterre, et, parmi eux, on peut même compter
d'augustes personnages à qui on avait attribué pour l'avenir d'ambitieuses pré-
tentions à l'héritage de Philippe V. Si lord Palmerston n'a pas résolu de repousser
systématiquement toute ouverture à une réconciliation sincère, il accueillera avec
satisfaction les espérances qui s'attachent aujourd'hui à l'état de la reine d'Es-
pagne. Celle satisfaction pourra être d'autant plus réelle, qu'elle aura tout le ca-
ractère d'une agréable surprise. En effet, lord Palmerston avait, sur les consé-
quences de l'union de la reine Isabelle avec le duc de Cadix, une opinion tout
à fait contraire. Quand le chevalier Tacon, chargé d'affaires d'Espagne, vint
apprendre ce mariage au ministre whig, il eut à en essuyer une des sorties les
plus vives et les plus étranges, dans laquelle lord Palmerston insistait surtout sur
le malheur de la reine Isabelle, qui se trouvait ainsi sacrifiée. Ces singulières
doléances furent consignées dans une dépêche qui a pris place dans les archives
des affaires étrangères à Madrid. Ce n'est pas là une des pages les moins curieuses
de la diplomatie contemporaine.
Peut-on donner le nom de guerre civile à l'inexplicable situation qui se pro-
longe en Portugal? Les partis semblent plutôt s'éviter que chercher à vider leurs
différends par une lutte décisive. Les conseils et l'intervention du colonel Wylde,
ce médiateur envoyé par le prince Albert et la reine Victoria, n'ont encore amené
aucun résultat. Le temps qui s'écoule ne fortifie pas le parti et la cause de la reine
dona Maria. Elle voit s'éloigner d'elle une partie de l'aristocratie portugaise, qui
cherche à s'abriter sous le pavillon britannique ou français. Il y a plutôt en Por-
tugal une sorte de dissolution du pouvoir qu'un déchirement violent. L'institution
monarchique n'est pas menacée : même le gouvernement de dona Maria, malgré
ses fautes, a plus de puissance que le parti insurgé. Toutefois il ne faut pas se
dissimuler que les populations n'ont pour la reine et le roi Ferdinand que la plus
complète indifférence, sentiment redoutable au jour des grandes crises. La reine
a un fils âgé de neuf ans : il faudrait donc, si elle tombait du trône, traverser
les embarras d'une régence, et cette régence, à qui la confier? Toutes ces éven-
tualités préoccupent une partie de la noblesse et de la nation ; mais on ne sent
414 REVUE. — CHRONIQUE.
nulle part une force capable de rendre au gouvernement du Portugal quelque
cohésion et quelque unité.
Dans nos affaires d'Afrique, la délivrance de M. Courby de Cognord et de ses
compagnons de captivité forme comme un épisode plein d'imprévu ei d'intérêt.
Elle nous révèle en outre une situation dont, sans doute, l'habileté de nos géné-
raux en Algérie saura tirer parti. Abd-cl-Kader avait lui-même proposé à M. le
maréchal Btlgeaud un écbange^de prisonniers; l'échange avait été accepté. Tout à
coup l'émir manifeste d'autres intentions : il ne se préoccupe plus de rendre la
liberté à ceux des siens que nous retenons captifs ; ce qu'il veut, c'est de l'argent,
et il nous remet ses prisonniers français moyennant une somme qui, après avoir
été débattue, est fixée à ôtj.OOO fr. Les Arabes, selon une lettre écrite d'Afrique,
ne pouvaient croire à une transaction aussi honteuse de la part de l'émir. Enfin
ils ont dû se rendre à l'évidence, et alors on les a entendus s'écrier : « Gela ne
s'est vu jamais, cela ne se verra plus! » Cependant les parents et les amis des pri-
sonniers arabes qui sont en notre pouvoir s'étaient jetés aux pieds de l'émir pour
le conjurer de s'en tenir aux premières conventions; il est resté sourd à leurs
prières, il avait besoin d'argent. La détresse de l'émir, sans la justifier, explique
sa conduite. Réduit à l'impuissance d'entamer notre frontière et nos colonnes,
Abd-el-Kader avait été chercher fortune dans le sahara marocain. Il n'y fit pas de
razzias fort abondantes, et même le peu qu'il avait pillé lui fut enlevé au retour.
LesAlafs mirent en déroute son kalifa Bou-Hammedi, qu'il avait chargé de ramener
les prises à la deïra. C'est alors qu'il préféra notre argent à la délivrance de ses
compagnons et de ses amis. Par une semblable conduite, il a détruit lui-même le
prestige qui l'environnait. Le jour où il a rendu ses prisonniers, l'émir a envoyé
à Oran un agha de sa cavalerie chargé d'une mission auprès du gouvernement
français, on disait même d'une lettre pour le roi. C'est à la prudence de nos gé-
néraux, des représentants de la France, d'éviter tout ce qui pourrait relever
Abd-el-Kader aux yeux des Arabes.
Dans le monde des affaires, depuis quinze jours, les esprits se sont singulière-
ment rassurés. Il est arrivé ce qu'on a déjà vu à différentes époques de crise d'ar-
gent, c'est que le mois de novembre a été le plus mauvais, et que le commerce
n'ayant pas attendu la fin de l'année pour préparer ses paiements du 31 décembre,
les escomptes, au lieu d'augmenter, comme on pouvait le craindre, diminuent
sensiblement. Les réserves de la Banque de France en numéraire se sont accrues
par des rentrées suffisantes, et le conseil d'administration, saisi de plusieurs pro-
positions dont la nouvelle avait jeté l'effroi, a pu ne pas s'y arrêter et les ajourner,
puisque la situation s'améliorait. D'un autre côté, les grains sur divers marchés
ont baissé. Beaucoup de navires chargés de froment sont entrés dans les ports de
la Méditerranée, et Marseille en attend encore plus de quatre cents, que les vents
contraires empêchent de mettre à la voile. Les ordres d'achat à l'étranger du mi-
nistre de la guerre ont aussi produit le meilleur effet; de grandes maisons an-
glaises ont fait plusieurs expéditions de numéraire. Enfin les versements si redoutés
des actions du chemin de Lyon se font à merveille. Nous pensons que la hausse,
qui a élé constante à la Bourse depuis quelques jours, doit durer, car elle a été
modérée et progressive, et la facilité avec laquelle l'argent arrive dans les caisses
de la compagnie de Lyon doit confirmer nos prévisions, en montrant que doréna-
vant les titres se trouvent en bonnes mains. Il est permis aussi d'espérer que 16
plupart des compagnies obtiendront du gouvernement des modifications à leurs
REVUE. CHRONIQUE. 41 O
concessions. Ainsi, il serait question de débarrasser le chemin de Lyon à Avignon
du malencontreux embranchement de Grenoble, et de celui sur Castres la com-
pagnie du chemin de Bordeaux à Cette. Ces bonnes dispositions faciliteraient sin-
gulièrement l'exécution des chemins volés, et nous ne pouvons qu'y applaudir.
En effet, plusieurs compagnies, devant le découragement de leurs souscripteurs,
ont agité sérieusement la question d'abandonner leur cautionnement, plutôt que
de commencer des travaux pour l'achèvement desquels les seconds versements ne
se feraient pas. L'exemple des actionnaires de Fampoux à Hazebrouck était là.
Ne serait-il pourtant pas indigne du gouvernement de profiter de pareilles clauses
et de bénéficier là où tant d'intérêts seraient en souffrance? Ce qu'il faut, c'est
que les chemins se fassent. Si la confiance publique ne prête plus son concours à
de si vastes entreprises, le gouvernement doit les reprendre pour les mener à bien
avec tous les moyens dont il dispose, et non pas faire subir une sorte d'exécution
draconienne à des actionnaires qui se sont arrêtés devant des inquiétudes géné-
rales dont on ne saurait avec justice les rendre responsables.
NELSON
JERV1S ET COLL1NGWOOD,
I. — The Dispalches and Leilers of vice-adrairal viscount Nelson.
— Londres, 1845-184G, 7 vol. in-8°.
II. — The Letters of lord Nelson to lady Hamilton. 2 vol.
III. — iMemoirs of admirai the right hou. Ihe Earl of Saint-Vincent. —
Londres, 1844, 2 vol.
IV. — A Seleclion from ihe public and privaleCorrespondence ofvice-admirallurdColling-
wood, interspersed with Memoirs of bis life, by G. H. Newnham Collingwood; 2 vol.
V. — Précis historique delà Marine française, par M. Chassériau. — Paris, 1845.
VI. — Documents inédits des archives de la marine.
TROISIEME PARTIE.
LA NOUVELLE STRATÉGIE. TENEWFFS, ABOUKIR.
I.
En quelques années, deux grands faits s'étaient produits dans le monde mari-
time : l'ancienne organisation avait péri chez nous, elle s'était perfectionnée chez
uos ennemis. Dès l'ouverture des hostilités, on vit la décadence de nos institu-
tions se trahir par des revers inattendus. Instruit par cet exemple, Jervis , au
milieu des symptômes de dissolution qui menacent la marine anglaise, voue un
culte austère à l'obéissance passive. La constitution vigoureuse de la flotte rem-
plit sa carrière et occupe ses dernières pensées Peu audacieux lui-même, il ouvre
la roule à l'audace. Nelson s'y précipite et vient manifester, avec la rapidité de
TOME IV. 28
418 LA DERNIÈIU GÏÏ£ARE MARITIME.
la foudre, les résultats latents d'une double révolution. L'influence administrative,
remarquons-le bien, subit plutôt qu'elle ne dirige ces transformations successives
des escadres britanniques. C'est que la vie, en effet, n'est pas dans l'amirauté;
elle est dans ces camps flottants où s'élaborent les succès qui vont nous sur-
prendre. Le pouvoir officiel n'est, si l'ou peut s'exprimer ainsi, que le creuset
inerte qui convertit les subsides du parlement en vaisseaux. Il faut donner une
âme à cette flotte immense : les amiraux font j dllir létincelle qui doit l'animer.
Hood, Jervis, Nelson, se transmettent rapidement le flambleau créateur et se
lèguent l'un à l'autre une sorte de royauté. Sous les regards défiants de l'ami-
rauté anglaise, c'est presque une dynastie qui se fonde. Les maires du palais oui
dérobé le sceptre aux rois fainéants.
Au moment où Nelson s'apprête à recueillir l'héritage de Jervis, il n'est point
inutile de chercher à démêler, à travers ce nuage lumineux que la fortune jette
autour de ses favoris , les ligues véritables, les traits profondément accusés de
cette grande physionomie. « La forfanterie de Nelson, écrivait en 1805 l'amiral
Decrès à l'empereur, égale son ineptie (et j'emploie ici le mot propre); mais il a
une qualité éminente, c'est de n'avoir avec ses capitaines de prétention que celle
de la bravoure et du bonheur : d'où il résulte qu'il est accessible à des conseils,
et que, dans les occasions difficiles, s'il commande nominalement, c'est un autre
qui dirige réellement. » C'était traiter bien rudement le plus illustre amiral des
temps modernes, ei pourtant celle opinion, si choquante au premier abord, n'en
contient pas moins le germe d'une opinion éclairée et comme la substance du
jugement désintéressé de l'histoire. Nelson fut, sans contredit, le plus grand des
amiraux anglais : un peu moins de bonheur, et ses compatriotes eux-mêmes, non
moins sévères que l'amiral Decrès, de tous ces amiraux l'eussent proclamé le plus
incapable. Nelson, en effet, n'a pas été moins téméraire, moins dédaigneux des
règles dans les occasions où il a triomphé que dans celles où la fortune a trompé
ses efforts. Entre Aboukir et Ténériffe, entre Copenhague et Boulogne, il n'y a
que la différence du succèsr C'est toujours la même audace, le même emporte-
ment, la même tendance à tenter l'impossible; la tactique de Nelson, celle qu'il
enseigne à ses capitaines vaincus devant Boulogne, celle qu'il a mise lui-même en
pratique jusqu'à sa dernière heure, est là tout entière avec sa grandeur et ses
fautes : se jeter résolument au plus fort du danger, compter sur ses compagnons
pour en sortir vainqueur. Après l'avoir suivi sur le champ de bataille, après avoir
étudié, dans ces grands événements auxquels il préside, les moyens aussi bien que
les résultats, on se sent porté, en dépit des idées reçues, à lui appliquer ces pa-
roles dont Jervis s'est servi pour tracer le portrait du vainqueur de Camperdown (1) :
(1) Le combat de Camperdown, dans lequel l'amiral Duncan, alors âgé de soixante-
six ans, battit, le 1 J octobre 1797, la flotte hollandaise, commandée par l'amiral de Win-
ter, es! en effet le premier exemple de ces affreuses mêlées qui allaient succéder aux
batailles rangées de la guerre d'Amérique. Ce fut une sanglante journée. 1,040 hommes
furent ras hors de combat à bord de la flotte anglaise, 1,160 à bord de la flotte hollan-
daise. îB vaisseaux anglais étaient sortis de la rade de Yarmouth, 15 vaisseaux hollandais
de la rade du Texel. Les deux tloties se rencontrèrent devant Camperdown. entre le
Texel et Rotterdam. Une partie des vaisseaux hollandais lâcha pied. Les autres, exercés
à un tir plus meurtrier que celui de nos vaisseaux, tir qui s'adressait à la coque et non à
la mâture de l'ennemi, tirent chèrement payer à la flotte anglaise la capture de 9 vais-
seaux et de i frégates.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 419
o C'était un vaillant officier, peu versé dans les subtilités de la tactique, et qui s'y
fût bien vite embarrassé. Quand il aperçut l'ennemi, il courut à lui, sans songer à
former tel ou tel ordrede bataille. Pourvaincre.il compta t-urle brave exemple qu'\\
allaitdonner à ses capitaines, et l'événement répondit complètement à son espoir.»
Cette stratégie excentrique, on le comprendra facilement, eut trouvé la disci-
pline de Jervis insuffisante. Il fallait ajouter à celle discipline un élément nou-
veau : la passion dans l'obéissance. « J'avais le bonheur, milord. écrivait Nelson
à lord Howe après le combat d'Aboukir, de commander une armée de frères. Un
combat de nuit était donc entièrement à mon avantage. Chacun de nous savait ce
qu'il avait à faire, et j'étais certain que lous mes vaisseaux chercheraient dans la
mêlée un vaisseau français. » Une pareille confiance simplifie .singulièrement les
situations et peut bien justifier quelques imprudences. Si cette confiance ne fut
jamais trahie, si, de tous les amiraux anglais, Nelson fut le mieux servi par ses
capitaines, il n'eut pas (insistons sur ce point) à en remercier la fortune : il ne dut
cet avantage qu'à lui-même, à celle obéissance intime qu'on demande souvent en
vain à des règlements inflexibles, et qu'il sut obtenir d'un dévouement spontané
etvolonlaire. C'est ainsi que son audace et son ardeur devinrent contagieuses, c'est
ainsi que, dans ces escadres dévouées à de si rudes croisières, à de si pénibles
campagnes, on vit toujours (ce qu'on n'eût point trouvé peut-être dans la flotte de
Jervis) des visages satisfaits, des fronts épanouis, et cette apparence de bien-être
qui réjouit le cœur d'un chef.
Le succès obtenu, Nelson en rapportait généreusement l'honneur à ses capi-
taines. Toujours prêt à reconnaître un service rendu au feu, il faisait appeler à
Aboukir le commandant du Minotaur, pour le remercier de son assistance pendant
l'action. Dans une autre affaire moins éclatante, n'étant encore que capitaine de
l'Agamemnon, il avait renvoyé à son premier lieutenant les éloges que lui atlirail
la belle conduite de son vaisseau; « car jamais officier, écrivait-il, n'a ouvert un
meilleur avis dans un moment plus opportun.» Cet homme héroïque sentait qu'en-
tre lui et ses officiers le dévouement devait être réciproque, et, en toute occasion,
on le vil défendre leurs intérêts avec cette ardeur qu'ils menaient à servir sa gloire.
A ce zèle honorable "Nebon joignait cette simplicité de manièies qui, chez les
hommes supérieurs, est une séduction de plus. Il craignait peu d'exposer sa di-
gnité en se montrant corumunicatif avec les gens qui l'entouraient, et dont il
acceptait volontiers la supériorité dans quelques-uns de ces mille détail.-, dont se
complique le métier de la mer. Il rendait ainsi justice à ces mérites spéciaux, et
savait provoquer (Decrès lui accordait cette qualité è min ente) des conseils d'où
jaillissaient souvent pour lui -les lumières inattendues. Il pensait, du reste, que
celte participation de chacun au plan définilil devail en assurer l'exécution et en
faciliter l'intelligence; car, persuadé qu'il ne doit y avoir rien d'absolu dans un
plan d'opérations arrêté à l'avance, il exigeait moins un respect trop scrupuleux
de ses ordres qu'un concours loyal et empressé. Cependant il appréciait, autant
que lord Jervis lui-même, la nécessité de la soumission la plus passive à bord d'un
navire de guerre, et nous avons dit déjà que c'était à l'indiscipline de nos équi-
pages qu'il avait attribué la décadence de notre marine; mais il était d'avis qu'il
vaut mieux prévenir les délits que d'avoir à les réprimer. Quand Jervis, devant
Cadix, étouffa par une répression énergique les complots près d'éclater, Nelson
approuva sans hésiter ces rigueurs nécessaires. « L'état des esprits, dit-il, exige
des mesures extraordinaires, et, si l'on eût montré en Angleterre la même réso-
420 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
lution que nous avons montrée ici , je ne crois pas que le mal eût jamais été
aussi loin. » — Cependant, ajoutait-il aussitôt, je suis tout à fait du parti de nos
marins dans leurs premières réclamations. Lord Howe a eu grand tort de ne point
leur accorder l'attention qu'elles méritaient. Nous sommes, en vérité, gens dont
on se soucie trop peu. Une fois la paix venue , c'est à qui nous traitera le plus
indignement. »
Aux yeux de Nelson , le premier devoir d'un amiral était de s'occuper sans
cesse du bien-être matériel et moral des hommes dont la conduite !ui était confiée.
La veille de Trafalgal, il songeait à assurer l'exacte distribution, sur tous les bâ-
timents de la flotte, des légumes venus de Gibraltar, et recommandait l'installa-
tion d'un théâtre à bord de chaque vaisseau; car ce qu'il craignait le plus pour
les matelots anglais, c'étaient la monotonie des longs blocus et les dangereuses
tentations de l'oisiveté. Aussi l'activité était-elle chez lui on calcul presque autant
qu'un besoin de sa nature, un moyen de succès dans les grandes circonstances,
un moyen de discipline dans les temps ordinaires. Il voulait que ses équipages
fussent "sans cesse tenus en baleine par des coups de main audacieux, par des
manœuvres périlleuses, parce qu'il comptait sur l'attrait de ces entreprises pour
éloigner d'eux les mauvaises pensées et les retenir dans le devoir « J'aime mieux,
disait-il, perdre cinquante hommes par le feu de l'ennemi que d'être obligé d'en
pendre un seul. » Il aimait d'ailleurs sincèrement ces braves gens dont il appré-
ciait le courage, comme l'empereur aimait ses soldais, comme tout homme digne
de commander aux autres doit aimer ses frères d'armes et ses instruments de
gloire. Ses grognards, à lui, étaient ces vieux Agamemnons (1), dont quelques-
uns regardent peut-être encore couler la Tamise à Greenwich, et qui, au mois de
juin 1800, voyant leur amiral s'apprêter à quitter le Foudroyant sans eux, adres-
saient à l'infidèle ces affectueux reproches :
« Milord, nous avons été avec vous dans tous vos combats et de terre et de
mer. Nous sommes l'équipage de votre canot et vous avons suivi déjà sur plus d'un
navire. Puisque vous rentrez en Angleterre, permettez-nous d'y rentrer avec vous,
et veuillez excuser ce style un peu rude: c'est celui de marins qui ne savent guère
écrire, mais qui n'en sont pas moins vos fidèles et obéissants serviteurs (2). »
(1) AU old Agamemnons.
(2) Un des plus sages règlements de la marine anglaise est, sans contredit, celui qui
autorise le capitaine promu à un, nouveau commandement, ou l'amiral dont le pavillon
doit se transporter sur un nouveau vaisseau, à conserver avec lui un certain nombre des
subalternes et des matelots qui servaient sous ses ordres.
Outre son patron de canot, chaque capitaiue peut faire passer du bâtiment qu'il quille
sur celui qu'il va monter :
..... . ., ... officiers
En débarquant d un bâtiment marinier:
de 100 canons et de 850 hommes d'équipage 42
— 10
— 10
— 8
— 7
— G
— 0
{Force navale de la Grande-Bretagne, par SI. Charles Dupin. Paris, 1821.)
1)8
—
738
80
. —
650
74
—
590
64
—
491
SO
—
343
44
—
294
matelots.
Total.
23
36 hommes
20
30 —
20
30 —
17
25 —
13
20 —
12
18 —
12
18 —
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 421
Il y a quelque chose de consolant à penser que la discipline n'est point tou-
jours obligée de revêlir des formes acerbes et dures : aussi n'est-ce point sans un
secret plaisir qu'on retrouve chez le compagnon et l'émule de Nelson, chez l'hon-
nête et le noble Collingïvood, la même bienveillance jointe à la même énergie, le
don de se faire aimer uni encore une fois an talent de se faire obéir. Dans un
temps où il y avait à peine un matelot anglais qui ne portât sur ses épaules le
stigmate du fouet aux neuf lanières, ces deux amiraux illustres témoignaient une
égale aversion pour les châtiments corporels. Tous deux, adorés de leurs équi-
pages et de leurs officiers, vivaient en parfaite confiance au sein de cette grande
famille militaire, sans éprouver la crainte de voir leur autorité compromise par
la cordialité de ces rapports. Heureux privilège de ces hommes énergiques, dont
l'indulgence ne saurait être taxée de faiblesse, de pouvoir être impunément
humains et débonnaires! « Je puis me vanter, disait Nelson, d'avoir fait mon
devoir tout aussi bien que les plus rigides de ces messieurs, et de l'avoir fait sans
perdre l'affection de ceux qui servaient sous mes ordres. » Aussi, pendant que la
sédition grondait sourdement dans l'escadre de Cadix, le vaisseau que montait
Nelson n'eut-il point à subir une seule cour martiale. Ce vaisseau était cependant
le Theseus, un de ceux dont l'équipage avait pris la part la plus active aux der-
niers troubles; mais il portait à peine depuis quelques semaines le pavillon de
Nelson, que ce dernier trouva sur le gaillard d'arrière le billet suivant :
« Gloire à l'amiral Nelson! Que Dieu bénisse le capitaine Miller ! Grâces leur
soient rendues pour les officiers qu'ils nous ont donnés! Nous sommes heureux
et fiers de servir sous leurs ordres, et nous verserons la dernière goutte de notre
sang pour le leur prouver. Le nom du Theseus sera immortel comme l'est déjà
celui du Captain (1). »
II.
Promu au grade de contre-amiral, grâce à son rang d'ancienneté, le 20 février
1797, et maintenu sous les ordres de l'amiral Jervis, Nelson, à l'âge de trente-
neuf ans, avait à peine jeté les fondements de sa gloire; mais il répétait souvent
avec une naïve confiance ces paroles prophétiques : « Une fois dans le champ de
l'honneur, je délie qu'on me tienne en arrière. » Sous un pareil chef, les mate-
lots du Theseus ne pouvaient attendre longtemps l'occasion de montrer la sincé-
rité de leurs promesses.
Le 31 mars 1797, l'amiral Jervis, à la tête de 21 vaisseaux de ligne, avait
quitté la rade de Lisbonne et était venu établir sa croisière devant Cadix, où se
trouvaient réunis en ce moment 28 vaisseaux espagnols sous le commandement
de l'amiral Mazarredo. On ne doit point oublier que les galions chargés des tré-
sors du Nouveau-Monde avaient, de tout temps, rendu la guerre avec l'Espagne
très-populaire dans la marine anglaise, et que l'escadre de Jervis avait hâte de
recueillir les fruits de sa victoire. Aussi, à peine le combat du 15 février avait il
obligé la flotte de l'amiral Cordova à se réfugier dans Cadix, que les frégates
(1) Vaisseau que montait Nelson au combat du cap Saint- Vincent.
422 Ï-A DERNIÈRE GUURRE MARITIME.
anglaises s'étaient échelonnées du détroit au cap Saint-Vincent, afin d'intercepter
les navires attendus d'Amérique; mais le résultat n'avait point répondu à leurs
espérances : le vice-roi du Mexique, que l'on croyait parti de la Vera-Cruz avec
d'immenses trésors, n'avait pas encore paru, et le bruit se répandait qu'informé
de la présence des croisières anglaises, il s'élait arrêté à Santa-Cruz de Téné-
riffe. Nelson et Troubridge conçurent aussitôt la pensée d'aller enlever dans ce
port le vice-roi et ses fabuleuses richesses. Déjà, en 1657, le célèbre amiral Blake
avait réussi dans une semblable expédition, et ce souvenir avait de quoi tenter
l'audace de Nelson. Ses instances triomphèrent des derniers scrupulesdu comte de
Saint- Vincent, et, le 15 juillet 1797, ii quitta la flotte avec une division compo-
sée de quatre vaisseaux de ligne et de trois frégates.
L'île de Ténériffe est de facile défense; comme les autres îles du groupe auquel
elle appartient, elle semble le produit d'une éruption volcanique et présente ces
pics abrupts, ces côtes escarpées, ces rochers et ces précipices qui distinguent
les terrains d'origine plutonienne. La baie même de Santa-Cruz n'est qu'un assez
mauvais mouillage ; car, a moins d'un demi-mille de terre, on trouve déjà près de
quarante brasses de fond. Le rivage, bordé de roches détachées et arrondies par
l'action incessante de la vague, sans abri contre la houle de l'Atlantique qui vient
se briser en écumant sur la plage, n'offre aucun point de débarquement où les
canots ne soient en danger. Un courant rapide, des vents variables et souvent
impétueux, rendent en outre les approches de l'île difficiles et contribuent à la
protéger contre une surprise. Nelson avait prévu ces obstacles, mais il en eût
fallu de plus grands pour le faire reculer.
Cependant l'intérêt que semblait offrir celte tentative périlleuse était déjà bien
diminué, puisqu'on avait appris qu'au lieu des trésors du Mexique, il n'y avait
dans le port de Santa Cruz qu'un bâtiment de Manille richement chargé, il est
vrai, mais dont la capture ne pouvait être mise en balance des risques que l'on
allait courir pour s'en emparer. Si, comme on le présumait, le numéraire et les
lingots faisant partie de la cargaison de ce navire avaient été transportés dans la
ville, il fallait opérer une descente sur l'île, et sommer une nombreuse garnison,
protégée par de bonnes murailles, de consentir à la honte de livrer sans combat
cet argent et ce navire pour sa rançon. Réduite à ces proportions, celle expédi-
tion semblait faite, il faut bien l'avouer, pour exciter la cupidité de quelque chef
de boucaniers plutôt que l'ambition d'un amiral déjà illustré par de glorieux
faits d'armes. D'ailleurs jamais entreprise, il est facile de le comprendre, ne fut
plus téméraire et n'offrit moins de chances de succès. Cependant Nelson, qui
allait bientôt faire preuve de l'obstination la plus aveugle, déploya dans les pré-
paratifs de ce coup de main désespéré toutes les ressources de ce génie actif et
fécond qui a si souvent justifié ses témérités.
Les embarcations de l'escadre furent partagées en six divisions, et il leur fut
prescrit de se donner mutuellement la remorque. Chaque division devait réunir
ainsi les hommes appartenant au même navire, arriver à terre en force et débar-
quer d'un seul coup un détachement complet. Dès que la descente aurait été
effectuée, les canots avaient l'ordre de se remettre à flot el de se tenir au large.
Un capitaine de vaisseau fut spécialement chargé de faire exécuter cette partie
importante des instructions de l'amiral. Avec le peu de forces dont on disposait,
on ne pouvait songer à une attaque régulière, mais des échelles d'escalade avaient
été disposées sous la direction même de Nelson, et il ne désespérait pas d'enlever
LA DERNIÈ; E GUERRE MARITIME. 425
par surprise un des forts qui dominent la ville. Le succès de cette opération dépen-
dait entièrement d'un premier moment de terreur et d'alarme. Aussi rien n'avait-
il été négligé pour rendre plus imposant l'aspect des troupes anglaises. Nelson,
craignant que ses matelots, avec leurs vestes bleues et leur apparence peu mili-
taire, n'eussent plutôt l'air d'un parti de maraudeurs que d'un corps d'armée
venant assiéger une ville, avait recommandé de rassembler tous les habits rouges
qu'on pourrait trouver dans l'escadre, d'en affubler autant de marins, et, pour
compléter leur équipement, de simuler avec d? la mile les baudriers qui leur
manquaient. Entre soldats et matelots on réunit ainsi aviron 1,100 hommes que
Nelson plaça sous les ordres de Troubridge, ce brave commandant du Culloden
que Jervis appelait le Bayard anglais, et que nous avons vu, au combat du cap
Saint-Vincent, attaquer si résolument la ligne espagnole.
Le 20 juillet, traînant à la remorque toutes les embarcations de l'escadre, les
trois frégates se dirigèrent vers le port de Santa-Cruz ; mais une brise très-fraîche
et un courant contraire s'opposèrent au débarqiiem, 't. L'apparition de ces fré-
gates avait cependant éveillé l'attention des Espagnols, et Je surlendemain, quand,
la nuit venue, les troupes anglaises furent mises à terre dans l'est de la ville,
elles trouvèrent les hauteurs dont elles voulaient s'emparer si bien gardées par
l'ennemi, qu'elles furent contraintes de se rembarquer, sans avoir fait aucun
effort pour l'en déloger. Avertis comme l'étaient alors les Espagnols, il y avait
plus que de l'imprudence à persister dans cette folle expédition. Nelson y crut son
honneur engagé, et il résolut de diriger lui-même une troisième et dernière ten-
tative. Le 24 juillet, à cinq heures du soir, les frégates vinrent mouiller à deux
milles dans le nord-est de la ville et parurent se disposer à opérer le débarque-
ment des troupes dans cette direction; mais un plan plus hardi avait été conçu
par Nelson, et c'était dans le port, sous la volée de 50 ou 40 pièces d'artillerie,
qu'il avait donne rendez-vous à ses canots. Comptant sur la hardiesse même de
ce projet pour en assurer le succès, il voulait surprendre l'ennemi en se présen-
tant à l'iraprovisle sur le seul point où il ne pût être attendu. La nuit était som-
bre et pluvieuse, le temps à grains, le vent variable et inégal. Nelson soupa avec
ses capitaines à bord de la frégate le Seahorse , et, à onze heures du soir,
700 hommes s'embarquèrent dans les canots de l'escadre, 180 à bord du cutter
le Fox, et un détachement d'environ 80 hommes dans un bateau capturé la veille.
Les Espagnols avaient à Santa-Cruz une garnison nombreuse, et, pour les aider
dans leur défense, 100 matelots français; ces matelots appartenaient au brick la
Mutine, que les embarcations des frégates le Lively et la Minerve avaient enlevé
deux mois auparavant dans le port même de Téuériffe, pendant qu'une grande
partie de l'équipage et le commandant lui-même se trouvaient à terre. Le cutter
le Fox et le canot de l'amiral, suivis de quelques autres embarcations, étaient
déjà arrivés à demi-portée de canon de la tête du môle avant que l'alarme eût
été donnée dans la ville ; mais soudain le tocsin se fit entendre de toutes parts, et
les batteries ouvrirent leur feu sur le cutter qu'elles venaient de découvrir. Un
boulet le frappa au-dessous de la flottaison, et il coula immédiatement. Des
180 hommes qu'il portait, 97 périrent sans qu'on pût leur donner le moindre
secours. N'elson, cependant, animant ses canotiers, avait rapidement franchi la
distance qui le séparait encore de la jetée, et il portail la main à la poignée de
son sabre, prêt à sauter sur le quai, que défendaient quelques soldats espagnols,
quand un boulet l'atteignit au coude et le renversa au fond de son canot. Il fallut
424 tA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
le ramener à bord de son vaisseau. Le détachement de soldats et de matelots
qui le suivait s'était emparé du môle, mais de la citadelle et des maisons voi-
sines on faisait sur eux un feu terrible qui eut bientôt moissonné presque tous
ceux qui avaient mis pied à terre.
Troubridge, qui commandait la seconde colonne d'attaque, n'avait pu, à cause
de l'obscurité de la nuit , se diriger sur l'entrée du port, et il faisait de son côté
des efforts inutiles pour remonter vers le point de débarquement convenu. Il se
résigna enfin à tenter de débarquer au sud de la citadelle. Ceux des canots qui
essayèrent d'imiter sa manœuvre furent roulés dans les brisants ou crevés sur les
roches , et les munitions qu'ils contenaient se trouvèrent ainsi mises hors de
service.
Les capitaines Hood et Miller furent plus heureux : ils trouvèrent un endroit
moins exposé à la houle pour mettre leurs troupes à terre; au point du jour, ils
rallièrent le capitaine Troubridge, dont le détachement avait pénétré, sans ren-
contrer d'obstacle, jusqu'au centre de la ville. Ce dernier se trouva ainsi avec
540 hommes en face d'environ 8,000 Espagnols sans moyens de retraite et sans
espoir de secours. La générosité du gouverneur de Santa-Cruz lui accorda des
conditions plus favorables qu'il ne pouvait sérieusement l'espérer. Il fut stipulé
entre eux que les troupes anglaises seraient renvoyées à bord de leurs vaisseaux,
mais que l'amiral s'engagerait à ne tenter aucune nouvelle attaque contre Téné-
riffe ou les autres îles Canaries. Ainsi se termina cette malheureuse expédition,
qui devait avoir son pendant quelques années plus tard sur les plages de Bou-
logne. 114 hommes y perdirent la vie, et 10a furent grièvement blessés. La
vicloire du cap Saint-Vincent avait moins coûté à l'Angleterre.
Nelson fut très-affecté de ce triste revers, mais lord Saint-Vincent parvint à le
ranimer : « Il n'est au pouvoir d'aucun homme, lui dit-il, de commander au
succès; mais vous et vos compagnons vous l'avez certainement mérité en déployant
dans cette entreprise un héroïsme et une persévérance admirables. » Cette opinion
généreuse fut celle qui prévalut en Angleterre, et Nelson , que sa blessure con-
damnait pour quelque temps au repos, y fut reçu avec toutes les marques de
distinction qu'on eût accordées à un vainqueur. Cependant les souffrances que
lui occasionna sa blessure furent longues et cruelles, et, malgré son impatience,
ce ne fut que le 13 décembre 1797 que son chirurgien le déclara en état de re-
tourner à la mer. Fidèle à ses sentiments religieux, Nelson envoya immédiatement
au ministre de l'église de Saint George la formule suivante d'action de grâces,
dont la famille de ce pasteur a précieusement conservé un fac-similé : « Un offi-
cier désire rendre grâces au Dieu tout-puissant de son entière guérison d'une bles-
sure très-grave, et en même temps de tous les biens que sa protection a répandus
sur lui. »
Nelson avait alors, ainsi qu'il l'exposait dans un mémoire au roi, pris part à
t rois batailles navales, dont la première, celle du mois de mars 1795, avait duré
deux jours; il avait soutenu trois combats contre des frégates , six engagements
contre des batteries, contribué à la capture ou à la destruction de 7 vaisseaux de
ligne, G frégates, i corvettes, 11 corsaires et près de 00 bâtiments de commerce.
Dans ses services il comptait deux sièges réguliers, celui de Bastia et celui de
Calvi, dix affaires d'embarcations , de toutes les affaires de guerre les plus péril-
leuses, celles que Tourville citait avec le plus d'orgueil dans un mémoire sem-
blable, et cent vingt rencontres avec l'ennemi. Dans ces divers engagements , il
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. \ ■!'■'<
avait déjà perdu l'œil droit et le bras droit; mais son pays, pour emprunter les
expressions du roi George III, avait encore quelque chose à attendre de lui. Nelson,
en effet, brûlait du désir de venger l'échec de Ténériffe. Il n'avait supporté qu'avec
peine ce long éloignement du théâtre de la guerre, et il eût depuis longtemps
rallié la flotte anglaise devant Cadix, si l'amirauté ne l'eût retenu pour lui confier
la conduite des renforts qui devaient être expédiés à l'amiral Jervis. Le départ de
ces bâtiments se trouvant encore différé, Nelson obtint de ne point les attendre,
et. arborant son pavillon à bord du vaisseau de 74 le Vanguard, il appareilla de
la rade de Portsmoulh le 9 avril 1798 avec le convoi destiné pour Lisbonne
III.
Depuis que l'amiral Jervis avait quitté la baie de Saint-Florent vers la fin de
l'année 1796, la France était restée maîtresse absolue de la Méditerranée. Le
contre-amiral Brueys , avec 6 vaisseaux de ligne et plusieurs frégates , avait pris
possession des lies Ioniennes et des bâtiments vénitiens mouillés à Corfou ; du
fond de l'Adriatique et de l'Archipel jusqu'au détroit de Gibraltar, on eût à peine
rencontré un croiseur anglais. Cependant, après que l'escadre espagnole eut quitté
Caithagène et se fut laissé bloquer dans Cadix, le pavillon britannique pouvait
sans péril reparaître dans cette mer, qu'il nous avait un moment abandonnée.
La cour de Naples , fort inquiète des nouvelles exigences du directoire et des
grands préparatifs maritimes qui avaient lieu en ce moment dans les ports de la
république, craignait d'être attaquée à la fois en Sicile et sur le continent. Entiè-
rement livrée à la direction passionnée que lui imprimait la fille de Marie-Thérèse,
celte cour ne cessait de réclamer auprès du cabinet de Saint-James l'envoi dans
la Méditerranée d'une escadre assez considérable pour éloigner d'elle le double
danger dont la menaçaient l'armée d'Italie et la flotte de Toulon. D'un autre côté,
au moment où Nelson ralliait le comte de Saint-Vincent devant Cadix, le consul
de Livourne informait cet amiral que le gouvernement français avait déjà ras-
semblé près de 400 navires dans les ports de Provence et d'Italie, et que celte
flotte marchande, sous l'escorte des vaisseaux dont on pressait l'armement avec
une rare aciivité, pourrait bientôt porter 40,000 soldats en Sicile ou à Malle,
peut-être même jusqu'en Egypte. « Quant à moi, ajoutait ce consul, je ne regarde
point celte dernière destination comme improbable. La dernière impératrice de
Russie, Catherine II, avait déjà conçu un projet semblable, et si les Français ont
l'intention, en débarquant en Egypte, de s'unir à Tippoo-Saïb pour renverser la
puissance anglaise dans l'Inde, ce ne sera point le danger de perdre la moitié de
leur armée en traversant le désert qui pourra les arrêter. »
L'amiral Jervis, ainsi prévenu de l'imporlance de l'expédition qui se préparait
à Toulon, se décida à placer, le 2 mai 1 798, sous les ordres de Nelson, trois vais-
seaux, le Vanguard* l'Orion et VÀlexander, avec quatre frégates et une corvette.
Nelson devait se rendre sur les côtes de Provence ou du golfe de Gênes, afin de
chercher à pénétrer le but de cet immense armement. La division qu'il comman-
dait était déjà partie de Gibraltar, quand parvinrent au comte de Saint-Vincent
les instructions les [tins secrètes, datées du jour même où il s'était séparé de
Nelson. L'amirauté l'informait que le contre-amiral sir Roger Curtis avait reçu
l'ordre de lui conduire un renfort considérable, et qu'aussitôt après l'arrivée de
420 t.A DERNI±P.E GUERRE MARITIME.
ce renfort, il devrait, sans perdre de temps, détacher dans la Méditerranée, sous
le commandement d'un olificier sûr et capable, une escadre de 12 vaisseaux de
ligne et un nombre correspondant de frégates. Cette escadre, qui n'aurait d'autre
mission que de poursuivre et d'intercepter la flotte rassemblée à Toulon, était
autorisée à considérer et à traiter comme hostiles tous les ports de la Méditer-
ranée (à l'exception cependant des ports de l'île de Sardaigne) dans lesquels les
bâtiments anglais ne seraient point admis à se ravitailler. Cette dépèche officielle
laissait au eoml ■ de Saî:>: -Vincent le choix de l'officier général auquel devait être
confié cet impoilant commandement; mais une lettre particulière du comte
Spencer, premier lord de l'amirauté, l'engageait à choisir de préférence pour
cette mission l'amiral Nelson, qui, « par sa grande pratique de la navigation toute
spéciale de la Méditerranée , aussi bien que par son activité et son caractère en-
treprenant et résolu, semblait éminemment propre à ce genre de service. » Décidée
à entraver à tout prix les prodigieux progrès de la France, l'Angleterre commen-
çait dès lors à jiter plus hardiment ses Goltes dans la balance. Elle voyait venir
à elle ce torrent qui avait déjà débordé au delà du Rhin et de l'Àdige, et com-
prenait enfin que ce n'était point en ménageant ses vaisseaux qu'elle arrêterait un
ennemi qui ménageait si peu ses armées. Pour répondre à tant d'audace, il fallait
de l'audace aussi, et des chefs plus déterminés que ceux qu'avait formés la guerre
d'Amérique. En ce moment de crise, le souvenir de Ténérifl'e, loin de nuire à
Nelson, devait, au contraire, le désigner aux préférences de lord Saint-Vincent et
do l'amirauté.
Parti de Gibraltar le 8 mai avec ses trois vaisseaux , les frégates VEmerald et
la Terpslchore et la corvette la Bonne-Citoyenne, Nelson faisait déjà voile vers les
côtes de Provence : le même jour, Bonaparte arrivait à Toulon. Les ports de Mar-
seille, Civilà-Vecchia, Gênes et Baslia avaient été appelés à concourir aux immenses
préparatifs de cette expédiiion mystérieuse, dont personne encore n'avait complè-
tement deviné le secret. Le 17 mai, Nelson, parvenu à la hauteur du cap Sicié, y
captura un corsaire par lequel il apprit qu'il y avait en ce moment à Toulon, en
y comprenant les vaisseaux vénitiens, 19 vaisseaux de ligne , et que 15 d'entre
eux étaient déjà prêts à prendre la mer. Le 19, un coup de vent de nord-ouest
l'éloigna de la côte et fit éprouver à son vaisseau, dans la nuit du 20 au 21, les
plus graves avaries. Deux mâts de hune et le mât de misaine furent emportés par
la violence de l'ouragan. Au point du jour, voyant le Vanguard complètement
désemparé, Nelson se décida à fuir devant le temps, et, suivi de ses deux autres
vaisseaux , il fit route vent arrière vers les côtes de l'île de Sardaigne. Celle man-
œuvre le sépara de ses frégates, qui, à sec de voiles, restèrent en travers au vent.
Nelson espérait pouvoir se réfugier avant la nuit dans la baie d'Orislan, mais l'état
où se trouvait son vaisseau l'empêcha de gagner ce mouillage. Le calme le surprit
à quelque distance de la côte, et le Vanguard, que VAlexander, commandé par
le capitaine Bal!, avait pris à la remorque, poussé à terre par une houle énorme,
fut à la veille d'être jeté sur la petite île de Snn-Pietro, qui forme vers le sud-
ouest l'extrémité de la Sardaigne. La nuit se passa dans ces inquiétudes. Déjà,
malgré l'obscurilé, on croyait distinguer sur la plage l'éclat ^inisi - des brisants,
quand un de ces souffles insaisissables qui sauvent parfois les navires permit à
VAlexander d'entraîner le vaisseau amiral loin de ce rivage dangereux et d'at-
teindre la rade de San-Pietro , où l'escadre anglaise, réduite a trois vaisseaux,
mouilla le 22 mai 1798.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 427
Le 19, au matin, le jour même où Nelson avait été porté au large par le coup
de vent dont il ne devait ressentir que le lendemain toute la violence, la Hotte
française, composée de 72 navires de guerre, quittait la rade de Toulon. Le vice-
amiral Brueys la commandait, et avait près de lui le contre-amiral Ganlheaume,
major général de l'escadre. Il avait arboré son pavillon à bord du vaisseau à trois
ponts l'Orient, et se tenait au centre du corps de bataille, où figuraient aussi les
vaisseaux le Tonnant, l'Heureux et le Mercure. Trois contre-amiraux comman-
daient les autres divisions de la flotte ; Blanquet-Duchayla dîrig ait l'avant-garde;
composée des vaisseaux le Guerrier, le Conquérant, le Spartiate, le Peuple-Sou-
verain, l'Aquilon, et le Franklin; Villeneuve élail à l'arrière-garde avec le Guil-
laume-Tell, le Généreux et le Timoléon; Decrès conduisait l'escadre légère.
Serrant de près la côte de Provence, cette flotte s'arrêta devant Gênes pour y
rallier une division de transports. Descendant alors vers la Corse, elle en reconnut
l'extrémité septentrionale au moment où Nelson mouillait dans la baie de San-
Pietro, et jusqu'au 30 mai elle resta en vue de cette île. Elle prolongeait sous
petites voiles la côte de Sardaigne dans l'espoir d'être rejointe par le convoi qui
avait dû quitter Cività-Vecchia le 28, quand iîonaparte apprit que trois vaisseaux
anglais avaient été aperçus près de Cagliari. Une division de vaisseaux français fut
expédiée dans cette direction ; mais, n'ayant pu obtenir aucun nouvel indice de la
présence de l'ennemi dans ces parages, cette division rallia le gros de la flotte, et,
après avoir attendu en vain pendant plusieurs jours le convoi de Cività-Vecchia.
Bonaparte se décida à continuer sa route. Le 7 juin, l'armée française passait à
portée de canon du port de Mazara en Sicile; le 9, elle reconnaissait les îles de
Goze et de Malte, et, trois jours après, le pavillon de la république avait remplacé
sur ces îles le pavillon des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
Pendant que Bonaparte, confiant dans sa fortune, marchait avec cette lenteur
calculée à la conquête de l'Egypte, Nelson, en moins de quatre jours, était parvenu
à mettre son vaisseau en état de reprendre la mer. Il avait remplacé son mât de
misaine par un grand mât de hune par-dessus lequel il avait poussé un mât de
perroquet, et, ainsi gréé, il faisait route, non pour Gibraltar ou tout autre port
anglais, mais vers une côte ennemie où il devait s'attendre à rencontrer une es-
cadre de 13 vaisseaux de ligne. « Si le Vanguard eût été en Angleterre, écrivait-il
à sa femme, il eût fallu, après un pareil événement, des mois entiers pour le ren-
voyer à la mer. Ici mes opérations n'en ont été retardées que de quatre jours. »
Le 27 mai, en effet, au moment où la flotte française attendait sur la côte orien-
tale de la Corse le convoi de Cività-Vecchia, Nelson appareillait de San-Pielro,
et le 31, grâce à cette activité admirable, principe et gage de tant de merveil-
leux succès, il se retrouvait encore devant Toulon. Il y apprit le départ de la flotte
française, mais il lui fut impossible de se procurer aucune information sur la
destination de celle flotte et sur la route qu'elle avait prise. Du reste, le coup de
vent qui avait éloigné Nelson des côtes de Provence, bien qu'il en eût réparé si
rapidement les terribles conséquences, ne fut pas moins pour lui un accident
très-fâcheux; car il le sépara de ses frégates et le laissa, même quand il eut été
rallié par d'importants renforts, sans moyens d'éclairer sa roule (1). Nelson sou-
(1) Les frégates de Nelson auraient dû l'attendre au rendez-vous qu'il leur avait assigné
en cas de séparation; mais le capitaine Hope. qui les commandait, ayant été témoin du
démâtage du Vanguard, ne douta point que ce vaisseau n'eût fait roule pour quelque
4 i» S LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
tint noblement ce choc imprévu et l'accepta comme nn salutaire avertissement
du ciel, comme un châtiment mérité de son orgueil. » Du moins, ce châtiment,
écrivait-il au comte de Saint- Vincent, mes amis me rendront la justice que j'ai
su le supporter comme un homme. »
« Je ne dois pas, écrivait -il aussi à sa femme à la même époque, considérer ce
qui vient d'arriver au Vanguard comme un simple accident, car je crois ferme-
ment que c'est la bonté divine qui a voulu mettre un frein à ma folle vanité. Je
devrai, je l'espère, à cette leçon d'être un meilleur officier, et je sens qu'elle a
déjà fait de moi un meilleur homme. Je baise avec humilité la verge qui m'a
frappé. Figurez-vous, le dimanche soir, au coucher du soleil, un homme présomp-
tueux se promenant dans sa chambre, entouré d'une escadre qui, les yeux sur son
chef, ne comptait que sur lui pour marcher à la gloire ; ce chef, plein de con-
fiance en son escadre et convaincu qu'il n'y avait point en France de si fiers vais-
seaux qu'à nombre égal ils ne dussent baisser pavillon devant les siens : figurez-
vous maintenant ce même homme si vain, si orgueilleux, quand le soleil se leva le
lundi matin, avec un vaisseau démâté, une flotte dispersée, et dans un tel état de
détresse, que la plus cbétive frégate française eût été regardée comme une rencontre
inopportune!... lia plu au Dieu tout-puissant de nous conduire en sûreté au port.»
Nelson avait réparé ses avaries; mais, incertain de la route qu'il devait suivre,
contrarié par des calmes constants, il était encore le 5 juin à la hauteur de la
Corse, quand il fut rallié par le brick la Mutine. Ce bâtiment précédait un renfort
de 11 vaisseaux que lui amenait le capitaine Troubridge, et lui portait l'ordre de
poursuivre la flotte française sur quelque point qu'elle se fût dirigée, jusqu'au
fond de l'Adriatique ou de l'Archipel, jusqu'au fond de la mer Noire, s'il était
nécessaire. Bientôt, en effet, Nelson opéra sa jonction avec la division du capitaine
Troubridge, et se trouva à la tête d'une escadre composée de 13 vaisseaux de 74
et d'un vaisseau de 50 canons.
Le vaisseau de Collingwood eût pu faire partie de ce renfort, mais lord Jervis
l'avait retenu devant Cadix. « Notre bon chef, écrivait Collingwood dans l'amer-
tume de son désespoir, m'a trouvé de l'occupation. Il m'a envoyé croiser à la hau-
teur de San-Lucar pour arrêter les bateaux espagnols qui portent des légumes à
Cadix. 0 humiliation! si je n'avais eu la conscience de n'avoir jamais mérité un
traitement pareil, si je ne m'étais dit que les caprices du pouvoir ne sauraient
m'enlever l'estime des gens de cœur, je crois que je serais mort d'indignation!...
Mon vaisseau valait, sous tous les rapports, ceux qu'on expédiait à Nelson. Pour
le zèle, je ne le cède assurément à personne, et mon amitié, mon amour pour cet
admirable amiral me désignait avant tous les autres pour servir sous ses ordres.
J'ai vu cependant les vaisseaux qui l'allaient rejoindre se préparer à nous quitter;
je les ai vus partir... et je suis resté! » Ce n'était point le dernier mécompte qui
fût réservé à Collingwood. Jusqu'à Trafalgar, cet ardent officier, constamment tra-
versé dans ses espérances, ne devait plus connaître de la guerre que d'ingrats blocus.
Se flattant encore d'atteindre la Hotte française à la mer, Nelson partagea ses
arsenal anglais, et, pensant qu'il était inutile de l'attendre sur une côte ennemie, il aban-
donna le rendez-vous indiqué par Nelson pour courir à sa recherche. « Je croyais, s'écria
Nelson quand il fut informé de celte circonstance, que le capitaine Hope connaissait
mieux ion amiral! »
LA DERNIERS GUERRE MARITIME. i-''
forces en trois colonnes d'attaque. Le Vanguard qu'il montait, le Minotaur, le
Leander, VAuducious et le Defence formaient la première colonne; la seconde,
conduite par le capitaine Samuel Hood, se composait du Zcalous, de YOrion, du
Goliath, du Majestic et du Bcllerophon. Ces deux divisions devaient combattre les
treize vaisseaux de l'amiral Brueys. La troisième colonne, qui ne comptait que
quatre vaisseaux, le Cullodcn, le Thesaus. YAlexander et le Swiftsure, était des-
tinée, sous les ordres du capitaine Troubridge, à se jeter dans le convoi et à couler
ou à détruire les bâtiments sans défense qui portaient les glorieux soldats des
armées du Rhin et d'Italie. Toutefois le sort ne devait point permettre cette ren-
contre, dont l'Angleterre eût bien pu déplorer l'issue. Le secret de notre expédi-
tion en Egypte avait été si bien gardé, que, malgré quelques vagues soupçons, tels
que ceux que nous avons rapportés, l'Egypte était la seule destination dont les
instructions de l'amirauté ne lissent point mention. On avait songé à Naples, à la
Sicile, à la Morée, au Portugal et même à l'Irlande; on n'avait point songé à
l'Egypte. En présence de tant de suppositions différentes, Nelson ne pouvait guère
compter que sur ses propres inductions, et il faut reconnaître qu'il déploya, dès
le principe, pour se mettre sur la trace de l'escadre française, autant de sagacité
que d'activité. Le jour où Malle capitulait, il doublait l'extrémité septentrionale
de la Corse et envoyait reconnaître la vaste baie de Telamon, située au-dessous de
Piombino et en face de l'île d'Elbe, point qu'il avait signalé depuis longtemps
comme le plus favorable pour opérer un débarquement sur la côle d'Italie. La baie
de Telamon était vide, et les Français n'y avaient point paru. Continuant sa route
le long de la côte de Toscane, Nelson, le 17 juin, se présenta devant la baie de
Naples. Là, il apprit que l'armée française s'était dirigée sur Malte. Dévoré d'im-
patience, il passa le phare de Messine le 20 juin, et remonta vers Malte à son tour :
depuis deux jours, notre flotte avait quitté cette île, dont elle venait de s'emparer.
Celte nouvelle lui fut transmise le 22. au point du jour, par un bâtiment ragu-
sain qui avait passé au milieu de notre convoi. Le rapport de ce bâtiment était de
nature à mettre un terme aux incertitudes de Nelson, car il lui apprenait que les
Français, partis de Malte avec des vents de nord-ouest, avaient été rencontrés dans
l'est de celle île, faisant roule vent arrière. Combinant cette circonstance avec les
documents qu'il avait recueillis et quelques données plus certaines qui lui avaient
été transmises par le ministre d'Angleterre à Naples, sir William Hamilton,
l'amiral anglais ne douta plus que ce ne fût vers l'Egypte que s'était portée la
flotte de Brueys. Toujours prompt à prendre un parti, il se couvrit de voiles sans
recourir à de nouvelles informations, et gouverna directement sur Alexandrie. Le
28 juin, il étail devant cetle ville, mais on n'y avait encore aperçu aucun vaisseau
français; Nelson portait lui-même au gouverneur alarmé la première nouvelle du
danger qui menaçait l'Egypte. A la vue de cette rade déserte, l'agitation de Nelson
fut extrême. Il perdit subitement confiance dans les raisonnements qui l'avaient
entraîné si loin de la Sicile, et croyant déjà celte île envahie par l'armée française,
sans mouiller, sans prendre un instant de repos, il se décida à retourner sur ses
pas. Son activité le servit mal celte lois, car, s'il eût attendu un seul jour, il voyait
notre flotte venir à lui. Pour remonter vers la Sicile, il lui fallut louvoyer, jus-
qu'à la sortie de l'Archipel, contre des vents constamment contraires, comme ils
le sont invariablement dans celte saison, el pendant qu'il étail rejeté par sa pre-
mière bordée sur les côtes de Caramanie, en dehors de la route de noire escadre,
celle-ci, embarrassée dans sa marche par l'immense convoi qu'elle traînait à sa
430 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
suite, trouvait, grâce à cet heureux retard, la rade d'Alexandrie sans défense ; elle
opérait tranquillement, le 1" juillet, le débarquement de ses troupes sur la plage
abandonnée du Marabout.
IV.
Ainsi, tout avait conspiré au succès de notre expédition. Cette flotte, qui por-
tait une armée et couvrait l'espace de plusieurs lieues, avait pu descendre lente-
ment la mer Tyrrhéuienne, en vue de la Sardaigne et de la Sicile, s'arrêter à
Malle et entrer dans la mer Libyque sans avoir encore rencontré un seul navire
anglais. Au moment où, parti du cap Passaro, Nelson se portait en ligne droite
sur Alexandrie, nos vaisseaux, par une inspiration providentielle, inclinaient leur
route vers l'île de Candie, et, au point le plus exposé du passage, à l'endroit où
devaient se croiser les deux escadres, rencontraient, pour les dérober aux yeux
de leur ardent adversaire, une brume épaisse et compacte qui couvrit la Méditer-
ranée pendant plusieurs heures, semblable à ces nuées mystérieuses dont les
dieux d'Homère enveloppaient parfois les héros. Ce qui eût mérité quelque sur-
prise, même au milieu des vastes solitudes de l'Atlantique, venait donc de s'ac-
complir dans une mer intérieure et dans des bassins resserrés. Depuis quarante
jours, Bonaparte s'avançait à son but avec la calme majesté du génie : ni son
étoile, ni sa confiance, ne s'étaient un instant démenties ; mais, Bonaparte absent,
les destins de notre escadre allaient brusquement changer.
Informée de l'apparition de Nelson , sur la côte, cette malheureuse escadre ,
déjà condamnée par le sort, le croit parti pour ne plus revenir. Brueys se de-
mande si Nelson n'aura point été le chercher au fond du golfe d'Alexandrelte, ou
plutôt s'il n'a pas l'ordre de ne point l'attaquer avant d'avoir réuni des forces
plus considérables. On vit dans cet espoir, on s'endort dans cette illusion. L'en-
trée du port d'Alexandrie est reconnue ; mais l'amiral se montre peu disposé à
risquer ses vaisseaux dans des passes où ses officiers lui signalent cependant une
profondeur d'eau suffisante. Méhémel-Ali, en 1839, a bien trouvé ces canaux
praticables pour les trois-ponts turcs, et Brueys ne comptait qu'un seul trois-
ponls dans son escadre. D'ailleurs, avec l'immense quantité de transports dont
il disposait en ce moment, qui eût empêché l'amiral français, pour faciliter à ses
vaisseaux ce passage délicat, de les faire entrer dans Alexandrie, comme les vais-
seaux anglais entrèrent, en 1801 , dans la Baltique, avec leur artillerie déposée
provisoirement sur des bâtiments de commerce? Mais, pour prendre une pareille
résolution, il eût fallu déployer plus d'activité que notre marine ne savait en
montrer à cette époque (1).
(t) Le 15 juillet, le capitaine Barré, chargé de sonder les passes d'Alexandrie, informa
l'amiral Brueys qu'en faisant sauter une ou deux roches, on pourrait se procurer un
canal dans lequel la profondeur d'eau ne sérail jamais inférieure à 25 pieds. Si l'on n'avait
point le loisir d'améliorer ainsi le canal pour favoriser l'entrée des vaisseaux français dans
le porl d'Alexandrie, on eût pu du moins l'améliorer pour assurer plus tard la sortie de
notre flotte. Les renseignements du capitaine Barré prouvaient donc que la crainte de
voir nos vaisseaux à jamais bloqués dans le porl, s'ils en franchissaient une fois les passes,
élail une crainte sans fondement.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 43 1
Mouillée, depuis le 4 juillet, à Aboukir, notre escadre, qui devrait déjà s'être
abritée à Corfou, puisqu'elle n'a point su trouver un port en Egypte, se repose
dans une sécurité funeste; elle a cessé de craindre le retour de Nelson; que déjà,
ravitaillé à Syracuse, cet homme infatigable accourt eu toute hâte vers elle.
Dévoré d'anxiété, sans repos, sans sommeil depuis près d'un mois, il a quitté,
le 24 juillet, l'étroite enceinte de ce port, qui, pour la première fois, a reçu une
escadre de quatorze vaisseaux de ligne; le 1er aoîu, il arrive devant Alexandrie.
Quelques hi ures [dus tard, il est devant Aboukir. Notre escadre est mal préparée
pour ce retour inattendu. Les chaloupes employées à renouveler l'approvisionne-
ment, d'eau des vaisseaux sont à terre avec une partie des équipages, et des
quatre frégates que possède Brueys aucune n'est employée à croiser au large
pour explorer l'horizon et signaler de loin l'apparition de l'ennemi. Aussi ces
deux nouvelles éclatent-elles comme la foudre au milieu de la flotte surprise :
L'ennemi est en vue! l'ennemi approche et se dirige vers la baie! Le combat-
tra-t-on sous voiles? Un seul officier général, le contre-amiral Blanquet-Duchayla,
émet cet avis : Dupelil-Tliouars le partage; mais une résolution contraire pré-
vaut dans le conseil, car on craint de manquer de matelots pour manœuvrer et
combattre à iu fois. Ou se décide à attendre l'escadre anglaise. Les chaloupes,
sont rappelée; : malheureusement l'étal de la mer, l'éloignement du rivage,
diverses circonstances demeurées jusqu'ici inexplicables, les empêchent pour la
plupart de rallier leurs navires. Pour suppléer à l'absence d'un si grand nombre
de combattants, l'amiral signale à ses frégates de faire passer une partie de leurs
équipages à bord des vaisseaux.
Cependant le jour baisse. Brueys nourrit en secret l'espoir qu'il ne sera point
attaqué à l'entrée de la nuit, et, si les Anglais remettent leur attaque au lende-
main, l'escadre française peut être encore sauvée sans combat. Plein de celte
pensée, Brueys ordonne à ses vaisseaux de gréer leurs perroquets, et médite, à la
faveur de l'obscurité, un appareillage qui peut lui rouvrir la mute si imprudem-
ment négligée de Corfou. 11 doit, en effet, compter sur l'apparence formidable de
son escadre pour tenir les Anglais en respect jusqu'au jour. Treize vaisseaux
français, dont un de 120 et trois de 80 canons, sont rangés en bataille au fond
de la baie et appuient leur avant-garde aux bancs de sable qui s'étendent jusqu'à
trois milles du rivage. Quatorze vaisseaux anglais ont été déjà reconnus; mais
l'un d'eux est à perte de vue en arrière (1), et deux autres, détachés devant le
port d'Alexandrie (2), ne pourront avoir rejoint la flotte avant huit ou neuf
heures du soir. Il semble impossible que, dans de pareilles circonstances, l'ar-
mée française ait à redouter un engagement immédiat. C'est ainsi que chacun
raisonne, et cette incertitude contribue à jeter le trouble dans nos préparatifs de
défense. L'amiral a prescrit les dispositions nécessaires pour rectifier la ligne
mal formée et pour en assurer l'embossage. Privés de leurs chaloupes, attendant
d'un instant à l'autre des signaux contraires, nos vaisseaux n'exécutent pointées
ordres ou ne les exécutent qu'à demi (3). Au milieu de cette confusion, l'escadre
(1) Le Culloden, à sept milles en arrière, remorquant un brick français chargé de vins
qu'il avait capturé deux jours auparavant dans le port de Coron.
(2) L'Âlexander et le Swiflsure à neuf milles dans le sud.
(3j Rapport de l'amiral Blanquet-Duchayla. L'original de ce rapport n'existe point aux
archives de la marine ; mais une traduction de cette pièce importante, trouvée dans les
432 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
anglaise s'avance sous toutes voiles et ne révèle dans sa manœuvre aucune hési-
tation. « On avait cru imposer à l'ennemi, écrivait Villeneuve au ministre de la
marine après ce malheureux combat; mais il ne s'y est pas mépris : nous voir et
nous attaquer a été l'affaire d'un moment. »
Favorisé par une belle brise de nord-ouest, Nelson est déjà à l'entrée de la
baie. Un de nos bricks est alors détaché vers lui pour l'induire en erreur et l'at-
tirer sur le banc qui prolonge au loin la pointe extérieure de la petite ile
d'Aboukir. L'escadre anglaise a deviné le piège (1). Le commandant du Goliath,
le capitaine Foley, a pris la tête de la ligne. On aperçoit ses sondeurs, qui, placés
dans les porte-haubans du vaisseau, interrogent incessamment le fond et signa-
lenl l'approche du danger. Le Goliath s'éloigne du banc et arrondit cette pointe
perfide sur laquelle le Culloden doit s'échouer. L'île d'Aboukir est doublée,
l'escadre anglaise est dans la baie. Brueys, en ce moment, signale à nos vaisseaux
d'ouvrir le l'eu dès que l'ennemi sera à portée. Nelson, de son côté, ordonne aux
siens de mouiller une ancre de l'arrière et d'engager ainsi notre escadre bord à
bord. Par cette disposition, mieux embossés que notre escadre, conservant un
hunier amené pour rectifier au besoin leur position, les vaisseaux anglais doivent
faire un meilleur usage de leur artillerie et prendre aisément les batteries de nos
bâtiments en écharpe. Nelson permet que ces vaisseaux s'avancent à l'ennemi de
toute leur vitesse et sans conserver leurs rangs : il se borne à leur signaler de
porter leurs efforts sur notre avant-garde. Depuis longtemps, en effet, il a été
convenu entre lui et ses capitaines que ce serait là le mode d'attaque adopté;
écraser la tèle de la ligne française avec des forces supérieures, et ne songer à
l'arrière-garde que lorsque l'avanl-garde aura été réduite; tel est le plan
qu'en 1794 avait conçu lord Hood, quand il menaçait l'amiral Martin embossé
sous les batteries dti golfe Jouan, plan que Nelson aujourd'hui veut exécuter.
L'intelligence du capitaine Foley y apporte sur le terrain même une modification
heureuse. Il se souvient de ce mot de Nelson : « Partout où un vaisseau ennemi
peut tourner sur ses ancres, un des nôtres peut trouver à mouiller. » Digne du
poste glorieux qu'il occupe, le capitaine Foley n'hésite pas à essayer de doubler la
ligne française : à six heures quarante minutes (2), passant devant le Guerrier, il
vient résolument mouiller à terre de ce vaisseau.
Quatre autres vaisseaux anglais, le Zealous, VOriou, le Theseus, VAudacious,
suivent le Goliath et prennent poste successivement par le travers du Guerrier,
du Conquérant, du Spartiate, de l'Aquilon et du Peuple-Souverain. Nelson
papiers de Nelson, a été publiée dans le troisième volume de sa correspondance.
(1) Ce fut en ce moment qu'un bateau arabe, malgré les efforts que fil le brick fran-
çais pour l'arrêter, accosla le Vatiguard, qui avait mis en panne pour l'attendre. Ce
bateau porlail-il des pilotes à l'escadre anglaise? On le crut généralement à bord de nos
bâtiments. Nelson cependant, après avoir communiqué avec celle embarcation, se borna
à signaler à ses vaisseaux de continuer leur roule. Le seul secours qu'il recul probable-
ment de cette rencontre inespérée l'ut d'apprendre d'une façon certaine qu'il n'existait
aucun obstacle entre lui et la flotte française.
(2) Un peu avant six heures suivant le rapport du contre-amiral Blanquel-Duchayla.
Presque tous les rapports anyluis ou français que nous avons consultés offrent un remar-
quable accord sur ies principaux détails du combat d'Aboukir; les divergences qu'on y
rencontre portent principalement sur le moment précis auquel le feu a commencé ou
cessé à bord de chaque vaisseau.
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 453
mouille le premier en dehors de notre ligne d'emhossage. Le Vanguard, sur
lequel flotle son pavillon, exposé au feu du Spartiate, que commande le brave
capitaine Ëmériau, éprouve bientôt des pertes considérables. Nelson lui-même
est atteint d'un biscaîen à la tête. Les vaisseaux le Minotaur et le Dcfence arri-
vent à propos pour soutenir le Vanguard. Cinq vaisseaux français supportent en
ce moment tout l'effort de huit vaisseaux anglais (1), tandis que le centre de notre
ligne, où le vaisseau à trois ponts l'Orient, que monte l'amiral Brueys, s'appuie
sur deux vaisseaux de 80, le Franklin et le Tonnant, le centre n'a point encore
eu d'ennemis à combattre. C'est cependant là le point fort de l'armée française.
Le premier vaisseau anglais qui s'aventure sous la volée de l'Orient, le Bellero-
phon, vaisseau de ~i, commandé par le capitaine Darby, a perdu en moins d'une
heure deux de ses bas-mâts et a eu 197 hommes mis hors de combat. Il coupe
son câble et va se réfugier vers le fond de la baie. En ce moment, accablée par
les ennemis qui la pressent de toutes parts, notre avant garde a ralenti son feu et
semble à demi réduite ; mais, malgré l'arrivée du Defcuccel du Majistic, l'avan-
tage est encore de notre côté dans cette partie delà ligne où combattent l'Orient,
le Tonnant et le Franklin. Là, de rapides volées d'artillerie indiquent un combat
aiharné. Cependant l'obscurité est déjà complète, et les ténèbres de la nuit en-
veloppent les deux armées. Le Culloden, que commande Troubridge, s'est jeté sur
les hauts fonds de l'île d'Aboukir, et l'action est engagée depuis plus de deux
heures avant que le Lcander, le Swiftsure et Y Alexander aient pu y prendre
part. Ils apparaissent enOn sur le champ de bataille (2). Le Culloden échoué leur
a servi de phare, et la lueur sinistre de la canonnade les dirige vers l'escadre
française. Tous trois portent leurs efforts sur ce groupe formidable qui, après
avoir démâté le Bellerophon, continue à répondre avec une supériorité incontes-
table au feu du Defence et du Majestic. Brueys, qui eût mérité de vaincre en ce
jour, si la victoire appartenait au plus intrépide, Brueys soutient sans s'émouvoir
ce terrible assaut. Déjà atteint d'une double blessure, il a refusé de quitter le
pont, et un nouveau boulet lui épargne la douleur d'être témoin des malheurs qui
se préparent.
C'est alors, en effet, qu'un effroyable incendie se déclare à bord de l'Orient. Le
feu a pris dans les porte-haubans d'artimon et a bientôt envahi le gréement; il se
propage d'un mât à l'autre avec une rapidité que rien ne peut maîtriser. A dix
heures du soir, une explosion, qui ébranle les navires environnants et les couvre
de débris enflammés, annonce aux deux armées que l'Orient vient de s'engloutir.
Il disparaît, entraînant avec lui dans le gouffre ses blessés, la plus grande partie
de son équipage héroïque et la fortune de la journée. Un nuage épais de fumée
et de cendre marque encore la place où le colosse a combattu. Sous l'éinoiionde
celte lugubre scène, la canonnade est restée suspendue [tendant près d'un quart
d'heure, elle recommence alors avec plus d'énergie, et c'est le Franklin qui en
donne le signal. Inutile héroïsme, stérile sacrilice! le destin s'est déjà prononcé
(l)Les vaisseaux anglais qui combattirent l'avant gnr<le française se trouvèrent mouilles
dans l'ordre suivant : à terre des vaisseaux frança s : le Zealous, par le bossoir de bâbord
du Guerrier: YJuducivus, le Goliath, le Theseus, YOrion s'étendani depuis le Guerrier
jusqu'au Peuple- Souverain: au large des vaisseaux fiançais : le Vanguard par le travers
du Spartiate, le Minotaur par le travers de l'Aquilon, le Defence par le travers du Peuple-
Souverain.
(2) Vers huit heures un quart suivant le rapport du contre-amiral Blanquet-Duchayla.
TOME IV. 29
43 i LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
contre nous. Il n'est qu'une manœuvre qui pourrait sauver l'armée française, ce
serait celle qui amènerait au feu les vaisseaux négligés par l'ennemi. « Pendant
quatre mortelles heures, l'arrière -garde n'a vu de ce combat que le feu et la
fumée de nos adversaires et des deux premières escadres qui étaient assaillies (1), »
et cependant cette arrière-garde reste immobile. Le Timole'on seul, hissant ses
huniers, semble provoquer un ordre d'appareillage que, dans l'horreur de celte
nuit funeste, personne ne songe à donner (2). « Dès le commencement de l'ac-
tion, tout a été livré à la faculté individuelle de chaque vaisseau... Ceux-là seuls
peuvent combattre qui se trouvent dans la partie de la ligne que les ennemis ont
voulu attaquer (3). » L'espoir de Nelson n'a point été trompé, a Je savais bien,
disait-il quelques mois plus tard, qu'en attaquant l'avant-garde et le centre de
l'armée française avec une brise qui souillait dans la direction même de sa ligne
d'embossage, je pourrais, à mon gré, concentrer mes forces sur un petit nombre
de ses vaisseaux. Aussi avons-nous constamment combattu avec des forces supé-
rieures. » Que pourront les plus nobles efforts contre de pareilles chances ? Notre
avant-garde succombe la première : sur 400 hommes d'équipage, le Conquérant
en a plus de 200 hors de combat ; le capitaine de V Aquilon est mort sur son
banc de quart ; celui du Spartiate a reçu deux blessures. Ces deux vaisseaux ont
eu 150 hommes tués et 560 blessés. Le Guerrier a perdu ses trois bas-mâts; le
Peuple-Souverain a coupé ses câhles et laissé sur l'avant du Franklin un funeste
intervalle qu'est venu occuper le Leander. Le centre , où l'incendie de l'Orient a
jeté le désordre, voit alors ses vaisseaux dispersés ou écrasés par l'ennemi. Au
lever du soleil, on aperçoit le Mercure et l'Heureux échoués au fond de la baie. Trop
voisins de l'Orient, ils ont dû s'éloigner de ce vaisseau embrasé. Le Tonnant, le
Guillaume-Tell, le Généreux et le Timoléon figurent seuls encore sur le champ
de bataille ; mais le Theseus et le Goliath, que notre avant-garde a cessé d'oc-
cuper, viennent soutenir le Majestic et VAlexander, et d'autres vaisseaux anglais
s'apprêtent à suivre ce premier renfort. Le contre-amiral Villeneuve, qui, sur le
Guillaume-Tell, commande l'arrière-garde, appareille, à onze heures du malin,
avec les débris de l'armée française. En ce moment, l'Heureux et le Mercure ont
été amarinés par l'ennemi ; mais le Tonnant et le Timoléon ne le sont pas encore.
Démâté de tous ses mâts, privé de son capitaine , qui a eu un pied emporté et la
jambe fracturée, le valeureux Tonnant, comme l'appelle Decrès, compte déjà
H0 hommes tués et 150 blessés. Il a successivement combattu, à portée de fusil,
dans la nuit du 1er août, le Majestic, dont le capitaine a été frappé à mort par
une balle, VAlexander et le Swiftsure. Ses couleurs flottent au tronçon de son
grand mât; il ne les amène qu'au bout de vingt-quatre heures, quand le Theseus
et le Lcandcr viennent de nouveau l'assaillir. Trop maltraité pour pouvoir imiter
la manœuvre de Villeneuve, le Timoléon est forcé de faire côte. Le Guillaume-Tell
et le Généreux, accompagnés des frégates la Diane et la Justice, parviennent
seuls à échapper au désastre le plus complet qui ail jamais affligé notre marine.
Sur les 13 vaisseaux et les 4 frégates que Nelson avait combattus dans la baie
(1) Journal particulier du contre-amiral Decrès adressé au vice-amiral Bruix, ministre
de la marine.
(2) Rapport du ciloyeu Frégier, lieutenant de vaisseau faisant fonctions de capitaine
de frégate sur le Timoléon, commandé par le capitaine de vaisseau Léonce Trullet.
(3) Lettre confidentielle du contre-amiral Decrès au vice-amiral Bruix, ministre de la
marine.
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 435
d'Aboukir, 9 vaisseaux tombèrent en son pouvoir (1). L'Orient sauta pendant
l'action ; le Timoléon et la frégate l'Artc'mise, après s'être échoués, furent brûlés
par leurs équipages, et la Sérieuse, peu digne par son artillerie, si elle l'était par
son courage, de la colère d'un vaisseau de ligne, fut coulée par VOrion, qui eût
pu dédaigner un pareil adversaire. 11 vaisseaux et 2 frégates capturés ou détruits
étaient pour les Anglais le prix de ce combat acharné ; mais leurs vaisseaux dé-
gréés ne purent s'opposer au départ de Villeneuve. Le Guillaume-Tell, la Diane
et la Justice allèrent se réfugier à Malte. Le Généreux, après avoir enlevé sous
Candie le vaisseau de 50 le Leander, qui portait en Angleterre la nouvelle de la
victoire d'Aboukir, parvint à gagner la rade de Corfou.
Telle fut l'issue d'un combat dont les conséquences furent incalculables.
Notre marine ne se releva jamais de ce coup terrible porté à sa considération
et à sa puissance. Ce fut ce combat qui, pendant deux ans, livra la Médi-
terranée aux Anglais et y appela les escadres de la Russie, qui enferma notre
armée au milieu d'un peuple soulevé, et décida la Porte à se déclarer contre nous,
qui mit l'Inde à l'abri de nos entreprises et la France à deux doigts de sa perte,
car il ralluma la guerre à peine éteinte avec l'Autriche, et porta Suwarow et les
Austro-Russes jusque sur nos frontières. Dans cette nuit funèbre où l'escadre an-
glaise coupait sur tant de points notre ligne de bataille et brisait à coups redou-
blés les anneaux isolés de cette forte chaîne, quelle fatalité retenait donc à l'ar-
rière-garde les vaisseaux de Villeneuve, demeurés pendant si longtemps spectateurs
impassibles d'un engagement inégal, possesseurs indifférents de la seule chance
qui pût nous donner la victoire? Ces vaisseaux étaient sous le vent de ceux qui
combattaient; mais, à moins d'un calme plat, ce qui ne se présenta point, ils
eussent facilement refoulé le faible courant qui règne sur cette côte et gagné dans
une seule bordée un pos^e plus convenable pour des gens de cœur. De la tête à
la queue de la ligne, la distance n'excédait guère un mille et demi, et, pour prendre
part à l'action, il suffisait de s'élever au vent de quelques encablures. Les vaisseaux
de Villeneuve avaient deux grosses ancres à la mer, mais ils pouvaient couper
leurs câbles à huit heures, à dix heures du soir (2), pour aller dégager l'avant-
garde, aussi bien que le lendemain à onze heures du matin, pour éviter de par-
tager son sort. Si d'ailleurs les moyens de mouiller de nouveau leureussent alors
manqué, ce qu'il est difficile de croire, ils étaient libres de combattre sous voiles
(1) De ces 9 vaisseaux, 6 seulement quittèrent, le 14 août, la baie d'Aboukir, sous la
conduite de sir James Saumarez, chargé de les escorter avec 7 vaisseaux anglais. Arrivé
à Gibraltar, sir James Saumarez fut obiigé de laisser dans ce port le Peuple-Souverain,
qui avait failli sombrer pendant la traversée, et parvint, non sans peine, à conduire à
Plymoulh le Franklin et le Tonnant de 80; le Spartiate, l'Aquilon et le Conquérant
de 74. Le Conquérant et le Peuple- Souverain étaient de très-vieux vaisseaux à peine
en état de tenir la mer; mais, suivant Nelson, ils avaient moins souffert dans le combat
que les autres vaisseaux capturés, à travers lesquels, écrivait l'amiral anglais, on eût pu
faire passer un carrosse à quatre chevaux.
(2) S'il faut en croire les procès-verbaux déposés aux archives de la marine, le Guer-
rier amena à neuf heures trois quarts, le Conquérant à neuf heures, le Spartiate entre
onze heures et minuit, l'Aquilon de neuf heures viugt-cinq miuutes à neuf heures trente
minutes, le Franklin à minuit; le Peuple-Souverain sortit delà ligne à huit heures et
demie, combattit jusqu'à di* heures un quart, cessa complètement son feu à onze. L'O-
rient sauta à dix heures cinq minutes. A neuf heures, suivant le rapport du contre-amiral
Blanquet-Duchayla, la plupart de ces vaisseaux avaient déjà ralenti leur feu.
436 LA DERNIERE GUERRE MARITIME,
ou d'aborder quelque vaisseau ennemi. Tout était préférable à cette inaction désas-
treuse. Sans doute, l'obscurité était profonde, le désordre général, les circon-
stances pleines d'émotion ; les signaux de l'amiral pouvaient être mal < ompris,
incomplètement obéis peut-être : pourquoi donc des embarcations n'eussenl-elles
point porté d'un vaisseau à l'autre les ordres de Villeneuve, porté même à bord
de l'Heureux, du Mercure, du Timoléon, du Généreux, des officiers chargés d'en
presser l'exécution ? Le contre-amiral Decrès, les capitaines de l'escadre légère, les
canots des frégates, ne pouvaient être mieux employés qu'à surveiller et favoriser
cet appareillage, car cet appareillage sauvait notre armée. Immobile et résigné,
Villeneuve attendit des ordres que Brueys entouré n'était déjà plus en état de
donner. Il passa ainsi la nuit à échanger quelques boulets douteux avec les vais-
seaux anglais, et, chose étrange pour un homme de ce courage éprouvé, il quitta
le champ de bataille, emmenant son vaisseau presque intact du milieu de ses com-
pagnons mutilés (1).
Ainsi, une fois encore, mais non la dernière fois, aussi nombreux que nos
ennemis sur le champ de bataille, nous les avions combattus avec des forces in-
férieures. Un jour devait venir où, comme le comte de Grasse, comme Blanquet-
Duchayla (2), Villeneuve se plaindrait à son tour d'avoir été abandonné par une
(1) Nous extrayons le passage suivant d'une lettre particulière adressée par Regnauld
de Saint-Jean d'Augely, commissaire du gouvernement français pour les îles de Malte
et de Goze, au citoyen Buffaull, à Marseille : « Je dois vous dire qu'un mystère impéné-
trable couvre encore pour moi la cause de ce désastre. Le vaisseau le Guillaume-Tell,
lu Diane et la Justice, ont leurs voiles sans trous ni pièces, leurs h ubans ne sont pas
coupés, leurs manœuvres sont entières. Ils ont seulement quelques coups île canon dans
le corps du vaisseau. » (Malte, 29 août 1798.) — Archives du ministère de la marine.
(2) Dans une lettre fort curieuse adressée au contre -amiraj Blanquet-Ducbayla, et qui
fait partie des documents conservés dans les archives de la marine, l'amiral Villeneuve a
exposé les motifs qui le portèrent à ne point appareiller avec l'arrière-garde ; mais pour
apprécier cette justification, dont nous citerons les passages les plus saillants, il ne faut
pas perdre de vue que l'amiral Brueys, une fois engagé, c'est-à-dire une heure avaul
que tous les vaisseaux anglais eussent mouillé, pouvait à peine savoir si l'arrière-garde
combattait ou ne combattait pas, qu'il avait cru jusqu'au dernier moment la léte de sa
ligne suffisamment couverte par les hauts-fonds de la baie et une batterie de mortiers
qu'il avait établie sur la petite île d'Aboukir, et que, par conséquent, tous ses signaux
avaient dû être préparés pour porter l'avant-garde et le centre au secours de l'autre aile,
c'est-à-dire de l'arrière-garde, contre laquelle, « sans nul doute, écrivait-il le 13 juillet
au général Bonaparte, les principaux efforts de l'ennemi seront dirigés. »
« Paris, 21 brumaire an ix (12 novembre 1800).
» Mon cher Blanquel, à peine sorti de ma longue réclusion et du chaos de mon arrivée
dans ce pays, je veux l'écrire et entrer avec toi en explication.... Je ne te cache pas que
j'ai appris avec bien de l'étonnemenl que toi aussi lu as été un de ceux qui ont pré-
tendu que, dans la fatale nuil du combat d'Aboukir, j'aurais pu appareiller avec l'arrière-
garde et ni»! porter au secours de l'avant-garde. Dans une lettre que j'écris au ministre
de la marine, lettre nullement provoquée par aucun procédé du gouvernement à mon
égard, el donl je diffère encore la remise, je dis qu'il n'y a que la malveillance, la mau-
vaise foi ou l'ignorance la plus prononcée qui ail pu avancer une pareille absurdité. En
effet, comment des vaisseaux mouillés sons le venl de la ligne, ayant à la mer deux-
grosses ancres, une petite, quatre grelins, eussent-ils pu appareiller el louvoyer pour
arriver au forl du combat avant que les vaisseaux qui y étaient engagés eussent été
réduits dix fois? Je dis que la nuil entière n'eût pas été suffisante. Je ne pouvais pas faire
LA DERNIÈRE GOF.RRE MARITIME. 157
partie de son armée. On est en droit de soupçonner quelque raison secrète à celte
fatale coïncidence. Il n'est point naturel qu'entre tant d'hommes d'honneur il se
soit trouvé si souvent des amiraux ou des capitaines pour encourir ce reproche.
Si le nom de quelques-uns d'entre eux est aujourd'hui aussi tristement associé au
souvenir de nos désastres, la faute, soyons-en convaincus, n'en est point à eux
tout entière. Il en faut plutôt accuser la nature des opérations dans lesquelles ils
furent engagés et ce système de guerre défensive que Pitt proclamait dans le par-
lement l'avanl-coureur d'une ruine inévitable. Ce système, quand nous y vou-
lûmes renoncer, :ivait déjà pénétré dans nos mœurs; il avait pour ainsi dire
énervé notre bras et paralysé notre confiance. Trop de fois nos escadres sont
sorties de nos ports avec une mission spéciale à remplir et la pensée d'éviter
l'ennemi. Le rencontrer était déjà une chance contraire. C'était ainsi que nos
vaisseaux se présentaient au combat; ils le subissaient au lieu de l'imposer. Si
d'autres plans de campagne, si d'autres habitudes leur eussent permis de saluer
l'apparition des escadres anglaises comme une heureuse fortune; s'il eût fallu, en
Egypte comme devant Cadix, poursuivre Nelson au lieu de l'attendre, qui peut
douter que les événements n'eussent été profondément modifiés par celte seule
circonstance? La flotte d'Aboukir n'était point une de ces flottes que la république
improvisait de toutes pièces aux jours malheureux de 93. Quelques vaisseaux, H
est vrai, « le Conquérant, le Guerrier, le Peuple-Souverain, étaient de vieux vais-
seaux déjà condamnés depuis deux ans (1). » On les avait placés à l'avant-garde,
croyant cette partie de la ligne à l'abri de toute attaque, et ce fut précisément
sur eux que l'ennemi porta ses efforts. Les équipages, considérablement affaiblis,
« se composaient d'hommes rassemblés au hasard et presque au moment du dé-
part (2) ; » mais, pour compenser ces désavantages, cette flotte comptait dans ses
cette manœuvre, abandonner aucune de mes amarres ; et qu'on se rappelle le temps que
nous mettions lorsque nous avons formé notre ligne pour nous élever dans le vent et
gagner deux ou trois encablures. Qu'on se rappelle que quelques jours auparavant les
frégates la Justice et la Junon, ayant appareillé le soir pour se rendre à Alexandrie, repa-
rurent le lendemain sous le vent de la poinie de Rosette.
» Je ne pouvais ni ne devais appareiller; la chose était tellement reconnue, que l'amiral
même, dans l'instruction qu'il nous avait donnée et dans les signaux supplémentaires
qu'il y avait joints, avait bien prévu le cas où il pourrait faire appareiller l'avant-garde
pour la faire porter au secours du corps de bataille ou de l'arrière-garde attaqués, mais
il n'y avait mis aucun article pour faire porter l'arrière-garde au secours de l'avant-
garde, parce que la chose était impossible, ei qu'il aurait séparé son escadre sans pouvoir
en tirer aucun avantage. J'aurais encore mille motifs à donner pour combattre celte asser-
tion. Ils passent les bornes que je dois me fixer dans cette lettre.
» J'ai parlé de celle affaire avec quelques-uns des capitaines de l'avant-garde. Tous
sont convenus avec bonne foi que, dans le moment où ils étaient le plus vivement chauffés
par l'ennemi, ils n'ont jamais espéré .le secours des vaisseaux de l'arrière-garde, et que
la perte de l'escadre a été décidée du moment où les vaisseaux anglais ont pu nous dou-
bler par la tête. A bord des vaisseaux de l'arrière-garde, la pensée d'appareiller et de se
porter au fort du combat n'est venue à personne, parce que c'était impraticable...
» Adieu, mon cher Duchayla; toul à loi.
» Villeneuve. »
(1) Lettre particulière du contre-amiral Decrès au vice-amiral Bruix, ministre de la
marine.
(2) Rapport du contre-amiral Gantheaume au ministre de la marine.
v .... Nos équipages sont très-faibles en nombre et en qualité d'hommes. Nos vaisseaux
438 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
rangs les officiers les plus renommés de notre marine : Brueys, que Bonaparte
avait distingué dans l'Adriatique, et qui n'avait pas alors plus de quarante-cinq
ans ; Villeneuve, dont personne n'a osé mettre la bravoure en doute, et qui avait
fait avec honneur la guerre d'Amérique; Blanquet-Duchayla, justement réputé
comme un marin consommé, et dont les Anglais admirèrent le courage inébran-
lable; Dupetit-Thouars, qu'immortalisa en ce jour la belle défense du Tonnant,
homme d'un esprit fin et gracieux et d'un cœur héroïque; Decrès, qui montra sur
le Guillaume-Tell, quand il sortit de Malte, ce qu'on pouvait attendre de sa fer-
meté et de sa valeur; Ëmériau, sur lequel l'empereur jeta plus tard les yeux pour
lui confier le soin de venger un jour nos malheurs ; Casa-Bianca, englouti avec
son jeune fils au milieu des débris de l'Orient; Le Joille enfin, qui, malgré l'im-
pression sinistre d'une aussi grande défaite, poursuivait, dix-huit jours après la
destruction de notre escadre, un vaisseau de 50 canons, dont une imagination
plus frappée eût pu assurément grossir l'apparence, et enlevait d'un seul coup les
trophées d'Aboukir et le capitaine du Vanguard avec celui du Leander (1).
Ce n'étaient point de tels hommes, bien qu'ils eussent à combattre l'élite de la
flotte anglaise, qui devaient justifier l'audace de Nelson. Sans doute leurs vais-
seaux étaient bien loin de posséder cette admirable organisation des vaisseaux
qu'avait formés lord Jervis; sans doute l'incendie de l'Orient fut un accident fu-
neste, imprévu, de nature à influer sur le sort d'un combat; mais, malgré tant de
chances réunies contre nous, la fortune eût hésité plus longtemps entre les deux
armées, et n'eût point appuyé si lourdement sa main sur notre escadre, si Brueys,
épargnant à Nelson la moitié du chemin, eût pu courir à sa rencontre pour le
combattre. Longtemps cette guerre embarrassée et timide qu'avaient faite Villaret
et Martin, cette guerre défensive, avait pu se soutenir, grâce à la circonspection
des amiraux anglais et aux traditions de la vieille tactique. C'était avec ces tradi-
tions qu'Aboukir venait de rompre; le temps des combats décisifs était arrivé.
V.
Le premier soin de Nelson après sa victoire fut de rassurer l'Inde anglaise
alarmée. Il expédia aussitôt au gouverneur de Bombay un de ses officiers, qui,
débarqué à Alexandrette, gagna par Alep et Bagdad le golfe Persique et atteignit
au bout de soixante-cinq jours la presqu'île de l'Indostan. La lettre que Nelson
adressa en cette occasion au gouverneur de Bombay offre un échantillon curieux
de son style officiel et peut faire juger du ton brusque et positif qu'il employait
pour traiter les affaires :
«Je vous dirai en peu de mots, lui écrit-il, qu'une armée française de 40,000
hommes, embarquée sur 300 transports et escortée par 13 vaisseaux de ligne,
sont, en général, fort mal armés, et je trouve qu'il faut bien du courage pour se charger
de conduire des flottes aussi mal outillées. — Aboukir, 21 messidor an vi (9 juillet 1798).
L'amiral IJrueys au minisire de la marine. — Celte lettre a été publiée à Londres dans le
recueil intitulé Lettres interceptées par les croisières anglaises.
(1) Le capitaine Berry, commandant le Vanguard, avait pris passage sur le Leander,
commandé par le capitaine Thompson, et avait été remplacé sur le vaisseau-amiral par un
des jeunes officiers qu'affectionnait Nelson, Thomas Hardy, capitaine du brick la Mutine.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 156
H frégates, des bombardes, des canonnières, etc., arriva devant Alexandrie le
1er juillet. Le 7, elle en partit pour se porter sur le Caire, où elle entra le 22.
Pendant leur marche, les Français ont eu avec les mameluks quelques engage-
ments qu'ils appellent de grandes victoires. Comme j'ai sous les yeux les dépêches
de Bonaparte dont je me suis emparé hier, je peux parler de ses mouvements
avec certitude. Il dit : Je me dispose à envoyer prendre Sues et Damiette. Il ne
s'exprime point en termes très-favorables sur le compte du pays et de ses habi-
tants. Tout cela est écrit d'un style si boursouflé, qu'il n'est pas fucile d'en tirer la
vérité. Cependant il ne fait pas mention de l'Inde dans ses lettres. Il s'occupe,
dit-il, d'organiser le pays; mais vous pouvez être convaincu qu'il n'est maître que
du terrain que couvre son armée... J'ai eu le bonheur d'empêcher 12,000 hommes
de quitter Gênes, et aussi de prendre 11 vaisseaux de ligne et 2 frégates. En un
mot, 2 vaisseaux et 2 frégates sont seuls parvenus à m'échapper. Ce glorieux
combat a eu lieu à l'embouchure du Nil et a l'ancre. Il a commencé au coucher
du soleil le 1er août, et ne s'est terminé que le lendemain matin à trois heures.
L'action a été chaude, mais Dieu a béni nos efforts et nous a accordé une grande
victoire... Bonaparte n'a point encore eu affaire à un officier anglais. Je tâcherai
de lui apprendre à nous respecter. Voilà tout ce que j'ai à vous faire connaître...
Ma lettre n'est peut-être point aussi claire qu'on eût pu s'y attendre : j'espère
cependant que vous voudrez bien m'excuser quand je vous dirai que mon cerveau
a été tellement ébranlé par la blessure que j'ai reçue à la tête, que je ne suis pas
toujours aussi lucide, je le sens bien, qu'on serait en droit de le désirer. Cependant,
tant qu'il me restera un rayon de raison, mon cœur et ma tête seront tout entiers
au service de mon roi et de mon pays. »
Cet empressement à faire parvenir dans l'Inde la nouvelle de la bataille d'A-
boukir témoigne suffisamment de la gravité des inquiétudes que la présence d'une
armée française en Egypte avait déjà excitées en Angleterre sur le sort d'un em-
pire encore mal affermi.
« On peut trouver la chose étrange au premier abord (écrivait Nelson au comte
de Saint-Vincent un mois avant sa victoire), mais, en vérité, un ennemi entrepre-
nant pourrait très-aisément, soit en se rendant maître du pays, soit en obtenant le
consentement du pacha d'Egypte, conduire une armée jusque sur les bords de la
mer Rouge. Si alors il s'était concerté d'avance avec Tippoo-Saïb, et qu'il trouvât
des bâtiments préparés à Suez, il lui faudrait à peine trois semaines pour porter
ses troupes sur lescôtes de Malabar; car telle est la durée d'une traversée moyenne
en celte saison, et, dans ce cas, nos possessions de l'Inde se trouveraient très-
sérieusement compromises. »
Appréciant comme Nelson les dangers d'une pareille attaque, la compagnie des
Indes avait déjà expédié les ordres les plus pressants pour qu'on mît en état de
défense les points qui pouvaient être mewacés par l'armée française. La destruc-
tion de notre flotte l'avait rassurée contre une tentative d'invasion qui semblait
désormais impossible, et, en témoignage de sa reconnaissance, la compagnie vota
au vainqueur d'Aboukir un don de 10,000 liv. sterl. Ce premier hommage n'était
que l'avant-coureur des distinctions dont Nelson allait être accablé. La compa-
440 IA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
gnie turque (1) lui offrit un vase d'argent, la société patriotique un service estimé
500 liv. sterl., la Cité de Londres une épée de la valeur de 200 guinées en
échange de l'épée du contre-amiral Duchayla que Nelson lui avait envoyée, et
qu'elle fit suspendre dans la salle même de ses séances. Le sultan, l'empereur de
Russie, les rois de Sardaigne et de Naples, la petite île de Zanie elle-même, le
comblèrent à l'envi d'honneurs et de présents. Le duc de Clarence, les vétérans
de l'armée anglaise, Hood. Howe. Saint-Vincent; Peter Parker, qui l'avait fait
capitaine; Goodall, qui servait en 1795 sous l'amiral Hotham ; sir Roger Curtis,
qui eût pu lui envier, comme sir John Orde et sir William Parker, le comman-
dement de son escadre; tons ces amiraux, qui voyaient en lui un élève ou un rival,
s'empressèrent d'unir leurs félicitations à celles que lui adressaient de toutes
parts les souverains étrangers et les ennemis de la révolution française (2). Col-
lingwood vint y joindre le touchant suffrage de sa vieille et fidèle amitié. Il était
encore devant Cadix, éloigné depuis plus de trois ans d'une famille qu'il adorait,
maudissant ce blocus inaclif qui l'avait, privé d'assister au combat d'Aboukir, mais
toujours prêt à sacrifier à son pays ses goûts, son repos et les plus chères inclina-
tions de son cœur.
« Je ne saurais, mon cher ami (écrivait-il à Nelson), vous exprimer toute la joie
que j'ai éprouvée en apprenant votre complète et glorieuse victoire sur l'armée
française. Jamais on n'en a remporté de plus décisive, de plus importante par ses
conséquences. Grâces soient rendues à la divine Providence pour la protection
dont elle vous a couvert au milieu de tant de dangers! Mon cœur en est pénétré
de reconnaissance, car ce n'est poin». sans péril qu'on accomplit de si grandes
choses... Je déplore bien sincèrement la, mort du capitaine Westcott (3) : c'était
un homme de bien et un brave officier ; mais, s'il dépendait de nous de choisir une
occasion pour sortir de cette vie, qui pourrait souhaiter un plus beau jour, un
jour plus mémorable que celui dans lequel il a succombé! »
Le ministère anglais sembla seul rester en arrière au milieu de cet entraîne-
ment général. En entrant dans la baie d'Aboukir le 1er août 1798, Nelson avait
dit aux officiers qui l'entouraient : « Demain, avant cette heure, j'aurai mérité la
pairie ou Westminster. » Il obtint la pairie, mais le combat de Saint-Vincent avait
valu à l'amiral Jervis le titre de comte et une pension de 5,000 liv. sterl. ; Dunean
avait gagné celui de vicomte et une pension semblable devant Camperdown;
Nelson ne reçut pour prix de sa victoire que le titre de baron, et une dotation de
2,000 livres réversible sur la tête de ses deux premiers héritiers maies. Il fut
créé pair sous le nom de baron du Nil et de Burnham-Thorpe. <c C'est la plus
haute dignité nobiliaire, lui écrivait lord Spencer, qui ail été conférée à un offi-
cier de votre grade, commandant en sous-ordre. )> Celle distinction entre les ser-
vices d'un commandant en chef et ceux d'un amiral investi d'un commandement
temporaire avait quelque chose de misérable en présence de l'enthousiasme que
(1) Compagnie formée à Londres pour l'exploitation du commerce du Levant.
(2) « Monsieur te vice-amiral Nelson, lui écrivait Paul Ier, la victoire complète que
vous avez remportée sur l'ennemi commun, et la destruction de la Hotte française, sont
assurément des litres trop puissants pour ne pas vous attirer les suffrages de la saine
partie de l'Europe. »
(S) Commandant le Majesdc à Aboukir,
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 441
cette victoire inattendue avait excité dans toutes les cours de l'Europe et des im-
menses résultats qu'elle laissait déjà entrevoir.
Ce fut le sort de Nelson de subir toute sa vie ces blessantes épreuves, et, bien
que personne au monde n'en ressentît plus profondément l'aiguillon, il faut lui
rendre celte justice qu'il ne mesura jamais son dévouement à la reconnaissance
du ministère on du pays. Il est un mot, le dernier que Nelson ait prononcé à son
lit de mort, qui, semblable à un talisman magique, a souvent ranimé sa constance
pendant celte longue guerre : le devoir. Le devoir fut pour les Anglais ce qu'é-
taient pour nous l'honneur et l'amour de la patrie. C'était le même sentiment
caché sous des noms divers; mais, chez nos voisins, il prenait sa source dans les
vieilles croyances religieuses que la France républicaine venait de répudier. Ja-
mais ne s'est révélée plus profonde qu'à celte époque la ligne de démarcation qui
de tout temps a séparé les génies si divers des deux peuples. Ainsi, pendant que
nos marins intrépides se consolaient en riant de leur défaite et se promenaient
de prendre leur revanche, pendant que Troubridge écrivait à Nelson a qu'il avait
à son bord 20 officiers prisonniers dont pas un ne semblait reconnaître l'existence
d'un Être suprême, » les Anglais, s'agenouillant sur le champ de bataille d'A-
boukir, rendaient grâce de leur victoire au ciel. L'incendie dévorait encore le
Timoléon et ta Sérieuse, le Tonnant n'était point amariné, quand ils s'acquit-
taient de ce pieux devoir. Nelson venait de les y convier et de remercier en même
temps ses frères d'armes de leur dévouement et de leurs efforts. Les ordres du
jour qu'il adressa à son escadre en cette occasion n'ont point l'élan, n'ont point
la pompe inspirée des bulletins de Bonaparte, mais ils sont l'expression la plus
vraie et la plus élevée des sentiments qui animaient alors le camp ennemi.
ce Le Dieu tout-puissant, dit Nelson à ses capitaines, ayant béni les armes de
sa majesté et leur ayant accordé la victoire, l'amiral a l'intention de lui en rendre
de publiques actions de grâces, aujourd hui même, à deux heures, et il recom-
mande à tous les vaisseaux d'en faire autant, dès qu'ils le pourront sans incon-
vénient... Il félicite du fond du cœur les capitaines, officiers, matelots et soldats
de marine embarqués sur l'escadre qu'il a l'honneur de commander, de l'issue de
ce dernier engagement, et les prie d'agréer ses sincères et affectueux remercî-
ments pour leur noble conduite dans cette glorieuse action. Il n'est aucun ma-
telot anglais qui n'ait dû sentir en ce jour quelle est la supériorité d'équipages
fidèles au bon ordre et à la discipline sur ces hommes sans frein dont rien n'a pu
régler les tumultueux efforts. »
Légitime et salutaire hommage offert sur le champ de bataille, non point à
l'enthousiasme, non point à la valeur, mais à ce qui peut triompher de la valeur
et de l'enthousiasme, au bon ordre et à la discipline!
L'homme qui parlait ainsi à son escadre, douze heures après la plus éclatante
victoire, n'a pas toujours conservé ce ton noble el imposant. Les grandes circon-
stances inspiraient Nelson; mais en quittant le champ de bataille, en dehors de
ces moments d'excitation qui agissaient si puissamment sur sa nature nerveuse,
cet homme, rendu à ses préjugés d'enfance et à son humeur vaniteuse et bizarre,
devenu accessible à toutes les séductions el à toutes les flatteries, descendait subi-
tement de ces hauteurs auxquelles le vrai génie peut seul se maintenir. Il n'est
d'ailleurs que trop vrai que la victoire d'Aboukir le jeta, par une élévation sou-
442 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
daine, dans une sphère pour laquelle il n'était point fait. Il se produisit alors chez
lui, au milieu des enivrements qui suivirent ce triomphe, une sorte de révolution
morale, un éblouisseinent et comme une perturbation de ses facultés, que plu-
sieurs personnes n'ont point craint d'attribuer au coup violent qu'il avait reçu à
la tête et à l'ébranlement qui en était résulté dans la masse cérébrale; mais les
faveurs de la fortune ont porté le trouble et l'erreur dans de plus hautes intelli-
gences, et l'air empoisonné de la cour de Naples fut plus funeste à la raison de
Nelson que le biscaïen d'Aboukir. Il achevait à peine d'amariner ses prises et de
les mettre en état de gagner les ports d'Angleterre, que déjà le destin le poussait
vers ce fatal rivage. Les instructions confidentielles qu'il reçut, le 15 août 1798,
du comte de Saint-Vincent, l'obligèrent en effet à quitter si précipitamment l'E-
gypte, qu'il se hâta d'incendier l'Heureux et le Mercure qu'il n'avait pu remettre
à flot, le Guerrier qu'il n'avait pu réparer (1). Laissant au capitaine Hood, pour
bloquer !e port d'Alexandrie, les vaisseaux le Zealous, le Goliath et le Swiftsure,
il prit avec lui le Culloden, le Vanguard et Y Alcxander, et, le 19 août, fit route
pour la baie de Naples, où l'attendaient de nouvelles épreuves et de plus grands
dangers.
E. Jurien de La Gravière.
(1) Pour chacun de ces 3 vaisseaux incendiés, le gouvernement anglais paya aux vain-
queurs la somme de 500,000 francs. Dans un cas semblable, les ordonnances encore en
vigueur dans la marine française n'eussent alloué aux capteurs qu'une somme d'environ
64,000 francs, c'est-à-dire 800 francs par cation. Telle est la gratification accordée aux
officiers et équipages d'un bâtiment français pour la destruction d'un vaisseau de ligne!
Cette gratification est de 600 francs par canon, si le navire détruit est une frégate ou tout
autre bâtiment de guerre; elle est de 400 francs, s'il s'agit d'un corsaire. En général, il
faut le dire, notre législation est bien moins libérale sur ce chapitre que la législation
anglaise. En Angleterre, la totalité des prises faites par les bâtiments de guerre appartient,
sauf un léger droit prélevé par l'amirauté, aux officiers et aux équipages de ces bâtiments.
En France, tous les navires de guerre enlevés à l'ennemi appartiennent également en
totalité aux états-majors et équipages des bâtiments qui les ont capturés, sous la déduc-
tion d'une retenue de 2 et demi pour 100 au profit de la caisse des Invalides; mais les
corsaires et les bâtiments marchands n'appartiennent aux capteurs que pour les 2/3 : un
tiers du produit net est attribué à la caisse des Invalides, indépendamment de la retenue
générale de 2 et demi pour 100. Si du moins la part des capteurs ainsi réduite leur eût
toujours été fidèlement payée! mais qui ne sait les interminables procédures et les mille
détours qui, pendant la dernière guerre, ont si souvent ravi à nos marins ces dépouilles
opimes, arrosées de tant de sang, acquises au prix de tant de périls et de fatigues?
L'ALLEMAGNE
DU PRESENT.
VI.
BERLIN.1
LA SITUATION RELIGIEUSE.
Le 15 octobre 1845, l'université de Berlin célébrait, en une même solennité,
l'ouverture de la nouvelle année scolaire et le jour de naissance du roi. Il y avait
foule dans la grande salle des actes; la cérémonie promettait cette fois plus de
piquant qu'à l'ordinaire. Sa majesté s'était donné l'innocente distraction d'habiller
les professeurs en costume du moyen âge, et l'on tenait à voir de quel air les
doctes maîtres porteraient ces vénérables atours, pourjlesquels la plupart avaient
annoncé peu de goût, les libéraux ayant même protesté dej leur mieux contre
cette fantaisie d'antiquaire.
(1) Arrivé à Berlin, dans le récit de son voyage, l'auteur de l'Allemagne du présent
avait cru devoir ajourner celte dernière partie de ses souvenirs. Un concile national
s'assemblait, et la fameuse constitution était une fois de plus annoncée pour; la fête du
roi. L'état de choses que l'auteur avait vu pouvait d'un) coup. disparaître pendant qu'il le
racontait. Le concile est fermé, la fête du roi est passée, rien n'est changé. Il s'en faut de
quelque temps encore avant que l'Allemagne du présent ait commencé n'être l'Allemagne
de l'avenir. — Voyez les autres parties de celle , série dans les livraisons des Slyanvier,
28 février, 31 mars, 30 avril et 30 juin.
444 L ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
Après qu'on eut chanté le Salvum fac regem, M. Boeckh, le prince des philo-
logues, l'orateur officiel de l'université, fit le discours de rigueur avec sa belle
latinité de vrai cicéronien , de benignitate principali ; puis le recteur so> tant,
avant de remettre à son successeur les insignes de sa dignité, rendit compte de
l'année qui finissait et proclama la liste du sénat académique pour l'année cou-
rante. Parmi les noms inscrits sur celle liste, il y en eut un qui provoqua je ne
sais quelle sourde rumeur, moilié de colère et moitié d'ironie : ce fut le nom de
M. Hengstenberg, doyen désigné de l'ordre des théologiens; et, tandis qu'on se
retirait en psalmodiant un miserere, il était des gens qui pensaient assez haut :
Oui, vraiment, mon Dieu! ayez pitié de nous, car ce n'est point Hengstenberg
qui nous fera miséricorde.
Quel était donc ce formidable docteur que j'avais entendu citer partout comme
le plus intraitable adversaire d'un siècle de tolérance, comme le plus hardi con-
tempteur de la raison profane, comme le dernier champion d'une cause perdue?
Il fallait arriver à Berlin dans ce moment-là pour comprendre l'homme, son
entourage et son parti. M. Hengstenberg se trouvait alors l'objet d'une animad-
version tout à fait publique, et dont le peu de passion qu'il y a maintenant chez
nous ne saurait donner aucune idée. Pouvait-il en être autrement? En pleine
terre protestante et sous prétexte de sauver le protestantisme, M. Hengstenberg
acceptait et prêchait les idées les plus rigoureuses que l'école absolutiste ait
jamais inventées pour exposer à son point de vue la doctrine catholique. Habile
meneur, hardi publiciste, plutôt qu'érudit ou dialecticien, M. Hengstenberg entre-
prit, bien jeune encore, la rédaction de la Gazette évangëlique {Evangelische
Kirchen-zcitung). C'était en 1827, et jl avait à peine vingt-quatre ans. M. d'Al-
tenslein, le noble patron de Hegel, se méfiait déjà de l'activité du nouveau théo-
logien; il ne la jugeait point assez purement scientifique. Au milieu de cette
église envahie par la métaphysique de Hegel, par la sentimentalité platonicienne
de Schleiermacher, par la froide critique des rationalistes, il y avait un rôle a
jouer : on pouvait se faire le représentant de ce méthodisme populaire qui, pour
être moins répandu dans le nord que dans le midi de l'Allemagne, y tenait cepen-
dant sa place. L'union du culte luthérien et du culte calviniste, imposée par Fré-
déric Guillaume 111, ne s'était pas accomplie sans déchirements ni sans résistances.
Les résistances vaincues, mais non pas universellement étouffées, s'étaient
réfugiées dans les conventicules, et l'esprit de secte regagnait en détail ce qu'il
semblait avoir perdu d'un coup par ordonnance.- Au plus beau moment du triom-
phe des philosophes, M. Hengstenberg eut le mérite d'entrevoir les éléments
cachés d'une réaction dévote ; il en pressentit l'avenir, il la servit avec une ardeur
singulière; on n'a pas le droit de dire qu'il ne l'ail point servie de bonne foi. La
violence avec laquelle il ouvrit sa polémique le signala tout de suite à l'attention
générale, en même temps qu'elle soulevait l'opinion contre lui. Pas un des théo-
logiens dont s'honore l'Allemagne savante n'eut le privilège d'échapper à ce
brusque assaut. Les érudits, comme Gesenius, Wegscheider et de Welle; les admi-
nistrateurs, comme Brelschneider et Rôhr, surintendants du clergé à Gotha et à
Weimar; les philosophes, comme Schleiermacher et Jacobi, tous eurent le même
sort; le dieu même du temps, le superbe Gœlhe, ne fut point épargné. La Gazette
évangëlique ne put garder entièrement des prétentions si agressives ; elle était trop
en avant du mouvement qu'elle préparait, et M. Hengstenberg se vit abandonné
de ses collaborateurs, notamment du doux et pieux Neander. C'était une condam-
L ALLEMAGNE DO PRÉSENT. 440
nation qu'il passa d'abord sous silence et dont il appelle aujourd'hui, on va savoir
avec quel fracas et quel succès.
Presque aussilôl après l'avènement de Frédéric-Guillaume IV, lorsque les esprits
étaient encore exaltés par les promesses libérales de 1810, la Gazette évangélique
recommença la guerre interrompue depuis quelques années, et haussa le ton plus
encore qu'elle ne l'avait jamais haussé. M. Hengstertberg eut une idée féconde :
il résolut d'exploiter la religion au proût de la politique et la politique au profit
de la religion, d'intéresser réciproquement le trône et l'autel à leur commune
défense. La chose s'est vue souvent ailleurs; elle était à peu près neuve en Prusse.
La législation prussienne a été rédigée sous l'empire de celte sage tolérance que
le grand Frédéric professait à la fois comme maxime de philosophie et comme
règle de gouvernement. Le pouvoir se déclare incompétent en matière de croyances
dogmatiques, et n'assume qu'une seule obligation : il doit veiller à ce que « les
églises n'inspirent à leurs membres que des sentiments de respect envers la divi-
nité, d'obéissance envers la loi, de fidélité envers l'étal, de bienveillance et de
justice envers leurs concitoyens. » Du reste, « les notions particulières que les
habitants du royaume peuvent concevoir au sujet de Dieu et des choses divines
ne sauraient jamais devenir l'objet de mesures coercitives, » et la liberté des
cultes est assurée, sauf les garanties de simple police. Je traduis le texte même du
code prussien {Ally. preuss. Landrecht. Th. II, lit. xi, § 1-13); c'est la para-
phrase officielle du mot de Frédéric, un mot très-sérieux sous air de persiflage :
Laissons chacun faire son salut à sa guise.
On ne songeait pas alors à cette alliance si fructueuse des deux principes d'au-
torité, l'autorité d'une révélation surnaturelle dans le monde des consciences,
l'autorité du gouvernement d'un seul dans le monde temporel. Le pouvoir était
franchement absolu, et il ne sentait pas le besoin de cacher l'absolutisme derrière
des théories. Dévot par dévotion pure, s'il avait témoigné parfois un peu bruta-
lement ses inclinations, c'était pour le bien des âmes, sans arrière-pensée d'affer-
missement politique. Ain^i, par exemple, à la mort de Frédéric, la cour de Prusse
changea de conduite, et Frédéric-Guillaume II, cédant à son ministre Wollner,
publia l'édil de religion de 1788, véritable arrêt de proscription contre les libres
penseurs. « Le monarque, y disait-on, bien avant de monter sur le trône, avait
eu la douleur de voir que beaucoup d'ecclésiastiques de l'église protestante s'ar-
rogeaient une licence effrénée dans leur enseignement confessionnel, qu'ils réchauf-
faient et répandaient les erreurs des sociniens, déistes, naturalistes et attires
sectes semblables. Or, le premier devoir d'un prince chrétien, c'était de main-
tenir la pureté de la religion chrétienne suivant la lettre de la Bible et la foi des
diverses communions exprimées dans leurs différents symboles. » Quel élail donc
le motif de cette stricle obligalion si hautement acceptée? La sûreté de l'état ou
quelque grande nécessité de politique humanitaire ? Non, mais simplement on
voulait empêcher « que la multitude du pauvre peuple ne fût livrée en proie aux
expériences des maîtres à la mode, et que des millions de fidèles sujets ne fussent
dépouillés de la paix de leur vie et de leur consolation au lit de la mort. » Plus
tard, quand Frédéric-Guillaume III, se mêlant aussi de religion, fondit les deux
églises de la Prusse en une seule et organisa l'établissement évangélique, il obéis-
sait au besoin de simplification si naturel dans un gouvernement absolu en même
temps qu'il suivait certaines tendances philosophiques auxquelles il ne renonça
que très-tard, si jamais il y reuonça ; il poursuivait sa réforme administrative et
446 L ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
il reprenait une idée de Leibnitz. Il ne faut point oublier que Frédéric-Guillaume III
était le prince qui écrivit ces belles paroles justement quand il défit l'édit de
1788 et le ministère de Wôllner : « La religion est et doit rester la chose du
cœur, du sentiment, de la conviction particulière, et l'on doit éviter toute con-
trainte méthodique qui la réduirait à n'être plus qu'un bavardage sans pensée;
la raison et la philosophie sont ses compagnes inséparables. »
Rien donc, dans ces rapports antérieurs de l'église prussienne et de l'état
prussien , rien ne montre qu'on ait considéré comme un danger pour l'un les
dissidences qui pouvaient se produire chez l'autre, et le libre examen ne semblait
pas jusque-là l'infaillible ennemi de la paix publique. M. Hengstenberg et ses
amis allaient révéler ce péril nouveau, découvert par une science nouvelle.
L'esprit moderne, la foi que nous a léguée le xvme siècle , c'est la foi de Con-
dorcet annonçant encore l'éternelle amélioration des destinées humaines au malin
du jour où sa vie allait être tranchée par le fer du bourreau. Il n'a pas manqué
de contradicteurs pour démentir celte sublime assurance, et l'on a vu toute une
école de publicistes et de philosophes s'inscrire en faux contre la loi du progrès
avant même qu'on eût Uni de la graver dans les institutions. L'école théocratique
a hautement prétendu que c'était enlever Dieu de l'état, de l'histoire et du monde
que de ne pas croire au règne immuable du péché, à l'absolue nécessité de la
souffrance, à la grâce cruelle du sang répandu. Ces implacables logiciens d'un
mysticisme sans tendresse se sont rendus les apologistes de toutes les ignorances
et de toutes les misères ; pour mieux insulter une société qui ne voulait relever
que de la raison, ils ont osé le panégyrique de l'échafaud; en haine des fails nou-
veaux, ils ont proclamé partout le fait ancien comme le droit et la vérité, jetant
l'anathème à tout ce qui n'était pas l'autorité sans contrôle et l'obéissance sans
réserve. Qu'il y ait eu d'abord je ne sais quelle sombre grandeur dans celte ardente
protestation d'une doctrine contre un siècle, ce n'est pas la peine de le nier; mais
combien de spéculateurs religieux ou politiques l'ont depuis transformée en expé-
dient de domination! Combien ne s'esl-il pas taillé d'habits étriqués et de cos-
tumes de comédie dans le majestueux manteau dont s'enveloppait de Maislre! Le
professeur Hengstenberg , ce zélé défenseur d'une église bâtarde issue de deux
hérésies, n'était certes pas le moins singulier combattant dans cette armée de
toutes couleurs qui s'est rangée derrière l'auteur du Pape. La science allemande
venait même, avec un merveilleux à-propos, se rattacher ici aux théories ultra-
montaines, et, par un étrange assemblage , le fougueux protestant se rapprochait
d'autant plus du radicalisme catholique qu'il était plus hardi philosophe : philo-
sophe à la façon d'A'lam Mùller qui parquait les peuples comme des troupeaux, à
la façon de Stefifensqui trouvait une distinction de nature entre le noble né pour
jouir sans travailler et le paysan né pour travailler sans jouir, à la façon de Goerres
qui comparait l'état à l'arbre et lui voulait une sorte de végétation systématique
d'où sortît fatalement une hiérarchie sociale comme le feuillage pousse sur la
branche et la branche sur le tronc. La Gazette ikany clique s'est ouverte ù toutes
ces exagérations d'une métaphysique trompeuse, conséquences extrêmes de ce
grand revirement qui porta jidis les esprits de Fichteà Schelling. Elle en a repro-
duit la pensée, mais en la noyant dans les détails d'une critique quotidienne; elle
a réduit ce qu'il pouvait y avoir là d'imposant aux mesquines proportions d'un
journal ; elle a fait de la polémique de rencontre avec cet amalgame de paradoxes
où l'on apercevait du moins, dans l'origine, la touche du génie. C'est ainsi pour-
L~ ALLEMAGNE DU PRESENT. 447
tant que la faction qu'elle représente a prêché non sans succès la cause conjointe des
religions d'élat et des gouvernements forts, parlant en Prusse cumiue aurait pu
parler le despotisme autrichien s'il daignait raisonner, raisonnant comme il arrive
en France à certaine coterie cléricale, quand elle oublie son libéralisme de com-
mande pour affecter des airs de profondeur.
Il est, en effet, assez piquant de retrouver dans les prétentions affichées à Berlin
par une orthodoxie dirigeante les mêmes thèses que celte coterie. qui se dit oppri-
mée soutient ici chaque jour avec plus d'audace. L'analogie est frappante, et, s'il
est essentiel d'en tenir compte pour saisir l'histoire du parti évangélique qui
aspire à régenter l'Allemagne, il ne faut pas non plus l'oublier, si l'on veut avoir
l'intelligence générale de tous nos troubles religieux d'à présent. On a fait grand
bruit du retour de l'Angleterre au catholicisme, et l'on a grossi tant qu'on a pu
ces nouvelles variations de l'église protestante : les caprices de l'érudition et les
fantaisies de la mode aristocratique y prennent pourtant plus de place qu'on n'a
daigné le dire, et toute celle réaction est de nature trop élégante, Irop exqu'tsit<-,
pour devenir très-populaire. L'évangélisme prussien s'est comporté, depuis quel-
ques années, de manière à provoquer des espérances de même sorte, el l'on a
cependant beaucoup moins attiré l'attention publique de ce côté-là ; c'esl peut-être
que ces rudes Allemands allaient trop vite en besogne, et, suivant l'expression de
Montaigne, enfoneoient trop le sens des choses. Il est temps de réparer cet injuste
silence el de révéler aux gazettes évanyeïiques que nous avons chez nous celte
parenlé trop négligée qui les unit à la pieuse Gazette de Berlin.
El d'abord M. Hengstenberg , occupé de la lutte personnelle qu'il a engagée
contre le rationalisme, ne sait comment faire assez d'avances aux catholiques pour
les amener avec lui sur le champ de bataille el se couvrir de leur armure contre
l'ennemi commun. Luther, en ces temps-ci, a rêvé qu'il pourrait bien être pape
tout comme le pape de Rome, dont il avait dit tant de mal, et c'est Rome, c'est
l'esprit de Rome qu'il invoque contre ceux qui ne veulent pas lui laisser ceindre
la tiare. Bel exemple des confusions du siècle! L'église évangélique vient donc
avouer son indigence par la bouche de ses plus fiers docteurs; elle est pauvre en
poésie, pauvre en solennités; l'art et l'imagination lui manquent, la dévotion en
souffre; elle rend pleine justice aux mérites efficaces du catholicisme ei repousse
de son sein quiconque les méconnaît; elle se dit elle-même toule catholique; le
protestantisme n'est qu'un mol creux ! On vit à côté de l'église mère, on ne saurait
vivre en révolte contre elle ; il n'y a plus aujourd'hui que deux églises soeurs,
nourries sur le même fonds el défendanl les mêmes autels; on s'entendrait presque
pour y célébrer un même culte. Entre autres sujets de rancune contre M. Ronge,
on ne lui pardonne pas d'avoir dénigré la sainte tunique. « Avait-il quelque chose
de meilleur à mettre à la place, et ne vaut-il pas mieux se rapprocher du Christ
par les sens que de ne poini s'en rapprocher du toul? » N'est-ce pas de irès-
mauvais goût d'attaquer les pèlerinages, et sied-il à de vrais chrétiens de les con-
damner au nom des intérêts matériels? « C'est uniquemenl ressemblera Pharaon,
qui refusait aux Juifs la permission de servir leur dieu, n'admettant pas qu'ils
fussent au monde pour une autre fin que pour cuire de la brique. » Voilà les pèle-
rinages et les reliques réhabilités maintenant par les propres enfants du moine
indompté qui fil si bonne guerre aux vendeurs d'indulgences ! Mais qu'est-ce, après
tout, que cetle insurrection de l'ecclésiaste de Wittemberg et le beau triomphe
qu'il a remporté? — Il a brutalement frappé du poing sur uu chef-d'œuvre auquel
448 L ALLEMAGNE DU PRÉSENT.
l'esprit humain avait travaillé dix siècles, souvent même avec l'appui visible de
Dieu, et il était trop étroit d'intelligence, trop borné dans son savoir pour com-
prendre ce qu'il détruisait! — Aussi voudrait-on relever le plus qu'on pourrait de
l'édifice; les piélistes de Berlin ont à l'endroit des images, des cierges, des encen-
soirs et des chasubles, la même affection rétrospective que les puséisles d'Oxford ;
ils admirent de tout leur cœur cette organisation puissante sur laquelle repose le
saint-siége, ces grandes sociétés monastiques dont il sait si bien utiliser l'indes-
tructible énergie, et telle est en particulier leur estime pour le savant mécanisme
de la compagnie de Jésus, qu'ils en sont presque à désespérer de rivaliser avec
elle.
La Gazette évangélique ne s'oublie pas à ces considérations trop purement histo-
riques : naturellement elle lâche d'employer à mieux la sagesse qui les dicte et
d'en tirer des résultats plus positifs. L'illustre auteur de {'Esprit des lois s'éton-
nait fort qu'on lui reprochât d'avoir commencé son ouvrage sans parler au début
du péché origine! et de la grâce, et il répondait qu'il n'était pas un théologien,
mais un politique pratiquant une science civile et non point religieuse. Les jansé-
nistes, qui l'avaient ainsi acctksé d'impiété dans leurs Nouvelles ecclésiastiques,
passèrent alors pour battus, sinon pour contents, et ne trouvèrent rien à répliquer.
La réplique aujourd'hui n'eût pas manqué; les Nouvelles ecclésiastiques qui vivent
de notre temps ne seraient pas si mal à propos demeurées muettes. Il n'y a plus,
en effet, de science civile qui tienne, et tous les politiques doivent se faire d'église.
Cela se dit à Berlin comme à Paris. Le gouvernement n'est rien s'il gouverne en
dehors d'un point de vue confessionnel et ne s'assoit pas tout entier sur un
dogme. Il faut une administration chrétienne, des fonctionnaires chrétiens, des
collèges chrétiens. Si l'on en croyait M. 'Hengslenberg, l'évangélisme serait dans
une situation beaucoup plus favorable que le catholicisme pour réaliser cet idéal.
Les catholiques ont voulu assurer à la fois et leur indépendance en séparant le
spirituel du temporel, et leur empire en subordonnant partout l'un à l'autre. Les
évangéliques ont bien mieux réussi dans celte entreprise de domination : ils ont
repoussé la vieille distinction du moyen âge, trop féconde en détours et en équi-
voques ; ils ont à ciel ouvert confondu l'église avec l'état, non pas, suivant eux,
que l'état absorbe et efface l'église, comme on l'a méchamment insinué; c'est
l'église, au contraire, qui, disent ils, embrasse l'état dans la personne même du
prince, et sanctifie ainsi toute la machine jusqu'en ses derniers ressorts. Le prince
a la charge de l'église comme premier membre de la communauté religieuse et
non comme souverain politique; il est le premier lié par les canons et les sym-
boles ecclésiastiques ; bien loin de séculariser les choses de Dieu, c'est lui qui
entre en cléricature avec son sceptre et sa couronne; il est vraiment ordonné
d'en haut, et il est aussi de l'ordre de Melchisedech. — Admirable raisonnement
de ces habiles dévots qui se trouvent tout ensemble des ultra-royalistes et, je
dirais presque à leur manière, des ultramontains! C'est merveille de retourner
ainsi l'histoire. Le grand maître des leutoniques, le margrave Albert de Brande-
bourg, qui s'avisa de prendre femme en 1325 et dépouilla bravement ses cheva-
liers au profil de sa future dynastie, n'avait donc pas alors d'autre idée que de
renforcer encore son caractère ecclésiastique! L'eût-on jamais pensé? M. Hengs-
tenberg a découvert cela dans les articles de Smalkalde; aussi le procédé du
margrave ne déconcerte pas sa piété, et les souverains protestants de la Prusse
moderne lui semblent les successeurs naturels de ces moines-soldats dont ils ont
h ALLEMAGNE 00 PRÉSENT * 440
si brusquement hérité. La vocation reiigieuse de la monarchie prussienne com-
mence pour lui avec la conversion sanglante des sauvages Prussiens du xine siècle,
et, supputant, dans une assez bizarre addition, les services rendus au pape, les
bons offices prêtés à Luther, le docte théologien nous contesterait presque le titre
de roi très-chrétien pour en décorer la maison de Brandebourg. Il est convenu
maintenant que ce sont les évêques qui ont fondé le royaume de France, et il faut
être un mal pensant pour croire encore qu'on les ait aidés : les piélistes berlinois
n'entendent pas rester en arrière de nos piélistes français, et décernent un honneur
de même espèce aux teutoniques et aux porte-glaive. Ceux-là certes ont bien fondé
la Prusse, et le sabre à la main , mais ce n'était probablement pas pour qu'elle
devînt luthérienne ni même évangélique.
C'est du reste une justice à rendre à ces nouveaux réformateurs de la réforme,
ils épurent leurs origines tant qu'ils peuvent et rivalisent de zèle avec nos catho-
liques ardents contre cette chose athée qu'on appelle l'état civil. La question des
mariages mixtes avait été une belle occasion d'héroïsme pour le clergé rhénan ;
certains ministres de la Marche ont inventé la pareille. On sait que la loi prus-
sienne autorise le divorce, et l'on ne doit point hésiter à reconnaître qu'avant
l'ordonnance du 28 juin 1844 elle le permettait encore avec une facilité regret-
table; mais cette ordonnance, inspirée par les high-churchmen de l'évangélisme,
ne serait, dit-on, que le prélude de mesures plus radicales destinées à l'abolition
complète du divorce même : on verrait ainsi les intrépides conservateurs de l'an-
tiquité protestante l'abandonner avec éclat sur l'un des points qu'elle ait eus le
plus à cœur, et récuser à leur tour celte infaillible autorité du luthéranisme pri-
mitif dont Ils ont voulu faire l'égale de l'infaillibilité romaine. En attendant,
quelques pasteurs bien soutenus par la Gazette de M. Hengstenberg ont imaginé
de refuser la bénédiction nuptiaie lorsque l'un des futurs conjoints aurait été
déjà engagé dans un précédent mariage dissous par la loi sans l'être par la na-
ture. Ils ont argumenté des scrupules de leur conscience pour ne point remplir
cet office de consécrateur, qui, en l'absence des magistrats civils, était une néces-
sité d'ordre public. Us ont obtenu gain de cause ; un arrêt de cabinet, rédigé sous
l'empire de ce provisoire qui frappe aujourd'hui toutes les institutions religieuses
de l'Allemagne, a décidé, en 1845, que les ministres récalcitrants pourraient se
décharger d'une fonction qui les blessait et renvoyer les fiancés en instance devant
un collègue moins timoré. Singulière délicatesse qui, ne permettant pas de ris-
quer son âme dans un contrat illicite, permet en même temps d'inviter son voisin
à le faire! singulier expédient qui, pour peu que cette délicatesse sacerdotale se
répandît davantage, obligerait les futurs époux à courir le pays, leur dimissoire à
la main, cherchant avec plus ou moins de succès, et peut-être aussi de péril, qui
voulût bien enfin les marier! Évidemment il n'y a là que le ridicule et l'impuis-
sance d'une demi-concession. M. Hengstenberg et ses collaborateurs réclament
maintenant la concession tout entière, et prétendent de fort bon sens que, si
l'époux divorcé ne peut passer à de secondes noces, c'est que les premières sub-
sistent. Qui l'emportera, du code ou du piélisme? Il n'y a plus qu'un pas à enlever,
et l'on boude le roi sur ce chapitre-là : c'est une petite guerre qui ne fera point
de martyrs.
Que cette opposition peu hasardeuse est d'ailleurs sagement compensée ! comme
ces agitateurs religieux sont au besoin de bons amis politiques ! comme ils secon-
dent à propos ces beaux desseins inédits de monarchie vertueuse dont on aime à
tome iv. 30
4oO l'Allemagne du présent.
se bercer dans les hautes régions de la cour.' Lisez la Gazette évangélique, c'est
là qu'on vous apprendra ce qu'il faut penser du grand Frédéric, — un héros, un
Arminius perdu par la littéraiure française, et qui n'avait aucun rapport intérieur
avec le Christ. — Aussi quelle fatale influence n'a-t-il pas exercée sur la législa-
tion prussienne, écrite en quelque sorte à son image et tout imprégnée des poisons
de la révolution qui allait éclater en 89, vrais fruits de la mer Morte, fruits dorés
remplis de cendres amères !
N'est-ce point dans ce damnable esprit que les rédacteurs du code ont sup-
primé partout le litre de roi pour dire en place l'état, le chef de l'état, expres-
sions abstraites malheureusement empruntées au vocabulaire philosophique, et
qui peuvent s'appliquer à d'autres formes de gouvernement qu'à ce gouvernement
paternel établi depuis quatre siècles, sous la protection divine, dans l'illustre
maison de Brandebourg? I! n'y a que les incrédules qui prononcent fièrement ce
vain nom d'état; un sujet chrétien ne connaît que son roi et la race de son roi.
Le grand désastre aujourd'hui, c'est que de si fidèles sujets se font rares; les
libertins multiplient, ainsi qu'on eût parlé chez nous au xvne siècle; ce liberti-
nage, qui, dans l'Occident, a renversé les trônes et les ébranle encore, a déjà
corrompu la morale publique, l'ordre social de l'Allemagne; les classes supé-
rieures, les classes inférieures, sont en proie au même vertige; on prodigue trop
d'instruction aux maîtres d'école, on ne les soumet pas assez étroitement à la
direction des pasteurs; il n'y a point assez de ces pieuses confréries qui discipli-
nent et assouplissent le bas peuple dans les pays catholiques. Ce qui manque
surtout, ce qu'on regrette, c'est cette organisation savante et chrétienne dans
laquelle la prudence trop méconnue de nos ancêtres avait réparti toutes les con-
ditions et tous les rangs; ce sont ces corporations industrielles, ces castes hiérar-
chiques où chacun trouvait une place fixe qu'il ne songeait point à déserter, la
regardant comme établie de Dieu. On avait pied du moins sur un terrain solide;
le matérialisme n'était pas encore assez populaire pour abattre ces barrières res-
pectées dans l'intérêt charnel de la production et de la consommation : le philo-
sophisme aidant, tout est tombé; on a détruit quand il fallait seulement réformer
et vivifier. Tel est le langage que tiennent ces prétendus conservateurs, et en si
beau chemin ils ne s'arrêtent pas. — La noblesse, disent-ils, a perdu ses droits
de police, de justice et de patronage, droits trop saints pour s'accorder avec les
théories libérales. L'édit du 9 octobre 1807, qui a émancipé les paysans, a dé-
chaîné du même coup dans les campagnes l'égoïsme, l'envie et l'a cupidité. Ne
voudrait-on pas maintenant émanciper aussi les Juifs? Quoi ! ce } ,;rsonnage ridi-
cule que vous trouverez en tous lieux bavardant et parlant to;;s les langues,
excepté la sienne; cet officieux insupportable qui vise à cacher rcn origine sous
ses banales complaisances, et garde au front son signalemeni . ; 2e renégat qui
cherche à prendre les airs du monde et ne saurait ni marcher, ni s'asseoir, ni
danser, ni tirer sa bourse, sans que tout cela ne crie qu'il est Juif: ce n'est point
assez de l'avoir accepté pour changeur, ou marchand, ou médecin; vous en iriez
faire un professeur, un juge, un magistrat, un général, un ministre! passe encore
s'il avait toujours sa longue barbe grise, son visage apostolique et son œil oriental
comble au temps de ses bénédictions! mais à présent qu'on laisse uniquement
s'accomplir la justice do Dieu : il n'y a que l'impiété qui relève ceux qu'il a
frappés et louche aux destinées qu'il a réglées. La pauvreté, par exemple, doit
rester un état en dehors des autres ; encourager les pauvres avec la perspective ou
L ALLEMAGNE DU PRÉSENT. W1
l'espoir d'une existence meilleure, c'est leur ôter ce rude tempérament qui leur
a été donné pour souffrir la misère, comme il a élé donné à l'arbre une écorce
plus épaisse sur le côté par où il regarde le nord. — Il faut donc secourir les pau-
vres pauvrement, ainsi que disait notre Pascal, qui ne songeait point cependant à
prendre pour des règles d'état les scrupules de son humilité ; il faut les abandonner
aux aumônes privées ; les institutions publiques, les caisses d'épargne, les secours
légaux, ne sont qu'un appel à l'égoïsme. La charité des piétistes ressemble fort
aux médecins qu'ils recommandent. On vante à Berlin la médecine chrétienne,
comme on vante ici la médecine catholique, une médecine qui ne guérit pas, sous
ce prétexte juif qu'on ne peut empêcher les enfants d'avoir les dents agacées quand
leurs pères ont mangé des fruits verts (1).
J'avais déjà donné quelque idée de la réaction religieuse dans l'Allemagne du
midi, j'ai voulu la dépeindre dans l'Allemagne du nord ; de sentimentale, elle de-
vient ici officielle et doctrinaire ; l'instinct passe au système : que l'un serve à
juger l'autre. Peut-être maiulenant pourrai-je plus facilement expliquer ce vif
débat où je trouvais alors la société berlinoise engagée. L'esprit moderne se res-
semble trop en tous pays pour que de telles maximes si détestables ou si folles
soient quelque part acceptées sans conteste. Elles durent, elles régnent un temps,
grâce à la complicité du pouvoir ou de la mode; c'est le triomphe qui les perd.
Ce triomphe semblait à Berlin décisif et complet vers la fin de 1845 : le parti dont
je viens de signaler la polémique dominait au su de tous le gouvernement lui-
même, et les tendances que j'ai caractérisées l'étaient bien davantage encore par
les discours, par les actes répétés du ministère. Le parti se constituait et s'avouait;
il y avait dans l'état une faction qui s'élevait au-dessus de l'état et le réformait
par ordonnance au nom de toutes les vertus chrétiennes. C'est une loi positive du
code prussien {Allegem. Landrecht, Th. II, tit. n, § 45), « que la société religieuse
n'a pas le droit d'imposer à ses membres des règles de foi contraires à leur persua-
sion, » et cependant, en mille rencontres, à Berlin, à Kœnigsberg, à Breslau, le
ministre des cultes, M. Eichhorn, ne craignait pas de dire ouvertement « que le
temps était arrivé de maintenir la vraie croyance par les moyens les plus énergi-
ques; » il déclarait en propres termes « qu'il ne convenait point à la direction
suprême des affaires religieuses de rester dans l'indifférence, que son rôle était
d'être partiale, tout à fait partiale (parteiisch, ganz parteiisch). » M. Eichhorn
agissait en conséquence; il ne voulait point que l'enseignement de la théologie
s'aventurât en dehors du christianisme historique et posilif, il lui donnait pour
règle absolue le symbole même qu'il professait : Credo ut inlelligam ; il préten-
dait forcer, pour ainsi dire, l'érudition allemande â remonter son cours, en suppri-
mant le droit de libre investigation dans les éludes philosophiques pour le borner
à l'étude de la nature : « Dans un temps où la science élait tout orgueil, il avait à
cœur de répandre cet esprit d'humilité qui met les effets de la grâce bien au-
dessus de tous les mouvements originaux de la pensée. »
Ainsi se produisait un changement inouï dans le régime des universités; à peine
avaient-elles essayé de sortir du domaine de la spéculation pure, qu'on leur in-
(1) Tout l'exposé qu'on vient de lire n'est qu'un résumé fidèle, souvent même une tra-
duction littérale, des écrils et des journaux du piétisme berlinois. 11 suffit quelquefois de
laisser la parole à ses adversaires pour les combattre. Ce n'est pas noire faute si l'analyse
dispensait ici de la critique.
482 L ALLEMAGNE 00 PRÉSENT.
terdisait la spéculation même. Une stricte surveillance pesa partout : les maîtres
furent épiés, déplacés, suspendus et destitués; suivant qu'ils se rapprochaient ou
s'écartaient du credo ministériel, les livres, les journaux, les associations, furent
approuvés ou défendus. Ce n'était pas seulement le radicalisme que l'on pour-
suivait : des hégéliens sérieux et respectés, M. Hotho par exemple, se virent
refuser la concession d'un journal, parce que « leur philosophie était incompa-
tible avec l'église et l'état, tels que l'un et l'autre peuvent et doivent exister. »
Au même moment, le gouvernement prussien mettait toute sa dévotion en spec-
tacle et en jeu dans l'affaire anglaise de l'épiscopat de Jérusalem ; il modifiait sa
politique au sujet des mariages mixtes; il autorisait les processions publiques et
les pèlerinages ; il instituait des sœurs de la Miséricorde; il aggravait l'obligation
du dimanche; il favorisait la société « du Christ historique; » il gênait le déve-
loppement des sociétés de lecture et des bibliothèques d'école; il s'efforçait de
mettre l'instruction populaire sous la main des ecclésiastiques dits orthodoxes;
il empêchait les maîtres de se réunir dans ces congrès, jusqu'alors autorisés et
fréquents; enfin il intentait des procès aux écrivains, et, comme me disait à
Berlin même un homme d'un esprit aussi élégant que libéral, M. Varnhagen, les
plus modérés s'estimaient heureux d'être couverts par une avant-garde moins
sage, trop sûrs qu'à défaut de plus méchants, on les eût d'abord atteints.
Dans tous ces faits rassemblés, les uns odieux ou mesquins, les autres plus ou
moins innocents par eux-mêmes, quiconque regardait apercevait aussitôt la trace
d'une volonté suivie, et déjà certes, au bout du chemin qu'on parcourait si vite,
il envisageait le but. C'était sur ce chemin dangereux que l'opinion berlinoise
essayait alors d'arrêter le pouvoir ; elle avait dressé camp contre camp ; j'ai mon-
tré le camp vainqueur, visitons celui de la résistance.
La résistance à Berlin ne se manifesta pas comme elle se manifestait dans la
province saxonne, ou même à Kœnigsberg ; elle se produisit sous une forme peut-
être moins extérieure, moins bruyante, mais plus significative et plus arrêtée. La
capitale de la Prusse n'est point une ville de grand commerce ou de grandes
fabriques ; la Sprée n'est pas encore un fleuve. Il n'y a là ni l'activité indus-
trielle, ni la richesse, ni l'indépendance qu'elle assure ; on y trouverait plutôt les
qualités un peu étroites et en même temps les sujétions de l'économie bour-
geoise ; on y trouverait aussi, sans trop chercher, une espèce de morgue froide,
demi-bureaucratique et demi-pédante, qui a fini par s'infiltrera travers presque
toutes les couches de la population. Les Berlinois sont, dit-on, les Anglais de
l'Allemagne, des Anglais pauvres , ergoteurs et persifleurs, une hiérarchie de
petites aristocraties gourmées. Berlin est, si j'ose ainsi m'exprimer, une capitale
parvenue; elle prend d'autant plus au sérieux, avec raison du reste, son nouvel
état de cité reine et son chiffre de quatre cent mille âmes (I), qu'elle peut
encore parfaitement se rappeler ses récentes et modestes origines. On n'en rougit
pas, le progrès est trop beau ; mais on est vif sur le point d'honneur, et l'on lient
à paraître digne de sa fortune en affectant toujours de la consistance et de l'au-
torité. D'avoir contre soi toutes ces vertus entêtées et même assez sournoises,
(1) Il n'y en a guère que 330,000; mais le roi, réprimandant le magistral l'année der-
nière, parlait de près de 400,000. Berlin, en 1651, ne comptait encore que 6,500 habi-
tants.
l'Allemagne du présent. 485
lorsqu'on esl un gouvernement paternel, ce n'est pas chose bien sûre; tel était
pourtant l'antagonisme que les piétistes victorieux à la cour rencontraient à tout
moment, comme à tout endroit, dans la ville. Libéraux par éducation, quand ils
ne le seraient point par fierté, remplis des glorieux souvenirs de la belle époque
philosophique d'avant 1830, les Berlinois repoussent de toutes leurs forces ce
joug doucereux auquel on voudrait plier la pensée sous air de sauver le trône.
Ils peuvent varier en matière d'opinions politiques, poursuivre souvent dans ce
chapitre-là une originalité moins fondée que prétentieuse : en face du piétisme,
en haine de ces ambitions dévotes qui, pour peu qu'on les laissât faire, mettraient
le pouvoir dans la sacristie, lorsque la loi nationale met l'église dans l'état, il se
lèvera toujours à Berlin une immense majorité, compacte et résolue.
Les fonctionnaires eux-mêmes, obligés à tant de ménagements et se retran-
chant si volontiers dans l'isolement de leurs bureaux, répugnent à subir ces
influences souterraines. Les lumières politiques leur manquent plus souvent que
cette lumière morale, avec laquelle d'honnêtes gens éclairent, pour les éviter, ces
mauvais sentiers où les vertus privées finissent par périr avec les vertus publi-
ques. Il y a des exceptions sans doute : pays essentiellement administratif, la
Prusse a, bien entendu, les maladies administratives, greffées, comme partout,
sur les maladies humaines; elle aussi, malgré la sévérité souvent peu intelli-
gente de ses règlements, elle compte des dévorés de parvenir; mais le corps est
bon. La bureaucratie prussienne a été trop vantée pour son indépendance, pour
son respect de la légalité, pour son aptitude pratique, pour la réalité de son sa-
voir : que l'on ôte de ces mérites tout ce qu'il en faut retrancher, elle est et reste
toujours quelque chose d'au moins aussi beau, elle est honorable dans toute la
valeur anglaise de ce mot-là. Vainement M. Hengstenberg et les siens ont frappé de
suspicion la classe entière des employés; malgré ces dénonciations dangereuses,
il n'est pas commun d'y voir faire marchepied de sa conscience, et le public
esl sévère pour les délinquants. La malice indigène, le witz berlinois ne connaît
point de pitié; d'ordinaire moins léger que brutal, il court encore la vaste cité
comme si elle était restée petite ville. « Mon frère, disait un jour dans un pieux
conventicule certain personnage haut placé, mon frère, je tâche en moi-même
d'humilier l'homme pour expier les grandeurs du ministre. — Que deviendra
l'homme, répondit l'autre, quand le diable emportera le ministre avec lui? >
Je ne jurerais pas que l'histoire soit authentique; pour être du cru , elle en est.
Cet esprit-là, droit au fond et très-sérieux, mais dur, flegmatique et frondeur,
s'arrangeait mal de ces mouvements enthousiastes auxquels se livraient les tem-
péraments saxons. On est trop docte à Berlin, et aussi trop réservé pour s'aban-
donner à celte ferme confiance avec laquelle le pasteur Uhlich envisageait les
difficultés religieuses. Un instant de faveur royale, l'espoir d'un grand bénéfice
politique, firent beaucoup pardonner aux catholiques de Ronge et de Czersky; les
Amis protestants déplurent tout de suite en haut lieu, parce qu'on avait alors fini
par comprendre ta portée de ces apparitions. Les penseurs à la suite relevèrent
aussitôt contre eux les vulgarités inséparables de toute effervescence populaire;
puis les gens instruits, comme les gens bien élevés, se gardèrent de donner trop
ouvertement dans un christianisme si commun; ce n'était ni d'assez bonne com-
pagnie, ni d'assez bel esprit. Si l'on eût interrogé les consciences sincères, il eût
été peut être difficile de marquer l'endroit même par où ces délicats distinguaient
leur propre sens du sens trivial auquel M. Uhlich entendait les choses : ils
454 l'Allemagne du présent.
n'avaient pas une toi beaucoup plus ample dans le christianisme positif, ils
avaient une aversion aussi déclarée pour les symboles obligatoires. Seulement il
leur restait soit une affection générale pour ces formes mystiques dont se revêtait
la philosophie religieuse de Schleiermacher, soit un goût plus ou moins prononcé
pour ces artifices pénibles avec lesquels la science hégélienne substituait le jeu
de ses catégories à l'enchaînement miraculeux des dogmes. D'une façon comme
de l'autre, ils accusaient les croyances des Amis protestants de platitude ou de
sécheresse; mais ils accusaient tout bas, sentant bien qu'au demeurant ces fortes
convictions des simples sont la vraie puissance des idées, heureux de l'appui que
la libre pensée rencontrait encore dans les masses inutilement travaillées par le
fanatisme des habiles.
Telles étaient les dispositions du monde berlinois au sujet de M. Uhlich et de ses
amis : on les protégeait, on les défendait d'un peu haut; on s'attachait à leurs ad-
versaires, sans précisément les avouer eux-mêmes ; on faisait cause commune,
mais lit à part. Cela se vit au mieux quand on essaya d'organiser à Berlin une
démonstration analogue à celles de Coelhen ou de Halle. Le 1er août, quelques
Amis protestants s'étaient donné rendez-vous dans un jardin public pour y déli-
bérer sur la création d'une société de lecture et rédiger un manifeste en faveur
de Wislicenus : c'était jour de concert; on se félicita beaucoup de se trouver au
nombre de cinq cents : les chemins de fer de la Saxe avaient amené jusqu'à des
milliers de personnes dans la petite ville de Coelhen. On débita des discours, et
l'on donna lecture d'une déclaration. Signa qui voulut; beaucoup, à ce qu'il
paraît, signèrent à l'aventure. C'était purement une protestation « contre un cer-
tain parti qui, fort de son crédit, trouble les consciences, impose une hypocrisie
destructive de toute moralité, persécute ceux dont l'opinion n'est pas la sienne,
et veut les traiter comme sectaires. » Huit jours après, encouragés par ce succès
équivoque, tes Amis berlinois s'étaient encore réunis. On attendait M. Uhlich,
qu'on avait tout exprès invité à présider la séance; malheureusement on avait
compté sans la police et sans le consistoire : M. Uhlich écrivit qu'on lui défendait
de quitter sa paroisse, et un magistrat vint sur les lieux interdire toute allocu-
tion publique, interdire même de lire à haute voix la lettre du ministre ainsi mis
aux arrêts. On se la passa de main en main, se récriant fort, s'indignant, s'exas-
pérant; puis on s'assit en face d'un verre de bière, suivant la bonne habitude
(bel einem Glase Bicr), et des causeries aux chansons, des chansons au tapage,
on alla si vite en besogne, que tout cela finit assez misérablement. Survint bientôt
l'ordonnance qui proscrivait les assemblées populaires, et les Amis protestants
ne trouvèrent plus d'occasion de se réhabiliter un peu dans l'esprit du public
berlinois. Leur déclaration n'impliquait aucune question de doctrine; juifs, catho-
liques, réformés, vieux luthériens, tous pouvaient adhérer sans compromettre leur
persuasion propre : les adhésions manquèrent; beaucoup reprirent publiquement
la leur, ceux-ci parce qu'ils redoutaient la responsabilité qu'elle leur eût attirée,
ceux-là parce que l'affaire tournait au ridicule. On eut grand'peine à ramasser
seize cents signatures; il y avait dans le nombre force dames et demoiselles,
malgré le proverbe : Millier taceal in ecclesiâ; des tapissiers « heureux de voir
poindre l'aurore de la liberté spirituelle, » des ferblantiers qui dans leur paraphe
inséraient pour devise : a 0 raison ! ô nature! inséparable lien ! » Bref, ce furent
toutes les misères où viennent se noyer, en d'autres pays, les souscriptions avor-
tées du patriotisme quand même. La tentative si féconde, si vigoureuse en
L ALLEMAGNE DU PRESENT. 1)1
Saxe, échouait ici faute de souffle Cl de sérieux ; le vrai Berlin n'uvail i»:ts tlil sou pot.
Au milieu même de celle agitation qui faisait événement, sans pourtant réussir,
le bruit se répandit tout d'un coup que le magistrat, c'est-à-dire le conseil supé-
rieur, le sénat de la cité, avait volé une adresse au roi et formulé de véritables
remontrances sur la situation religieuse. Ce ne fut d'abord qu'une vague rumeur;
puis, ceux qui avaient eu le principal honneur de la rédaction se dénoncèrent eux-
mêmes ; on signala bientôt telles influences philosophiques auxquelles la sagesse
municipale avait obéi sans trop le savoir; on reconnaissait à des signes certains
la main d'un disciple de Hegel, et l'ombre du maître était, disait-on, revenue
pour se venger de la proscription qui pesait sur elle. Les journaux du dehors
apportèrent enfin le texte de l'adresse, qui datait du 22 août, mais ce fut seule-
ment le 2 octobre que le roi reçut le magistrat et lui permit de réciter en per-
sonne ce singulier compliment. Le bruit en vint alors jusqu'à la presse française,
et sembla bien étrange, lant on était peu préparé à nous expliquer celte contro-
verse théologique engagée de pied ferme entre un roi absolu et une bourgeoisie
mécontente. On n'a pas été généralement assez juste pour ce manifeste purement
berlinois, et, faute d'en apprécier les causes, on en a diminué le caractère. Ce
n'était pas seulement une dissertation pédantesque et verbeuse, verbosa et grandis
epistola; sur les lieux et dans le moment même où elle parut, on voyait bien que
c'était l'écho fidèle de toutes ces opinions moyennes qui se font une place si sûre
dans une population cultivée.
Le magistrat signalait donc à l'attention paternelle du monarque les mouve-
ments qui se produisaient de tous côtés dans la sphère des idées religieuses, mou-
vements profonds et non point éphémères, qui ne demandaient qu'à se frayer un
chemin régulier par les institutions publiques. — Deux partis s'étaient décidé-
ment formés, l'un s'appuyant sur l'ancien état de l'église comme sur l'inébranlable
fondement d'un droit historique, l'autre soutenant que l'esprit saint qui constitue
l'église véritable n'est pas plus inhérent à la tradition littérale qu'à l'autorité
romaine; qu'il suit, au contraire, les progrès de l'humanité, et se révèle à chaque
âge selon son intelligence. C'était de ce côté-là que penchait ouvertement l'im-
mense majorité des habitants éclairés de la première ville du royaume; ils n'igno-
raient pas combien il pouvait se mêler à ces tendances d'éléments étrangers et
impurs, mais ils apercevaient au fond le grand principe de la liberté intellectuelle
et chrétienne. Abjurer ce principe, c'était se faire catholique et condamner trois
siècles de l'histoire du monde. « Nous tenons ferme à notre christianisme, disaient
les représentants du peuple berlinois, mais nous savons que ce christianisme,
éternel et immuable quant à son essence, se renouvelle dans les âmes, et se pro-
duit successivement dans la vie sous des formes différentes par la paroU comme
par la pensée. » Sur la limite d'une ère ancienne et d'une ère nouvelle, dans la
crise que traversent aujourd'hui les idées religieuses, plus large sera le symbole,
plus il embrassera de croyants. Tous, par exemple, n'accepleraient-ils point au-
jourd'hui quelque simple formule qui réunît les âmes dans un lien fraternel sans
les étreindre sous le joug d'une lettre morte? Tous ne diraient-ils point d'un même
cœur : « Jésus-Christ, le même hier, aujourd'hui et dans l'éternité, est le fonde-
ment de notre croyance, et le seigneur de son église; mais ce seigneur n'est autre
que l'esprit, l'esprit du Christ en nous, l'esprit d'amour et de sainteté qui affran-
chit ceux qu'il possède de tout ce qui n'est pas lui, et les rend vraiment libres,
vraiment fils de Dieu. »
i Uî l'Allemagne du présent.
Après cette dissertation dogmatique, le magistrat arrivait enûn à l'objet même
de sa protestation ; il incriminait vivement le parti qui menaçait l'avenir de l'église
et de l'état pour tenter, au mépris de la pensée contemporaine, d'enfermer le
christianisme dans les livres symboliques et les confessions écrites, au lieu de lui
laisser sa voie dans les consciences. Il accusait nominalement la Gazette évangé-
lique, organe du parti, de recommencer aujourd'hui le rôle odieux des Juifs vis-
à-vis des premiers chrétiens et des papes vis-à-vis de la réforme ; il accusait
surtout le ministère des cultes et lui reprochait solennellement le dévouement
absolu qu'il apportait au service d'une faction réactionnaire ; il croyait que cette
intervention du gouvernement dans les choses religieuses blessait à la fois et les
lois nationales et les lois divines. Il terminait par celte double prière : « Nous
supplions votre majesté de vouloir bien recommander aux autorités ecclésiastiques
de ne point gêner la liberté d'enseignement dans l'église évangélique, tant que
cette liberté ne contrariera ni la morale, ni la pureté, ni le bien de l'état. Nous
supplions votre majesté de vouloir bien convoquer une commission, tirée de toutes
les provinces, formée de laïques et d'ecclésiastiques, chargée, sous la sanction
royale, de préparer pour l'église un projet de constitution qui satisfasse les besoins
du temps. »
Le roi répondit d'un ton à la fois railleur, paternel et courroucé. — Il avait
désiré que le magistrat lui présentât en personne celte adresse extraordinaire ;
il lui avait auparavant donné le temps de réfléchir, dans l'espoir qu'on trouverait
à la fin bien singulier de venir lui débiter face à face un si long morceau de théo-
logie; il ne pensait pas que les conseils de ville fussent appelés par nature à se
transformer en synodes, et, s'il consentait à ne point exercer cette suprême auto-
rité pontificale dont la réformation avait investi le prince, ce n'était point pour
en décorer l'une après l'autre les municipalités de son royaume. — Frédéric-
Guillaume montrait là sans doute plus d'esprit que ses interlocuteurs, et, s'il n'y
avait point dans ces vives paroles toute la dignité possible, du moins elles ne
manquaient pas de sel. Malheureusement ce n'était pas répondre, et les pétition-
naires avaient le cœur trop plein de leurs ressentiments, la conscience trop claire
d'une position tout exceptionnelle, pour se soucier beaucoup de ces agréables
moqueries. Vinrent ensuite, dans la bouche royale, des récriminations qui ne
pouvaient guère peser davantage. — Le magistrat s'occupait fort de questions
religieuses et il négligeait de veiller aux soins matériels du culte; il flétrissait du
nom de parti des croyants paisibles dont tout le lort était de s'attacher avec trop
de zèle aux devoirs qu'ils avaient juré d'accomplir, et il ne disait rien des Amis
protestants, celte véritable faction qui provoquait partout le tumulte, dans les
âmes et dans la rue, en sortant tout ensemble de la foi et de la légalité. — Autant
eût valu accuser une armée en marche de ne point tirer sur son avant-garde. Le
magistrat de Berlin se justifia, dans une seconde adresse, des reproches qu'il avait
dû subir. La censure arrêta quelque temps l'apparition de celle pièce nouvelle;
mais elle ne put empêcher qu'une procession populaire ne reconduisît en pompe,
jusqu'à leur maison, les fermes représentants de la cité. Le roi avait cru les
battre en causant ; telle était la gravité des préoccupations publiques, que per-
sonne pourtant n'imaginait qu'il pût y avoir de ridicule à les exprimer.
Ce qui fit surtout dans Berlin le grand succès de cette démonstration, c'est
qu'elle répondait à un double besoin, c'est qu'elle flattait une double espérance.
La disposition commune des esprits, leur vœu le plus général, c'était d'échapper
l'Allemagne du présent. 457
aux idées extrêmes de tous les dogmatiques; c'était ensuite d'ouvrir une issue
pratique aux idées raisonnables par une constitution nouvelle de l'église. Pour se
représenter cette situation, pour comprendre le milieu moral où la majorité s'effor-
çait de tenir, il faut se figurer, en face des piétistes, leurs plus déterminés oppo-
sants. Si d'un côté travaillait ce parti évangélique, avec lequel on sentait arriver
l'abêtissement d'un despotisme doucereux, de l'autre grondait une faction plus
effrayante encore pour les âmes honnêtes, la faction philosophique des athées.
Ceux-ci portaient leur drapeau tout au moins aussi haut que les piétistes, et de-
puis longtemps, soit à la suite, soit au delà de Feuerbach, ils faisaient oublier leur
petit nombre à force de clameurs. Bizarre contradiction et qui peint bien encore
le génie d'un peuple jusque dans les exagérations individuelles! l'athéisme compte
presque en Allemagne pour une religion, et les Allemands, en «'appropriant nos
vieilles folies de la fin du xvme siècle, n'y ont rien ajouté, si ce n'est un air grave
et solennel. Je trouvais partout, dans la société berlinoise, l'horreur de ce nihi-
lisme absolu, et c'était en haine d'une métaphysique insensée que le magistrat
s'était si vivement écrié: « Nous tenons ferme à notre christianisme! » — Pure
inconséquence ! répondaient à la fois et M. Hengslenberg et les athées, il faut être
ou tout avec nous, ou tout avec eux ! Comme si la vie de l'esprit n'était pas un
chef-d'œuvre continuel d'inconséquences heureuses, comme si toutes les inconsé-
quences n'eussent pas été préférables soit à l'obscurantisme de la Gazette évangé-
lique, soit aux inventions anti-sociales de M. Stirner, l'étrange inventeur de ce
livre incroyable qui s'appelle l'Individu et sa propriété. Ce n'est pas ici le lieu
dédire en quels abîmes est tombée, vers ces derniers temps, cette prétendue phi-
losophie, et je rendrais mal l'impression que causait à Berlin une déchéance si
terrible : la science en était comme déshonorée. Le monde et l'histoire ont fini
par ne plus faire qu'un gouffre vide peuplé de fantômes, et non pas habité par
des volontés ou des personnes. L'ensemble de ces fantômes, le total de ces abstrac-
tions qu'on met en place des hommes, on le nomme quelquefois Dieu; mais c'est
par politesse ou par prudence. « Il n'y a pas de Dieu, dit Feuerbach à Stirner; il
n'y a que les perfections de Dieu, et elles appartiennent à l'homme, qui les appelle
Dieu, quand, dans l'enivrement de son cœur, il oublie que son cœur lui appar-
tient. Vous, Stirner, qui soutenez que Dieu c'est le néant, vous êtes encore un
athée bigot; car le néant, c'est une définition de Dieu. » Et Stirner répond : « Je
suis meilleur athée que vous, qui pensez l'être parce que vous ne croyez pas à
l'existence du sujet divin ; moi, je ne crois pas à l'existence des qualités divines,
à la justice, à l'amour, à la sagesse que vous imaginez voir dans l'homme. Je ne
crois pas davantage à l'homme ; l'homme, le moi, n'est qu'un mot : il n'y a qu'une
essence réelle, c'est l'individu particulier dans sa jouissance égoïste, c'est toi,
Pierre ou Paul. » Voilà les beaux débats livrés dans cette chambre philosophique,
qui nous emprunte nos distinctions parlementaires comme pour mieux ridiculiser
la vanité de ses schismes. N'esl-il pas, en effet, dans cette convention au petit
pied, des divisions qui s'intitulent la plaine, le marais et la montagne? Il y a
même un centre gauche, une extrême gauche, voire une gauche Dufaure.
Je n'ai point assez d'hommages pour l'admirable énergie avec laquelle le peuple
allemand cherche à se faire une voie raisonnable et droite parmi tant d'extrava-
gances. La science l'a trahi quand il avait cependant sacrifié tout à son culte ; il ne
se fie plus qu'à lui-même, et ne gardant delà science qu'une immortelle conquête,
le droit de libre pensée, il l'applique résolument dans les limites du sens com-
458 L ALLEMAGNE SU PRÉSENT.
mun. Les savants se battent dorénavant par-dessus sa tête, et les coups ne l'attei-
gnent plus : il est occupé d'organiser la vie et non pas de discuter la doctrine. Il
y avait jusqu'à présent hypersthénie théologique et asthénie religieuse, dit l'un
des plus respectables organes de l'école de Schleiermacher (1) : c'est pourquoi
l'on travaille de toutes parts à constituer la société des fidèles, c'est pourquoi
l'on demande en Prusse, comme en Wurtemberg et en Saxe, une réforme ecclé-
siastique, a Voulez-vous chasser le communisme des tailleurs-philosophes? s'écriait
un député wurtembergeois. Introduisez à la place le généreux communisme des
chrétiens. » Établir l'église sur le fond populaire et non pas en dehors des sim-
ples croyants, la restaurer par en bas et non pas la régenter d'en haut, substituer
en un mot aux consistoires les synodes et les presbytères, tel est aujourd'hui le
noble rêve de la véritable Allemagne, et à Berlin, plus encore qu'ailleurs, il s'est
expressément manifesté.
L'église prussienne a subi de si nombreuses vicissitudes qu'elle est peut-être
moins capable qu'aucune autre église protestante de résister à ce mouvement
national. Partagé d'abord entre les administrations provinciales (Regierungen) et
les consistoires, le gouvernement des choses de religion perdit même tout carac-
tère ecclésiastique de 1808 à 1815; les consistoires devinrent alors une section
particulière de la Regierutig sous le litre de députation des églises et des écoles.
Émancipés par l'ordonnance du 30 avril 1815, ils perdirent en 1825 la charge
de l'instruction publique, et subsistèrent uniquement à titre d'autorité scienti-
fique et morale, toujours rangés jusqu'à certain point dans la dépendance d'une
commission administrative des églises et des écoles. Celle-ci, composée de laïques
et d'ecclésiastiques, siégeait près de la Regierung, dont le chef suprême (Ober-
president) avait en même temps la présidence du consistoire. Tel est le régime
qui s'est maintenu jusqu'en 1835 dans la province du Rhin et de Westphalie,
jusqu'en 1845 dans les provinces orientales : c'était la suppression plus ou moins
absolue de l'église en tant qu'institution particulière et corps distinct. Frédéric-
Guillaume III avait bien octroyé des synodes, mais ils étaient presque aussitôt
tombés en désuétude; Frédéric-Guillaume IV les convoqua de nouveau, et en
1844 ce fut un cri général pour qu'on rendît à l'église une existence propre sans
laquelle périssait le sentiment religieux, écrasé pour ainsi dire sous les rouages poli-
tiques. L'ordonnance du 17 juin 1845 a transféré au consistoire l'administration
ecclésiastique tout entière. La Regierung n'a plus gardé dans son ressort que les
détails de police et de matériel; le consistoire a pris en main la direction du per-
sonnel ; il n'avait antérieurement que la surveillance des études. Voici maintenant
ce qui arrive. Celte agitation d'à présent qui se produit tout d'abord dans la com-
mune, le premier élément solide de la société spirituelle aussi bien que de la
société civile, ce soulèvement presque général des consciences vient se heurter
non plus contre un corps à moitié laïque tel qu'était la Regierung, mais contre
une hiérarchie sacerdotale relevant de degrés en degrés du minislère des cultes.
La rencontre est bien autrement rude, pour peu que le ministère ait apporté dans
la formation des consistoires et le choix des surintendants cet esprit de parti dont
il se glorifie ; cet esprit-là est en opposition naturelle avec l'esprit séculier de qui
procèdent ces nouvelles aspirations religieuses, et, preuve singulière du renverse-
(l)Pour l'avenir de l'église évangélique d'Allemagne, un mot à ses protecteurs et à ses
amis, par M. Ullmanr».
L ALLEMAGNE DU PRESENT.
459
raeru de toutes les situations, il semble aujourd'hui que les consciences soient
plus gênées sous la tutelle de l'église qu'elles ne le furent sous la tutelle de l'état.
Aussi, de même que les consistoires ont échappé à la Regierung, les fidèles veu-
lent se soustraire aux consistoires en organisant les presbytères , et, conser-
vant le principe de la séparation de l'église et de l'état, ils sollicitent comme une
garantie de plus la participation du peuple à l'église.
Entretenir l'activité de la pensée religieuse en lui ouvrant une place au sein de
la vie communale, l'empêcher de se fractionner à l'infini en la reliant partout
avec elle-même, grâce à des synodes libres et réguliers, appeler toujours à côté
du sacerdoce l'intervention sérieuse de l'ordre laïque, c'est là le problème que
poursuivent les intelligences les plus distinguées comme les plus humbles. Le roi
Frédéric-Guillaume ne savait pas trop s'il n'était point le complice du magistrat
de Berlin qu'il réprimandait pour avoir imploré cette grande réforme ecclésias-
tique. M. Bunsen venait de faire un livre qu'il avait intitulé la Constitution de
l'Église de l'avenir, et ses espérances s'y traduisaient par des projets encore plus
précis que ceux de M. Ullmann. Tout le monde en est là maintenant sur la terre
allemande, et, pendant qu'on se relâche de la sévérité dogmatique des formules
et des confessions, on resserre d'autant les liens moraux qui peuvent remplacer
les obligations littérales : on élargit le champ de la doctrine, pour s'y mieux
entendre sans se gêner par les textes; on organise à tous les degrés l'association
religieuse pour se rencontrer de plus près dans l'adoration commune des mêmes
vérités raisonnables. Cet effort intelligent me frappait encore plus en Prusse
qu'en Saxe, et j'y reconnaissais tout particulièrement la sagesse berlinoise.
L'église même de Berlin, par l'organe de ses membres les plus relevés, s'était
alors prononcée dans ce sens-là. Quatre-vingt-six personnes, professeurs, prédica-
teurs, ou conseillers de consistoire, quatre-vingt-six personnes de distinction
avec deux évêques en tête (1) avaient signé, le 15 août, une déclaration faite pour
réparer le mauvais succès de la déclaration des Amis protestants ; ils dénonçaient
comme eux et comme le magistrat ce certain parti qui troublait la paix et la
liberté, ils demandaient aussi une constitution ecclésiastique; enfin ils profes-
saient pour tout symbole celle opinion que le magistral allait répéter après eux :
« Jésus-Christ, le même hier, aujourd'hui et dans l'éternité, est le seul fondement
de notre béatitude, et tout l'enseignement religieux doit partir du Christ pour
aboutir au Christ (von Christus ans zu Christus hin). » La maxime était large,
et bien des convictions y pouvaient tenir à l'aise : c'était justement ce que deman-
dait la prudence pastorale des honorables signataires. Toute la Saxe répondit à
cet appel bienveillant, toutes les villes où les Amis protestants s'étaient réunis
envoyèrent de nombreuses adhésions, celle d Uhlich la première; ils acceptaient
de grand cœur la formule des modérés de l'église évangélique, et ne voulaient
y rien changer, si ce n'est peut-être qu'ils eussent mieux aimé dire simplement :
« Nous croyons en Jésus, le sauveur du monde. » On n'a guère ici parlé de cette
manifestation; elle avait cependant produit plus d'effet à Berlin que l'adresse du
magistrat, et soulevé plus de passions en même temps qu'elle prêtait matière à
plus d'étonnement. Le docteur Eylert, le premier de tous les prélats dans la
hiérarchie évangélique, donnait la main au pasteur Uhlich, l'objet de tant d'ana-
thèmes; ce n'était là sans doute qu'un compromis, mais pour l'oser, pour le trou-
(1) C'est le litre que prennent les surintendants de l'église évangélique en Prusse.
460 l Allemagne du passent.
ver naturel, il fallait que de part et d'autre on fut plus rapproché qu'on ne le
croyait peut-être.
M. Hengstenberg ne s'y trompait pas, et maudissant cette invasion du rationa-
lisme, qui s'installait ainsi dans les premiers rangs de l'église officielle, sous air
de conciliation, il attaqua violemment la déclaration du 15 août. Déjà M. Stahl
avait publié contre ce nouveau tiers parti qui se montrait ainsi à l'improvisle
deux lettres éloquentes : — il n'admettait point de constitution ecclésiastique
sans la même réserve qu'il exigeait pour une constitution politique, c'est-à-dire
qu'il ne voulait, ni dans l'église, ni dans l'état, de peuple constituant; il n'ad-
mettait pas davantage un autre symbole que celui d'Augsbourg, et, cherchant
à lui donner un signe d'infaillibilité, il s'efforçait en vain de lui attribuer la per-
pétuité qui lui manque; adversaire radical du protestantisme qu'il croyait pour-
tant défendre, il n'acceptait plus l'Écriture qu'à litre d'autorité absolue; il lui
fallait une formule qui fût un pape , comme l'en avaient énergiquement accusé
l'évêque Eylert et ses cosignataires. — M. Hengstenberg, atteint dans sa per-
sonne par la déclaration, releva le gant avec encore plus de vivacité que M. Stahl.
Il dénonça « ces mauvais écoliers de Schleiermacher, qui mettaient plus de prix
à recueillir dans l'œuvre de leur maître le bois, le foin et la paille, que l'or et les
pierreries; » il les combattait pied à pied, et fit mine de démolir par morceaux
tout leur édifice. Puis, rempli d'une amertume singulière, portant droit devant lui
le coup d'œil d'un ennemi clairvoyant, il leur reprochait de vouloir enlever l'em-
pire des âmes et du monde aux vrais dévots, à l'aide d'une coalition immorale.
« Le beau spectacle, disait-il, que prépare cette sagesse astucieuse! le bel ordre
avec lequel elle ménage son triomphe !,Ëcoutez-la parler et laissez-la faire : elle
va pousser à l'extrême droite la Gazette évangélique, rejetée pour un si grand
écart en dehors de toute influence; à l'extrême gauche, les rationalistes de Wisli-
cenus! Au centre alors, avec l'excellent Uhlich d'un côté, avec les demi-partisans
de l'orthodoxie de l'autre, au centre resteraient ces doux et compatissants élèves
de Schleiermacher pour conduire dans toute leur sagesse une harmonie si nou-
velle. Alors aussi arriverait sans doute le règne de Dieu, puisque les loups et les
brebis, les chevreaux et les panthères, habiteraient paisiblement ensemble. »
M. Hengstenberg ne consentira pas à cet accouplement monstrueux, tant qu'il
gardera de la voix et de la vigueur : il ne désespérera jamais, et cependant on
découvre aujourd'hui, jusqu'au milieu de son assurance mystique, la trace visible
du découragement de l'homme d'affaires; c'est un mélange curieux d'exaltation
biblique et de sagacité mondaine. Je cite seulement ce passage original de sa
brochure, où les psaumes et VHistoire de Dix ans se trouvent l'un après l'autre
invoqués, comme pour mieux peindre l'esprit de l'auteur et nous montrer dans
une même nature le politique ambitieux à côté du dévol chagriné, a Louis Blanc
raconte que Casimir Périer, épuisé par un long et dur combat, s'écriait : Ah ! je
suis perdu ! ils m'ont tué. Il avait une bonne cause, mais une cause humaine qu'il
défendait avec des forces humaines, et la chair n'est pas d'airain. La communauté
de Dieu, attaquée de toutes parts, a son soutien dans le ciel et son témoin en
haut. Mon pied a trébuché, dit le prophète, mais ta grâce, Seigneur, est mon
appui. J'avais bien de la tristesse dans mon cœur, mais tes consolations ont réjoui
mon âme. Je ne mourrai pas, mais je vivrai et j'annoncerai les œuvres du Sei-
gneur. Le Seigneur me châtie, mais il ne m'abandonnera point à la mort. »
M. Hengstenberg se flatte assurément; on croit, en général, que la colère
L ALLEMAGNE »D PKEafcNT. 461
divine ne l'a pas jusqu'à présent bien cruellement visité; on imagine, en revanche,
que ses travaux n'auront point l'éternité qu'il se promet. Depuis un an que j'ai
quitté Berlin, une conférence de toutes les églises évangéliques, un concile national
de l'église prussienne, sont venus, l'un après l'autre, y délibérer. S'il est sorti
quelque chose de ces assemblées, trop bien triées pour n'avoir pas été complai-
santes, ce sont des preuves nouvelles de cette tendance libérale dont le haut
clergé de Berlin et de Potsdam avait fourni un gage solennel par sa déclaration
du 15 août, c'est l'envie très-manifeste de s'en tenir aux résolutions moyennes.
La situation est, il est vrai, si complexe, qu'il serait fort difficile de la trancher
par mission officielle et spéciale; tout ce qu'on peut, c'est d'adoucir les pentes où
coule dans son ampleur le flot populaire, et combien encore de heurts et de sou-
bresauts à mesure qu'il descend ! Que d'inconséquences nécessaires, d'indispen-
sables démentis donnés par le lendemain à la veille ! Ainsi, par exemple, on
n'oblige point le candidat au sacerdoce à jurer qu'il enseignera les symboles et
les prendra pour base de sa doctrine; on le fait prêtre d'un culte qu'on ne
détermine pas. Ainsi, d'autre part, on dit au nom du roi et le roi lui-même pro-
fesse que la résurrection de l'église doit partir de la commune, et, quand les
communes adressent leurs vœux au synode, le roi se fâche et gourmande. En
toutes choses il est besoin du temps pour que la pensée s'assoie, et, si solide
qu'on la suppose, elle n'est rien sans lui. C'est faiblesse peut-être, mais c'est
sagesse et vérité de répondre comme faisait un membre du synode à ceux qui lui
reprochaient de déserter la confession d'Augsbourg : « Rassurez-vous, nous
attendrons encore avant de vous donner une confession de Berlin. » Il y avait
déjà des siècles que la vieille mythologie comptait parmi les fables, quand on
rédigea le symbole de Nicée.
Du milieu de ces contradictions, du fond de ces trop visibles embarras appa^
rattra-l-il maintenant quelque expédient nouveau qui doive tout concilier, les
idées et les personnes? ou bien quelque main vigoureuse ramènera-t-elle décidé-
ment en arrière les intelligences qui se pressent en foule vers ces portes étroites
par où s'ouvre l'avenir? ou bien enfin ces intelligences suivront-elles leur voie jus-
qu'au bout, et celte voie est-elle assez large pour les contenir, assez solide pour
les porter, et pour les nourrir assez féconde?
Je ne me fie point à la durée des moyens termes ; je ne m'effraie pas de la puis-
sance des réactions ; mais surtout je ne crois point que la force dépensée par l'es-
prit humain depuis un siècle soit une force perdue, et qu'il ait marché si long-
temps sur un même sentier pour trouver au bout un abîme. Il y a dans la vie
sociale un éternel progrès qui répand et vulgarise les idées salutaires ; ce ne sont
pas nécessairement les individus qui se font plus grands ou meilleurs, ce sont les
idées qui descendent en quelque sorte de leur piédestal et se rendent accessibles.
Il a fallu l'immortel génie de Descaries pour découvrir les usages de l'algèbre,
il suffit aujourd'hui d'un écolier pour les savoir. De même aussi les âmes héroï-
ques sont de tous les temps ; mais la plus belle récompense qu'elles aient chacune
dans le leur, c'est de mettre en circulation l'exemple des vertus^ où elles ont
excellé, de manière à les insinuer, comme par nature, dans la constitution morale
des générations qui leur succèdent. Telle règle pratique dont l'origine fut un
effort sublime n'est aujourd'hui qu'une habitude légale. C'est ainsi qu'il peut
arriver qu'il y ait en somme plus de justice ou de charité dans un âge que dans
462 l'Allemagne du présent.
l'autre, sans que les cœurs soient en eux-mêmes plus parfaits. La personne
humaine ne change guère; par son caractère intime, par tout ce qu'il a chez lui
de propre et de spontané, l'homme d'à présent ressemble beaucoup à l'homme
des anciens jours; il n'est plus riche que de celte richesse qu'il puise au domaine
commun. Cet accroissement perpétuel du domaine commun de l'espèce, cet exhaus-
sement continu du niveau général, voilà l'œuvre de la société : autrement à quoi
servirait-elle? les forts seront toujours les torts; ce sont les faibles qui ont in-
venté le pouvoir.
Cela s'applique très-particulièrement aux idées religieuses, et c'est de la sorte
que je comprends les vicissitudes successives des cultes. Nous ne naissons pas de
plus habiles théologiens, des métaphysiciens plus profonds que nos pères; le vrai
progrès d'une époque sur l'autre, ce n'est pas de faire que Bossuet soit plus
élevé que saint Thomas, parce qu'il vient après lui, et je ne vois pas pourquoi la
tête d'Aristote serait moins grande que celle de Kant ; mais ce que je vois très-
bien, c'est que les pures notions qui restaient jadis l'attribut exclusif des plus
sages tombent désormais en la puissance des plus humbles : le pâtre, l'ouvrier, le
marchand, ne raisonnent, à coup sûr, ni comme Kant ni comme Bossuet ; ni leur
cœur ni leur cerveau ne se consument en efforts plus pénibles qu'autrefois : seu-
lement leur nourriture spirituelle est plus saine sans qu'elle leur coûte davantage.
C'a été le résultat de ces prodigieux mouvements de la pensée, si laborieusement
accomplis pour se renouveler encore, c'a été leur prix le plus noble d'élargir tous
les horizons, d'ouvrir plus librement à tous les regards l'étendue de la patrie
religieuse en même temps que celle de la patrie politique. L'âge où les différences
extérieures et dogmatiques des cultes n'empêchent pas de saisir le fonds commun
des vérités et des préceptes, je l'aime mieux que l'âge où le Turc est infâme, le
Juif et l'hérétique brûlés. On a beau dire qu'on brûlait par politique et non par
dévotion : il y a quelque chose de plus frappant que l'interprétation des faits, ce
sont les faits eux-mêmes ; comme aussi fort inutilement on ressuscitera les pèleri-
nages, et l'on retrouvera les saintes robes, et l'on voudra provoquer des idolâ-
tries. L'âge où l'idée de l'Être suprême se manifeste dans les esprits sous une forme
toujours plus abstraite, où sa personnalité sensible s'efface de plus en plus des
imaginations pour n'y laisser d'autre impression que celle d'une immatérielle
volonté, cet âge sévère, je l'aime mieux que l'âge puéril qui crée son dieu à sa
ressemblance et le couvre d'oripeaux.
Il est un péril sans doute dans ce vaste embrassement de la pensée moderne,
c'est que, voulant trop étreindre, elle ne saisisse et ne serre plus rien ; il est un
inconvénient à celte universelle tolérance, c'est que l'on chérisse moins ses pro-
pres convictions à mesure que l'on respecte davantage celles des autres. Tel est
le premier écueil que le siècle ait rencontré sur cette mer nouvelle où il s'engage;
un écrivain de génie l'a signalé par son nom ; il s'appelle l'indifférence en matière
religieuse. Heureusement que l'esprit humain ne va nulle part en ligne droite;
il procède, pour ainsi dire, et monte par spirales; il semble souvent revenir sur
ses pas, et l'on ne s'aperçoit point qu'à celle apparente retraite il gagne un étage
de plus. Luther a écrit avec la trivialité pittoresque de son langage : « L'esprit
humain est comme un paysan ivre à cheval ; quand on le relève d'un côté, il
retombe de l'autre. » Nous sommes donc retombés. En tout pays et venant de
toutes bouches, le même cri s'est fait entendre : Seigneur, nous périssons! Beau-
coup ont supposé que la vie religieuse allait s'éteindre parce qu'elle se métamor-
l'allemagnz: du présent. 465
phosait, et si complète fut leur dé6ance de l'avenir, qu'ils entreprirent pour l'ar-
rêter en chemin cette œuvre impossible de copier le passé. Les uns étaient des
cœurs courageux avec des intelligences étroites; les autres, et le plus grand
nombre, des timides; d'autres enfin, elles plus bruyants, les plus actifs, les plus
radicaux, c'étaient des habiles. Ainsi s'est produit en Europe ce qu'on est con-
venu de nommer la réaction religieuse. Puséisles d'Oxford, puritains d'Ecosse,
piélisles allemands, ullramonlains de France, opiniâtres gardiens du vieux rab-
binisme, tous ont évoqué la tradition et l'autorité, soit en haine, soit par peur
de celte liberté qu'ils jugent sans but parce qu'elle sera sans fin. Patience, car
ils la servent.
Qu'un fleuve s'épanche en large nappe dans un lit régulier, vous croiriez son
cours endormi, tant il est silencieux et puissant; qu'une roche brute se détache
de la rive et vienne tomber en travers des eaux, celles-ci s'indignent, écumentet
bondissent, minent l'obstacle ou le renversent et ne reprennent que plus loin
leur majestueuse tranquillité. C'est là l'image naturelle de ia réaction religieuse
et de ses effets. Tout le tumulte qu'elle a suscité n'esl pas une improvisation fac-
tice, une exubérance inutile; ce n'est pas, comme on voudrait bien le dire, le
mauvais sang de la pensée qui s'en va. Le siècle suivait sa route ; on la lui barre,
il se soulève. Laissez faire, il se retrouvera bientôt rassis avec une nouvelle
conscience de lui-même. Le sentiment religieux, trop flottant sur une pente trop
spacieuse, ne se prenait point assez à la vie réelle ; il manquait de caractère parce
que la contradiction lui manquait, peut-être aussi d'enthousiasme parce que
l'enthousiasme ne naît qu'avec la lutte. La lutte est arrivée. Il s'estimait sage, on
lui a déclaré qu'il était impie et athée; il avait tiré de la simple raison des motifs
suffisants de paix et de joie, on a voulu lui montrer qu'il n'y avait la que trouble
et misère. A-t-on réussi? a-t-on redressé les vieux autels pour les avoir plâtrés?
Non, mais on a seulement précipité l'inauguration des nouveaux. L'Allemagne
s'est mise en avant la première ; à ses risques et périls, avec les entraînements,
avec les naïvetés de toute force qui ne se connaissait pas et qui s'essaie, elle a
proclamé le droit imprescriptible des convictions raisonnables; elle a répondu
aux dogmatiques impérieux de l'école positive non plus par la critique, mais par
l'affirmation. La foi, l'adhésion par amour n'est pas le privilège exclusif des en-
seignements mystiques, c'est le couronnement des grandes œuvres sincères.
Je me souviens encore de l'émotion que j'éprouvai en lisant dans une gazette
de village le récit d'une assemblée des Amis protestants tenue sous la présidence
d'Uhlich à Eisleben, la patrie de Luther. Voici cette charmante description toute
pleine d'une poésie qui s'ignore : « Nous sortîmes de la ville avant midi ; nous
étions au moins six cents. Il fallut rester en plein air; le beau temps nous favo-
risait; quelle meilleure place les amis auraient-ils pu choisir pour y converser?
Ils aspirent à la lumière, comme on le dit d'eux par une moquerie dont ils ne se
fâchent point, et le malin leur versait sa lumière si douce. Ils tiennent le monde
entier pour l'école de tout esprit qui pense, et le large aspect du monde s'ouvrait
librement devant eux. Ils suivent cette impulsion frémissante de leur temps vers
la connaissance et le progrès, et partout à leurs côtés frémissait la nature pous-
sant et développaut le germe des choses pendant qu'un vent rapide baignait leur
front de ses vives haleines. Nous restâmes donc là sur la terrasse. Le feuillage
alors récent des chênes nous faisait un toit magnifique, au-dessus encore le ciel
bleu, à nos pieds la ville d'Eisleben, puis au delà le regard s'étendait sur Tira-
461 L ALLEMAGNE liU i-AÉSENÏ ■
mensité des plaines et des montagnes. Enfin arriva le pieux orateur. Sa première
parole, et vis-à-vis de ce ravissant spectacle pouvait-il en trouver une autre? sa
première parole fut celle-ci : « Pénétrés comme nous le sommes de la présence du
» Père éternel que tous nous sentons, ne voulons-nous pas soulager notre âme
» avec des chants? » Et l'on chanta : <c 0 Créateur, lorsque je contemple à genoux
» ta puissance, la sagesse de tes voies, ton amour qui veille sur tout, je ne sais
» plus, dans mon admiration, comment m'élever jusqu'à toi ! mon Dieu, mon
» Seigneur et mon père ! » Cette noble et grave exaltation vaut-elle donc moins
que la crédulité des pèlerins de Trêves? De quel côté la piété féconde? de
quel côté la grandeur? Où sent-on le mieux l'approche divine, le souffle d'en
haut?
Or, qui ne se rappellerait ici la foi de Jean-Jacques? N'est-ce pas cette simple
et forte éloquence du vicaire savoyard, et, par une heureuse rencontre, n'est-ce
pas le début même de son discours, mis pour ainsi dire en action ? n'est-ce pas
toujours la magnificence de la nature qui sert de texte à ces religieux entretiens?
Il n'y a qu'une différence, et je la note pour résumer ma pensée, comme elle
résume tout ce progrès auquel je crois. — Le pauvre vicaire n'avait qu'un audi-
teur, encore était-il de rencontre, et lui-même n'eût point ainsi prêché devant ses
ouailles; le pasteur Uhlich haranguait sur ce ton-là tous ses paroissiens, et la
profession de foi leur plaisait en sermon.
Alexandre Thomas.
LA
BELGIQUE EN 1846.
SITUATION POLITIQUE. — SITUATION COMMERCIALE.
La Belgique fait chaque jour un pas de plus dans cette voie d'anomalies poli-
tiques où déjà nous l'avons suivie (1). Un coup d'état ou l'équivalent, issu,
contradiction étrange, d'un respect exagéré des garanties constitutionnelles ; l'ini-
tiative royale engagée, compromise par le fait même de son abstention ; un parti
qui doit à son discrédit seul, à l'excès de son impopularité, l'honneur d'occuper
sans partage le pouvoir, telle est la bizarre énigme qu'a posée, il y a quelques
mois, l'avènement du ministère de Theux. Cette série de complications imprévues
ne se limite pas à la question intérieure : la question extérieure en présente
d'autres qui, pour remonter à une date plus ancienne, ne se rattachent pas moins
aux premières, dont elles menacent d'entraver le dénoûment. Les principes de
liberté commeiciale découlant naturellement et sans effort d'un système d'isole-
ment douanier, appliqués en détail par ce même-parti catholique qui les repous-
sait dans leur ensemble; l'union douanière avec la France se transformant en
conséquence théorique de deux traités qui semblaient river la Belgique au Zoll-
verein et aux Pays-Bas, et près de devenir le dernier mot d'un ministère qui eût
personnifié naguère les préjugés anti-français; les libéraux enfin, refoulés de fait,
par l'exagération même de leurs doctrines de liberté commerciale, vers l'arène
protectionniste, que leurs adversaires viennent d'abandonner, et, au bout de ces
(1) Voyez la Revue du 30 septembre 1845.
TOME IV. 31
466 LA BELGIQUE EN 1846.
surprises , un déplacement possible d'opinions qui ferait du ministère de Theux,
cette faute suprême des catholiques, l'instrument de leur salut : voilà autant
d'éléments nouveaux du problème que sont appelées à résoudre les élections de
1847. De là deux points de vue distincts et cependant inséparables : je les embras-
serai tous deux. Intéressante par son originalité seule, cette situation a d'autres
titres à l'attention de notre pays. Pour la France et pour l'Europe, la Belgique est
plus qu'un petit royaume de quatre millions d'habitants : la Belgique est l'élément
forcé de bien des solutions commerciales déjà entrevues, le point commun où le
système douanier du nord et le système douanier du midi viendront tôt ou tard
se briser ou s'unir.
I.
On avait pu apprécier, dès la retraite de M. Nolhomb, les causes et les indices
certains de la réaction qui s'opère depuis cinq ans en Belgique. Protégés par un
système électoral qui n'autorise, sauf le cas de dissolution, le renouvellement des
chambres que par moitiés, et à intervalles de deux ans pour les représentants, de
quatre ans pour les sénateurs, les catholiques possèdent encore la majorité parle-
mentaire, quoiqu'ils soient en minorité évidente, avouée, dans les collèges élec-
toraux. Les élections de 1845 pour le renouvellement de la première moitié de
la chambre des représentants, et précédemment les élections provinciales de 1844
faites par la même catégorie de votants qui nommera, en 1847, la seconde moitié
de cette chambre et la première moitié du sénat, ont réduit, dans le domaine de
la politique intérieure, à une simple question de temps l'avènement définitif des
libéraux. C'est cependant en face de cette insurrection spontanée, presque una-
nime, du pays électoral contre la prépondérance du clergé qu'a surgi pour la
première fois un ministère exclusivement clérical , en d'autres termes, une com-
binaison telle que les catholiques, au faîte de leur popularité et de leur puissance,
n'avaient jamais osé l'imposer au roi. Une pareille solution n'est pas, du reste,
survenue d'emblée : le roi, avant d'y recourir, a tour à tour essayé d'une combi-
naison mixte et d'une combinaison libérale; mais cette double tentative, dirigée
par des scrupules inopportuns, n'a servi qu'à remire plus évidentes la déconsidé-
ration des catholiques et les impolitiques préférences de la couronne pour un
parti que repousse le sentiment national. Pour bien faire apprécier le caractère et
les résultats probables de la nouvelle situation, je dois remonter aux circonstances
qui ont amené la retraite de MM. Van de Weyer et d'Hoffschmidt , dont la courte
apparition n'a pas laissé d'ailleurs d'autres souvenirs.
C'est tout un nouveau chapitre à l'histoire des grands effets par les petites
causes. Le principal du collège communal de Tournay ayant déplu aux jésuites,
et par contre-coup à l'évèque, le bourgmestre et les éehevins de la ville, qui sont
à la dévotion du clergé, conclurent, il y a près d'un an, une convention qui livrait
à l'évèque, et par contre-coup aux jésuites , le droit de pourvoir à la direction de
cet établissement. A l'instigation de l'ancien ambassadeur de Belgique en France,
le comte Le Hou, qui a réussi à se faire un piédestal politique du modeste fau-
teuil où les circonstances l'ont relégué, le conseil communal protesta. A son tour,
l'opposition de la chambre des représentants s'empara avidement de l'afl'aire et
LA BELGIQUE EN 1846. Î67
arracha à M. Van de Weyer, l'an des membres libéraux dn cabinet, fa promesse
d'un projet de loi tendant à résoudre définitivement le point dél>aitu.
Pour tout homme de bonne loi, cette solution était déjà écrite d;ins l'article 81
de la loi communale, ijtri classe les professeurs et instituteurs attachés aux éta-
blissements communaux d'instruction publique dans la catégorie des employés
dont la nomination appartient aux conseils. Le même article autorise, implicite-
ment il est vrai, les conseils communaux à abandonner ces nominations au col-
lège des bourgmestres et échevins ; mais le soin qu'a pris le législateur de spé-
cifier ce cas de délégation prouve assez qu'il est unique, et que les bourgmestres
el échevins ne peuvent pas transmettre, par une seconde délégation, à un tiers
les droits qu'ils ont reçus des conseils communaux. L'interprétation contraire
bouleverserait toute l'économie de la loi, car les bourgmestres el échevins n'exer-
cent, après tout, le droit de nomination qui leur est délégué que sous la surveil-
lance du pouvoir déléguant, du conseil, surveillance impossible à l'égard de
l'autorité épiscopale. La convention de Tournay n'était d;>ne qu'un prétexte. En
supposant qu'une pareille convention se reproduisît ailleurs, les libéraux, mie
fois maîtres de la situation , étaient toujours sûrs de trouver dans la législation
actuelle le moyen de réprimer ces écarts. Une loi nouvelle, présentée sous les
auspices d'une majorité évidemment hostile à l'enseignement laïque, ne pouvait
aboutir au contraire qu'à aggraver le mal, à légaliser l'abus. L'opposition ne
l'ignorait pas : ce qu'elle voulait en réalité, c'est une discussion politique dont
le bruit pût réveiller les passions libérales, à moitié engourdies par une trêve de
six mois, et qu'il importait de tenir en haleine jusqu'aux élections de 1847.
L'opposition visait surtout à compromettre les deux ministres, MM. Van de Weyer
et d'Hoffschmidl, dont les antécédents libéraux servaient de chaperon aux catho-
liques. La question de l'enseignement, dont l'intolérance avide du clergé a fait
en quelque sorte la pierre de touche des deux opinions, atteignait mieux que toute
autre ce double but. Sur le terrain de l'enseignement s'e?l obérée, ne l'oublions
pas, cette formidable coalition de 1841, qui, combinant avec les garanties, l'au-
torité morale inhérentes au libéralisme modéré, l'ascendant révolutionnaire, les
moyens de propagande el de police que l'esprit d'association avait mis aux mains
des radicaux, a pu bouleverser en trois ans toutes les traditions électorales du
pays. Sur ce terrain a succombé M. Nothomb, si habile pourtant à couvrir d'un
vernis de libéralisme les mesures réactionnaires que lui imposait, la majorité.
Comme M. Nolhomb, MM. Van de Weyer et d'Hoffschmidl allaient se trouver ré-
duits à découvrir leurs collègues catholiques en se séparant d'eux, ou, ce qui
reviendrait au même, à perdre le droit de les abriter en pactisant ouverlcmenl
avec eux. L'une et l'autre éventualité donnaient aux meneurs libéraux une entière
liberté d'attaque et un moyen sûr de rallier les éléments encore mal disciplinés
de la coalition de 1841. Hâtons-nous de dire que M. Van de Weyer n'a pas songé
un seul instant à renouveler le jeu périlleux de M. ."-"othomb. Le projet élaboré
par lui se réduisait à poser ou plutôt à constater ce principe : <c que les communes
ne peuvent déléguer à un tiers l'autorité que les lois leur confèrent sur leurs éta-
blissements d'instruction moyenne, et que toute transaction contraire est nulle. »
Écrit sous la dictée des libéraux, ce projet n'eût pas tranché autrement la
question.
Il s'offrait aux catholiques un moyen facile de dérouler les calculs des meneurs
libéraux : c'était d'adhérer purement et simplement au projet. La coalition loin-
408 LA BELGIQUE EN 1846.
bait dès lors dans son propre piège. Cette irritante question de l'enseignement,
soulevée dans l'unique pensée de mettre en évidence les prétentions outrées des
catholiques, n'aboutissait qu'à faire ressortir leur modération, et rien n'épuise et
ne déconsidère un parti, une coalition surtout, comme de frapper à vide ; mais les
libéraux n'avaient pas trop présumé de la maladroite obstination de leurs adver-
saires. Accepté par M. d'Hoffschniidt , le projet de M. Van de Weyer fut repoussé
par tous les membres catholiques du cabinet, qui, à la suite de quelques scènes
assez vives, remit ses démissions au roi.
Ici se présentaient trois solutions contraires, dont chacune répondait à une des
nécessités de la situation. Un ministère exclusivement catholique avait dans les
chambres une majorité tonte faite. Le vœu manifeste des collèges électoraux assu-
rait une majorité plus forte encore à la combinaison opposée; seulement ce choix
impliquait la dissolution des chambres. Un ministère mixte enfin, s'il ne satis-
faisait aux droits ni de l'un ni de l'autre parti, avait l'avantage de n'en froisser
ouvertement aucun et d'épargner au roi la lâcheuse alternative de jeter un défi
au pays par des choix exclusivement hostiles à l'opinion, ou de se constituer chef
d'opposition en donnant le coup de grâce à une majorité, peu digne d'égards si
l'on veut, mais qui, après tout, avait pour elle le droit de priorité, l'autorité d'une
position prise et légalement prise. En un mot, le roi, le parlement, le pays, avaient
trois intérêts distincts dans la question.
Le roi, naturellement, songea tout d'abord au sien, et M. Van de Weyer reçut
mission de composer un ministère mi-parti de catholiques et de libéraux modérés ;
mais, soit vertige, soit que, désespérant de désarmer l'opinion par des concessions
tardives, il voulut épuiser dans un dernier effort les ressources que sa majorité
moribonde lui offrait, le parti catholique avait donné le mot à tous ses adhérents :
aucun n'accepta le projet de M. Van de Weyer, qui résigna ses pouvoirs. L'ajour-
nement du projet eût pu seul replacer les partis dans ces conditions d'immobilité
auxquelles un ministère mixte était possible encore, et M. de Mérode, dont les
excentricités oratoires n'excluent pas certain bon sens, en lit la proposition dans
les journaux. Il ne s'agissait plus que de trouver dans ce groupe de libéraux
déclassés où la politique mixte avait déjà recruté quatre ministres, MM. Nothomb,
Goblet, Van de Weyer et d'Hoffschmidt , et où se tenaient encore, à distances
diverses, MM. de Brouckère, Liedts, Dumon, Osy, Dollez, un homme qui voulût
prêter la main à ce faux fuyant. Là précisément était la difficulté, l'impossibilité.
L'approbation donnée par les catholiques à la convention de Tournay, leur achar-
nement a la maintenir, décelaient chez eux le parti pris formel de fausser par
voie administrative les dernières garanties de l'enseignement laïque : accepter
l'ajournement, c'était accepter sciemment la complicité indirecte de cette auda-
cieuse agression. Or, M. Nothomb, à une époque où le parti clérical mettait encore
les formes légales de son côté, avait fait une trop fâcheuse expérience de ce système
d'effacement personnel , qui consiste à tolérer le fait en réservant le principe,
pour qu'un seul libéral voulût la tenter après lui et so'us des auspices plus com-
promettants. MM. de Brouckère et Bumon , sollicités de venir en aide à la cou-
ronne, subordonnèrent leur acceptation au programme même de M. Van de Weyer.
M. Liedts, que le vote presque unanime des deux partis appelle chaque année à
la présidence de la chambre des représentants, refusait, six mois auparavant, le
portefeuille, pour conserver sa position parlementaire, et l'Achille de la neu-
tralité avait moins de raisons que jamais de sortir de sa tente. MM. Osy et Bolle/.
LA BELGIQUE EN 1846. 469
enfin, qui, à défaut d'influence personnelle, se seraient désignés au choix du roi
par un passé à peu près libre de compromis, déblatéraient ouvertement contre
les ménagements observés à l'égard des catholiques. Des cinq membres qui com-
posaient naguère la réserve mixte, quatre se trouvaient refoulés par les exigences
de l'épiscopat aux premiers rangs de la coalition.
Il fallait donc choisir entre deux combinaisons exclusives. Préférence pour
préférence, le bon sens, l'intérêt de sa propre dignité, parfaitement d'accord ici
avec l'intérêt de sa popularité, ordonnaient au roi de sacrifier un parti dont l'en-
têtement l'avait placé dans celte alternative d'option. Léopold sembla le com-
prendre : il chargea le chef de la coalition libérale, M. Rogier, de constituer un
cabinet; mais le fantôme de la dissolution se dressait toujours là, menaçant,
devant les incertitudes royales, et Léopold crut le conjurer en imposant à M. Rogier
la condition expresse d'exclure du nouveau cabinet l'élément ultra-libéral. A son
point de vue, le roi calculait juste : un cabinet de libéraux modérés, de doctri-
naires, c'est le mot reçu , n'impliquait pas nécessairement la dissolution. Dans
la chambre des représentants d'abord, les deux partis se balancent; une minorité
flottante, aujourd'hui évaluée à dix membres prêts à voter, les yeux fermés, pour
tous les ministères, quels qu'ils soient, y détermine seule depuis longtemps la
majorité. De ce côté donc aucun obstacle sérieux pour M. Rogier. Quant à la ma-
jorité immense qui, depuis 1841, soutient les catholiques dans le sénat, il ne
fallait pas s'en effrayer davantage. Cette majorité, jadis le plus ferme appui du
groupe doctrinaire dans la lutte qu'il a soutenue dix ans contre le radicalisme
ultra-libéral et le radicalisme ultra-catholique, ne s'est tournée vers le clergé
qu'accidentellement et par suite du rapprochement effectué, en 1841 , entre les
doctrinaires et les ultra-libéraux. Vainement les ultra-libéraux ont-ils abjuré
leurs principales doctrines, vainement, dans deux ou trois circonstances récentes,
ont-ils pris fait et cause avec les doctrinaires pour la prérogative royale menacée
par le radicalisme du clergé : rien n'a pu désarmer les préventions du sénat. Pour
qui connaît le cœur humain, des causes bien autrement graves qu'un simple dis-
sentiment politique entretiennent cette incompatibilité d'humeurs. Le sénat, dont
le cens d'éligibilité est de 1,000 florins, se recrute en majeure partie dans l'aris-
tocratie, qui représente encore en Belgique la grande propriété, et les ultra-libé-
raux ont précisément retenu de leur ancien programme ce dénigrement haineux
des idées et des susceptibilités nobiliaires qui sera partout et toujours le thème
favori des bourgeoisies dans l'opposition. De là les colères de celte aristocratie
d'autant plus ombrageuse que ses titres sont plus contestables (1). M. Rogier eût
immanquablement reconquis les bonnes grâces de la chambre haute, en sacrifiant
des auxiliaires auxquels son patronage seul pouvait ouvrir l'accès du pou-
voir.
Infaillible quant au but que se proposait le roi , la combinaison dont il s'agit
n'avait qu'un défaut, c'est d'être inacceptable pour M. Rogier. M. Rogier n'avait-il
pas, en effet, des ménagements à garder vis-à-vis d'une fraction qui dispose des
clubs, des loges maçonniques, de la plupart des journaux, d'un grand nombre
(1) Chacun des nombreux régimes qui se sont succédé en Belgique a créé de nouvelles
catégories de nobles, et la vanité mal entendue des Belges semble avoir pris à tâche de
rendre ces distinctions plus banales encore, en attribuant le titre primitif à tous les colla-
téraux de même souche.
470 LA BELGIQUE UN 1846.
de conseils communaux, de tous les moyens de propagande et do contrôle enfin
auxqm Is l'opinion libérale doit ses miraculeux progrès? Pouvait-il, sans les
froisser, exclure du succès des hommes qui l'avaient adopté dans la défaite, et
qui . en position de lui marchander Jeur concours , s'étaient effacés derrière lui,
sacrifiant à l'intérêt commun leurs prétentions, leur passé, leur individualité po-
litique? C'est à quoi visait apparemment, sinon le roi , du moins la coterie qui
dictait ses scrupules. M. Rogier esquiva assez adroitement le piège. S'enfermant
dans la lettre morte des instructions royales, il consentait à former un cabinet
en dehors des membres ultra-libéraux de la chambre; mais, pour que ceux-ci ne
pussent suspecter sa loyauté, il prenait pour programme de gouvernement le pro-
gramme même de la coalition, dont il énumérait ainsi les points principaux :
indépendance respective du pouvoir civil et du pouvoir religieux, principe qui
trouverait notamment son application dans la loi sur l'enseignement secondaire,
— nomination par le roi du jury chargé de conférer les grades académiques , au
lieu du mode actuel de nomination par les chambres, — retrait de la loi qui au-
torise le fractionnement arbitraire des collèges électoraux des communes, et avis
préalable de la députation permanente (sorte de conseil de préfecture dérivant de
l'élection) pour la nomination des bourgmestres en dehors des conseils. La pre-
mière de ces clauses était l'expression des exigences communes aux deux fractions
libérales; la seconde formulait les concessions faites par les ultra-libéraux aux
libéraux modérés. La troisième enfin mettait habilement en regard les concessions
des libéraux modérés aux ultra-libéraux. Au début du ministère Nothomb, en face
des tendances d'émancipation qui se manifestaient déjà dans les conseils , les
catholiques, répudiant leur vieux programme de décentralisation en ce qu'il avait
d'onéreux, avaient trouvé commode de* déshériter l'initiative municipale, au profit
de l'initiative gouvernementale, qu'ils se croyaient désormais sûrs de diriger, et
le groupe doctrinaire, soit pour prouver qu'il restreignait ses théories de centra-
lisation dans les bornes des lois existantes, soit désir de payer les sacrifices
récemment faits à ces théories par les ultra-libéraux, avait pris franchement fait
et cause pour les droits de celte même liberté communale dont il avait autrefois
combattu l'abus. De là cette troisième clause. L'empressement de M. Rogier à
ériger en principe de gouvernement ce qui avait pu ne paraître qu'une tactique
d'opposition était de nature à rassurer pleinement les ultra- libéraux sur la bonne
foi du ministre eri perspective. Les garanties étaient des ce moment égales de
part et d'autre; cette combinaison, exclusivement doctrinaire, où les habiles du
parti catholique voyaient l'anéantissement prochain de la coalition , en devenait
l'expression vivante. Ce n'était malheureusement pas tout : se doutant bien qu'un
ministère qui se proclamait solidaire des ultra-libéraux ne désarmerait pas les
antipathies boudeuses du sénat, et ne voulant pas exposer le futur cabinet aux
chances d'une chute qui eût fait douter du parti libéral, M. Rogier posait trois cas
de dissolution jusqu'aux élections de 1847.
On devine l'accueil fait par le roi à ce programme, qui transformait en per-
spective certaine ce qu'il redoutait le plu:;. La petite cour ultramontaine du châ-
teau de Laeken exploita l'incident, se récriant bien haut contre l'intolérance de
« ces prétendus libéraux qui menaçaient l'indépendance des chambres, qui vou-
laient s'emparer de la situation par un coup d'étal, » et le roi, ne demandant pas
mieux que d'être convaincu ; recomposa , avec l'élément catholique de l'ancien
cabinet, une nouvelle administration où M. de Theux, chef de la réaction cléri-
LA BELGIQUE EN iB46. Î7I
cale, remplaçait, avec M. de Bavay, les deux libéraux démissionnaires, MM. Van
de Weyer el d'Hoffschmidt.
Là était véritablement le coup d'état. Qu'il faille user avec une grande réserve
de l'expédient extrême des dissolutions, personne ne le conteste ; niais le roi avait
suffisamment déféré à ce scrupule, en chargeant, dès le début de la crise, M. Van
de Weyer de reconstituer un cabinet mixte. Ce projet échouant devant l'inexpli-
cable obstination des catholiques, la dissolution, qui rentre après tout dans les
prérogatives constitutionnelles de la couronne, était, on l'avouera, un pis-aller
moins compromettant et plus légal que cette imprudente intronisation d'un parti
dont le programme avoué était désormais un cri de guerre contre les institutions.
Un ministère exclusivement catholique , succédant d'emblée et sans interrègne à
la dernière administration, se fût compris encore; on eût vu à la rigueur dans ce
recours suprême à la majorité de fait la continuation de ce système de neutralité
qui, depuis 1851, avait abandonné chaque parti, chaque chose à sa propre impul-
sion , sans rien hâter ni ralentir, et qui , logique jusqu'au bout, laissait tous les
frais de la crise actuelle à la charge des hommes qui, à tort ou à raison, l'avaient
provoquée, des libéraux, sauf pour ceux-ci à prendre leur revanche en 1847,
terme normal de leur rôle de minorité. Fort de son homogénéité, n'ayant per-
sonne à ménager dans le camp ennemi, le nouveau ministère eût mis aux oubliettes
la loi de l'enseignement, sans s'inquiéter des engagements de M. Van de Weyer.
L'agitation serait tombée d'elle-même. Malheureusement six semaines d'incerti-
tudes, en donnant aux exigences secrètes des ultra-catholiques le temps de se pro-
duire au grand jour, avaient singulièrement aggravé les positions. Non contents
de défendre la convention de Tournay du reproche d'irrégularité, les journaux et
les orateurs du clergé, dont la presse coalisée excitait habilement l'indiscrétion,
et qui eux-mêmes espéraient sans doute intimider les libéraux en opposant l'offen-
sive à l'offensive, en étaient venus peu à peu à voir dans l'exception la règle, dans
la tolérance le droit. Ainsi, le retrait du projet de loi tendant à abolir la conven-
tion de Tournay ne leur suffisait déjà plus; ce qu'ils réclamaient désormais,
c'était une loi confirmative de celle convention. Devant ces manifestations si crû-
ment ultramonlaines, les questions de priorité, les scrupules de forme, étaient au
moins inopportuns. Ce n'éiait plus entre les chambres et l'opinion, entre la ma-
jorité parlementaire el la majorité électorale, c'était entre la réaction et la légalité
que le roi avait à choisir. Par un bizarre accouplement de ténacité et de faiblesse,
la peur des mesures extrêmes n'aura produit en définitive ici qu'un coup d'étal.
On a dit et laissé dire que M.Rogier prétendait forcer la main au roi, et que dès
lors il était de la dignité de la couronne de résister. En vérité, c'est abuser étran-
gement du droit d'interprétation. M. Rogier n'a pas imposé de conditions au roi,
il a tout au plus refusé d'en subir, et, dans ce désaccord, tous les ménagements
sont de son côté. Le programme de M. Rogier ne teuduit, en effet, qu'à faciliter
la combinaison rêvée par le roi, en conciliant l'homogénéité, l'exisleuce de la
coalition libérale avec l'exclusion individuelle d£S ultralibéraux; les trois cas
de dissolution, posés par ce programme, étaient le corollaire naturel, indispen-
sable, des mêmes nécessités, et M. Rogier éiait d'autant pins fonde à énoncer
celle dernière clause, que le roi, suit imprévoyance, soit circonspection, n'avait
émis aucune réserve à cet égard- Que les libéraux, en faisant de la convention de
Tournay une question de cabinet, soient la cause première de ces complications,
je l'ai admis ; mais, après tout, ils dénonçaient une violation de la loi ; ils usaient
47S LA BELGIQUE EN 1846.
d'un droit incontestable, et c'était à leurs adversaires de rétablir le statu quo en
cédant. Si le roi a eu la main forcée, c'est par les catholiques, qui, après avoir
prôné quinze ans la nécessité des combinaisons mixtes, ont fermé à l'irresponsa-
bilité royale cette issue, en la subordonnant à des exigences inacceptables pour la
fraction la moins exclusive du parti libéral. Cette idée des combinaisons mixtes
est, en effet, une vieille invention des catholiques; elle date de l'époque où ce
parti, encore maître de l'opinion et certain de trouver dans les lois existantes la
consécration de ses empiétements, pouvait feindre impunément l'impartialité.
M. de Theux a dirigé six ans une administration mixte, et il en a protégé deux
autres pendant cinq ans. M. Dechamps a fait plusieurs discours sur l'impossibilité
des combinaisons exclusives. M. Malou s'est écrié un jour à la chambre : « Vous
mettriez devant moi un ministère composé de six M. Malou que je le combattrais,
car il serait réduit à l'impuissance et ne pourrait qu'être fatal au pays. » Si Léo-
pold s'est inspiré dans ses choix d'un scrupule de dignité, avouons qu'il a eu la
main bien malheureuse. Pour soustraire son initiative à l'influence normale des
libéraux, il l'a rivée aux contradictions des ultramontains.
L'abnégation de Léopold, dans celte circonstance, est d'autant plus rare, que
ce parti ultramontain, auquel il s'est gratuitement livré, est l'adversaire né des
prérogatives royales, exclusivement défendues par ces mêmes libéraux qu'il re-
pousse. Le programme de M. Rogier en fait foi. La dernière clause, il est vrai,
tend à enlever au roi le droit entièrement nouveau de nommer les magistrats mu-
nicipaux en dehors des conseils; mais les autres lui accordent ou lui confirment
des droits plus importants, et, au pis aller, les libéraux qui interprètent les lois
fondamentales dans le sens le plus favorable au pouvoir exécutif, se bornant à
repousser une inconséquente dérogation à ces lois, étaient pour Léopold un allié
plus sûr que cet autre parti qui nie en principe et en détail l'initiative, l'indé-
pendance même de la royauté, sauf le cas accidentel où, sentant le monopole des
élections municipales lui échapper, il a voulu, à titre d'essai, exploiter l'élément
royal. Le roi avait pu d'autant moins se méprendre sur le peu de sincérité de cette
avance des catholiques, que bientôt après, dans le fameux débat sur le jury d'exa-
men, ils avaient exhumé contre la couronne leurs vieux arguments radicaux de
1830-56. Rien n'a manqué à l'abaissement volontaire de la couronne. Avec un
à-propos brutal, s'il n'est pas fortuit, le jour où le nouveau ministère, expression
suprême des complaisances du roi pour les catholiques, a fait sa première appa-
rition à la chambre, les orateurs catholiques glorifiaient la résistance tradition-
nelle de leur parti aux prétentions du pouvoir exécutif.
Un fait beaucoup plus grave, c'est le retour subit des ultra-libéraux à ces dé-
fiances anti-dynastiques qu'ils semblaient avoir abdiquées, il y a quatre ans, en
s'alliant aux doctrinaires. Cette conversion des ultra-libéraux n'était rien moins
que définitive. Un ministère adopté par eux, un ministère tel que l'entendait
M. Rogier, eût pu seul, en pliant leurs convictions encore rétives au joug des né-
cessités gouvernementales, transformer peu à peu en habitude, en système, ce qui
n'était dans l'origine qu'une tactique d'opposition. Le roi n'avait qu'à leur tendre
la main pour les gagner définitivement : il a préféré les frapper d'une exclusion
injurieuse, et leurs vieilles antipathies, s'ajoutant à la rancune de ce procédé, ont
pris un caractère d'aigreur jusqu'ici inconnu. « Vous êtes un cabinet de révolu-
tion! » s'est écrié à la tribune l'un des chefs de ce groupe, M. Casiiau, en faisant
de transparentes allusions au ministère Polignac. C'est exagéré, mais significatif.
LA BELGIQUE EN 1848. 473
Cette désaffection semble gagner jusqu'aux doctrinaires, alliés systématiques de
la couronne : dans les explications qu'il a été amené à donner sur la dernière
crise, M. Rogier, l'homme le plus gouvernemental de son pays, a mis une sorte
d'habileté perfide à découvrir le roi. Elle a gagné jusqu'à ce petit groupe que son
ultra-modérantisme laissait en-deçà des doctrinaires. M. de Brouckère, l'une des
principales notabilités de la révolution, s'est démis de ses fonctions de gouver-
neur de la province de Liège, poste qu'il avait occupé même sous le cabinet No-
thomb; il s'est démis en déclarant qu'il n'entendait pas subir la direction donnée
au pouvoir. MM. Osy et Dollez, jusqu'ici la neutralité même, ont mis presque
autant de vivacité que M. Castiau dans leur désapprobation du choix royal. « Tou-
jours on accorde le lendemain ce qu'il eût fallu donner la veille, » s'est écrié le
premier, en menaçant le gouvernement des représailles des libéraux. Le second a
été plus loin : « Au point où vous avez poussé les choses, ce n'est plus avec l'op-
position des chambres, mais avec une autre que vous aurez à compter. » Un fait
qui ne s'était pas encore produit depuis 1851, même à l'époque où l'abandon
d'une partie du Limbourg et du Luxembourg exaspérait les masses contre le pou-
voir, donnera la mesure de la gravité de celle question de l'enseignement si mal-
adroitement envenimée par la couronne et du vide inquiétant qui s'opère autour
de celle-ci. Dernièrement, à Tournay, où la cause et les résultats de la dernière
crise ont un intérêt tout local, les habitants notables s'étant cotisés pour offrir
un banquet à une corporation de la ville, les commissaires nommés par les sous-
cripteurs ont décidé, à la majorité de sept voix contre deux, qu'il ne serait pas
porté de toast au roi. C'est par surprise, et au grand scandale des libéraux de
toute nuance, que ce toast a été porté.
J'ai dû insister sur ces faits, la plupart inaperçus, car ils sont un côté entière-
ment nouveau de la question intérieure. La position du roi était admirable. Dégagé
vis-à-vis des catholiques par sa déférence passée à la loi du plus fort, par les con-
cessions, les sacrifices qu'il avait su leur faire quand ils dirigeaient notoirement
l'esprit national, protégé du côté des libéraux par le programme même de ce parti,
il n'avait qu'à suivre le flot pour arriver sans froissements, sans secousse, sans
apparence de partialité, à s'assimiler l'opinion dominante : en un jour, le voilà
refoulé à l'arrière-garde des vaincus, et, qui pis est, en s'aliénant des auxiliaires
qui devaient être, en 1847, la majorité, il n'a pas même réussi à rallier aux droits
du trône l'intolérante faction pour laquelle il s'est compromis. Jamais, on l'avouera,
jamais calcul de neutralité constitutionnelle n'aura manqué plus diamétralement
son but.
La grande erreur du roi des Belges, c'est de se croire toujours en 1831. Qu'à
l'issue d'une révolution en partie dirigée contre l'ascendant protestant, il ail cru»
lui protestant qu'un hasard diplomatique appelait à la représenter, devoir user de
ménagements sans nombre à l'égard de cette ombrageuse majorité dont chaque
vote exprimait un soupçon; que, pour la rassurer, il ait poussé la condescendance
jusqu'à devenir l'auxiliaire des catholiques dans leur croisade contre les préroga-
tives royales ; qu'en 1854, par exemple, il ait prêté complaisammenl la main à la
chute du ministère Lebeau-Rogier, coupable d'avoir fait admettre, en dépit du
radicalisme ullramontain, la participation du roi dans la nomination des magis-
trats municipaux; que, plus récemment, à l'occasion d'un arrêté qui soumettait
les collèges du clergé à la surveillance indirecte du gouvernement, il ait sacrifié
aux mêmes rancunes le cabinet libéral de 1840-41, cela se concevait encore. A
474 Ï-A BELGIQUE EN 1846.
défaut d'éclat, ce rôle de Pilate constitutionnel avait un faux air de profondeur
et de finesse qui a pu séduire jusqu'aux libéraux; mais, après le mouvement élec-
toral de 1844-45, quand des résultats précis, mathématiques, ont d'avance mar-
qué le jour et l'heure où celte majorité vermoulue tombera, quand, par un de ces
déplacements de force qui n'arrivent pas impunément deux fois en un règne,
l'opposition peut s'intituler sans mensonge le pays, et que, du côté de cette
opposition, sont l'intérêt, les garanties, la dignité de la couronne; quand, pour
ajouter enfin à ce concours d'heureuses nécessités, une question surgit, qui, en
ne laissant au roi d'autre issue vers les uitramonlains que la sanction d'exigences
réactionnaires, illégales, lui offre une occasion naturelle de se mettre à la tète de
cette opposition où de sûres alliances l'appellent et l'attendent, mais qui demain
peut-être saura se passer de lui ; alors, dis-je, comment justifier ce fétichisme du
cérémonial parlementaire, qui, entre la forme et le fond, entre l'abus et la loi,
entre l'écueil et le port, va justement choisir ce que déconseillait la plus vulgaire
habileté ?
Quant aux partis, leur situation respective reste pour le moment, et sauf les
changements que des causes tout à fait étrangères à la politique peuvent y ap-
porter, comme je le dirai plus bas, ce qu'elle était en 1845 : plus fortement accusée,
voilà tout.
La dernière crise, en prouvant aux ultra-libéraux la loyauté des doctrinaires,
en ralliant d'autre part à la coalition le groupe ultra-modéré, a donné une consé-
cration publique à l'accord tacite des trois fractions. Cet accord s'est déjà officiel-
lement manifesté sur la question de la réforme électorale, cause première des
anciens dissentiments du libéralisme. Les modérés, on s'en souvient, proposaient
d'élever le cens des campagnes au niveau de celui des villes, à l'opposé des ultra-
libéraux, qui veulent abaisser le cens des villes au niveau minimum du cens
rural : ce dernier programme a été unanimement adopté dans un congrès qui, au
mois de juin dernier, a réuni à Bruxelles les délégués de toutes les loges, de toutes
les associations électorales du royaume, et où par conséquent les deux nuances
se trouvaient représentées. Le désistement des modérés s'explique : ils n'ont plus
les mêmes motifs qu'autrefois de redouter une réforme qui accroîtrait l'influence
de la petite bourgeoisie et des petits fermiers. Le menu commerce, sur qui s'ap-
puyait jadis l'influence du clergé dans les villes, peuple aujourd'hui les clubs
libéraux : les élections municipales, le prouvent. Cette défection est égalemerit
visible chez les petits fermiers. Les catholiques, pour se rattacher l'aristocratie,
ont apporté de nombreuses entraves à l'introduction des céréales étrangères, et
les propriétaires, au lieu de partager avec leurs tenanciers le bénéfice de cette
protection, se sont empressés de hausser les baux de fermage. Dans le Hainaut,
aux environs de Tournay surtout, où, de temps immémorial, les tenanciers dispo-
saient de leurs fermages comme de leur propre bien, au point de les diviser, de
les échanger, de les vendre, de les donner en dot ou en héritage sans le consen-
tement des propriétaires, le mécontentement s'est traduit par une espèce de jac-
querie, désignée dans le pays sous le nom de mauvais gré. Sciage nocturne des
arbres, empoisonnement des bestiaux, incendie des granges el des récoltes, assas-
sinat des propriétaires et des fermiers assez malavisés pour remplacer, aux nou-
velles conditions, le fermier dépossédé : tous les moyens d'intimidation sont mis
en œuvre. Dans les Flandres, cette Lucernedu mouvement théocratique de 1830,
le mécontentement revêt des formes plus inoffensives, mais non moins claires :
LA BELGIQUE EN 1846. 475
les fermiers désertent les églises et les confessionnaux, ce qui, sous les régimes à
hase cléricale, est la façon habituelle de protester. La mauvaise récolte des deux
dernières années, qui a frappé doublement les fermiers en diminuant le produit
de leurs exploitations et en nécessitant la franchise temporaire des grains étran-
gers, est venue surexciter l'irritation produite par l'élévation des baux, et, selon
la logique populaire, qui du reste ici n'est pas entièrement aveugle, cette irrita-
tion se tourne chaque jour plus vive contre le parti dominant. Rien n'est à dédai-
gner dans l'appréciation de l'esprit public, et le fait suivant dirait seul quelle
transformation s'opère dans les collèges ruraux. Une feuille de Bruxelles, qui,
par sa spécialité agricole, s'adresse exclusivement aux fermiers, et dont les ten-
dances politiques n'étaient jusqu'ici rien moins que libérales, s'est trouvée con-
duite, pour arrêter la désertion de ses abonnes, à donner une éclatante adhésion
au programme du congrès libéral. Les modérés n'ont donc pas fait un grand
sacrifice en abdiquant des répugnances désormais sans but. Ce sacrifice ne leur
est pas moins compté, et le schisme qui vient d'éclater dans le club dirigeant de
Bruxelles a fourni aux ultra-libéraux l'occasion de leur rendre avance pour avance.
Nos journaux, involontaires complices des feuilles cléricales d<- Belgique, ont cru
voir dans cet incident la rupture de la coalition : c'est plutôt une garantie de sa
durée. Les ultra-libéraux comptaient dans leurs rangs un groupe extrême, rejeton
avorté du républicanisme de 1830, sans force, sans crédit, mais suppléant par le
bruit au nombre, et placé là comme un épouvantai! devant lequel plus d'une
adhésion reculait : ils ont allégé leur avenir de cet inutile et dangereux fardeau.
A la suite d'une discussion de règlement qui a dégénéré eu discussion de prin-
cipes, Vaillance s'est dissoute, et la fraction influente des ultra-libéraux, à sa tête
M. Verhaegen, le grand instigateur de la ligue maçonnique, a formé avec les mo-
dérés une association à part. Cette éclatante protestation des ultra-libéraux contre
les tendances républicaines qu'on leur imputait a déjà porté ses fruits. Pour quel-
ques casse-cous politiques dont elle perd l'appui, la coalition voit chaque jour
affluer dans son sein de nouveaux membres à qui des convenances de position ou
d'opinion détendaient toute apparence de solidarité avec le groupe dissident. L'é-
pidémie a gagné jusqu'aux fonctionnaires, à tel point que M. de Theux a cru
devoir leur interdire, sous peine de destitution, l'entrée des associations électo-
rales. En un mot, loin de se dissoudre, la coalition tend de plus en plus à cette
homogénéité qui constitue l'unité, le parti.
Le nouveau ministère est lui-même une sauvegarde pour l'union des libéraux
coalisés. A part le ministre des travaux publics, M de Bavay, dont la docilité est
le seul titre politique, et le ministre de la guerre, M. Prisse, qui ne sort pas de sa
spécialité, cette administration recèle dans son sein l'essence et la quintessence
du parti catholique. Le nom seul de M. de Theux est un défi. M. Malou repré-
sente la fraction bigote et convaincue de l'ultramontanisme. M. Dechamps a
émis à la tribune l'espoir de voir un jour les universités de l'état supplantées
par l'université cléricale de Louvain. M. d'Anelhan enfin, ministre de la justice et
des cultes, a retiré son fils du collège de Tournay devant l'espèce d'interdit ful-
miné par l'évêque contre cet établissement, et je laisse à penser si les libéraux ont
glosé là-dessus. M. de Theux, bien qu'il soit la personnification officielle de l'ultra-
montanisme, esi du reste le seul homme capable de ralentir la chute de son
parti, s'il en est encore temps. Évasif devant l'opposition, despote et despote obéi
chez les siens, mélange singulier de souplesse et de cette fermeté digne et froide
476 LA BELGIQUE EN 1846.
qui caractérise chez nous, sons un autre aspect, M. le comte Mole, nul ne s'en-
tend mieux que lui à contenir tout inutile emportement des catholiques et à
dérouter les libéraux. Sous sa longue administration de six ans, de 1854 à 1840,
le clergé a pu envahir sans bruit et sans scandale toutes les issues du système
électoral et administratif. Les premiers actes du nouveau ministre de l'intérieur,
entre autres son projet de loi sur l'enseignement secondaire, sont l'expression
assez fidèle de sa tactique. Les ultra-catholiques revendiquaient brutalement pour
l'épiscopat le droit de diriger les collèges communaux. M. de Theux s'y prend
d'une autre façon : l'article 10 de son projet énonce le principe même de
M. Van de Weyer ; mais l'article 11 ajoute que les collèges communaux dont la
direction passerait des conseils à l'autorité ecclésiastique échangeront leur titre
contre celui de collèges adoptés. Un mot à la place d'un autre, et tout est dit.
Ces jours-ci, à l'ouverture de la session, les libéraux ont posé indirectement la
question de cabinet sur cet article 11. M. de Theux a bravement accepté; seule-
ment, au moment du vote, il a déclaré que son projet n'avait nullement pour but
d'approuver la convention de Tournay, ce qui a fait naître un mouvement d'incer-
titude chez les libéraux et divisé leurs voix. Il avait été en effet convenu d'avance
que la question de cabinet ne sortirait pas de ce terrain. Partout ce parti pris de
se substituer aux libéraux. Dernièrement il s'agissait d'élire un député : tandis
que les feuilles épiscopales accusaient le candidat libéral de représenter « le despo-
tisme, l'immoralité et l'irréligion, » le ministère recommandait le sien comme
« libéral modéré, » ce qui s'éloigne un peu, par parenthèse, du cri de guerre électoral
de 1845 : Il faut vaincre les libéraux en masse! M. de Theux donnera-t-il le
change aux esprits? C'est plus que douteux : il a contre lui sa réputation même
d'habileté. Un piège, ou qui pis est, un aveu de faiblesse, voilà ce qu'on verra
dans chacune de ses concessions.
Les nombreux intérêts matériels qu'irrite un provisoire de seize ans offrent au
cabinet de Theux un autre moyen de diversion, et sur ce terrain, il faut le recon-
naître, l'avantage est aux catholiques. Pendant que leurs adversaires se consu-
ment en stériles chicanes, en théories contradictoires, changeant de vues sur les
même intérêts, sans autre guide qu'un ridicule esprit de nationalité ou d'étroite
opposition, les catholiques oni successivement donné au pays les traités avec la
Prusse et la Hollande, la convention française, une loi des sucres qui favorise
l'extension des rapports commerciaux, la conslruclion du canal de Schipdonck,
réclamée depuis vingt ans. Tous ces résultats, hormis le traité avec la Prusse,
acompli lui-même sous l'influence des catholiques, appartiennent déjà au minis-
tère de Theux. Que chacune de ces mesures soit une rétractation, que le parti ultra-
montain n'ait fait ici que démolir pièce à pièce un système d'aberrations commer-
ciales qu'il avait lui-même édifié, peu importe: les intérêts matériels tiennent
compte, avant tout, de ce qui leur profile. L'union douanière avec la France,
instamment sollicitée par les populations flamandes, est peut-être à la veille
d'imprimer le dernier sceau à ce revirement. Si, par l'influence des Flandres que
le parti ultramonlain est plus que jamais intéressé a ménager, et de ces fausses
susceptibilités nationales qui dominent les libéraux, l'union douanière devient
une question catholique, — et tout y pousse, — la coalition peut perdre en un
jour tout le terrain qu'elle a gagné depuis 1841.
Je n'exagère pas. Un rapide exposé des fluctuations survenues dans la poli-
tique commerciale de la Belgique dira par quel enchaînement de concessions
LA BELGIQUE EN 1846. 47?
forcées, mais courageusement subies, les catholiques, seuls adversaires sérieux de
notre alliance, en sont venus à poser les bases d'un système d'expansion doua-
nière dont l'union franco-belge est l'inévitable complément.
II.
La politique commerciale de la Belgique est en général mal comprise, mal
jugée. On a cru voir longtemps dans les contradictions douanières de ce pays
l'incertitude bien naturelle d'un peuple nouveau hésitant dans le chois de ses
alliés, redoutant surtout une alliance exclusive, qui l'eût rivé à l'un de ses voisins
en le détachant des autres : c'est une erreur. Si le gouvernement belge a affiché
le premier de ces scrupules dans ses rapports avec les gouvernements étrangers,
si la minorité libérale a chaudement épousé le second, repoussant en détail la
France, l'Allemagne et la Hollande, au risque d'arriver par ces répulsions succes-
sives, non pas à l'équilibre des alliances, mais à l'isolement absolu, l'idée fixe du
parti dominant, celle qui a dirigé, de 1831 à 1844, tous les actes internationaux,
celle qui a servi de base au système des droits différentiels, n'était rien moins que
la séquestration continentale de la Belgique, avec la mer pour issue, l'Amérique
pour marché. Les agressions dirigées isolément par le tarif belge contre la Hol-
lande, l'Allemagne et la France, agressions que les deux puissances non lésées
interprétaient tour à tour en leur faveur, émanaient en réalité d'une pensée hos-
tile à chacune d'elles, et celte pensée perce clairement dans la loi des droits diffé-
rentiels, produit hétérogène d'une coalition d'intérêts rivaux, mais séparément
ameutés contre l'un ou l'autre pays. C'est là un point capital. La solidarité de
griefs qui unissait ici, à leur insu, la Hollande, l'Allemagne et la France, une fois
démontrée, toute dérogation, même partielle, an système qui la consacrait im-
plique une solidarité de réparations ; les victoires remportées par chacun de ces
pays sur la coalition protectionniste belge profitent, en principe, à tous trois; les
traités conclus par la Belgique avec l'Allemagne et la Hollande deviennent pour
l'union franco-belge bien moins un obstacle qu'une facilité. La Hollande et l'Alle-
magne sont donc inséparables de la France dans l'appréciation du rôle que
celle-ci est appelée à jouer entre les intérêts belges, et peut-être entre les partis.
J'examinerai, en premier lieu, quels éléments chacune de ces puissances a four-
nis à la coalition protectionniste; en second lieu, quels éléments chacune d'elles
lui a ôtés; enfin, quelle est l'attitude des partis devant les intérêts que celte réac-
tion a émancipés, intérêts qui parlent déjà en maîtres, et qui, demain peut-être,
jetteront dans la balance électorale un contre-poids inattendu.
La Belgique, essentiellement manufacturière, avait dans la Hollande, essentiel-
lement agricole et coloniale, son complément naturel. Après 1850, la prudence
semblait donc ordonner aux hommes d'état belges de rendre à l'industrie, qui
avait bien voulu momentanément s'effacer devant les griefs moraux d'où est née
la séparation, le marché intérieur et colonial, les moyens de transports transatlan-
tiques, les matières premières et les denrées d'alimentation que les Pays-Bas lui
offraient. Le parti dominant a fait le calcul contraire : redoutant pour lultramon-
tanisme flamand, qui sauvegardait et la révolution et sa> propre influence, l'effet
attiédissant des années, il a mis à profil la première effervescence des esprits
478 LA BELGIQUE EN JS4«.
pour déshabituer l'un de l'antre deux pays que la communauté d'origine, de fan-
gage, d'intérêts matériels, tendait chaque jonr à rapprocher, et remplacer ainsi à
la longue, par une sorte d'antagonisme commercial, les garanties que pouvait lui
ravir l'affaiblissement possible de l'antagonisme religieux. Celte tactique s'avouait
dans les journaux, dans les chambres, partout ; on l'appelait d'un mot qui, pendant
dix ans, a gouverné la Belgique : « L'intérêt de la nationalité. » Les éleveurs et
la pêcherie hollandais étaient en possession de la consommation belge, ce qui
établissait un perpétuel courant d'échanges entre les frontières des deux pays :
c'est par là que l'interdit commença; des surtaxes furent frappées, eu 1854 et
1855, sur les poissons et les bestiaux de provenance hollandaise. La longue irri-
tation produite par la question du Limbourg et du Luxembourg, le rêve d'une
marine nationale, dont ils subordonnaient le progrès à l'exclusion du pavillon des
Pays-Bas, ont mis les libéraux eux-mêmes au service de ce système d'isolement
q-oi, dans son implacable logique, allait jusqu'à l'abandon de divers projets de
canaux destinés à préveuir l'inondation des Flandres, mais auxquels on reprochait
de relier ces provinces aux canaux néerlandais. Un fait récent, dont le Moniteur
belge fait foi. résume assez bien îe côté sérieux et le côté comique dé ce nationa-
lisme intolérant, renouvelé des antiques théocraties. Il n'y a pas trois ans, à propos
de quelques bourgmestres de village, qui, sans peuser à mal, suivaient dans leurs
actes l'orthographe officielle des Pays-Bas, on a vu des orateurs catholiques, gens
très-graves d'ailleurs, taxer c. t(e hérésie grammaticale d'orangismo et dénoncer à
la vigilance des chambres les ténébreuses menées de Vaa néerlandais contre l'cre
national. C'est l'isolement mosaïque dans toute sa rigueur; c'est Israël repoussant
tout pacte avec Madian et les Philistins.
La Hollande fermée, restaient l'Allemagne et la France, mais les mêmes calculs
d'influence éloignaient le parti catholique de ces deux pays. Le clergé belge redou-
tait le contact de la centralisai ion protestante de la Prusse, qui rendait défiances
pour défiances au démocratrsme ultramontain de la jeune nation. Il redoutait sur-
tout pour les tendances ihéocralieo-radieales imprimées par lui à la révolution le
contact de la France de juillet, livrée, en politique comme en religion, au courant
contraire, et qui pouvait réagir sur la Belgique par le double ascendant des ser-
vices rendus et d'une profession de foi religieuse où rien ne laissait prise au
soupçon d'hérésie. Sous l'empire de cet ombrageux parti pris, le gouvernement
belge a simultanément repoussé, jusqu'en 18-12, la France, qui, à quatre reprises
différentes, lui offrait l'union douanière il), et la Prusse (2), qui, revenue de ses
anciennes préventions, sollicitait instamment, depuis 1854, un traité de commerce,
de navigation et de transit. A Paris comme à Berlin, on a cru voir dans la con-
vention de 1842 et dans l'anèté du J8 août suivant, qui étendait aux vins et aux
soieries du Zollverern les avantages exclusivement accordés par celte convention
aux similaires fiançais, l'expression de tendances tour à tour françaises et alle-
mandes : rien de plus taux. Ces deux mesures ne son', à vrai dire, qu'une intel-
ligente et perfide application de l'idée (is.^' du parti catholique, qui, dans l'impos-
sibilité de brusquer un système d'isolement auquel certaines industries n'étaient
pas suffisamment préparée-, s'étudiait à repousser l'Allemagne et la France l'une
(1) Ëri 185G, 1339, I8i0.et 184:2. Voir les débats des chambres belges sur la conven-
tion du lo décembre. ''
(2) Voir le long mémoire notifié le 18 juillet 1844 par la Prusse à la Belgique.
LA BiLGIQUK SI» 1846. 479
par l'autre, sans fermer à ces industries leurs débouchés français et allemands.
La convention fie 1842 n'a été pour nos voisins qu'un pis-aller dans lequel ils
trouvaient un refuge contre l'allianee de la Prusse. Vers la lin de 1841, l'envoyé
belge à Berlin s'était laissé surprendre un projet de traité posant, entre autres
bases, l'équilibre des tirifs belge et allemand et un dégrèvement exceptionnel des
vins et soieries du Zollverein. A p -ine informé de l'acceptation de la Prusse, le
cabinet de Bruxelles, qtrî, peu de jours auparavant, refusait de négocier avec
nous, conclut brusquement avec la France la convention du 16 juillet, par laquelle
il se mettait hors d'état de remplir des clauses précitées du traité avec l'union
rhénane, tout en se débarrassant de l'industrie linière, dont cette convention ache-
tait pour quatre ans la neutralité. La Prusse irritée menaça de prohiber les fontes
belges, et la Belgique, qui venait d'assurer aux dépens de l'Allemagne le débouché
français de ses lins, trouva cette fois commode de nous faire payer le maintien du
débouché allemand de sa métallurgie. De là l'arrêté du 28 août, en échange du-
quel la Prusse consentait à s'abstenir de toute agression. Cet arrêté, considéré en
France comme un triomphe du cabinet de Berlin, consacrait donc en réalité le
désistement de la Prusse, le désaveu diplomatique par lequel la Belgique venait
de se soustraire à une alliance plus intime avec le Zollverein. La Prusse l'accepta
parce qu'elle y vit des tendances anti-françaises; la France le subit parce qu'elle
y vit des tend an ces allemandes, tendances qu'elle craignait d'exaspérer et de mo-
tiver en se vena;e:int de l'injustice commise à l'égard de nos vins et de nos soieries.
Exploitation gratuite des deux pays, rivalité des deux pays sur le marché belge
que celle rivalité protégeait contre leurs essais respectifs d'envahissement, voilà
le dernier mot de ces prétendues hésitations qui ont dupé tour à tour le cabinet
prussien et le cabinet français.
Le sol était déblayé. Marchande avant tout, la Hollande, dont les échanges
belges se balançaient, quoique réduits, par un boni annueide 8 à 10 millions de
francs, n'avait opposé aux premières agressions de la Belgique qu'un indifférent
dédain où celle ci croyait voir un calcul d'impuissance. Sur la foi d'un antago-
nisme apparent, la France et la Prusse se contenaient l'une par l'antre. f>es con-
cessions qui n'engageaient aucune production belge, qui laissaient dès lors le
champ libre à toute innovation douanière, désintéressaient l'industrie des fontes
et celle des lins dans les conséquences immédiates du système prohibitif. Plus
tard, d'ailleurs, le gouvernement belge espérait les contre-balancer par les exi-
gences protectionnistes des autres industries, au premier rang, celles des cotons
et des laines, que d<*s lois, des arrêtés, des encouragements de toute sorte, étaient
parvenus à développer. Les innombrables tisserands ei fileurs à la main que l'in-
dustrie linière occupe dans les Fiandres pouvaient seuls devenir un obstacle sé-
rieux en traduisant par l'émeute l'opposition parlementaire des grands métiers;
mais les catholiques avaient paré à tout. Un territoire acquis aux extrémités de
l'Amérique, à Guatemala, était prêt à recevoir cet incommode excédant rie popu-
lation. Les villes mai itimes enfin, adversaires-nés de la protection manufacturière,
mais ardentes à réclamer des privilèges de pavillon, reproduisaient contre la Hol-
lande l'hostilité que la majorité des industries, favorables à l'alliance hollandaise,
affichaient contre la France et le Zollverein. Tout concourait à détacher la Bel-
gique de ses voi ins, même les efforts du parti libéral pour généraliser le résultai
opposé, c'est-à-dire l'abaissement simultaué de toutes les frontières. Sous l'em-
pire de ridicules défiances qui lui montraient et lui montrent encore dans chaque
480 LA BELGIQUE EN 1846.
avance de l'étranger une arrière-pensée d'absorption exclusive , ce parti s'était
fait le bénévole complice d'un système qui tendait doublement à l'amoindrir, et
dans son influence morale, affaiblie dès qu'elle serait isolée, et dans l'avenir des
chemins de fer, son grand titre à la considération du pays. Il ne restait plus qu'à
grouper sous une apparente solidarité ces préjugés, ces intérêts épars. Ce fut
l'objet de la loi des droits différentiels. Exclure les fabrications européennes pour
laisser aux fabrications belges le monopole du marché intérieur et des envois
transatlantiques , exclure les pavillons européens pour laisser au pavillon belge
le monopole de ces transports transatlantiques, telle est la pompeuse formule sous
laquelle la pensée intime et si longtemps mûrie des catholiques affronta la pu-
blicité.
C'était prendre les libéraux par leur côté faible. Créer une marine nationale,
racheter l'infériorité continentale de la Belgique par cette expansion maritime
qui donna jadis la suprématie à Venise, au Portugal, aux Pays-Bas, quel moyen
plus sûr de forcer un jour la main aux grandes puissances européennes ! A ce prix,
les libéraux acceptaient volontiers l'isolement. Les armateurs et les fabricants
furent plus difficiles à convaincre, malgré l'habile confusion d'intérêts que réali-
sait le projet de loi des droits différentiels. Si le double système de protection
contenu dans ce projet flattait les exigences manifestées isolément par ces deux
classes d'intéressés, il impliquait des sacrifices mutuels auxquels chacune d'elles
répugnait pour sa part à souscrire. Les armateurs jugeaient fort patriotique l'ex-
clusion des pavillons étrangers; mais, sans marchandises à transporter, disaient-ils,
pas de marine, et il fallait, d'après eux, encourager l'importation et le transit. Les
fabricants, de leur côté, proclamaient digne d'une nationalité qui se respecte la
protection accordée à leurs produits ; mais ils réclamaient l'assimilation des pa-
villons étrangers au pavillon belge pour le transport des matières premières, ainsi
que des denrées alimentaires dont le prix régit le salaire des ouvriers. Les efforts
du ministère et de ses affidés amenèrent un compromis. Les manufacturiers ob-
tinrent la surtaxe de toutes les fabrications européennes en général, sauf les
exceptions consacrées par les traités existants, le maintien de l'ancien droit réduit
en faveur de 180,000 kilogrammes de tabac et de 7 millions de kilogrammes de
café importés annuellement sous pavillon hollandais, enfin un dégrèvement con-
sidérable des bois, des cuirs bruts, des graines de lin, des poissons, sans distinction
de pavillon ou de frontière. On fit ensuite la part des armateurs. La déduction
de 10 pour 100 dont jouissait la marine belge fut maintenue sur tous les produits
non favorisés, à l'exception d'une vingtaine d'articles manufacturés; mais, pour
l'importation même de ces derniers articles, la marine belge était protégée contre
les autres pavillons par un droit additionnel de 10 pour 100. Le pavillon belge
était favorisé en outre d'une déduction de 20 pour 100 pour toutes les marchan-
dises provenant des lieux situés au delà du cap de Bonne-Espérance ou du cap
Horn. Armateurs et fabricants, ceux-ci rêvant d'immenses débouchés transatlan-
tiques, ceux-là spéculant d'avance sur des représailles européennes qui forceraient
l'industrie belge à refluer vers le port d'Anvers, tous étaient cette fois d'accord.
Les contrebandiers, corporation occulte, mais nombreuse, sorte de quatrième
pouvoir dans un pays dont une seule ligne de douanes défend les frontières plates
et nues, faisaient le dessus à l'enthousiasme commun. Les esprits pratiques eux-
mêmes, ceux qui ne jugeaient pas la Belgique capable de se suffire, voyaient dans
le nouveau système un expédient , un moyen sûr d'acheter plus tard, par des
LA BELGIQUE EN 1846. iXl
exceptions habilement ménagées, les faveurs douanières des p*ys voisins. Bref,
la loi des droits différentiels eut pendant huit jours un succès complet. On n'at-
tendait, pour se débarrasser délinilivemerit de la Hollande, que le retour des pre-
miers galions anversois. La Prusse, on ne daignait pas en parler; ia France, qu'il
fallait bien tolérer deux ans encore, n'excitait que le sourire. Et dans le camp
des catholiques, et dans le camp des libéraux, c'était un hosanna général : — la
Belgique est forte! la Belgique est lière! la Belgique est émancipée! — La Belgique
n'était que folle. Son industrie n'aurait certainement pas expulsé des marchés
américains les produits de France et d'Angleterre, puissances de premier ordre
dont l'alliance a naturellement plus de prix pour les états du Nouveau-Monde
que l'alliance belge, et, quant à sa marine, réduite en Europe au seul débouché
national, elle eût dû opérer à vide la moitié de ses retours : deux causes de ruine
pour une, et, au bout, un aveu d'impuissance, les déboires d'une bravade manquée,
la nécessité de traiter de nouveau avec les pays voisins, non plus comme ami, mais
comme vaincu. Heureusement pour la Belgique, l'expérience n'a été ni aussi
longue, ni aussi coûteuse, et c'est de l'Allemagne, du pays dont elle attendait le
moins un acte de vigueur, que les premiers enseignements lui sont venus.
La loi des droits différentiels votée, le cabinet belge, qui n'avait plus besoin
d'acheter la neutralité de l'industrie métallurgique, dédaigna de proroger l'assi-
milation accordée par lui aux vins et aux soieries du Zollverein. Doublement
blessée, et par ce retrait de faveurs qu'elle avait acceptées comme un gage de
négociations à venir, et par la nouvelle loi, qui frappait d'un interdit déguisé ses
fabrications et sa marine, la Prusse, qui n'avait plus rien à ménager, taxa les
fontes belges. La surprise fut profonde à Bruxelles. La minorité libérale, qui
avait fortement blâmé les faveurs accordées au Zollverein, mais qui découvrit
tout à coup dans la cessation de ces faveurs, sous l'empire de la convention du
16 juillet, l'indice de tendances françaises, s'associa aux récriminations, aux me-
naces des maîtres de forge de Liège et de Charleroy. Le gouvernement belge
n'osa pas braver cette coalition, et, le 1er septembre 1844, avant même que l'ar-
rêté complémentaire du système des droits différentiels fût rendu, il concluait
avec la Prusse un traité qui renversait les deux bases de ce système.
Le traité du 1er septembre, en assimilant les pavillons belge et prussien, enle-
vait à la marine belge, non-seulement le monopole si longtemps rêvé des trans-
ports transatlantiques, mais même le privilège de leur nationalité, et cela sans
compensation aucune, car, en 1831, 1852 et 1835, époques où les deux pavil-
lons étaient assimilés, les ports germaniques n'avaient reçu que deux ou trois
navires belges par an. Les manufacturiers, qui avaient espéré le monopole des
exportations transatlantiques effectuées par le port d'Anvers, n'étaient pas mieux
traités que les armateurs. Les navires prussiens étaient assimilés aux navires
belges, même quant à la cargaison. Les provenances allemandes étaient exemptées
par terre de tout droit de transit, et cela en retour d'une simple réduction de
droit sur le transit des provenances belges dans le Zollverein. Les tissus de coton
allemands étaient exceptés de toute surtaxe éventuelle; l'assimilation dont jouis-
saient les vins et soieries du Zollverein était rétablie; l'admission de deux cent
cinquante mille kilogrammes de lil de Brunswick et de Westphalie, moyennant un
simple droit de balance, maintenue. Les droits enfin étaient considérablement
réduits sur les articles de mercerie et de modes de l'union rhénane. En échange
de ces concessions exorbitantes, la Belgique obtenait une réduction des droits de
TOMK IV. 32
482 LA BELGIQUE EN 1846.
sortie sur les laines d'Allemagne, réduction limitée de façon à ne procurer aux
fabriques belges qu'une économie de 50 à 60 mille francs, et le rétablissement,
le simple rétablissement du slaiu quo en faveur de l'industrie métallurgique. Si
les fers en barre étaient dégrevés de 2 francs par quintal, en revanche, les fontes,
qui jouissaient précédemment en Allemagne d'une franchise entière, étaient
frappées d'un droit proportionnel à cette réduction, ce qui replaçait les choses
sur l'ancien pied.
Et qu'avait-il fallu pour mettre à la raison cette intraitable coalition de fabri-
cants et d'armateurs, qui, à l'entendre, allait jeter un mur entre la Belgique et
la France? Une simple entrave au débouché allemand des fontes, d'une ipdustrie
non moins intéressée à l'alliance française qu'à l'alliance du Zollverein, puisqu'elle
est protégée chez nous contre la concurrence anglaise par une différence de 5 fr.
60 cent, par cent kilogrammes, dune industrie qui n'égale, ni en besoins ni eu
influence, celles des houilles et des lins, pour qui le débouché français est de né-
cessité absolue. En principe et en fait, le traité du 1er septembre, où la diplomatie
prussienne a cru voir un échec pour notre influence (1), l'a au contraire démon-
trée. La Belgique elle-même a spontanément compris celte situation : l'arrêté
complémentaire de !a loi des droits différentiels (13 octobre) a étendu aux tissus
de coton français l'exception stipulée dans le traité du 1er septembre en faveur
des tissus de coton allemands. Moins scrupuleux jadis, quand il avait prétendu
justifier par le silence de la convention de 1842 l'assimilation des vins et des
soieries d'Allemagne à ceux de France et la surtaxe frappée par l'arrêté du
14 juillet 1845 sur nos fils et nos tissus de laine, le cabinet belge sentait enfin
qu'une politique loyale, conciliante, toute de ménagements, est le véritable rôle
d'une petite nation qui vit par ses -voisins. En 1846, au renouvellement de la
convention française, il a offert de son propre mouvement le retrait partiel de ce
dernier arrêté. C'était peu pour nous, c'était beaucoup pour lui, car l'industrie
lainière, sur la foi de promesses officielles, avait euglouti la plus forte mise dans
la commandite du système protecteur. Cette industrie, qui avait cru échapper aux
mécomptes apportés à la coalition par le traité du 1er septembre, se trouvait elle-
même atteinte par le contre-coup diplomatique de ce traité.
Jusqu'ici, déjà, la réaction est énorme. Deux ministres catholiques ont ruiné
l'œuvre de prédilection des catholiques. Les partisans de l'isolement douanier,
ceux qui le voulaient comme but et ceux qui l'acceptaient comme moyen, comme
base d'alliances mieux entendues, ont subi de doubles déceptions. Les armateurs
d'une part, l'industrie des cotons et celle des laines d'autre part, vers qui rayon-
naient toutes les tendances protectionnistes, ont reçu en plein le permier eboe
des nécessités opposées. Frappées ensemble, ces deux classes d'intérêts semblaient
devoir puiser dans la solidarité d'une défaite commune de nouvelles garanties
d'union. Eh bien! ce dernier refuge devait manquer encore au système protec-
teur. Les griels qui semblaient désormais les confondre sont devenus pour eux
l'objet de mutuelles agressions.
C'est par les armateurs que la rupture a commencé. Vers la fin de 1845, un
an après l'adoption de cette fameuse loi des droits différentiels qui devait créer
une marine nationale, les transports effectués sous pavillon belge par le port
(1) Testament politico-commercial (Ein Uandels politisches Testament), par le baron
d'Arnim , ministre plénipotentiaire de Prusse.
LA BELGIQUE EN 1846. 485
d'Anvers avaient diminué sons le double rapport du nombre des navires et du
tonnage. Le traité de commerce et de navigation conclu avec les Étals-Unis n'avait
pu ralentir cette décadence : les pavillons allemands accaparaient tout. La fran-
chise accordée au transit des marchandises du Zollverein. présentée naguère aux
armateurs belges comme un dédommagement de l'assimilation des pavillons, ne
profitait qu'aux navires du Zollverein, qui se tenaient dans le port d'Anvers à
l'affût de ce transit. Les navires nationaux étaient réduits, comme par le passé, à
attendre des saisons entières dans les bassins de ce port l'arrivée de leurs charge-
ments ballot par ballot. Les armateurs se récrièrent, et, sur leurs instances, une
loi érigea Anvers en entrepôt franc où les marchandises destinées soit ai; transit
en Belgique, soit à la réexportation par mer. pourraient entrer, stationner, cir-
culer, sans être soumises au déballage et à la vérification de détail. Anvers se
trouvait ainsi transformé en une sorte de bazar européen où les produits de toutes
les nations voisines, ceux de la Grande-Bretagne au premier rang, viendraient
compléter les chargements des navires belges, ce qui diminuait d'autant la part
déjà si réduite des manufacturiers nationaux dans ces envois transatlantiques
dont la perspective les avait ralliés aux armateurs. Les récriminations éclatèrent
dans le camp industriel ; mais les armateurs étaient forts: c'est en eux que repo-
sait le dernier espoir de l'émancipation belge, comme on disait toujours. Quinze
jours après, ils obtenaient encore le retrait de l'exception faite par la loi des
droits différentiels en faveur des cafés et des tabacs importés de Hollande. Cette
fois, les manufacturiers allaient prendre leur revanche.
Encouragée par l'exemple de la Prusse, dont les premières représailles avaient
forcé la main à la Belgique, la Hollande doubla les droits sur environ cinquante
articles belges, entre autres, les fers, la houille, les tissus de laine, de coton et de
lin, et surtaxa la sortie des céréales des Pays-Bas. Atteintes et dans leurs exporta-
tions et dans les subsistances de leurs ouvriers, toutes les industries belges,
toutes cette fois, se coalisèrent contre les armateurs. La batellerie de la Meuse,
qu'alimente principalement le transit hollando-belge, et qui représente à elle
seule un tonnage environ sept fois plus fort que les armements de tous les ports
maritimes ensemble, apporta dans la lutte un élément jusque-là méconnu, et,
moins d'un mois après le début des hostilités, le gouvernement belge en était
réduit à solliciter la clémence des Pays-Bas. Le cabinet de La Haye s'est fait prier
six mois entiers. Un traité enfin a été conclu, qui détruit les dernières illusions
des armateurs anversois. Kn retour de concessions importantes aux principales
industries belges, les pavillons et les cargaisons provenant directement de l'un
ou l'autre pays étaient assimi'és; l'exception au profit des tabacs originaires des
pays hors d'Europe et des cafés originaires de l'Inde néerlandaise était rétablie ;
les droits étaient réduits sur toutes les autres denrées coloniales importées en
Belgique des Pays-Bas. La Hollande accaparait, en un mot, le monopole de ces
mêmes transports qui devaient doter Anvers d'une marine transatlantique : le
monopole, dis-je, car, si les navires belges étaient admis par le traité à exporter
des colonies néerlandaises 8,000 tonneaux de denrées aux mêmes droits que
sous pavillon national, celte concession devenait illusoire, du moment où les
colonies néerlandaises restaient fermées aux provenances directes de Belgique.
Anvers y perd-il? Non : j'ai dit quels obstacles s'opposaient en principe et en fait
aux développements de la marine transatlantique belge. En échange d'espérances
irréalisables, la marine belge gagne même à ce traité des avantages positifs pour
184 LA BELGIQUE EN 1846.
son cabotage; mais enfin, bien ou mal entendu , ce rêve d'une marine trans-
atlantique était le dernier abri du système d'isolement, et il s'est évanoui au
souffle de ces mêmes intérêts manufacturiers dont l'intelligent concours avait
secondé, deux ans auparavant, les prétentions des armateurs anversois. Il était
dit que pas un élément de la coalition protectionniste ne sortirait intact de celle
réaction si brusque et si imprévue: le même traité accorde des privilèges à l'im-
portation des poissons et des bestiaux des Pays-Bas.
Vaincues ensemble, vaincues séparément, vaincues l'une par l'autre toutes les
exigences protectionnistes sont donc venues échouer contre les nécessités doua-
nières issues de leur accord, et, par cet enchaînement de mécomptes qui est la
logique des idées fausses, les efforts tentés pour sauver en partie le principe de la
loi des droits différentiels n'ont servi qu'à compléter sa ruine. De ce complot
d'isolement si patiemment et si longuement élaboré, de ces échecs soudains, de
ces désertions inattendues, de ces résistances suprêmes aussitôt paralysées que
nées, qu'est-il en définitive sorti ?
Un traité allemand et une convention française qui constatent l'impuissance de
deux industries créées et protégées dans le dessein avoué de repousser la France.
Deux guerres de tarifs qui ont eu pour résultat : d'abord d'anéantir pour nos
voisins la possibilité d'une marine transatlantique, seule éventualité qui, plus
tard, pût détourner de nous celles des industries belges qui vivent par la France ;
ensuite de reporter toute l'activité de la marine belge vers le cabotage, c'est-à-dire
vers l'alliance des pays voisins, et, au premier rang, de celui que bordent deux
mers, la France.
Une loi enfin qui, en faisant d'Anvers l'entrepôt des marchandises anglaises et
allemandes, force le commerce belge à refluer plus que jamais vers le continent,
et, dans le continent, vers le marché qui offre les plus grands avantages de proxi-
mité, de dissemblance industrielle et d'étendue : vers la France.
Si la France n'a pas mis à profit ces résultats, si, au renouvellement de la con-
vention de 1842, elle a obtenu moins que la Prusse et la Hollande, c'est qu'elle
l'a bien voulu ; mais la force des choses se charge déjà de suppléer à notre légi-
time initiative, et c'est du peuple flamand, du foyer même de cette influence
ultramontaine dont la France était le grand épouvantail, que la réaction française
a surgi.
Tout devait mal tourner dans le projet favori des catholiques. La colonie de
Guatemala, destinée à recevoir un jour le trop plein des populations flamandes,
est passée à l'état de chimère. Les différences de climat, la nostalgie, les déboires
inhérents à toute colonisation, les mécomptes commerciaux qui attendaient les
pacolilleurs belges chez des populations sans luxe , presque sans besoins , et sur-
abondamment pourvues par la spéculation anglaise de tous les produits européens
d'un débit possible, enfin et surtout l'entêtement d'un jésuite, qui, nommé d'abord
directeur spirituel, plus tard directeur civil de la colonie, s'était mis très-sérieu-
sement dans l'esprit de renouveler sur les émigrants les essais de discipline théo-
cratique réalisés jadis par la compagnie sur les peuplades du Paraguay, toutes ces
causes réunies ont fait déserter on à peu près le nouvel établissement. Aujourd'hui
le mot de Guatemala a acquis dans le vocabulaire belge la valeur proverbiale
qu'obtint, il y a plus d'un siècle, chez nous, le mot de Mississipi. En même temps
que celle issue se fermait à l'excédant des bras et des bouches, deux mauvaises
récoltes coup sur coup sonl venues accroître l'impossibilité du système d'isolement.
LA BELGIQUE EN 1840. 185
Les Flandres comptaient en moyenne, d'après les relevés approximatifs de 1843,
un pauvre sur six habitants : deux ans ont suffi pour doubler le premier terme de
celle effrayante proportion. Les secours des bureaux de bienfaisance, les aumônes
des couvents, ce correctif traditionnel de l'accaparement monastique, n'y suffisent
déjà plus. Dts familles, des populations entières, hâves, demi-nues, tour à tour
menaçantes et suppliantes, promènent dans les villages épouvantés et jusque dans
les rues des grandes villes le spectre sans cesse renouvelé de la faim. C'est la mi-
sère irlandaise des plus mauvais jours, moins la résignation, moins l'espérance
endormante du rappel. « Le ventre est un grand politique, » dit un proverbe trop
peu connu du mendiant espagnol, et, de ces cinq cent mille poitrines épuisées, un
cri spontané est sorti, qui donne le dernier mot de la réaction commerciale où la
Belgique s'est trouvée à son insu précipitée : « L'union douanière avec la France
ou la réunion ! »
Le ministère recule tant qu'il peut cette nécessité, ou du moins il affecte de la
reculer; car, s'il avait pour but de décourager les résistances anti-unionistes en
démontrant l'impuissance de tout palliatif, il ne s'y prendrait pas mieux. Ainsi, le
ministère a prorogé la libre entrée des céréales ; mais qu'importe le bon marché à
qui est dans le dénûment ? Les familles flamandes qui vivent moitié de leur travail,
moitié de leur champ de pommes de terre, ne peuvent pas, leur récolle perdue,
se suffire par leur travail seul. 11 a demandé aux chambres un crédit de 300,000
francs pour le perfectionnement de l'industrie linière dans les campagnes où n'ont
pas encore pénétré les nouveaux rouets ; mais perfectionner les procédés de tra-
vail, surexciter la production quand les débouchés restent les mêmes, n'est-ce pas
déplacer, agrandir la difficulté? Il a proposé enfin une loi sur le défrichement des
terrains incultes ; mais on n'improvise pas des moissons comme on improvise une
loi : l'hiver sera rude, et la faim, le froid, n'escomptent pas l'avenir. Cela n'est pas
sérieux; ce qui l'est beaucoup plus, ce sont les déclarations, les demi-aveux
échappés au ministère et à ses adhérents durant les débats sur la convention du
13 décembre, débals que des milliers de pétitions en faveur de l'union douanière
ont presque entièrement absorbés. M. de Theux, et Israël n'en a pas frémi, s'est
très-catégoriquement prononcé pour l'extension des rapports commerciaux avec
la France. M. Dechamps, le grand instigateur du système des droits différentiels, a
prédit l'union douanière, quoique dans un avenir lointain; l'abbé de Haerne l'a
formellement réclamée. M. de Muelenaere, minisire d'état sans portefeuille, accusé
d'encourager, en sa qualité de gouverneur de la Flaudre occidentale, le pétition-
nement unioniste, s'est très-mal défendu. Le respect humain, la fausse honte, s'en
mêlent encore un peu ; cependant, hormis deux ou trois catholiques pétrifiés dans
leur vieille théorie d'isolement, tous les orateurs du parti, ministres, représentants
et sénateurs, se prononcent plus ou moins directement en faveur de cette union
franco-belge dont le seul nom les eût jadis scandalisés. Attendons-nous aux plus
curieux revirements : entre la convention du 13 décembre et l'union douanière, la
distance n'est pas plus grande qu'entre la loi des droits différentiels et les traités
allemand et hollandais. Au point de vue même de la pondération des influences
extérieures, abstraction faile des déplacements commerciaux qui forcent, comme
je l'ai dit plus haut, la majorité des intérêts belges à graviter vers nous, ces
traités sont, pour la Belgique, une raison de plus de se rapprocher inlimement de
la France. Il n'y a pour un pelit peuple que deux façons d'échapper à la prépon-
dérance étrangère : l'isolement absolu, et l'expérience en a démontré ici l'impos-
486 LA BELGIQUE EN 1846.
slbilité pratique, ou bien l'équilibre des alliances, et cet équilibre n'existe
aujourd'hui qu'entre la Prusse et la Hollande. La convention du 13 décembre,
qui ne crée au commerce français aucun intérêt majeur en Belgique, n'est pas un
contrepoids suffisant à deux traités qui rivent à la Belgique l'avenir maritime du
Zollverein et des Pays-Bas. Dira-t-on que l'union franco-belge déplacerait l'équi-
libre en notre faveur? C'est jouer sur les mots. La Hollande, qui a besoin de dé-
bouchés étrangers pour son commerce colonial, la Prusse, qui ne pouvait, faute
de ports, utiliser ses voies fluviales et son excédant manufacturier, se sont l'une
et l'autre rattachées à la Belgique par leur véritable point de cohésion ; mais la
France, que sa topographie continentale et maritime dispense d'aller chercher en
Belgique des faveurs de pavillon et de transit, ne peut se rattacher aux marchés
belges que par sa production manufacturière et agricole. Or, la Prusse et la Hol-
lande ayant été admises en Belgique au privilège de nationalité, celle-ci pour son
pavillon, celle-là pour son pavillon et son transit, il faut, pour que l'équilibre
existe, que la France obtienne un privilège égal dans le seul ordre d'intérêts qui
l'appelle en Belgique, c'est-à-dire la libre entrée de ses vins, de ses soies, de ses
lainages et de ses cotons. Les susceptibilités nationales du parti catholique se con-
cilient donc très-bien ici avec les nécessités industrielles qui le poussent vers
l'union. A ces motifs déterminants il s'en joint pour lui un autre auquel la réac-
tion libérale donne une pressante opportunité : l'intérêt électoral.
Ce n'est pas au bas peuple des Flandres que se limite l'agitation pour l'union
douanière : peur, commisération ou simple calcul, les classes électorales se sont
mises à la tête du mouvement. Syndicats, chambres de commerce, conseils com-
munaux, conseils provinciaux, tout ce qui dérive de l'élection a protesté. Or, les
deux Flandres nomment à elles seules dix-sept sénateurs sur quarante-sept, et
trenle-trois représentants sur quatre-vingt-quinze. De ces cinquante voix de séna-
teurs et de représentants, plus de quarante appartiennent jusqu'ici aux ultra-
monlains, et c'est sur ce terrain que la réaction libérale compte recruter l'appoint
qui lui donnera la majorité, car ailleurs presque toutes les positions sont ou
réputées imprenables ou déjà prises. Si les catholiques parvenaient à sauver cet
appoint, ce serait pour eux un vrai coup de partie, et les libéraux s'y prêtent à
merveille. Cette ombrageuse minorité, si active et si logique dans les questions
de politique intérieure, mais qui, pendant quinze ans, n'a su jeter dans la balance
des intérêts commerciaux que de stériles contradictions, a voulu rester dans son
rôle jusqu'au bout.
Tandis que les fauteurs d'un système d'isolement principalement dirigé contre
l'influence libérale portaient courageusement le dernier coup à leur œuvre, don-
naient aux traités prussien et hollandais la convention avec la France pour pen-
dant, et proclamaient l'union à venir des deux pays, on a vu les notabilités libé-
rales de la chambre, en tête MM. Lebeau , Verhaegen et Osy, exhumer contre
l'union douanière, et, ce qui est plus fort, contre la convention même, les pré-
jugés les plus usés de celte niaise palrioterie qui seconda si bien jadis les vues
secrètes des ullranionlains. Ce sont toujours les mêmes vieux mots. La « neutra-
lité, » la « nationalité. » l'hypothèse d'une guerre européenne qui trouverait la
Belgique enchaînée à la France, voilà l'argument le plus neuf que ces hommes
du mouvement soient parvenus à rhabiller. Étrange illusion, ou plus étrange aveu !
Admettons pour l'avenir le cas plus qu'improbable d'un nouveau duel entre la
France et l'Europe : emprisonnée qu'elle serait dans l'étau de quatre armées, la
LA BELGIQUE EN 1846. 487
Belgique aurait-elle la prétention de rester neutre ! ou bien voudrait-on nous
l'aire entendre que, dans l'alternative d'un choix, elle passerait du côté de l'Eu-
rope, c'est-à-dire du côté de l'Angleterre, qui tuerait en six mois son industrie ;
du côté de la Prusse, qui rêve le bas Escaut pour limite naturelle; du côté de la
Hollande, qui attend des restitutions? En vérité, ce n'était pas alors la peine à
nous de prendre la citadelle d'Anvers. Voici le plus piquant. Les libéraux s'aper-
çoivent que l'épouvaniail jadis souverain de l'indépendance a beaucoup perdu de
son efficacité; comme l'a dit avec une amère franchise M. Lebeau, ce mot de
« nationalité » jeté hors de propos dans une question d 'affaires « n'excite plus
que le sourire. » Les arguments protectionnistes restent même sans force. Mais
attendez : les libéraux ne sont pas si vite à bout d'expédients. Aux partisans de
l'union douanière, ils opposeront les partisans du libre échange, et M. de
Brouckère, à qui revient l'honneur de cette diversion, organise aussitôt une
association de libres échangistes à laquelle il ne manque plus qu'une raison
d'être et un Richard Cobden. Le remède est héroïque : la Belgique une fois ou-
verte atout venant, la France ne se mettra certainement pas en frais pour obtenir
l'union.
Cela se dit crûment, mais cela n-'est pas discutable : si la coterie anti-fran-
çaise, osons l'appeler par son nom, avait à cœur d'exaspérer les industries unio-
nistes, et même de leur rallier celles des industries qui repoussent encore l'union,
elle ne s'y prendrait pas mieux. L'union douanière avec la France serait assuré-
ment pour les unes et les autres un pis-aller préférable à cette étrange aberration
commerciale qui voudrait substituer sur !e marché belge, auxhouillesdeMonset de
Liège, les houilles de Newcastle ; aux toiles et aux calicots de Gand, ceux de
Manchester; aux fontes de Charleroy, les fontes de Birmingham ; aux draps de
Tournay'et de Verviers, les draps de Leeds; à la coutellerie de Namur, la coutel-
lerie de Sheffield ; à toutes les industries belges enfin, un concurrent dont la supé-
riorité manufacturière leur fermerait pour longtemps toute chance de réciprocité.
La menace a déjà porté coup sur le groupe protectionniste. La société cotonnière
de Gand a répondu aux libres échangistes par un manifeste où elle se range im-
plicitement du côté de l'union.
Voilà sous quels auspices se rouvre la session et s'approchent les élections
de 1847. Si les catholiques savent exploiter les craintes qu'inspire aux différentes
industries cette double attitude du parti libéral, s'ils savent entraîner les voles
incertains en proclamant officiellement la nécessité prochaine de l'union, nul
doute que le lent travail des associations libérales et des loges maçonniques ne se
trouve, sinon détruit, du moins neutralisé. On ne tue pas les idées, dit-on; mais
les intérêts n'attendent p>s. et, dans le premier choc, ils ont toujours l'avantage.
Les provinces appelées, au mois de juin prochain, au renouvellement biannuel de
leurs représentants et au renouvellement quadriennal de leurs sénateurs sont : la
Flandre orientale, l'un des principaux centres de l'agitation unioniste ; Liège et
le Hainaut, où les résistances de l'industrie drapière ne sauraient contre-balan-
cer l'industrie des houilles, celle des fers, celle des chaux, qui fourniraient aux
catholiques plusieurs voix en échange de l'union douanière ; enfin , le Limbourg,
où les catholiques n'ont pas de concurrents sérieux. Quaire ou cinq nominations
perdues dans les dix-neuf collèges que comprennent ces provinces, ou même le
simple maintien du statu quo, et c'en est assez pour reculer de deux ans, de
quatre ans, l'avènement jusqu'ici certain de l'opinion libérale : or, en deux ans,
Î68 LA BELGIQUE EN 1846.
en quatre ans, les catholiques peuvent beaucoup faire oublier. Que les libéraux
y songent, tout moment d'arrêt dans la marche des partis est fatal ; car l'opinion
y voit un signe d'impuissance, et, dans les moyens d'action de la propagande
électorale, surtout en Belgique, où pullule la bureaucratie, il faut compter en
première ligne l'aimant du succès. Quel que soit l'obstacle qui viendra refouler
ou simplement ralentir le courant électoral où la Belgique se précipite depuis
quatre ans, la déflance, le découragement des esprits, s'accroîtront de leurs espé-
rances trompées. Sans doute, les catholiques n'ont pas encore officiellement pro-
clamé l'union douanière; mais qui garantit qu'ils ne tiennent pas ce redoutable
auxiliaire en réserve pour le dernier jour? Ils sont parfaitement disciplinés, le
moindre signal venu de Malines ou de Bruxelles les trouvera debout; ils ont
l'instinct des impossibilités matérielles, le courage décisif de l'imprévu : l'union
douanière avec la France, dont ils ont déjà hasardé l'idée, leur coûterait moins
de rétractations que les traités conclus par eux avec la Prusse et les Pays-Bas,
presque à l'issue de la discussion du système différentiel. L'enquête ordonnée
par le ministère, la promesse d'un premier secours, semblent avoir rassuré les
populations flamandes; pourtant, que les libéraux ne s'y méprennent pas, ce n'est
là qu'une trêve. Si l'inefficacité, peut-être calculée et à coup sûr probable, des
palliatifs qu'essaie le ministère de Theux réveille dans les Flandres l'agitation
du printemps dernier; si, au terme d'une situation tendue, à l'issue d'un hiver
qui aura exaspéré toutes ces misères, toutes ces terreurs, la veille des élections
enfin, les catholiques s'avisent d'inscrire sur leur drapeau ce mot d'union doua-
nière qui fait bondir les libéraux, qu'opposeront les clubs, la franc-maçonnerie, à
cette surprise dès longtemps préparée? Des idées, des principes, des griefs moraux?
La faim, la peur, sont pour l'apostolat politique un triste auditoire. L'intérêt de la
nationalité? Les chefs de la coalition eux-mêmes ont desappris ce mol au pays.
En 1839, à l'occasion du traité qui terminait la lutte hollando-belge par un démen-
breinent de territoire, MM. Rogier, Lebeau et Devaux ont courageusement, éloquem-
ment proclamé la théorie des nécessités. Les démocrates dissidents, qui l'eût cru?
viennent donner ici au libéralisme gouvernemental une leçon de sagesse. Les deux
ou trois journaux de ce groupe, qui représentait, en 1859, les plus aveugles fureurs
de ce faux esprit national, alors combattu par le groupe doctrinaire, se joignentau-
jourd'hui aux catholiques flamands pour réclamer l'union. Il y a dans ce seul fait un
danger grave pour les libéraux. Impuissants par eux-mêmes, les démocrates
peuvent, en s'unissant aux catholiques sur le terrain de l'union douanière,
fournir à ces derniers un appoint décisif. El qu'on ne vienne pas nier la pos-
sibilité de ce rapprochement : les démocrates dissidents ont solennellement
déclaré qu'ils ajournaient tout dissentiment politique pour travailler au salut
des Flandres, quel que soit le parti dont cette pensée d'humanité les rappro-
chera.
Ainsi, l'union douanière, que le consentement tacite des partis a longtemps
ensevelie dans une réprobation commune, sera peut-être, dans cinq mois, le prin-
cipe régulateur, le fait capital autour duquel les luttes intérieures des derniers
seize ans doivent se dénouer. Les libéraux, qui, en dehors de celte question,
exercent sur le pays un ascendant désormais souverain, peuvent s'y abîmer. La
majorité catholique, dont l'existence n'est, depuis 1844, qu'une lente agonie,
peut y puiser une vie nouvelle. La royauté enfin, qui s'est aliéné les libéraux, ses
\r;iis soutiens, sans obtenir des garanties «lu côté des catholiques, ses adversaires
IA BELGIQUE EN 1846. /jflg
naturels, peut se faire de l'union douanière un gage immortel de popularité Si
I .mprevu ne vient pas détourner le cours actuel des choses, si les libéraux 'en
s emparant eux-mêmes de l'union douanière, ne restituent pas à la situation son
caractère normal, il n'est point d'intérêt, point d'influence, qui ne soient ppe.es
a jouer sur ce terrain le tout pour le tout.
Gustave d'Alaix.
LA
COMÉDIE CONTEMPORAINE
EN ANGLETERRE.
Quid pro quo, or the Day of Dupes (the Prize-Comedy), 5rd édition ;
Time works Wonders. by Qouglas Jerrold, 4lh édition.
Si la comédie anglaise a été longtemps accusée d'une extrême licence, elle en
a bien rappelé depuis lors, et, comme les personnes qui se rangent après une
jeunesse orageuse, elle semble tenir à ne plus faire parler d'elle. Ce n'est pas que
la production dramatique soit complètement suspendue chez nos voisins; mais
où le génie manque, la fécondité ne signifie rien. Prenez le dernier numéro du
Lilerary Gazette, et vous y trouverez dans un seul article l'analyse de quatre
tragédies, — trois originales et une traduite de l'italien, — plus celle d'une pièce
en vers blancs, qui paraît n'être ni une comédie ni une tragédie proprement dite,
mais un de ces drames à mi-côte, où se rencontrent les tirades orgueilleuses de
Melpomène avec le langage dénoué, libre et flottant de la brune Thalie. Il y a donc
des tentatives, et de très-nombreuses, pour arracher le théâtre anglais à cette
torpeur mortelle qui le menace d'un trépas inaperçu, mais c'est en vain : la Muse,
sommeillante ou morte, ne répond rien aux Roméos qui, se traînant à ses pieds,
serrent dans leurs mains ses mains glacées, et collent leurs lèvres ardentes à
son front décoloré. Elle n'a plus de larmes depuis Shakspeare, Otway et Rowe :
ni Byron ni Maturin, — deux talents éminents, — n'ont pu les lui rendre. Elle
n'a plus de sourires depuis Congrève, Farquhar et Sheridan : sir E. Lytlon Bulwer
LA COMÉDIE CONTEMPORAINE EN ANGLETERRE. 491
n'a pu la dérider. Un autre frère Laurence semble l'avoir endormie en lui disant,
comme à la jeune Capulet : — Plus de chaleur, plus de souffle qui témoigne que
tu vis encore; les roses éparses sur tes lèvres et tes joues vont se changer en
pâles et cinéraires reflets...
Thy eyes Windows fall
Like Death, wheu he shuts up the <lay of life;
Each part, deprived of supple government
Shall stiff, and stark, and cold, appear like Death :
And in this borrowed likeness of shrunk death
Thou shalt remain full two and forly hours
And Ihen nwake as from a pleasant sleep (I).
En l'an de grâce 1845, on parut croire que les « quarante deux heures » sym-
boliques étaient écoulées, et qu'il était temps de descendre sous les voûtes funè-
bres pour exhumer la belle princesse. Une des personnes les plus intéressées à sa
résurrection. le directeur du théâtre royal de Hay-market . donna hardiment le
signal en louchant du rameau d'or les portes de la tombe. Pour parler sans méta-
phore, il proposa un prix de 500 livres sterling (12,500 francs) à la meilleure
des comédies qui lui seraient présentées avant le mois de mars 1844. Le nombre
des compétiteurs fut grand : quatre-vingt-dix- sept manuscrits arrivèrent devant
l'aréopage littéraire convoqué pour décider entre les aspirants rivaux. Cette sur-
abondance de justiciables ne découragea point le tribunal ; il examina tout , prit
chacun en sérieuse considération, et décerna la palme si chaudement disputée.
Les journaux instruisirent l'univers qu'une comédie intitulée Qukl pro quo, ou
fa Journée des dupes, avait réuni la majorité des doctes suffrages. Un nombre
infini de réclamations, de protestations, de récusations, d'invectives amères,
accompagna, selon l'usage, le triomphe proclamé, dont il augmentait la pompe et
le retentissement. La pièce anonyme fut aussitôt montée, distribuée, répétée, jouée,
et, contre toute attente, — car on ne s'attend jamais à ce qui doit presque néces-
sairement arriver, — elle fut sifflée à outrance par le public brusquement désen-
chanté.
L'année suivante, en 1845, un de ces journalistes qui sèment leur esprit de
tous côtés, dans les colonnes des magazines, dans celles du Punch, — le Chari-
vari de Londres. — dans les keepsake, dans les annuals, sur toutes les scènes
secondaires, chez les plus humbles éditeurs, et, pour ainsi dire, au coin de toutes
les rues, au milieu de tous les carrefours, s'avisa d'aborder, sans autre prépara-
tion qu'une vingtaine de farces, plus ou moins imitées de nos vaudevilles, le grand
problème d'une comédie en cinq actes. Sa pièce, intitulée : le Temps fait des
miracles (Time works vjonders) fut acceptée avec défiance, jouée sans grand
espoir, et obtint un succès énorme.
Ce sont ces deux comédies qu'il nous a semblé curieux d'étudier, l'une à
cause de sa chute inattendue, l'autre à cause de sa réussite inespérée; celle-
là parce qu'elle a plu à un comité de lecture composé des littérateurs le plus
en crédit, celle-ci parce qu'elle s'est fait accepter du vulgaire, dont le suf-
frage, du moins au théâtre, a toujours été le desideratum secret des plus ambi-
tieux; toutes deux, enfin, parce que nous espérions y trouver quelques révélations
(1) Romeo and Juliet, acte IV, scène i".
192 LA COMÉDIE CONTEMPORAINE
directes ou indirectes sur l'état actuel de la société anglaise, que toutes deux
essaient de peindre, et qu'elles doivent plus ou moins laisser deviner.
Il serait peut-être intéressant de jeter d'abord un coup d'œil sur le passé des
deux écrivains auxquels nous les devons; mais ceci nous entraînerait à de longs
développements, car mistress Gore à elle seule, — l'auteur de Qnid pro quo, —
fournirait un chapitre littéraire assez étendu, pour peu qu'on voulût énumérer
tous ses titres à la vogue singulière dont ses romans jouissent dans un certain
monde. Ce que lord Normanby a fait une ou deux fois au début de sa carrière
diplomatique, c'est-à-dire esquisser à un point de vue légèrement satirique les
mœurs de la haute société anglaise, mistress Gore, depuis un nombre d'années
qu'il serait peu galant de rappeler, le continue avec une persévérance infatigable,
inexplicable même, dirions-nous, si l'engouement et la mode n'expliquaient parfai-
tement pourquoi certaines plumes sont invariablement vouées à tel ou tel ordre
de productions. Le roman fashionable, plus goûté en Angleterre que partout ail-
leurs, y fait éclore très-régulièrement sa moisson annuelle. 11 exige donc des tra-
vailleurs assidus qui se chargent d'aménager ce champ fertile, de l'ensemencer
à temps, de faire la récolte au moment voulu, c'est-à-dire à l'entrée de l'hiver,
quand la vie de château, désormais close, pleine de loisirs, a besoin de quelques
distractions élégantes. En tète des laborieux chercheurs de riens qui défraient de
leurs éphémères conceptions la curiosité blasée des lecteurs de salon, mistress
Gore s'est placée à un rang assez honorable par sa fécondité vraiment intarissable
et par la tournure épigrammatique de son esprit, qui la distinguent de lady
Blessington, de lady C. Bury, de mistress Trollope elle-même et de tant d'autres
bas bleus voués comme elle à cette mission futile. Tantôt sous son nom, tantôt
sous le masque de l'anonyme, un jour traduisant nos romanciers, le lendemain
redevenant elle-même, elle a publié des livres qui ont eu les honneurs de la
saison, mis en éveil la curiosité du monde aristocratique et satisfait à l'appétit
assez niais de la bourgeoisie pour tout ce qui semble l'initier aux mystères de ce
que nos voisins appellent la haute vie.
Nous aurons probablement à revenir, dans nos études ultérieures, sur l'espèce
de musée où mistress Gore a placé tant de physionomies différentes, orgueilleuses
douairières, hommes d'état solennels, dandies écervelés, romanesques héritières,
avides chasseurs de dots, femmes vaines et légères, maris infidèles ou trompés, et
cette prévision nous dispense aujourd'hui de plus amples détails sur l'auteur de
Cecil, de Pairs et Parvenus, et de tant d'autres agréables romans que la même
saison a vus naître et mourir. Venons maintenant à sa comédie.
« Il est temps, disait le prologue, il est temps de tourner une page nouvelle, de
montrer la vie comme elle est, les mœurs comme elle vont...
Life as il is and manners as they go. »
Et c'est là, effectivement, le but de presque toutes les comédies nouvelles; mais
en ceci, justement, gît l'immense difficulté de ce travail. Chaque époque, nous ne
le contesterons pas, a ses tendances générales, d'où doivent naître nécessairement
des penchants individuels, des habitudes, des travers, que n'ont pas connus les
générations passées. Les passions demeurant les mêmes, leurs objets changent,
aussi bien (pie leur expression. Il faut cependant, pour dégager les traits carac-
téristiques de ce mouvement confus qui nous presse, nous environne, nous en-
EN ANGLETERRE» 495
traîne, et auquel l'écrivain obéit tout comme ses contemporains, une faculté toute
particulière et fort rare de réaction observatrice, d'isolement philosophique. L'au-
teur dramatique est entre deux écueils également redoutables. Si pour mieux
juger, et avec plus de sang-froid, le monde qu'il veut peindre, il s'en écarte réso-
lument, il aura chance de bien saisir la direction générale des esprits; mais il
perdra la science des détails, le sentiment de la vérité individuelle, l'espèce de
sympathie et d'indulgence que le inonde réclame de ceux-là même qui se char-
gent de railler et de châtier ses ridicules. La solitude fait des Caton, mais non
pas des Molière. En revanche, une fois mêlé à ce tourbillon d'atomes brillants et
parfumés qui se jouent dans l'atmosphère lumineuse des salons, il devient mal-
aisé de conserver le sang-froid, le désintéressement, la netteté de coup d'oeil,
la sensibilité délicate de l'intellect que réclame la tâche ardue de l'auteur comi-
que. Le monde fait des Brummell et non des Sheridan. Tirez-vous de cet embar-
rassant dilemme!
On s'en tire cependant à force d'esprit et de génie, quand on a reçu du ciel, à
doses égales, la faculté d'entraînement et la faculté d'observation, l'esprit sympa-
thique et l'esprit moqueur. On s'en tire lorsqu'on peut, sans être ébloui, vivre au
milieu du monde et se retrouver ensuite, sans en être attristé, dans la solitude
studieuse où mûrissent les œuvres d'art. Malheureusement il paraît que ce sont là
des qualités difficilement conciliables, car le monde, jusqu'à présent, n'a guère
trouvé pour le peindre que des miniaturistes empressés à se copier l'un l'autre,
non des peintres originaux sachant donner à leurs tableaux le cachet durable de
la vérité humaine.
Aussi n'avons-nous pas été surpris de voir mistress Gore échouer, après tant
d'autres, dans cette mission délicate qu'elle s'était donnée. Nous n'avons pas été
surpris de la voir confondre les ressources du roman et celles du théâtre, et,
nonobstant ce désir d'innovation si clairement et si fièrement manifesté, se traîner
sur les traces de sir E. L. Bulwer, dont la pièce intitulée V Argent était, en 1841,
le dernier effort à peu près heureux de la comédie contemporaine.
Un ou deux changements de noms, — vous savez si cette donnée est nouvelle,
— servent de nœuds à la pièce de mistress Gore. Henry Grigson, lieutenant de
marine, est rappelé en Angleterre par une riche tante qui veut lui faire épouser
sa fille. Au lieu de venir tout droit et ouvertement réclamer sa fiancée, Henry,
docile aux conseils de sa tante, prend le nom d'un de ses compagnons d'armes,
lord Algernon Filz-Urse, descendant d'une des premières familles du royaume-uni.
L'oncle, Jeremy Grigson, commerçant retiré, dont il flatte ainsi la manie aristo-
cratique, accueille avec le plus profond respect son neveu, qu'il se garde bien
de reconnaître. Premier quiproquo, d'où bon nombre de méprises doivent infailli-
blement jaillir.
Jeremy Grigson, aspirant aux honneurs parlementaires, qui doivent le conduire
à prendre rang parmi la noblesse, s'est fait le très-humble serviteur du comte de
Hunsdon, secrétaire d'état en disponibilité, dont il est le voisin de campagne.
Inutile de dire que le fier patricien subit à regret une alliance quelconque avec
l'ancien marchand de Gracechurch-Street; mais Grigson est riche, il a de quoi
subvenir aux frais énormes d'une élection, et les domaines du comte sont grevés
de lourdes hypothèques : c'est encore, vous le voyez, le comte Dorante courtisant
la marquise Dorimène, — c'est-à-dire, en 18i i, les électeurs d'Oldfield — aux frais
d'un manant enrichi.
494 LA COMEDIE CONTEMPORAINE
Ces rapports ainsi établis vous expliqueront comment la comtesse de Hunsdon,
apprenant par un officieux parasite qu'un original assez curieux est débarqué
chez les Grigson, se décide à faire invasion chez ces croquants et à les enlever en
masse, sous prétexte de les appeler aux répétitions d'une comédie qui doit se
jouer chez elle. Comme le vieux bonhomme d'oncle, elle donne dans le piège
tendu [iar mislress Grigson, et accepte, elle aussi, pour un rejeton de noble race,
le prétendu Fitz-Urse, dont elle entreprend aussitôt la conquête au profil de sa
fille, lady Mary. Second quiproquo, conséquence du premier.
Un troisième résulte de ce que la jeune cousine d'Henry, mjss Ellen Grigson,
indocile aux conseils de sa mère, est secrètement éprise du jeune Rivers, parent
du comte de Hunsdon. Un autre membre de la même famille, sir George Mordent,
espèce de bourru bienfaisant, dont le comte et sa femme supportent les rudes
boutades en vue de l'héritage qu'il peut leur laisser, favorise les amours de Rivers
et le présente chez lord Hunsdon à titre de musicien amateur qui pourra servir
de chef d'orchestre.
Il ne faut pas une grande dose de perspicacité pour deviner ce qui doit s'en-
suivre. Henri Grigson, qui voit sa cousine l'accueillir très-froidement, profite de
la bienveillance intéressée que lui témoigne lady Hunsdon pour faire sa cour à
lady Mary, si bien qu'au dénoûment, lorsque la double supercherie éclate, on
n'a rien de mieux à faire qu'à permettre le double hymen qui va unir les Hunsdon
et les Grigson, l'ex-ministre et l' Qx-whoiesaler , la fière comtesse et celle bonne com-
mère de Gracechurch-Street; bref, deux races ennemies, dont la politique a com-
mencé l'amalgame, et que les jeux de l'amour fondent pour jamais l'une dans l'autre.
Quant à l'élection d'Oldfield, que la protection du comte semblait assurer à
l'honnête Jeremy, elle lui est enlevée par un quatrième quiproquo qu'a préparé
à son profit l'homme d'affaires de lord Hunsdon, espèce de Machiavel subalterne,
chargé d'agir auprès des électeurs. Cet homme, appelé Cogit, abuse de son mandat,
confisque les lettres écrites en faveur du pauvre Jeremy, et se fait proclamer député
sans craindre la rancune de son patron, contre lequel, sans nul doute, il a des
armes puissantes.
Dieu nous garde d'insister sur les vices de cette fable absurde, où une invrai-
semblance n'attend p3s l'autre, où les plus proches parents se méconnaissent avec
une facilité désespérante, où les intrigues se nouent en quelques heures, où les
fripons ne se donnent pas la peine d'être habiles, ni les dupes celle d'être hon-
nêtes. Elle prouve que l'art dramatique n'a pas fait de très-grands progrès chez
nos voisins depuis le temps où Dryden, déplorant la supériorité des pièces fran-
çaises, louait nos auteurs, par l'organe de sir Charles Sedley, « d'observer avec
scrupule les unités, de ne pas mettre une double intrigue dans chaque pièce, de
ne point mêler le pathétique et le comique, de ne pas encombrer le théâtre d'évé-
nements. )> H est vrai qu'il s'agissait de la tragédie; mais ne saurait-on appliquer
à toute espèce de compositions dramatiques les sages conseils du vieux poêle?
« En s'altachanl à l'unité d'un sujet, dit-il, les Français ont gagné plus de liberté
pour la poésie Ils ont le loisir de s'arrêter sur ce qui mérite intérêt, et d'exprimer
les passions, véritable œuvre du poêle, sans être emportés brusquement d'une
chose à l'autre, comme on le voit dans les pièces de Calderon (1). »
(1) M. Villemaiu a cité plusieurs passages de ce curieux traité sous forme de dialogue
dans la cinquième leçon du Cours de Littérature au dix-huitième siècle.
EN ANGLETERRE. 498
Mistress Gore n'a évité, nous venoDs de le voir, aucun de ces écueils depuis si
longtemps signalés par les plus habiles pilotes. Elle a suivi l'usage, déjà établi
du temps deMassinger et des contemporains de Suakspeare, qui consiste à mêler
ensemble deux intrigues, dont l'une, secondaire et sacrifiée, sert à combler les
lacunes de l'autre. Elle a même renchéri sur cette combinaison surannée en mê-
lant à sa fable un troisième élément de curiosité, l'issue de la lutte électorale, qui
préoccupe l'esprit, éparpille l'attention et atténue d'autant, sans la moindre né-
cessité, l'attrait de ces deux petits romans, attrait déjà si faible et si vulgaire. Il
ne faut donc pas nous arrêter à celte combiuaison sans portée et sans nouveauté.
Voyons plutôt les compensations que l'écrivain, inhabile à serrer les lils multi-
pliés de son récit, a dû chercher dans la peinture des mœurs et des caractères.
Un romancier quelquefois heureux ne pouvait manquer de se dédommager ainsi.
Mislress Gore, à tout le moins, l'a tenté.
N'est-ce pas un type de roman, c'est-à-dire trop peu marqué pour la scène,
que le noble suzerain de Hunsdon-Caslle, poursuivi dans sa retraite par l'immense
regret du pouvoir qu'il a perdu? Sa gravité emphatique et sa vide sonorité, le
désintéressement hautain qu'il affecte, son affabilité calculée à l'égard de Grigson,
les prévenances dont il accable son homme d'affaires pendant qu'ils sont tète à
tête, et l'impertinent dédain qu'il lui marque en public, sont certainement
observés d'après nature; mais, si ces linéaments caractéristiques donnent assez
l'idée de la caste même à laquelle appartient le noble comte, des concessions
calculées auxquelles elle est condamnée, de cet affaiblissement qui les lui arrache,
et de la servitude à laquelle se plient les hommes ambitieux de commander, rien
de tout cela n'individualise le personnage présenté sous ces aspects généraux. Il
n'est ni autrement fier, ni autrement humble que tous les grands seigneurs
ruinés, ni autrement soucieux que tous les ministres déchus de recouvrer son
portefeuille et son influence. Ce n'est pas qu'en s'épanchant vis-à-vis de son con-
fident le plus intime, il ne lui laisse voir, — plus que de raison peut-être, — ses
plus secrètes pensées :
« Il y a deux sortes d'hommes, lui dit-il, avec lesquels notre meilleure politi-
que est une franchise entière : notre médecin et notre homme d'affaires.
Cogit, s'inclinant. — Voilà un axiome, milord, que le grand Bacon n'aurail pas
désavoué.
Le comte , plus familièrement. — Lorsqu'à la dernière session je quittai brus-
quement mon poste ministériel, le public demeura persuadé ( les agents du gou-
vernement ayant jugé à propos défaire prévaloir cette opinion) que ma santé
était altérée par les soucis du pouvoir, et que je soupirais après le repos de la
vie privée. {Cogit fait un geste d'assentiment.) Mauvaise plaisanterie, monsieur!
absurde croyance !...Mes collègues m'avaient adroitement éconduil ;... ils m'avaient
amené, en me donnant de légers sujets de plainte, à offrir un semblant de dé-
mission qui fut prise au sérieux et acceptée à l'heure même.
Cogit, levant les yeux au ciel. — L'hypocrisie de ce monde est chose vraiment
surprenante.
Le comte. — Quand je me trouvai de la sorte échoué sur les récifs où ils
m'avaient si habilement attiré par leurs perfides signaux, je n'eus plus qu'à faire
de nécessité vertu, et je battis dignement en retraite, à reculons, tourné vers le
trône comme un vrai lord chambellan.
i'.N- LA COMÉDIE CONTEMPORAINS
Cogit. — Et moi qui, dans la simplicité de mon cœur, avais pris pour une rési-
gnation volontaire la retraite de votre seigneurie!
Le comte, avec une emphase particulière. — Gravez ceci dans votre cœur, Cogit,
comme un grand principe de la vie publique : jamais un homme n'a quitté une
bonne place sans être bien certain que cette place Fallait quitter Du reste,
mon intérim n'a pas été perdu : j'ai pris soin de faire déplorer en bon lieu ma
retraite prématurée, et mes habiles collègues ayant réussi, par leurs admirables
bévues, à conduire en plein bourbier, avec la nation, la machine gouvernementale,
les absents, celte fois, se trouvent avoir raison.
Cogit. — Cependant votre seigneurie semble nourrir l'espoir de rentrer dans
ce ministère...
Le comte. — Ou d'êlre désigné pour en former un autre; — qui sait, Cogit?
— Mais les espérances sont des quantités inconnues ; les dégager est une affaire
de pure arithmétique. Mon vote à la chambre haute, même avec le bourg de ma
famille, n'eût pas suffi pour me maintenir au pouvoir; mais en m'assurant la
représentation du comté et celle du bourg d'Oldlield, — toutes deux jusqu'à pré-
sent acquises à l'opposition, mes moyens d'action seront doublés. L'influence
politique , vous le savez, mon cher, est une question de deux et deux font
quatre.
Cogit. — Pure addition! [A part.) Je croyais au contraire que la division y
jouait un grand rôle. »
Le reste de la scène est tout aussi spirituel et tout aussi faux. Le comte pro-
mène son agent devant la galerie des portraits de famille étalés sur les murs
de son cabinet, et lui fait remarquer que tous ses ancêtres ont porté le cordon
bleu en sautoir. C'est pour ne pas déchoir de leur antique illustration, c'est pour
porter à son tour l'ordre de la Jarretière, qu'il emprunte à gros intérêts l'argent
nécessaire à l'élection; c'est pour cela qu'il s'abaisse à flatter, à cajoler Grigson ;
c'est pour cela qu'il se ruine en fêles brillantes qui servent de texte aux pom-
peuses réclames des journaux du comté. Certes, beaucoup de nobles lords ont
agi tout aussi follement, abusés par les mêmes prestiges; mais nous ne croyons
pas possible qu'aucun d'eux ait jamais eu le courage de s'avouer à lui-même,
bien moins à un autre, el surtout à un inférieur, la secrète faiblesse de son âme
orgueilleuse.
Lady Hunsdon est un type non moins vrai, non moins insignifiant, non moins
impropre à la comédie. Capricieuse, hautaine avec ses parasites, elle se jette, elle
et sa fille, à la tête de ceux qu'elle veut enlacer et dominer. C'est bien l'enfant
gâté du destin, la femme à la fois étourdie et calculatrice, cervelle éventée, cœur
absent, intéressée el frivole, traitant du même air, et avec la même insouciance
perfide, les affaires de famille et les plaisirs de la vie de château; mais, je le
répète, ce sont là des traits généraux qui n'animent pas la scène, une satire didac-
tique dont les procédés réguliers et froids sont antipathiques au commun des
spectateurs. Sheridan était certes bien mieux inspiré quand il traçait le portrait
de lady Teazle, Congrève celui de mislress Frail, et Farquhar ceux de Dorinda
et de mislress Sullen dans celte leste comédie qu'il a intitulée le Stratagème des
Élégants (l).
(1) The Beaux Slralagcm.
EN ANGLETERRE. \l)~t
En continuant à examiner ces types aristocratiques, nous arrivons a celui de
lord Bellamont, le fils unique du comte. Bell, comme l'appellent familièrement
sa mère et sa sœur, est l'étudiant mal-appris de Cambridge ou d'Oxford, jockey
forcené, tumultueux, indiscret, corrompu par la complaisance des valets et des
parasites, insupportable même pour eux, et provoquant pour tout autre. Aisément
persuadé que ce portrait approche de la caricature, nous ne comprenons pas
qu'un pareil brise-raison, un si insolent gamin, soit toléré dans un monde qui se
pique de quelque dignité, dans un pays où le respect de soi-même (self-respect)
est poussé quelquefois jusqu'à la plus ridicule affectation. On nous a souvent
accusés de laisser-aller, de complaisance outrée, de souplesse servile; mais chez
nous, à l'heure qu'il est, lord Bellamont serait arrêté court, au plus vif de ses
escapades, par le premier venu, bien ou mal né, dont il s'aviserait de railler la
tournure et la mise avec le sans-gêne insultant que mistress Gore attribue à ce
dandy universitaire.
Sir J. Mordent, le cousin des Hunsdon, est un caractère dont les romanciers
anglais ont fait abus, et qui doit être regardé, par cela même, comme d'une
incontestable vérité. Vous le trouverez déjà dans les tableaux de la société an-
glaise sous George III, telle que Mme d'Arblay (miss Bnrney) l'a connue et repré-
sentée. C'est l'homme riche, au cœur généreux, à l'esprit méprisant et causti-
que, qui s'amuse à constater en passant les ridicules, les vices, les contradictions,
les inconséquences des êtres que lui assujettit un espoir intéressé. Ces sortes de
rôles de raisonneurs, comme on dit en argot de coulisses, ne servent que comme
contraste ; c'est ce qu'en peinture on appelle des repoussoirs. On les tient quittes,
moyennant quelques épigrammes, de leur emploi tout à fait secondaire. Une
de celles que se permet Mordent est à l'adresse des entrepreneurs dramatiques,
si embarrassés aujourd'hui pour conjurer l'indifférence du public anglais. En
arrivant chez lord Hunsdon, où tout est en l'air pour les répétitions d'une tragé-
die : « Vraiment, dit le malin vieillard, Hunsdon-Castle ressemble à la plupart de
nos théâtres contemporains ; la maison est sens dessus dessous, et les proprié-
taires ont perdu l'esprit. » Perdre l'esprit, n'est-ce pas le plus grand malheur
qui leur puisse arriver?
L'assimilation très-rigoureusement exacte que nos lecteurs auront déjà faite
de Jercmy et de mistress Grigson avec M. et Mmc Jourdain nous dispense de revenir
sur ces deux personnages : leur neveu n'est guère qu'un Bellamont plébéien, avec
un peu plus de bon sens, et qui se borne à simuler les travers de la jeunesse
titrée; mais Cogit et le capitaine Sippet sont deux portraits plus curieux en ce
qu'ils nous représentent, sous deux aspects différents, le parasite moderne.
Cogit est plus rusé, plus sérieux, plus redoutable. Il s'insinue moins dans l'in-
timité apparente, mais bien plus dans la connaissance exacte des faiblesses et
des secrets qui peuvent, habilement exploités, lui livrer pieds et poings liés cette
famille allière dont il semble le très-infinie serviteur. C'est lui qui négocie les
emprunts à gros intérêts, et très-probablement il est sous main l'un des prêteurs.
C'est lui qui caresse, séduit et soudoie les électeurs pour le compte de son patron,
et laissez-le faire, un beau jour il saura s'attribuer tout le bénéfice de ces téné-
breuses menées. Il néglige, comme vous voyez, le brillant pour le solide. Sippet,
au contraire, s'enivre de quelques menues faveurs qu'on lui fait expier par bien
des mépris. II n'est pas seulement aux ordres de l'altière comtesse, mais à ceux
de sa fille lady Mary, de son fils Bell, voire de son petit chien Fido. Si Bellamont
TOMK iv. 33
498 LA COMEDIE CONTEMPORAINE
a fait quelque sottise, ;> qui s'en prend le comte? A Sippet. Si les répétitions vont
mal, qui sera traité de haut en bas par la capricieuse châtelaine? Sippet, toujours
Sippet. C'est lui qui sera chargé de mener Fido sur la pelouse, si Fido menacé
d'oublier les lois du décorum; c'est lui qu'on rendra responsable des plaisirs dont
il est l'ordonnateur. Il faut qu'il amuse, qu'il invente, qu'il improvise, qu'il sur-
veille les décors, fasse marcher l'orchestre, gronde les machinistes. On le contre-
carre, on le gêne, on !e critique a tout bout de champ : n'importe, il faut qu'il
continue, toujours de bonne humeur, toujours complaisant, toujours enchanté,
plus souple qu'un laquais, moins sûr de ses gages, et soumis à des exigences mille
fois plus dures, parce qu'elles sont mille fois moins définies. Cogit, du moins,
sait à quel prix il se courbe et s'humilie, Cogit sera riche un jour, et aura pleine
revanche des dédains qu'il supporte maintenant; mais, lorsque Sippet aura, de
château en château, de maître eu maître, de dîner en dîner, usé sa jeunesse et sa
gaieté, il apprendra, papillon étourdi, qu'on se brûle les ailes à courir ainsi vers
tout ce qui brille, attire et dévore.
Qu'on nous pardonne de faire ainsi poser tour à tour les différents personnages
d'une comédie médiocre. S'ils nous donnent une idée précise de cette société
où se cantonne et s'isole avec tant de soin et de méfiance une aristocratie ombra-
geuse, ne serons-nous pas payés de notre patience à les étudier?
Cependant il est temps de passer à la pièce de M. Douglas Jerrold, auteur de
the Rent Duy, Prisoner of ïFar, Bubbles of the Day, et d'innombrables contes,
essais, historiettes, dialogues satiriques, esquisses, semés çà et là dans les grands
et petits journaux, quotidiens, hebdomadaires ou mensuels. Il en existe un recueil
choisi, dont le titre alléchant, si j'ai bonne mémoire, est bonne Aie et petits Gâ-
teaux (1). Avec de pareils précédents, qui sentent d'une lieue le vagabondage et
la bohème intellectuelle, il ne faut pas s'attendre à une de ces oeuvres sérieuses
où l'artiste se met tout entier, corps et âme pour ainsi dire, décidé à les perfec-
tionner, coûte que coûte. Par le fait, la comédie de M. Douglas Jerrold est tout
uniment une petite nouvelle en deux chapitres qu'il lui a plu de découper en cinq
actes, après l'avoir allongée par quelques scènes où l'esprit et Vhumour, — deux
choses très-dilïerentes, — se donnent ample et libre carrière.
Deux personnages déjeunent ensemble dans une auberge de campagne : l'un est
un professeur errant que le vent de l'adversité pousse deçà delà, tantôt dans un
pensionnat déjeunes filles, dont il courtise la directrice surannée, tantôt en com-
pagnie d'un jeune échappé de collège dont il met à contribution l'inexpérience et
la générosité candides, comme le pique-assiette de Pennaflor celles de Gil-Blas.
M. Truffles, — le docteur en question, — ressemble terriblement à un chevalier
d'industrie, et sa conscience est plus chargée dejmenus remords que sa cervelle
ne l'est de bonne et solide érudition. Son compagnon d'aventures, Félix Goldthumb,
est un franc et loyal jeune homme, fort épris de l'air des champs, et tout disposé
à s'éprendre d'autre chose. Tandis que ces deux péripatéticiens philosophent
autour d'un assez mauvais déjeuner, le bruit d'une chaise de poste les attire à la
fenêtre. Deux jeunes filles en descendent, accompagnées d'un beau cavalier. Leur
physionomie inquiète, l'empressement de ce dernier à réclamer des chevaux, tout
annonce un événement mystérieux, et de fait c'est d'un enlèvement qu'il s'agit.
Clarence Norman, camarade de collège de Félix Goldthumb, vient de décider la
(1) Me, crack-nuts, and ginger-bread.
EN ANGLETERRE. 499
belle Florentine à s'échapper du pensionnat de missTucker pour venir le rejoindre.
Dans cette belle expédition, Florentine s'est l'ait accompagner par miss Bessy
Tulip, sa meilleure amie. Qu'en arrivera-t-il? Dieu le sait, et Félix s'en inquiète,
car Florentine l'intéresse, et Clarence Norman est le neveu et l'héritier d'un fier
baronnet, sir Gilbert Norman, très-peu disposé à tolérer une mésalliance. Par
bonheur pour nos imprudents jeunes gens, on est déjà sur leurs traces. Miss
Tucker, cette maîtresse de pension que le professeur Trufflcs avait naguère fascinée,
et qui garde de lui un tendre souvenir, malgré certains procédés assez peu délicats
dont elle pourrait l'accuser, miss Tucker, disons-nous, avertie à temps, rattrape
dès le premier relais les deux écolières fugitives. Clarence Norman, qui s'est
éloigné un moment pour se procurer des chevaux, n'est pas là pour lui tenir tête,
et les deux brebis égarées, reconnaissant la houlette habituelle, rentrent sans
l'attendre au bercail qu'il leur avait fait déserter. Quand il revient avec des che-
vaux, on lui remet pour toute consolation, avec les adieux de Florentine, un por-
trait qu'elle avait de lui, et dont on a jugé la restitution indispensable.
Quels merveilleux changements le temps va-t-il amener dans ces intérêts, dans
ces caractères divers? C'est là, selon le titre de la pièce, ce qu'il s'agit de savoir.
Cinq années s'écoulent. Durant tout ce temps, Clarence Norman a voyagé par
ordre de son oncle, qui, le jugeant bien guéri de sa passion romanesque, le rap-
pelle enfin près de lui. Florentine a perdu son père, et, maîtresse d'une fortune
indépendante, elle vient de s'établir à la campagne, dans le voisinage du château
qu'habite sir Gilbert. Là, sous la garde de miss Tucker, qui a dû fermer son pen-
sionnat abandonné, la belle et romanesque enfant cultive les heureuses disposi-
tions que le ciel lui a départies. Cependant, avant de prendre ce parti et de s'en-
sevelir dans cette riante retraite, elle a voyagé longtemps sans que personne
sache où elle est allée. Plus lard, sans doute, ce mystère s'éclaircira. En atten-
dant, laissez-nous vous présenter un jeune couple qui, dans le même intervalle
de temps, a serré les nœuds de l'hymen. Miss Bessy Tulip, la sémillante et
légère miss Bessy, a épousé Félix Goldthumb, que son père avait fait partir pour
les Indes, mais qui, rencontrant, au retour, son aimable compatriote, a saisi
cette occasion toute naturelle de renoncer au célibat.
Ces cinq années, si fécondes en événements, ont amené d'autres métamorphoses.
Sir Gilbert Norman, jadis exclusivement voué à la politique, faisait état de mé-
priser les puérilités de l'amour, et l'amour, qui se venge d'ordinaire assez cruelle-
ment de ses plus ailiers détracteurs, allume au cœur de sir Gilbert une folle pas-
sion pour la belle inconnue qui, depuis quelque temps, est venue résider près de
lui. Florentine, tout d'abord, n'attache pas un très-grand prix à cette conquête,
dont miss Tucker, éblouie, lui vante vainement, en personne qui sait calculer,
les avantages essentiels; mais tel incident peut se présenter qui changera les dis-
positions de Florentine. Supposez, par exemple, que Clarence Norman, de retour
en Angleterre, semble n'avoir gardé aucun souvenir de ses premières amours;
supposez que, se méprenant à l'accueil réservé de Florentine, il veuille lui
rendre indifférence pour indifférence, oubli pour oubli, et que la jeune miss, se
méprenant à son tour, puisse se croire réellement dédaignée par l'ingrat qu'elle
a tant aimé, que peut-être elle aime encore : alors, vous le comprenez de reste,
il lui sera doux de prouver à Clarence Norman qu'elle peut, elle aussi, songer à
un autre hymen; et si miss Tucker, tout acquise aux intérêts de sir Gilbert, dont
elle convoite déjà le château, le carrosse, le somptueux étal de maison, choisit ce
'>00 LA COMÉDIE CONTEMPORAINE
moment pour plaider chaleureusement la cause du riche et vieux gentleman, ga-
geons qu'elle arrachera au dépit de Florentine une sorte de demi-consentement
aussitôt regretté que donné.
Au surplus, ne nous effrayons pas de cette péripétie, bonne tout au plus pour
inquiéter des enfants. Lorsqu'un malentendu sépare seul au théâtre deux cœurs
secrètement épris, il est de règle fort ancienne et peut-être éternelle que ce mal-
entendu doit cesser vers le milieu du cinquième acte. C'est ce qui ne manque
pas d'arriver tout à point, lorsque M. Douglas Jerrold a suffisamment prolongé,
d'une part, les souffrances de Clarence et de Florentine, de l'autre, les petits
stratagèmes à l'aidedesquels Félix Goldllmmb prépare son père à le revoir marié,
à lui pardonner son retour, à bien accueillir la bru qu'il lui ramène. A ce mo-
ment, on découvre que Florentine a suivi, sans qu'il le sût, dans toutes ses péré-
grinations continentales, l'heureux jeune homme à qui elle destinait sa main. Ils
s'expliquent; sir Gilbert, sans trop se faire prier, rend à Florentine la parole
qu'elle lui avait donnée. Il pardonne, et son exemple autorise Goldlhumb à se
montrer indulgent pour son mauvais sujet de fils. Les deux intrigues marchent
ainsi de front, sans cesser dese côtoyer et de s'enlr'aider, fidèles à la tradition de
la scène anglaise, où la comédie ne se meut jamais qu'avec un attelage complet,
lourde et pesante machine qu'un seul cheval ne mènerait pas loin; composition
gauche et naïve, où percent de tous côtés l'embarras de l'écrivain inhabile à do-
miner, à répartir son sujet, le besoin qu'il a de personnages nombreux et d'in-
térêts multipliés pour remplir son cadre toujours trop vaste, et aussi, — car il
faut tout dire, — l'inintelligence relative de l'auditoire pour lequel il travaille.
Nous sommes habitués, — nous l'étions du moins, — à suivre avec intérêt, avec
passion quelquefois, le développement d'une idée, d'un caractère, d'un fait parti-
culier, assez contents de nous associer, dans toutes ses phases, à ce puissant et
curieux travail d'analyse. En Angleterre, la scène est soumise à des conditions
matérielles d'un autre ordre : il faut, pour des spectateurs autrement actifs et
d'appétit plus solide, un régime intellectuel analogue à leur régime physique. Fi
des ragoûts à la française, où les délicatesses de l'assaisonnement tiennent lieu de
substance et de réalité ! On exige à Londres une chère plus solide, des jouissances
moins idéales. La comédie s'y fait comme le pudding, plus substantielle que su b-
tile, avec force ingrédients de haute saveur, entassés pêle-mêle et bourrés dans le
premier moule venu. Elle ne peut se passer d'une certaine agitation purement
extérieure, d'un mouvement qui amuse l'oeil plutôt que l'esprit, et qui ne res-
semble en rien à l'invisible activité de ces chefs-d'œuvre où deux personnages,
immobiles en face l'un de l'autre, forcent l'esprit à passer, en quelques minutes,
par mille et mille hypothèses, mille et mille combinaisons diverses. Sachons ap-
précier cette différence et en tenir compte aux écrivains dramatiques de l'Angle-
terre, sans omettre néanmoins de leur rappeler qu'avec une plus ferme volonté
d'élever leur public à eux, au lieu de descendre jusqu'à lui, on pourrait graduelle-
ment, sinon faire violence au génie national, du moins ressusciter peut-être et
même perfectionner la comédie anglaise qu'on applaudissait jadis : la comédie de
Wycherley, de Congrève, de Farquhar, de Sheridan. Et ce qui le prouve, c'est
que le vaudeville français, passablement travesti, à vrai dire, est admis, compris
et applaudi depuis plus de vingt ans sur les théâtres de Londres. Qu'il y fraie le
chemin à la haute comédie, voire a ce genre mixte par lequel nous l'avons si mal
à propos remplacée, et l'émancipation du public anglais, son aptitude à compren-
EN ANGLETERRE.
501
tire il goûter les productions d'un art évidemment supérieur, seront suffisamment
démontrées. Paraisse alors un homme de génie, ou même un écrivain de talent, et
il ne risquera point d'être méconnu.
Pour en revenir à M. Douglas Jerrold, ce qui fait, à nos yeux, le principal mé-
rite de sa pièce, assez vulgaire d'ailleurs et totalement dénuée d'intérêt, c'est
l'originalité de quelques caractères épisodiques. Ce professeur Trnffles, dont nous
n'avons pu donner qu'une idée sommaire, est certainement un personnage nou-
veau : mélange singulier d'impudence et de bassesse, exprimant en style guindé,
officiel, pompeux, les penchants les plus effrontés, les calculs les plus cyniques.
Il a pour pendant miss Tucker, l'ex-maîtresse de pension, qui est également une
création originale, et que l'on croit voir, à côté de miss Florentine, harcelant
cette généreuse enfant de ses exigences égoïstes, de ses susceptibilités toujours
en éveil et toujours froissées. Miss Tucker n'est au fond qu'une mendiante décem-
ment vêtue, mais une mendiante à part, d'un caractère difficile et revêche, qu'on
est sûr de blesser en ne lui donnant pas, et d'offenser en lui donnant. A chaque
bienfait, elle répond par une plainte, et, dans son cœur, où fermentenl mille
instincts envieux, la reconnaissance ne peut germer. Elle flatte pour obtenir et
mord ensuite la main qui s'est ouverte. Sous prétexte qu'elle est humiliée de
vivre aux dépens d'autrui et que rien ne lui doit rappeler cette humiliation, elle
use et abuse tyranniquement de l'hospitalité la plus cordiale. C'est un type ignoble
et laid, mais d'une vérité, d'une originalité incontestables.
Le vieux Goldthumb n'est pas, il s'en faut, une figure aussi nouvelle, et, sans
aller plus loin, il rappelle à beaucoup d'égards le Jeremy Grigson de mistress
Gore. Cependant il y aurait injustice à lui refuser quelque valeur comique. Ce
brave homme, avant d'être rentier et propriétaire, faisait le commerce des coffres
et malles. Il y a puisé le goût des lettres. Pour comprendre ce phénomène, il est
bon de savoir que les malles anglaises sont garnies à l'intérieur avec du papier
fourni d'ordinaire par la librairie en déconfiture. Poèmes incompris, philosophie
sans adeptes, romans et tragédies qu'on ne lit pas, arrivent en dernière analyse
chez le layetier du coin; de là mille plaisanteries plus réservées que les noires
en pareille occurrence, et dont vous retrouverez la trace, soit dans la correspon-
dance familière de Byron, soit dans les charmants essais de Lamb, partout enfin
où il est fait allusion aux misères du métier d'auteur. Maintenant vous devinez
quel genre d'érudition Goldlhumb a pu acquérir en pratiquant la petite industrie
à laquelle il doit sa fortune, et vous comprendrez le quiproquo suivant, qui rend
assez piquante sa première entrevue avec sir Gilbert Norman, athlète émérile des
luttes parlementaires. Sir Gilbert reçoit d'abord l'ex-fabricant de coffres avec une
certaine réserve passablement méprisante; seulement il s'étonne quelque peu de
lui entendre citer pédamment je ne sais quel dicton poétique, et Goldlhumb,
charmé de l'effet produit par ce petit échantillon de littérature, n'en est que
plus disposé à étaler toute sa science. Il raconte à l'ancien membre du parle-
ment, qui ne s'en soucie guère, ses discussions conjugales à propos du voyage
d'Italie, rêve favori de mislrcss Goldthumb, et que son mari éloigne autant qu'il
le peut :
a ... Comme je vous le disais, poursuit-il, avant de quitter l'Angleterre...
Sir Gilbert, à part. — Je voudrais qu'il la quittât avant de rien dire.
GoMiTtiuMB. — Je prélends voir tout ce qu'elle renferme de remarquable. Vous
502 LA COMÉDIE CONTEMPORAINE
l'avez fait observer vous-même dans un Je vos excellents discours au parle-
ment.
Sir Gilbert. — Mes discours !...
Goldthumb. — Ah ! sir Gilbert, il ne s'en fait plus comme ceux-là.
Sir Gilbert. — Est-il bien possible que mes discours vous soient tombés sous
les yeux?
Goldthumb. — Sous les yeux et sous la main... Pas un seul ne m'a échappé,
je vous en réponds.
Sir Gilbert, à part. — Voilà qui est singulier... et en même temps tout à fait
flatteur... Avoir désespéré du parlement, l'avoir quitté, convaincu que j'y perdais
le fruit de mes pénibles travaux, et découvrir, après tant d'années, qu'ils avaient
fait batire le cœur du peuple... Eh bien ! je crois pouvoir le dire sans vanité, ceci
me comble de joie.
Goldthumb. — Autrefois un discours au parlement, c'était un bel habit de
gala. Des fleur, au eollet, aux parements des fleurs, des fleurs encore autour des
poches et sur toutes les coulures. Maintenant c'est la sombre étoffe dont les
quakers s'habillent, et dont un gentleman ne saurait se faire décemment un cos-
lume présentable.
Sir Gilbert. — Il est vrai que les grâces et l'éloquence ont peu à peu cédé
le terrain à ce qu'on appelle les tendances utilitaires... Les discours d'aujour-
d'hui...
Goldthumb. — Les discours d'aujourd'hui manquent dévie, ils ne nous remuent
ni ne nous échauffent. Jamais 1er, moindres foudres, le moindre aigle, jamais rien
de beau, de ronflant, de poétique. Ils sont si secs, si secs... que je n'en voudrais
pas, à quelque prix que ce fût, garnir' ma maison. Ils donneraient la pépie à tous
mes gens.
Sir Gilbert. — Ah! ah! monsieur Goldthumb, vous êtes un humoriste, je
m'en aperçois... El vraiment, là, vous trouviez quelque mérite à mes petites im-
provisations !
Goldthujib. — Quelque mérite... Dites donc que j'en tirais un excellent parti !
Il en est que j'ai tenus sur le métier pendant des heures entières; aussi en sais-je
par cœur plus d'un passage.
Sir Gilbi:rt, « part. — Grande leçon pour ces amants de la gloire, qui déses-
pèrenl trop vile de ses faveurs. Voici un homme sans éducation, mais par son
intelligence naturelle fort au-dessus du vulgaire, que mes paroles ont relevé à
ses propres yeux, qu'elles ont amélioré, transporté dans une région supérieure.
La vérité, semence féconde, projette ses germes en d'étranges lieux. Il est peut-
être par milliers des hommes de lous points pareils à celui-ci, et dont pas un ne
m'est connu.
Goldthumb. — Ne vous rappelez-vous pas celui de vos discours dans lequel se
trouvait celte phrase si belle, où vous représentez la Grande-Bretagne assise avec
majesté sur son trident redoutable?
Sir Gilbert. — Pardon, monsieur, pardon Bien que j'aie siégé au parlement,
j'espère n'avoir jamais mis mon pays dans une position si pénible.
Goldthumb. — Oh! pour ce qui est de la Grande-Bretagne et du trident, j'en
lève la main sans hésiter; mais il se peut que je me trompe, sur la manière dont
ils étaient mis en rapport... Oui, certes, vos discours étaient de beaux discours,
et, je l'ai toujours dit... toujours..., c'était une honte que l'on en vendît si peu.
EN ANGLETERRE. 305
Src Gilbert. — Monsieur!
Goldthumb. — Au reste, consolez-vous... Je puis vous garantir que, grâce à
moi, ils ont fait leur chemin dans le monde. — Ah! ah! vous m'en pouvez
remercier.
Sir Gilbert, à part. — Voilà un animal bien familier ! (Haut.) Ça. monsieur,
sans oublier ce que je dois à votre obligeant patronage, ne poun\iis-je connaître
le motif qui vous amène?... »
Ici Goldthumb explique qu'il s'agit de Florentine et de son enlèvement par
Clarence Norman.
c — J'ai trempé quelque peu dans cette affaire, ajoule-l-il naïvement.
Sir Gilbert. — Vous? et de quelle manière?
Goldthumb. — C'est moi qui avais vendu à la petite les malles avec lesquelles
elle s'en allait.
Sir Gilbert. — Les malles!...
Goldthumb. — Les malles... en beau cuir noir, clous de cuivre. Et... — les
choses s'arrangent quelquefois d'une façon bizarre!... — faut-il vous dire avec
quel papier ces malles étaient garnies?
Sir Gilbert. — Gardez-vous-en bien... je ne suis pas curieux de le savoir.
(.1 part.) Un layelier ! un fossoyeur littéraire!... Et j'ai voyagé sous ses au-
spices!... »
Nous ne vous donnons pas des plaisanteries de cet ordre comme la plus pure
fleur du bel esprit, même du bel esprit anglais, tel qu'il respire dans "les pages les
plus pédantes d'Addison ou d'Horace Walpole; mais elles constituent un échan-
tillon assez exact du sarcasme un peu lourd, préparé à froid, plus délayé que de
raison, dont on s'accommode chez nos voisins. Par ce seul motif qu'il serait peu
goûté chez nous, ne le dédaignons pas au delà de ses mérites. Sachons distinguer
les qualités de pure forme et le fond même de la plaisanterie, la faculté de saisir
un ridicule et celle de le mettre en relief avec plus ou moins d'habileté. Les An-
glais, dont le bon sens observateur se révèle dans leurs romans, ne perdent pas
à la scène cette qualité si précieuse. Ils voient aussi bien que nous, mieux que
nous peut-être, la portée comique d'une faiblesse, d'une manie individuelle, mais
ils n'ont pas ce tact si fin, celte mesure exquise, qui caractérisent le génie fran-
çais, et tempèrent, allègent, concentrent notre ironie. Ils sont méthodiques,
directs, explicites, ne connaissant ni les détours adroits de l'esprit qui se dérobe
pour attirer, ni la grâce des sous-entendus, ni l'art des nuances et des demi-
mois. Leur bonne foi ne raffine rien, n'omet rien, ne déguise rien, et accuse avec
excès tous les détails de l'idée qu'il faudrait indiquer à peine.
Voilà ce qu'on peut dire de leurs comédies, à peu près nulles comme œuvres
d'art, alors même qu'elles ont une certaine valeur comme satires de mœurs. En
les envisageant sous ce dernier rapport, elles nous révèlent un état social très-
différent du nôtre : une noblesse dont on sape avec ardeur l'influence, en rap-
pelant à tout propos combien ses prétentions exclusives cachent de nullité, de
mesquines ambitions, de vues intéressées et sordides; une classe moyenne qui
s'enrichit chaque jour davantage, chaque jour s'égale aux plus sourcilleux repré-
sentants de l'aristocratie, et les vénère cependant encore assez pour vouloir, coule
1504 LA COMÉDIE CONTEMPORAINE EN ANGLETERRE.
que coûte, faire partie dà la caste privilégiée, titrée, puissante. Nous voyons, dans
ces comédies, le négociant enrichi, the retired cit, comme on l'appelle, n'aspirer
qu'à l'honneur de se mettre, lui et ses guinées, à la disposition du lord ruiné qui,
tout en acceptant celte alliance inattendue, tout en l'exploitant sans scrupule, se
moque à peu près ouvertement de son humble et candide acolyte. Rappelons-
nous que ces traits de mœurs nous appartenaient quand Molière écrivit son
Bourgeois gentilhomme, celle de toutes ses pièces où il a le plus franchement et
le plus nettement caractérisé le régime aristocratique avec tous ses abus, et d'où
ressorlent les conclusions les plus directement hostiles à cet état de choses. Or,
il est évident que Molière fut entendu et compris. Il est évident que M. Jourdain,
averti par cet admirable censeur de tous les travers, de toutes les sottises
humaines, cessa bientôt de vouloir frayer avec les gentilshommes qui se raillaient
de ses gauches imitations, avec les belles marquises qui soupaient aux dépens de sa
bourse et s'égayaient aux dépens de ses madrigaux si péniblement fourbis. Ce
jour-là, il prêta l'oreille aux philosophes qui se chargeaient de lui commenter les
lois générales de l'humanité; ce jour-là, il s'occupa sérieusement des droits de
l'homme, des abus féodaux, de l'oppression monarchique, de cette religion sublime
dont on était parvenu à fausser le but, et qui, faite pour consoler les malheu-
reux, pour mettre les faibles sous l'égide de la fraternité humaine, était devenue
un instrument de despotisme, une loi d'immobile résignation. Et lorsque M. Jour-
dain, qui avait fait sa rhétorique sous le comte Dorante, eut passé quelque temps
à écouter les leçons de Voltaire, — ce grand « maître de philosophie, » — nous
savons tous ce qui advint de son émancipation.
Que faudrait-il donc pour que l'âpre satire des comiques anglais contre les
grands seigneurs de ce temps eût le même résultat que celles de Molière contre
les marquis et les comtes du temps de Louis XIV? Deux choses seulement : moius
de préoccupations matérielles chez la "génération grossièrement active à laquelle
ils s'adressent, et chez eux un plus haut degré de talent, une plus vigoureuse
concentration de toutes ces critiques au hasard éparpillées; — bref, le génie qui
commande l'attention, et l'attention qui échauffe le génie. De ces deux conditions,
la première est de beaucoup la plus difficile à remplir, et, si l'on en veut une
preuve, nous la pouvons donner immédiatement.
Avec une simple chanson, la chanson d'une pauvre fileuse, il y a quelques
années, un poêle trop peu connu chez nous, — il s'appelait Thomas Hood, —
mit en émoi l'Angleterre entière. Ces sirophes, tombées de sa plume dans un de
ces moments heureux où l'homme inspiré semble concentrer en lui toutes les
forces morales de l'auditoire auquel il s'adresse, passèrent en quelques jours dans
toutes les mémoires, se gravèrent en traits de feu dans tous les cœurs, et firent
plus pour la cause des pauvres travailleurs que dix années de manœuvres parle-
mentaires.
Jugez de ce que serait, au prix de celle ode populaire, — la Chanson de la Che-
mise, — un de ces chefs-d'œuvre comiques où, comme dans un flacon de pur cris-
tal, l'intelligence humaine, réalisant un des rêves favoris de l'alchimie, enferme
un rayon du soleil moral, de la vérité lumineuse et sainte! Jugez si le pays où la
première a produit un effet si surprenant resterait sourd à un enseignement mille
fois plus pratique, mille fojs plus vivant, mille fois plus durable !
E.-D. Forguiîs.
NELSON
JERVIS ET COLLINGWOOD,
iTUBES SUS LA DERRHSAS ©UISRI RlAB]73RtIa
I. — The Dispali-bes and Letters of vice-admiral viscount Nelson.
— Londres, 1845-18 5!). 7 vol. in-8°.
IL — The Letton of lord Nelson lo lady Hamiîlon. 2 vol.
III. — Memoirs of admirai the right hou. the Earl of Saint-Vincent. —
Londres, 1844, 2 vol.
IV. — A Sélection from the public and privateCorrespondeuce ofvice-admiralloidColliu};-
wood. inlerspersed with Memoirs of bis life, by G. H. Newnham Collingwood; -1 vol.
V. — Précis historique de ta Marine française, par M.Chassériuu.— Paris, 1845.
VI. — Documents inédits des archives de la marine.
QUATRIEME PARTIE.
NELSON A NAPLE!
I.
Au moment où Nelson quittait l'Egypte, il lui restait encore quelques années à
vivre et deux batailles à gagner; mais la fortune se fût montrée plus propice à sa
gloire, si elle eût tranché sa vie dans cette nuit mémorable qui avait vu périr
Dupelil-Thouars et Brneys. Nelson eût succombé alors dans tout l'éclat d'une
renommée sans tache, comme avait succombé Marceau, comme devait succomber
Desaix, couronné de cette auréole intacte qui n'entoure que des fronts vierges de
toute souillure. « Mon grand et excellent fils, écrivait son père à celte époque,
est entré dans ce monde sans fortune, mais avec un cœur honnête et religieux...
TOME IV. 34
j<>6 la deiyniére ûdekke maritime.
Le Seigneur l'a couvert de son bouclier au jour du combat, et a exaucé les vœux
qu'il formait d'être un jour utile à son pays... Honneur de mes cheveux blancs,
il est aujourd'hui, à l'âge de quarante ans, aussi gai, aussi généreux, aussi bon
que jamais. Il est sans crainte, parce qu'il est sans remords. » Si l'on croit re-
trouver dans celte rapide esquisse la physionomie vive et confiante de l'intrépide
amiral qui montait le Vançjuard, ce n'est point à ces traits, il faut en convenir,
que quelques mois plus tard on eût pu reconnaître l'amant adultère de lady Ha-
milton et le meurtrier de Caracciolo.
C'était en 1795, quand lord Hood le chargea d'aller réclamer auprès du roi
Ferdinand IV l'envoi d'un corps de troupes destiné à défendre Toulon, que Nelson
avait connu pour la première lois ces indignes amis qui devaient exercer une si
triste influence sur son avenir, sir William et lady Hamillon; mais alors sir Wil-
liam n'avait été pour le capitaine de V Ayamemnon qu'un agent diplomatique dont
Nelson vantail l'activité et l'ardeur, et lady Hamillon qu'une jeune femme aimable
dont il avait remarqué la grâce et la distinction. Nelson ne passa d'ailleurs en
celle occasion que quelques jours à Naples, el n'y reparut plus qu'après la vic-
toire d'Aboukir.
Sir William était frère de lait du roi George III. Accrédité depuis plus de trente
ans en qualité de ministre d'Angleterre auprès du gouvernement des Deux-Siciles,
il jouissait d'une très-grande faveur à la cour de Naples. Il aimait passionnément
la chasse : c'était un titre à la bienveillance de Ferdinand IV. Il passait pour aimer
les beaux-arts, quoiqu'il fût soupçonné à cet égard d'un zèle un peu mercantile :
c'élail un litre aux bontés de la reine. Cependant, vivant dans l'intimité de ces
deux souverains et honoré de leur confiance", sir William ne se faisait point faute
d'exercer son esprit à leurs dépens : c'était un vieillard facétieux et jovial, très-
libre dans ses discours et fort désabusé des illusions de ce monde, un épicurien
anglais dont les plaisanteries inépuisables eussent suffi, au dire de Nelson, pour
guérir et ranimer le comte de Saint-Vincent, si ce dernier, en 1799, fût venu
demander au climat de Naples la santé qu'il allait chercher en Angleterre. Les
Anglais sont en général d'assez froids plaisants : il sied mal à leur tempérament
flegmatique de jouer avec le vice et de se railler des choses honnêtes et décentes.
Le bon sir William, comme l'appelait Nelson, était donc un de ces esprits scepti-
ques et peu délicats qui se rencontrent rarement chez ce peuple habitué à res-
pecter si profondément la sainteté des vertus domestiques. De tels esprits, avec la
leinte sèche el positive qu'ils empruntent au caractère britannique, offrent je ne
sais quoi de plus nu et de plus repoussant encore que les natures du même ordre
chez un peuple plus frivole et moins compassé.
A l'âge de soixante ans, sir William, épris d'une passion subite, épousa là mal-
tresse de son neveu (1). Cette maîtresse, connue à Londres sous le nom de miss
Emma Harte, était, s'il faut en croire des témoignages contemporains et le por-
trait qu'en a laissé le célèbre peintre Romney, une des femmes les plus sédui-
santes de son temps; mais, fille d'une pauvre servante du comté de Galles, qu'elle
décora, aux jours de sa grandeur, du nom de mistress Cadogan, Emma Harte avait
passé sa jeunesse dans les plus singulières et les plus suspectes aventures. Toutes
ces circonstances, dont il était instruit, n'empêchèrent pas sir William de
l'épouser. Il ne se montra point d'ailleurs plus soucieux de l'avenir que du passé,
(1 ) En 1791 : lady Hamillon avait alors près de trente ans.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME, -107
et, doué au plus haut degré de toutes les qualités d'un mari complaisant, il vécut
pendant plus de quatre ans entre sa femme et lord Nelson sans prendre ombrage
de leurs relations, appelant Nelson son meilleur ami et l'homme le plus vertueux
qu'il eût jamais connu. A son lit de mort, par un dernier trait d'humour, il légua
sa femme aux soins de cet excellent ami et la plus grande partie de sa fortune à
son neveu. — Quant à lad; Hamilton, avec celle souplesse merveilleuse qui n'ap-
parlient qu'aux femmes, elle s'était bientôt mise au niveau de sa nouvelle fortune.
Présentée à la cour de Naples, elle était parvenue à gagner l'affection de la reine,
et nul embarras ne semble avoir trahi, dans la sphère élevée où la porta si soudai-
nement le sort, la honte de sa vie passée et la bassesse de son origine.
La cour de Naples, où la prude Angleterre awiit alors de si étranges représen-
tants, était la cour des irrésolutions et des perfidies. Le roi et la reine étaient bien
d'accord pour détester la France; mais la haine du roi était indolente et crain-
tive, celle de la reine active et énergique. La politique du gouvernement oscillait
entre ces deux influences, obéissant un jour aux teneurs d'un Bourbon d'Espagne
et le lendemain aux emportements d'une archiduche.-se d'Autriche. Un étranger,
cher aux deux souverains, dirigeait les affaires dans cette voie tortueuse; c'était
un autre Godoy. le chevalier Acton, qui gouverna la reine pendant plus de vingt
ans. Né à Besançon en 1757, Acton, fils d'un médecin irlandais, après quelques
années d'une vie aventureuse, fut appelé en 1779 à la cour de Naples, et obtint
successivement, par la faveur de la reine, le ministère de la marine, celui de la
guerre et celui des affaires étrangères, qu'il conservait encore en 1798. Entière-
ment dévoué à l'alliance anglaise, lié d'une amitié particulière avec sir William
Hamilton. ce favori ne fut durant son long règne que l'instrument servile du
cabinet britannique.
Depuis 1776. la reine avait obtenu, par la naissance d'un fils et suivant les
stipulations de son contrat de mariage, entrée et voix délibéralive dans le conseil.
Sœur de la reine de France, fille cadette de l'empereur François Ier et de Marie-
Thérèse, Marie-Caroline avait alors vingt cinq ans. Elle était belle, vive, intelli-
gente, amie des réformes et éprise des applaudissements qui saluaient à cette
époque les vues philanthropiques des princes de la maison d'Autriche. On célé-
brait son activité, son goût éclairé pour les arts, son instruction profonde, ses
idées généreuses: on ne parlait encore qu'à voix basse de ses galanteries. Tout
faisait donc espérer que les Napolitains n'auraient point à regretter l'empire
qu'elle était destinée à exercer sur le fils indolent de Charles III. Combien de
règnes flétris par la postérité ont commencé sous ces heureux auspices ! Appelée
à gouverner un plus grand peuple, Marie-Caroline eût pris place peut-être à côté
de Catherine II; la gloire aurait alors ennobli ses faiblesses; en des temps plus
tranquilles, le bonheur de Naples les lui eût fait pardonner, mais la fatalité qui la
jeta sur un théâtre trop étroit pour son esprit actif, au milieu des agitations de
ces jours difficiles, devait la livrer sans défense à toutes les sévérités de l'histoire.
La révolution française fit bientôt succéder dans le cœur de la reine, aux ten-
dances libérales qu'elle avait manifestées d'abord, une profonde horreur pour
les principes qui, après avoir renversé le trône de Louis XVI, avaient osé dresser
î'échafand de Marie- Antoinette. Attentive à étouffer la sédition dès sa naissance,
la reine prêta l'oreille aux suggestions d'Acton : la populace est fidèle et dévouée.
répétait-elle d'après lui, mais les nobles sont tous d'infâmes jacobins. Tels furent
les soupçons qui jetèrent dans les cachots de Naples la plus haute noblesse du
308 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
royaume. Jamais cependant, — les plus violents ennemis de la reine lui ont
rendu celte justice, — elle n'eût secondé les lâches atrocités de ses ministres
sans le voile épais qu'ils avaient étendu sur ses yeux. Les instincts généreux du
sang de Marie-Thérèse ne devaient succomber que sous la raison d'état et les
sophismes de la politique.
Abandonné de bonne heure à une tutelle négligente, le roi réunissait à des
instincts peu élevés des habitudes grossières, qui ne charmaient que la populace.
Il se mêlait rarement des affaires du royaume, à moins qu'il n'y fût poussé par
quelque terreur secrèle. En 1796, épouvanté des progrès de Bonaparte, qui
venait de disperser l'armée de Wurmser, il était sorti de son apathie pour traiter
avec la république et avait envoyé à Paris le prince Belmonte Pignatelli, malgré
les vives réclamations de la reine. Le danger passé, il était retombé dans son in-
différence, et n'avait point eu la force de s'opposer aux nouvelles imprudences
qui devaient mettre sa couronne en péril et pousser le royaume à sa ruine.
Tels étaient les personnages qui allaient entourer le héros du Nil. Le 17 mai
1798, le jour même où l'armée d'Egypte quittait le port de Toulon, un traité
signé à Vienne par le ministre Thugul pour l'Autriche et le duc de Campo-Chiaro
pour Naples régla le contingent que l'empereur François II et le roi Ferdinand IV
s'engageaient à entretenir en Italie à la reprise des hostilités contre la France;
quelques mois plus tard, Paul Ier et la Porte Ottomane entraient dans cette
alliance, et l'Angleterre envoyait à Naples la flotte de Nelson. La reine crut le mo-
ment venu de se déclarer.
» Le brave, le vaillant amiral Nelson, écrivait-elle au marquis de Circello, son
ambassadeur à Londres, a remporté sur la flotte régicide une complète victoire...
Je voudrais pouvoir prêter des ailes au porteur de cette nouvelle... L'Italie n'a
plus rien à craindre du côté de la mer, et ce sont les Anglais qui l'ont sauvée...
L'annonce de cette glorieuse journée a produit à Naples un enthousiasme impossible
à décrire. Vous eussiez été louché de voir tous mes enfants se jeter dans mes bras
et pleurer de joie en apprenant cette heureuse nouvelle, doublement heureuse par
le moment critique où elle nous est parvenue. La crainte, l'avarice et les perni-
cieuses intrigues des républicains avaient fait disparaître tout le uuméraire, et il
ne se trouvait personne ici qui eût le courage de proposer les moyens nécessaires
pour en rétablir la circulation... Bien des gens, qui croyaient une crise prochaine,
commençaient déjà à lever le masque ; mais, en apprenant la destruction de la
flotte de Bonaparte, ils sont devenus plus circonspects. Que l'empereur déploie
maintenant un peu d'activité, et nous pouvons espérer la délivrance de l'Italie!
Quant à nous, nous sommes prêts à nous montrer dignes de l'amitié et de l'alliance
des intrépides défenseurs des mers. »
C'est au milieu de cette exaltation que, le 22 septembre, Nelson arrive à Naples
avec le Vunguard; aussitôt on l'entoure, on le félicite, on l'embrasse. Le roi veut
l'aller visiter lui-même. « Croyez, lui écrit la reine, mon valeureux et glorieux
général, que ma reconnaissante estime pour vous m'accompagnera jusqu'au tom-
beau. » Lady Hamilton, qu'un calcul ambitieux, peut-être aussi l'attrait d'une
grande gloire, portaient déjà à prodiguer à Nelson un funeste encens, accourue
au-devant du Vanguard avant qu'il ait jeté l'ancre, ne peut résister à son émotion.
Klle s'élance sur le pont du vaisseau et tombe évanouie dans les bras de l'amiral.
LA DERNIERE GUERRE MARITIME.
509
Le roi l'appelle son sauveur, la cour le proclame le libérateur de l'Italie ; la foule,
qui se précipite sur les quais au moment où son canot entre dans le port, le salue
des mêmes litres et répèle les mêmes cris d'enthousiasme. C'était là une trop forte
épreuve pour cette nature naïve et ardente, pour cet homme simple et passionné
qui, ayant moins vécu dans le monde que sur ses vaisseaux, se présentait sans
défense à toutes les séductions de la grandeur, de la flalterie et de l'amour. Le
vainqueur d'Aboukir, l'époux de l'aimable veuve du docteur Nisbett, à qui les mi-
sères de cette basse corruption italienne n'avaient d'abord inspiré qu'un profond
dégoûl, et qui appelait Naples « un pays de musiciens et de poë es, de voleurs et
de femmes perdues, » fut bientôt complètement subjugué par les charmes de lady
Hamilton. Lady Hamilton le donna à la reine et mit la flotte anglaise au service
de toutes les passions de la cour de Naples.
La correspondance de Nelson témoigna bientôt des ridicules excès où se laissait
entraîner sa soudaine tendresse. « Ne soyez pas surpris, écrivait-il à lord Saint-
Vincent, de la confusion étrange qui règne dans cette lettre. Je vous écris en face
de lady Hamilton, et, si votre seigneurie était à ma place, je doue fort qu'elle
pût écrire encore aussi bien. Il y a là de quoi troubler le cœur et faire trembler la
main. » Plus il demeure à Naples et plus le joug s'appesantit. Le poison qu'ont
reçu ses veines se fait jour de toutes parts et transpire à travers mille extravagances.
Bientôt il n'achève plus une lettre sans y mêler le nom de lady Hamilton. Lord
Saint-Vincent, le comte Spencer, l'ancien vice-roi de la Corse lord Minto, l'empe-
reur Paul Ier, qui, sur sa demande, accorde à lady Hamilton l'ordre de Saint-
Jean-de-Jérusalem, sa femme elle-même, cette compagne irréprochable et dévouée
de sa jeunesse, celte amie éprouvée de son humble fortune, tels sont les confidents
que va prendre son fol enthousiasme. « Où en serais-je, s'écrie-t-il, sans le bon sir
William, sans l'incomparable, l'inappréciable lady Hamilton!... Ce sont leurs
soins qui m'ont rendu la santé... Tous deux sont aussi grands par le cœur que par
l'esprit... Qu'ils approuvent ma conduite, et je brave l'envie du monde entier!...
Je ne voudrais rien faire sans les consulter... car ma gloire leur est plus chère
qu'à moi-même... Tous les trois nous ne faisons qu'un. » Tria juncta in uno,
c'est ainsi qu'il désigne, que sir William désigne lui-même cette singulière asso-
ciation.
La veuve du docteur Nisbett avait eu de son premier mariage un fils qui, entré
dans la marine sous le patronage de Nelson, avait rapidement franchi les premiers
degrés de cette carrière. Déjà lieutenant à Ténériffe, le jeune Nisbett avait accom-
pagné Nelson dans cette expédition. Ce fut lui qui releva l'amiral quand il fut
renversé au fond de son canot par le boulet qui l'atteignit au moment où il met-
tait le pied sur le môle. Il lui lia fortement le bras avec sa cravate de soie, arrêta
le sang qu'il perdait par sa large blessure, et, grâce à cette présence d'esprit, lui
sauva probablement la vie. Nelson aimait ce jeune homme dès son enfance,, et
cette circonstance les avait attachés davantage encore l'un à l'autre. Ce fut le pre-
mier lien dont il lit le sacriflee à sa fatale passion. Inquiet de l'influence plus
marquée chaque jour qu'une femme sans pudeur semblait prendre sur l'époux de
sa mère, le jeune Josué Nisbett, qui commandait alors la frégate la Thalie sous
les ordres de Nelson, ne sut point dissimuler son mécontentement D'abord impor-
tun, il ne tarda point à devenir odieux. Une circonstance fortuite, une offense
publique dont lady Hamilton eut à se plaindre, fit éclater le courroux de l'amiral.
Le capitaine Nisbett reçut l'ordre de quitter l'escadre, et Nelson sembla se séparer
S10 IA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
sans regret d'un jeune homme qni avait si longtemps combattu à ses côtés, et à
qui il avait témoigné jusqu'à ce jour la tendresse et la sollicitude d'un père.
Mais quelle affection eût pu résister dans son cœur à ce charme tout puissant
qui captivait ses sens et fascinait ses yeux ? « Lady Hamilton est un ange, écrivait-
il au comte de Saint-Vincent, qui, déjà sexagénaire, devait s'étonner un peu de ces
singulières confidences; c'est un ange, et je place en elle toute ma confiance.
Soyez sûr, mon cher lord, qu'elle la mérite entièrement. » Lady Hamilton est
devenue en effet, près de la cour de Naples, l'interprète empressée de sa politique
impatiente. C'est à elle qu'il adresse ses plaintes, qu'il confie ses plus secrètes
inquiétudes: c'esl elle et non plus sir William, qu'il charge de les porter jusqu'au
pied du trône. Voici le manifeste qu'il rédige à celte occasion; déjà le style de
Nelson a changé; à la précision nerveuse, à la simplicité puritaine de ses premières
dépêches a succédé une emphase verbeuse qui rappelle les proclamations de Fer-
dinand IV :
« Chère madame (écrit-il à lady Hamilton, le 3 octobre i 798\ je ne puis envi-
sager, sans en être ému, les maux qui (j'en suis certain, bien que je ne sois pas
un homme d'état) ne peuvent manquer d'accabler ces contrées, aujourd'hui si
loyales et si dévouées, grâce à la pire de toutes les politiques, celle de la tempo-
risation. Depuis mon arrivée dans ces mers au mois de juin dernier, j'ai vu dans
les Siciliens le peuple le plus attaché à ses souverains, le plus ennemi des Fran-
çais et de leurs principes. Depuis mon arrivée à Naples. j'ai trouvé toutes les
classes de la société, de la plus élevée jusqu'à la plus infime, pleines d'ardeur
pour une guerre contre la France; car personne n'ignore que la république
prépare une armée de brigands pour piller ces royaumes et y détruire la monar-
chie. J'ai vu le ministre de ce gouvernement insolent laisser passer sans obser-
vation la violation manifeste du troisième article du traité conclu entre sa ma-
jesté et la république française (1). Cette conduite inusitée ne mérite-t-elle pas
une sérieuse attention? N'est-ce pas la coutume des Français d'endormir les
gouvernements étrangers dans une fausse sécurité pour les détruire plus facile-
ment ensuite? Comme je l'ai déjà établi, tout le monde ne sait-il pas que le pil-
lage doit commencer par Naples? Puisqu'on le sait et puisque sa majesté a une
armée toute prête à entrer dans un pays qui l'appelle, pourquoi donc attendre la
guerre sur son territoire, quand on peut la porter à l'extérieur? L'armée du roi
devrait être en marche depuis un mois... Si l'on veut persister dans ce misérable,
dans ce pernicieux système d'ajournement, il ne me reste plus qu'à recomman-
der à mes amis de se tenir prêts à s'embarquer au premier signal. Ce sera alors
mon devoir de pourvoir à leur sûreté et à celle (je gémis de penser qu'une pa-
reille mesure peut devenir nécessaire) de l'aimable souveraine de ces états et de
sa royale famille. J'ai lu avec admiration son incomparable lettre de septembre
1 796, si pleine d'une véritable noblesse. Puissent les conseils des Deux-Siciles être
toujours guidés par de pareils sentiments de dignité, d'honneur et de justice, et
puissent ces paroles du grand William Pitt, comte de Chatham, pénétrer jusqu'au
cœur des ministres de ce pays : Ce sont les mesures les plus hardies qui sont les
plus sûres ! »
(1) Article qui interdisait au roi des Deux-Siciles d'admettre plus de A bâtiments de
guerre anglais à la fois dans la baie de Naples.
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. <5 1 1
C'est ainsi que Nelson croyait sauver la monarchie napolitaine. Il était homme à
jouer un royaume aussi résolument qu'une flotte, et trouvait malheureusement dans
la reine un fatal penchant pour cette initiative imprudente. Suivant lui, il fallait
se jeter à l'improviste sur les états du pape, y surprendre nos bataillons dispersés,
faire la guerre avant de la déclarer. Tels étaient les conseils tiue par la bouche de
lady Hamilton il fit souvent entendre à la cour de Naples. Des émigrés romains y
joignaient leurs excitations et promettaient à l'armée d'invasion le concours d'une
multitude fanatique. De tous les ministres, Acton était le seul qui appuyât ce projet
périlleux dans le conseil. Le marquis de Gallo et le prince Belmonte Pignaielli,
plus sages et mieux instruits de la situation de l'Europe, s'y opposaient de tout
leur pouvoir. Nelson ne pouvait leur pardonner cette honnête résistance. « Ce mar-
quis de Gallo, écrivait-il à lord Spencer, je le déteste. Il ignore les plus simples
égards. Sir William Hamilton vient de découvrir qu'un messager part pour Londres
dans une heure, et cependant j'ai passé hier une partie de la soirée avec ce ministre
sans qu'il m'en ait dit un seul mol. Il admire ses cordons, ses bagues, sa lahaiière.
En vérité, en le faisant ministre, on a perdu là un parfait petit-maître. »
Deux considérations majeures s'opposaient cependant à l'entrée en campagne
des troupes napolitaines. On n'avait ni argent pour les payer, ni général à mettre à
leur tête. Le général, on l'avait demandé à l'Allemagne; l'argent, à cette inépui-
sable source de tous les subsides, l'Angleterre. « J'ai dit à la reine, écrivait Nelson
au comte Spencer, que je ne croyais pas que M. Pilt pût exiger de nouveaux sacri-
fices du pays en ce moment, mais qu'assurément, si l'Angleterre voyait ce royaume
faire de courageux efforts pour échapper à la destruction dont la France le menace,
John Bull ne resterait pas en arrière et ne laisserait pas ses amis dans la détresse. »
Avec cette espérance et l'arrivée du général Mack parurent s'avanouir les der-
niers scrupules de la cour. Mack, à qui l'avenir réservait de si singulières més-
aventures, et qui, après avoir perdu un royaume en quinze jours, devait, quelques
années plus tard, capituler avec une armée, Mack passait alors pour un des meil-
leurs généraux de l'Europe. 11 fut reçu à Naples comme le génie tutélaire des
Deux-Siciles. C'était un homme froid et grave, avare de longs discours, laissant
tomber chacun de ses mots comme un oracle. Il promit d'écraser l'armée fran-
çaise, et on le crut sur parole.
Naples allait donc avoir l'honneur d'ouvrir cette nouvelle campagne. Le
Piémont, excité à seconder ce mouvement, devait s'insurger sur les derrières de
notre armée; un corps de troupes, transporté à Livourne sur les vaisseaux anglais,
lui couperait la retraite. Tout était préparé pour envelopper et détruire les déta-
chements français disséminés dans les états du pape et la haute Italie. L'empe-
reur, cependant, ne bougeait point encore. Soit que la saison lui parût trop
avancée déjà, soit qu'il attendît les Russes, qui n'étaient pas arrivés, le gouverne-
ment autrichien avait résolu de temporiser et de faire traîner les négociations en
longueur jusqu'au mois d'avril. Celte résolution faillit abattre l'ardeur du gouver-
nement de Naples.
« Milord (écrivait Nelson au comte Spencer, le 13 novembre 1798, du camp
de San-Germano, où s'était transportée la cour), sa majesté m'a appelé hier au-
près d'elle pour concerter, avec le général Mack et le général Acton, l'ouverture
des hostilités. 50,000 hommes, composant ce que Mack appelle la plus belle armée
de l'Europe, ont dénié devant moi, et, autant que je puis juger de pareilles ma-
31 2 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
lières, je confesse qu'on ne peut voir, en effet, de plus belles troupes. Le soir,
nous eûmes un conseil dans lequel il fut convenu que 4,000 hommes d'infanterie
et 600 de cavalerie prendraient possession de Livourne. Je devais embarquer l'in-
fanterie sur le Vancjiiard, le Culloden, le Minotaur et deux vaisseaux portugais.
Un vaissean napolitain eût escorté la cavalerie, qui devait prendre passage sur des
bâtiments de commerce... Ce plan avait reçu l'approbation de sa majesté. Mack
allait marcher sur Rome avec 50,000 hommes, je le répète volontiers, des plus
belles troupes qui soient en Europe... Les choses en étaient là quand j'allai me
coucher. Ce malin, à six heures, je me suis présenté pour prendre congé de leurs
majestés; mais je les ai trouvées très-abattues. Le courrier qui a quitté Londres
le A de ce mois n'a apporté aucune assurance de secours de la pari de l'empereur.
M. Thugut ne répond que d'une façon évasive et désire, dit-il, que les Français
soient les agresseurs. N'est-ce donc pas une agression que de rassembler une
armée, comme cette cour le sait, comme le monde entier peut le savoir, pour
envahir Naples, et dans une semaine en faire une république? Puisque personne
n'ignore ces projets, à coup sûr c'est là une agression, et de la plus sérieuse
nature. Les troupes de l'empereur ne sont pas dans l'habitude de reprendre des
royaumes sur l'ennemi, et il est plus aisé de détruire que de restaurer. Je me
suis donc permis de dire à leurs majestés que le roi n'avait à choisir qu'entre
trois choses : marcher en avant avec l'aide de Dieu et d'une juste cause, mourir,
s'il le fallait, l'épée à la main, ou se tenir coi jusqu'au moment où on viendrait
le chasser à coups de pied de son royaume. Le roi m'a répondu qu'il mettait sa
confiance en Dieu et ne reculerait pas. Il m'a prié en même temps de rester ici
jusqu'à midi, afin qu'on pût s'entendre avec Mack sur la nouvelle tournure que
prennent les affaires. »
Après de longues hésitations, on en revient enfin au plan primitif. Le 28 no-
vembre, Nelson débarque 5,000 hommes à Livourne, sous le commandement du
général Naselli; l'armée napolitaine se déploie sur cinq colonnes et s'avance, par
des routes parallèles, sur Rome et la partie des états du pape qui confine aux
Abruzzes. Du côté des Abruzzes, le chevalier Micheroux et le colonel San-Filippo
rencontrent les premiers les troupes françaises, et laissent sur le champ de ba-
taille quelques morts, beaucoup de prisonniers, leur artillerie et leurs bagages.
L'aile droite de l'armée napolitaine a été repoussée, a pour ne pas dire pis, »
ajoute Nelson ; mais Mack et Ferdinand IV sont entrés à Rome. Championnel,
averti à temps, a évacué cette ville et concentré ses forces sur les bords du Tibre,
entre Cività-Castellana et Uvità-Ducale. La confiance de la cour de Naples com-
mence à chanceler, et Nelson, qui l'a confirmée dans ses imprudents projets, n'esl
pas éloigné lui-même de partager ses craintes.
« En peu de mots (écrit-il au comte de Saint-Vincent, le 6 décembre 1798),
voici quel est l'état de ce pays : l'armée est à Rome, Cività-Vecchia est occupée ;
mais, dans le château Saint-Ange, les Français ont encore 500 hommes. Ils en
ont 15,000 dans une position très-forte appelée Castellana. Le général Mack
marche contre eux avec 20,000 hommes. Dans mon opinion, l'issue de ce combat
est douteuse et d'elle seule dépend le sort de Naples. Si Mack est battu, ce pays-
ci, en moins de quinze jours, est perdu, car l'empereur n'a pas encore ébranlé
son armée, et, s'il ne se met en marche, ce royaume n'esl point en étal de
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 813
résister aux Français. Mais il n'y avait point de choix à faire. C'est la nécessité qui
a contraint le roi de Naples à prendre l'offensive, au lieu d'attendre que les Fran-
çais eussent rassemblé des forces suffisantes pour le chasser en une semaine de
son royaume. »
Les prévisions de Nelson ne tardent point à se réaliser. La plus belle armée de
l'Europe s'est évanouie au seul bruit du canon. Battu sur les bords du Tibre,
Mack n'essaie point de retarder les progrès de l'ennemi; il se croit environné de
traîtres, et, plus prompt encore dans sa retraite que dans la marche inconsidérée
qui l'a porté jusqu'à Rome, il dépasse Vellelri, où Charles III avait battu les im-
périaux en 1744, Gaëte, que le maréchal Tschiudy livre sans combat à Macdo-
nald, le Garigliano, dont les eaux gonflées auraient couvert ses troupes, et ne
s'arrête qu'à sept lieues de Naples, sur la ligne du Volturneel sous les remparts
de Capoue. Dans la précipitation de sa fuite, 7,000 soldats sont restés en arrière.
Ce sont des Napolitains, comme ceux qui se sont fait battre si indignement à
Fermo, à Caslellana, à Terni ; mais ceux-là ont un homme de cœur à leur tête, un
émigré français, le comte Roger de Damas, et, bien que poursuivis par les troupes
de Championnet, coupés par celles de Kellermann, ils s'ouvrent un paisage vers
les états toscans et vont s'embarquer à Orbilello. Cependant la terreur delà cour
est déjà à son comble. Le 11 décembre, Ferdinand IV est arrivé à Caserte, suivi
de près parles troupes françaises, et, depuis trois jours, ni l'ambassadeur anglais,
ni Nelson, n'ont pu pénétrer auprès de la reine; « mais les lettres qu'elle adresse
à lady Hamilton, écrit l'amiral au comte Spencer, peignent toute l'angoisse de
son âme. » — o Les officiers napolitains, dit-il, n'ont pas perdu beaucoup d'hon-
neur, car Dieu sait qu'ils en avaient bien peu à perdre, mais ils ont perdu tout ce
qu'ils en avaient... Mack a vainement supplié le roi de faire sabrer les fuyards.
H a lui-même, dil-on, arraché les épaulettes de quelques-uns de ces misérables
pour les donner à de bons sergents... Tant de trahison et de lâcheté a fini par
abattre le cœur de cette grande reine. Elle ne sait aujourd'hui en qui placer sa
confiance. »
La cour, en effet, ne se croit plus en sûreté à Naples et songe à se réfugier en
Sicile. Le 15 décembre, Nelson mouille son vaisseau hors de la portée des forts
et rappelle à Naples le capitaine Troubridge, détaché avec deux vaisseaux sur la
côte de Toscane. « Le roi est de retour, lui écrit-il, et tout va au plus mal. Pour
l'amour de Dieu, hâtez-vous et n'approchez de cette baie qu'avec précaution.
C'est probablement à Messine que vous me trouverez; mais informez-vous, en pas-
sant devant les îles Lipari, si nous ne sommes pas à Palerme. » La frégate ï Aie-
mène et trois vaisseaux portugais, sous les ordres du marquis de Niza, le rallient
à propos dans ces circonstances critiques, et la fuite de la cour se prépare avec
le plus profond mystère. Chaque nuit, par un passage souterrain qui conduit du
palais au bord de la mer, lady Hamilton dirige elle-même le transport clandestin
des joyaux et de l'argent de la couronne. Les antiquités les plus précieuses, les
plus beaux chefs-d'œuvre des musées, les meubles des résidences royales de
Naples et de Caserte, le numéraire et les lingots qui restent encore dans les ban-
ques publiques ou à l'hôtel de la monnaie, sont portés par les embarcations
anglaises à bord du vaisseau le Vanguard.Qn montre encore au musée de Naples
un anneau d'or, trouvé à Pompéi, que le roi Charles III y déposa en partant
pour l'Espagne : « Je ne puis emporter, dit-il, ce qui est la propriété de l'état. »
TOME IV. oo
514 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
Son fils n'imita point ce généreux exemple, car il ne songea à quitter la capitale
de son royaume qu'après avoir fait transporter sur l'escadre anglaise des richesses
dont la valeur fut estimée par Nelson à plus de 60 millions de francs.
Quand ces trésors furent embarqués, te plus difficile restait encore à faire. Il
fallait enlever la famille royale du milieu d'un peuple ombrageux et prêt à em-
ployer la violence pour la retenir. En effet, le bruit de son prochain départ s'est
à peine répandu dans Naples, que des flots de peuple se pressant dans tous les
sens, portant des bannières et des armes de toute espèce, accourent sur la place
du palais. Un courrier de cabinet, arrêté sur le môle au moment où il allait se
rendre à bord du Vanguard, est la première victime de cette effervescence : il
tombe percé de coups, et son cadavre est traîné par les pieds jusque sous les
fenêtres du roi. Ferdinand IV paraît alors à son balcon, engage le peuple à se
disperser et lui promet de ne point quitter Naples; mais, le soir même, Nelson
débarque secrètement dans l'arsenal ; les canots de l'escadre s'approchent du
quai et se tiennent prêts à lui prêter main forte; les canotiers n'ont point reçu
d'armes à feu, car il faut qu'ils agissent sans bruit, si une collision devient inévi-
table; les chaloupes portant leurs caronades s'assemblent à bord du Vanguard;
VÀlcmène n'attend qu'un signal pour couper ses câbles et appareiller. A huit
heures et demie, par une nuit orageuse et sombre, la famille royale, sous la con-
duite de Nelson , sort furtivement du palais et se dirige vers le môle ; à neuf
heures et demie, elie est en sûreté sous le pavillon britannique; le lendemain,
un édit, affiché sur les murs de la ville, annonce au peuple consterné que le roi
a désigné pour vicaire général du royaume le prince Francesco Pignatelli, et
qu'il se rend en Sicile pour revenir bientôt, à Naples avec de puissants secours.
Un vent contraire retint pendant deux jours le Vanguard au mouillage.
Le 23 décembre à sept heures du soir, il mit enfin à la voile, suivi d'un vaisseau
napolitain, le Samnitc, et d'une vingtaine de bâtiments de transport. Le lende-
main, une violente tempête, la plus violente qu'il eût jamais éprouvée, écrivait
Nelson au comte de Saint-Vincent, assaillit cette escadre fugitive, et le plus jeune
des princes napolitains, saisi d'un mal soudain et inexplicable, expira dans les
bras de lady Ha mil ton. Quelques heures plus tard, le Vanguard était en vue de
Païenne; mais ce dernier coup avait accablé la reine. Elle voulut se dérober aux
transports d'allégresse qui accueillirent l'arrivée de la famille royale en Sicile.
Laissant le roi savourer ces hommages, elle descendit à terre quelques heures
avant lui, et gagna secrètement son palais, le 26 décembre à cinq heures du matin,
le cœur plein d'une morne douleur et de sombres désirs de vengeance.
Telle fut la déplorable issue de cette singulière prise d'armes. De tous côtés,
à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Florence, à Londres même, on blâma vivement
l'imprudence de la cour de Naples, et une partie du blâme retomba sur ceux qui
l'avaient poussée à cette brusque rupture. « Je n'avais jamais pensé, écrivait
Nelson à cette époque, que les Napolitains fussent un peuple de guerriers; mais
pouvais-je prévoir qu'un royaume défendu par 50,000 soldats, tous jeunes et de
belle apparence, serait envahi par 12,000 hommes, sans que cette conquête fût
précédée de quelque chose qu'on pût appeler une bataille? » On pouvait prévoir
pourtant, sans être un grand prophète, que des bataillons de nouvelle levée
tiendraient difficilement contre les vieilles bandes de la république. La manœuvre
habiluellede Nelson, une imposante concentration de forces sur un des points faibles
de 1 ennemi, eût peut-être racheté ce désavantage. Mack, au contraire, avait disse-
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 815
miné ses troupes en détachements qui se firent battre l'un après l'autre. Cepen-
dant, ni les fautes de Mack, ni l'inexpérience de son armée n'eussent amené cette
rapide invasion du royaume, si les conseils d'Aclon et des Anglais, si ses propres
terreurs n'eussent entraîné le. roi en Sicile. Ce qu'il y eut de plus funeste dans
cette campagne , ce ne fut point un premier revers qui pouvait être facilement
réparé : ce fut ce soudain désespoir qui, déclarant tout perdu dès le principe, fit
naître la pensée de cette fuite odieuse, précédée du pillage, suivie de l'anarchie,
et que les Anglais qui l'avaient conseillée devaient rendre plus odieuse encore.
« Je n'oubliai point dans ces importants moments (écrivait Nelson le 28 décem-
bre au comte de Saint-Vincent) qu'il était de mon devoir de ne pas laisser derrière
moi de vaisseaux napolitains qui pussent tomber entre les mains de l'ennemi. Je
vie préparai à les brûler avant mon départ ; mais les représentations de leurs
majestés m'eDgagèjreiU •> différer celte opération jusqu'au dernier moment. J'ai
donc invité le marquis de Niza à taire mouiller l'escadre napolitaine au large de
sa division, et à diriger sur Messine ceux de ces bâtiments qu'il pourrait équiper
avec des mâts de fortune. Je lui ai prescrit en même temps, si les Français s'ap-
prochaient de Naples, ou si le peuple se révoltait contre son gouvernement légi-
time, de détruire immédiatement lotis les navires de guerre napolitains et de
venir me joindre à Païenne. »
Quelques jours après le dép irl de la famille royale, 5 vaisseaux, 1 frégate et
quelques corvettes furent livrés aux flammes. En moins d'une heure, la marine
napolitaine eut cessé d'exister. Aux plaintes de la cour, Nelson répondit que ses
ordres avaient été mal compris; il désapprouva hautement l'officier portugais qui
les avait exécutés, le commoclore Campbell, l'accusant d'avoir incendié les navires
napolitains, contrairement à ses instructions, au moment où les troupes de sa
majesté obtenaient quelques avantages sur l'armée ennemie. Il se montra même
disposé à traduire cet officier devant un conseil de guerre; mais la bonne cl
aimable reine voulut bien intervenir dans cette désagréable affaire : le coupable
rentra en grâce, et Nelson lui pardonna en faveur de ses bonnes intentions.
II.
Pendant que les événements que nous venons de raconter se passaient dans le
royaume de Naples, la victoire d'Aboukir portait ailleurs ses fruits, et les tristes
conséquences de notre impuissance maritime commençaient à se faire sentir. Dès
les premiers jours dju mois d'octobre 1798, les Maltais soulevés recevaient de
l'escadre anglaise -1.200 fusils et des munitions; 10 vaisseaux russes et 30 bâti-
ments turcs, rassemblés aux Dardanelles, se portaient sur les îles Ioniennes, et
une expédition, partie de Gibraltar, faisait voiles vers Minorque. Un mois plus
tard, Corfou se trouvait investi par .S. 000 Turcs, la garnison de Malte était assié-
gée par 10,000 Mallais, bloquée par 5 vaisseaux anglais, et resserrée dans l'en-
ceinte fortiûée de La Valette; Minorque succombait sous les efforts réunis du
commodore Duckworlh et du général Smart. Tous ces postes avancés, qui gardent
les issues de la Méditerranée et qu'une politique prévoyante, dont les vues se
516 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
dirigeaient déjà vers l'Orient, avait mis entre les mains de la république ou rangés
sous son influence, étaient donc à la veille de tomber au pouvoir de l'ennemi :
l'intérêt qu'excitaient ces possessions importantes s'effaçait cependant devant un
regret plus amer. L'armée d'Egypte semblait à jamais perdue pour la France.
Ëlaient-ce les 2 vaisseaux vénitiens et les 8 frégates bloqués dans Alexandrie par
l'escadre du capitaine Hood, le Guillaume-Tell retenu dans le port de Malte, le
Généreux conduit par le capitaine Lejoille de Corfou à Ancône, qui eussent pu
frayer un passage à nos troupes à travers les escadres anglaises? Les flottes
réunies de la France et de l'Espagne eussent à peine justifié celte tentative.
Loin de s'endormir dans une fausse conGance, le gouvernement britannique,
depuis le combat d'Aboukir, redoublait d'activité. Les vaisseaux qui venaient de
combattre sous les ordres de Nelson avaient été réparés à Gibraltar ou à Naples,
et l'Angleterre, au commencement de l'année 1799, comptait à la mer 105 vais-
seaux de ligne et 469 croiseurs. Ces 105 vaisseaux élaient presque tous employés
dans les mers d'Europe et prêts à s'appuyer mutuellement à la première alarme.
L'amiral Duncan, avec 16 vaisseaux anglais et 10 vaisseaux russes, veillait à la
sûreté des convois de la Baltique, et s'opposait à la sortie des débris de l'escadre
hollandaise mouillés au Texel. Lord Bridporl croisait devant Brest, et lord Keith
remplaçait devant Cadix le comte de Saint- Vincenl, que l'état de sa santé retenait
à Gibraltar. L'ennemi était donc en force sur tons les points, et jamais notre situa-
tion maritime n'avait semblé plus désespérée.
Sur le continent, la république était encore triomphante. En trois jours, le
Piémont avait été occupé par nos troupes, et, le 10 janvier 1799, un armistice,
sollicité par le prince Pignalelli, livrait Capoue à l'armée de Championnet. Le 22
du même mois, cette armée était aux portes de Naples. Depuis le départ du roi,
une populace en démence épouvantait de ses excès cette malheureuse ville. Le
prince Pignatelli s'était enfui après la conclusion de l'armistice, le général Mack
s'était réfugié dans le camp français, et les chefs que s'était donnés le peuple
s'efforçaient vainement de l'apaiser et de le contenir. Championnet arrivail à
propos pour sauver Naples des fureurs de ses habitants : maître de cette ville
après deux jours d'une lutte opiniâtre, ce général songea à y rétablir l'ordre et
la sécurité. La sagesse de ses dispositions eut bientôt calmé les ressentiments de
la multitude, et le gouvernement qu'il institua sous le nom de république par-
thénopéenne obtint l'assentiment de la plupart des villes des Abruzzes et de la
Calabre.
Déconcerté par la rapidité de cette conquête et croyant la famille royale éloi-
gnée pour longtemps du trône de Naples, Nelson songea à presser plus vivement
le siège de Malte. Les récentes prétentions que venait d'afficher la Russie au sujet
de celte île lui en faisaient un devoir. Paul Ier, succédant au baron de Hompesch,
avait accepté le litre de grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et
l'escadre qui, sous les ordres de l'amiral Otischakolf, manœuvrait à l'entrée de
l'Adriatique, n'attendait que la chute de Corfou pour se porter sur les côtes de
Sicile. Nelson, qui trouvait, à son grand scandale, les Russes moins dociles à ses
insinuations que les Portugais, les eût mieux aimés en ce moment sur les côtes
d'Egypte. « Ces gens-là, écrivait-il dans son dépit, me semblent plus occupés de
s'assurer des ports dans la Méditerranée que de détruire l'armée de Bonaparte.
Si jamais ils s'établissent à Corfou, la Porte aura là une fâcheuse épine dans le
pied. Comment le bon Turc ne soupçonne-t-il pas ce danger? » Il fallut bien
LA DERNIÈRE GDERRE MARITIME. 517
cependant qu'il se résignât à souffrir les Russes dans les îles Ioniennes, où ils
rotèrent jusqu'en 1807, mais il se promit bien de leur interdire l'accès de Malte.
Quand l'empereur Charles-Quint avait cédé à perpétuité le gouvernement des
îles de Goze et de Malle aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, il avait sti-
pulé, comme condition de cette concession, que le jour où. par un motif quel-
conque, l'ordre viendrait à abandonner ces îles, Goze et Malte feraient retour à
la couronne des rois de Sicile, leurs anciens seigneurs suzerains. Lord Nelson et
sir William Hamillon évoquèrent cet ancien litre, que Ferdinand IV semblait peu
empressé de faire valoir, et proclamèrent le roi de Naples souverain légitime des
îles occupées par l'armée française. Les Mallais, qui de tout temps avaient détesté
le pouvoir lyrannique des chevaliers, acceplèrtnt sans difficulté celte com-
binaison, et, par l'organe de leurs députés, reconnurent la suzeraineté de Fer-
dinand IV.
« Le roi de Naples, écrivait Nelson au capitaine Bail le 21 janvier et le
28 février 1799, est le légitime souverain de Maite, et je suis d'avis que son
pavillon soit arboré sur tous les points de l'île; mais il est certain qu'une garni-
son napolitaine livrerait la place au premier qui voudrait l'acheter... Il est donc
nécessaire que 1 île soit placée sous la protection spéciale de sa majesté britan-
nique pendant la durée de celte guerre. C'est pourquoi le roi de Naples a voulu
que, partout où son pavillon serait arboré, le pavillon anglais fût arboré à la
droite du sien, pour bien marquer la protection dont nous le couvrons... Je suis
sur que le gouvernement napolitain ne ferait aucune difficulté de céder la souve-
raineté de celle île à l'Angleterre, et j'ai dernièrement, de concert avec sir Wil-
liam, réclamé de sa majesté l'engagement secret de ne jamais céder Malle à
aucune puissance sans le consentement du cabinet britannique... Le bruit a
couru ici qu'un bâtiment russe chargé de proclamations adressées aux Mallais
élail allé vous rendre visite. Je liais les Russes, et, si ce bâtiment a été expédié
par l'amiral qui commande à Corfou, cet amiral est un polisson (a blackguard)...
Vous ne devez souffrir sur l'île d'autre pavillon que le pavillon napolitain et le
pavillon anglais. Dans le cas où quelque parti voudrait arborer le pavillon russe,
ni le roi ni moi nous ne permettrions que les Maltais tirassent à l'avenir du blé
de la Sicile ou de tout autre endroit. »
Telle était l'attitude hostile adoptée par Nelson vis-à-vis du plus important
allié de l'Angleterre; mais les événements allaient bientôt rappeler son esprit
ardent et mobile vers un autre théâtre. Les succès de Championnet n'avaient pu
malheureusement exercer qu'une faible influence sur l'issue des grandes opéra-
tions qui allaient s'ouvrir. L'Autriche, informée de l'approche des Russes, s'était
enfin mise en mouvement, et la nouvelle coalition comptait déjà plus de 300,000
hommes sous les armes. Le directoire était mal préparé contre ces attaques for-
midables. Dès l'ouverture de la campagne, l'archiduc Charles rejeta Jourdan du
Danube sur le Rhin, et le général Cray poussa Schérer de l'Adige sur le Mincio,
du .Mincio sur i'Adda, où Suwarow, réuni au baron de Mêlas, eût peut-être détruit
notre armée, si le génie de Moreau n'en eût protégé la relraite. Ces premiers
revers eurent pour résultat d'obliger les 28,000 hommes qui occupaient Naples
et les États Romains à évacuer leurs récentes conquêtes. Appelé à remplacer
Championnet dans ces circonstances difficiles, Macdonald rappela les troupes qui,
518 LA DERNIERS GUERRE MARITIME.
sous les ordres du général Duhesme, poursuivaient à outrance quelques bandes
de paysans insurgés qui désolaient déjà la Pouille et la Calabre, laissa garnison
dans le fort Sainl-Elme, Capoue, Gaëte et Cività-VecchLa, et, le 2si avril, com-
mença à se replier sur la Toscane, pendant que Moreau se retirait vers la Rivière
de Gènes.
La nouvelle république se trouva donc abandonnée à ses propres forces ; mais
tout ce que Naples renfermait de noms illustres et d'hommes considérés était déjà
compromis pour sa cause. Les nobles odieux à la cour, les propriétaires suspects
aux lazzaroni, s'étaient spontanément réunis pour défendre leur vie et leur for-
tune contre les violences d'une populace effrénée; un légitime instinct de con-
servation les avait faits républicains. Le pouvoir exécutif fut confié à cinq direc-
teurs. Hercule d'Agnèse, Napolitain naturalisé en France depuis trente ans, présida
celte commission. Dominique Cirillo, un des médecins les plus estimés de
l'Europe, dirigea les travaux du corps législatif. Un ancien capitaine d'artillerie,
Gabriel Manthonè, fut nommé ministre de la guerre et général en chef de l'armée
napolitaine. La garde du Château-Neuf fut confiée au chevalier Massa, ingénieur
militaire, celle du fort de l'OEuf au prince de Sania-Severina. Le général Bassetti
fut placé à la tête de la garde nationale; le prince Caracciolo eut le commande-
ment de quelques chaloupes canonnières qui composaient alors toute la marine
de la république. Ettore Carafl'a, comte de Ruvo et duc d'Andria, Schipani, Cala-
brois de naissance, élevé récemment du grade de lieutenant à celui de général,
commandaient les détachements que le gouvernement napolitain avait réunis aux
troupes du général Duhesme. De nouvelles levées se préparaient à soutenir ces
deux premières colonnes : 5,000 hommes formèrent la légion calabroise, le duc
de Rocca-Romana parvint à recruter u'n corps de cavalerie, et deux officiers expé-
rimentés, Spanô, vieilli dans les grades inférieurs de l'armée, Wirlz, colonel
suisse autrefois au service du roi, prirent le commandement de deux régiments
d'infanterie. Chacun en ce moment voulait concourir au salut de l'état. Les plus
nobles dames quêtaient dans les églises au nom de la république, les comédiens
ne représentaient plus que des tragédies d'Alfieri, et cette femme qui fut peintre,
improvisatrice et martyre, la fameuse Éléonore Fonseca Pimentel, chargée de
rédiger le Moniteur républicain, réchauffait de sa verve les esprits attiédis, les
cœurs trop prompts à se décourager. L instant critique était en effet venu : en
quelques jours, la république parthénopéenne se serait consolidée ou aurait vécu.
La cour, livrée à de stériles regrets, ne lui avait point fait obstacle, mais le
peuple des campagnes, comme le peuple de Naples, s'était prononcé spontané-
ment contre elle. C'était là l'ennemi que la jeune république devait, étouffer sans
relard, sous peine de succomber avant même d'avoir révélé son existence à l'Eu-
rope. On attaquait moins d'ailleurs son principe que son origine. La haine de
l'étranger, dont elle avait accueilli le drapeau, avait soulevé contre elle les popu-
lations sauvages des Abruzzes et de la Calabre; un iustincl de désordre et de
brigandage empêchait ces populations de déposer les armes.
Les provinces napolitaines étaient alors soumises à l'influence immédiate de
riches et puissants feudalaires, dont une milice armée, connue sous le nom de
sbires, faisait exécuter les volontés et les caprices. Les vices inhérents à ces sortes
d'administrations féodales avaient depuis longtemps peuplé les montagnes d'une
foule de bandits et de misérables qui formèrent avec les troupes baroniales le
noyau des premiers soulèvements. Dans les Abruzzes, les paysans marchaient sous
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 319
la conduite d'un ancien sbire du marquis del Vasto . que plusieurs homicides
avaient fait autrefois condamner aux galères; dans la terre de Labour, une bande
de brigands obéissait aux ordres d'un assassin à qui ses crimes avaient valu le
surnom de Frà Diavolo, et que Nelson, habile à défigurer les noms étrangers, ap-
pelait alors le grand diable. Un aucien meunier, Gaëtano Mammone, partageait
avec Frà Diavolo le commandement des insurgés de cette province. Les environs
de Salerne étaient occupés par un rassemblement à la tête duquel combattaient
un évêque et un ancien chef des troupes de la police. Gherardo Curci. surnommé
Sciarpa. La Basilicate était déchirée par la guerre civile, et quatre imposteurs
corses, se faisant passer pour des princes du sang ou de grands officiers de la
couronne, mettaient la Pouille et la Capitanate en feu. Ce n'étaient là pourtant
que des mouvements secondaires ; l'insurrection la plus grave avait éclaté dans
la Calabre. Habitués à une vie rude et active, les Calabrois feraient aisément de
bons soldats; leur intelligence naturelle, leur extrême sobriété, leur grande pra-
tique des armes à feu, les rendent surtout propres à la guerre de partisans. Les
premiers, sous l'empire du fanatisme religieux, ils devaient donner un commen-
cement d'organisation politique à la réaction des campagnes napolitaines contre
les villes. Un curé de la Scalca, petite ville située dans la Calabre citérieure, don
Reggio Rinaldi , était parvenu à se créer un parti dans le pays; il écrivit au roi
pour lui faire part des dispositions des habitants et le prier d'envoyer en Calabre
une personne revêtue d'un caractère honorable avec laquelle il pût conférer. Cette
lettre arriva à Palerme dans les premiers jours du mois de février; elle trouva la
cour dans le plus grand abattement, et n'espérant plus son rétablissement sur le
trône de Naples que des succès des armées étrangères. La reine était alors fort
souffrante et dégoûtée des affaires, dont elle avait cessé de s'occuper; quant à
Ferdinand IV, il ne se souciait pas plus des intérêts et de la dignité de sa couronne
que par le passé. Il avait accepté avec une résignation stoïque la perte de la moitié
de ses étals, et ce revers, qui avait répandu la consternation autour de lui, n'avait
point un instant altéré sa santé. « Le roi est le mieux portant de nous tous,
écrivait Nelson à cette époque; grâce à Dieu, c'est un philosophe! La reine seule
a cruellement souffert de tout ce qui est arrivé. » Les propositions du curé de la
Scalca furent donc accueillies à Palerme avec la plus complète indifférence; mais
elles avaient frappé un homme entreprenant et désireux de se distinguer, qui,
pendant que tout le monde hésitait encore à la cour, s'offrit pour conduire cette
entreprise.
Cet homme était le fils d'un baron calabrois, le cardinal Ruffo, déjà presque
sexagénaire ; il avait été trésorier apostolique du pape Pie VI, et avait étonné Rome
du scandale de ses amours et de ses prodigalités. Pour s'en débarrasser, le pape
l'avait fait cardinal. Acton , redoutant son esprit remuant et actif, le nomma
vicaire général du royaume; il crut le perdre en décidant le roi à l'envoyer en
Calabre. A la fin de février, Ruffo partit de Messine et vint débarquer à Scilla, où
il s'était ménagé des intelligences. Il n'avait ni soldats ni argent, car la bande
armée du curé Rinaldi ne l'avait pas encore rejoint. La petite ville de Scilla lui
fournit 500 hommes dont il composa sa garde, et avec lesquels il passa à Bagnara,
qui avait été autrefois un fief de sa famille. Des déserteurs, des malfaiteurs
échappés des bagnes ou des prisons, des soldats que la république avait eu
l'imprudence de licencier, grossirent bientôt sa troupe. La ville fortifiée de Mon-
teleone mise à contribution lui prt»cura les moyens d'étendre le cercle de sa pro-
Y) 20 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
pagande. Distribuant, ainsi que l'écrivait Nelson, des ducats d'une main, des
bénédictions de l'autre, il fil de rapides progrès dans le pays et fut bientôt maître
de la Calabre ultérieure. Le clergé calabrois, le clergé le plus ignorant et le plus
fanatique de l'Europe, se joignit à lui pour prêcher cette nouvelle croisade, et les
curés de celte province, marchant eux-mêmes à la tête des jeunes gens de leur
paroisse, arrivèrent en foule à Mileto, où il avait établi son quartier général. Avec
ces renforts, il se jeta sur la petite ville de Cotrone qu'il saccagea, soumit Cotan-
zaro, et, reprenant le chemin de Naples, s'avança hardiment jusque sous les murs
de Cosenza.
Malgré l'avis qu'il reçut de ces succès, le roi ne plaçait encore son espoir que
dans les secours qu'il attendait de ses alliés. Peu rassuré sur la possession même
de la Sicile, il ne voulait point souffrir que Nelson s'éloignât de Palerme. Sur les
instances de l'amiral, le général Smart avait quitté Minorque et était venu occuper
Messine avec 2,000 hommes. Trois mois s'écoulèrent ainsi sans que l'escadre an-
glaise tentât aucune entreprise contre Naples. Au mois de mars, quand la Calabre
entière s'était soulevée, Nelson, qui partageait déjà tous les préjugés de la cour,
ne croyait pas encore la Sicile en sûreté. « Nous sommes tranquilles pour le mo-
ment , écrivait-il au comte Spencer; mais qui peut dire si nous léserons longtemps?
L'approche des Français pourrait tout changer. Je ne regarderai le royaume de
Naples, la Sicile même, comme sauvés que lorsque j'apprendrai l'entrée des
troupes impériales en Italie. » Corfou, cependant, ayant capitulé le 5 mars 1799,
on songea à demander quelques troupes aux amiraux qui commandaient les forces
employées par la Russie et la Porte à la réduction de cette île, et le chevalier de
Micheronx fut détaché près d'eux en qualité d'envoyé extraordinaire. Dans les pre-
miers jours d'avril, A à 500 Russes et autant d'Albanais débarqués à Manfredonia
rallièrent les bandes insurgées de la Pouille et manœuvrèrent pour se réunir au
corps d'armée du cardinal. Ce dernier venait d'emporter la place de Cosenza, et
la retraite des troupes françaises augmentait son audace. Son armée s'était d'ail-
leurs accrue des secours qu'on commençait à lui faire passer de la Sicile, ainsi
que des renforts que lui avaient amenés des environs de Salerne Frà Diavolo et
Sciarpa. Il avait une artillerie de campagne assez bien servie et des munitions en
abondance : c'était précisément ce qui manquait aux places fortes qui auraient
pu relarder ses progrès. Après quelques jours de siège, il enleva d'assaut la ville
d'Altamura qu'il livra au pillage, prit Foggia, Ariano, Avellino, et, soutenu par
les troupes auxiliaires que conduisait le chevalier de Micheronx, vint s'établir à
Nola sur le revers du mont Vésuve.
Depuis un mois, la nouvelle république marchait rapidement à sa perte. Obligé
d'évacuer la Pouille, le comte de Ruvo s'élait enfermé dans la citadelle de Pes-
cara; le duc de Rocca-Romana était passé avec sa cavalerie dans les rangs du
cardinal ; les îles de Ponce et de Palmerola, celles de Capri, Ischia et Procida,
qui commandent l'entrée du golfe, étaient rentrées dans l'obéissance à la vue de
h vaisseaux de ligne placés par Nelson sous les ordres de Troubridge; Schipani
avait avait élé battu par la bande indisciplinée de Sciarpa, Rassetli par les troupes
de Mammone et de Frà Diavolo, Spanô par les paysans de la Pouille, Manlhonè
par les Calabrois du cardinal Ruffo. Naples seule et quelques points fortifiés re-
connaissaient encore l'autorité de la république. Dès qu'il fut instruit de ces
événements, Nelson se disposa à conduire son escadre devant Naples; mais une
nouvelle inat tendue vint suspendre son départ, Droix, trompant la surveillance
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 521
île lord Bridport, avait franchi le détroit de Gibraltar, et remontait la Méditerranée
avec la flotte de Brest, composée de 23 vaisseaux de ligne. L'escadre de l'amiral
Keith, courant où le danger était le plus pressant, s'était lancée à sa poursuite;
le 20 mai 1799, elle se réunissait devant Manon, sous les ordres du comte de
Saint-Vincent, à la division du contre-amiral Duckworlh. Ce mouvement déga-
geait la flotte espagnole mouillée à Cadix, et l'amiral Mazarredo, pressé d'opérer
sa jonclidn avec la flotte française, en profita pour appareiller avec 17 vaisseaux
de ligne, dont 6 à trois ponts. Le jour même où 20 vaisseaux anglais mouillaient
àMabon, l'amiral espagnol arrivait devant Carthagène. Malheureusement cette
traversée de Cadix à Carthagène avait suffi pour réduire la flotte espagnole à l'im-
puissance. 11 vaisseaux sur 17 avaient été en partie démâtés p ;:• un coup de vent
que la flotte anglaise avait également essuyé sans en éprouver aucun dommage.
Bruix, à qui on prêtait le projet de se rendre en Egypte pour en ramener l'armée
et Bonaparte, venait de reprendre la mer, et le comte de Saint-Vincent, plus
souffrant que jamais, avait remis à l'amiral Keith le commandement de la flotte
anglaise. Ce dernier, rallié sous le cap Saint-Sébastien par cinq vaisseaux de ligne
détachés de la flotte de la Manche, songea d'abord à mettre l'escadre de Nelson
à l'abri d'une surprise : après lui avoir expédié le contre amiral Duckworlh avec
4 vaisseaux, il se dirigea sur Toulon dans l'espoir d'y obtenir quelques renseigne-
ments sur la route qu'avait prise l'amiral Bruix.
La gravité des circonstances vint arracher Nelson aux funestes délices de Pa-
ïenne ; il rappela près de lui le capitaine Troubridge, et le capitaine Bail, qui
bloquait Malte avec deux vaisseaux. Rallié bientôt par l'amiral Duckworlh, il se
trouva à la tête de 16 vaisseaux de ligne, dont 5 vaisseaux portugais. Avec celte
escadre, Nelson s'établit en croisière à la hauteur de Maritimo, sur le passage
présumé de la flotte française. Il pouvait occuper cette station sans péril, car les
événements avaient obligé l'amiral Bruix à modifier ses premiers desseins : le
projet de se rendre en Egypte devenait impraticable après les avaries qu'avaient
éprouvées les vaisseaux espagnols. Bruix, ne pouvant plus se porter sur Alexan-
drie, résolut de ravitailler le corps de Moreau. dont il connaissait la détresse, et
de secourir Gênes et Savone, menacées d'être investies par les Aus'ro-Russes.
Le 50 mai, il mouilla dans la baie de Vado, jeta dans Savone 1,000 hommes qu'il
avait amenés de Brest, et, se dirigeant immédiatement sur Gènes, y fit entrer le
5 juin un immense convoi de blé. Dès le lendemain, montrant une activité trop
peu commune alors dans notre marine, il faisait voiles vers l'ouest, et, pendant
que les Anglais l'attendaient devant Minorque ou sur la roule d'Alexandrie, il
mouillait en rade de Carthagène.
Lord Keith cependant avait enfin trouvé sa trace; mais, au moment où trente
lieues à peine le séparaient de la flotte française, trois dépêches successives du
comte de Saint-Vincent, alors malade à Mahon, l'obligèrent à rétrograder vers le
cap Saint-Sébastien. Mal informé de la position de l'amiral Bruix, le comte de
Saint- Vincent ne songeait qu'à prévenir la jonction de la flotte française avec les
vaisseaux espagnols, et le mouvement rétrograde qu'il prescrivit à l'amiral Keith
favorisa précisément celte opération. En se rapprochant de Minorque pour y ral-
lier le vaisseau à trois ponts la Ville de Paris, qui avait jusque-là porté le
pavillon du comte de Saint-Vincent, lord Keith laissa pendant plusieurs jours le
passage libre à nos vaisseaux, et quand il vint se présenter, le 22 juin, à l'entrée
de Toulon, notre flotte, en sûreté dans le port de Carthagène, était déjà réunie à
822 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
la flotte espagnole. Bruix ne voulait point conduire cette double armée au combat.
Son but était atteint, il avait secouru Moreau; il ne lui restait plus qu'à rentrer
dans l'Océan et à aller abriter dans Brest la flotte espagnole, nouveau gage d'une
alliance ébranlée, pacifique trophée de cette importante campagne. Lord Keith
le poursuivit avec 31 vaisseaux jusqu'à la hauteur d'Ouessant; mais, malgré les
efforts de l'amiral anglais pour regagner le terrain qu'il avait perdu par ses hési-
tations, la flotte combinée entrait dans Brest le 15 juillet 1799, sans avoir soup-
çonné qu'à sa suite marchait une armée ennemie.
III.
Depuis que Nelson avait concentré ses forces sous Maritimo , et rappelé à
Palerme le capitaine Troubridge, qui venait de rétablir l'autorité de Ferdinand IV
dans les îles il'Ischia et de Procida, il n'était resié dans la baie de Naples qu'une
escadre légère sous les ordres du capitaine Edward Foote. L'insuffisance de cette
station avait naturellement contribué à prolonger la résistance des patriotes, et à
entretenir l'espoir qu'ils avaient conçu d'être secourus par l'amiral Bruix. Cepen-
dant, malgré les plus héroïques efforts, les troupes républicaines perdaient chaque
jour du terrain, et voyaient tomber l'un après l'autre tous leurs postes avancés.
Le 11 juin, le fort de Vigliena avait été emporté par les Busses et les Albanais; le
13, les Calabrois s'étaient établis au ponl de la Madeleine; le 17, les forts de
Bovigliano et de Gastellamare avaient capitulé sous le feu de la division anglaise,
et la petite troupe de Schipani, séparée des détachements qui défendaient Naples,
était venue se faire égorger dans Porlici. Le 18 juin, les Français occupaient
encore le fort Saint-Elme, mais le pavillon de la république parthénopéenne ne
flottait plus que sur deux châteaux de mauvaise défense, le Château-Neuf et le
fort de l'OEuf. Bâti par Charles d'Anjou, vers le milieu du xm° siècle, le premier
communique avec le palais du roi et l'arsenal ; il a souvent servi de refuge aux sou-
verains et aux vice-rois de Naples pendant les émeutes et les guerres civiles. Le
second, construit par l'empereur Frédéric II sur une pointe de rochers qui se
relie à la terre ferme par une chaussée étroite, n'était alors qu'un amas confus de
vieux bâtiments sur lesquels on avait établi des batteries pour défendre la ville
du côté de la mer. Ces derniers boulevards d'une liberté éphémère, entourés de
toutes parts, assaillis par 60,000 hommes, et déjà battus en brèche par l'artillerie
de campagne du cardinal, ne pouvaient, au dire des courtisans de Palerme,
opposer aux troupes royalistes qu'une résistance inutile et désespérée. Si les répu-
blicains combattaient encore, c'est qu'ils s'attendaient à être secourus par la flotte
française ; mais que Nelson se montrât dans la baie de Naples, et la présence
seule de son escadre, en éteignant cette suprême espérance, allait les contraindre
à se livrer sans conditions à la merci royale.
Nelson était alors entièrement dominé par lady Hamilton et la reine. Pendant
les six mois qui s'étaient écoulés depuis la fuite du roi à Palerme, il n'avait cessé
d'exhaler son indignation contre les jacobins. C'était lui qui accusait la faiblesse
du gouvernement napolitain, et gourmandait son indulgence.
« Toutes mes propositions, écrivait-il de Palerme au duc de Clarence, sont
accueillies avec empressement : les ordres sont donnés à l'instant pour qu'on s'y
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 52"
conforme ; mais, quand on en vient à l'exécution, c'est autre chose. Il y a là de
quoi me rendre fou. Sa majesté vient cependant de faire mettre en jugement deux
généraux accusés de trahison et de lâeheté : elle a prescrit de les faire fitiriller ou
pendre, dès que leur culpabilité aura été prouvée. Si ces ordres peuvent être exé-
cutés, j'aurai quelque espoir d'avoir fait ici un peu de bien, car je ne cesse de
prêcher que le soin de récompenser et de punir à propos est le seul fondement
possible d'un bon gouvernement. Malheureusement on n'a jamais su faire ni l'un
ni l'autre en ce pays. »
Entouré de capitaines qui chérissaient en lui l'amiral intrépide et le chef bien-
veillant, Nelson leur avait sans peine inspiré son ardeur et transmis son exalta-
lion. En finir avec les Français et les rebelles élait devenu le mot d'ordre de son
escadre. Troubridge avait subi l'entrât. lement généra!, et s'était d'abord distingué
à [sehia et à Procida par l'emportement de son zèle ; mais bientôt, mieux éclairé
sur les véritables intérêts de son pays, il avait dénoncé à Nelson le rôle odieux
qu'on préparait à l'Angleterre dans l'atroce réaction qu'il était facile de prévoir.
Après avoir demandé à Palerme un honnête juge qui pût condamner sur la place
ces misérables qui prêchaient la révolte à Ischia, après avoir voulu faire fusiller
un général napolitain pour je ne sais quelle expédition munquée à Orbitello, le
rude capitaine s'était soudain effraye de voir son nom et celui de son amiral si
intimement mêlés à ces querelles intestines.
« Je viens d'avoir une longue conversation, écrivait-il à Nelson le 7 mai 1799,
avec le juge que la cour nous a envoyé. Il me dit qu'il aura fini son affaire la
semaine prochaine, et que l'habitude des geus de sa profession est de se mettre
en lieu de sûreté, dès que la condamnation a été prononcée. Il demande donc à
être immédiatement embarqué, et m'a fait entendre qu'il voudrait l'être sur un
bâtiment de guerre. J'ai appris aussi dans cet entretien que les prêtres condamnés
devaient être envoyés à Palerme pour y être dégradés sous les yeux du roi, et qu'il
faudrait ensuite les ramener ici pour leur exécution. Un bâtiment de guerre an-
glais employé à un pareil service! En même temps, notre juge m'a demandé un
bourreau. J'ai positivement refusé de lui en fournir un. S'il n'en peut trouver ici,
qu'il en fasse venir un de Palerme ! Je vois bien leur plan : ils veulent nous mettre
en avant dans cette affaire, afin d'en rejeter tout V odieux sur nous. »
Ce fut dans cette situation d'esprit que Troubridge quitta la baie de Naples. Il
y laissa le capitaine Foote avec la frégate le Seahorse et quelques bâtiments
légers, et, le 17 mai, rejoignit Nelson à Palerme. Parti le 20 mai de ce port,
Nelson y rentra le 29. Il y apprit les nouveaux avantages que venait de remporter
le cardinal Ruffo, et reçut, le 12 juin, au milieu de la nuit la lettre suivante de
lady Hamillon :
« Mon cher lord, je viens de passer la soirée chez la reine. Elle est bien mal-
heureuse ! Le peuple de Naples, dit-elle, est entièrement dévoué à la cause royale,
mais la flotte de lord Nelson peut seule ramener dans cette ville la tranquillité et
la soumission au pouvoir légitime. La reine vous prie donc, mon cher lord, elle
vous supplie, elle vous conjure, si la chose est possible, de faire en sorte de vous
rendre à Naples. Pour l'amour de Dieu, songez-y et faites ce que la reine vous
S 21 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
demande. Nous Irons avec vous si vous voulez bien nous recevoir. Sir William est
malade; je suis loin d'être bien portante. Ce voyage nous fera du bien. Dieu vous
bénisse! »
Le lendemain, Nelson était sous voiles; mais une lettre de lord Keith lui apprit
que la flotte française devait être en ce moment sur la côte d'Italie, et cet avis le
ramena encore une fois à Païenne. Il se hâta de mettre à terre les troupes sici-
liennes qu'il avait embarquées sur ses vaisseaux, et alla croiser pendant quelques
jours devant Marilimo. Le i.1 juin, cependant, cédant à de nouvelles sollicitations
de la cour, et jugeant l'amiral Bruix suffisamment occupé par les forces qu'avait
réunies le vice-amiral Keith, il abandonna cette croisière, reprit à bord du Fou-
droyant, vaisseau de '60, qui portait alors son pavillon , sir William et lady
Ha niiiton, et se dirigea enfin avec 18 vaisseaux sur la baie de Naples.
Les patriotes avaient mis ces délais à profit : dans la nuit du 18 au 19 juin, ils
avaient surpris les Calabrois campés sur le quai de la Chiaia, avaient encloué une
batterie de canons, fait sauler les caissons, et regagné leurs postes après avoir
répandu la terreur dans le camp ennemi. Quand celte nouvelle arriva à Palerme,
elle y produisit un profond découragement. « Hâtez-vous de paraître devant Naples,
écrivit, à l'instant même le minisire Acton à Nelson. Depuis que les républicains
ont appris que la Hotte française est à la mer, ils font de continuelles sorties
contre nos troupes, et je vous avouerai que je crois le cardinal dans une position
peu agréable. » Le cardinal partageait probablement l'avis d'Acton sur sa situa-
tion, car, dès le lendemain de cette première sortie, il faisait prier le capitaine
l'oote de suspendre les hostilités, et offrait aux républicains des conditions que ces
derniers hésitèrent longtemps à accepter. Le 22 juin, cependant, une capitulation
fut signée par les commandants des troupes auxiliaires, an nom de la Russie et de
la Porte Ottomane, par le cardinal Ruffo et le chevalier de Micheroux au nom du
roi de Naples, par le commandant du fort Saint-Elme et le chevalier Massa au
nom de la France et de la république parthénopéenne. Le capitaine du Scahorse
apposa sa signature au bus de celte capitulation. Les conditions accordées aux
républicains étaient favorables; mais l'énergie désespérée dont ils venaient de
faire preuve et la présence de 25 vaisseaux français dans la Méditerranée ne per-
mettaient pas à leurs ennemis de se montrer plus exigeants. Tous les individus
composant la garnison du Château-Neuf et celle du fort de l'OEuf devaient en
sortir avec les honneurs de la guerre, tambours battant et enseignes déployées,
pour s'embarquer sur des bâtiments qui, munis d'un sauf-conduit, les transpor-
teraient directement à Toulon. Jusqu'au jour où l'on apprendrait à Naples la
nouvelle certaine de leur arrivée en France, l'archevêque de Salerne, le chevalier
de Micheroux, le comte Dillon et l'évèqued'Avellino seraient retenus comme otages
dans le fort Saint-Elme. Les personnes et les biens des républicains seraient res-
pectés et garantis. Ceux d'entre eux qui ne voudraient point émigrer auraient la
faculté de demeurer à Naples, sans qu'on put les inquiéter pour leur conduite
passée, eux ou leurs familles. Ces conditions étaient rendues communes non-seule-
ment à toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les deux forts admis
à capituler, mais aussi à tous les prisonniers faits sur les troupes républicaines
depuis l'ouverture des hostilités. C'est à ce prix que le roi rentrait en pleine pos-
session de ses états. Le comte de Ruvo, maître des forts de Civilella et de Pescara
dans les Abru/.zes, consentait à les céder au cardinal aux mêmes conditions que
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. 52<5
les châteaux de Naples. Cependant les patriotes, suspectant la bonne foi ou la
puissance du cardinal, avaient exigé, avant de se rendre, que la signature du
capitaine Foote leur garantît, mieux encore que les otages du fort Saint Elme, la
fidèle exécution de ce traité. Le capitaine du Seahorse y engagea son honneur et
celui de son pays. Il ne pouvait, d'ailleurs, conserver aucun doute sur les pouvoirs
dont il était revêtu en cette circonstance. « Le roi, écrivait Nelson au comte
Spencer le 1er mai, a fait connaître par une proclamation quels étaient les répu-
blicains qui seraient exceptés d'une amnistie générale; mais tout individu, fût-ce
le plus grand rebelle, à qui Troubridge aura dit : Ton crime t'est pardonné, sera
sauvé par ces seules paroles. » Le capitaine Foote, héritier des pouvoirs du capi-
taine Troubridge, n'eût donc pu, sans une obstination inexplicable, refuser sa ga-
rantie au traité que venait de conclure le vicaire général du royaume.
Déjà, en effet, les otages étaient échangés, les hostilités suspendues, et I e
pavillon de parlementaire arboré sur les forts républicains comme à bord de la
frégate le Seahorse, quand Nelson parut à l'entrée de la baie. Il apprit, avant de
mouiller, les conditions qui venaient d'être accordées aux rebelles. A celte nou-
velle, il témoigna une douloureuse surprise et déclara que c'était là an infâme
armistice qu'il ne ratifierait jamais. Le capitaine Foote reçut l'ordre, par signal,
d'amener le pavillon de parlementaire arboré au mât de misaine de sa frégate,
et, le 28 juin, Nelson fit connaître au cardinal Rulïb sa résolution de s'opposer à
l'exécution de cette capitulation Jusqu'au moment où elle aurait reçu l'approba-
tion du roi de Naples. Sa détermination, fortifiée par les éloges de sir William et
de lady Hamilton, fut dès lors inébranlable. En vain le cardinal vint-il à bord du
Foudroyant défendre avec une noble énergie l'engagement sacré qu'il avait reçu
de son souverain le droit de souscrire, comme le capitaine Foote avait reçu de
son commandant en chef le droit de le ratifier; en vain ce dernier fil- il observer
à Nelson que, lorsqu'il avait garanti des conditions aussi favorables aux rebelles^
il devait plutôt s'attendre à voir arriver dans la baie de Naples la flotte française
que l'escadre anglaise; en vain lui représenta-l-il qu'en présence d'une telle éven-
tualité, il n'avait pu se croire le droit de se montrer plus exigeant que le cardi-
nal : Nelson, tout en rendant pleine justice à ce qu'il appelait les bonnes intentions .
du capitaine Foote, n'en persista pas moins à soutenir qu'il avait été la dupe de
« ce misérable Ruffo, qui cherchait à créer à Naples un parti hostile aux vues de
son souverain; » le 28 juin, il se débarrassa de ce censeur incommode en l'en-
voyant à Palerme, avec l'ordre d'y mettre sa frégate à la disposition de la famille
royale. Cependant, le 26, après avoir, conformément au neuvième article de la
capitulation, relâché quelques prisonniers d'état, parmi lesquels figuraient le
frère du cardinal Ruffo et dix soldats anglais tombés en leur pouvoir à Salerne,
les républicains évacuèrent leur dernier refuge. Ils le quittèrent, ainsi qu'ils
l'avaient stipulé, avec les honneurs de la guerre, et vinrent déposer leurs armes
sur le rivage. Des embarcations les attendaient dans le port; 1-i navires avaient
été disposés pour les recevoir. Ils y montèrent pleins de confiance dans la foi
jurée, et, à la honte éternelle de Nelson, n'en sortirent plus que pour être
livrés à la plus affreuse réaction qui ait jamais ensanglanté les marches d'un
trône.
Parmi les personnes compromises dans ces tristes événements, il en élait une
que quarante années de fidèles services semblaient recommander plus spéciale-
ment à la clémence royale. C'était le prince Francesco Caracciolo, vieillard seplua-
526 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
génaire, issu d'une branche cadette d'une des plus nobles familles de Naples. Il
avait longtemps servi avec distinction dans la marine napolitaine et commandé,
sous l'amiral Hotham, le vaisseau le Tancredi. En possession de la bienveillance
de son souverain et d'une immense popularité, investi, en 1798, des fonctions
d'amiral, Caracciolo avait mérité l'estime et l'affection des capitaines anglais an
temps dû la flotte britannique, oubliée de l'amirauté, saluait, à Saint-Florent,
d'unanimes cris de joie l'opportune arrivée de deux vaisseaux napolitains. Quand
la famille royale se réfugia à Païenne, Caracciolo l'y suivit avec son vaisseau, et
ne qnilla la Sicile pour rentrer a Naples qu'après avoir obtenu l'autorisation de
Ferdinand IV; mais bientôt, entraîné par les circonstances, il se laissa placer à la
tête des forces navales de la république, et, avec quelques méchantes canonnières
qu'il parvint à réunir, ne craignit pas d'assaillir plus d'une fois les frégates
anglaises. Nelson, à cette époque, blâmait sans trop d'emportement la folie qu'il
avait commise de quitter son muîlre, et semblait disposé à admettre qu'rtu fond
du cœur l'amiral napolitain n'était pas un véritable jacobin. Dès que la capitula-
tion fut signée, Caracciolo, mieux éclairé que ses compagnons sur l'esprit des
guerres civiles, s'enfuit dans les montagnes Sa tête fui mise à prix ; il fut trahi
par son domestique et conduit à bord du Foudroyant le 29 juin, à neuf heures
du matin. Le capitaine Hardy s'empressa de le protéger contre les insultes et les
violences des misérables qui l'avaient arrêté, et qui, sur le pont même du vais-
seau anglais, outrageaient encore leur prisonnier. L'amiral fut prévenu de
cette arrestation, et Caracciolo remis à la garde du premier lieutenant du Fou-
droyant.
Nelson, en ce moment, était sous l'influence d'une extrême irritation nerveuse.
Il se sentait dominé par une passion funeste, irrésistible, et qui devait détruire
son bonlieur domestique. Souvent, à cette époque, il avait exprimé à ses amis
l'abattement de son âme et souhaité le repos de la tombe, ce Vous qui m'avez vu
si rieur et si joyeux, écrivait-il à lady Parker, vous me reconnaîtriez à peine
aujourd'hui. » Cet état de l'àme est souvent le prélude de grandes fautes. Il
semble, en effet, que, sous l'empire de ces sentiments chagrins et de ces reproches
intérieurs, le cœur se remplisse d'une sombre amertume et se laisse plus facile
ment entraîner à de tristes violences. Avec une précipitation qui trahissait le
trouble d'une conscience mal affermie, Nelson se décida à faire juger immédiate-
ment Caracciolo. Un conseil de guerre, présidé par le comte de Thurn, comman-
dant de la frégate napolitaine la Minerve, reçut l'ordre de s'assembler à bord du
Foudroyant, et à midi une sentence de mort était portée contre l'infortuné
vieillard : ni ses cheveux blancs ni ses glorieux services n'avaient pu le
sauver.
Dès que cet arrêt lui eut, été communiqué, Nelson donna les ordres nécessaires
pour qu'il fût exécuté le soir même. Caracciolo devait être pendu à la vergue de
misaine de la frégate la Minerve. Après avoir si longtemps proclamé la nécessité
de raffermir l'autorité royale par de rigoureux exemples, Nelson obéissait-il alors
à un zèle fanatique, ou, cédant à d'infâmes suggestions, secondait-il en ce jour
de lâches inimitiés et d'ignobles vengeances? Il est certain que sir William et
lady Hamillon étaient en ce moment à bord du Foudroyant, qu'ils assistèrent
tous deux à l'entrevue de Nelson avec le cardinal Rufl'o, servirent d'interprètes à
l'amiral anglais et prirent une part très-vive à celte conférence orageuse; mais,
quand bien même de pareils conseillers n'eussent pas été à ses côtés, il est pro-
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 527
bable que la conduite de Nelson n'eût point été différente en celte occasion. Pro-
clamé dans l'Europe entière le champion de la légitimité, Nelson était alors enivré
de sa propre gloire. Sa raison s'altéra au contact de tant d'adulations et s'égara
dans un dévouement aveugle. Il avait d'ailleurs professé de lout temps une sin-
gulière estima pour celte espèce de courage qu'il appelait courage politique, et
qu'il faisait consister dans l'adoption de mesures hardies et extrêmes, chaque fois
que les circonstances semblaient en exiger l'application. Il se louait lui-même de
savoir prendre en ces occurrences une détermination prompte et énergique, et
d'être au besoin un homme de télé aussi bien qu'un homme de cœur. Alliant à
cette initiative irréfléchie une persistance opiniâtre, dès qu'il se fut engagé dans
cette voie détestable où allait se souiller son honneur, il ne voulut plus reculer.
L'infortuné Caracciolo supplia deux fois le lieutenant Parkinson, à la garde
duquel il était confié, d'intercéder pour lui auprès de lord Nelson. Il demandait
un second jugement; il demandait, du moins, s'il devait suhir sa sentence, la fa-
veur d'être fusillé. « Je suis vieux, disait-il, je ne laisse point d'enfants pour pleu-
rer ma mort, et Ton ne peut me supposer un vif désir de prolonger une vie qui,
dans le cours de la nature, devait bientôt finir ; mais le supplice ignominieux au-
quel je suis condamné me semble trop affreux. » Le lieutenant Parkinson n'obtint
aucune réponse de l'amiral, quand il lui transmit celle requête; il voulut insis-
ter, plaider lui-même la cause du malheureux vieillard : Nelson l'écoulait, pâle et
silencieux. Par un effort soudain, H domina son émotion : « Allez, monsieur, Aïtr
il brusquement au jeune officier, allez, et faites votre devoir! » Réduit a une der-
nière espérance, Caracciolo pria le lieutenant Parkinson de tenter une démarche
auprès de lady Hamilton ; mais iady Hamiilon avait fermé sa porte et ne sortit de
sa chambre que pour assister aux derniers instants du vieillard, qui avait fait un
inutile appel à son humanité. L'horrible exécution eut lieu, ainsi que Nelson
l'avait prescrit, à bord de la frégate la Minerve, mouillée sous les canons du Fou-
droyant, et le comte de Thurn en adressa à l'amiral anglais ce rapport sommaire,
comme s'il eût voulu renvoyer à qui de droit la responsabilité de ces odieux dé-
tails : « Si da parte à su cccellenza l'ammiraglio lord Nelson, d'esserc stala ese-
guita la sentenza di Franceseo Caracciolo nella maniera da lui ordinata (1). »
Le corps de Caracciolo resta suspendu à la vergue de misaine de la Minerve jus-
qu'au coucher du soleil. La corde qui avait mis fin à ses jours fut alors coupée,
et son cadavre, jugé indigne de la sépulture, fut abandonné au milieu du golfe.
Cet acte sauvage accompli, Nelson en consigna la mémoire dans son journal, au
milieu des événements de mer et ainsi qu'il l'eût fait d'un incident ordinaire.
« Samedi, 29 juin. — Petite brise. — Temps couvert. — Le vaisseau portu-
gais la Rainha et le brick le Balloon mouillent sur rade. — Assemblé une cour
martiale. — Jugé, condamné et pendu Franceseo Caracciolo, à bord de la frégate
napolitaine la Minerve. »
Quel étrange égarement raffermissait donc ainsi ce cœur troublé? A travers
quel prisme mensonger Nelson pouvait-il envisager celte exécution barbare pour
n'y voir qu'un acte régulier de justice militaire? Qui l'avait chargé de prendre en
(1) « Son excellence l'amiral lord Nelson est prévenu que la sentence de Franceseo
Caracciolo a été exécutée de la façon qu'il avait ordonnée. »
528 i-A DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
mains la vengeance de la cour de Naples ? Qui l'avait autorisé à soustraire à la
clémence royale un vieillard qu'elle eût peut-être sauvé ? Pourquoi cette initiative,
pourquoi cette précipitation funeste, pourquoi ce meurire inutile? Les massacres
dont Naples fut bientôt le théâtre excitèrent en Europe une réprobation générale;
mais cet horrible épisode vint jeter un éclat plus lugubre encore sur la part
qu'avait prise Nelson à ces malheureux événements : Fox, le premier, dénonça au
parlement ces excès de la légitimité, dont la honte, par un manque de foi sans
exemple peut-être dans les fastes de la guerre, avait rejailli jusque sur le pavillon
britannique. Nelson sentit où portait celle attaque et voulut se justifier ; mais,
mieux inspirés, ses amis supprimèrent sa protestation.
« Les rebelles, disait l'amiral, n'avaient obtenu qu'un armistice, et tout con-
trat de ce genre peut être rompu au gré de l'une des deux parties contractantes...
Je suppose que la flotte française fût arrivée dans la baie de Naples, les Fran-
çais et les rebelles auraient-ils un instant respecté cette trêve? Non, non, eût dit
l'amiral français ; je ne suis point venu ici pour jouer le rôle de spectateur, mais
pour agir. L'amiral anglais en a dit autant; il a déclaré, sur son honneur, que
l'arrivée de l'une des deux flottes, anglaise ou française, était un événement qui
devait détruire toute convention préalable, car l'amiral français ni l'amiral anglais
ne pouvaient venir à Naples pour y rester les bras croisés... J'ai donc proposé au car-
dinal de faire savoir aux Français et aux rebelles, en son nom el au mien, que l'ar-
mislice se trouvait rompu par le seul fait de la présence de la flotte britannique
devant Naples ;... que les Français ne seraient point considérés comme prisonniers
de guerre, si, dans deux heures, ils avaient livré le château Saint-Elme aux Iroupes
de sa majesté, mais que, pour les rebelles et les traîtres, aucune puissance hu-
maine n'avait le droit de s'interposer entre eux et leur gracieux souverain, et
qu'ils devaient s'en remettre entièrement à sa clémence, car aucune autre con-
dition ne leur serait accordée... Le cardinal a refusé de s'associera celte déclara-
tion ; je l'ai signée seul et je l'ai envoyée aux rebelles. Ce n'est qu'après l'avoir
reçue qu'ils sont sortis de leurs forts, connue il convenait à des rebelles, et comme
le feront, j'espère, tous ceux qui trahiront leur roi et leur pays, pour être pendus
ou traités selon le bon plaisir de leur souverain. »
Il est difficile de comprendre comment une nature droite et généreuse put
s'abaisser à d'aussi misérables sophismes, comment cet homme, dont la marine
anglaise admirait la mansuétude el la loyauté, qui ne vil jamais sans pâlir fustiger
un de ses matelots, sut trouver le triste courage de violer un engagement sacré et
de commander le supplice d'un frère d'armes et d'un vieillard. L'influence de lady
Hamilton a dû contribuer sans doute à ces résolutions funestes; mais il faut laisser
aux passions politiques, de toutes les passions les plus impitoyables, la part de
responsabilité qu'elles ont le droit de revendiquer dans ce double crime. C'est à
elles surtout qu'appartient ce fatal pouvoir de renverser toute notion d'humanité
et de justice, de mettre le mépris des droits les plus sacrés et des lois les plus
saintes au rang des verlus de l'homme d'élat. Aux yeux de lord Spencer, les motifs
qui avaient dicté la conduite de Nelson parurent aussi purs et aussi honnêtes que
le succès de ses mesures avait été complet. La morale, des grands gouvernements, il
faut en convenir, a fail quelque chemin depuis 1799.
LA DERNIERE GUERRE MARITIME. 529
IV.
Dès le mois d'avril 1799, Troubridge, plein d'ardeur, eût voulu que Ferdi-
nand IV vînt le rejoindre devant Naples ; mais Nelson connaissait mieux le souve-
rain des Deux-Siciles. « Où prenez-vous donc de pareilles idées? écrivait-il alors
au capitaine du Culloden. Dévoué comme il l'est à la cause royale, le peuple n'au-
rait qu'à courir aux armes. Le roi, s'il était sur les lieux, devrait nécessairement
se mettre à la tête de ses sujets, et, pour cela, je vous réponds qu'i7 n'y consentira
jamais. » Ainsi, quand il eût fallu combattre et reconquérir son royaume, Ferdi-
nand IV s'était tenu éloigné de sa capitale. Il allait y rentrer pour y donner le
signal de nouveaux crimes et de nouveaux désordres. Le 5 juillet, laissant la reine
à Palerme, il arriva à Naples sur une frégate napolitaine qu'escortait la frégate
anglaise le Seahorse. Tout ce que put obtenir de lui le capitaine Foote (et il
l'obtint comme une faveur personnelle accordée à ses services), ce fut la conhr-
malion de la capitulation de Castellamare. Celle qui avait été conclue avec les
garnisons du Cbâteau-Neuf et du fort de l'OEuf fut méconnue par le roi de Naples,
comme elle l'avait été par l'amiral anglais, et une ordonnance royale, envelop-
pant dans une proscription générale plus de 40,000 citoyens, déclara passible
de la peine capitale quiconque avait porté les armes contre le peuple ou le car-
dinal, avait accepté quelques fonctions de la république, pris part à l'érection de
l'arbre de la liberté ou assisté à ia destruction des emblèmes du pouvoir légitime.
Excitée par cette proclamation, la vile populace obéit à sa férocité instinctive.
Les lazzaroni furent une seconde fois les maîtres dans Naples. Ils pénétraient
dans les maisons sous prétexte d'y chercher des jacobins, mais en réalité pour s'y
livrer au pillage, traînaient dans les rues les malheureux qui leur étaient suspects,
les conduisaient eux-mêmes dans les prisons trop étroites déjà, dressaient des
bûchers sur les places publiques, et, après y avoir précipité des hommes encore
vivants, se disputaient quelques lambeaux de leur chair à demi brûlée. Et cepen-
dant le roi tenait sa cour à bord du Foudroyant, y recevait les grossiers hom-
mages de ses fidèles sujets, et Nelson écrivait à lord Keith : « On ne peut, sans
se sentir ému, être témoin de la joie que fait éclater le peuple de Naples; il faut
entendre les cris d'enthousiasme dont tous ces hommes saluent leur père, car le
roi, pour eux, n'a plus d'autre nom. A peu d'exceptions près, la conduite des
nobles a été infâme ; mais le roi en est instruit, et je me réjouis de le voir si bien
disposé à rendre à chacun la justice qui lui est due... Dieu merci, tout va bien. Ce
pays-ci sera plus heureux que jamais. C'est le vœu le plus cher de leurs majestés.»
Que conclure de pareilles paroles? que penser de celui qui les profère? Faut-il
s'indigner de son hypocrisie, ou le plaindre de son aveuglement?
Secondés par un détachement considérable pris à bord des vaisseaux anglais,
les alliés, pendant que ces horreurs se passaient à Naples, remportaient de nou-
veaux avantages. Après avoir fait capituler le fort Sainl-Elme et repris les otages,
dernière garantie des malheureux patriotes, ils avaient mis le siège devant Capoue
et Gaëte ; mais, en ce moment, lord Keilh quittait la Méditerranée à la suite de
l'amiral Bruis, et appelait à la défense de Minorque, laissée à la merci de quelques
vaisseaux espagnols mouillés à Carthagène, l'escadre que Nelson avait mise au
tome iv. 30
Ôùi) LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
service du roi des Deux-Siciles. Malgré les ordres réitérés de lord Keith, Nelson ne
voulut point abandonner les côtes d'Italie avant d'avoir rangé sous l'obéissance
du souverain qui venait de le créer duc de Bronte la totalité de son royaume.
Quoique Minorque n'eût point été attaquée, l'obstination de Nelson à résister aux
injonctions de l'amiral Keith fut vivement blâmée par l'amirauté. Personne n'igno-
rait d'ailleurs, en Angleterre, à quel point l'illustre amiral était subjugué par
la cour de Naples. Les journaux en murmuraient, et ses amis en concevaient de
justes alarmes.
Dès que Gaële et Capoue eurent capitulé, Nelson, inquiet des conséquences de
sa résolution, s'empressa d'expédier la plus grande partie de ses forces à Mahon
et revint à Païenne avec le roi de Naples. Déjà les généraux Schipani et Spanô,
pris les armes à la main, avaient été immolés au stérile besoin de vengeance qui
présidait à celte fatale restauration. Le général Massa, qui avait rédigé la capi-
tulation, Êléonore Pimentel, cette femme héroïque, ce grand rebelle, comme l'ap-
pelait Nelson, les avaient suivis au gibet. Ettore Caraffa, Gabriel Manthonè,
Dominique Cirillo, dont la reine elle même implora vainement la grâce à genoux,
la marquise de San-Felice, que l'intercession de la princesse Marie-Clémentine,
mariée à l'héritier du trône, ne put parvenir à sauver, tant d'autres victimes non
moins illustres et non moins regrettables ne marchèrent au supplice qu'après le
départ du roi. Les agents que Ferdinand IV avait investis de son autorité ne
vengèrent que trop bien alors ses droits un instant méconnus. En quelque! mois,
leur zèle mercenaire eut fait couler plus de sang et de larmes que n'en avait
coûté la guerre civile. Sourd à toute prière, Ferdinand confirmait ces horribles
sentences. « Le roi est dans le fond un excellent liomme, écrivait Nelson; mais il
est difficile de le faire changer d'opinion. Pour quelque cause que je ne com-
prends pas, l'acte d'amnistie, signé depuis près de trois mois, n'a pas encore été
promulgué On ne peut cependant couper la tête, à tontun royaume, quand bien
même ce royaume ne serait composé que de coquins. » Ces violences judiciaires
prirent de telles proportions, que le capitaine Troubridge, ce ùéros bourru que
Nelson avait laissé à Naples avec le Culloden, et qui n'avait pas, comme il le
disait lui-même, le cœur plus tendre qu'un autre, s'émut enfin de ces atrocités et
commença à craindre qu'on ne poussât trop loin la réaction. « Aujourd'hui, écri-
vait-il à Nelson le 20 août 1799, onze des principaux jacobins, princes, ducs,
représentants du peuple, ont été exécutés. Des femmes ont partagé leur sort.
J'espère sincèrement qu'ils en finiront bientôt sur une grande échelle, et qu'ils
proclameront alors une amnistie générale, car la mort n'est rien auprès de leurs
prisons. »
Malgré les pleins pouvoirs qu'elle avait reçus de Ferdinand IV, la commission
de gouvernement établie à Naples sous le nom déjante royale n'él;il point entière-
ment satisfaite encore. Elle réclamait avec instance le rappel du cardinal Ruffo,
qui n'était, disait-elle au capitaine Troubridge, qu'un véritable embarras et nui-
sait par sa présence à l'entier rétablissement de l'ordre. Le roi n'avait guère le
temps de songer à ces réclamations: il s'occupait alors delà fête de sainte Rosalie,
et la junte dut écarter, comme elle l'entendrait, les obstacles que lui suscitait le
cardinal. Il est probable qu'elle y réussit complètement, car, un mois après le
départ du roi, Troubridge écrivait à lord Nelson que plus de quarante mille
familles gémissaient sur le sort de quelques parents emprisonnés, ce II est temps,
lui disait-il, de proclamer une amnistie : non pas que je sois d'avis qu'on ait fait
LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME. •'),"> 1
encore assez d'exemples; mais la loi est si lente, que les innocents comme les
coupables tremblent d'être jetés dans les cachots et de voir le glaive si longtemps
suspendu sur leurs têtes. Les biens des jacobins se vendent ici à vil prix, et les
gens du roi sont ceux qui les achètent. Aussi saisissent-ils tous les prétextes pour
emprisonner un homme, afin de le voler, b
Troubridge était l'intime ami de Nelson, comme il l'avait été de lord Jervis.
C'était un homme rude, mais loyal et justement estimé dans la marine anglaise.
Nelson lui avait accordé toute sa confiance et lui permettait d'user à son égard
d'une franchise qu'il n'eût peut-être point tolérée chez un autre. A peine les
Français eurent-ils évacué les derniers points qu'ils occupaient en Italie,
Rome et Civïlà-Vecchia, que Troubridge fut envoyé à Malte pour en poursuivre
le siège. Il eût voulu y entraîner Nelson et l'enlever ainsi aux séductions de la
cour.
« Pardonnez-moi, milord (lui écrivait-il), pardonnez-moi ; mais c'est ma sin-
cère estime pour vous qui m'encourage à aborder ce sujet. Je sais que vous
n'éprouvez aucun plaisir à passer la nuit entière à jouer aux cartes. Pourquoi
donc sacrifier votre santé, vos goûts, votre bien-être, votre argent, tout enfin,
dans celte misérable cour? J'espère que la guerre se terminera bientôt, et que la
paix, en nous arrachant à ce repaire d'infamies, nous rendra les sourires des
femmes de notre pays... Vous ignorez, milord, la moitié de ce qui se passe; vous
ignorez ce qu'on en dit. Ah ! si vous saviez ce que souffrent pour vous vos amis,
je suis sûr que vous rompriez avec toutes ces fêtes nocturnes. On ne parle par-
tout que des désordres de Palerme. Je vous en supplie, quittez ce pays ! Je vou-
drais que ma plume pût exprimer ce que j'éprouve. Vous n'hésiteriez pas a céder
à mes instances. Ce n'est que ma sincère estime pour votre caractère, je vous
le répète, milord, qui nie donne la force de m'exposer ainsi à votre déplaisir ;
mais, en vérité, l'intérêt de mon pays m'y oblige... Je maudis le jour où nous
sommes entrés au service de ce gouvernement napolitain ! Nous avons une répu-
tation à perdre, milord; ces gens-ci n'en ont point. Notre pays est juste sans
doute, mais il est sévère, et je prévois d'ici que nous perdrons bientôt le peu que
nous avons gagné dans son estime. »
On commençait, en effet, à se plaindre hautement en Angleterre de la conduite
scandaleuse de l'amiral Nelson. « On dit. lui écrivait le vice-amiral Goodall, un
de ses plus anciens amis, on dit, mon cher lord, que vous êtes Renaud dans tes
bras d'Armide, et qu'il faudrait la fermeté d'Ubald et de son compagnon pour vous
arracher aux charmes de l'enchanteresse. » Ces bruits malveillants finirent par
prendre une telle consistance, que lady Hamilton elle-même crut devoir y répon-
dre. Ce fut à son' ancien amant, \'honorablc Charles Grevilie, neveu de sir Wil-
liam Hamilton, qu'elle adressa ses plaintes hypocrites.
« Nous sommes plus unis et plus heureux que jamais (lui écrivait-elle le
25 février 1800), n'en déplaise à ces infâmes journaux jacobins, si jaloux de la
gloire de lord Nelson, de celle de sir William et de la mienne Lord Nelson
est. dans toute l'acception du mot, un grand homme et un homme vertueux;
mais c'est là le prix que nous devions attendre de nos peines et de nos sacrifices.
Parce que nous avons perdu notre santé au service de la bonne cause, il faut
S32 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
maintenant que noire réputation soit poignardée dans l'ombre. On a commencé
par dire que sir William et lord Nelson s'étaient battus : ils vivent ensemble
comme deux frères ; que nous avions joué et perdu : lord Nelson ne joue jamais,
je puis vous en donner ma parole d'honneur. Soyez donc assez bon, je vous prie,
pour démentir ces viles calomnies. Sir William et lord Nelson en rient; mais,
moi, je suis grondée par la reine et par eux tous, pour m'en être laissé affliger
pendant un jour. »
L'amiral Keith cependant, de retour dans la Méditerranée, était venu établir
lui-même sa croisière devant Malte, et Nelson avait été contraint de le suivre. Sa
bonne fortune voulut qu'il atteignît près du cap Passaro, pendant que lord Keith
gardait l'entrée du port de Malte, le Généreux, vaisseau de 74, échappé jadis au
désastre d'Aboukir (1). Assailli par 2 vaisseaux et 1 frégate, le Généreux fut
obligé de se rendre, et le brave contre-amiral Perrée, dont il portail le pavillon,
perdit la vie dans ce combat. Un éclat de bois l'avait déjà blessé à l'œil gauche;
mais il refusait de quitter son poste. « Ce n'est rien, mes amis, disait-il aux ma-
telots qui l'entouraient; ce n'est rien, continuons notre besogne. » Le visage
couvert de sang, il commandait encore lui-même la manœuvre, quand un boulet
lui enleva la jambe droite. Il tomba sans connaissance sur le pont, et mourut au
bout de quelques minutes.
Nelson conduisit le Généreux à l'amiral Keith, et cet amiral, rappelé devant
Gênes par des circonstances plus pressantes, lui laissa le soin de bloquer le port
de Malte, dont l'investissement se trouvait complet depuis que le brigadier-géné-
ral Graham y avait conduit une partie des troupes anglaises qui tenaient garnison
à Messine. Retenu loin de la cour, Nelson ne cessait de se plaindre de sa santé et
d'insister auprès de lord Keith pour qu'il l'autorisai à rentrer à Palerme. En
vain ce dernier lui représentait-il la nécessité de ne point disséminer ainsi ses
forces, en vain lui défendait-il d'aller se ravitailler ailleurs qu'à Syracuse, en vain
Troubridge lui répétait-il : « Malte ne peut tarder à se rendre, les seuls navires
qui restent encore de la flotte d'Aboukir sont mouillés dans ce port; écoutez les
instances d'un ami sincère, ne retournez point en Sicile maintenant. Il peut être
désagréable pour vous de rester sous voiles : eh bien! laissez là le Foudroyant;
arborez votre pavillon à bord du Culloden, qui peut demeurer au mouillage, et
chargez-vous de diriger les opérations du siège de concert avec le général. »
Nelson n'y put tenir : comme Antoine, il eût en ce moment sacrifié un monde à
son amour, et ne l'eût point regretté. Au mois de mars 1800, il retourna à
Palerme malgré la désapprobation de lord Keith, et, pendant son absence, le
(1) Le Généreux, sous les ordres du capitaine Lejoille, avait forcé le blocus de Corfou
et s'était rendu à Ancône pour y demander des secours. Accompagné de neuf transports
qui portaient environ L000 hommes de troupes et des vivres, le capilaine Lejoille partit
d'Ancône dans les derniers jours du mois de lévrier 1799, et vint se présenter à l'entrée
du port de Brindes. Cette ville était alors au pouvoir des insurgés, que commandait le
Corse Boccheciampe. Le Généreux s'étanl échoué, par la faute de son pilote, sous les bat-
teries de la citadelle, ces balleries ouvrirent leur l'eu sur le vaisseau, et le premier boulet
tua le capilaine Lejoille et blessa le général Clément, qui commandait les troupes. Apres
une canonnade assez prolongée, un détachement de soldats fut jeté à terre et enleva la
citadelle. Boccheciampe fut tué dans cet assaut. Le Généreux rentra à Ancône et de là
à Toulon, où il reçut le pavillon du contre-amiral Perrée.
LA DERNIÈRE GDERRE MARITIME. 533
Guillaume- Tell, en voulant échapper à la croisière anglaise, fut capturé, après
une héroïque défense, par 2 vaisseaux et 1 frégate. Nelson essaya de se consoler
d'avoir manqué cette occasion de compléter son triomphe. « Je remercie Dieu,
écrivit-il à lord Keith, de n'.ivoir point assisté à ce glorieux engagement, car
ce n'est pas moi qui voudrais ravir la moindre feuille des lauriers de ces braves
gens. »
Malgré la répugnance qu'éprouvait Nelson à quitter Palerme, il lui fallut cepen-
dant reparaître devant Malte. Il y revint, amenant avec lui sir William et lady
Hamilton, et quitta encore une fois celte croisière pour les reconduire en Sicile.
EnGn sir William fut rappelé en Angleterre; Nelson obtint d'y rentrer avec lui,
pour entendre ces sévères paroles du premier lord de l'amirauté, le comte Spen-
cer : « J'aurais voulu, milord, que votre santé vous permît de rester dans la Médi-
terranée; mais, je crois, et c'est l'opinion de tous vos amis, que vous la rétablirez
* plus sûrement en Angleterre qu'en demeurant inactif dans une cour étrangère,
quelque agréables qui puissent être pour vous les hommages et la reconnais-
sance qu'on y accorde à vos services. »
Le 10 juin 1800, Nelson partit de Palerme sur le Foudroyant. La reine de
Naples, qui devait se rendre à Vienne, sir William et lady Hamilton furent reçus à
bord de ce vaisseau. Nelson débarqua avec eux à Livourne. Us traversèrent l'Italie,
au risque de rencontrer quelque détachement de l'armée française, déjà victo-
rieuse à Marengo, prirent passage à Ancône sur une frégate russe qui les conduisit
à Trieste, et de là gagnèrent la capitale de l'Autriche. La reine s'y arrêta ; mais
Nelson, sir William et lady Hamilton continuèrent leur voyage, et vinrent s'em-
barquer à Hambourg. Le 6 novembre, le vainqueur du Nil arrivait à Yarmouth. Il
y fut accueilli par ces hommages spontanés que sait improviser l'enthousiasme
populaire, hommages plus flatteurs pour lui que n'auraient pu l'être tous les hon-
neurs officiels. De Yarmouth à Londres, son voyage ne fut qu'un long triomphe.
La multitude saluait de ses acclamations, sans réserve et sans arrière-pensée, le
héros mutilé qui, depuis huit années, u'avait jamais cessé de combattre au pre-
mier rang, le chef aventureux dont le succès avait absous l'audace. L'instinct plus
délicat des autres classes de la société, bien qu'elles s'associassent à ces justes
transports, réprouvait déjà les erreurs du soldat heureux et les soandales de sa
vie privée. Sir William et lady Hamilton n'avaient point quitté lord Nelson depuis
son départ de Palerme. Ils le suivirent à Londres. Lady Nelson et le vénérable
père de l'amiral virent ce couple odieux venir s'établir sous le toit même où ils
s'étaient réunis pour fêler le retour d'un époux et d'un fils ; trois mois s'étaient à
peine écoulés depuis ce retour si impatiemment attendu, que Nelson, égaré par
son fol amour, rejetait loin de lui une femme qu'il avait tendrement aimée, et à
laquelle (triste aveu du honteux entraînement auquel il obéissait) il adressa ce
loyal et cruel adieu : « Je prends le ciel à témoin qu'il n'y a rien en vous, ni dans
votre conduite, que je pusse reprendre ou que je voulusse changer! » C'est alors
que Nelson et Collingwood se renconlrèrentà Plymoulh. Promu au grade de vice-
amiral de l'escadre bleue le 1er janvier 1801, Nelson venait d'arborer son pa-
villon à bord du San-Josef. Le pavillon du contre-omiral Collingwood floltail à
bord du Barfleur. Depuis le jour où ils avaient combattu ensemble sous le cap
Saint-Vincent et partagé avec le capitaine Troubridge l'bonneur de cette journée,
les deux amis avaient cessé de marcher du même pas à la gloire et à la fortune.
Le zèle ambitieux de Nelson avait été mieux servi par les circonstances que le
554 LA DERNIÈRE GUERRE MARITIME.
dévouement calme et résigné de Collingwood. Pair d'Angleterre, le'premier avait
un nom européen; la place du second n'était pas encore marquée dans l'his-
toire. De ces deux hommes, cependant, celui qu'on enviait était celui qu'il
eût fallu plaindre. Il avait la grandeur et la célébrité; il avait perdu la paix de
l'âme.
E. Jurien de La Gravière.
DES
MINES D'ARGENT ET D'OR
DU NOUVEAU-MONDE.
Real del Monte, février 18...
I. — MEXIQUE. — APERÇU GÉNÉRAL DE LA RICHESSE DES MINES.
Je date ces notes de la ville où j'ai commencé à les recueillir, que j'appelle
Real (2) del Monte, qioique, de par la loi, elle se nomme aujourd'hui Minerai
del Monte (3); mais le nom primitif est le seul dont on se serve.
(1) Je tiens à dire que dans cet es;ai j'ai rais à profit, avec mes notes personnelles, non-
seulement les recherches approfondies de M. de Huraboldt, dont le résultat est consigné
dans l'Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, dans VAsie centrale et VHisloire de la
Géographie du nouvau continent, mais aussi les études très-remarquables sous le rapport
de la métallurgie comme sous celui de l'économie politique, qui composent l'ouvrage de
M. Saini-Clair Duporl sur la Produrtion de* Métaux précieux au Mexique. Le volume de
M. Duport est aujourd'hui le document le plus curieux qui existe sur Pexploiiaiion et
l'avenir dos mines mexicaines. L'un des plus honorables résidenis français dans ce p<iys,
M. Duport, s'était activement mêlé à l'exploitation des mines du Mexique, et il en a acquis
une connaissance que personne n'a égalée.
(2) Real (royal) était le mot usité pour indiquer un centre d'exploitation.
(2) Au 'lexique, selon l'usage adopté en France pendant la révolution, on a cru effacer
des esp is les souvenirs de !a royauté en changeant les noms des villes ou des objets qui
en rappelaient le nom. Puente del Rey, par exemple, à la séparation de l.t région chaude
(Tierra Calienle) et de la région tempérée {Tierra Templada), sur la route de la Vera-
536 mines d'argent et d'or
Real del Monte est une des mines d'argent les plus célèbres du Nouveau-Monde.
A certaines années, il en est sorti des niasses d'argent comparables à ce qu'ont
fourni le Potosi ou la Valenciana ou Pasco , quoique la compagnie anglaise qui
l'exploite en ce moment rende de sa richesse présente un médiocre témoignage.
Elle est devenue fameuse par la générosité du propriétaire, le comte de Régla,
qui fit présent au roi Charles III de deux vaisseaux de guerre, dont un de 112 ca-
nons, et y joignit un prêt (ce mot même fut en cette circonstance une politesse
castillane) de plus de 5 millions. L'établissement métallurgique de Rogla, à 20 ki-
lomètres d'ici, où se traite le minerai extrait de Real del Monte, a été bâti par le
même propriétaire avec une magnificence royale, digne du site où il est placé. Un
joli ruisseau s'y fait jour à travers une coulée de basalte dont les prismes régu-
liers se dressent à droite et à gauche eu faisceaux. Il s'épanche en cascade depuis
cette colonnade jusqu'en un bassin spacieux sur l'emplacement duquel l'usine
métallurgique se déploie. Le comte de Régla n'épargna rien pour rendre l'usine
vaste et belle : vaste, c'était son intérêt; belle, c'était son goût. Une charmante
église y domine, de sa tour blanche et de son dôme éblouissant, la grande aire
dallée (patio) où se passe V amalgamation (1), et la triple file des auges en pierre
dure (arrastras) dans lesquelles le minerai, préalablement brisé en grains sous
les pilons d'un bocard , est réduit en poudre impalpable par la rotation d'un
bloc de porphyre ou de basalte.
Real del Monte est plus élevé que Mexico de cinq cents mètres (2). Pour s'y
rendre de Mexico, on passe sous les murs du couvent de Guadalupe, situé à une
lieue de la capitale, que la piété des fidèles a comblé de dons splendides. Il com-
munique avec Mexico par une chaussée en ligne droite, sur laquelle s'élèvent
d'espace en espace des arcs monumentaux. Il est sous l'invocation de la Vierge,
et Nuestra Sehora de Guadalupe était regardée pendant les guerres de l'indépen-
dance comme la protectrice des Mexicains contre les Espagnols. Après avoir salué
les dômes émaillés du couvent, qui resplendissent au soleil, et donné un souvenir
aux légendes qui s'y rattachent, on côtoie le lac de Tezcuco, la plus vaste des
cinq nappes d'eau qui occupent, disposées en étages, le fond de la vallée (3). En
cette saison plus encore qu'à toute autre, desséchés et imprégnés de substances
salines qui s'effleurissent, les bords du lac, si fertiles, si riants, si vivants autre-
fois, ressemblent à une terre désolée. Du côté où je les ai suivis, il n'y a plus un
arbre qui les ombrage. Ennemis de la végétation, les Espagnols ont tout coupé
sans rien renouveler et dans la vallée et dans les montagnes qui lui servent de
ceinture. La surface des cinq lacs est solitaire, silencieuse, inanimée ; pas un ba-
Cruz à Mexico, a pris nom Puente Nacional. Les républicains des États-Unis ont procédé
autrement. Ils ont conservé ici le collège de Guillaume et Marie (du nom de Guillaume
d'Orange, qui remplaça Jacques H, et de la reine sa femme), là le comté du prince
Edouard, celui du prince George, de la Reine et du Roi, ou de Frédéric, ailleurs la rue
du Roi et celle de la Reine, et la Géorgie ne crut pas devoir changer de nom lorsqu'elle
s'insurgea contre le roi George, de même que les autres provinces d'Amérique, pour de-
venir indépendante.
(1) On sait que le nom d'amalgame désigne les combinaisons du mercure avec les autres
métaux. L'amalgamation indique ici l'opération qui sera décrite tout à l'heure, par laquelle
l'argent contenu dans le minerai est absorbé par le mercure.
(2) Mexico est à 2,277 mètres au-dessus de la mer. et Real del Monte à 2,781 mètres.
(3) La superficie des lacs est du dixième do celle de la vallée tout entière.
DU NOUVEAU-MONDE. 537
teau à vapeur ne s'y promène , battant l'eau de ses ailes bruyantes , et projetant
derrière lui une longue traînée de fumée qui indique au loin la présence d'hommes
actifs et remuants. Je n'y ai pas vu même une seule de ces pirogues qui la sillon-
naient par milliers du temps de Montezuma, et que Cortez combattit avec une flotte
de grands brigantins qu'il eut à construire; à plus forte raison, nulle trace des
chiuampas ou jardins flottants où l'on cultivait des fleurs et des fruits , et qui
émerveillèrent les conquérants espagnols.
Le lac de Tezcuco a cessé même de baigner la capitale, dont les eaux autrefois
traversaient les rues, depuis que le niveau général des lacs a été abaissé dans la
vallée par l'effet de travaux de dessèchement, malheureusement séparés de l'idée
d'irrigation que les Espagnols cependant auraient dû avoir présente, tant à cause
des canaux de distribution exécutés par les Maures dans la Péninsule, qui en jouit
encore, que parce qu'ils avaient sous les yeux les vestiges des magnifiques ar-
rosages des souverains aztèques. Sur ses bords devenus incultes, on se croirait en
un désert, si l'on n'apercevait à l'extrémité de l'horizon, de l'autre côté du lac,
des haciendas (fermes) qui semblent belles, et qu'entourent quelques arbres échap-
pés à la destruction. On admire ensuite la chaussée gigantesque construite par
les Espagnols pour contenir le lac de San-Cristobal et l'empêcher de se jeter dans
celui de Tezcuco, ce qui exposerait la capitale à une inondation. On traverse un
petit nombre de villages, assemblages assez réguliers de huttes en briques cuites
au soleil, comme ceux de l'Egypte, peuplés d'Indiens paisibles mêlés de métis,
avec quelques blancs qui seraient moins respectueux pour l'étranger, si celui-ci
ne leur laissait voir les longs pistolets dont il doit ne se séparer jamais. Le
second jour, on est hors de la vallée , au milieu des montagnes. On traverse la
petite ville de Pachuca, centre d'un district de mines dont Real del Monte fait
partie, et célèbre dans l'histoire de la métallurgie mexicaine.
Les mines d'or et d'argent ont constamment exercé un puissant attrait sur les
peuples qui se laissent volontiers aller à leur imagination. Les hommes de ce
tempérament sont enclins à croire qu'une mine d'or ou d'argent est une fortune
immanquable. Ce n'est qu'une illusion, et cependant le préjugé qui s'attache aux
mines d'or et d'argent n'est pas de ceux qui puissent disparaître. Toujours il y
aura des hommes qui, cédant à un des penchants les plus forts du cœur humain,
ne compteront, à propos des mines d'or et d'argent, que ceux qui y ont fait une
immense fortune. L'appât de biens mystérieux et indéfinis, îels que ceux que
recèle dans ses flancs une mine de métaux précieux, attraiera toujours le cœur
humain. Il ne faut pis trop se plaindre de la puissance de ce mobile. Depuis
l'apologue du laboureur et de ses enfants jusqu'aux plus grands événements de
l'histoire, mille faits prouvent que la poursuite d'une richesse mystérieuse a tourné
très-souvent au proût du genre humain. Assurément l'Amérique espagnole et por-
tugaise, et même une grande partie de l'Amérique anglaise, n'ont été colonisées
que parce que des milliers d'Européens se sont précipités, d'un rivage de l'Atlan-
tique à l'autre, à la recherche de l'or et de l'argent.
Nulle part, il faut le dire, l'appât n'était tentant comme au Mexique; nulle
part, en effet, il n'existe des mines d'argent plus nombreuses et plus riches. Je ne
veux pas dire que tout le monde s'y soit enrichi. Il est vrai, la mine de la Puris-
shna, à Catorce, a donné régulièrement, pendant une longue suite d'années, un
profit net d'au moins 1 million, et quelquefois de 5 ou 6 ; dans le même district,
la mine de Padre Flores rendit la première année 8 millions; la Valenciana, près
558 MIMES D'ARGENT ET d'ûR
de Guanaxuato, a été, pendant plus de quarante ans, d'un produit brut annuel
de 14 millions et d'un produit net de 2 à 5 millions, quelquefois du double; le
filon de Pabellon et de la Fêta Negra, à Sombrerete, a livré à la famille Fagoaga
un profit net de plus de 20 millions dans l'espace de cinq à six mois. Dans ce
district, on a vu Y argent rouge (combinaison avec l'antimoine et le soufre) former
la masse entière de filons de plus d'un mètre d'épaisseur. Cependant, si des for-
tunes colossales sont sorties des mines du Mexique, elles ont été peu nombreuses.
Si la famille Fagoaga, les comtes de Régla et de Valenciana et quelques autres
leur ont dû une prodigieuse opulence, les capitalistes anglais, qui y ont versé
150 millions peut-être depuis l'indépendance, sont loin de s'en applaudir, et pour
les privilégiés eux-mêmes que de revers après des jours prospères dont on espé-
rait ne pas voir la fin!
Le caractère aléatoire qu'oifre, dans tous les pays du monde, l'exploitation des
métaux précieux, se retrouve donc ici, où cependant les gîtes sont plus réguliers,
mais où l'on est dans l'habitude de dépenser , pour foncer un puits , des sommes
inouïes, et où, sous le régime colonial du moins, les mineurs heureux se livraient
à des prodigalités dignes des patriciens de Rome sous les Césars, ou des joueurs
de tous les temps et de tous les pays quand leur a souri la fortune. L'histoire du
mineur français Laborde est un des exemples de ces vicissitudes. Cet homme en-
treprenant et hardi, arrivé pauvre au Mexique, était devenu fort riche en exploi-
tant une mine à Tlapajahua. Il passa de là aux mines de Tasco , auxquelles il
imprima son activité extraordinaire, et il en retira de nouveaux profits. C'était de
1752 à 1760. Dans son opulence fastueuse, il bâtit à Tasco une église paroissiale
qui lui coûta 2 millions et qu'il orna magnifiquement; mais, les mines s'étant
appauvries, il s'y acharna et perdit tout. Réduit a la dernière misère, il alla alors
trouver l'archevêque et lui demanda la permissionde reprendreun soleil d'orenrichi
de diamants dont il avait orné le tabernacle de son église. Le prélat eut le bon esprit
d'y acquiescer. Avec les 100,000 piastres qu'il en fit, Laborde résolut de courir
la chance ailleurs. Il se transporta à Zacalecas, où les mines, après avoir été fort
productives, avaient été presque abandonnées. Il entreprit l'épuisement des eaux
d'une fameuse mine inondée, celle de la Quebradilla, et y consuma sans succès
presque toutce qu'il possédait. Quand il ne lui resta plus que quelques milliers de
piastres, il risqua un puits sur l'affleurement d'un filon inconnu, et il eut le bon-
heur incroyable que ce fût la Fêta Grande, qui est aujourd'hui encore le filon
principal de Zacatécas. Doublement privilégié, il tomba précisément sur un de
ces points où les veines offrent des trésors, et que le Mexicain nomme boncuizus,
et le Péruvien boyas; il y gagna une fois de plus des richesses immenses. Il ne
laissa cependant à sa mort que 3 millions de francs, ce qui, dès cette époque, était
médiocre pour un mineur favorisé du sort.
Mais, si les individus ont souvent été déçus dans leurs espérances, et si bien
souvent les fortunes sorties des mines sont revenues s'y engloutir, le pays a gagné
à cette ardeur métallurgique. Il en a retiré les beaux salaires dont jouit encore
une grande population de mineurs, le quint du roi, actuellement dévolu à la répu-
blique, et qui est considérable, les profits des industries accessoires, particuliè-
rement de celle des transports, qui occupe des myriades de mulets et des régi-
ments àemozos (garçons muletiers). Les mines ont provoqué la mise en culture
du sol pour les besoins de la population qui se consacrai! a l'exploitation et a tous
les services latéraux. Partout où le travail des mines a pris une grande exien-
DO NOUVEAU-MONDE. S39
sion, on a vu naître une ville florissante, quelquefois monumentale et populeuse
comme une capitale européenne, Guanaxuato par exemple, qui comptait en 1810
80,000 âmes.
Les filons des mines mexicaines se présentent avec des dimensions surpre-
nantes : ce sont des filons géants. Celui de la Biscaïna, qu'on voit ici, a plusieurs
mètres de puissance. Le filon nommé la Veta Madré, qu'on exploite à Guanaxuato
a rarement moins de 8 mètres, et va quelquefois à 50. Un lit de minerai d'argent
de 50 mètres de puissance! Qu'en eussent pensé les héros qui allaient au fond
de la Colchide chercher un peu de poudre d'or? On a exploité la Veta Madré sur
plus de 12 kilomètres de long, quoique les trésors qui y ont été puisés soient pro-
venus presque uniquement d'un espace de 1,500 à 1,600 mètres, comprenant les
concessions fameuses de Valenciana et de Rayas. La Veta Grande de Zacatecas a
généralement de 5 à 10 mètres, déduction faite de deux lits de roches stériles
qui y sont intercalées. A San-Acasio, ce même filon a le double. Plus au nord
dans la concession de Guadalupe y Calvo, le filon se présente avec une puissance
de 7 à 8 mètres.
Je ne cite ici que les exemples d'épaisseur extraordinaire, car les filons abon-
dent. A côté de la Veta Madré de Guanaxuato, on en compte plusieurs autres.
C'est un véritable réseau de filons, réseau serré, qu'on exploite à Fresnillo, un
peu au nord de Zacatecas (1). Pour mieux faire apprécier l'importance de ces
filons mexicains, il est bon de rappeler qu'en Belgique on va chercher avec profit,
à 400 mètres sous terre, à travers mille obstacles, en luttant contre les fleuves
souterrains et contre un feu perfide, des couches de charbon de 50 centimètres,
pas plus de centimètres de charbon qu'il n'y a de mètres de minerai d'argent
dans la Veta Madré de Guanaxuato. Je ne prends pas ici pour terme de compa-
raison les mines d'argent que possède l'Europe. Les mines d'argent proprement
dites sont très-rares dans l'ancien continent. L'argent s'y obtient le plus souvent
comme produit accidentel, métallurgiquement parlant, de mines de plomb ou
de cuivre.
Les mines d'argent du Mexique sont des filons, dans le sens exact que la science
attache à ce mot, c'est-à-dire des masses à peu près indéfinies dans la longueur et
la profondeur, et d'une épaisseur passablement régulière, qui coupent transver-
salement des roches d'une nature toute différente. La gangue, c'est-à-dire la pâte
qui forme le corps du filon et dans laquelle le minerai est disséminé, est du quartz,
substance dure qui résiste aux inteiùpéries des saisons, auxquelles cèdent les
roches environnantes; la même qui est si commune dans plusieurs parties de la
France, en Limousin, par exemple, où l'on en charge les routes; la même encore
dont sont composés en grande partie les galets des fleuves, parce que les autres
roches, moins dures, ont été broyées et détruites par le frottement, pendant que le
quartz résistait. Les filons se reconnaissent à la surface du sol par une crête sail-
lante (creston). Les roches que traversent les filons sont le plus souvent des
schistes argileux, des roches verdâlres ordinairement feuilletées, ou des couches
composées de débris de terrains plus anciens et scientifiquement analogues au
(1) Il convient de dire que les filons les plus épais ne sont pas toujours ceux qui con-
tiennent le plus de métal. Souvent de petits filons désignés par les mineurs mexicains
sous le nom de rubans compensent leurs faibles -iimensioim par une richesse extraor-
dinaire.
540 mines d'argent et d'or
grès : tels sont les gisements de Guanaxuato, Zacatecas et Fresnillo; ou bien ce
sont des calcaires secondaires, ainsi qu'on l'observe à Tasco, où les filons coupent
en même temps d'autres couches, ou enfin ce sont des porphyres : Real del Monte
en est un exemple. Dans le voisinage des filons, on voit habituellement apparaître
des mamelons de porphyre, qui attestent un soulèvement du terrain dû à des
masses porphyriques sorties incandescentes du sein de la terre pendant un ébran-
lement qui probablement en fit jaillir les filons eux-mêmes, ou qui peut-être se
borna à relever des terrains déjà rendus riches en argent.
Au Mexique, la plupart des roches qui composent la croûte terrestre, soit qu'elles
appartiennent à In classa des terrains qui se présentent en bancs réguliers les uns
au-dessus des autres, parce qu'ils ont été déposés par les eaux, soit qu'elles se
rangent dans cette autre classe qui doit son origine au feu, et qui, par conséquent,
n'offre pas la disposition en assises ou couches qui résulte de l'origine aqueuse,
sont coupées par des filons de quartz. L'un des caractères de ces filons, sur le
sol mexicain, est de renfermer le plus souvent des sulfures métalliques, combi-
naisons du fer, ou du zinc, ou du cuivre, ou du plomb, avec le soufre, qui joue
un si grand rôle dans la nature, et il est bien rare qu'au milieu de ces sulfures
on ne rencontre pas celui d'argent; le filon alors forme une mine de ce précieux
métal. Or, à mesure qu'on s'avance de Mexico vers le nord, on voit se multiplier
ces filons de quartz plus ou moins mêlé de sulfures métalliques : suivant
M. Duport, quand, se dirigeant vers le golfe de Californie, on traverse la chaîne
principale, une fois qu'on est sur le versant occidental, c'est le pays tout entier
qui est composé de roches sillonnées de veines de quartz sur un espace immense-
C'est assez dire, ajoute-t-il, que les gisements exploités depuis trois siècles ne
sont rien auprès de ceux qui restent à explorer.
Ces caractères généraux ou d'autres qui y sont analogues se répètent sur la
majeure parlie de la longue chaîne des Andes et dans les cordillères ou ramifica-
tions que la chaîne centrale jette à droite et à gauche. Les substances avec les-
quelles l'argent est en combinaison peuvent varier; les roches traversées par les
filons ne sont pas partout absolument les mêmes. Ainsi, au Mexique, les filons
d'argent ne sont que par exception dans le calcaire ; ailleurs ils s'y tiennent habi-
tuellement, et, au Pérou, la mine de Gualgayoc offre un filon au travers de cou-
ches calcaires d'une époque relativement récente, quoiqu'elle soit infiniment
antérieure à l'homme, celle à laquelle les géologues rapportent le dépôt de la
craie dont sont formés de si vastes terrains, à commencer par les environs de
Paris. Un gisement pareil est regardé dans la science comme une rareté; mais le
fait dominant pour l'économie générale du globe, c'est le privilège qu'a cette
chaîne de montagnes, de plus de quatorze mille kilomètres de long, d'offrir des
gisements d'argent avec une fréquence et une puissance sans pareilles.
Prenez une carte du Mexique et pointez-y toutes les localités où une mine
d'argent a été exploitée, ainsi que celles où des indices ont été signalés; elles
occuperont sur la carte, avec d'assez faibles solutions de continuité, une ligne
droite oblique à 45 degrés par rapport à l'équateur, du 16e au 30e degré de lati-
tude (1). Le développement de cette ligne oblique est de plus de deux mille
kilomètres. Au nord, ce sont les mines des environs de Guaimas, de Batopilas, de
Morelos, de Guadalupe y Calvo ; au centre, G'ianaxuato ; au midi, ici Tlapujahua,
(l) Duport, Production des Métaux précieux au Mexique, p. 577 .
SU NOUVEAU-MONDE. 541
Angangueo, Sultepec, là Pachuca, Real del Monte et Chico. Souvent le même filon
est reconnu sur de longues dislances. Ainsi la Fêta Madré de Guanaxualo était
exploitée, dès 1803, sur une longueur de treize kilomètres. Il faut qu'un de ces
déchirements qu'a subis la croule de la planèle à diverses époques, des milliers
de siècles avant l'apparition de l'homme, se soit ainsi opéré au Mexique suivant
cette direction à peu près rectiligne. Disons plus, ce phénomène semble s'être
reproduit au même instant dans le nouveau continent, sur toute la longueur de
l'immense chaîne des Andes. Alors une abondante injection de matières argen-
tifères venues de l'intérieur du globe en aura pénétré l'enveloppe pétrifiée et en
aura comblé les fissures. Des similitudes bien constatées autorisent à considérer
les innombrables filons disposés au Mexique le long de la ligne de deux mille
kilomètres que nous venons d'indiquer comme ayant ainsi une origine commune
qui les aurait ouverts et remplis au même instant. Ils sont tous dirigés de même
et ils sont formés à peu près des mêmes substances.
Quelle idée n'a-t-on pas des ressources du Mexique en métaux précieux, quand
à l'argent on ajoute l'or que le pays présente ! On verra cependant que la pro-
duction de l'or est beaucoup moindre que celle de l'argent, je ne dis pas seule-
ment en poids, mais même en valeur.
Les mines de métaux précieux ont pour le Mexique cet avantage particulier que,
seules aujourd'hui, elles peuvent lui fournir un objet de grande exportation. La
cochenille, dont le Mexique a le privilège d'être presque le seul fournisseur,
n'entrait dans ses envois au dehors, à l'époque où le pays étail le plus florissant,
que pour 12 millions de fr. (1). Le Mexique est un pays admirablement doué par
la nature; c'est la flore la plus riche et la plus variée qu'on puisse imaginer :
tout y vient. En se rendant du littoral à Mexico, on gravit une succession de ter-
rasses qui offrent l'une après l'autre, et quelquefois l'une à côté de l'autre,
toutes les cultures, toutes les productions, depuis celles des contrées les
plus ardentes de la zone torride jusqu'à celles des régions glacées du pôle.
On rencontre la série tout entière des végétaux uli!is, depuis la canne à
sucre, l'indigo de l'Asie méridionale et le café de l'Arabie, jusqu'au lichen de
l'Islande, en passant par le coton, l'olivier, la vigne, le maïs et les céréales sur
lesquelles vit l'Europe. Ce n'est cependant point chose facile que d'utiliser, pour
le commerce d'échange, cette merveilleuse aptitude du sol à tout donner à
l'homme en retour d'un peu de travail. La population, sans doute parce qu'elle
craint le climat du littoral et qu'elle sait ce qu'il en coûte pendant huit mois de
l'année pour fréquenter la plage de la Vera-Cruz, quartier général de la fièvre
jaune, s'est réfugiée sur le vaste plateau que forme la Cordillère, devenue épaisse
et massive au point d'occuper tout l'intervalle qui sépare les deux océans sur
lesquels le Mexique est assis. Les hommes se sont concenlrés sur la Terre Froide
(Tierra Fria), dont pourtant il ne faut pas juger le climat d'après le nom qu'elle
porte, car la saison d'hiver à Mexico ressemble aux plus riantes journées du mois
(1) C'est, après les métaux précieux, le principal objet d'exportation. La vanille, la
salsepareille, le jalap, dont le Mexique est un des plus importants producteurs, étaient
expédiés pour une valeur collective d'un million, l'indigo pour un peu plus, mais il pro-
venait presque en totalité de Guatimala, dans l'Amérique centrale. Les bois de teinture
peuvent donner lieu à un fret assez considérable, mais ne représentent sur les lieux qu'une
très-faible somme. Le Mexique a exporté sous le régime colonial des farines et du sucre;
'1 a cessé aujourd'hui.
3 1- MINES D ARGENT ET DOR
de mai à Paris, et le nom qui, au gré d'un Européen, conviendrait le mieux à
celte partie du pays, serait celui de Terre Sèche. Point de cours d'eau qu'on puisse
canaliser, de manière à avoir des voies de transport économiques. Le beau bassin
auquel on a donné le nom de vallée de Mexico, tout entier dans la Tierra Fria,
est la seule partie du Mexique où il serait facile d'établir un bon système de navi-
gation. Dans un pays nouveau et médiocrement industrieux, où les dislances sont
grandes, où le trésor public est vide et où la sécurité pour les associations indus-
trielles a disparu, on ne peut songer à établir des chemins de fer. Sur le plateau,
les routes pourraient s'ouvrir et s'entretenir à peu de frais, et il y a un certain
nombre de voies charretières qui restent praticables tant bien que mal, quoique
personne ne s'en occupe ; mais, le long des pentes çà et là abruptes par lesquelles
le plateau se relie avec les bords de la mer, elles coûteraient cher. Une seule
avait été établie, avec magnificence il est vrai, celle de Perote à la Vera-Cruz,
joignant Mexico à ce port, et elle est dégradée aujourd'hui. Ainsi, avec quelque
abondance que le pays puisse rendre, dans la Terre Chaude, les denrées d'expor-
tation sur lesquelles vivent et prospèrent les colonies des Antilles et des Indes
orientales, le sucre, le coton, le café, et, dans la Terre Froide, le blé, dont les
États-Unis expédient de grandes quantités dans les deux mondes, cette fertilité
virtuelle du pays, dans l'état où sont les voies de transport, ne sert à rien pour
le commerce extérieur. Le Mexique produit son propre sucre, son coton, son café,
à plus forte raison son blé; il n'en expédie pas à l'étranger. Un commerce exté-
rieur de quelque étendue ne lui est possible qu'à l'aide des mélaux précieux.
Sous le régime colonial, le travail des mines était l'objet des soins particuliers du
gouvernement, qui s'efforça d'y appliquer tous les moyens que la science possédait
alors dans la Péninsule, et... malgré la médiocrité de ces ressources, la sollicitude
de l'autorité eut de beaux résultais.
Dès le temps de Cortez, on s'élait mis, on avait continué à travailler les mines
d'argent de Tasco, de Sultepec, de Pachtica, de Tlapujahua, presque toutes exploi-
tées déjà pour le compte des Montezumas. Bientôt après s'ouvrirent celles de
Zacatecas, et même le filon de Guanaxuato fut attaqué dès 1558. A l'ouverture
du xvme siècle, le Mexique ne donnait que 27 millions de francs en or et en ar-
gent, mais, cinquante ans plus lard, il en était à 65 Peu après, la mine de Valen-
ciana était en rapport, et. en 1775, le produit du Mexique montait à 85 millions.
En 1 788, il était à 107 millions, et en 1795 à 150. Il resta à peu près à ce point,
tanlôt le dépassant, tantôt restant en dessous de très-peu jusqu'en 1810, où éclata
la guerre de l'indépendance. L'or déclaré pour la perception de l'impôt repré-
sentait sur la masse annuelle, depuis 1775, de 10 à 15 millions.
Le Mexique, à ce moment, donnait plus d'argent que le reste de la planète; il
en est de même aujourd'hui encore.
Cette masse de mélaux précieux, d'argent particulièrement, a été convertie à
peu près entièrement en piastres. Comme l'Amérique espagnole fournissait
presque tout l'argent mis au jour dans le monde, la piastre espagnole devint la
monnaie la plus usuelle du commerce général. 8 piastres 1/2 pèsent un marc de
Castille, et le titre primitif fut primitivement de H/12 de fin (ou de 917 parties
sur 1,000). Le quadruple d'or est de même poids et fut d'abord de même titre
que la piastre. C'est pour l'or ce qu'on nomme 22 karats. Jusqu'en 1772, le gou-
vernement espagnol observa scrupuleusement les règles qu'il s'élait tracées pour
le monnayage, et le litre des piastres resta à H/12, ou, selon la langue monétaire,
DU NOUVEAU-MONDE. 543
à 1 i deniers. A cette époque, le cabinet de Madrid crut pouvoir impunément violer
ses engagements envers le monde entier, qui se servait de sa monnaie en toute
confiance, comme de la représentation la plus fidèle des valeurs. Le titre lui clan-
destinement réduit de 917 millièmes à 903. Inutile de dire que le commerce
s'aperçut aussitôt de l'altération, et que la piastre nouvelle ne circula que pour ce
qu'elle valait. Ou avait pris des précautions puériles pour envelopper la fraude de
mystère. On donnait de faux poids aux essayeurs pour qu'ils s'en servissent
devant le public, comme s il n'y avait eu d'essayeurs qu'à Mexico ou à Lima.
Jusqu'à l'indépendance, en nommant ces agents, on leur faisait prêter serment de
ne pas divulguer ce secret d'étal, que connaissaient tous les changeurs et tous les
commerçants du monde. Eu 1786, un nouvel abaissement de litre eut lieu sur l'or,
et les quadruples n'eurent plus que 21 karals ou 875 millièmes de fin. Les répu-
bliques de l'Amérique espagnole, c'est une justice à leur rendre, ont maintenu le
tilre qu'elles avaient trouvé de 903 pour l'argent et de 875 pour l'or. C'est par
exception et le plus souvent par l'effet de I ignorance que dans des moments de
trouble elles ont émis des monnaies d'un pins lias tilre. Aussi aujourd'hui encore,
de toutes les monnaies d'argent, la piastre est-elle la seule qui soit universelle.
C'est en piastres qu'on régie dans les comptoirs de l'Inde ou de !a Chine; c'est la
piastre qu'on rencontre en Algérie cl que préfèrent l'Arabe et le Kabyle. Le dollar
des États-Unis n'esi que la piastre espagnole. Les sultans turcs avaient adopté la
piastre (1). Cependant la pièce de 5 francs, dont on a frappé une très-grande
quantité et qui est correcte de poids et de titre, commence à se répandre sur le
marché général.
Il ne faut cependant pas s'abuser sur la proportion habituelle d'argent qu'on
rencontre dans un poids déterminé de minerai mexicain. L'opinion, accréditée en
Europe, qu'on heurte du pied des masses d'argent natif au Mexique et au Pérou,
comme dans l'Eldorado, est dénuée de fondement. Certaines mines du vieux conti-
nent (2) ont offert des blocs d'argent natif aussi beaux que tout ce que le nouveau
pourrait en citer, et, à part quelques recoins privilégiés et bénis des mineurs, les
minerais autres que l'argent nalif ne se présentent point non plus.au Mexique et
au Pérou, en masses compactes. Les minerais maigres de la Saxe et de la Hongrie
sont moins pauvres que la moyenne des minerais mexicains ou péruviens, la diffé-
rence est souvent de plus de moitié; mais, par la puissance de leurs filons, les
mines mexicaines ou péruviennes ont une supériorité extraordinaire. En Saxe, ce
sont des veines de deux à trois décimètres qui s'étrangU ni fréquemment. Au
Mexique, les liions acquièrent de si énormes épaisseurs, qu'il faut les mesurer
quelquefois par dizaines de mètres. Ainsi un liion qui, dans la majeure partie de
sa puissance, renferme l'argent sulfuré en parcelles presque imperceptibles, peut
fournir dans un mois la moitié de l'argent que donnent dans l'espace d'une année
toutes les mines de la Saxe. Il résulte d'un parallèle entre la céièbre mine du
Hiniiiiel-Fùist, située prés de Freiberg en Saxe, et la mine mexicaine de la Valen-
ciana, telle qu'elle était en 1803, que la première étant riche à G ou 7 onces par
(1) Ils l'ont réduite à moins du 20e de sa valeur à force d'alliage.
(2) Celles de K..ngsberg en iNorwége, de Schneeberg en Saxe, celies Je Sainte- \Jarie-
aux-Mines en France, abandonnées pourtant, mais peut-être à tort, ont donné des niasses
d'argent natif du poids de 50 kdog., qu'on chercherait vainement dans les mines les plus
riches du Nouveau-Monde.
844 mines d'argent et d'or
quintal (3 millièmes 8/10 ou 4 millièmes 4/10), la seconde ne l'était qu'à 4 (2 mil-
lièmes et demi) ; mais la mine saxonne, avec 550 hommes, les premiers mineurs
du monde, fouillant les entrailles de la terre suivant les méthodes les plus perfec-
tionnées, ne rendait annuellement que 700,000 kilog. de minerai. Lamine mexi-
caine, qui occupait à l'intérieur 1,800 travailleurs, soit un peu plus du triple, et
employait des procédés d'exploitation grossiers, en livrait, au contraire, aux ate-
liers métallurgiques 33,120,000 kilog., cinquante fois autant. La première four-
nissait 2,300 kilog. d'argent, et la seconde 82,800, soit 56 fois plus. Le profit net
de celle-là était de 90,000 fr., les actionnaires de celle-ci se partageaient 5 mil-
lions. La Valenciana répandait en salaires dans le pays 3,400,000 fr., et payait
chacun de ses ouvriers, au nombre de 3, 100 en tout, de 5 à 6 fr. par jour, tandis
que Himmel-Fiïrst ne répandait en main-d'œuvre que 200,000 fr., et ne rétribuait
ses 700 travailleurs du fond et de la surface, race appliquée et intelligente, que
sur le pied moyen de 18 sous par jour (1).
Les recherches de M. d'EIhuyar ont fait connaître que la richesse moyenne de
tous les minerais mexicains traités au commencement du siècle était d'un mil-
lième et 8/10 à 2 millièmes et demi, ou, pour parler le langage des mineurs, de
trois à quatre onces d'argent par quintal. Des essais récents, faits par les procédés
les plus parfaits qu'indique la science moderne, confirment pleinement cette éva-
luation de l'ancien directeur général des mines du Mexique. Cette pauvreté du
minerai mexicain, même avec l'abondance qu'en offre le sol, en rendait la mise en
œuvre difficile. Si le Mexique recelait en lui les richesses des Mille et une Nuits,
il fallait les conquérir. Elles eussent été gardées par des dragons, comme celles de
la Fable, qu'on n'eût pas eu plus de peine à s'en emparer. Quelques mots le feront
comprendre.
II. — CARACTÈRE DE L'EXPLOITATION DES MINES DU MEXIQUE.
On donne à l'Amérique le nom de Nouveau-Monde. On se douterait peu qu'on
soit dans un monde nouveau quand on débarque à New-York, à Philadelphie, à
Québec, à la Havane, ou quand on se promène dans les rues de Boston et d'Al-
bany. Philadelphie et New-York, Boston et Albany, c'est la vieille Angleterre,
c'est la descendance de Bristol, de Hull, de Liverpool, et à la première génération.
Même style de construction, de petites maisons proprettes en briques avec de
petites portes et de petites allées, la cuisine sous le rez-de-chaussée ; même mul-
tiplication des églises, même race d'hommes plus endimanchée pourtant, de
même que la ville; mêrn;- coupure de la vie. La Havane, c'est l'antique Espagne,
des rues tortueuses et étroites, le long desquelles s'élèvent des maisons, belles
souvent comme des palais; la population est espagnole, seul le mélange des noirs
révèle une autre contrée. Québec, c'est la basse Normandie toute pure avec gar-
nison anglaise; quelque chose comme aurait pu être Bouen pendant l'occupation
de 1815. Vera-Cruz, avant que l'ange exterminateur des révolutions passant par
là lui eût imprimé un cachet de tristesse et de ruine, c'était l'Espagne s'embellis-
(1) Voir Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne. III, p. 200, cl d'Auhuisson, Mines
A' Allemagne, III, p. 0 à 45.
DU NOUVEAU-MONDE. 545
sant, élargissant ses rues et s'épurant de ses mendiants. Le voyageur, y retrou-
vant la mantille et le pied mignon des Andalouses, se serait cru volontiers sur la
plage du midi de l'Espagne, là où par hasard elle est sablonneuse, aride et in-
culte. Sur le plateau mexicain, le nom de Nouveau-Monde est mieux approprié et
plus vrai, l.a nature et les hommes y sont autres ; la végétation rigide des no-
pals (1) et des magueys (2), magnifiques aloès qui se plaisent et pullulent dans
cette atmosphère raréfiée, a un aspect à elle. Ce sont des conditions autres d'exis-
tence pour l'espèce humaine, pour les bêtes, pour les végétaux. Par son site à
une immense élévation dans les airs et pourtant au pied des montagnes, au fond
d'un bassin, sous le coup d'une inondation, par son architecture grande, régulière
sans ennuyeuse uniformité, Mexico ne ressemble qu'à elle-même. Ce n'est plus
l'Europe, c'est une capitale pleine d'une majesté étrangère et originale. La physio-
nomie de ses habitants, de ceux même qu'on réputé blancs sans contestation,
diffère de celle de la famille de Japhet. A leurs traits et à leur regard on reconnaît
le mélange d'un autre sang. Une partie de la population, moins nombreuse à la
ville qu'aux champs, est de pure race aztèque, et, par la couleur de sa peau et
par la forme de ses vêtements, avertit l'Européen qu'il a cessé d'être chez lui,
qu'il vit dans un monde nouveau.
Ici, ou pour mieux dire dans les deux Amériques, les districts de mines d'ar-
gent et l'art métallique offrent profondément empreint ce caractère nouveau-
monde. Tout y est autrement que chez nous. La région argentière semble n'avoir
jamais eu de communication avec l'Europe, quoique ce soit la soif de l'or des
Européens qui ail provoqué l'exploitation des métaux précieux. L'art des mines
en Chine, par ses données économiques et techniques, diffère moins de celui de
l'Europe actuelle. Ici, à côté d'un procédé chimique que la science européenne n'a
point inspiré, qu'elle a été trois siècles sans expliquer, qui est ingénieux, surpre-
nant, admirable dans la plupart des cas, on rencontre des procédés mécaniques,
grossiers, stupides, et par conséquent très-onéreux ; rien n'est cher comme l'igno-
rance. Tel est celui qui consiste à élever l'eau, trop souvent abondante au fond
des mines, de 500 mètres, 400 mètres, 500 mètres de profondeur, non avec des
pompes ou au moins dans un tonneau, mais au moyen d'un sac en cuir suspendu
à une corde que manœuvrent péniblement des mules lancées au grand galop (3).
Dans les mines, des puits d'une largeur sans exemple, plus larges que la façade
de l'habitation d'un citoyen riche à New-York, et nul effort pour utiliser dans l'in-
térêt du service, pour la salubrité de la mine et pour la sécurité des ouvriers, ces
trouées excessivement dispendieuses (4). Avec d'aussi spacieuses voies du haut en
(1) Le nopal est un cactus arborescent.
(2) Le maguey est Vagave rnexicana, espèce d'aloès, dont le jus sert à faire une boisson
lermetitée généralement en usage du temps de Montézuma, et qui aujourd'hui encore,
pour les dix-neuf vingtièmes de la population, remplace le vin.
(3) Tout le monde saii, en Europe du moins, que le galop est l'allure où le cheval a le
moins d'effet mécanique utile. Jusqu'à ce jour, on n'a pu le persuader aux mineurs mexi-
cains.
(4) A la mine de Valenciana, trois puits ont coulé 10 millions; à Mons, des puits de
quatre cents mètres de profondeur, creusés au travers d'un terrain qui renferme de l'eau
par torrents et sur des dimensions qui suffisent à l'extraction de masses décuples de ce
qu'on retire d'une mine d'argent, à l'aérage et à la descente des hommes, reviennent à
$200,000 francs. C'est seize fois moins qu'un des puits de la Valenciana.
TOME IV. 57
546 m*es d'argent et d'or
bas de la mine, pas de moyens d'aérage, et des communications mal établies,
périlleuses. On dirait d'un édifice érigé par un architecte sans intelligence, où,
pour passer d'une pièce à la voisine, il faudrait faire le tour de la maison entière.
A l'intérieur, on a trouvé moyen de rendre les transports très-coûteux, en les fai-
sant à dos d'homme, dans des galeries montantes fort rapides, tandis que rien n'eût
été plus aisé que d'avoir des galeries de niveau, larges et élevées, avec des che-
vaux et des chemins de fer de service (1). Ces différences-là, en regard de l'Eu-
rope, et bien d'autres, tiennent uniquement à une ignorance crasse et obstinée.
D'autres circonstances de l'extraction des métaux précieux en Amérique sont
originales dans leur nouveauté et autochtones. Ressortant du sol lui-même, elles
sont commandées ou conseillées par lui. Quelquefois ce sont des transports con-
sidérables effectués par des animaux que le vulgaire européen, s'il en entend
prononcer le nom, est tenté de ranger parmi les bêtes de la Fable à-côté de la
licorne; je veux parler des lamas et des alpacas (2), qui par milliers sont em-
ployés à ce service. Ailleurs, des bêtes de somme plus étranges encore, dont le
spectacle humilie l'ami de la civilisation : des hommes tenant lieu de mulets pour
les charrois (3) ou servant de chevaux de poste. Dans la province montagneuse
d'Anlioquia (Nouvelle-Grenade), non pas seulement dans les mines, mais dans de
longs voyages, d'un revers à l'autre de la Cordillère, on va à homme comme chez
nous à cheval. Dans les mines du Mexique, l'homme remplit aussi cet office,
moyennant un bon salaire cependant. A la Valenciana, lorsque les chefs de l'ex-
ploitation visitaient les travaux, ils se faisaient porter par des hommes qui avaient
une espèce de selle au dos et qu'on désignait sous le nom de petits chevaux
(cavalitos). Sur d'autres points, c'est le contraste des denrées les plus communes
chez nous à un taux incroyable et de l'or à vil prix : un baril de farine à 350, 400
et même 450 fr., le même qu'à New-York ou à Bordeaux on livre communément
( 1 ) On sait que l'emploi de pei ils chemins de fer dans les mines date d'assez loin.
(2) Ces animaux ressemblent à de grands moulons. Au Polosi, qui dépend de la Bolivie,
15,000 lamas et autant d'ânes transportaient, au commencement du siècle, les minerais
de la mine aux fourneaux. Avant 1795, époque d'un écroulement général qui arrêta tous
les travaux à la mine de mercure du Cerro de Santa-Darbara, près de Huancavelica,
7,000 alpacas et lamas, conduits et gouvernés par des chiens intelligents, portaient les mi-
nerais retirés du sein de la terre aux fourneaux destinés à extraire le métal par distilla-
tion, qui étaient placés aux portes de la ville de Huancavelica. Ces animaux sont inconnus
au Mexique.
(5) « Les Indiens tenateros (qui font le transport intérieur), que l'on peut considérer
comme les bêles de somme des mines du Mexique, restent chargés d'un poids de 225 à
550 livres pendant l'espace de six heures. Dans les galeries de Valenciana et de Rayas, ils
sont exposés à une température de 22 à 25 degrés Réaumur (27 degrés 1/2 à 51 1/4 cen-
tigrades), lis montent et descendent pendant ce temps plusieurs milliers de gradins, par
des puits inclinés de plus de 30 degrés. On rencontre dans les mines des files de 50 à 60 de
ces portefaix, parmi lesquels il y a des vieillards sexagénaires et des enfants de dix à douze
ans. On ne peut se lasser d'admirer la force musculaire des tenateros indiens et métis de
Guanaxuato, surtout lorsqu'on se sent excédé de fatigue en sortant de la plus grande pro-
fondeur de la mine de Valenciana sans avoir été chargé du poids le plus léger. » (Hum-
boldt, Nouvelle-Espagne, 111,242-245.)
M. Duport, qui donne des renseignements de la date la plus fraîche (1842), dit que les
transports intérieurs se font encore de même. Il est bon de rappeler que ce travail des
Indiens est volontaire. Ils reçoivent des salaires triples ou quadruples de ceux des la-
boureurs.
BU NOUVEAU-MONDE. 847
à 25 fr., et cela en un pays d'une fertilité extrême; le fer à 4,500 fr. la tonne,
qu'en Angleterre on obtient pour 175 fr. Ne dirait-on pas d'un coin de la lune ou
d'Uranus? Les prix que je viens de transcrire sont ceux que cite M. de Humboldt
au sujet de la province de Choco (Nouvelle-Grenade); ils se rapportent au com-
mencement du siècle. Les choses ont dû changer un peu depuis; mais voici un
fait contemporain presque de la même force : qu'on imagine à quel prix doit
revenir le travail de mulets comme ceux des mines mexicaines de Guadalupe y
Calvo, qu'on nourrit avec des fourrages, de i'orge ou du maïs, apportés à dos de
bête de quatre-vingts lieues !
Ailleurs les frais de commission ou de change sont cent fois ce qu'ils seraient
en Europe. Dans les départements du nord du Mexique, des lingots d'argent ga-
rantis par l'essai se troquent contre des espèces avec une perle de 10 et de 15
pour 100. On a vu cet escompte monter a 40 pour 100 (1). En France mainte-
nant, ce serait de 1 ou 2 francs par kilogramme valant 222 francs 22 centimes.
Aussi l'argent est avili, et je n'ose pas nommer les vases immondes qu'on en
fabrique quelquefois.
Autre différence encore avec l'Europe; mais ceile-là est consolante : le mineur
est très-bien payé au Mexique. Peu de faits, au même degré que la condition des
mineurs, sont propres à faire ressortir la bienveillance du gouvernement espagnol
pour les races indigènes. L'obligation imposée spontanément par les conquérants
aux Indiens de travailler dans les mines avait disparu, longtemps avant l'indé-
pendance, des lois écrites et de la réalité, que dans les pays espagnols il faut
toujours distinguer de la loi. Le mineur mexicain est libre, et il est supérieure-
ment rétribué. On a vu plus haut qu'au commencement du siècle, sous le régime
colonial, le salaire d'un mineur à Guanaxuato était de 5 à 6 francs par jour, pen-
dant que celui d'un bon mineur saxon, à Freiberg, était de moins de 1 franc.
III. — TRAITEMENT DES MINERAIS D'ARGENT.— PROCÉDÉDU MINEUR MEDINA.
J'essaie de rendre un compte succinct du travail par lequel on relire l'argent.
C'est ce qui va meure en relief, plus encore que tout ce qui précède, le caractère
original de l'exploitation américaine.
L'art fournit des moyens aisés de séparer une proportion d'argent de deux
millièmes des matières qui la renferment. On retire à Paris des cendres d'orfèvre
jusqu'à des atomes. Le mineur européen a deux moyens d'action, l'eau et le feu.
L'eau lui donne une force motrice avec laquelle, un minerai d'une faible teneur
étant donné, on le pulvérise; puis, une fois réduit eu poudre, on le lave sous un
courant d'eau sur des tables dormantes et des tables à secousse, et c'est ainsi
qu'on sépare les particules métalliques de la majeure partie des matières stériles.
Ensuite , par le feu , en faisant intervenir une substance tierce , de la classe des
fondants, on met en fusion le minerai, et on retrouve au fond du creuset du
fourneau les substances métalliques qui s'y sont réunies, une fois liquéfiées, en
(1) A Guadalupe y Calvo. Ce prix exorbitant est motivé par les distances énormes qui
séparent les mines du nord des pays habités, et par les dangers auxquels sonl exposées
des valeurs en voyage.
548 MINES D ARGENT ET D OR
vertu de leur densité plus grande. L'action du feu, renouvelée plusieurs fois et de
diverses façons, finit par avoir raison des minerais les plus rebelles. Ainsi la mé-
tallurgie européenne roule sur l'intervention de ces deux éléments, l'eau et le feu.
Sur le plateau mexicain, de même qu'au Pérou, il a fallu s'en passer pour retirer
l'argent. Transplanté là, le métallurgiste européen s'est trouvé dans la situation
de ces proscrits des temps antiques auxquels le feu et l'eau étaient interdits.
L'eau est très-rare sur le plateau du Mexique, excepté dans quelques lieux privi-
légiés comme à l'usine de Régla, et il faut user avec parcimonie du peu qu'on en
rencontre. Le combustible y est plus rare encore. Il ne paraît pas que les forêts
aient jamais été très-abondantes sur le plateau mexicain; mais les souverains
aztèques, prédécesseurs des Espagnols dans la domination du pays, paraissent
avoir eu pour la conservation des bois des règlements forestiers fort sages et fort
sévères. La race espagnole, au contraire, héritière en cela des Arabes pasteurs,
dévaste les forêts sur son passage. Il y a telle usine qui paie le bois presque au
même prix que le citadin de Paris pour sa cuisine économique (1). La houille
serait un bienfait du ciel pour l'empire mexicain; mais, jusqu'à présent, on ne
l'a rencontrée que vers le littoral, particulièrement près de Tampico, en remon-
tant le Rio-Panuco, et les transports sont si difficiles , qu'à moins que les houil-
lères ne se trouvassent très-voisines des gîtes métallifères, elles ne seraient d'aucun
secours pour l'industrie des mines. Tout se transporte ici à dos de mulet, et à
des prix qui sont sept fois plus élevés que ceux du roulage en France (2).
Lors même que l'eau serait moins rare sur le plateau mexicain, on ne pourrait
en tirer le même parti qu'en Europe pour la préparation mécanique du minerai.
Par une circonstance qui semble sans exemple, le minerai mexicain, dans plu-
sieurs cas, ne se prêterait point à ces lavages employés avec tant de succès en
Europe sur les minerais, préalablement pulvérisés, de cuivre, de plomb et d'élain,
afin de séparer les parties métalliques de la gangue ou roche stérile, et d'en
concentrer ainsi la richesse en un moindre volume et un moindre poids. Souvent
l'argent est disséminé dans la gangue en particules si menues, que même les
boues que le plus habile laveur distrairait les premières de la niasse retiendraient
encore une bonne proportion de l'argent (3). C'est que la plus grande partie de
l'argent enfermé dans le minerai mexicain est à l'état de sulfure simple ou com-
posé ; ces sulfures sont fragiles et se mettent aisément en poudre extrêmement
(1) Le prix du bois pour les usines à argent du Mexique est communément de 2 francs
50 cent, à 3 francs par 100 kilog. Un slère, supposé de 560 kilog., coûterait donc de
9 francs ù 10 francs 80 cent. ; mais quelquefois, et par exemple sur une partie des puits
du Fresnillo, le prix est de 14 francs 50 cent. Les forges françaises, qui pourtant paient
le bois bien cher, l'achètent, sur pied il est vrai, 3 francs 50 cent. On estime que l'aba-
tage, la façon, la carbonisation elle transport du charbon à l'usine représentent ensemble
1 franc par slère, ce qui porte le prix du stère rendu en charbon à 1 usine à 4 fr. 50 cent.
A Paris, le stère de bois de chauffage rendu chez les particuliers coûte de 15 à 18 francs.
(12) De Vera-Cruz à Mexico, sur la roule la plus fréquentée du Mexique, les transports
à dos de mulet se paient sur le pied de 1 franc à 1 franc 3o centimes par kilom. pour cent
kilog., selon la nature des marchandises. Le prix du roulage ordinaire en France est de 16
à i?0 centimes.
(5) Ce fait résulte positivement des expériences faites à l'école des mines à Paris sur
une collection d'environ 100 quintaux des principaux minerais que M. Duport avait ap-
portés du Mexique.
DU NOUVEAU-MONDE. 549
fine, aisée à entraîner par conséquent dans le courant de l'eau de lavage avec les
boues réputées stériles.
Que faire donc? Les Espagnols semblent avoir reçu de la nature l'instinct de la
métallurgie. Célèbres dès l'antiquité la plus reculée par leurs mines, sous la do-
mination romaine, les provinces de l'Ibérie fournissaient à la maîtresse du monde
de l'or, de l'argent, du cinabre. Quand le Nouveau-Monde est découvert, les Espa-
gnols font la conquête de deux empires où l'argent et l'or abondent, et ils y trans-
portent, avec la connaissance qu'on pouvait avoir alors de l'art des mines, leur
passion pour la recherche des métaux précieux. Et aujourd'hui que les descen-
dants des conquistadores se sont rendus indépendants au Mexique, au Pérou, sur
les bords de la Plala, on voit les Espagnols, resserrés dans la Péninsule, recom-
mencer à déployer chez eux le génie que pendant trois siècles ils ont prodigué
au loin. Ils fouillent le sol de la patrie avec une audace et un succès extraordi-
naires.
Ce fut en 1557 qu'un mineur de Pachuca, Bartholomé Médina, découvrit le
procédé d'extraction actuellement usité dans toute l'Amérique, moyennant lequel
l'argent est obtenu sans recourir au lavage, à peu près sans combustible, et en
employant des doses très-modérées d'un petit nombre d'ingrédients tous emprun-
tés, sauf un seul, à la classe des matières réputées communes. Par une sorte de
divination, cet homme imagina une méthode de traitement dont la science rend
à peine compte aujourd'hui, après que de grands chimistes se sont consacrés à
l'étudier. Habituellement l'esprit humain n'arrive aux formules simples qu'en
traversant beaucoup de complications ; ce pauvre mineur fut plus heureux. Du
premier coup, il trouva une recelte tellement simple, que depuis trois siècles on
n'y a presque rien changé. Une fois le minerai trituré, l'opération s'accomplit
sans autre appareil qu'un tout petit lavoir et une cloche de bronze, sans autre
main-d'œuvre qu'un foulage des farines de minerai par le pied des hommes ou des
mulets (1), sans autre combustible que celui qui est requis pour calciner une
petite dose de pyrite de fer et de cuivre (2), et pour volatiliser le mercure de
l'amalgame d'argent, où s'est concentré tout l'argent préalablement ramené, par
la vertu du procédé, à l'état métallique, et cet amalgame ne représente qu'un
centième du poids du minerai traité, sans autres substances que 2 à 5 pour 100
(1) Dans l'origine, le foulage était fait par clos hommes, que quelques-uns des mineurs
péruviens remplacèrent par des chevaux, ei c'est de là que l'emploi des mulets ou des
chevaux passa au Mexique. Cette amélioration ne remonte, pour le Mexique, qu'à 1785.
Don Juan Cornejo en apporta l'idée du Pérou. Le gouvernement lui accorda un privilège
dont il ne jouit pas longtemps, et qui ne lui valut qu'une somme médiocre. Les frais
d'amalgamation ont beaucoup diminué depuis que l'on n'a plus besoin d'employer ce grand
nombre d'ouvriers qui se promenaient pieds nus sur des amas de farines métalliques. Aujour-
d'hui encore à Catorce, ce sont des hommes qui font ce service : des circonsiances locales
et le défaut d'espace n'ont pas permis de leur substituer des animaux; mais c'est le seul
point du .Mexique où l'ancien mode de foulage se soit maintenu. La substitution des ani-
maux à l'homme et la suppression à peu près complète de l'emploi de la chaux dans
l'amalgamation sont les seuls changements qui aient été apportés au procédé de Médina.
Dans plusieurs des mines du Pérou, le foulage par les hommes a persisté jusqu'à ce jour.
(2) Les combinaisons naturelles du fer ou du cuivre avec le soufre sont désignées par
le nom de pyrite. Ce sont des minéraux à l'aspect métallique, d'un jaune un peu plus
clair que celui de l'or, que le vulgaire ramasse souvent dans la persuasion que c'est de ce
précieux métal.
550 mines d'argent et d'or
de sel ordinaire, 1 à 3 pour 100 de magistral (pyrite de cuivre et de fer calcinée)
et 3 millièmes de mercure (1).
Ce système ingénieux s'applique sans effort à des masses indéfinies. Pour labo-
ratoire, il n'exige rien qu'une aire dallée, où les tas de minerai réduits en pâte
sont étalés et où des mulets viennent piétiner en bandes.
Une fois armés du procédé de Médina, les Espagnols élevèrent des établisse-
ments immenses, où ils travaillent jusqu'à 15 millions de kilogrammes de mine-
rai. Les idées de ce peuple ont souvent un cachet de grandeur. Il conçoit plus
volontiers sur une grande échelle, et il fut un temps où il avait la force d'exé-
cuter comme il avait conçu. Les travaux de quelques-unes des mines furent sur
des proportions grandioses, extrêmes. Le puits principal de la Valenciana a une
profondeur perpendiculaire de 627m,67 et un diamètre de 8m,84. Il y a des puits
d'une largeur de 10m et même de 12™ (2). Ces dimensions extraordinaires et
quant à la largeur tout à fait extravagantes donnent l'idée de l'audace et de la
puissance avec lesquelles le minerai est attaqué. Examinons comment on le traite.
Dans la plupart des minerais, l'argent est à l'état de sulfure simple (argent
noir) ou d'un sulfure composé (argent antimonié sulfuré qui est rouge) (3) ; puis
il y a de l'argent natif, et enfin, mais rarement, du chlorure ou du bromure
d'argent (-4) C'est sur cette loi générale de la composition du minerai qu'est
fondée l'efficacité du procédé. Le but que se proposa Médina fut de faire passer
(1) On emploie plus de mercure, quatre fois autant; mais les trois quarts du mercure
employé font partie de l'amalgame d'argent qui est le dernier produit de l'opération, et on
relire l'argent de cet amalgame sans perdre de mercure. Le seul mercure que nous comp-
tions ici est celui qui est perdu; il s'élève à 12 onces ou à 13 moyennement pour un marc
(8 onces) d'argent, soit 3 millièmes du poids du minerai, quand celui-ci rend 2 millièmes
d'argent.
(2) A New- York, une belle maison a 25 pieds anglais ou 7 mètres 60 cent, de façade.
(5) Les minerais ainsi riches en sulfure d'argent simple ou multiple se nomment, en
langage de mineur mexicain, negros (noirs), moins cependant parce qu'en effet le sulfure
d'argent offre cette couleur qu'à cause des sulfures de plomb et de zinc dont la roche est
mélangée, et qui dominent comme substances colorantes. Dans leur partie la plus voisine
du jour jusqu'à une profondeur quelquefois considérable, les liions ont subi l'action de
l'oxygène de l'atmosphère, qui agit sur les sulfures; il en résulte que les métaux autres
que l'argent s'y présentent principalement à l'état d'oxyde; quant à l'argent, sa combi-
naison avec l'oxygène étant beaucoup moins stable, il passe alors à l'état métallique. La
nuance ocreuse ou rouge de l'oxyde de fer, qui provient de la décomposition du sulfure
de ce métal dont la masse du minerai est toujours plus ou moins mélangée, colore forte-
ment la roche, et les minerais prennent le nom de colorados. Dans les colorados. une
partie au moins de l'argent est à l'état d'argent natif, ce qui en rend le traitement plus
facile. Au Mexique, les minerais negros forment les st-pt huitièmes de ceux que l'on traite.
Au Pérou, les colorados, qui y portent le nom de pacos, représentent une proportion
beaucoup plus forte qu'au Mexique. Cependant à Calorce (Mexique) tout le minerai qu'on
exploite est à l'état de Colorado. Cette mine cependant a 509 mètres de profondeur. Nulle
autre part les colorados n'ont été trouvés à une profondeur pareille ; les mines du Pérou
ont en général beaucoup moins profondesque celles du Mexique. Il est bon de remar-
quer qu'à Catorce il y a assez peu d'argent natif. L'argent y est principalement à l'état de
chlorure (argent gris).
(4) Récemment M. Berthtcr a reconnu de l'argent à l'état de bromure dans le minerai
de Calorce et dans quelques autres. Le bromure d'argent est aussi un des minerais du
Chili, comme on le verra plus loin.
DU NOUVEAU-MONDE. tfijl
l'argent contenu dans le minerai, en ces combinaisons diverses, à l'état d'amal-
game, c'est-à-dire d'union avec le mercure. Le mercure s'empare à froid des corps
dont il est avide, et il n'en est aucun pour lequel il ait plus d'affinité que pour
l'argent. Or, une opération à froid devait dispenser de la nécessité du combus-
tible que le pays n'a pas; en outre, l'amalgamation devait donner le moyen de
concentrer en un petit volume l'argent épars dans une immense quantité de
gangues, sans recourir aux appareils de lavage, pour lesquels on eût manqué
d'eau, et qui d'ailleurs, dans beaucoup de cas, ainsi que nous l'avons dit, auraient
été en défaut. Une fois l'argent réuni dans un amalgame, rien n'était aussi simple
que de le séparer du mercure, c'était l'affaire d'un peu de feu. L'amalgamation
levait donc toutes les difficultés : elle devait être ainsi le but final de l'opération.
L'affinité du mercure pour les métaux précieux avait été remarquée dès les
temps antiques, du moins à l'égard de l'or, sans cependant que les Grecs ou les
Romains s'en fussent servis pour l'exploitation des mines. C'était un des motifs
pour lesquels les alchimistes faisaient intervenir le mercure avec prédilection, et
lui supposaient une puissance presque sans bornes. Déjà on avait commencé à
employer le mercure pour perfectionner l'extraction de l'or des alluvions de
Saint-Domingue, deux ou trois ans après que Christophe Colomb y avait débar-
qué. Il est même constaté aujourd'hui, d'après le géographe arabe Edrisi, que
l'emploi du mercure était communément usité, dès le xue siècle, dans les lavages
d'or de l'intérieur de l'Afrique; mais, avant Médina, la métallurgie n'avait fait
aucun usage du pouvoir que possède le mercure envers l'argent. Ici, d'ailleurs, se
présentaient des circonstances qui augmentent beaucoup le mérite de Médina.
L'action du mercure avait été mise à profit à l'égard de l'or dégagé de toute
combinaison avec ces corps qui dénaturent les métaux précieux, tels que le soufre,
le chlore, l'antimoine, et les rendent inattaquables au mercure lui-même. Dans
les alluvions de Haïti et de l'intérieur de l'Afrique, comme dans toutes les allu-
vions aurifères, l'or est à l'état, métallique. Dans les minerais mexicains autres
que les colorados, au contraire, l'argent, au lieu d'être dans sa condition simple
de métal libre, mêlé d'une manière mécanique seulement à des matières ter-
reuses, est engagé dans ces combinaisons qui paralysent complètement l'affinité
qu'il a pour le mercure. Le problème était donc nouveau et très-compliqué.
Le minerai est d'abord pilé au bocard (1), puis réduit en farine dans les arras-
Iras, bassins circulaires où le minerai sortant du bocard est placé à l'état de
bouillie très-liquide, sur laquelle se promènent en tournant deux ou quatre blocs
de pierre dure appelés voladoras (2). A cet état, le minerai, séparé par dépôt de
l'excès d'eau et ramené ainsi à l'état de pâte, est étendu en immenses gâteaux
(1) Le bocard est un appareil formé de plusieurs pilons de bois placés verticalement les
uns à côté des autres et terminés à leur extrémité inférieure par une masse de fer. Un
arbre horizontal en bois, muni de longues saillies ou cames, qui est mù quelquefois par
une roue hydraulique, le plus souvent au Mexique par un manège, soulève successive-
ment ces pilons placés les uns à côté des autres, les fait battre sur le fond d'une auge où
l'on place le minerai à pulvériser, après qu'il a été concassé à la main en fragments de la
grosseur d'une noix.
(2) Au centre de l'auge circulaire s'élève un arbre vertical en bois, ayant deux traverses
en croix. Les voladoras s'attachent à ces traverses. L'une des traverses dépasse les bords
de l'auge assez pour qu'on puisse y atteler de front deux mules qui font tourner l'arbre et
les voladoras.
5 Ï5 2 mines d'argent et d'or
plats (tortas) de 12 à 45 mètres de diamètre, et d'une épaisseur de 20 à 25 cen-
timètres, sur l'aire dallée de la cour (patio) servant d'atelier. Une tor/a contient,
selon les localités, de 50,000 a 75,000 kilogrammes. On y mêle du sel et l'on
donne un rcpaso, c'est-à-dire qu'on y fait tourner au galop pendant plusieurs
heures des mulets ou des chevaux, au nombre de huit à quinze, selon les dimen-
sions de la torta; puis on met le magistral et dn mercure, et on donne un nou-
veau rfipaso. Pendant un intervalle qui, selon la nature du minerai et la saison,
varie de quinze à trente jours, et va même à deux mois et à trois quelquefois, on
laisse la niasse travailler sur elle-même, non sans y aider par des repasos. Par
des lavages en petit sur une sébile, on constate le moment où tout le mercure est
converti en amalgame solide, on pour mieux dire non coulant, car c'est une masse
molle. A ce moment, on verse une nouvelle quantité de mercure, qui, après un
nouveau délai d'une douzaine de jours, se transforme de même en amalgame sec.
On reconnaît que tout l'argent susceptible de s'amalgamer a été absorbé par le
mercure, lorsqu'en ajoutant une dernière proportion de celui-ci, au lieu de se
coaguler il reste fluide. Dès lors l'opération est terminée. On lave la pâte de la
torta dans une cuve en bois oii en pierre (lavadero), où on l'agile avec des râteaux
tournants que met en mouvement un attelage de mules. Des lavages supplémen-
taires achèvent de séparer l'amalgame des matières terreuses, et il suffit de
chauffer celui-ci sous une cloche de bronze pour que l'argent reste seul.
Trois cents ans après que ce procédé empirique avait réussi, la science chimique,
si glorieuse et si (1ère, et qui a tant le droit de l'être, en a découvert le secret.
Combiné avec le soufre, et à plus forte raison avec l'antimoine et le soufre en-
semble, l'argent était, on l'a vu, inattaquable au mercure; le sel et le magistral
servent à le dégager de ces combinaisons et à le faire passer à l'étal de chlorure,
qui, en présence du mercure, dont la torta a été semée, cède son chlore à une
partie de celui-ci, de sorte que l'argent, devenu libre, peut se combiner avec une
autre partie du même métal. Au contact du sel, le sulfate de cuivre, qui est l'élé-
ment actif du magistral (chlorurede sodium), se change en bichlorure de cuivre.
L'action du bichlorure de cuivre sur l'argent sulfuré donne naissance à un chlo-
rure d'argent. L'eau chargée du sel dont la torta est imprégnée a la faculté de
dissoudre celui-ci, qui serait absolument insoluble dans l'eau pure, et, une fois
dissous, il est décomposé par le mercure. Les repasos ou foulages sous les pieds
des mulets sont indispensables, non pas seulement par cette cause générale que
le mouvement et l'agitation facilitent toute action chimique, mais par un motif
particulier : le bichlorure de cuivre n'a point une action énergique sur l'argent
sulfuré, c'est seulement a la surface qu'il le transforme en chlorure d'argent sai-
sissable et décomposable par le mercure. Il faut donc absolument renouveler les
surfaces, et c'est à quoi sert le piétinement des hommes ou des bêles.
Dans celte opération, l'on perd toujours une certaine quantité de mercure, non
pas de celui qui est passé à l'état d'amalgame, car l'amalgame restitue son mer-
cure en entier (1) ; mais l'action chimique du magistral et du sel fait passer direc-
(1) En plaçant l'amalgame primitif dans des chausses dont la partie inférieure est en
cuir cl le fond en toile à voile bien serrée, il s'en écoule du mercure, cl il reste un amal-
game solide contenant cependant encore quatre on cinq parties de mercure contre une
d'argent. Cet amalgame est moulé en fractions de disque qu'on dépose de manière à en
former une colonne sur un support en fer. Le toul se recouvre d'une cloche de bronze
DU NOUVEAU-MONDE. "> >"<
tementune portion du mercure à l'état de chlorure et d'autres combinaisons peut-
être, qui restent dans les boues et qu'on ne saurait en retirer. De là une perte
accidentelle, variable, inutile au succès de l'opération, inévitable pourtant. Une
autre perte, mais celle-là nécessaire, déterminée, fixe, et qui se pourrait calculer,
provient de ce que l'argent, une fois chloruré, cède son chlore au mercure. Celle
absorption de mercure est presque exactement égale en poids à l'argent qui se
trouvait à l'état de chlorure (1). Enfin une petite partie de mercure s'en va méca-
niquement dans le lavage à l'état d'amalgame ou à l'état libre. On estime que la
proportion de mercure qui disparaît est de trois à quatre millièmes du poids du
minerai soumis à l'amalgamation. C'est environ une fois et demie le poids de
l'argent qu'on en extrait. De toutes les dépenses de l'opération, celle-ci est la
plus apparente et la plus sensible aux mineurs mexicains.
Celte méthode de l'amalgamation réussit très-bien, disons-nous, avec les mine-
rais qui recèlent l'argent à l'état de sulfure, mieux encore avec ceux où il existe
à l'état nalif, puisque alors le mercure s'empare directement de l'argent, sans avoir
à disparaître lui-même dans les boues à l'état de chlorure très-divisé ou en disso-
lution, qu'il n'y aurait aucun moyen de retrouver. Les minerais qui recèlent l'ar-
gent à l'état de sulfure complexe en combinaison avec l'antimoine ou avec l'arsenic
rendent plus difficilement par ce procédé la loialiléde l'argent qu'ils contiennent;
ceux où l'argent est disséminé dans des sulfures de plomb ou de zinc sont assez
rebelles : le bromure d'argent, qui existe à Catorce, résiste absolument.
On applique la méthode de l'amalgamation à la plus grande partie des mine-
rais du Mexique et de l'Amérique entière. On estime que 82 centièmes de l'ar-
gent mexicain sont ainsi obtenus. Le reste, formant environ le 5e du total, s'ex-
trait des minerais plus riches qu'on sépare de la masse pendant le cassage à la
main. Il s'obtient soit par la fusion ordinaire dans un fourneau avec des lilharges
ou avec de la soude (2), soit par l'amalgamation à chaud (3). On retire aussi un
peu d'argent directement du minerai en plaçant dans les arraxtras du mercure
qui s'empare alors de l'argent natif à mesure qu'il est mis à nu par la trituration.
Sans l'invention de Médina, les mines du Mexique et celles du Nouveau-Monde
qu'on entoure de charbon. Le mercure mis en vapeur par le feu va se condenser, au fur et
à mesure, dans un réservoir rempli d'eau sans cesse renouvelée, qui est au-dessous du
support d« la colonne. La perte en mercure qui a lieu pendant cette distillation est insi-
gnifiante, de moins d'un millième.
(1) Il est possible aussi, et un habile chimiste, M. Boussingault, l'a indiqué, qu'il se pro-
duise du sulfure de mercure.
(2) Au commencement du siècle, le procédé de la fusion jouait un plus grand rôle.
M. de Humboldl calculait alors qu'il était appliqué à 22 pour 100 du poids total du mi-
nerai. En 1777, on estimait que les 2 cinquièmes, ou 40 pour 100, passaient par la fonte.
Sans aucun doute, la diminution des forêts a contribué à étendre le procédé de l'amal-
gamation.
(3) L'amalgamation à chaud, ou travail au cazo, est employée presque uniquement pour
des minerais de l'espèce des colorados. Elle est plus usilée dans l'Amérique du Sud qu'au
Mexique, sans doute à cause de la nature particulière des minerais. Au Mexique, elle
produit environ un dixième de l'argent fourni par le pays. Elle consiste à travailler le mi-
nerai dans une chaudière avec du mercure. Elle exige un degré de richesse supérieur à
celui du minerai qui passe au patio. C'est la seule manière qu'on connaisse de traiter un
minerai tel que celui de Catorce, où l'argent est à l'état de bromure en grande partie. Le
pntio n'y fait rien, et par le procédé de la fusion une grande partie se volatiliserait.
8 84 mines d'argent et d'or
tout entier fussent demeurées à peu près stériles. Cet homme modeste n'a cepen-
dant pas une statue, pas le moindre monument érigé à sa mémoire, pas une pierre
luinulaire, pas même une inscription. Il est vrai que, sur le continent tout entier
de l'Amérique espagnole, Colomb et Cortez eux-mêmes avaient été laissés dans le
même abandon.
IV. — DES MINES D'OR.
Jusqu'ici nous ne parlons que de l'exploitation des mines d'argent, sans nous
occuper de l'or, auquel cependant semble appartenir le premier rang. C'est que
l'or se présente souvent comme un produit accidentel ou accessoire des mines
d'argent. Les mines d'or proprement dites ont un moindre intérêt. Par la modi-
cité relative de la valeur qu'elles produisent ordinairement, ainsi que par les cir-
constances naturelles qui leur sont propres, et par le traitement auquel on les
soumet, c'est une part moins curieuse et moins intéressante du domaine de l'in-
dustrie humaine. La plupart des mines d'or qu'on exploite ou que l'on connaît
ne sont point en roches. Ce ne sont point des filons ou des couches qu'on pour-
suive avec acharnement dans les entrailles de la terre en faisant de profondes ex-
cavations, en demandant à la mécanique des prodiges, et d'où l'on retire le métal
par d'autres tours de force. L'or n'y est point dans un état d'association complexe
avec d'autres métaux ou avec quelques-unes de ces substances non métalliques
qu'on dégage des métaux avec difficulté, le soufre, le chlore, ou avec des demi-
métaux, tels que l'arsenic et l'antimoine. Presque toujours l'or est à l'état natif,
c'est-à-dire de métal libre, allié pourtant à une proportion plus ou moins faible
d'un autre métal noble, l'argent, et les gisements d'où on le relire sont des couches
de sables superficielles ou à peu près, alluvions déposées par les eaux. La nature
s'est montrée à la fois prodigue et avare de ce métal : prodigue en ce sens qu'elle
l'a très-fréquemment fait apparaître dans les filons dont elle a injecté la croûte
de la planète, ou même dans les masses rocheuses qui occupent une partie des
continents, mais excessivement avare en ce qu'elle ne l'a jamais semé qu'en rares
parcelles, si bien que, dans la plupart des gîtes où il a été ainsi placé, il exige-
rait des frais tels que l'industrie devrait y renoncer. Par une opération posté-
rieure, la nature s'est chargée elle-même d'en concentrer les infiniment petits
qu'elle avait dispersés dans les filons ou dans la pâte des roches. Lorsque l'enve-
loppe de la planète fut remaniée par les eaux, qui alors se mirent en mouvement
par masses puissantes, afin d'arrondir les flancs des chaînes et d'adoucir les aspé-
rités de la surface, une immense quantité de roches fut triturée. De là les terrains
d'alluvion qui occupent à la superficie du globe un si grand espace, et dont la
présence était nécessaire pour que la terre pût être mise en culture et nourrir la
famille humaine, plus tard venue. De toutes ces matières, désagrégées peut-être
par des commotions terrestres et réduites en sables par les eaux, l'action des cou-
rants à la même époque sépara, pour les réunir dans des bancs distincts, les par-
ticules métalliques plus lourdes que le reste, et particulièrement les grains
d'or (1). C'est ainsi qu'au milieu des alluvions placées au pied des montagnes qui
(1) Le même fait a eu lieu pour le platine et pour la même cause, son extrême lourdeur.
SU NOUVEAU-MONDE. 888
renfermaient des veines aurifères, on rencontre des couches où les paillettes d'or
sont devenues plus nombreuses ou moins rares que dans les gisements originels,
at où dès îors le travail de l'homme peut les rechercher avec avantage. La plupart
des mines d'or se réduisent ainsi à des dépôts de sables aurifères où, tout con-
centré qu'il est relativement, l'or est bien peu abondant encore; mais la nature
ayant très-fréquemment disposé de quelques grains d'or, lorsque du sein de la
terre elle lançait des matières ignées à la surface, le nombre des mines sablon-
neuses où l'on rencontre de l'or est très-considérable. Si l'on comptait les dépôts
d'alluvions d'où l'on a retiré de l'or avec plus ou moins de succès, on serait sur-
pris de la longueur du dénombrement. On verrait qu'il n'y a pas de pays, pas de
province un peu étendue qui n'ait eu ses mines d'or. On n'en finirait pas si on
voulait nommer tons les cours d'eau qui charrient de l'or, et où quelques orpail-
leurs ont gagné et pourraient gagner encore une chétive subsistance. Dans cer-
taines contrées, les dépôts aurifères se présentent rapprochés les uns des autres
sur des surfaces sans limites. C'est la pure vérité que les mines d'or possibles sont
pour le moins aussi fréquentes que les mines de fer. La teneur seule est différente.
La richesse moyenne d'une mine de fer peut être Gxée par approximation à 10
ou 15 pour 100 au moins (1); celle des mines d'or est 20,000 ou 40,000 fois
moindre.
Il y a tout lieu de croire cependant qu'il a existé dans quelques localités, à la
surface du sol, une assez grande quantité de morceaux d'or plus gros que ceux
qui forment la richesse des alluvions exploitées (2). C'est l'opinion de plus d'un
érudit et de plus d'un géologue. On expliquerait ainsi la présence d'une assez
forte quantité d'or chez des peuples peu avancés dans les arts de la civilisation.
Les Gaulois, lorsqu'ils furent conquis par Jules César, possédaient relativement
beaucoup d'or. Les trésors bien plus considérables accumulés par les souverains
de la Perse provenaient plutôt de ce que ces princes, comptant pour peu le travail
humain, faisaient laver des sables par des troupes nombreuses d'esclaves.
Dans les montagnes au bas desquelles les alluvions produisent de l'or, on n'est
pas toujours parvenu à apercevoir le précieux métal , tant il est disséminé. Sur
plusieurs points cependant du nouveau continent, au Mexique , près d'Oaxaca,
dans un grand nombre de localités de la Nouvelle-Grenade, au Chili et aux Étals-
Unis, sur une longue ligne située au pied de la chaîne des Alleghanys., il existe
des mines d'or où l'on attaque, non plus seulement des sables d'alluvion, mais la
masse solide du roc , et où l'on exploite par puits et galeries. II en est de même
sur un pelit nombre de points de l'ancien continent.
L'exploitation des sables aurifères, qui représentent les 19/20 des gisements
d'or qu'on utilise, n'est, sur quelque étendue qu'elle procède, qu'une petite in-
dustrie, morcelée lors même que cent ateliers reconnaîtraient le même maître,
usant de moyens élémentaires relativement aux appareils que font jouer en général
l'art des mines et la métallurgie. Elle n'offre pas à l'observateur l'intérêt d'une
(1; Je dirais 30 à 40 pour 100 si je n'envisageais que les minerais une fois lavés, ou
bien ceux qu'on ne lave point.
(2) On rencontre de ces pépites, c'est le nom qu'on leur donne, au milieu des sables au-
rifères. La plus grosse de toutes les pépites connues est celle de 56 kilogrammes qu'on
a découverte assez récemment près de Minsk, dans le sud de l'Oural. Celle que les Espa-
gnols trouvèrent à Haïti, et qui est restée célèbre, quoiqu'elle ait été aussitôt perdue dans
un naufrage, pesait 14 kilogrammes et demi.
SS6 MINES D'ARGENT ET d'or.
grande difficulté vaincue, d'une grande puissance qui se déploie et surmonte les
obstacles. C'est même une industrie plus incertaine que celle des mines d'argent.
Chaque dépôt considéré isolément est très-resserré, et par conséquent le rende-
ment des mines d'or ne peut avoir la régularité d'un filon qui se prolonge habi-
tuellement sur une longueur presque indéfinie. Il y a toujours lieu de craindre
que les alluvions aurifères qui s'annoncent le mieux ne s'appauvrissent très-pro-
chainement. L'attrait non raisonné qu'exerce ce métal sur les esprits avides de
posséder et impatients de s'enrichir est pour quelque chose clans la persévérance
avec laquelle on en suit l'exploitation. Et pourtant les mêmes terrains, quelque-
fois les mêmes bancs, sont des gîtes de platine, sont des gîtes de diamants. Ré-
unies, toutes ces richesses sembleraient devoir être une source inépuisable de
fortune; elles ne forment cependant, pour l'industrie de l'homme, qu'un médiocre
domaine.
La majeure partie de l'or que fournit le Mexique est retiré de l'argent avec
lequel il est confondu. L'opération par laquelle on sépare l'or de l'argent, et qui
se nomme le départ (apartado), a de tout temps été pratiquée au Mexique; parmi
la noblesse mexicaine, qui tirait sa richesse des mines et en faisait volontiers
dériver ses titres de Castille, il y avait un marquis de l'Apartado : c'est le titre
des Fagoaga. On se procure d'abord une partie de l'argent aurifère, celle qui con-
tient le plus d'or, en mêlant, lorsqu'il y a lieu, du mercure au minerai qu'on broie
dans les arrastras. Le mercure s'empare de l'or natif qui se rencontre quelquefois
disséminé dans la masse, ou de l'or qui peut être combiné avec l'argent natif, ce qui
se voit plus fréquemment, en dissolvant celui-ci. C'est d'ailleurs un moyen d'isoler
tout de suite de la gangue cet argent lui-même, et, lorsqu'il est un peu abondant,
on s'en trouve bien. Les minerais assez riches pour être traités par le procédé
de la fusion rendent un argent plus aurifère que celui qui provient de l'amalga-
mation. L'opération du départ a été portée à un très-haut degré de perfection et
d'économie en Europe. Les affineurs de Paris, qui sont, il est vrai, d'une habileté
sans égale, gagnent a faire le départ, lorsque les lingots d'argent contiennent le
tiers d'un millième d'or. Au Mexique, sous le régime colonial, l'administration
s'en chargeait, mais ne tenait compte de l'or aux mineurs que lorsqu'il y en avait
6 millièmes et 1/4. On travaillait ainsi jusqu'à 43,000 kilogrammes d'argent an-
nuellement. Aujourd'hui le travail roule sur une quantité au moins égale, quoique
la production de l'argent soit moindre ; mais les procédés de départ ont été beau-
coup perfectionnés au Mexique.
La proportion d'or contenue dans l'argent, toujours faible cependant, varie
beaucoup d'une mine à l'autre, et exerce une grande influence sur les profits du
mineur; c'est que 1 kilogramme d'or représente à peu près 10 kilogrammes d'ar-
gent. Les mines de Tasco, de Calorce et la majeure partie des filons de Zacatecas
sont à peine aurifères. Les filons de Cuanaxuato et ceux de Guadalupe y Calvo
contiennent une remarquable proportion d'or. Les lingots aurifères sont ceux sur
lesquels la contrebande s'exerce de préférence; ainsi les documents officiels et les
registres des ateliers de départ ne peuvent faire connaître la teneur habituelle en
or des mines les plus privilégiées. M. Duporl, qui était très-bien placé pour le
savoir, dit qu'en 1811 la proportion d'or pour les districts les plus voisins du
Mexique, qui sont médiocrement riches, était de G millièmes du poids de l'argent
soumis au départ; mais on sait, par les comptes de quelques compagnies, que
l'argent aurifère, obtenu en plaçant du mercure dans les arrastras, en contient
DU NOUVEAU -MONDE. 557
jusqu'à 4 et 6 pour 100 de son poids. Il y a quatre à cinq ans, à la mine de Rayas,
l'un des établissements de Guanaxualo, l'argent considéré manufacturièrement
comme aurifère représentait en poids 15 pour 100 de la masse totale des lingots,
et, en valeur, l'or formait 111 du revenu delà mine (89,151 piastres sur 977,1 55).
Aux mines de Guadalupe y Calvo, elle est plus forte. Dans le premier trimestre
de 18-12, la proportion de l'or s'y est trouvée dix fois plus grande qu'à la mine de
Rayas. Il y avait sur la masse totale du minerai 2 millièmes 1/2 d'argent et I dix-
millième d'or. Dans le second semestre, l'or a été moins abondant ; la proportion
de l'argent étaut à peu près la même, celle de l'or avait diminué dans le rapport
de 10 à i. En somme, M. Duport calcule qu'aujourd'hui la métallurgie mexicaine,
en tenant compte des lavages de sables aurifères, et même des mines d'or pro-
prement dites, fournit en or une valeur égale au huitième de l'argent, 2 millions
de piastres contre 16, en poids 1 contre 150.
Les gîtes d'or d'alluvion du département de Sonora sont les plus renommés du
Mexique. Les mines d'Oaxaca, qu'on exploitait depuis la conquête et qu'on doit
travailler encore, sont, avons-nous dit, des mines en roclie. De même celles de
Villalpando, près de Guanaxuato. Parmi les causes qui restreignent au Mexique et
au Pérou l'exploitation des mines d'or, il faut signaler la facilité du vol. C'est un
des motifs qui ont contribué, autant que le défaut de continuité des veines, à faire
abandonner beaucoup de mines d'or en roche. Les ouvriers des mines d'argent
soustraient souvent des morceaux riches de minerai, et, pour empêcher ces dé-
tournements, on les soumet à des visites quelquefois ignominieuses. C'est une
guerre d'astuce entre l'ouvrier, qui veut s'approprier des fragments de prix, et
le surveillant, qui cherche à faire restituer ce qui a pu être dérobé. Avec l'or, la
tentation est bien plus grande et le larcin bien plus aisé. L'exploitation par lavage
offre l'avantage de n'exiger que des appareils simples, partant presque point de
capital. C'est donc un travail que les ouvriers peuvent entreprendre pour leur
compte. Sous celle forme, on peut croire que les alluvions de la Sonora devien-
dront très-productives aussitôt que la population s'y portera.
V. — PRODUCTION DU MEXIQUE JUSQU'A CE JOUR.
Pour évaluer la quantité de métaux précieux que le Mexique a fournie jusqu'à
ce jour, il convient de distinguer au moins deux périodes. Nous prendrons pour
la première l'intervalle tout entier entre la conquête et l'année 1810 où éclata la
lutte de l'indépendance. Pendant ces deux cent quatre-vingt-dix ans, l'extraction
enregistrée est montée à la somme de 1,915,953,898 piastres (1).
Mais il faut tenir compte des quantités d'or et d'argent qui sont sorties clan-
destinement du pays pour éviter de payer les droits. Sous le régime colonial,
(1) La piastre d'argent représente, d'après la quantité d'argent fin qu'elle contient,
5 francs iô centimes. Rapportée à noire pièce de 20 francs, la piastre d'or a une moindre
valeur, 5 fr. 09 cent. Il est bon de remarquer que la qualification de piastre d'or est plutôt
conventionnelle que légale, et n'est point inscrite ser la monnaie même. Le nom de la
pièce d'or espagnole est le quadruple, et non point un nombre déterminé de piastres,
tandis que notre pièce d'or suppose un rapport absolu entre l'or et l'argent : la loi l'ap-
pelle pièce de 20 francs.
•558 mines d'argent et d'or
cette contrebande a surtout été forte avant 1725, pour deux motifs : l'autorité de
la métropole étant alors moins assise sur les colons, ceux-ci fa ud raient plus aisé-
ment les taxes, et la tentation était grande, car les droits étaient très-élevés. La
couronne prélevait la cinquième partie du produit de l'exploitation, une livre d'ar-
gent ou d'or par 5 livres : c'était le quint. Il y avait d'autres droits, Vun et demi
■pour cent, puis le droit d'essai, le droit de seigneuriage et celui de monnayage. Le
quint fut réduit de moitié, et devint unedime, en 1723 au Mexique (1), en 1736 au
Pérou. Le droit d'un et demi pour cent fut de même mis à 1 pour 100 au Mexique.
A l'ouverture du siècle, le profit total du gouvernement était de 12 et demi pour
100 sur l'argent dépourvu d'or. Sur l'argent aurifère, il était plus considérable;
lorsque l'argent contenait en or 50 grains au marc pesant (environ 1 pour 100),
l'impôt représentait 19 pour 100. Avec une richesse en or de 6 millièmes ou de
moins, l'impôt était bien plus lourd, puisque tout l'or restait à la couronne (2).
Il n'en fallait pas davantage pour que la contrebande fût active, surtout avant i 723 ;
mais à celte époque le Mexique ne produisait pas tout à fait le tiers de ce qu'il a
rendu soixante-quinze ans plus tard. On comprend aussi, à la manière dont était
traité par le lise l'argent aurifère, que la contrebande a dû s'exercer plus particu-
lièrement sur celte partie de la production. Comme la fraude est beaucoup plus
facile sur l'or une fois qu'il est en lingots, par cela seul qu'il recèle une grande
valeur sous un petit volume, c'est une autre raison d'admettre que la proportion
de métal qui est sortie clandestinement a été, toutes choses égales d'ailleurs, plus
forte pour l'or que pour l'argent. Nous ajouterons donc un septième à l'argent
enregistré et un cinquième à l'or. La convenance, hypothétique cependant, de ces
chhTres résulte d'un certain nombre de données. On arrive ainsi à 2,195,547,767
piastres, dont 2,023,487,959 piastres en argent et 172,059,808 en or. En poids
de métal exempt d'alliage, c'est 49,143,928 kilogrammes d'argent et 254,476 d'or.
Après 1810, la production devient difficile à constater par diverses causes. Tant
que dure la crise révolutionnaire, il n'y a plus rien de régulier dans le pays. L'ex-
ploitation des mines est précaire; beaucoup d'exploitations sont suspendues, parce
que les ateliers ont été pillés et le matériel saccagé. La quantité de métal frappé
dans les hôtels des monnaies n'est plus dans un rapport aussi direct et aussi con-
stant avec la production des mines, soit parce que, d'un côté, on exporte furtive-
ment des métaux en lingots au lieu de les livrer à la monnaie, soit que, d'autre
part, à bout de ressources, on envoie à la monnaie de l'argent et de l'or ancienne-
ment exlrails, qui avaient été convertis en ornements et en ustensiles. Enfin les
hôtels des monnaies du Mexique, par un de ces revirements que les révolutions ou
les spéculations désordonnées ont seules le pouvoir de produire, ont reçu de
l'Europe, à la fin de celte période, des métaux précieux, de l'or : c'étaient les
remises des compagnies anglaises formées pour l'exploilaiion des mines après
l'indépendance (3).
Somme toute, il y a lieu de penser que l'extraction des métaux a très-peu
excédé le monnayage pendant les seize ans de la crise, de 1810 à la fin de 1825.
(1) Cependant bien avant 1723 plusieurs districts mexicains jouissaient de celte ré-
duction.
(2) Six millièmes d'or représentent neuf centièmes et demi d'argent.
(3) M. Ward évalue les remises qui onl été monnayées à Mexico à 1,936,040 piastres en
or, ou 2,863 kilogrammes (Mexico, n, p. 19).
BU NOUVEAU-MONDE. 559
Ce serait en tout, d'après les comptes monétaires, 178,302,028 piastres, dont
moins de 10 millions en or. Nous porterons ce total (1) à 185 millions seulement,
que nous répartirons ainsi : argent, 170 millions de piastres ou 1,153,950 kilo-
grammes de fin ; or, 15 millions de piastres ou 22,185 kilog.
Mais, l'indépendance une fois consommée, la contrebande s'est déployée avec
une audace extrême, sans que rien en balançât l'influence sur la production appa-
rente des métaux précieux. La corruption des autorités lui a offert uue assistance
qu'elle a mise à profit. Ainsi, M. Duport, qui, par ses relations directes avec les
mineurs, n'a pu manquer d'être bien informé, dit avoir acquis la certitude que la
valeur des métaux précieux embarqués, en 1840, dans les différents ports mexi-
cains de l'Océan Pacifique, sur les navires de guerre anglais, par contrebande,
s'est élevée à plus de 6 millions de piastres. Suivant le même observateur, l'ex-
portation clandestine de l'or a dépassé de plus de moitié, en 1841, l'exportation
légale, et la contrebande en cette année, où des circonstances accidentelles
l'avaient rendue nulle du côté du golfe du Mexique, a été en tout de près de
5 millions contre 15, ou de 58 pour 100.
Le monnayage, du 31 décembre 18-25 au 31 décembre 1840, dans les différents
hôtels des monnaies de la république, a été de 101,676,527 piastres, sur quoi il
n'y a pas plus de 7 millions et demi de piastres en or. A cause de la fraude, nous
compterons 200 millions de piastres en argent tt 15 en or. A partir de 1841,
nous supposerons annuellement 16 millions de piastres d'argent et 2 d'or, jusqu'à
l'année 1815, que nous compterons pour 21 millions de piastres, dont 18,500,000
d'argent et 2,500,000 d'or (2). Depuis le commencement de la lutte de l'indépen-
dance, ce serait donc 452 millions et demi de piastres de l'un des métaux et 40
et demi du second. On a alors, depuis la découverte, un total de 2,688,547,767
piastres, répondant en poids de métal fin à 60,500,766 kilogrammes d'argent et
314,378 kilogrammes d'or.
Pour l'or il faut aussi avoir égard à ce qu'une grande quantité de piastres ont
quitté le Mexique avec une dose d'or que les affineurs d'Europe en ont séparée.
Sous le régime colonial, avons-nous dit, on faisait le départ, à Mexico, sur 45,000
kilogrammes au plus, pendant que l'extraction était de 557,000. Ce sera nous
mettre au-dessous de la vérité que de porter à 1 millième de la totalité de l'ar-
gent extrait depuis l'origine l'or qui est sorti du Mexique sans être apparent, mais
qui l'est devenu, ou le devient tous les jours, par les soins intéressés et intelli-
gents de l'industrie européenne; car, pendant longtemps, on s'est abstenu de faire
le départ sur des lingots riches à 5 ou 4 millièmes. On en a la preuve par ce fait
qu'au-dessous de 6 millièmes et un quart le gouvernement espagnol, qui cepen-
dant prélevait une rétribution pour l'opération, ne tenait pas compte de l'or aux
(1) Ce total est fourni par M. Ward, qui prend en considération : 1° le travail d'un
hôtel des- monnaies établi à Sonbrerete à la fin de 1810, qui fonctionna un an ; 2' le mon-
nayage fait à Guanaxuato en 1812 et 1813 par les autorités coloniales dans les ateliers
qu'avait organisés le chef des insurgée, Hidalgo, et celui qui plus tard eut lieu dans la
même ville, de 1821 à 1825. C'est un total de 4,042,828 piastres.
(2) M. Mac-Gregor, du Board of trade de Londres, dans un volume qui vient de
paraître, et qui fait partie de la collection importante qu'il publie sur le commerce des
différents états {Commercial tariffs, etc.), porte à 18,500,000 piastres la production
moyenne des dernières années. II évalue, d'après la correspondance des consuls anglais,
le monnayage de 1844 à 15,754,631 piastres, et celui de 1845 à 15,141,816.
560 MINES D'ARGENT ET D OU
mineurs. I! y a vingt-cinq ans, après que l'industrie du départ avait été perfec-
tionnée, le point à partir duquel le rendement en or dut profiter aux particuliers
fut mis à 5 millièmes et un tiers, quoiqu'on maintînt encore au profil de l'ate-
lier national du départ une rétribution fixe par marc d'argent affiné, et qu'on eût
l'intention de traiter libéralement l'industrie minérale. Actuellement, avec les ate-
liers de départ que M. Duport avait organisés et que le gouvernement s'est fait
céder, on extrairait avec profil, à Mexico, 2 millièmes d'or.
Par ce motif, on n'exagère rien en augmentant de 60,000 kilog. la quantité
d'or estimée plus haut, ce qui la porte à 374,578 kilog.
A la rigueur, il convient encore de tenir compte de la plus value des piastres
d'argent frappées avant 1772 qui étaient à un titre supérieur au titre actuel; de
même pour les quadruples d'or qui ont été plus gravement altérés une première
fois en 1772, une seconde en 1786. En faisant ces corrections, dont nous suppri-
mons ici l'analyse, on arrive, pour la production du Mexique, au total définitif de
2,7-15,957,459 piastres tant en argent qu'en or, qui répondent, en poids de métal
sans alliage, à 60,782,917 kilogrammes d'argent et à 579,221 kilogrammes d'or.
En monnaie française, ce serait un total de 14,815,000,000 de fr., dont, en ar-
gent, 15,507,000,000 de fr., en or, 1,506,000,000 de fr. Ainsi, au Mexique, la
production totale a été de 160 kilogrammes d'argent contre 1 kilogramme d'or, et
en valeur, d'après le tarif de la monnaie française, de 10 francs 54 centimes en
argent contre 1 franc en or.
Rappelons que la production actuelle est, en argent, de 16 millions de piastres,
ou 590,960 kilogrammes, et en or, de 2 millions de piastres, ou 2,958 kilo-
grammes : c'est en poids 155 kilogrammes d'argent contre ] kilogramme d'or; ou
encore en francs, au taux de la monnaie française, elle est de 97 millions, dont
86,800,000 en argent et 10,200,000 en or, ou de 8 francs 50 centimes en argent
contre 1 franc en or (1).
VI. — MINES DU PÉROU.
Du Mexique passons au Pérou. Ce fut d'abord de toutes les colonies espagnoles
la plus productive en métaux précieux, et, dans l'opiniou populaire, il a conservé
celte prééminence. On y exploita, dès 1545, la classique montagne du Potosi ;
mais, une fois que les mines mexicaines de Zacatecas et de Guanaxuato furent en
pleine exploitation, le Mexique ne tarda pas à atteindre le Pérou, puis il le
dépassa. Vainement, en 1650, on découvrit au Pérou de nouvelles mines, celles
de Yauricocha ou de Pasco, dues à un Indien; en 1771, celles de Gualgayoc, gîte
fort riche dont un autre Indien peut revendiquer l'honneur, et, un peu plus lard,
les glles moins remarquables de Porco et de Huanlajaya : le Mexique acquit la pri-
mauté. Grâce au filon de Guanaxuato, au commencement du siècle, le rendement du
Mexique était plus que double de celui du Pérou, y compris les proviuces qui
étaient passées à la vice-royauté de Buenos-Ayres (2).
(1) Nous écartons, comme si elle était accidentelle, la production de 21 millions de
piastres, calculée d'après le monnayage de I84:~> indiqué par M. Mac-Gregor.
(2) En 1778, la province du Potosi, celle de la Paz, d'Oruro et de la Plala, toutes riches
en argent, passèrent de la vice-royauté du Pérou à colle de liuenos-Ayrcs.
DU NOUVEAU-MONDE. 861
Ce n'est pas que les filons mexicains surpassent en puissance et en teneur ceux
du Pérou. Non, les uns et les autres sont de la même famille. Les minerais péru-
viens sont même d'un traitement un peu plus facile que ceux du Mexique (1);
mais les gîtes métallifères mexicains se trouvent en des sites dont le climat se
prête à une agriculture florissante, et l'homme habite avec plaisir ces douces
régions. A Guanaxuato. par exemple, on sent qu'on est dans le Feliz Annhuac
(heureux Mexique) (2). De belles villes entourées d'une riche culture ont pu natu-
rellement s'élever au milieu des reaies mexicains. Elles sont presque toujours à
moins de 2,000 mètres au-dessus du niveau des mers. Les mines du Pérou occu-
pent une terre glacée, en raison de son élévation, où les arbres refusent de croître
et les hommes de se fixer. Il est contre nature d'édifier des villes et de trans-
planter la race humaine dans des lieux tels que Pasco, Huancavelica et Micui-
campa. On y touche de la main les neiges éternelles. C'est la Sibérie sous
l'équateur, la Sibérie avec les orages de la zone torride, la Sibérie dépouillée de
ses immenses forêts si précieuses pour la métallurgie, la Sibérie sans ses fleuves,
condamnée à une perpétuelle stérilité, si ce n'est dans quelques rares quebradas,
vallons creux et abrités où l'on cultive l'orge et les pommes de terre. La petite
ville péruvienne de Micuicampa est à 5,618 mètres au-dessus de la mer. C'est
200 mètres plus haut que le pic de Néthou, le plus élevé des Pyrénées ; presque
toutes les nuits, le thermomètre y descend au point de la congélation, ce qui
n'arrive jamais à Tobolsk et dans le reste de la Russie boréale tout le long des
mois d'été; la riche mine de Gualgayoc qui l'avoisine est à 4,080 mètres. Les
mines de Pasco, qui sont d'une richesse prodigieuse, mais les plus mal travail-
lées de la terre, sont de même à plus de 4,000 mètres d'élévation ; c'est la hau-
teur de la Yung-Frau. La mine du Potosi s'exploitait à une élévation supérieure
au mont Blanc lui-même, le roi des Alpes. Ainsi une différence de niveau de
1,500 à 2,000 mètres suffit pour que le Pérou, avec une richesse métallurgique
intrinsèquement égale ou supérieure, ait, relativement au Mexique, pour l'extrac-
tion de l'argent, un désavantage que l'industrie humiine n'écartera qu'avec de
très-énergiques efforts longtemps soutenus, si jamais elle y parvient, et l'énergie
est ce qu'il faut le moins demander aux Péruviens modernes.
La ville de Pasco réunit pourtant aujourd'hui, au milieu de ces affreux climats,
plus de 18,000 âmes; mais quelle existence y mène-t-on, et que n'y coûtent pas
les choses! Un voyageur, qui récemment a parcouru ce pays et qui a décrit en
termes expressifs le détestable système d'exploitation qu'on applique à ces filons
sans nombre, si cela peut s'appeler un système, le docteur Tschudi. rapporte
qu'il lui est arrivé de payer à Pasco, pour la nourriture d'un cheval, 2 à 3 pias-
tres par jour (H à 16 francs).
Dans les climats excessifs, l'homme est enclin à rechercher les excès. A moins
d'être d'une nature fortement trempée, il lui est impossible de se tenir dans
une situation d'âme qui convienne à des entreprises dilficiles, pour le succès
(1) A cause de l'abondance relative des minerais qu'on appelle colorados ou pacos, dont
l'amalgamation, ainsi que nous venons de l'expliquer, extrait l'argent plus aisément et
d'une manière plus complète.
(2) C'est une qualification que j'ai fréquemment entendu employer, quoique actuelle-
ment elle convienne mal à ce pays désolé par les révolutions. Anahuac est le nom de la
vallée de Mexico dans la langue des Aztèques.
TOME IV. 58
•Ï02 MINES D ARGENT ET D OR
desquelles il faut de l'esprit d'ordre et de suite, beaucoup de prévoyance, d'acti-
vité et de savoir.
Les mauvais traitements qu'on infligeait aux Indiens du Pérou sous le régime
colonial, et dont les blancs ont consacré l'habitude, s'opposent à l'extension et à
l'amélioration de l'industrie des mines dans la république péruvienne, malgré les
modifications libérales et équitables qu'a reçues la lettre de la loi depuis l'indé-
pendance. Les indigènes du Pérou ont constamment été traités avec plus d'indi-
gnité que ceux du Mexique. Les traditions de Cortez et celles de Pizarre n'étaient
pas les mêmes : non que Cortez ail été humain, du moins envers les chefs des
Dations qu'il venait de conquérir; maïs c'était un grand homme, supérieur dans
l'art de gouverner autant qu'entreprenant et invincible à la guerre, et, quand en
lui l'humanité se taisait, la politique tendait à le rendre bienveillant et juste. Auprès
de lui, Pizarre et Almagro furent des chefs de brigands. Le Pérou étant plus
éloigné que le Mexique, la cupidité des Européens y fut plus difficile à réprimer.
Le gouvernement espagnol, qui eut toujours l'intention de protéger les Indiens et
qui lit des centaines d'ordonnances dans ce but, avait déjà assez de peine à se
faire obéir tant bien que mal dans les provinces mexicaines; il n'eut jamais le
bras assez long pour faire respecter ses ordres jusque dans les montagnes escar-
pées auxquelles Lima est adossé, et où une distance de cent lieues équivaut au
décuple par l'incroyable difficulté des communications. Le travail des mines, qui
était libre au Mexique, a été foi'cé au Pérou jusqu'au moment de l'indépendance,
en vertu de l'institution de la mita, sorte de conscription ou de servitude. Tous
les genres d'oppression furent pratiqués contre les anciens sujets des incas, mais
avec une cruauté particulière dans les mines. C'est ainsi que la population péru-
vienne a été décimée au point que les bras manquent aujourd'hui pour tous les
genres de travail, tandis que celle du Mexique est demeurée considérable. Excé-
dés de tant de tyrannie, les indigènes firent des révoltes dont l'histoire du
Mexique n'offre pas un seul exemple, mais qui, au Pérou, allèrent jusqu'à com-
promettre la domination espagnole, en 1780, lorsque le cacique Tupac Amaru,
se présentant comme l'héritier des incas, appela ses compatriotes à la ven-
geance (1).
Regardant l'or et l'argent comme la cause de leurs maux, les Indiens avaient
commencé, dès l'époque de la conquête, par enfouir ou jeter dans les lacs ce
qu'ils avaient de l'un ou l'autre métal; ainsi disparut une chaîne d'or, célèbre
dans les annales de ce temps-là, qui avait été fabriquée pour la naissance de
l'inca Huescar. La conquête consommée, lorsqu'ils découvraient un filon, ils en
gardaient pour eux la connaissance. On dit qu'ils léguaient leur secret à leurs
enfants, afin qu'ils allassent de temps en temps puiser dans la mine quelques
morceaux de choix, et puis qu'un jour, si de meilleurs temps venaient pour les
peaux-rouges, leur postérité s'y enrichît librement. Lorsqu'ils avaient quelques
obligations à un blanc, ils lui livraient quelques charges du minerai le plus pur
sans lui indiquer la mine. Le docteur Tschudi rapporte beaucoup d'histoires qu'il
a recueillies sur ces secrets si bien gardés par les indigènes. La plupart sont
(1) On a vu dans le xvui* siècle des désordres à Mexico : il arriva même une fois que
le palais du vice-roi fut brûlé par les populations indiennes ; mais c'étaient des émeutes
comme on peut en voir partout dans les moment; de disette, et uon point des insurrec-
tions contre l'autorité espagnole.
. DU NOUVEAU-MONDE. §63
lugubres et sanglantes. En voici une qui est plus conforme à l'humeur naturelle-
ment douce des indigènes du Pérou : un moine qui était lié d'amilié avec un
Indien, et à qui celui-ci avait apporté des blocs du minerai le plus riche, le sup-
plia de lui faire connaître le lieu où il puisait ces trésors. L'Indien, y ayant con-
senti, vint le prendre une nuit avec deux de ses amis, lui banda les yeux et le
porta sur ses épaules au milieu des montagnes. Là, il le déposa, et, enlevant le
bandeau, lui dit de regarder. Le moine se trouva au fond d'un petit puits creusé
dans un minerai éblouissant de richesse. Après qu'il se fut extasié et eut pris ce
qu'il en put mettre dans un sac, on lui banda les yeux de nouveau, et il lui fallut
se laisser reporter chez lui. Tout le long du chemin, il eut l'idée de semer les
grains de son chapelet dans l'espoir de s'y reconnaître; mais, quelques heures
après qu'il était rentré, l'Indien paraît dans sa chambre, en lui disant : Mon
père, voici votre chapelet que vous aviez perdu, — et il lui rendit une poignée
de grains.
Les mêmes sentiments subsistent encore. L'Indien couve toujours contre les
descendants des Espagnols la même haine et la même défiance. Quand il travaille
pour le compte du blanc, il n'épargne aucune ruse pour dérober les meilleurs
morceaux de minerai, et ne se prêle à rien de ce qui pourrait rendre l'exploita-
tion plus fructueuse. Le blanc, de son côté, ne prend aucune précaution pour
mettre la vie du mineur à l'abri des éboulements. et c'est ainsi que dans les
entrailles de la terre péruvienne ont eu lieu de lamentables aventures.
Exploitées d'une manière inepte et barbare, les mines de Pasco rendent, dit-on,
aujourd'hui jusqu'à 300,000 marcs (69 000 kil. d'argent) communément, contre-
bande comprise. C'est à peu près lt> millions. Le gouvernement espagnol, à cause
du plus grand éloignemenl peut-être, entreprit et accomplit moins pour l'avance-
ment de l'industrie péruvienne que pour celle du Mexique. Celle cause n'a pas
peu contribué à borner le développement de la méiallurgie du Pérou. J'ai déjà
cité pour le Mexique la magnifique route qui, de la Vera-Cruz, gagne à Perote le
sommet de la Cordillère; c'est un des fruits du régime colonial, et le régime de
l'indépendance, au lieu de la prolonger, l'a à demi détruite. An Pérou, les con-
quistadores trouvèrent les chaussées établies par les incas, de Cnzco, leur capitale,
à Quito, sur cinq cents lieues de long, à travers monts et vaux : c'était compa-
rable aux plus belles voies romaines. Des communications pareilles dirigées des
mines sur le littoral changeraient la face du pays en général, de l'exploitation des
mines en particulier. Les Espagnols, après avoir laissé les chaussées des incas se
détruire, n'en établirent point de nouvelles; mais du moins ces conslructions des
premiers maîtres de la contrée, dont les débris sont visibles en cent endroits et
étonnent l'Européen, montrent ce qu'on pourrait faire. Pour les populations, c'est
un souvenir, et pour les gouvernements un exemple qui restera comme un
reproche accablant jusqu'à ce qu'il s'en présente un qui le mette à profit.
En parlant des données fournies par M. de Humboldt et qui vont jusqu'à 1804,
et en me servant, pour les compléter jusqu'à ce jour et les modifier (1) dans
quelques parties, des indications fournies par M. Jacob, par .M. Mac-Culloch, dans
son Dictionnaire du Commerce (2), et par quelques voyageurs qui ont parcouru
ces contrées, je trouve que la production en métaux précieux des Andes péru-
(1) Ces modifications concernent le Potosi; on les verra plus bas.
(2) Édition de 184G, article Precious metals.
864 MINES D'ARGENT ET D OR
viennes, comprenant toutes les mines des deux ci-devant vice-royautés du Pérou
et de Buenos-Ayres, ou des deux républiques modernes du Pérou et de la Bolivie,
s'élevait en minimum, au 1er janvier 1810, à 2,403,888,000 piastres, dont
2,197,805,000 représentant 53,703,516 kilogrammes de métal en argent, et
206,085,000 piastres ou 504,800 kilogrammes en or, et, au 1er janvier 1846,
à 2,608.700,000 piastres, dont 2,380,500,000 en argent et 228 en or, ou encore
à 14,088 millions de francs, dont 12,925 en argent et 1,165 en or; ou enfin à
58,165,000 kilog. d'argent et 557,725 kilog. d'or. Ainsi les mines des Andes
péruviennes ont rendu environ 1 milliard de moins que celles du Mexique.
La proportion des deux métaux est d'un kilogramme d'or contre 1 70 d'argent,
et en valeur, au taux de la monnaie française, d'un franc en or contre 11 francs
en argent (1).
Au début du xixe siècle , le produit annuel des Andes péruviennes était de
251,242 kilogrammes d'argent, dont quatre septièmes provenaient de la vice-
royaulé du Pérou et trois septièmes des montagnes dépendant du gouvernement
de Buenos-Ayres; et de 1,500 kilogrammes d'or, dont 900 environ doivent être
attribués au Pérou , et 600 à l'autre division du pays métallifère. Actuellement
le Pérou proprement dit produit, selon le témoignage du consul anglais M. Wilson,
rapporté par M. Mac-Culloch, 5,210,000 piastres. En répartissant ce rendement
entre les deux métaux, suivant le rapport qui paraît avoir été celui du commen-
cement du siècle, c'est-à-dire d'une piastre d'or sur 9, on aura pour la produc-
tion actuelle 4,631,000 piastres ou 115,158 kilog. d'argent, et 479,000 piastres
d'or ou 708 kilog. (2).
VII. — LE POTOSI.
Parmi les mines péruviennes, celles du Polosi méritent une mention parti-
culière.
Les mines du Potosi sont celles du monde entier qui ont donné le plus d'ar-
gent, et qui ont eu la plus grande part à la variation des prix des denrées en
Europe. Découvertes en 1545, elles rendaient, onze ans après, en 1556,
89,050 kilog. d'argent fin, représentant 19,790,000 fr. de notre monnaie, et
trente ans plus tard, suivant l'évaluation la plus réduite, 184,240 kilog. d'argent
(1) Que si, au lieu de la version donnée par le préfet du département de Potosi, on
adoptait celle qui avait été communiquée à M. de Humboldt, il faudrait aux chiffres qui
concernent l'argent ajouter 279 millions de piastres, ce qui porterait la production totale
des Andes péruviennes à 2,887 millions de piastres, dont 2,659 en argent et 228 en or,
ou en poids à 64,980,000 kilogrammes d'argent et 557,725 kilogrammes d'or, ou enfin à
15,003 millions de francs, dont 14,4i0 en argent et 1,163 en or. Dans ce cas, la supério-
rité resterait aux Andes péruviennes.
(2) La production en or paraît avoir été, à certains moments, très-considérable au Pérou.
Ainsi de 1754 à 1772 on a livré à l'hôtel des monnaies de Lima 6,102,159 marcs d'argent
et 129,080 marcs d'or; ce qui a dû produire près d'une piastre d'or contre trois piastres
d'argent. De 177l* à 1791, la produciion de l'or a élé beaucoup moindre, mais cependant
de plus d'une piastre d'or contre huit d'argent, sans compter la proportion relativement
plus forte de l'or qui ne venait pas à la monnaie.
DU NOUVEAU-MONDE. SG5
fin ou 40,9il ,000 fr., taux auquel elles se tinrent sans baisser de plus d'un tiers
pendant un long laps de temps. Jamais mine d'argent n'avait autant donné et
jamais pareille chose ne s'est vue depuis, et pourtant nous ne tenons pas compte
ici de tout ce qui s'écoulait sans passer par l'hôtel des monnaies du Potosi, en
contrebande, à l'état de lingots , afin d'éviter les droits établis au profit de la
couronne; ce que M. de Humboldl a porté pour l'ensemble de l'exploitation au
quart du produit déclaré, et à l'époque dont nous parlons, c'était davantage. Ainsi
la production du Potosi, évaluée au plus bas, se trouvait, vers l'an 1585, de plus
de 50 millions. Pour en bien apprécier l'importance, il faut se reporter au temps
où le Potosi vint étonner le monde. Alors les métaux précieux étaient extrê-
mement rares, par conséquent leur valeur relative était bien plus grande qu'au-
jourd'hui. D'après les prix comparés du blé , l'argent valait en Espagne plus
qu'aujourd'hui dans le rapport de 62 à 10. Cette richesse de 50 millions de francs
dut faire sur les imaginations espagnoles le même effet que produiraient aujour-
d'hui 500. H n'y avait peut-être pas avant la découverte de l'Amérique, ni qua-
rante ans après, en circulation dans toute la monarchie espagnole, une quantité
d'espèces d'argent supérieure à ce que donna bientôt le Potosi en une seule année.
Il eût fallu moins pour donner à toutes les Espagnes la passion des mines et
accréditer la fable de l'Eldorado.
Tous les trésors retirés des mines du Potosi, qui montent à G ou 7 milliards,
sont sortis des flancs d'une seule montagne, le Hatun Potocchi (le grand Potocchi),
dont, par euphonie, on a fait le Potose. Cette montagne, située au milieu des
montagnes du Pérou, à cent lieues environ à vol d'oiseau dans l'intérieur des
terres, et haute de 4,865 mètres au-dessus de l'Océan, s'élève, isolée en pain de
sucre , au milieu d'un vaste bassin , suspendu lui-même sur la croupe des Andes,
à une telle hauteur au-dessus de la mer, que l'élévation apparente de la montagne
est de 9J5 mètres seulement. On y exploite, à différents étages, trente-deux filons
qui coupent la masse rocheuse, sans parler de moindres veines métalliques. Elle
est entourée au loin d'un pays désert, horrible, sans végétation, sans culture. Il
se passe peu de jours de l'année sans qu'au fond du bassin même on n'ait de la
neige, de la grêle ou de la pluie. Un Indien, conducteur de lamas, Diego Hualca,
qui avait travaillé aux mines de Porco, qu'on exploitait déjà du temps des incas,
y découvrit le minerai d'argent en 1 545. Dès le début , les profils furent tels que
la population accourut de toutes parts dans ces tristes régions, et une ville de
deux lieues de lour y fut construite comme par enchantement : c'est celle de Potosi,
qui, dès la fin du xvie siècle, était aussi vaste qu'on la voit aujourd'hui, et qui
compta, dit-on, jusqu'à 160,000 habitants. Pendant les guerres civiles, elle était
tombée à 7,000. Il y a quelques années déjà, après le rétablissement de la paix,
elle s'était relevée à 15,000.
A l'origine, le minerai extrait se traitait, à la façon des Indiens, dans de petits
fourneaux en terre glaise appelée hv.ayras, où on le mêlait à de la galène ou mi-
nerai de plomb, et où le feu agissait excité par un courant d'air naturel. On perdait
ainsi une grande quantité de métal, et on se procurait très-péniblement du com-
bustible, on remplaçait le bois par des broussailles ; mais on ne s'attaquait qu'aux
minerais les plus riches, qui, dans cette mine bien plus encore que dans les autres
exploitations du Nouveau-Monde, étaient les plus voisins de la surface. Tout près
du jour on trouvait des masses de minerai dont on relirait quelquefois, à ce qu'on
assure, le tiers de leur poids en lingots. L'exploitation avait une activité extrême.
866 mines d'argent et d'or
Le nombre des fourneaux qui, chaque soir, illuminaient les flancs de la montagne
était d'au moins 6,000. Celait un spectacle inouï pour les nouveaux venus, aux-
quels tout semblait tenir de la féerie au Polosi, et les récits du temps en parlent
avec enthousiasme. L'exploitation allait languir faute de combustible, lorsqu'un
Espagnol importa au Pérou le procédé de l'amalgamation dont Médina avait en-
richi la métallurgie mexicaine : celait en 1571. Dès lors l'avidité des aventuriers,
qui de la Péninsule se précipitaient sur le Nouveau-Monde, put amplement se
satisfaire, et de puissants moyens furent employés pour organiser le travail sur
une grande échelle. Par un rare bonheur, le sel nécessaire à l'amalgamation se ren-
contra dans le voisinage. On manquait d'eau motrice pour broyer le minerai et
pour les lavages; on leva cet obstacle par des constructions hardies : des barrages
en pierre furent jetés au débouché des vallons creux de la Cordillère de manière
à y retenir la fonte des neiges et les eaux pluviales qu'on lâchait ensuite selon les
besoins. Dès 1578, le nombre de ces réservoirs était d'au moins dix-huit, et ils
avaient coulé, au plus bas mot, 22 millions de francs. Cinquante ans plus tard,
le nombre de ces gigantesques réservoirs était porté à trente-deux. Ils étaient
échelonnés de manière à se vider l'un dans l'autre. Les oriûces de mines dont la
montagne était percée n'étaient pas moins de cinq mille. Quinze mille Indiens, ar-
rachés par la mita au doux climat de la plaine, enlevaient les minerais des entrailles
de la terre; un nombre égal d'Indiens libres faisaient la besogne des ateliers. Le
Potosi était célèbre dans les deux mondes, et aujourd'hui encore il est synonyme
de la richesse par excellence.
Une fois passé le premier quart du xvne siècle , la production des mines du
Potosi commença à décroître. Cependant, à la fin du xvne siècle, elle était encore
de 78,920 kilogrammes, ou 17,500,000 fr. de noire monnaie. A cette époque, la
teneur du minerai était diminuée dans une forte proportion, elle égalait à peine
celle du minerai mexicain de nos jours; mais la matière minérale était toujours
inépuisable, et c'était une compensation. La production baissa encore pendant la
première moitié du xvnr3 siècle. En 1789, elle éiait remontée à 89,828 kilog.,
soit 20,000,000 de francs. Elle devint un |>eu plus forle pendant la dernière période
décennale du xvme siècle; mais elle élait en baisse lors du soulèvement des co-
lonies. Le Potosi conservait cependant le second rang parmi les mines d'argent de
l'Amérique espagnole et du monde, et rendait près du double de toutes les mines
de l'Europe réunies. Déjà , en 1799, l'extraction n'est légalement accusée qu'à
77,000 kilogrammes. Pendant la première période décennale du xixe siècle, elle
a été de 61,000 kilogrammes. Pendant la lulte de l'indépendance, elle fut un
moment presque à rien. Depuis quinze ans, elle varie de 18 à 22,000 kilog. (1).
C'est peu sans doute eu égard au passé de ces lieux si fameux, mais c'est encore
près de la moilié de ce que rendaient toutes les mines de l'Europe au commence-
ment du siècle présent.
Il s'en faut bien que les mines de Potosi soient près de l'épuisement, quoique
un historien célèbre, Roberlson, l'ait annoncé depuis longtemps. Le minerai du
Potosi, de même que le minerai mexicain, est d'une faible teneur en argent,
mais de même aussi il se présente en très-grande abondance. Ce qui en reste
(1) Dans le cours de ce paragraphe, je n'ai indiqué que les quantités officiellement dé-
clarées pour la perception de l'impôt ; il faudrait, selon les époques, y ajouter un quart, un
cinquième, un septième à cause de la contrebande.
DU NOUVEAU-MONDE. 867
dans le sein de la terre forme une masse presque infinie. Le préfet du départe-
ment du Potosi . dans un rapport qu'il adressait au gouvernement bolivien,
en 1832, estimait que le minerai extrait du sein de la terre était, en volume,
de 1 milliard 594 millions de mètres cubes , et qu'il en restait à enlever h peu
près autant (1 milliard 585 millions de mètres cubes). Il est vrai que le minerai
du fond est bien moins riche au Potosi que celui qui est voisin des affleurements;
mais est-ce que le minerai ne plonge pas au-dessous du plateau où le Potosi se
dresse, et à partir duquel seulement la masse a été calculée? Ensuite il s'en faut
bien qu'on ait tiré parti de tous les minerais extraits jusqu'à ce jour. Les produc-
teurs d'argent aujourd'hui vivent presque uniquement sur les déblais que les
anciens avaient abandonnés en amas immenses, comme de trop pauvre qualité.
Ces rebuts, nommés pallacos, ne rendent que la moitié ou les trois quarts d'un
millième d'argent. Ce n'est que la moitié de la teneur à laquelle le mineur mexi-
cain s'arrête (1); mais, comme on n'a que la peine de les prendre, on s'en con-
tente, on trouve du proGt à les exploiter, quoique les méthodes de travail du
Pérou soient bien plus imparfaites, je ne dis pas assez, bien plus grossières, bien
plus indignes d'un peuple qui se donne pour civilisé que celles du Mexique. Les
Mexicains, si peu avancés qu'ils soient, sont de grands mécaniciens et de savants
mineurs auprès de la population du Potosi et des extracteurs péruviens en général.
Tout ce qu'on peut imaginer de barbare, d'arriéré, de brut, donne à peine l'idée
des procédés mécaniques en usage dans ces exploitations. Des mines où l'on ne
peut se tenir debout, où la notion de ia ligne droite n'a pas pénétré, où tous les
transports se font à dos d'homme, où l'air manque et où les travailleurs suffoquent.
Pas une charrette là où l'on aurait le plus de profil à en avoir; pas une descen-
derie le long des pentes où il serait le plus facile d'en ménager. Toujours et par-
tout l'homme pour bêle de somme. C'est a bras d'homme qu'on épuise l'eau des
mines; au Mexique, du moins, on se sert de la force des chevaux. De même dans
les ateliers d'amalgamation. Quoique ce soient des mineurs péruviens qui, les
premiers, aient substitué des mulets aux hommes pour fouler les matières et re-
nouveler les surfaces, celte innovation n'a pas encore pénétré au Potosi. Cette
besogne y est aujourd'hui encore faite par des hommes payés à raison de 5 francs
40 centimes, et même à ce prix on en trouve à peine. La population fuit les
mines, séjour malsain où le travail est horriblement pénible, et contre lequel
elle nourrit une répugnance héréditaire à cause de la contrainte qu'on exerçait
contre elle du temps de la domination espagnole. Elle n'a pas plus de goût pour
les ateliers d'amalgamation, parce qu'il est reconnu qu'un travailleur qui s'em-
ploie au bocard où l'on pulvérise la mine à sec (au lieu de la broyer sous l'eau
avec les arrastras mexicaines) n'a pas plus de cinq années à vivre, et parce que ceux
qui piétinent dans les boues de farine métallique et de mercure contractent de
cruelles maladies. En adoptant des procédés plus conformes à l'avancement des
arts et à l'humanité, on réduirait les frais dans une forte proportion, on surmon-
terait l'antipathie des populations pour l'industrie des mines; avec le même nom-
bre de bras, on aurait une production triple ou quadruple. N'importe, les vieux
procédés sont religieusement maintenus comme s'ils étaient écrits dans les com-
(1) Plus exactement 4 et demi à 7 dix-millièmes. Les minerais en petite quantité qu'on
relire des filons sont moins pauvres. Ils rendent de 9 à 12 dix-millièmes, mais, à cause des
frais d'extraction, ils ne donnent pas plus de profil que les pallacos.
568 MINES D'ARGENT ET d'or
mandements de Dieu. Les bonnes méthodes de travail souterrain, les précautions
salutaires comme l'aérage des mines, les mécanismes les plus élémentaires, le
tombereau, la brouette, la pelle, l'emploi des bêtes de somme et de menus mé-
canismes pour l'amalgamation, sont ignorés, sont réprouvés, sont frappés d'inter-
dit. El c'est d'une mine ainsi exploitée pourtant qu'on a extrait depuis 1545 une
valeur de 6 milliards au moins.
Il paraît cependant que le gouvernement bolivien, plus éclairé que ses admi-
nistrés, s'est déterminé récemment à faire venir d'Europe quelques ingénieurs
habiles dont la présence ne peut manquer défaire sentir ses effets, pourvu que
l'appui des autorités leur soit continué. Si je suis bien informé, une des amélio-
rations les plus efficaces et les plus simples en même temps qu'on pourrait
attendre du gouvernement bolivien serait de supprimer l'hôtel des monnaies de
Potosi, qui absorbe une somme relativement énorme, plusieurs centaines de mille
piastres, et qui n'est d'aucun service à l'élat. Si ce que coûte cet inutile établisse-
ment était consacré avec intelligence aux voies de communication qui, dans toute
la Bolivie, sont dans un état impossible à décrire, et sur lesquelles, pour une
distance donnée, les frais de transport sont vingt-cinq ou trente fois plus grands
que par notre roulage, après un délai de quinze à vingt ans, ce serait, pour le
pays et surtout pour les mines, un bienfait inappréciable. On obtiendrait des
résultais non moins heureux, si, en supprimant cette dépense de l'hôtel des
monnaies, exorbitante pour le trésor de l'état, on en faisait servir une partie à
créer à Paris une institution où vingt-cinq ou trente jeunes gens, choisis parmi
l'élite de la jeunesse bolivienne, seraient élevés, aux frais de la république, de
manière à importer dans leur patrie les connaissances sur lesquelles se fondent
les arts les plus essentiels de la civilisation. 50,000 piastres par an suffiraient à
l'entretien d'un établissement aussi profitable.
Il n'est pas possible de dégager d'une assez grande incertitude la production
totale de la mine du Polosi depuis l'origine. Un seul point est parfaitement cer-
tain, à savoir qu'elle est immense. D'après les renseignements officiels qui
avaient été envoyés à M. de Humboldt, de 1556 a 1789, elle aurait été de
788,258,500 piastres; il avait ajouté pour les onze premières années
127,500,000 piastres. Un fonctionnaire du Potosi, le tesorero don Lamberte
Sierra, cité par M. de Humboldt, a évalué la production, de 1556 à 1800, à
823,950,508 piastres, ce qui, déduction faite des dix dernières années, serait un
peu plus que l'estimation transmise à l'illustre auteur de VEssai politique sur
la Nouvelle-Espagne. Les documents publiés par le préfet du département du
Potosi, confirmés par un voyageur qui a pu consulter lui-même les livres de la
monnaie, montreraient que, de 1556 au 1er janvier 1835, la production de la
montagne du Potosi, indépendamment des autres mines qui approvisionnent la
monnaie, a été de 734,205,903 piastres. En y joignant, pour les onze premières
années de l'exploitation, 28,827,590 piastres, estimation déduite du témoignage
de quelques-uns des écrivains anciens choisis parmi ceux qui sont le plus dignes
de foi, et notamment de Herreraetdu père Acosla,on a un total de 763,033,495 pias-
tres. Jusqu'au 1er janvier 1846, ce serait, à raison de 788.011 piastres pour
chacune des onze dernières années, 771,701,618 piastres, toujours sans compter
ce qui est sorti en contrebande. Beaucoup d'argent a été dirigé ainsi vers le
Brésil par les vallées qui, du sommet des Andes, descendent vers l'orient, c'est-à-
dire vers cet empire. L'argent est attiré au Brésil par une cause analogue à celle
DU NOUVEAU-MONDE. 5)69
qui en fait tant expédier en Chine, beaucoup moins intense cependant : il y est
rare, les mines ne donnant que de l'or. Autrefois, et surtout à l'époque de la
grande splendeur du Polosi, la contrebande paraît avoir élé fort considérable.
Le père Acosta, qui écrivait à la fin du xvie siècle (1), la dit d'un tiers. C'est ce
qui a pu être de son temps; mais il ne paraît pas, d'après ce que m'ont rap-
porté des personnes qui ont été sur les lieux, qu'il faille ajouter, pour le
présent, plus d'un septième au produit officiel (2). En moyenne, nous suppo-
sons avec M. de Humboldt que l'exportation clandestine a élé d'un quart, parce
que, par exception, la grande production du Potosi a eu lieu à l'époque où
le contrôle de la métropole était le plus impuissant. On arrive ainsi à 965 mil-
lions de piastres; mais, en admettant que ces calculs soient irréprochables,
nous ne sommes pas encore au terme des difficultés, car, dans ces comptes, ce
n'est pas la même piastre qui a été usitée au commencement et à la fin. Actuelle-
ment la piastre dont il s'agit est de 8 et demi au marc castillan, la piastre
de 8 réaux, la piastre enfin qui répond, poids pour poids, en argent fin, à 5 francs
45 centimes. De la découverte à une époque indéterminée comprise cependant
entre 1580 et 1600, c'était la piastre de 15 réaux et demi. Parce motif , il
convient d'ajouter au produit précédemment calculé 154 millions de piastres,
et ainsi on arrive au total définitif de 1,099 millions de piastres de 8 réaux
ou de 5,968 millions de francs, ou encore de 26, 854-, 055 kilogrammes. Le
calcul de M. de Humboldt donnerait, pour l'exploitation arrêtée à 1805, 279 mil-
lions et demi de piastres de plus, ce qui porterait le total définitif à 1.578 mil-
lions de piastres, ou en francs à 7,485 millions, on encore à 55,671.450 kilo-
grammes.
La Bolivie compte encore d'autres mines qui sont productives et qui même
sont moins déchues que celles de Potosi : ce sont celles des provinces de
Chayanta, de Porco, de Chichas et de Poopo. Le monnayage à Potosi a élé moyen-
nement, pendant chacune des cinq années comprises entre le 1er juillet 1829 et
le Ie' juillet 1854, de 1,912,922 piastres, sur quoi l'or forme une quantité varia-
ble de 500,000 francs à 1 million. La moyenne des quarante années terminées
au 1er janvier 1810, déduction faite de Chicuito et de Puno, qui n'appartiennent
plus à la Bolivie, mais qui, sous le régime colonial, ressortissaient à la monnaie
de Poiosi, était de 5 millions de piastres. Ce n'est guère que moitié en sus du
monnayage d'il y a dix ans ; mais, si l'ensemble n'a diminué que du tiers, le
Potosi est réduit dans la proportion de 4 à 1.
Depuis 1854, la production est demeurée stationnaire. La moyenne de douze
années, dont j'ai pu me procurer le chiffre , est de 19,518 kilogrammes pour le
Potosi, de 26,021 kilogrammes pour les autres mines de la république; avec une
addition d'un septième pour la contrebande, c'est :
(1) La date de son ouvrage sur ['histoire naturelle et morale des Indes est de 1K91.
(w2) Les mines du Potosi sont loin des côtes, dans une contrée où la difficulté des trans-
ports est inouïe; les droits de la couronne auraient élé faciles à y maintenir, s'il s'était
rencontré des autorités qui voulussent en prendre la peine et qui ne se missent pas de con-
nivence avec les fraudeurs. L'absence de l'or clans les lingots du Potosi devait ren !rn la
fraude moins tentante. La diminution du droit royal, qui du quint fut rédr-it à la dime en
1736, ne put manquer de réduire l'exportation furtive. Il est vrai qu'alors la grande pro-
duction du Potosi était passée.
570 mines d'argent et d'or
Pour le Potosi 22.306 kilogrammes de fin;
Pour les autres mines. . . 29,738
Total. . . 52,044
Au taux des monnaies françaises, c'est une somme de 11,565,000 francs.
La production de l'or est d'au moins 300,000 piastres, qui répondent à 444 ki-
logrammes de métal fin ou à 1,550,000 francs. La mine du Potosi n'en four-
nit pas. '
VIII. — LE BRÉSIL.
Le Mexique et le Pérou représentaient au commencement du siècle et repré-
sentent aujourd'hui encore les deux tiers des métaux précieux retirés des mines
du Nouveau-Monde. Après eux, cependant, d'autres états méritent d'être signa-
lés ; tel est avant tout le Brésil, qui a fourni une quantité d'or comparativement
énorme, et dont il est impossible que les gîtes aurifères ne recèlent pas encore
bien des trésors. Tels sont la Nouvelle-Grenade, d'où l'on relire une assez grande
quantité du même métal, les États-Unis, qui en présentent pareillement des gise-
ments remarquables au moins par leur étendue , et le Chili , qu'on citait autrefois
pour sa production en or, mais qui est plus important aujourd'hui par les mines
d'argent.
Le vaste empire du Brésil offre, dans plusieurs rie ses provinces, et notamment
dans celle de Minas Geraës, des alluv'ions aurifères très-vastes d'où l'on a retiré
aussi du diamant, et qui, connues depuis près de trois cents ans, ne donnent lieu
à une exploitation suivie que depuis le commencement du xvme siècle. Cinquante
ans après, le Brésil rendait une quantité d"or supérieure à ce que fournissait le
reste du nouveau continent; ce qui acquittait les droits varia pendant quelques
années de 6,500 à 8,500 kilogrammes, d'où on a conclu, à cause de la contre-
bande, que la production approchait de 12,000 kilogrammes. A cette époque, on
frappa au Brésil et en Portugal beaucoup de monnaie d'or, et en 1777 on estimait
que la quantité d'or monnayé qui circulait en Portugal et au Brésil était égale à
huit fois la monnaie d'argent. Peu à peu ce beau rendement diminua. D'après les
renseignements détaillés et précis qu'a fournis M. d'Eschwege, directeur général
des mines du Brésil, ce n'était plus, à la fin du xvme siècle, que 5,700 kilogr.
C'était tombé encore plus bas quelque temps après. Ainsi, de 1810 à 1821, le
produit moyen enregistré était de 1,095 kilogrammes; c'est beaucoup que de
porter à 2,000 kilogrammes le produit réel. En 1824, l'extraction paraît avoir
été réduite à 584 kilogrammes. Plus récemment, M. Claussen a évalué l'extrac-
tion à 2,500 kilogrammes environ. Ainsi la contrée qui était le grand réservoir
d'or où puisait le monde commercial il y a un siècle, n'a plus, sous ce rapport,
qu'un rang subalterne. Il ne faut pas l'en plaindre, car il parait que c'est pour le
travail plus régulier et plus sûrement productif de la culture des terres que les
lavages des sables aurifères ont été délaissés. Cependant l'introduction au Brésil
de méthodes plus scientifiques, semblables à celles qu'on emploie dans la Bussie
d'Asie, rendrait l'industrie de l'or plus profitable et pourrait par conséquent l'ex-
citer de nouveau.
OU NOUVEAU-MONDE. 571
Suivant les calculs de Raynal, qui sur ce point méritent confiance, l'or sorti
du Brésil, en acquittant les droits, depuis l'origine jusqu'en 4 755, monte à 480
millions de piastres (2.606,400,000 francs), soit 709,800 kilogrammes d'or fin.
L'état du quint fourni par M. d'Eschweg^ accuse une production, de 1756 à 1777,
de 138,000 kilogrammes et de 1778 à 1810, de 110,000 kilogrammes. C'est donc
jusqu'en 1810 un total de 955,800 kilogrammes auquel il faut ajouter la contre-
bande qui a toujours été très-active au Brésil. Si on la suppose du tiers du produit
déclaré, et c'est peut-être insuffisant, on arrive à 1,274,400 kilogrammes.
Depuis lors on peut évaluer la production à 60,000 kilogrammes; ainsi le
total déûnilif serait, au minimum, de 1,334,400 kilogrammes, répondant à
4,596,260,736 francs.
Après le Mexique, le Pérou et le Brésil, il ne reste que des contrées dont la
production totale, jusqu'au commencement de ce siècle, était évaluée par M. de
Humboldl, contrebande comprise, à 414 millions de piastres, uniquement en or.
C'est une grosse somme, sans doute, lorsqu'on l'envisage d'une manière absolue,
mais, relativement à ce qu'on avait extrait alors de l'Amérique, c'est seulement
un quatorzième. Passons rapidement en revue ces états, dans lesquels la produc-
tion n'avait pas à beaucoup près dit son dernier mot, lorsque M. de Humboldl pu-
bliait ses savantes recherches.
IX. — RÉPUBLIQUE DE LA NOUVELLE-GRENADE.
L'ancienne vice-royauté de Grenade, devenue d'abord république de Colombie,
puis, en 1830, sous-divisée en trois étals indépendants, la Nouvelle-Grenade,
Venezuela et l'Equateur (1). produisait, dès le xvne siècle, des métaux précieux,
à peu près uniquement de l'or. C'est le sol de la république actuelle de la Nou-
velle-Grenade qui seul en a fourni et continue d'en livrer au commerce. Jusqu'à
ces derniers temps, on n'exploitait que les sabJes d'alluvion, qu'on soumettait au
lavage, suivant la méthode élémentaire des orpailleurs de nos rivières; mais ac-
tuellement, et de plus en plus, on attaque les liions même qu'on a découverts en
grand nombre. On a d'ailleurs introduit, dans le lavage même, des perfectionne-
ments : on broie, au moyen d'appareils simples, avec avantage, les galets qui s'y
trouvent en assez forte proportion. On traite ainsi particulièrement les monceaux
de cailloux qui restent des anciens lavages.
Les principales exploitations en roche sont dans la province d'Antioquia, où
depuis longtemps on exploite les alluvions. La Magdalena et le Cauca, son tribu-
taire, puissants fleuves au long parcours, qui se déroulent du sud au nord paral-
lèlement l'un à l'autre, enserrent une cordillère fort escarpée, où les filons sont
nombreux et où l'on lave les sables aurifères, non-seulement dans la province
d'Antioquia, mais aussi dans celles plus méridionales de Neyva. de Popayan. On a
attaqué d'autres filons situés dans la cordillère, ramification de la précédente, et
dirigée de même du midi au nord, qui est comprise entre le Cauca et l'Atrato;
c'est à celte portion du pays qu'appartiennent les mines de la Vega de Supia, nom-
mées aussi mines de Marmato, où l'or est accompagné d'argent. Le Bas-Choco,
(1) Une partie du territoire de l'Equateur, la province de Quito, provient du Pérou.
572 mines d'argent et d'or
zone allongée et à peu près plate, entre l'Atrato et la mer du Sud, contient des
filons aurifères bien reconnus aujourd'hui ; maison s'y est attaché jusqu'à présent
aux mines d'alluvion. On retire pareillement de l'or dessables de la province de
Pamplona.
4 la fin du dernier siècle et à l'ouverture de celui-ci, les deux hôtels des mon-
naies de Santa-Fé de Bogota et de Popayan donnaient annuellement ensemble
2,100,000 piastres en or. M. de Humboldt estime, pour cette époque, la produc-
tion déclarée à 18,000 marcs, ou -4,140 kilogrammes d'or fin, et la production
réelle à -4,711 kilogrammes. L'extraction alors allait toujours croissant. D'après
des renseignements puisés aux sources officielles, dont je suis redevable à M. le
colonel Acosta, le monnayage moyen des deux années 1806 et 1807, pour les deux
hôtels réunis . est de 22,363 marcs d'or, ou de 5,041,502 piastres, ce qui suppose,
d'après ce qui m'a été rapporté sur la contrebande de ce temps-là, une production
de 5,500,000 piastres, soit de 4,880 kilogrammes. Pendant la lutte de l'indépen-
dance, qui fut longue et acharnée dans la Colombie (c'est là que combattait le
libérateur Bolivar), l'exploitation des mines souffrit beaucoup. Il y a lieu de croire,
c'est l'estimation de M. Jacob, que l'extraction déclarée, du 1er janvier 1810 au
51 décembre 1829, fut moyennement de 1,678,214 piastres, dont au moins
1 ,600,000 en or. Ce serait en poids de métal fin : argent, 1 ,91 1 kilogrammes ; or,
2,566 kilogrammes.
A cause de la contrebande, alors devenue plus facile, il faudrait compter au
moins 100,000 piastres, ou 2,445 kilogr. d'argent, et 2 millions de piastres, ou
2,958 kilogrammes d'or. Depuis lors la production s'est relevée. Les deux hôtels
des monnaies de Bogota et de Popayan ont frappé, en 1845, 1,862,090 piastres en
or, soit 2,754 kilogrammes, en 1844, 1,696,500 piastres, ou 2,509 kilogrammes
La moyenne des deux années est de 1,779,295 piastres, ou 2,651 kilogrammes d'or
Mais il s'est fait, dans ces dernières années, une active contrebande. Le com-
merce extérieur étant devenu facile, les exploitants en ont profité pour éviter non
seulement les droits, mais aussi les formalités gênantes qui leur étaient imposées
Il fallait, l'an passé encore, payer une taxe de 19 pour 100, et l'on ne pouvait
exporter qu'après le monnayage, de sorte que le mineur du Bas-Choco aurait été
forcé d'envoyer sa poudre d'or, à travers un pays impraticable, jusqu'à Popayan
d'où on la lui aurait retournée en espèces. Dans ces circonstances, presque tout
l'or que donnent les lavages du Bas-Choco était expédié au dehors clandestine-
ment. L'hôtel des monnaies de Quito, dans la république de l'Equateur, où l'on
fabrique par an 100,000 piastres au plus, s'alimente de l'or du Choco. L'or des
lavages voisins, celui de Barbacoas particulièrement, prend cette voie. Il se mon-
naie aussi à Quito un peu d'argent, qui paraît venir du Pérou. Une autre partie
de l'or de la Nouvelle-Grenade se rend à la Jamaïque et de là en Angleterre. Le
gouvernement grenadin, qu'un bon esprit anime, et qui sent de quelle importance
peut devenir pour le pays l'industrie de l'or, en faveur de laquelle les particu-
liers font des efforts intelligents, vient d'adopter des dispositions libérales pour le
commerce de ce produit. L'exportation des lingots est permise désormais; ils
pourront sortir moyennant un droit environ moitié moindre de celui que suppor-
taient les espèces. D'après une comparaison établie entre l'entrée et la sortie des
marchandises, on doit présumer que l'exportation, tant en espèces qu'en lingots
et en poudre d'or, représente actuellement .1,250,000 piastres.
Avec les mines d'or que nous avons nommées, la Nouvelle-Grenade en possède
DD NOUVEAU-MONDE. 575
d'autres dont l'exploitation remonte à la découverte même du continent améri-
cain par Christophe Colomb : ce sont celles de la province de Veragua dans
l'isthme de Panama. Par un ménagement spécial pour les populations de L'isthme;
le gouvernement de Bogota a conféré une immunité complète à l'extraction de l'or
dans celte province. On en fait, à Panama, des ouvrages qui sont estimés par-
tout. Une portion de l'or de la province d'Anlioquia est de même mise en bi-
joux, et il faut y avoir égard. 11 y a lieu ainsi de porter la production totale d'or
delà république à 5,550,000 piastres, soit 4,954 kilogrammes de métal lin
ou 17,064,000 francs. Il faut aussi tenir compte d'une production d'environ
200,000 piastres en argent provenant des mines de la province de Mariquita,
qu'exploite une compagnie anglaise mal récompensée jusqu'à présent de ses efforts.
C'est l'équivalent de 4,887 kilog. de métal fin ou de 1,086,000 francs. Ce ne sont
pas les seules mines d'argent qu'il y aurait à exploiter dans la Nouvelle-Grenade.
La production de la Nouvelle-Grenade, depuis l'origine jusqu'à 1810, peut être
évaluée à 295 millions de piastres en or; de 1810 jusqu'à ce jour, on peut estimer
qu'il a été produit du même métal une valeur de 81 millions et demi de piastres :
ce serait donc jusqu'à ce jour 576 millions et demi de piastres en or, répondant
à 556,840 kilogr. de métal pur, ou à 1,918 millions de francs.
Quant a l'argent, on ne saurait guère l'évaluer qu'à 250,000 kilogr. ou 55
millions et demi de francs environ.
LES ETATS-UNIS.
Depuis une vingtaine d'années, les États-Unis se sont mis à produire de l'or.
Les premières recherches remontent à 1814, mais ce ne fut que dix ans après
qu'il y eut un produit appréciable. On rencontre l'or au pied de la longue chaîne
des Alleghanys, au bas de la crête la plas orientale connue sous le nom de Mon-
tagne-Bleue (Bluc-Ridge), qui, en vertu de la configuration singulière par laquelle
les Alleghanys se distinguent, court, ainsi que loules les autres crêtes, dans le
même sens que la chaîne et a la même étendue. Il est épars dans des sables d'al-
luvion ; on l'exploite aussi dans le roc même, où on l'a découvert dans des filons
de quartz en quantité suffisante. On cite des exploitations d'or dans tous les états
du littoral de l'Atlantique, au midi du Potomac jusqu'à celui d'Alabama. que
baigne le golfe du Mexique. Les travaux sont ainsi dispersés sur une longueur en
ligne droite d'un millier de kilomètres. Il y a lieu de croire que les gisements d'or
reparaissent aussi au nord du Potomac, à la base du lilue-Ridye; mais, dans cette
partie de l'Union américaine, il n'y a pas d'esclaves, et le travail humain, le tra-
vail libre, appliqué à la terre ou même aux manufactures, est trop productif pour
qu'on s'y occupe de mines d'or. L'or n'est donc exploité que dans les états à esclaves,
la Virgine, la Caroline du nord et la Caroline du sud, la Géorgie et l'Alabama. et
il l'est languissamment, parce que ces gîtes, qu'à certain moment on avait beau-
coup vantés, paraissent peu productifs. Le gouvernement fédéral, dans un excès
de condescendance, avait créé un atelier monétaire dans les montagnes, afin
d'offrir aux exploitants un débouché facile; mais jusqu'à ce jour, l'approvisionne-
ment annuel que toutes ces mines réunies ont fourni aux hôtels des monnaies
s'est élevé une seule fois un peu au delà de 1 million de dollars, c'est-à-dire de
S74 mines d'argent et d'or
1,509 kilogrammes. La production totale depuis 1824 jusqu'au 1er janvier 1845
ne représente que 13,594 kilogrammes. On peut admettre qu'aujourd'hui la mon-
naie reçoit des mines la valeur de 1 million de dollars. Si l'on y ajoute un cin-
quième, et c'est beaucoup, parce que le gouvernement américain, ne frappant l'or
d'aucun impôt, n'en provoque point l'exportation clandesline en lingots, et même
l'attire vers les hôtels des monnaies par le haut prix qu'il en donne, on aura une
production annuelle de 1,800 kilogrammes. La production totale, depuis l'origine
jusqu'au 1er janvier 1846. paraît être ainsi de 18,52-1 kilogrammes; c'est un pen
moins de 1 mètre cube. En monnaie française, ce serait 65,810,000 francs.
XI. — LE CHILI.
Le Chili présente beaucoup de ressources métallurgiques ; on en extrait aujour-
d'hui une bonne partie du cuivre que consomment les arts européens; on y ex-
ploite même quelque peu de mercure, et il a produit, dès la découverte, des mé-
taux précieux. Ce fut d'abord de l'or enlevé non des mains des naturels ou de
leurs temples comme un butin, mais du sol où il gisait, car on n'y trouva que
des peuplades sans culture. Ainsi qu'au Mexique et au Pérou, et dans plusieurs
autres parties du globe au début de la civilisation, il existait au Chili, à la sur-
face du sol, des gisements d'or d'une grande richesse, mais restreints, dont les
premiers hommes un peu industrieux qui se présentèrent purent profiter. Le plus
ordinairement les gîtes qui ont fourni aux hommes des quantités d'or relative-
ment grandes ont été des alluvions superficielles, où il n'y avait qu'à ramasser
l'or ou à le séparer des sables par des lavages. Au Chili, c'étaient plutôt des
filons dans les affleurements desquels s'était ramassé tout l'or contenu, à l'état
natif, dans la roche des filons mêmes que les siècles avaient désagrégée. L'or n'a
pas cessé d'être exploité au Chili, et ce sont des filons qu'on y travaille; mais
l'industrie de l'argent a éclipsé celle de l'or, et depuis 1830, grâce à l'ordre et à
la sécurité que maintient dans le pays un gouvernement éclairé, elle est devenue
très-intéressante. C'est dans la vallée de Copiapo qu'elle a son principal siège. Les
mines les plus productives de toutes sont celles de Chanarcillo, exploitées de-
puis 1831. Les mines d'argent du Chili reproduisent à peu près les caractères
les plus généraux qui distinguent celles du Mexique : ce sont des filons qui coupent
des terrains, ici presque toujours stratifiés, c'est-à-dire en bancs réguliers, comme
les terrains des environs de Paris, et qui datent sans doute d'une époque peu
différente de celle d'un soulèvement dû à des porphyres ou des granits projetés,
à l'état de fusion, du sein de la terre.
On y trouve des minerais riches. D'après un mémoire plein d'intérêt qu'a publié
sur la géologie et la métallurgie de la république chilienne un savant professeur
de Coquirabo, M. Domeyko, la teneur des minerais qu'on traite aux ateliers
d'amalgamation de Chanarcillo, et en général des mines du Chili, dépasse pres-
que toujours 5 pour 1,000. Dans une mine voisine de Chanarcillo, la Coloradu,
la richesse moyenne serait de 16 pour 1,000. M. Domeyko dit avoir vu un en-
droit où chaque longueur de vare (85 centimètres), dans une galerie horizontale
d'environ 2 mètres et demi de largeur, donnait 250 kilogrammes de métal, ou
51,000 francs. Ou y a trouvé une fois uu bloc d'environ 5,500 kilogrammes tout
DU NOTJVEAC-MONDE. 575
enlier d'argent natif on d'argent combiné avec le chlore ou le brome; mais, si
les minerais riches sont, au Chili, dans une proportion relativement forte, d'un
autre côté, les liions ont moins de puissance et de régularité. Ce ne sont plus
des masses indéfinies de minerai comme à Guanaxuato ou au Polosi, où l'on
pourrait puiser, les yeux fermés, à peu près indistinctement sur tous les points.
Les veines sont plus minces et moins constantes; les filons d'argent du Chili, par
une circonstance qui est fréquente dans l'histoire des filons métalliques de toute
nature, coupant successivement plusieurs séries de couches superposées, s'y pré-
sentent diversement, riches dans l'une, pauvres dans la suivante (1) ; mais ici la
variation est extrême de l'abondance à la stérilité. Ainsi, dans la vallée de Co-
piapo, on observe au sommet des montagnes métallifères, sur le plateau qui les
couronne, un premier massif de couches calcaires et marneuses appartenant à ce
vaste ensemble de formations que les géologues appellent secondaires. Les mi-
neurs du pays le désignent sous le nom de manto (couche) proprement dit. Dans
cette première épaisseur, les filons contiennent de l'argent; la roche elle-même
en est pénétrée par mille fentes. En dessous est une autre épaisseur assez consi-
dérable appelée mesa piedra, qui est réputée entièrement stérile ; ce sont encore
des couches marneuses et calcaires, mais d'un aspect différent. Sous la mcsu
piedra, on rencontre un autre étage, d'environ 120 mètres de haut, qui est le
plus productif : c'est un calcaire très-argileux, compacte. L'étage inférieur à
celui-ci offre des roches plus argileuses encore et plus dures; il est stérile, et paraît
reposer sur une masse de porphyre mal reconnue encore, mais où l'on pense qu'il
ne faut ('lus rien chercher. Si ce caractère se reproduisait partout au Chili, si les
gîtes y étaient ainsi bornés, il faudrait en conclure que les mines d'argent de ce
pays pourront avoir une heureuse influence sur la prospérité locale, mais qu'il
ne leur sera pas donné d'exeruer sur la masse d'argent en circulation dans le
monde un effet qui ressemble en rien à celui des mines du Mexique et du Pérou.
Les filons d'argent les plus remarquables du Chili, ceux sur lesquels les efforts
sont concentrés en ce moment, se rencontrent à la séparation des terrains dé-
posés par les eaux et par conséquent stratifiés et des terrains granitiques qui,
après que ceux-ci avaient été formés, ont percé la croûte de la planète, et, par
leur soulèvement, ont donné naissance aux chaînes de montagues, et porté à de
grandes hauteurs des couches originairement submergées (2). C'est en suivant là
ligne de contact des roches soulevantes et des roches soulevées qu'on observe les
plus sûrs indices des gisements d'argent. En dessous de cette ligrve de séparation,
il existe dans les granits, qui de là vont jusqu'à la mer, des filons d'or et de
cuivre; en dessus, c'est-à-dire en marchant vers la crête des Andes, on rencon-
tre successivement des filons de cuivre arsénié et argentifère, et plus à l'est en-
core des filons de plomb. On est alors à une centaine de kilomètres de la crête
des Andes; mais, dans ce dernier intervalle, les vestiges des mines disparaissent.
(1) Dans plusieurs des mines mexicaines, on observe que les mêmes filons argentifères
se comportent diversement, selon les roches qu'ils traversent; pourtant la variation n'y
est pas extrême. A Tasco, la plus grande richesse est dans les schistes argileux; à Guada-
lupe y Calvo. au contraire, c'est la roche où le filon est le plus pauvre.
(2) On sait que l'existence des richesses minérales, au contact des terrains granitiques
ou des autres roches ce soulèvement avec les formations stratifiées, au lieu d'être un ac-
cident particulier au Chili, est au contraire une des lois les mieux constatées par la science
géologique ; mais ici la ligne de contact est plus apparente qu'ailleurs.
876 MINES D'ARGENT ET d'<)R
Malheureusement il n'est pas aisé de suivre la ligne de contact des terrains stra-
tifiés et des terrains granitiques : non qu'elle soit difficile à découvrir, elle se si-
gnale par de grands escarpements d'un aspect particulier qu'on reconnaît de
loin; mais tout le pays, à cette hauteur, est un horrible désert, dépourvu d'eau,
et par conséquent de pâturages, de culture, d'habitations, des moindres res-
sources. Sur un intervalle de soixante lieues entre la vallée de Copiapo et celle
de Huasco, on ne trouve que deux petites sources tellement pauvres, que le pre-
mier qui y arrive, avec une douzaine de bêtes seulement, n'y laisse plus une
goutte d'eau pour qui viendra après. Il est donc périlleux de s'y aventurer pour
faire des recherches et des explorations, et les arriéras ne consentent à les tra-
verser qu'en allant tout droit devant soi sans perdre une minute.
Les mines d'argent du Chili se font remarquer aussi par la nature du minerai
qui y domine. C'est le plus souvent une combinaison d'argent avec le chlore con-
sidérée jusque-là comme une exception, ou même avec le brome, ce qui était bien
plus rare encore. 11 y a assez régulièrement de l'argent natif inextricablement
mêlé au chlorure ou au bromure. Ces mines coûtent fort cher à exploiter; les
subsistances à Chaîiarcillo sont à des prix excessifs, les transports de même. Les
arts mécaniques, au Chili, comme partout dans l'Amérique espagnole, restent
dans l'enfance, et probablement on laisse dans les résidus une partie très-appré-
ciable du métal. Le fait est que l'opinion courante dans le pays est qu'au-dessous
d'une teneur de 50 marcs de métal par caisson chilien de 64 quintaux, ou de
quatre pour 1,000, les minerais ne méritent pas d'être travaillés, ce qui cause-
rait une extrême surprise aux mineurs de Zacatecas ou de Potosi, qui se con-
tentent du quart ou du cinquième. Avec une route carrossable de la baie de Co-
piapo à Chaîiarcillo, dont le tracé est indiqué par des cours d'eau et qui n'aurait
pas 150 kiiom., et une autre route qui remonterait la vallée de Copiapo pour
aller chercher des vivres dans la portion moyenne de la vallée, qui est d'une
fertilité surprenante, particulièrement du côté de Potrero-Grande, on devrait
beaucoup étendre le clnmp des minerais exploitables.
Les mines du Chili rendaient peu sous la domination espagnole, du moins
celles d'argent. M. de Humboldt en portait la production, au commencement du
siècle, à 6,827 kilogrammes d'argent et 2,807 kilogr. d'or. Actuellement l'extrac-
tion de l'or, en ne comptant à la vérité que ce qui est constaté officiellement,
serait diminuée des deux tiers ; mais celle de l'argent a quintuplé. D'après les ren-
seignements annexés aux rapports annuels du ministre de l'intérieur de la répu-
blique, le produit déclaré en moyenne pendant dix des dernières années est, pour
l'argent, de 30,558 kilogr., pour l'or, de 892. La contrebande paraît faible (1);
M. Domeyko l'évalue, pour l'argent, à 25 sur 1,000 seulement, et, avec ce qui
sert à fabriquer de la vnisselle dans le pays, à 75 sur 778, soit le dixième. Pour
l'or, d'après ce que nous avons dit déjà, elle doit être plus forte; nous l'avons
portée au cinquième; ce qui donne une production annuelle, pour l'argent,
de 35,592 kilogrammes, pour l'or, de 1,071 kilogrammes.
Ainsi l'extraction de l'or reste, au Chili, bien au-dessous de ce qu'elle était
autrefois. C'est que l'exploitation des mines d'argent est devenue plus avanta-
geuse, et qu'on a délaissé le premier des mélaux précieux pour le second. Les
mines de cuivre, sous ce rapport, ont exercé une influence au moins égale à celle
(1) Le droit prélevé par le gouvernement est de 9 pour 100 seulement.
BU NOUVEAU-MONDE. i7î
des mines d'argent. Quelle que soit l'importance nouvellement acquise aux mines
d'argent du Chili, je ne puis m'empêcher de reproduire ici une comparaison que
je trouve dans une notice de M. Duflot de Mofras sur la république du Chili. Le
cuivre, dont, il est vrai, le Chili possède des mines admirables, uniques, y donne
un produit brut supérieur à celui de l'or et de l'argent réunis. Pendant l'inter-
valle de trois ans (du 1er janvier 1840 au 3i décembre 1842), où les mines
de métaux précieux ont rendu beaucoup, elles ont donné une valeur de
32,588,000 francs, qu'on pourrait, à cause de la contrebande, porter à 57 ou 58.
Dans le même délai, on a exporté 11,626,592 kilogrammes de cuivre métallique
et 41,651,472 kilogrammes de minerai, valant ensemble 44 millions. Les pro-
grès de l'extraction du cuivre depuis l'indépendance sont donc plus grands en-
core que ceux de la production de l'argent, et les mines de cuivre sont pour le
pays une plus grande richesse que celles des deux métaux précieux ensemble.
L'exemple du Chili montre aussi ce qu'on pourrait attendre des autres ci-devant
colonies de l'Amérique espagnole, si les autorités y montraient l'intelligence et le
zèle pour le bien public. qui signalent le gouvernement chilien, et si les popula-
tions, ayant le sentiment véritable de l'indépendance qu'elles ont conquise, en
profitaient pour étendre leurs conquêtes sur la nature féconde qui leur offre ses
trésors pour prix de leurs labeurs.
La production du Chili peut être évaluée jusqu'en 1810 à 500,000 kilo-
grammes d'argent et à 217,000 kilogrammes d'or. De 1810 jusqu'à ce jour, on
peut la porter à 672,991 kilogrammes d'argent et à 51,020 kilogrammes d'or.
C'est ainsi, depuis l'origine, un total de 975.000 kilogrammes d'argent et
248,000 kilogrammes d'or, représentant ensemble, d'après le tarif de la monnaie
française, 1,070 millions de francs, dont 216 en argent et 854 en or.
Pour montrer par un nouvel exemple quelle est l'instabilité de l'industrie des
mines de métaux précieux dans les pays même où elle se développe et grandit, je
citerai ici un extrait d'un mémoire de M. Domeyko.
« La découverte des mines de Chanarcillo ne date que de 1851. Un pauvre
montagnard nommé Godoy, étant à chasser les guanacos, s'était reposé à l'ombre
d'un énorme bloc de rocher qui sortait de l'affleurement du filon de la Descubri-
dora. Frappé de la couleur et d'un certain aspect métallique de la partie saillante
du rocher, il commença à la gratter avec son couteau, et, voyant qu'elle se lais-
sait couper comme du fromage (suivant la manière dont il s'exprimait), il em-
porta un morceau de ce roctier à Copiapo, où il fut reconnu pour du plala-plotno,
c'est-à-dire pour de l'argent corné (chlorure d'argent). Il offrit la moitié de sa
mine, qui, depuis ce temps, prit le nom de la Descubridora, à don Miguel Gallo,
un des plus vieux mineurs de cette province, à qui le sort n'avait jamais été
prospère dans sa jeunesse. D'après l'arrangement qui eut lieu, Gallo devait four-
nir l'argent nécessaire pour l'exploitation, et le profit devait être partagé entre lui
et Godoy. Le hasard voulut qu'on tombât sur la partie la plus riche du filon, et
on commença, dès les premiers jours de l'exploitation, à extraire des valeurs
considérables; mais Godoy, comme tous ceux qui découvrent les mines, n'eut
pas la patience d'attendre. Séduit par l'espérance d'en découvrir d'autres meil-
leures, il vendit la moitié de la mine qui lui appartenait pour 14,000 piastres,
dissipa son argent et mourut pauvre.
» La nouvelle de celte découverte attira bientôt à Chanarcillo une foule de mi-
neurs de tous côtés. Les premiers auxquels le sort se montra aussi favorable
TOME 1T. 39
578 mines d'argent et d'or
qu'à Godoy furent deux frères, nommés Peralta-Bolados, propriétaires d'un petit
rancho (chaumière) dans la vallée de Copiapo, et d'un troupeau d'ânes qui leur
servaient à porter du bois à la ville ou aux usines, avec quoi ils pourvoyaient à
leurs premières nécessités. Les deux frères trouvèrent un fameux bloc (bolon)
de 70 à 80 quintaux de minerai excessivement riche L'extraction, le transport
et le traitement de cette masse de minerai étaient tellement simples et faciles,
que ces pauvres gens, quoique entièrement dépourvus de connaissances néces-
saires et de capitaux, parvinrent, dans moins de deux ans, à en extraire pour
plus de 700,000 piastres d'argent. Enflés de leur prospérité, ils ne pensèrent qu'à
en jouir, et, pendant qu'ils dissipaient leur richesse à Copiapo, qui n'était à
cette époque qu'un village pauvre et mal peuplé, leur mine se trouva tout d'un
coup épuisée, et quelques mois après on a vu ces mêmes Peralta-Bolados plus
pauvres qu'ils n'étaient avant leur découverte, ayant même perdu leurs ânes dont
ils n'avaient plus cru avoir besoin (1). »
Les vicissitudes de fortune des Peralta-Bolados et du chasseur Godoy ne sont
que la répétition, sur des proportions moindres et avec un résultat final moins
consolant, des alternatives de prospérité et de détresse du fameux mineur mexi-
cain Laborde dont nous avons parlé.
Nous avons maintenant passé en revue tous les pays de l'Amérique qui sont
considérés comme producteurs de métaux précieux. Il se produit pourtant de l'or
et de l'argent dans d'autres parties du Nouveau-Monde. Il est difficile de croire
que les vastes espaces de Venezuela et même de l'Equateur soient absolument
stériles. De même nous ignorons ce qui se passe dans l'intérieur du Paraguay. Les
états qui composent l'Amérique centrale produisent certainement de l'or et de
l'argent. La monnaie de Guatemala frappait dans chacune des années 1820 et
1821 une quantité d'argent correspondante à 9,046 kilogrammes de métal fin
sans compter un peu d'or. En 1824, l'or frappé à cette même monnaie revenait
à 106 kilogrammes de métal fin. M. Mac-Culloch attribue à la république actuelle
de Buenos-Ayres une certaine production en argent. Nous n'exagérons rien en
comptant pour les mines autres que celles que nous avons successivement exami-
nées une quantité annuelle de 20,000 kilogrammes en argent et 500 kilogrammes
en or.
XII. — DE LA PRODUCTION TOTALE DE L' AMÉRIQUE.
En réunissant les résultats auxquels nous sommes parvenus pour les différentes
contrées de l'Amérique séparément, on trouve que la production actuelle est de
614,641 kilog. d'argent valant 136,476,000 fr., et de 14,934 kilogrammes d'or
d'une valeur de 51,434,000 fr. Pour les deux métaux ensemble, la valeur est de
187,910,000 francs (2).
(1) Sur la Constitution géologique du Chili. Annales des Mines, quatrième série, t. IX,
p. 455.
(2) Le tableau suivant iudique, pour chaque contrée, la production actuelle par an :
DU NOUVEAU-MONDE. 579
Au commencement du siècle, c'était de 796,000 kilogrammes d'argent et
14,100 kilogrammes d'or. Ainsi la production de l'argent a baissé d'un quart
environ, celle de l'or a légèrement augmenté.
La production totale de l'Amérique depuis la découverte peut être évaluée à
30 milliards 600 millions, dont 26 milliards 700 millions en argent et 9 mil-
liards 900 millions en or. En poids, elle est de 120,169,000 kilogrammes d'ar-
gent, et de 2,874,700 kilogrammes d'or (1).
Je ne donne pas ces chiffres comme absolus; ils ne sont qu'approximatifs,
mais ils le sont assez pour qu'on en fasse la base d'un raisonnement.
Une valeur de 56 à 57 milliards en or et en argent, c'est beau, c'est extraor-
dinaire.
Pourtant que l'on compare cette richesse sortie des mines de l'Amérique en
trois cents ans à celle qu'il est permis de rapporter à l'exploitation des mines de
charbon de la Grande-Bretagne, d'où un peuple éminemment industrieux lire la
force motrice et le feu à l'aide desquels il transforme incessamment les matières
premières, tant celles qu'il relire de son propre sol que celles qu'il fait venir de
toutes les parties du monde. Tous ces trésors de l'Amérique paraissent alors bien
modestes. 11 ne faut qu'un tout petit nombre d'années à l'industrie anglaise,
quatre ou cinq peut-être, pour créer une valeur égale à tout ce que l'Amérique
a rendu d'or et d'argent avec le labeur de trois siècles.
Cette comparaison est propre à faire ressortir ce que valent pour un grand
ARGENT. OR.
Poids. Valeur. Poids. Valeur.
États-Unis » » 1,800 kilog. 6,199.000 fr.
Mexique 590,960 kilog. 86,793,000 fr. 2,957 10,184,000
Nouvelle-Grenade . . 4,887 1,086,000 4,954 17,062,000
Pérou 115,158 25,146,000 708 2,439,000
Bolivie 52,044 11,554,000 444 1.529.000
Brésil » » 2,500 8,610,000
Chili 55,592 7,457,000 1,071 5,689,000
Divers 20,000 4,440,000 500 1,722,000
Totaux . . . 614,641 kilog. 156,476,000 fr. 14,934 kilog. 51,454,000 fr.
(1) Le tableau suivant récapitule la production totale des différentes contrées de l'Amé-
rique depuis la découverte :
ARGENT. OR. Total par pays
kilog. millions de fr. kilog. millions de fr. de fr.
États-Unis » » 18,525 64 64
Mexique 60,782,917 15,507 379,221 1,506 14,815
Nouvelle-Grenade. 250,000 55 556,840 1,918 1,973
^e!".0U ) 58,165,062 12,925 537,725 1,165 14,088
Bolivie i
Brésil » » 1,554,400 4,596 4,596
Chili 975,000 216 248,000 854 1,070
Totaux. . . . 120,168,979 26,705 2,874,711 9,901 36,604
La production des deux métaux est en poids d'un kilogramme d'or contre 42 en
argent, et en valeur d'un franc en or contre 2 francs 70 centimos en argent.
580 MINES D ARGENT ET D OR DU NOUVEAU-MONDE.
pays de vastes bassins houillers, et combien ils sont préférables aux mines de
métaux précieux les plus renommées. C'est qu'en bonnes mains les mines de char-
bon sont des mines de travail, d'an travail puissant, d'un travail sans limites, et
le travail est la première des richesses, il est la richesse même.
D'un autre point de vue et sous une autre forme, on peut mesurer à quelle
petite masse de matière se réduit cette production de métaux précieux qui a
occupé et occupe tant de bras, qui a excité tant d'ambitions, assouvi tant de
passions, fait commettre tant de cruautés, et provoqué tant de travaux.
Tout l'argent qui est sorti des mines du Nouveau-Monde formerait un volume
de 11,477 mètres cubes : l'or n'en représente que 149.
En d'autres termes, tout l'argent qu'on a retiré de ces nombreux filons, de ces
filons qu'à bon droit j'ai pu appeler géants, ferait une sphère dont le rayon n'au-
rait que quatorze mètres, et qui, placée à côté de la colonne Vendôme, n'attein-
drait qu'aux deux tiers de la hauteur.
Quant à l'or, c'est une quantité singulièrement exiguë. On est presque con-
fondu de trouver que tout cet or du Nouveau-Monde, sur l'abondance duquel on
a fait tant de fables, dont on avait dit, par exemple, que la seule rançon de
l'inca Atahualpa avait comblé un temple (1), ne remplirait pas à moitié le salon
d'un bourgeois de Paris qui aurait cinq mètres d'élévation sur huit mètres de
long et huit mètres de large. Ces quantités si faibles intrinsèquement ont cepen-
dant suffi pour produire dans le commerce une révolution dont les conséquences
politiques et sociales ont été immenses.
Michel Chevalier.
(1) Celui de Caxamarca, dont les ruines se voient encore.
DE L'HISTOIRE
ET DE L ETAT ACTUEL
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES.
l.
Il me serait difficile, je crois, de trouver daus l'histoire des recherches paléo-
graphiques un chapitre plus curieux que celui qui concerne les monuments écrits
de la langue des Phéniciens et des Carthaginois. Depuis deux siècles, tant d'efforts
ont été tentés pour arriver à une interprétation satisfaisante de ces monuments,
tant d'intelligence a été dépensée pour payer des résultats parfois si peu dignes
d'estime, qu'il n'est pas inutile de raconter purement et simplement la marche
qu'a suivie une étude qui, sans avoir toujours évité le ridicule, mérite encore
cependant qu'on s'efforce un peu de la réhabiliter et de la remettre en hon-
neur. Dire aujourd'hui qu'on s'occupe de déchiffrer les inscriptions phéniciennes
et puniques, c'est à peu de chose près se mettre de gaieté de cœur sous le feu des
railleries les plus piquantes, je le sais parfaitement.; mais, comme les railleries ne
m'effraient pas outre mesure, je me résigne tranquillement à les subir, et d'autant
plus tranquillement, que je pense m'y exposer en fort bonne compagnie, avec les
Barthélémy, les Swinton, les Bochart, les Sylvestre de Sacy, les Ackerblad, les
Gesenius, les Etienne Quatremère, les Lanci, les de Luynes et tant d'autres.
D'ailleurs il n'y a pas de moquerie qui puisse balancer un seul instant la satis-
faction d'amour-propre infailliblement réservée à quiconque parvient à mettre en
lumière un petit coin de l'immense tableau de l'histoire humaine.
De tous les peuples de l'antiquité, le plus illustre fut le peuple phénicien, car
son berceau fui le berceau de toutes les sciences et de tous les arts, qu'il alla
semant partout avec ses colonies. Les flottes phéniciennes couvraient les mers
382 des études phéniciennes.
bien longtemps avant qu'une autre nation songeât à leur disputer le monopole
commercial, habilement constitué au profit de Tyr et de Sidon. Partout où ils
soupçonnaient des richesses à exploiter, les Phéniciens s'empressaient de créer
des comptoirs où leurs navires étaient assurés de trouver un refuge et des tré-
sors. Aux comptoirs succédaient bientôt des bourgades, puis des villes, des cités
florissantes, nobles et glorieux jalons de la civilisation. Sans doute le peuple qui
sut concevoir et exécuter de si grands desseins eut une littérature et des archives
historiques, où vinrent s'enregistrer pendant une longue suite de siècles tous
les faits relatifs aux premiers âges de l'histoire du monde ; malheureusement ces
faits, nous sommes condamnés à les ignorer toujours, parce que de la littérature
et des archives phéniciennes il ne nous reste rien, absolument rien, que des lam-
beaux traditionnels recueillis de loin en loin par des écrivains étrangers. Quel-
ques pauvres pierres écrites, quelques médailles ont seules été sauvées dans le
naufrage immense de cette civilisation primitive, et il s'est trouvé des hommes
qui, sans autre élément de succès qu'une ardente curiosité, ont essayé de déchif-
frer ces médailles et ces pierres, soutenus par l'espoir de découvrir, pour prix du
travail le plus rebutant parfois, le plus ardu toujours, la nature de la langue qui
avait régné si longtemps en dominatrice sur toutes les plages du monde ancien.
Il n'est permis à personne de contester l'intérêt qui s'attache à de pareils efforts.
Dire ce qu'on a dépensé d'intelligence depuis le milieu du xvie siècle pour résou-
dre le difficile problème soulevé par les monuments phéniciens et puniques, ce
ne sera pas, nous le répétons, écrire un des moins curieux chapitres de l'histoire
de l'érudition moderne; mais, avant de parler de l'étude des monuments, voyons
d'abord ce que l'antiquité nous avait légué de documents propres à servir de fil
conducteur dans cette recherche si difficile d'une langue et d'une écriture
perdues.
Il est un écrivain ancien dont les paroles ont un grand poids lorsqu'il s'agit
de fixer la nature de la langue phénicienne ; c'est saint Augustin, dont l'autorité
ne saurait être récusée, puisqu'il était d'origine punique, ainsi qu'il le dit lui-
même, et puisqu'il vivait au milieu d'une population dont l'idiome usuel n'était
autre chose que la langue punique. Voici quelques passages extraits de ses écrits :
« Les deux langues (hébraïque et punique) ne diffèrent pas beaucoup entre elles.
— Les Hébreux appellent le Christ Messie, et ce mot se retrouve dans la langue
punique, comme un très-grand nombre d'autres, et même presque tous les mots
hébraïques. — Tyr et Sidon étaient les principales cités du littoral de la Phénicie.
Carthage fut une de leurs colonies. De là le nom Pœni de ses habitants, qui n'est
presque que le nom Phœni corrompu. La langue dont ils font usage est en grande
partie semblable à la langue hébraïque. » Un autre écrivain, Priscien, nous dit
de même : « La langue punique, qui est tout à fait voisine des langues chal-
déenne , hébraïque et syriaque , ne connaît pas le genre neutre. » Enfin
saint Jérôme s'exprime ainsi : « Nous ne pouvons nous servir de la langue
hébraïque; mais nous devons employer la langue cananéenne, qui tient le milieu
entre la langue égyptienne (1) et la langue hébraïque, et se confond en grande
partie avec la langue hébraïque. »
(1) Probablement une erreur de copiste s'est glissée dans ce passage, et le mot égyp-
tienne doil être remplacé par le mot arameenne, ainsi que l'a fait très-judicieusement ob-
server Gesenius.
DES ÉTUDES PHENICIENNES. 5583
Ces témoignages sont, on en conviendra, bien suffisants pour que l'on puisse
concevoir l'espérance d'arriver, à l'aide de l'hébreu, au déchiffrement des textes
phéniciens et puniques. Quanta l'époque jusqu'à laquelle la langue punique fut
employée en Afrique, des témoignages non moins explicites nous défendent de la
faire remonter bien haut. Augustin, le saint évêque d'Hippone, nous apprend
que, dans son diocèse, la plus grande partie des habitants de la campagne ne
connaissait pas d'autre langue que le punique, et Procope affirme que, de son temps
(c'est-à-dire dans le vie siècle), les Maures qui habitaient la Libye jusqu'aux
colonnes d'Hercule ne parlaient que la langue phénicienne (fotvlxuv yXoaariv). On a
souvent prétendu que des traces de l'idiome phénicien s'étaient conservées dans
certaines contrées de l'Europe, mais ce sont là de ces opinions paradoxales qui ne
peuvent supporter un examen sérieux ; ainsi, par exemple, les écrivains irlandais
ont affirmé que leur langue n'était autre chose que du phénicien corrompu. Des
Maltais ont revendiqué le même honneur pour leur patois arabe, qui n'a qu'un
mérite, celui de constater les racines profondes jetées sur le sol maltais par
l'idiome des dominateurs musulmans. J'ai pu moi-même, à mon passage à Malte,
reconnaître que ce prétendu phénicien n'était que de l'arabe horriblement cor-
rompu, mais assez facile à comprendre ; je me suis convaincu aussi que l'arabe
vulgaire semblait parfaitement clair au premier paysan venu des nombreux casali
parsemés dans l'île. Je ne prétends pas dire toutefois que, dans certains noms de
localités maltaises, il n'existe plus le moindre vestige de la langue punique, car
j'ai pu me convaincre du contraire : ainsi, près du casale Krendi, se trouve une
colline élevée nommé Djebel-Rhèm ( montagne de Khèm), sur laquelle on a,
depuis quelques années, découvert un sanctuaire phénicien digne en tout point
de l'attention des archéologues, et qui porte le nom de Elhedjar-Khèm (les
pierres de Rhèm). Il serait difficile de méconnaître dans ce mot Khèm le nom, à
peine défiguré par la chute de sa consonne finale , de Khamon, le Baal-Solaire,
divinité suprême de la théogonie punique; mais de la présence constatée d'un seul
nom de divinité à la présence d'un idiome qui aurait survécu à l'influence des révo-
lutions politiques les plus profondes, il y a bien loin. En ce qui concerne l'irlandais,
langue dont l'origine celtique est incontestable, les opinions de Charles Vallancey,
d'O'Connor et d'O'Brien, n'ont pu et ne pourront jamais faire naître la moindre
conviction dans tout espritqui saura se tenir en garde contre l'amour du merveilleux.
De tous les écrits antiques qui illustrèrent les littératures phénicienne et puni-
que, pas un seul n'est parvenu jusqu'à nous ; nous ne les connaissons et ne les
connaîtrons probablement jamais que par les mentions qu'en ont faites en pas-
sant quelques auteurs relativement modernes; ainsi Sanchoniaton, qui vécut douze
siècles avant l'ère chrétienne, et qui fut le plus illustre de tous les historiogra-
phes phéniciens, ne nous est aujourd'hui connu que par ce qu'en ont dit Por-
phyre, Eusèbe et Théodoret, qui nous apprennent que ses livres sur l'histoire
des Phéniciens furent traduits en grec par Philon de Byblos. Trois autres
auteurs qui écrivirent sur l'histoire phénicienne, Theodotus, Hypsicrates et Mo-
chus, ont de même été cités par Tatien, Eusèbe, Clément d'Alexandrie, Athénée,
Strabon et Josèphe ; malheureusement, à la notion, d'ailleurs assez vague, de
leurs noms, se borne tout ce que nous savons de ces personnages. Quant à la lit-
térature punique, il est notoire que les chefs de la nation carthaginoise, Magon,
Hamilcar, Hannon, Himilcon, Hannibal et Hiempsal, roi de Numidie, furent des
écrivains distingués, dont les ouvrages jouirent d'une certaine célébrité ; mais, de
B84 DES ÉTUDES PHÉNICIENNES.
tous ces ouvrages, nous ne connaissons que la traduction grecque du Périple
d'Hannon : tous les textes originaux sont à jamais perdus.
Dans cette fâcheuse pénurie de documents authentiques , les philologues
devaient tout naturellement se rejeter avec ardeur sur le plus mince lambeau
de langage punique parvenu jusqu'à eux : c'est ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.
Plante, dans sa comédie intitulée Pœnulus (scène première du cinquième acte),
a mis dans la bouche de l'un de ses personnages dix vers entiers composés en
langue punique, mais écrits en lettres latines; six autres vers qui suivent cette
tirade reproduisent le même texte en langage un peu différent, et que Gesenius,
d'accord en cela avec Bochart, regarde comme libyphénicien. Probablement ce
double texte était donné pour que l'acteur, selon son goût, ou mieux selon le
goût de son auditoire, pût choisir celui des deux textes qu'il était plus à propos
de réciter. On formerait une bibliothèque assez ample avec tout ce que ce pas-
sage a fait naître de commentaires plus ou moins heureux. Les uns y ont vu de
l'irlandais tout pur, d'autres, comme Joseph Scaliger et Samuel Petit, ont, en
l'analysant, cru reconnaître une très-grande analogie entre la langue punique,
dont ils avaient un échantillon sous les yeux, et la langue hébraïque; mais que
d'efforts il leur a fallu faire pour ramener à des formes hébraïques les amas de
lettres que cent copistes à la file avaient transcrites sans s'inquiéter de la valeur
de ces lettres et du sens qu'elles devaient comporter, parce que cette valeur et
ce sens leur étaient absolument inconnus! Qu'on juge des altérations profondes
que toutes ces défectuosités successives, dues à la négligence des copistes,
avaient fait subir au texte primitif, et l'on n'aura plus le droit de s'étonner de
l'effrayante dissemblance des traductions qui ont surgi coup sur coup. De tous
les savants qui se sont occupés en prernier lieu du fameux passage du Pœnulus,
Bochart est, sans contredit, celui qui a le plus approché du véritable sens. Jus-
qu'à lui, on avait mis à l'écart comme inutile ou plutôt comme gênante la tra-
duction latine que Plaute lui-même s'était chargé de faire de la tirade punique
qu'il avait introduite dans sa pièce. Bochart démontra que cette traduction était
légitime, et, depuis lui, la première condition que se sont imposée tous ceux qui
ont abordé le même sujet a été de rechercher avant tout le sens donné par Plaute.
Il y a quelques années, Gesenius, après avoir recueilli toutes les variantes offertes
par les manuscrits les plus anciens, a repris la traduction du passage punique da
Pœnulus, et a fait faire quelques pas de plus à l'explication de ce curieux mor-
ceau ; mais le dernier mot n'est apparemment pas dit encore, car, depuis Gese-
nius, M. le docteur Judas a introduit quelques heureuses modifications dans les
traductions proposées jusqu'à lui, et un très-habile orientaliste. M. Munck, pré-
pare une nouvelle élude sur le même sujet. Espérons que ce dernier travail ne
laissera plus rien à désirer.
Je viens d'énumérer les ressources que l'antiquité lettrée nous a léguées pour
nous aider à retrouver la langue phénicienne : quelques assertions écrites en
passant et un lambeau de dix vers horriblement estropiés par les copistes qui ne
les comprenaient pas, voilà tout. C'était bien peu sans doute, et pourtant ce peu
suffisait pour établir d'une manière satisfaisante qu'entre le phénicien et l'hébreu il
devait a voir existé une très-grandeaffini té, affinité qu'on avait pu d'à. Heurs s'attendre
à rencontrer, puisque ces deux langues étaient parlées par deux nations de même ori-
gine et limitrophes. Disons main tenant ceque l'étude des monuments originaux échap-
pés aux ravages du temps a fait naître successivement de théories et d'explications.
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES . ^><So
Dès le milieu du xvie siècle, le goût de la numismatique, qui s'était éveillé dans
toute l'Europe, fit affluer dans les collections publiques et privées des monnaies
antiques empreintes de légendes conçues en caractères inconnus. Il n'était guère
possible d'attribuer ces caractères à une autre langue que la langue phénicienne,
parce que les monnaies provenaient de l'Espagne et de la Sicile . où les colonies
phéniciennes avaient é:é florissantes pendant une longue suite d'années. La vue
de ces légendes excita naturellement la curiosité des philologues, et bon nombre
de recueils numismatiques s'enrichirent des figures, peu soignées il faut le dire,
de ces monuments épigraphiques, dont l'importance n'était douteuse pour per-
sonne, mais dont le sens échappait encore à tout le monde. Ces recueils, publiés
par Goltzius, Paruta, Lastanosa, Vaillant, Beger, Arigoni, Frœlich. Pembrocke,
Reland (je cite les plus habiles), donnèrent naissance à quelques alphabets phé-
niciens que des savants tels que Scaliger et Bochart s'efforcèrent de déduire en
comparant ces légendes énigmatiques aux anciens manuscrits samaritains de la
Bible et aux légendes des monnaies judaïques des Macchabées; mais ces alphabets
étaient bien loin de fournir une saine lecture des légendes phéniciennes recueillies,
et ce ne fut qu'en 1706 que Jacques Rhenferd parvint à expliquer avec assez de
probabilité la légende des monnaies hispano-phéniciennes de Sexti. De son côté,
notre illustre Bernard de Montfaucon comprit et lut le premier l'épigraphe des
monnaies de Sidon. et de ce moment un premier jalon fut placé sur la voie qu'il
s'agissait de parcourir après l'avoir ouverte.
Jusqu'en 1735, les philologues ne purent s'exercer que sur les monuments
numismatiques ; mais en cette année on connut, par une publication faite à Malle,
deux candélabres votifs trouvés dans cette île, et qui étaient ornés d'une double
inscription dont une partie était grecque et dont l'autre fut immédiatement re-
connue pour phénicienne, parce que les caractères qui la composaient étaient bien
les caractères que les médailles avaient présentés. Quand il s'agit d'arriver à la
solution d'un problème de ce genre, la découverte d'un texte bilingue est une
admirable bonne fortune. A l'apparition des inscriptions de Malte, deux hommes,
l'un Anglais, Jean Swinton, et l'autre Français, Barthélémy, se mirent à étudier
ce texte précieux avec une ardeur égale, stimulée vivement par l'annonce d'une
série d'inscriptions certainement phéniciennes découvertes à Citium , en Chypre,
par Pockoke. Le débat que nous devions voir s'élever quelques dizaines d'années
plus tard entre Young et Champollion, à propos de la fameuse pierre de Rosette
et de la lecture des écritures égyptiennes, se renouvela précisément entre Swinton
et Barthélémy ; chacun de son côté s'efforça de lire l'inscription phénicienne des
candélabres de Malte; les résultats obtenus par les deux rivaux furent à peu près
identiques, et il s'ensuivit une querelle fort vive pour constater de quel côté
étaient réellement ks droits de priorité à cette découverte importante. Hâtons-
nous de dire que, comme dans la discussion scientifique dont nous avons été les
contemporains, l'urbanité et la politesse restèrent du côté du savant français,
tandis que Swinton n'hésita pas un seul instant à défendre sa cause à l'aide du
plus pitoyable de tous les argumenls, c'est-à-dire à grand renfort d'injures.
386 DES ETUDES PHÉNICIENNES.
Gesenius, auquel il était réservé de prononcer plus tard un jugement respectable
sur la valeur relative des travaux des deux émules, Gesenius a très-équitablement
fait la part de chacun, et il n'a pas hésité à placer les résultats obtenus par Bar-
thélémy bien au-dessus de ceux qu'a publiés Swinton. Quoi qu'il en soit, les efforts
de ces deux savants fixèrent les valeurs des lettres phéniciennes d'une manière
tellement plausible, que depuis lors ces valeurs n'ont guère reçu que des confir-
mations nombreuses et presque point de modifications.
Après Swinton et Barthélémy vinrent Louis Dutens et Perez Bayer, dont le pre-
mier fit paraître plusieurs excellents mémoires sur la numismatique phénicienne,
et le second un travail intitulé : De l'Alphabet et de la langue des Phéniciens et de
leurs colonies, travail dans lequel l'explication de l'épigraphe des candélabres de
Malte fut reprise avec un soin extrême et un succès à peu près complet. A partir
de ce moment, le champ de ces éludes ne fut plus abandonné, et le nombre des
curieux qui s'efforçaient de parvenir au sens des épigraphes phéniciennes de toute
espèce alla toujours croissant. Ainsi, pendant que Tychsen publiait, dans les Mé-
moires de la Société académique d'Upsal, une belle dissertation sur l'Affinité
mutuelle des langues phénicienne et hébraïque, Àckerblad mettait au jour quelques
mémoires sur des inscriptions récemment découvertes , et dans l'interprétation
desquelles il apportait toute la sagacité qui avait déjà signalé ses Essais sur l'écri-
ture égyptienne démotique. De son côté, Gesenius préludait au grand recueil qu'il
devait publier quelques années plus tard par un mémoire sur la langue phéni-
cienne et punique.
En 1819 parut à Manheim un livre écrit par Ulrich-Frédéric Kopp, livre dans
lequel ce philologue, assez peu érudit d'ailleurs, eut du moins le mérite de poser
des règles paléographiques pleines dé sens et de justesse. Il ne cesse de répéter
qu'avant tout il faut lire correctement ce que l'on veut traduire; mais ce qu'il
n'a pas le courage d'ajouter, c'est qu'il vaut mieux ensuite dire : Je ne comprends
pas, que de traduire à tout prix, même en dépit du sens commun, ce dont on a
obtenu la lecture matérielle. Ainsi Kopp, tout en relevant sévèrement les erreurs
de ses devanciers, n'a pas toujours su les éviter pour son propre compte.
Vers cette époque, la terre d'Afrique, explorée pour la première fois avec ardeur
par des hommes tels que Badia , Camille Borgia, Humbert , Falbe, Scheele et
Temple, commençait à payer son tribut aux collections épigraphiques de l'Europe.
Les inscriptions puniques exhumées du sol de Carthage même, de Bedj et d'EI-Keff,
venaient enrichir les musées de Londres, de Leyde, de Copenhague et de Naples.
En 1821, Humbert faisait paraître à La Haye une notice sur quatre cippes sépul-
craux qu'il avait recueillis pendant un séjour de quatorze années dans la régence
de Tunis. Deux ans après, Hamaker, professeur de langues orientales à l'université
de Leyde, entrait en lice à son tour, et partant, à ce qu'il paraît, d'un principe
opposé à celui que Kopp avait si sagement établi, il prétendait tout expliquer
d'abord, sauf à lire ensuite. On prévoit tout ce que celte méthode de déchiffrement
et d'interprétation a dû procurer de découvertes étranges à Hamaker. Il esl fâ-
cheux , disons-le nettement , d'attacher son nom à des rêveries aussi malencon-
treuses que celles dont cet auteur a voulu doter le monde savant. D'un autre côté,
l'abbé Arri donnait à Turin la traduction d'une inscription découverte en Sar-
daigne, et dans laquelle il avait le malheur de retrouver la première page de
l'histoire punico-sarde : cette chance était beaucoup trop belle pour qu'elle fût
réelle. Heureusement tout le monde ne marchait pas dans la même voie, et, pen-
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES. 387
dant que les uns tournaient bravement le dos à la vérité tout en croyant aller à sa
rencontre, d'autres, n'écoutant que les conseils de la plus saine critique, s'effor-
çaient d'assurer leur marche en rejetant loin de leur route toutes les explications
fantastiques dont on s'était plu à l'obstruer. Ainsi Etienne Quatremère à Paris,
Lindherg à Copenhague, Gesenius à Leipzig, protestaient de toutes leurs forces
contre la tendance à chercher toujours un sens merveilleux dans les inscriptions
appliquées sur des monuments tellement humbles, que, rien qu'à les voir, il était
tout naturel de conclure que la pauvreté des idées exprimées devait être en rapport,
à peu de chose près, avec la pauvreté de la matière et de l'exécution.
En 1837 parut enfin le recueil de Gesenius intitulé Tous les Monuments de
l'écriture et de la langue phénicienne , et l'on put croire , à l'annonce de ce livre
curieux, que le dernier mot allait être dit sur l'épigraphie phénicienne et punique.
Jusqu'alors, en effet, l'auteur avait joint à sa merveilleuse érudition philologique
une grande sobriété d'hypothèses et une constante soumission aux conseils du bon
sens, mais à son tour il ne sut pas s'affranchir de la velléité de chercher parfois
des pensées extraordinaires dans les textes en apparence les plus vulgaires. Quant
aux règles de lecture si bien fixées par Kopp quelques années auparavant, Gese-
nius, tout en les préconisant à chaque page, n'a pas craint de les perdre de vue
assez souvent pour encourir le blâme qu'il avait si justement infligé à Hamaker.
Disons-le donc sans réticence, Gesenius, avec toute sa science et toute sa critique,
a quelquefois fait lui-même ce qu'il reprochait avec raison à ses devanciers. Il a
cru deviner un sens d'abord, et alors il lui a bien fallu faire plier la lettre pour
légitimer ce sens qu'il ne voulait plus abandonner. En un mot, pour s'épargner
la mortification de ne pas tout expliquer, Gesenius a mieux aimé torturer la lettre
que de dire : Je ne comprends pas.
Depuis l'apparition du livre de Gesenius, quelques excellents articles, publiés
dans le Journal des Savants par M. Etienne Quatremère, ont ramené les éludes
phéniciennes dans la bonne voie, dont aucun nouvel essai ne saurait plus les
écarter, il faut bien l'espérer. Ainsi M. Quatremère a suffisamment établi que
tous les efforts tentés et à tenter pour faire ressortir de la lecture des monuments
les plus humbles des données historiques relatives à des personnages apparte-
nant aux dynasties phéniciennes ou puniques demeureraient très-probablement
toujours frappés de stérilité, qu'on devait se contenter d'y chercher de modestes
épitaphes ou de simples offrandes adressées par des hommes obscurs à la Divinité,
soit en actions de grâce, soit pour solliciter les faveurs du ciel; qu'enfin il était
toujours sage à priori de se méfier grandement de toutes les interprétations
qui fournissaient des textes où le merveilleux s'alliait nécessairement au ridi-
cule.
Dans les quatre dernières années, M. le docteur Judas a publié quelques mé-
moires intéressants sur l'épigraphie phénicienne et punique. M. Lindberg a fait
paraître une charmante notice sur les monnaies de Lixsus. De toutes les publica-
tions de ce genre, la plus récente, comme la plus inattendue, est celle que vient
de faire paraître M. le général Duvivier pour annoncer aux savants que, jusqu'à
lui, tout le monde, sans exception, s'est trompé dans l'appréciation des épigraphes
phéniciennes et puniques. Espérons que nous serons bientôt en possession de la
clef mystérieuse qu'il a découverte, et qui peut seule donner accès aux explica-
tions que nous ne connaissons encore qu'en partie. Je ne verrai substituer qu'avec
un très-grand regret, je l'avoue, ces interprétations quelque peu ambitieuses aux
;')SS DES ÉTUDES PHÉNICIENNES.
humbles versions dans lesquelles j'ai eu foi jusqu'ici, el qui, je le crains bien,
garderont toute ma prédilection.
Le travail complet que promet M. Duvivier n'est pas le seul qui se prépare en
ce moment, et je ne crois pas commettre d'indiscrétion en disant que M. le doc-
teur jHdas s'occupe de refaire un recueil comme celui de Gesenius sur un nouveau
plan, et en évitant les erreurs dans lesquelles ce savant est tombé. MM. Lindberg
et Falbe rédigent en commun un immense travail descriptif et explicatif concer-
nant ions les monuments numismatiques phéniciens et puniques. Enfin M. le duc
de Luynes imprime un magnifique travail sur les monnaies à légendes phéni-
ciennes des satrapes, travail qui sera suivi de recherches non moins importantes
sur la belle et rare série numismatique que l'on avait jusqu'ici classée pêle-mêle
sous le nom de Médailles incertaines de la Cilicie. Nous avons d'ailleurs tout lieu
d'espérer que bientôt les monuments épigraphiques puniques seront si nombreux
dans nos musées français, que de l'étude comparative de ces précieux débris
naîtra forcément un corps de doctrine aussi complet qu'on peut le désirer. Ainsi,
depuis quelques années, des inscriptions puniques ont été recueillies en assez
grand nombre sur le sol français de l'Algérie. M. le chef d'escadron d'artillerie
Delamare, dont ne ne saurait trop louer le zèle infatigable et l'amour ardent de
l'archéologie, a doté le musée du Louvre d'une immense collection épigraphique
dans laquelle rentre naturellement une assez riche série de pierres votives et d'é-
pitaphes puniques, qu'il faudra bien classer un jour comme le méritent des monu-
ments aussi précieux.
De toutes les découvertes récentes, la plus importante, sans aucun doute, est
celle d'un document qui vient jeter une lumière inespérée sur la religion cartha-
ginoise, la religion la plus mal connue de toutes celles de l'antiquité classique.
L'été dernier, on trouva dans les fondations d'une maison de la vieille ville de
Marseille, non loin de l'église de la Major, des fragments d'une dalle en pierre de
Cassis (1), couverte de caractères tout à fait distincts des caractères grecs et latins.
Un ouvrier maçon les recueillit el les offrit au directeur du musée de Marseille,
qui en fit l'acquisition au prix modique de 10 francs. Ces deux fragments qui se
rajustaient à merveille furent déposés au musée, où ils restèrent ignorés pendant
quelques semaines. A son passage à Marseille, M. Texier, le courageux explorateur
de l'Asie Mineure, visita le musée, et, à la première vue, il reconnut, dans les
deux pierres en question, une inscription phénicienne dont il sentit d'instinct
toute l'importance et toute la valeur. Il prit à la hâte un double calque de ce
texte curieux; l'un des deux fut envoyé à M. le ministre de l'instruction publi-
que, l'autre fut emporté par M. Texier, qu'une mission scientifique appelait dans
nos possessions d'Afrique. A Alger, il rencontra M. Nicoly Limbery, secrétaire-
interprète attaché au parquet de la cour, et il lui fil part de sa découverle en lui
communiquant le précieux calque qu'il avait recueilli. M. Limbery entreprit alors
de traduire le texte qu'il avait sous les yeux, et, préoccupé sans doute de la pos-
sibilité d'y retrouver un monument de l'histoire de Marseille, il crut y voir un
traité d'alliance entre les Marseillais el les Carthaginois. Chacune des vingt et
(1) La pierre de Cassis est un calcaire qui se trouve aux enviions de Marseille, el dont
le grain est presque aussi fin que celui de la pierre lithographique. La nature de la pierre
employée démontre évidemment que l'inscription punique de Marseille est un monument
national cl gravé sur place.
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES. uSU
une lignes de l'inscription, telle qu'elle existe aujourd'hui (elle a perdu plus d'un
tiers de sa teneur primitive), lui parut complète, et il se mit ;i la recherche du
traité qu'il espérait trouver. M. Limbery ayant négligé de donner la transcrip-
tion lettre pour lettre du texte original, il est plus que difficile de deviner par
quel effort d'analyse il est arrivé à la traduction qu'il propose, et dont voici un
extrait :
Ligne 4. — « Avec le désir et la volonté du sénat et du peuple des Matsa-
loum (les Marseillais), fut proclamée par la voix de l'oracle, dans le sanctuaire
du temple, l'injustice commise par le roi Balhanasar. A cet effet, on délibéra, et
ce traité fut publié dans l'inienlion de se lier par les nœuds de l'amitié avec ceux
qui adorent Belus, et de présenter au fils de Baal des offrandes pour en obtenir
un heureux succès.
Ligne 2. — » Il est arrêté que les commandements en seront observés, et l'on
s'engage à se laver les mains dans le sang du fils de Balhanasar (le nommé) Alam.
Cette promesse sera suivie d'un serment solennel, serment qui constatera la foi
des Cartahadouth (les Carthaginois) jurée aux Malsaloum.
Ligne 3. — » Et lorsque ce serment et ce traité auront vieilli, ils seront réglés
de nouveau, et vous ne devrez (les Marseillais) ni trembler ni craindre, s'il reste
éternellement devant vos yeux sur cette pierre qui constitue les impositions, les
droits, les égards, que vous devrez maintenir envers les hommes distingués de
notre nation, et la justice et la probité établies par ceux qui font le tour du monde,
pour s'attirer l'amitié des nations, et cela par leur sagesse. »
Je ne me sens pas le courage d'aller plus loin et de reproduire in extenso la
version proposée par M. Limbery, car, je l'avoue en toute humilité, quelque
grands que soient les efforts que j'ai faits pour découvrir dans l'inscription de
Marseille quelque chose d'analogue, je n'ai pu y réussir J'ai cru dès lors devoir me
résigner à n'y chercher que ce qui saute aux yeux. Peut-être devrais-je m'effrayer
quelque peu de l'étrange différence des deux sens que M. Limbery et moi avons
chacun de notre côté trouvés dans ce curieux document; j'aime mieux laisser aux
juges compétents le soin de décider entre nous, en citant quelques passages de ma
traduction, obtenue par l'application du système d'interprétation qui m'a paru
s'accorder le mieux avec la logique et le bon sens.
Ligne i. — « (Khallas) bâal? le sufète (le juge), fils de Bedtanit, fils
de Bed...
Ligne 2. — » Le sufète, fils de Bedachmoun, fils de Khaliasbâal, et...
Ligne 3. — » Pour un bœuf, sacrifice prescrit ou d'action de grâces; ce sacri-
fice vaudra aux prêtres 10 sicles d'argent pour chacun. La victime sera payée en
sus de cette redevance...
Ligne 4. — » Et selon les préceptes, elle (la chair) sera dépecée et brûlée; la
peau, les intestins, les pieds et les restes de la chair reviendront au maître du
sacrifice (c'est-à-dire à celui qui ordonnera le sacrifice).
Ligne S. — » Pour un veau auquel les cornes ne sont pas encore poussées, mais
auquel elles pousseraient? ou pour un cerf (ou une biche) sacrifice prescrit ou
d'action de grâces; ce sacrifice vaudra aux prêtres o sicles d'argent pour chacun...
La victime sera payée en sus
JJ90 SES ÉTUDES PHENICIENNES.
Ligne 6. — » de cette redevance ; (on prendra) de la chair cent cinquante
miscal (c'est un poids usuel); elle sera dépecée et brûlée; la peau, les intestins,
les pieds et les restes de la chair reviendront au maître de la victime.
Ligne 7. — » Pour un bélier ou pour une chèvre, sacrifice prescrit ou d'action
de grâces; ce sacrifice vaudra aux prêtres 1 sicle d'argent étranger? pour cha-
cun et selon les préceptes elle sera dépecée
Ligne 8. — » et brûlée ; la peau, les intestins, les pieds et les restes de la chair
reviendront au maître de la victime.
Ligne 9. — » Pour un agneau ou un chevreau, ou en temps de calamité?
pour un bélier, sacrifice prescrit ou d'action de grâces; ce sacrifice vaudra aux
prêtres trois quarts de sicle étranger? pour chacun La victime sera payée
en sus...
Ligne 15. — » Pour tout sacrifice qu'offrira un pauvre, soit d'une bête de
troupeau, soit d'un bouc (ou d'un oiseau), il n'y aura rien pour les prêtres. »
Tel est, je crois, le sens à très-peu près exact des premières lignes de l'inscrip-
tion de Marseille. Si nous comparons le texte de ce lambeau de rituel punique
avec le rituel judaïque, dont les éléments sont épars dans le Lévitique et dans le
Deutcronome, nous reconnaîtrons que pour les prêtres du culte hébraïque il n'y
avait d'autre droit assigné que celui d'un certain prélèvement sur les chairs des
victimes de quelque nature qu'elles fussent, ou sur les oblations de farine et
d'huile. Il n'est nullement question d'émoluments ou de droits de sacrifice à payer
en argent aux sacrificateurs. Dans le rituel punique, au contraire, celui qui
ordonne le sacrifice et qui fournit la victime a le droit de reprendre tout ce qui
n'a pas été brûlé sur l'autel; mais il doit payer à chacun des prêtres qui pren-
nent part à la cérémonie une redevance fixée pour chaque genre de sacrifice. Si
enfin l'homme qui offre une victime est pauvre, les prêtres lui doivent gratuite-
ment leur concours. Ainsi, bien que dans ces rituels les détails soient différents,
la similitude des points sur lesquels portent les prescriptions démontre qu'il y
avait entre les deux peuples une analogie de mœurs presque aussi grande que,
l'analogie de langage.
L'existence de cette curieuse inscription tracée sur une pierre du pays démontre
encore et fort explicitement qu'il existait à Marseille, vers le Ve siècle avant l'ère
chrétienne, un comptoir phénicien ou carthaginois, dont les magistrats s'assem-
blèrent pour régler en commun le rituel religieux.
III.
On connaît maintenant l'histoire des études phéniciennes et puniques. Il nous
reste une dernière question à traiter. Le déchiffrement des épigraphes numisma-
tiques ou lapidaires appartenant à l'idiome des deux nations est-il, sinon facile,
du moins possible? La marche qu'on a suivie pour y parvenir présente-t-elle des
garanties suffisantes, ou doit-elle être condamnée comme arbitraire et hypo-
thétique ?
Un premier point, et le plus important de tous, était bien connu à l'avance, et
il ne saurait être aujourd'hui plus que jadis sujet à contestation : entre l'idiome
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES, 591
phénicien et l'idiome hébraïque il y a une affinité très-étroite. D'ailleurs les témoi-
gnages de saint Augustin, de Priscien et de saint Jérôme, ne fussent pas venus
jusqu'à nous pour nous en convaincre, qu'il serait nécessaire, je n'hésite pas à le
dire, de conclure des faits matériels les plus probants que cette affinité doit
exister. Une nation entourée sur toutes les limites de son territoire d'autres
nalions de même origine, avec lesquelles elle est liée par les liens du sang, ne
peut pas parler une langue qui diffère essentiellement de celle que parlent ses
voisins. C'est là précisément le cas de la nation phénicienne. Placée dans la zone
maritime assez étroite à laquelle touchent de toutes parts des contrées habitées
par les races évidemment sœurs qui parlèrent les idiomes hébraïque, syriaque,
chaldéen et arabe, dialectes très-rapprochés d'une seule et même langue primi-
tive, la race phénicienne devait infailliblement elle-même se servir d'une langue
qui se rattachait à la même souche. Si une induction aussi rationnelle est con-
statée par des témoignages anciens dont l'autorité demeure irrécusable, il est
clair que le fait qu'il s'agit de prouver acquiert le degré le plus désirable de cer-
titude. C'est ce qui a lieu pour la Phénicie; nous pouvons donc affirmer dès lors
qu'avant de tenter le déchiffrement des écritures phéniciennes, on savait parfai-
tement ce qu'il fallait s'attendre à trouver sous cette écriture mystérieuse : il
devait y avoir identité entre entre les radicaux phéniciens et les radicaux hébreux;
de plus, le mécanisme grammatical devait être à tout le moins très-voisin de
celui que nous offre la langue hébraïque. Ceci posé, voyons comment l'on a pu et
dû s'y prendre pour aborder les tentatives de déchiffrement.
Quand il s'agit de procéder à la recherche d'un problème de ce genre, l'étude
des monuments bilingues peut seule donner des résultats assurés. Si donc ces
monuments bilingues se présentent, c'est naturellement sur eux que l'on doit faire
porter les premiers efforts. Supposons qu'une monnaie antique, par exemple,
porte à la fois une légende grecque et phénicienne, et que de plus la légende
grecque n'offre que le nom de la ville ou du peuple pour lequel cette monnaie a
été fabriquée : il sera tout naturel d'admettre à priori, mais en se réservant de
chercher plus lard la confirmation de cette hypothèse, que la légende phénicienne
contient exactement la même chose, c'est-à-dire le nom de la même ville ou du
même peuple. Dès lors, si l'on connaît ces noms tels qu'ils s'écrivaient dans la
langue hébraïque, il y aura toute raison de s'assurer d'abord si l'arrangement
des lettres et la longueur des légendes à déchiffrer s'accordent bien avec ce que
l'on s'attend à trouver. Si, de plus, ces légendes phéniciennes présentent des
lettres identiques placées précisément au point que leur assigne l'hypothèse toute
simple et toute rationnelle de laquelle on part, il y a là déjà plus qu'une pré-
somption en faveur de la légitimité de cette hypothèse. C'est précisément ce qui
s'est rencontré dans l'étude des monnaies antiques de Tyr et de Sidon. Les noms
de ces deux illustres cités nous étaient transmis par la Bible; il ne s'agissait donc
plus que de reconnaître si l'arrangement orthographique des légendes phéni-
ciennes, mises en regard sur ces monnaies avec des légendes grecques parfaite-
ment explicites, fournissait précisément les noms hébraïques cherchés. Cela n'a
pas manqué d'arriver. Il y avait donc un premier pas de fait; mais le terrain sar
lequel ce premier pas avait été imprimé avait besoin encore d'être sondé avec
précaution, parce que dans les recherches de ce genre il est toujours sage de se
tenir en garde contre les succès trop séduisants au premier abord. Heureusement
les confirmations ne se sont pas fait attendre. Les candélabres de Malle portaient
)"• : DES ÉTUDES PHÉNICIENNES.
aussi une inscription bilingue ; plusieurs épilaphes déterrées au Pirée étaient éga-
lement conçues en phénicien et en grec; dès lors, on était en possession de plu-
sieurs noms propres dont l'expression devait forcément fournir à l'analyse, opérée
avec réserve, des élémenls alphabétiques nombreux et indubitables. Ces éléments
une fois déterminés, on a pu procéder à la transcription en caractères hébraïques
des mots insérés dans les textes en question et autres que les noms propres. Le
sens du contexte dans lequel ces mots se trouvaient compris était fixé à l'avance
par le sens de la contre-partie grecque, et dès lors ceux des mots cherchés dont
la transcription était complète pouvaient immédiatement être comparés aux radi-
caux fournis par les lexiques hébraïques. Comme le sens obtenu de cette façon a
toujours, sans exception, coïncidé nettement avec le sens à trouver, ce seul fait
est plus que suffisant pour démontrer que les valeurs alphabétiques déjà déter-
minées l'avaient été heureusement et ne comportaient pas d'erreurs de lecture.
Il est bien clair aussi que, puisqu'il s'agissait d'une langue sémitique et dans
laquelle par conséquent les radicaux étaient trilittères, si, dans un groupe de
trois lettres dont la signification était à peu près connue à l'avance, une seule de
ces lettres représentait une articulation encore inconnue, tandis que les deux
autres l'étaient déjà, la comparaison avec le radical hébraïque ayant le même sens
devait, par une présomption toute naturelle, faire trouver la valeur du caractère
encore inconnu. C'est ainsi que de proche en proche on est parvenu à compléter
l'alphabet phénicien, dont tous les signes ont été déterminés à l'aide de cent faits
positifs, et non pas d'une seule coïncidence qui aurait pu provenir d'une pure
illusion. En d'autres termes, l'alphabet phénicien a été contrôlé de tant de façons
par les philologues, à l'aide de faits matériels contre lesquels il n'était pas pos-
sible de s'élever, que cet alphabet est aujourd'hui fixé et connu tout aussi nette-
ment que les alphabets grec et latin. Il est donc maintenant possible, pour
quiconque veut s'en donner la peine, de transcrire un texte phénicien quelconque.
Il n'en est malheureusement plus de même lorsqu'il s'agit de l'interpréter : pour
en venir là, il faut se servir des langues congénères dont les lexiques sont en
notre possession, et particulièrement de la langue hébraïque, qui était naturelle-
ment la plus rapprochée de la langue phénicienne, puisque les races qui parlaient
ces deux langues étaient les plus voisines de toutes celles qui se rattachent à la
même souche sémitique. Or, chacun sait que l'hébreu ne nous est réellement
connu qu'assez imparfaitement, que les dictionnaires n'ont été faits qu'à l'aide
du dépouillement des textes sacrés opéré la plume à la main; il en résulte qu'il
peut fort bien se rencontrer dans les textes phéniciens des expressions qu'il res-
tera toujours impossible d'assimiler à des radicaux hébraïques, chaldéens, syria-
ques ou arabes, parce que ces langues ont pu ne pas faire usage d'un radical
primitif dont le phénicien seul aura conservé la trace. Dès lors, espérer que l'on
traduira d'une manière indubitable et facile tous les mots sans exception que
pourra présenter un texte phénicien, ce sera toujours concevoir une espérance vaine
et que la première lentative fera évanouir, si l'on cherche la vérité de bonne foi.
En résumé, un texte phénicien étant donné, on peut très-aisément et très-
sûrement en transcrire tous les mots, lettre par lettre, en écriture hébraïque. On
peut ensuite en traduire la plus grande partie à l'aide du lexique des langues
congénères; mais dans ce travail il doit forcément rester des points sur lequels
on ne peut s'exprimer qu'avec une réserve entière, si l'on veut ne pas s'écarter
des lois de la saine critique.
DES ETUDES PHÉNICIENNES. ii'J.J
Tout ce que je viens de dire des monuments de la langue phénicienne s'ap-
plique évidemment, sans la moindre restriction, à ceux de la langue punique, puis-
qu'il est certain que Phéniciens et Carthaginois n'élaient qu'un seul et même
peuple. Toutefois je dois ajouter ici que les monuments épigraphiques puniques
se partagent en deux classes bien distinctes. La première contient les inscrip-
tions écrites avec l'alphabet phénicien pur; la seconde, les inscriptions écrites
avec un alphabet un peu modifié dans la forme, mais qui dérive très-visiblement
du phénicien ou punique primitif. Ce second alphabet, qui certainement était
adopté en Afrique antérieurement au temps de Juba, roi de Mauritanie, n'a pas
présenté plus de difficultés pour être retrouvé que l'alphabet primitif. Les mêmes
éléments de certitude étaient entre les mains des investigateurs ; ainsi médailles
et inscriptions bilingues, formules funéraires ou votives assez nombreuses pour
pouvoir se contrôler l'une par l'autre, telles ont été les ressources plus que suffi-
santes qu'on a dû mettre en usage pour arriver d'une manière précise à la connais-
sance complète de cette seconde écriture, évidemment dérivée delà première. Pour
achever de donner une idée nette et précise de la méthode de déchiffrement qui a
servi à éclaircir le sens des monuments épigraphiques phéniciens et puniques, il
me suffira de citer un seul exemple. Il s'agit d'un cippe funéraire fort modeste
déterré au Pirée en 1832 et portant une légende grecque qui signifie :
IRÈNE DE BYZANCE ,
et une légende phénicienne que tout le monde après Louis Anger a lue et tra-
duite :
IRÈNE, CITOYENNE DE BYZANCE,
en se servant de l'alphabet adopté généralement, et contre la valeur duquel on
ne pensait pas qu'il pût désormais s'élever aucune réclamation. N'est-il pas plus
que probable qu'une pareille coïncidence ne peut être fortuite, et celle lecture ne
fournit-elle pas la confirmation la plus palpable des valeurs alphabétiques qui
l'ont donnée?
Voici cependant que M. le général Uuvivier, dans un écrit récemment publié,
a proposé une nouvelle traduction de l'épigraphe d'Irène. Celte traduction est
fort remarquable, ainsi qu'on va le voir. Je transcris :
« Inscription phénicienne du tombeau d'Irène de Byzance. On l'a traduite par :
Irène, citoyen de Byzance, en torturant l'hébreu.
» Faire d'une femme un homme est une idée toute moderne. La véritable tra-
duction est celle-ci : L'aigle prit son vol, fit retentir le bruit de ses ailes, se pré-
cipita, jeta la terreur dès le lever du soleil (c'est-à-dire dès sa jeunesse).
» N'esl-ce pas là l'histoire fidèle de la jeunesse d'Irène de Byzance? »
A lout ceci il y a quelques objections à faire. La femme à laquelle fut élevé le
modeste cippe funéraire dont il s'agit était native de Byzance, le texte grec nous
l'apprend, mais il ne nous apprend rien de plus, si ce n'est par ses caractères
paléographiques, qui prouvent irréfragablement que cette Irène fut à peu près
contemporaine d'Alexandre-le-Grand.
A cette époque, il existait au Pirée, ainsi que le prouvent les monuments, une
petite colonie phénicienne composée sans aucun doute de négociants obscurs qui
TOME iv. 50
594 DES ÉTUDES PHÉNICIENNES.
étaient venus se fixer sur ce point pour faire fortune, en procurant aux Athéniens
les articles de commerce que leur fournissait leur pays natal. Les uns étaient de
Citium et d'autres de Sidon, comme Irène était de Byzance. Quant à celle-ci,
c'était très-probablement une marchande de parfums ou de tissus, d'une nais-
sance douteuse, puisqu'on ne pouvait écrire sur sa tombe le nom de son père,
ainsi que le voulait l'usage constamment suivi par les Phéniciens. Dès lors, de-
mander si l'histoire fidèle de la jeunesse de cette femme n'est pas tout entière dans
la phrase obtenue par M. Duvivier, c'est, je le crains, poser une question à laquelle
il n'y a d'autre réponse à faire que celle-ci : Je n'en sais rien. Il y a bien eu, il est
vrai, une Irène de Byzance à laquelle cette histoire en style biblique s'applique-
rait tant bien que mal : c'est l'impératrice de ce nom, contemporaine de Charle-
magne ; mais évidemment M. Duvivier n'a pu avoir en vue cette princesse, qui a vécu
douze cents ans au moins plus tard que son homonyme, l'humble marchande du
Pirée, et pour laquelle, dans tous les cas, on ne se fût pas avisé de graver à Athènes
une épitaphe en langue phénicienne qui ne se parlait plus nulle part. Quant à la
traduction adoptée par tous les devanciers de M. Duvivier, elle a été obtenue tout
naturellement, en lisant de l'hébreu très-correct, et sans le torturer en quoi que
ce fût, car tout le monde sans exception a traduit : Irène, citoyenne de Byzance, et
personne, que je sache, n'a eu la malencontreuse idée de faire de cette femme un
homme. Le mot hébreu baal, citoyen, fait tout naturellement au féminin baalet,
citoyenne, et chacun a lu baalet. Ce qui peut-être a donné lieu à cette petite erreur
de fait, c'est la vue de la traduction latine, Erene, civis Byzantia, donnée par
Gesenius, et qui comporte tout aussi bien le sens citoyenne que le sens citoyen. Du
reste, Gesenius est à l'abri du reproche qui lui est imputé d'avoir fait d'une femme
un homme, car il dit fort explicitement : Baalet, non domina est, sed civis (Bùr-
gerin), — Baalet ne veut pas dire dame, mais citoyenne (bourgeoise). — Je n'ajou-
terai plus qu'un mot. Le texte grec dit : Irène de Byzance, et rien de plus ; le texte
phénicien, transcrit à l'aide de l'alphabet que rejette M. Duvivier, fournit les mots :
Irène, citoyenne de Byzance. Si donc cet alphabet doit être mis au rebut, le hasard
peut une fois de plus être accusé d'opérer des rapprochements bien extraordi-
naires.
Pour conclure, si les résultats obtenus jusqu'ici par l'étude de l'épigraphie phé-
nicienne et punique ne répondent pas entièrement à l'impatience de quelques ima-
ginations aventureuses, ils ne sont pas cependant sans importance. On est par-
venu à déterminer d'une manière précise et indubitable la nature de l'écriture et
la valeur des signes des deux alphabets distincts, mais de formation très- voisine,
qui constituent cette écriture. On a également déterminé quelques-uns des signes
numériques qui étaient usités pour représenter les dates et les nombres; on a
vérifié la justesse des remarques de saint Augustin, de saint Jérôme et de Priscien,
sur l'extrême analogie des idiomes hébraïque et phénicien ; on a retrouvé dans la
composition d'une foule de noms propres les noms des divinités primordiales dont
le culte était adopté par la nation phénicienne; on a reconnu les formules vo-
tives et funéraires employées par celte nation ; on a pu s'assurer que les formes
extérieures du culte étaient en certains points identiques avec les formes du culte
hébraïque. Enfin, de la présence des épigraphes phéniciennes ou puniques trouvées
en certaines localités, il a été permis de conclure que la civilisation de la race la
plus commerçante du monde antique avait été transportée en toutes ces diffé-
rentes localités par des colonies plus ou moins importantes, chargées d'organiser
DES ÉTUDES PHÉNICIENNES. '.'}[)'■')
des comptoirs ou des établissements militaires et maritimes. Jusqu'ici des monu-
ments historiques dans toute l'acception du mot n'ont pas encore été retrouvés ;
mais il y a tout lieu d'espérer que tôt ou tard la terre restituera quelques-uns des
trésors épigraphiques de ce genre qu'elle recèle encore clans son sein, et dont
l'interprélalion, garantie par la saine critique qui bannit le merveilleux, en se
refusant toujours à faire plier les lectures matérielles aux exigences des versions
préconçues, nous mettra quelque jour à même de restituer quelques-unes des
pages d'une histoire que l'on a dû croire à jamais perdue. Telles sont les espé-
rances légitimes que l'on doit conserver en se livrant à l'étude d'une série de mo-
numents que l'activité et l'attention des érudits ne peuvent plus négliger.
F. de Saulcy.
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE
MODERNE.
LA CANGE DU NIL.
I. — PRÉPARATIFS DE NAVIGATION.
La cange qui m'emportait vers Damiette contenait aussi tout le ménage que
j'avais amassé au Caire pendant huit mois de séjour, savoir : — l'esclave au teint
doré vendue par Abdel-Kérim; le coffre vert qui renfermait les effets que ce der-
nier lui avait laissés; un autre coffre garni de ceux que j'y avais ajoutés moi-
même; un autre encore contenant mes habits de Franc, — dernier en cas de
mauvaise fortune, comme ce vêtement de pâtre qu'un empereur avait conservé
pour se rappeler sa condition première ; — puis tous les ustensiles et objets mo-
biliers dont il avait fallu garnir mon domicile du quartier cophte, lesquels con-
sistaient en gargoulettes et bardaquos propres à rafraîchir l'eau, pipes et narghilé,
matelas de colon et cages (cafas) en bâtons de palmier servant tour à tour de
divan, de lit et de table, — et qui avaient de plus pour le voyage l'avantage de
pouvoir contenir les volatiles divers de la basse-cour et du colombier.
Avant de partir, j'étais allé prendre congé de Mme Bonhomme, celle blonde et
charmante providence du voyageur. — Hélas! disais-je, je ne verrai plus de long-
temps que des visages de couleur ; je vais braver la peste qui règne dans le delta
d'Egypte, les orages du golfe de Syrie qu'il faudra traverser sur de frêles barques;
— sa vue sera pour moi le dernier sourire de la patrie !
Mmc Bonhomme appartient à ce type de beauté blonde du midi, que Gozzi célé-
brait dans les Vénitiennes, et que Pétrarque a chanté à l'honneur des femmes de
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE. 597
notre Provence. Il semble que ces gracieuses anomalies doivent au voisinage des
pays alpins l'or crespelé de leurs cheveux, et que leur œil noir se soit embrasé seul
aux ardeurs des grèves de la Méditerranée. La carnation, fine et claire comme le
satin rosé des Flamandes, se colore aux places que !e soleil a touchées d'une vague
teinte ambrée qui fait penser aux treilles d'automne, où le raisin blanc se voile à
demi sous les pampres vermeils. 0 figures aimées de Titien et de Giorgione, est-ce
aux bords du Nil que vous deviez me laisser encore un regret et un souvenir?
Cependant j'avais près de moi une autre femme aux cheveux noirs comme l'ébène,
au masque ferme qui semblait taillé dans le marbre portose, beauté sévère et grave
comme les idoles dorées de l'antique Asie, et dont 13 grâce même, à la fois servile
et sauvage, rappelait parfois, — si l'on peut unir ces deux mots, — la sérieuse
gaieté de l'animal captif.
Mm8 Bonhomme m'avait conduit dans son magasin, encombré d'articles de
voyage, et je l'écoutais, en l'admirant, détailler les mérites de tous ces charmants
ustensiles qui, pour les Anglais, reproduisent au besoin, dans le désert, tout le
confort de la vie fashionable. Elle m'expliquait avec son léger accent provençal
comment on pouvait établir, au pied d'un palmier ou d'un obélisque, des apparte-
ments complets de maître et de domestiques, avec mobilier et cuisine, le tout trans-
porté à dos de chameau ; donner des dîners européens où rien ne manque, ni les
ragoûts ni les primeurs, grâce aux boîtes de conserves, — qui, il faut l'avouer,
sont souvent de grande ressource.
— Hélas ! lui dis-je, je suis devenu tout à fait un Bédaouï (Arabe nomade); je
mange très-bien du dourah cuit sur une plaque de tôle, des dattes fricassées dans
le beurre, de la pâte d'abricot, des sauterelles fumées... et je sais un moyen d'ob-
tenir une poule bouillie dans le désert, sans même se donner le soin de la plumer.
— J'ignorais ce raffinement, dit Mme Bonhomme.
— Voici, répondis-je, la recette qui m'a été donnée par un renégat très-indus-
trieux, lequel l'a vu pratiquer daus l'Hedjaz. On prend une poule...
— Il faut une poule ? dit Mme Bonhomme.
— Absolument comme un lièvre pour le civet.
— Et ensuite?
— Ensuite on allume du feu entre deux pierres; on se procure de l'eau...
— Voilà déjà bien des choses!
— La nature les fournit. On n'aurait même que de l'eau de mer... ce serait la
même chose, et cela épargnerait le sel.
— Et dans quoi mettrez-vous la poule?
— Ah ! voilà le plus ingénieux. Nous versons de l'eau dans le sable fin du dé-
sert... autre ingrédient donné par la nature. Cela produit une argile fine et pro-
pre, extrêmement utile à la préparation.
— Vous mangeriez une poule bouillie dans du sable?
— Je réclame une dernière minute d'attention. Nous formons une boule
épaisse de cette argile en ayant soin d'y insérer cette même volaille ou toute
autre.
— Ceci devient intéressant.
— Nous mettons la boule de terre sur le feu, et nous la retournons de temps
en temps. Quand la croûte s'est suffisamment durcie et a pris partout une bonne
couleur, il faut la retirer du feu, la volaille est cuite.
— Et c'est tout?
a98 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
— Pas encore ; on casse la boule passée à l'élat de terre cuite, et les plumes
de l'oiseau, prises dans l'argile, se détachent à mesure qu'on le débarrasse des
fragments de cette marmite improvisée.
— Mais c'est un régal de sauvage!
— Non, c'est de la poule à l'étuvée simplement.
Mme Bonhomme vit bien qu'il n'y avait rien à faire avec un voyageur si con-
sommé ; elle remit en place toutes les cuisines de fer-blanc et les tentes, coussins
ou lits de caoutchouc estampillés de Vimproved patent de London.
— Cependant, lui dis-je, je voudrais bien trouver chez vous quelque chose
qui me soit utile.
— Tenez, dit Mme Bonhomme, je suis sûre que vous avez oublié d'acheter un
drapeau. 11 vous faut un drapeau.
— Mais je ne pars pas pour la guerre.
— Vous allez descendre le Nil... vous avez besoin d'un pavillon tricolore à
l'arrière de votre barque pour vous faire respecter des fellahs.
Et elle me montrait, le long des murs du magasin, une série de pavillons de
toutes les marines.
Je tirais déjà vers moi la hampe à pointe dorée d'où se déroulaient nos cou-
leurs, lorsque Mme Bonhomme m'arrêta le bras.
— Vous pouvez choisir; on n'est pas obligé d'indiquer sa nation. Tous ces mes-
sieurs prennent ordinairement un pavillon anglais; de cette manière, on a plus
de sécurité.
— Oh ! madame, lui dis-je, je ne suis pas de ces messieurs-là.
— Je l'avais bien pensé, me dit-elle avec un sourire.
J'aime à croire que ce ne seraient pas des gens du monde de Paris qui promè-
neraient les couleurs anglaises sur ce vieux Nil, où s'est reflété le drapeau de la
république. Les légitimistes en pèlerinage vers Jérusalem choisissent, il est vrai,
le pavillon de Sardaigne. Cela, par exemple, n'a pas d'inconvénient.
II. — UNE FÊTE DE FAMILLE.
Nous partons du port de Boulac ; le palais d'un bey mameluk, devenu au-
jourd'hui l'école polytechnique, la mosquée blanche qui l'avoisine, les étalages des
potiers qui exposent sur la grève ces bardaques de terre poreuse fabriquées à
Thèbes, qu'apporte la navigation du haut Nil, les chantiers de construction qui
bordent encore assez loin la rive droite du fleuve, tout cela disparaît en quelques
minutes. Nous courons une bordée vers une île d'alluvion située entre Boulac et
Embabeh, dont la rive sablonneuse reçoit bientôt le choc de notre proue; les
deux voiles latines de la cange frissonnent sans prendre le vent: — linttal !
battal! s'écrie le reïs, c'est-à-dire : Mauvais! mauvais! Il s'agissait probablement
du vent. En effet, la vague rougeàtre, frisée par un souffle contraire, nous jetait
au visage son écume, et le remous prenait des teintes ardoisées en peignant les
reflets du ciel.
Les hommes descendent à terre pour dégager la cange et la retourner. Alors
commence un de ces cbanls dont les matelots égyptiens accompagnent toutes
leurs manoeuvres et qui ont invariablement pour refrain eleison! Pendant que
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE. 599
cinq ou six gaillards, dépouillés en un instant de leur tunique bleue et qui sem-
blent des statues de bronze florentin, s'évertuent à ce travail, les jambes plon-
gées dans la vase, le rets, assis comme un pacha sur l'avant, fume son narghilé
d'un air indifférent. Un quart d'heure après, nous revenons vers Boulac, à demi
penchés sur la lame avec la pointe des vergues trempant dans l'eau.
Nous avions gagné à peine deux cents pas sur le cours du fleuve : il fallut re-
tourner la barque, prise cette fois dans les roseaux, pour aller toucher de nou-
veau à l'île de sable : Battal! battait disait toujours le reïs de temps en temps.
Je reconnaissais à ma droite les jardins des villas riantes qui bordent l'allée
de Choubrah ; les sycomores monstrueux qui la forment retentissaient de l'aigre
caquetage des corneilles, qu'entrecoupait parfois le cri sinistre des milans.
Du reste, aucun lotus, aucun ibis, pas un trait de la couleur locale d'autre-
fois; seulement çà et là de grands buffles plongés dans l'eau et des coqs de Pha-
raon, sortes de petits faisans aux plumes dorées, voltigeant au-dessus des bois
d'orangers et de bananiers des jardins.
J'oubliais l'obélisque d'Héliopolis, qui marque de son doigt de pierre la limite
voisine du désert de Syiie et que je regrettais de n'avoir encore vu que de loin.
Ce monument ne devait pas quitter notre horizon de la journée, car la navigation
de la cange continuait à s'opérer en zigzag.
Le soir était venu, le disque du soleil descendait derrière la ligne peu mouve-
mentée des montagnes lybiques, et tout à coup la nature passait de l'ombre violette
du crépuscule à l'obscurité bleuâtre de la nuit. J'aperçus de loin les lumières
d'un café, nageant dans leurs flaques d'huile transparente; l'accord strident du
naz et du rebab accompagnait cette mélodie égyptienne si connue : Ya teyly!
(0 nuits!)
D'autres voix formaient les répoiis du premier vers : « 0 nuits de joie ! » On
chantait le bonheur des amis qui se rassemblent, l'amour et le désir, flammes di-
vines, émanations radieuses de la clarté pure qui n'est qu'au ciel; — on invo-
quait Ahmad, l'élu, chef des apôtres, — et des voix d'enfants reprenaient en
chœur l'antistrophe de cette délicieuse et sensuelle effusion qui appelle la béné-
diction du Seigneur sur les joies nocturnes de la terre.
Je vis bien qu'il s'agissait d'une solennité de famille. L'étrange gloussement
des femmes fellahs succédait au chœur des enfants, et cela pouvait célébrer une
mort aussi bien qu'un mariage; car, dans toutes les cérémonies des Égyptiens,
on reconnaît ce mélange d'une joie plaintive ou d'une plainte entrecoupée de
transports joyeux qui déjà, dans le monde ancien, présidaient à tous les actes de
leur vie.
Le reïs avait fait amarrer notre barque à un pieu planté dans le sable, et se
préparait à descendre. Je lui demandai si nous ne faisions que nous arrêter dans
le village qui était devant nous. Il répondit que nous devions y passer la nuit et
y rester même le lendemain jusqu'à trois heures, moment où se lève le vent du
sud-ouest (nous étions à l'époque des moussons). — J'avais cru, lui dis-je, qu'on
ferait marcher la barque à la corde quand le vent ne serait pas bon. — Ceci n'est
pas, répondit-il, sur notre traité.
En effet, avant de partir, nous avions fait un écrit devant le cadi ; mais ces
gens y avaient mis évidemment tout ce qu'ils avaient voulu. Du reste, je ne suis
jamais pressé d'arriver, et cette circonstance, qui aurait fait bondir d'indigna-
tion un voyageur anglais, me fournissait seulement l'occasion de mieux étudier
GOO SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
l'antique branche, si peu frayée, par où le Nil descend du Caire à Damiette.
Le reïs, qui s'attendait à des réclamations violentes, admira ma sérénité. Le
halage des barques est relativement assez coûteux; — car, outre un nombre
plus grand de matelots sur la barque, il exige l'assistance de quelques hommes
de relais échelonnés de village en village.
Une cange contient deux chambres, élégamment peintes et dorées à l'intérieur,
avec des fenêtres grillées donnant sur le fleuve, et encadrant agréablement le
double paysage des rives; des corbeilles de fleurs, des arabesques compliquées,
décorent les panneaux ; deux coffres de bois bordent chaque chambre, et per-
mettent le jour de s'asseoir les jambes croisées, la nuit de s'étendre sur des nattes
ou des coussins. Ordinairement la première chambre sert de divan ; la seconde
de harem. Le tout se ferme et se cadenasse hermétiquement, sauf le privilège des
rats du Nil, dont il faut, quoi qu'on fasse, accepter la société. Les moustiques et
autres insectes sont des compagnons moins agréables encore ; mais on évite la
nuit leurs baisers perfides au moyen de vastes chemises dont on noue l'ouverture
après y être entré comme dans un sac, et qui entourent la tête d'un double voile
de gaze sous lequel on respire parfaitement.
Il semblait que nous dussions passer la nuit sur la barque, et je m'y préparais
déjà, lorsque le reïs, qui était descendu à terre, vint me trouver avec cérémonie
et m'invita à l'accompagner. J'avais quelque scrupule à laisser l'esclave dans la
cabine; mais il me dit lui-même qu'il valait mieux l'emmener avec nous.
III. — LE MUTAHIL.
En descendant sur la berge, je m'aperçus que nous venions de débarquer sim-
plement à Choubrah. Les jardins du pacha, avec les berceaux de myrte qui déco-
rent l'entrée, étaient devant nous; un amas de pauvres maisons bâties en briques
de terre crue s'étendait à notre gauche des deux côtés de l'avenue; le café que
j'avais remarqué bordait le fleuve, et la maison voisine était celle du reïs, qui
nous pria d'y entrer.
C'était bien la peine, me disais-je, de passer toute la journée sur le Nil ; nous
voilà seulement à une lieue du Caire ! J'avais envie d'y retourner passer la soirée
et lire les journaux chez Mn,e Bonhomme; mais le reïs nous avait déjà conduits
devant sa maison, et il était clair qu'on y célébrait une fêle où il convenait d'as-
sister.
En effet, les chants que nous avions entendus partaient de là; une foule de
gens basanés, mélangés de nègres purs, paraissait se livrer à la joie. Le reïs, dont
je n'entendais qu'imparfaitement le dialecte franc assaisonné d'arabe, finit par
me faire comprendre que c'était une fête de famille en l'honneur de la circonci-
sion de son fils. — Je compris surtout alors pourquoi nous avions fait si peu de
chemin.
La cérémonie avait eu lieu la veille à la mosquée, et nous étions seulement au
second jour des réjouissances. Les fêtes de famille des plus pauvres Egyptiens sont
des fêtes publiques, et l'avenue était pleine de monde : une trentaine d'enfants,
camarades d'école du jeune circoncis (mulahil), remplissait une salle basse; les
femmes, parentes ou amies de l'épouse du reïs, faisaient cercle dans la pièce du
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE. 601
fond, et nous nous arrêtâmes près de cette porte. Le reïs indiqua de loin une
place près de sa femme à l'esclave qui me suivait, et celle-ci alla sans hésiter
s'asseoir sur le tapis de la khanoun (dame), après avoir fait les salutations d'usage.
On se mit à distribuer du café et des pipes, et des Nubiennes commencèrent à
danser au son des tarabouks (tambours de terre cuite), que plusieurs femmes sou-
tenaient d'une main et frappaient de l'autre. — La famille du reïs était trop
pauvre sans doule pour avoir des aimées blanches; — mais les Nubiens dansent
pour leur plaisir. Le loti ou coryphée faisait les bouffonneries habituelles en
guidant les pas de quatre femmes qui se livraient à cette saltarelle éperdue que
j'ai déjà décrite, et qui ne varie guère qu'en raison du plus ou moins de feu des
exécutants.
Pendant un des intervalles de la musique et de la danse, le reïs m'avait fait
prendre place près d'un vieillard qu'il me dit être son père. Ce bonhomme, en
apprenant quel était mon pays, m'accueiilit avec un juron essentiellement fran-
çais, — que sa prononciation transformait d'une façon comique. C'était tout ce
qu'il avait retenu de la langue des vainqueurs de 98. Je lui répondis en criant :
« Napoléon ! » Il ne parut pas comprendre. Cela m'élonna; mais je songeai bientôt
que ce nom datait seulement de l'empire. — Avez-vous connu Bonaparte? lui dis-je
en arabe. II pencha la tête en arrière avec une sorte de rêverie solennelle, et se
mit à chanter à pleine gorge :
Ya salam, Bounabarteh !
Salut à toi, ô Bonaparte!
Je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en écoutant ce vieillard répéter le
vieux chant des Égyptiens en l'honneur de celui qu'ils appelaient le sultan Kébir.
Je le pressai de le chanter tout entier ; mais sa mémoire n'en avait retenu que
peu de vers (1). Cependant le reïs, indifférent à ces souvenirs, était allé du côté
des enfants, et l'on semblait préparer tout pour une cérémonie nouvelle.
En effet, les enfants ne tardèrent pas à se ranger sur deux lignes, et les autres
personnes réunies dans la maison se levèrent ; car il s'agissait de promener dans
le village l'enfant qui, la veille déjà, avait été promené au Caire. On amena un
cheval richement harnaché, et le petit bonhomme, qui pouvait avoir sept ans,
couvert d'habits et d'ornements de femme (le tout emprunté probablement), fut
hissé sur la selle, où deux de ses parents le maintenaient de chaque côté. Il était
fier comme un empereur, et tenait, selon l'usage, un mouchoir sur sa bouche. Je
n'osai le regarder trop attentivement, sachant que les Orientaux craignent en ce
cas le mauvais œil; mais je pris garde à tous les détails du cortège, que je n'avais
jamais pu si bien distinguer au Caire, où ces processions des mutahil diffèrent à
peine de celles des mariages.
Il n'y avait pas à celle-là de bouffons nus, simulant des combats avec des lances
et des boucliers; mais quelques Nubiens, montés sur des écnasses, se poursui-
vaient avec de longs bâtons : ceci était pour attirer la foule; ensuite les musiciens
(I) « Tu nous as fait soupirer par ton absence, ô général qui prends le café avec du
sucre! ô général charmant dont les joues sont si agréables, toi dont le glaive a frappé les
Turcs! salul à loi!
» O toi dont la chevelure est si belle! depuis le jour où tu entras au Caire, celie ville a
brillé d'une lueur semblable à celle d'une lampe de cristal ; salut à toi! »
602 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
ouvrirent la marche; puis les enfants, vêtus de leurs plus beaux costumes et
guidés par cinq ou six faquirs ou santons, qui chantaient des moals religieux ; puis
l'enfant à cheval entouré de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au
milieu desquelles marchaient les danseuses non voilées, qui, h chaque halte, re-
commençaient leurs trépignements voluptueux. On n'avait oublié ni les porteurs
de cassolettes parfumées, ni les enfants qui secouent les ttumkum, flacons d'eau
de rose dont on asperge les spectateurs; mais le personnage le plus important du
cortège était sans nul doute le barbier, tenant en main l'instrument mystérieux
— dont le pauvre enfant devait plus tard faire l'épreuve, — tandis que son aide
agitait au bout d'une lance une sorte d'enseigne chargée des attributs de son mé-
tier. Devant le rnutahil était un de ses camarades portant, attachée à son col,
la tablette à écrire, décorée par le maître d'école de chefs-d'œuvre calligraphiques.
Derrière le cheval, une femme jetait continuellement du sel pour conjurer les
mauvais esprits. La marche était fermée par les femmes gagées, qui servent de
pleureuses aux enterrements et qui accompagnent les cérémonies de mariage et
de circoncision avec le même olouloulou! dont la tradition se perd dans la plus
haute antiquité.
Pendant que le cortège parcourait les rues peu nombreuses du petit village de
Choubrah, j'étais resté avec le grand-père du mutahil, ayant eu toutes les peines
du monde à empêcher l'esclave de suivre les autres femmes. Il avait fallu employer
le mafisch! tout-puissant chez les Égyptiens pour lui interdire ce qu'elle regardait
comme un devoir de politesse et de religion. Les nègres préparaient des tables et
décoraient la salle de feuillages. — Pendant ce temps, je cherchais à tirer du
vieillard quelques éclairs de souvenirs, en faisant résonner à ses oreilles, avec le
peu que je savais d'arabe, les noms glorieux de Kléber et de Menou. Il ne se sou-
venait que du colonel Barthélémy, l'ancien chef de la police du Caire, qui a laissé
de grands souvenirs dans le peuple à cause de sa grande taille et du magnifique
costume qu'il portait. — Barthélémy a inspiré des chants d'amour dont les femmes
n'ont pas seules gardé la mémoire :
« Mon bien-aimé est coiffé d'un chapeau brodé; — des nœuds et des rosettes
ornent sa ceinture.
» J'ai voulu l'embrasser, il m'a dit : Âspetta (attends)! Oh! qu'il est doux son
langage italien! — Dieu garde celui dont les yeux sont des yeux de gazelle!
» Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthélémy), quand tu proclames la paix
publique avec un firman à la main ! »
IV. — LE SIRAFEH.
A la rentrée du mutahil, tous les enfants vinrent s'asseoir quatre par quatre
autour des tables rondes où le maître d'école, le barbier et les santons occupè-
rent les places d'honneur. Les autres grandes personnes attendirent la fin du
repas pour y prendre part à leur tour. Les Nubiens s'assirent devant la porte et
reçurent le reste des plats dont ils distribuèrent encore les derniers reliefs à de
pauvres gens attirés par le bruit de la fête. Ce n'est qu'après avoir passé par deux
ou trois séries d'invités inférieurs que les os parvenaient à un dernier cercle com-
SCÉNFS DE IA VIE ÉGYPTIENNE. 603
posé de chiens errants attirés par l'odeur des viandes. Rien ne se perd dans ces
feslins de patriarche, où, si pauvre que soit l'amphitryon, toute créature vivante
peut réclamer sa part de fête. — Il est vrai que les {<ens aisés ont l'usage de payer
leur écot par de petits présents, ce qui adoucit un peu la charge que s'imposent,
dans ces occasions, les familles du peuple.
Cependant arrivait, pour le muiabil, l'instant douloureux qui devait clore la
fêle. On fit lever de nouveau les enfants, et ils entrèrent seuls dans la salle où se
tenaient les femmes. On chantait : « 0 toi, sa tante paternelle! ô toi, sa tante
maternelle! viens préparer son sirafeh! » A partir de ce moment, les détails m'ont
été donnés par l'esclave présente à la cérémonie du sirafeh.
Les femmes remirent aux enfants un châle dont quatre d'entre eux tinrent les
coins. La tablette à écrire fut placée au milieu, et le principal élève de l'école
(arif) se mit à psalmodier un chant dont chaque verset était ensuite répété en
chœur par les enfants et par les femmes. On priait le Dieu qui sait tout, oc qui
connaît le pas de la fourmi noire et son travail dans les ténèbres, » d'accorder sa
bénédiction à cet enfant qui déjà savait lire et pouvait comprendre le Coran. On
remerciait en son nom le père, qui avait payé les leçons du maître, et la mère, qui
dès le berceau lui avait enseigné la parole.
« Dieu m'accorde, disait l'enfant à sa mère, de te voir assise au paradis et
saluée par Maryam (Marie), par Zeyneb, fille d'Ali, et par Falime, fille du pro-
phète ! »
Le reste des versets était à la louange des faquirs et du maître d'école, comme
ayant expliqué et fait apprendre à l'enfant les divers chapitres du Coran.
D'autres chants moins graves succédaient à ces litanies.
« 0 vous, jeunes filles, qui nous entourez, disait Varif, je vous recommande
aux soins de Dieu lorsque vous peignez vos yeux et que vous vous regardez au
miroir!
» Et vous, femmes mariées ici rassemblées, par la vertu du chapitre 37 : la
fécondité, soyez bénies! — Mais, s'il est ici des femmes qui aient vieilli dans le
célibat, qu'elles soient à coups de savates chassées dehors ! »
Pendant cette cérémonie, les garçons promenaient autour de la salle le sirafeh,
et chaque femme déposait sur la tablette des cadeaux de petite monnaie, après
quoi on versait les pièces dans un mouchoir dont les enfants devaient faire don
aux faquirs.
En revenant dans la chambre des hommes, le mutabil fut placé sur un siège
élevé. Le barbier et son aide se tinrent debout des deux côtés avec leurs instru-
ments. On plaça devant l'enfant un bassin de cuivre où chacun dut venir déposer
son offrande, — après quoi il fut emmené par le barbier dans une pièce séparée
où l'opération s'accomplit sous les yeux de deux de ses parents, pendant que les
cymbales résonnaient pour couvrir ses plaintes.
L'assemblée, sans se préoccuper davantage de cet incident, passa encore la plus
grande partie de la nuit à boire des sorbets, du café, et une sorte de bière épaisse
(hoiiza), boisson enivrante, dont les noirs principalement faisaient usage, et qui
est sans doute la même qu'Hérodote désigne sous le nom de vin d'orge.
604 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
V. — LA FORÊT DE PIERRE.
Je ne savais trop que faire le lendemain matin pour attendre l'heure où le vent
devait se lever. Le reïs et tout son monde se livraient au sommeil avec cette in-
souciance profonde du grand jour qu'ont peine à concevoir les gens du Nord.
J'eus l'idée de cadenasser l'esclave dans la chambre de la cange, ce qui aurait
passé pour très-naturel, et d'aller me promener vers Héliopolis, éloigné d'à peine
une lieue.
Tout à coup je me souvins d'une promesse que j'avais faite à un brave com-
missaire de marine qui m'avait prêté sa cabine pendant la traversée de Syra à
Alexandrie. « Je ne vous demande qu'une chose, m'avait-il dit, lorsqu'à l'arrivée
je lui fis mes remercîments, c'est de ramasser pour moi quelques fragments de la
forêt pétrifiée qui se trouve dans le désert, à peu de distance du Caire. Vous les
remettrez, en passant à Smyrne, chez Mme Carton, rue des Roses. »
Ces sortes de commissions sont sacrées entre voyageurs ; la honte d'avoir oublié
celle-là me fit résoudre immédiatement cette expédition facile. Du reste, je tenais
aussi à voir celte forêt dont je ne m'expliquais pas la structure. Je réveillai l'esclave
qui était de très-mauvaise humeur, et qui demanda à rester avec la femme du
reïs. J'avais l'idée dès lors d'emmener le reïs; une simple réflexion et l'expérience
acquise des mœurs du pays me prouvèrent que, dans cette famille honorable,
l'innocence de la pauvre Zeynëby ne courait aucun danger.
Ayant pris les dispositions nécessaires et averti le reïs qui me fit venir un ânier
intelligent, je me dirigeai vers Héliopolis, laissant à gauche le canal d'Adrien,
creusé jadis du Nil à la mer Rouge, et dont le lit desséché devait plus tard tracer
notre route au milieu des dunes de sable.
Tous les environs de Choubrah sont admirablement cultivés. Après un bois de
sycomores qui s'élend autour des haras, on laisse à gauche une foule de jardins
où l'oranger se cultive dans l'intervalle des dattiers plantés en quinconces; puis,
en traversant une branche du Kalisch ou canal du Caire, on gagne en peu de
temps la lisière du désert, qui commence sur la limite des inondations du Nil. Là
s'arrête le damier fertile des plaines, si soigneusement arrosées par les rigoles qui
coulent des saquiès ou puits à roues; — là commence, avec l'impression de la
tristesse et de la mort qui ont vaincu la nature elle-même, cet étrange faubourg
de constructions sépulcrales qui ne s'arrête qu'au Mokatam, et qu'on appelle de
ce côté la Vallée des Califes. C'est là que Teyloun et Bibars, Saladin et Malek-
Adel, et mille autres héros de l'islam, reposent non dans de simples tombes, mais
dans de vastes palais brillants encore d'arabesques et de dorures, entremêlés de
vastes mosquées. Il semble que les spectres, habitants de ces vastes demeures,
aient voulu encore des lieux de prière et d'assemblée — qui, si l'on en croit la
tradition, se peuplent à certains jours d'une sorte de fantasmagorie historique.
En nous éloignant de cette triste cité dont l'aspect extérieur produit l'effet
d'un brillant quartier du Caire, nous avions gagné la levée d'Héliopolis, construite
jadis pour mettre celte ville à l'abri des plus hautes inondations. Toute la plaine
qu'on aperçoit au delà esl bosselée de petites collines formées d'amas de décom-
bres. Ce sont principalement les ruines, d'un village qui recouvrent là les restes
SCENES DE LA VIE EGYPTIENNE.
605
perdus des constructions primitives. Rien n'est resté debout; pas une pierre
antique ne s'élève au-dessus du sol, excepté l'obélisque, autour duquel on a planté
un vaste jardin.
L'obélisque forme le centre de quatre allées d'ébéniers qui divisent le jardin ;
des abeilles sauvages ont établi leurs alvéoles dans les anfractuosités de l'une des
faces qui, comme on sait, est dégradée. Le jardinier, habitué aux visites des voya-
geurs, m'oifrit des fleurs et des fruits. Je pus ra'asseoir et songer un instant aux
splendeurs décrites par Strabon, aux trois autres obélisques du temple du Soleil,
dont deux sont à Rome et dont l'autre a été détruit; à ces avenues de sphinx en
marbre jaune dont un seul se voyait encore au siècle dernier; — à cette ville
enfin, berceau des sciences, où Hérodote et Platon vinrent se faire initier aux mys-
tères. — Héliopolis a d'autres souvenirs encore au point de vue biblique. Ce fut
là que Joseph donna ce bel exemple de chasteté que notre époque n'apprécie plus
qu'avec un sourire ironique. Aux yeux des Arabes, cette légende a un tout autre
caractère : Joseph et Zuleïka sont les types consacrés de l'amour pur, des sens
vaincus par le devoir, et triomphants d'une double tentation; car le maître de
Joseph était un des eunuques du roi. Dans la légende souvent traitée par les poètes
de l'Orient, la tendre Zuleïka n'est point sacrifiée comme dans celle que nous con-
naissons. Mal jugée d'abord par les femmes de Memphis, elle fut de toutes parts
excusée dès que Joseph, sorti de sa prison, eut fait admirer à la cour de Pharaon
tout le charme de sa beauté.
Le sentiment d'amour platonique dont les poètes arabes supposent que Joseph
fut animé pour Zuleïka, — et qui rend certes son sacrifice d'autant plus beau, —
n'empêcha pas ce patriarche de s'unir plus tard à la fille d'un prêtre d'Héliopolis,
nommée Azima. Ce fut un peu plus loin, vers le nord, qu'il établit sa famille à un
endroit nommé Gessen, où l'on a cru retrouver les restes d'un temple juif bâti
par Onias.
Je n'ai pas tenu à visiter ce berceau de la postérité de Jacob ; mais je ne lais-
serai pas échapper l'occasion de laver tout un peuple, dont nous avons accepté
les traditions patriarcales, d'un acte peu loyal que les philosophes lui ont dure-
ment reproché. — Je discutais un jour au Caire sur la fuite d'Egypte du peuple
de Dieu avec un humoriste de Rerlin, qui faisait partie comme savant de l'expédi-
tion de M. Lepsius :
« Croyez-vous donc, me dit-il, que tant d'honnêtes Hébreux auraient eu l'in-
délicatesse d'emprunter ainsi la vaisselle de gens qui, quoique Égyptiens, avaient
été évidemment leurs voisins ou leurs amis?
— Cependant, observai-je, il faut croire cela ou nier l'Écriture.
— Il peut y avoir erreur dans la version ou interpolation dans le texte; mais
faites attention à ce que je vais vous dire : les Hébreux ont eu de tout temps le
génie de la banque et de l'escompte. Dans cette époque encore naïve, on ne devait
guère prêter que sur gages... et persuadez-vous bien que telle était déjà leur
industrie principale.
— Mais les historiens les peignent occupés à mouler des briques pour les
pyramides (lesquelles, il est vrai, sont en pierre), et la rétribution de ces travaux
se faisait en oignons et autres légumes?
— Eh bien! s'ils ont pu amasser quelques oignons , croyez fermement qu'ils
ont su les faire valoir et que cela leur en a rapporté beaucoup d'autres.
— Que faudrait-il en conclure ?
606 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
— Rien autre chose, sinon que l'argenterie qu'ils ont emportée représentait
probablement le gage exact des prêts qu'ils avaient pu faire dans Memphis.
L'Égyptien est négligent; il avait sans doute laissé s'accumuler les intérêts, et les
frais, et la rente au taux légal...
— De sorte qu'il n'y avait pas même à réclamer un boni?
— J'en suis sûr. Les Hébreux n'ont emporté que ce qui leur était acquis selon
toutes les lois de l'équité naturelle et commerciale. Par cet acte, assurément légi-
time, ils ont fondé dès lors les vrais principes du crédit. Du reste, le Talmud dit
en termes précis : « Ils ont pris seulement ce qui était à eux. »
Je donne pour ce qu'il vaut ce paradoxe berlinois. — Il me tarde de retrouver
à quelques pas d'Héliopolis des souvenirs plus grands de l'histoire biblique. Le
jardinier qui veille à la conservation du dernier monument de cette cité illustre
— appelée primitivement Ainschems ou l'OEil-du-Soleil, m'a donné un de ses
fellahs pour me conduire à Matarée. Après quelques minutes de marche dans la
poussière, j'ai retrouvé une oasis nouvelle, c'est-à-dire un bois tout entier de
sycomores et d'orangers ; une source coule à l'entrée de l'enclos, et c'est, dit-on,
la seule source d'eau douce que laisse filtrer le terrain nitreux de l'Egypte. Les
habitants attribuent cette qualité à une bénédiction divine. Pendant le séjour que
la sainte famille fit à Matarée, c'est là, dit-on, que la Vierge venait blanchir le
linge de l'Enfant-Dieu. On suppose en outre que cette eau guérit de la lèpre. De
pauvres femmes qui se tiennent près de la source vous en offrent une tasse moyen-
nant un léger batchiz.
Il reste à voir encore dans le bois le sycomore touffu sous lequel se réfugia la
sainte famille, poursuivie par la bande d'un brigand nommé Disma. Celui-ci qui,
plus tard, devint le bon larron, finit par découvrir les fugitifs ; mais tout à coup
la foi toucha son cœur, au point qu'il offrit l'hospitalité à Joseph et à Marie dans
une de ses maisons située sur l'emplacement du vieux Caire, qu'on appelait alors
Babylone d'Egypte. Ce Disma, dont les occupations paraissaient lucratives, avait
des propriétés partout. — On m'avait fait voir déjà, au vieux Caire, dans un cou-
vent cophte, un vieux caveau, voûté en brique, qui passe pour être un reste de
l'hospitalière maison de Disma et l'endroit même où couchait la sainte famille.
Ceci appartient à la tradition cophte, mais l'arbre merveilleux de Matarée reçoit
les hommages de toutes les communions chrétiennes. Sans penser que ce sycomore
remome à la haute antiquité qu'on suppose, on peut admettre qu'il est le produit
des rejetons de l'arbre ancien, et personne ne le visite depuis des siècles sans em-
porter un fragment du bois ou de l'écorce. Cependant il a toujours des dimensions
énormes et semble un baobab de l'Inde; l'immense développement de ses bran-
ches et de ses surgeons disparaît sous les ex-voto, les chapelets, les légendes, les
images saintes, qu'on y vient suspendre ou clouer de toutes parts.
En quittant Matarée , nous ne tardâmes pas à retrouver la trace du canal
d'Adrien, qui sert de chemin quelque temps, et où les roues de fer des voitures
de Suez laissent des ornières profondes. Le désert est beaucoup moins aride que
l'on ne croit ; des touffes de plantes balsamiques, des mousses, des lichens et des
cactus revêtent presque partout le sol, et de grands rochers garnis de broussailles
se dessinent à l'horizon.
La chaîne du Mokatam fuyait à droite vers le sud ; le défilé, en se resserrant,
ne tarda pas à en masquer la vue, et mon guide m'indiqua du doigt la compo-
sition singulière des roches qui dominaient notre chemin : c'étaient des blocs
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE. 607
d'huîtres et de coquillages de toute sorte. La mer du déluge, ou peut-être seulement
la Méditerranée qui, selon les savants, couvrait autrefois toute cette vallée du Nil,
a laissé ces marques incontestables. Que faut-il supposer de plus étrange mainte-
nant? La vallée s'ouvre; un immense horizon s'étend à perle de vue. Plus de
traces, plus de chemin ; le sol est rayé partout de longues colonnes rugueuses et
grisâtres. 0 prodige ! ceci est la forêt pétrifiée.
Quel est le souffle effrayant qui a couché à terre au même instant ces troncs de
palmiers gigantesques ? Pourquoi tous du même côté, avec leurs branches et
leurs racines, et pourquoi la végétation s'est-elle glacée et durcie en laissant dis-
tincts les fibres du bois et les conduits de la sève? Chaque vertèbre s'est brisée
par une sorte de décollement; mais toutes sont restées bout à bout comme les
anneaux d'un reptile. Rien n'est plus étonnant au monde. Ce n'est pas une pétri-
fication produite par l'action chimique de la terre; tout est couché à fleur de sol.
C'est ainsi que tomba la vengeance des dieux sur les compagnons de Phinée.
Serait-ce un terrain quitté par la mer? Mais rien de pareil ne signale l'action ordi-
naire des eaux. Est-ce un cataclysme subit, un courant des eaux du déluge ? Mais
comment, dans ce cas, les arbres n'auraient-ils pas surnagé ? L'esprit s'y perd; il
vaut mieux n'y plus songer!
J'ai quitté enfin cette vallée étrange, et j'ai regagné rapidement Choubrah. Je
remarquais à peine les creux de rochers qu'habitent les hyènes et les ossements
blanchis des dromadaires qu'a semés abondamment le passage des caravanes; —
j'emportais dans ma pensée une impression plus grande encore que celle dont on
est frappé au premier aspect des pyramides : leurs quarante siècles sont bien
petits devant les témoins irrécusables d'un monde primitif soudainement détruit !
VI. — UN DÉJEUNER EN QUARANTAINE.
Nous voilà de nouveau sur le Nil. Jusqu'à Batn-el-Bakarah, le ventre de la vache,
où commence l'angle inférieur du Delta, je ne faisais que retrouver des rives con-
nues. Les pointes des trois pyramides, teintes de rose le matin et le soir , et que
l'on admire si longtemps avant d'arriver au Caire , si longtemps encore après
avoir quitté Boalac, disparurent enfin tout à fait de l'horizon. Nous voguions dé-
sormais sur la branche orientale du Nil, c'est-à-dire sur le véritable lit du fleuve ;
car la branche de Rosette, plus fréquentée des voyageurs d'Europe, n'est qu'une
large saignée qui se perd à l'occident.
C'est de la branche de Damiette que partent les principaux canaux deltaïques ;
c'est elle aussi qui présente le paysage le plus riche et le plus varié. Ce n'est plus
celte rive monotone, bordée de quelques palmiers grêles, avec des villages bâtis
en briques crues, — et tout au plus çà et là des tombeaux de santons égayés de
minarets, des colombiers ornés de renflements bizarres, minces silhouettes pano-
ramiques toujours découpées sur un horizon qui n'a pas de second plan. — La
branche, ou, si vous voulez, la brame de Damiette, baigne des villes considé-
rables, et traverse partout des campagnes fécondes ; les palmiers sont plus beaux
et plus touffus; les figuiers, les grenadiers et les tamarins présentent partout des
nuances infinies de verdure. Les bords du fleuve, aux affluents des nombreux
canaux d'irrigation, sont revêtus d'une végétation toute primitive; du sein des
$08 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
roseaux qui jadis fournissaient le papyrus et des nénuphars variés, parmi lesquels
peut-être on retrouverait le lotus pourpré des anciens, on voit s'élancer des mil-
liers d'oiseaux et d'insectes. Tout papillote, étincelle et bruit, sans tenir compte
de l'homme, ear il ne passe pas là dix Européens par année; ce qui veut dire que
les coups de fusil viennent rarement troubler ces solitudes populeuses. Le cygne
sauvage, le pélican, le flamant rose, le héron blanc et la sarcelle se jouent autour
des djermes et des canges; mais des vols de colombes, plus facilement effrayées,
s'égrènent çà et là en longs chapelets dans l'azur du ciel.
Nous avions laissé à droite Charakhanieh situé sur l'emplacement de l'antique
Cercasorum; Dagoueh, vieille retraite des brigands du Nil qui suivaient, la nuit,
les barques à la nage en cachant leur tête dans la cavité d'une courge creusée ;
Atrib, qui couvre les ruines d'Atribis , et Methram , ville moderne fort peuplée,
dont la mosquée, surmontée d'une tour carrée, fut, dit-on, une église chrétienne
avant la conquête arabe.
Sur la rive gauche on retrouve l'emplacement de Busiris sous le nom de Bouzir,
mais aucune ruine ne sort de terre; de l'autre côté du fleuve, Semenhoud, autre-
fois Stibennitus, fait jaillir du sein de la verdure ses dômes et ses minarets. —
Les débris d'un temple immense, qui paraît être celui d'Isis, se rencontrent à deux
lieues de là. Des têtes de femmes servaient de chapiteau à chaque colonne; la plupart
de ces dernières ont servi aux Arabes à fabriquer des meules de moulin.
Nous passâmes la nuit devant Mansourah, et je ne pus visiter les fours à poulets
célèbres de cette ville, ni la maison de Ben-Lockman où vécut saint Louis prison-
nier. Une mauvaise nouvelle m'attendait à mon réveil ; le drapeau jaune de la peste
était arboré sur Mansourah, et nous attendait encore à Damiette, de sorte qu'il
était impossible de songer à faire des provisions autres que d'animaux vivants.
C'était de quoi gâter assurément le plus beau paysage du monde ; malheureuse-
ment aussi les rives devenaient moins fertiles ; l'aspect des rizières inondées,
l'odeur malsaine des marécages, dominaient décidément, au delà de Pharescour,
l'impression des dernières beautés de la nature égyptienne. Il fallut attendre
jusqu'au soir pour rencontrer enfin le magique spectacle du Nil élargi comme un
golfe, — des bois de palmiers plus touffus que jamais, de Damiette, enfin, bordant
les deux rives de ses maisons italiennes et de ses terrasses de verdure; spectacle
qu'on ne peut comparer qu'à celui qu'offre l'entrée du grand canal de Venise, et
où de plus les mille aiguilles des mosquées se découpaient dans la brume colorée
du soir.
On amarra la cange au quai principal, devant un vaste bâtiment décoré du pa-
villon de France ; mais il fallait attendre le lendemain pour nous faire reconnaître
et obtenir le droit de pénétrer avec notre belle santé dans le sein d'une ville ma-
lade. Le drapeau jaune flottait sinistrement sur le bâtiment de la marine, et la
consigne était toute dans notre intérêt. Cependant nos provisions étaient épuisées,
et cela ne nous annonçait qu'un triste déjeuner pour le lendemain.
Au point du jour toutefois, notre pavillon avait été signalé, — ce qui prouvait
l'utilité du conseil de Mme Bonhomme, — et le janissaire du consulat français
venait nous offrir ses services. J'avais une lettre pour le consul, et je demandai à
lui être présenté. Après être allé l'avertir, le janissaire vint me prendre et me dit
de faire grande attention, afin de ne toucher personne et de ne point être louché
pendant la roule. Il marchait devant moi avec sa canne à pomme d'argent, et
faisait écarter les curieux. — Nous montons enfin dans un vaste bâtiment de pierre,
SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE. iH)\)
fermé de portes énormes, et qui avait la physionomie d'un okel ou caravansérail.
C'était pourtant la demeure du consul ou plutôt de l'agent consulaire de France
qui est en même temps l'un des plus riches négociants en riz de Damielle.
J'entre dans la chancellerie, te janissaire m'indique son maître, et j'allais bon-
nement lui remettre ma lettre dans la main. — Aspetla! me dit-il d'un air moins
gracieux que celui du colonel Barthélémy quand on voulait l'embrasser, — et il
m'écarte avec un bâton blanc qu'il tenait à la main. Je comprends l'intention, et
je présente simplement la lettre. Le consul sort un instant sans rien dire, et revient
tenant une paire de pincettes; il saisit ainsi la lettre, en met un coin sous son
pied , déchire très-adroitement l'enveloppe avec le bout des pinces , et déploie
ensuite la feuille, qu'il tient à distance devant ses yeux en s'aidant du même
instrument.
Alors sa physionomie se déride un peu, il appelle son chancelier, qui seul parle
français, et me fait inviter à déjeuner, mais en me prévenant que ce sera en
quarantaine. Je ne savais trop ce que pouvait valoir une telle invitation, mais je
pensai d'abord à mes compagnons de la cange, et je demandai ce que la ville pou-
vait leur fournir.
Le consul donna des ordres au janissaire, et je pus obtenir pour eux du pain,
du vin et des poules, seuls objets de consommation qui soient supposés ne pouvoir
transmettre la peste. La pauvre esclave se désolait dans la cabine; je l'en fis
sortir pour la présenter au consul.
En me voyant revenir avec elle, ce dernier fronça le sourcil :
— Est-ce que vous voulez emmener cette femme en France? me dit le chan-
celier.
— Peut-être, si elle y consent et si je le puis ; en attendant, nous partons pour
Beyrouth.
— Vous savez qu'une fois en France elle est libre?
— Je la regarde comme libre dès à présent.
— Savez-vous aussi que si elle s'ennuie en France, vous serez obligé de la faire
revenir en Egypte à vos frais?
— J'ignorais ce détail.
— Vous ferez bien d'y songer. Il vaudrait mieux la revendre ici.
— Dans une ville où est la peste? ce serait peu généreux!
— Enfin c'est votre affaire.
Il expliqua le tout au consul, qui finit par sourire et qui voulut présenter
l'esclave à sa femme. En attendant, on nous fit passer dans la salle à manger,
dont le centre était occupé par une grande table ronde. Ici commença une céré-
monie nouvelle.
Le consul m'indiqua un bout de la table où je devais m'asseoir; il prit place
à l'autre bout avec son chancelier et un petit garçon, son fils sans doute, qu'il
alla chercher dans la chambre des femmes. Le janissaire se tenait debout à droite
de la table pour bien marquer la séparation.
Je pensais qu'on inviterait aussi la pauvre Zeynëby, mais elle s'était assise, les
jambes croisées, sur une natte, avec la plus parfaite indifférence, comme si elle se
trouvait encore au bazar. Elle croyait peut-être au fond que je l'avais amenée là
pour la revendre.
Le chancelier prit la parole et me dit que notre consul était un négociant catho-
lique natif de Syrie, et que, l'usage n'étant pas, même chez les chrétiens, d'ad-
TOMï iv. 41
610 SCÈNES DE LA VIE ÉGYPTIENNE.
mettre les femmes à table , on allait faire paraître la khanoun (maîtresse de la
maison), seulement pour me faire honneur.
En effet, la porte s'ouvrit ; une femme d'une quarantaine d'années, et d'un em-
bonpoint marqué, s'avança majestueusement dans la salle et prit place en face du
janissaire sur une chaise haute avec escabeau , adossée au mur. Elle portait sur •
la tête une immense coiffure conique drapée d'un cachemire jaune avec des orne-
ments d'or. Ses cheveux nattés et sa poitrine découverte étincelaient de diamants.
Elle avait l'air d'une madone , et son teint de lis pâle faisait ressortir l'éclat
sombre de ses yeux dont les paupières et les sourcils étaient peints selon la
coutume.
Des domestiques, placés de chaque côté de la salle, nous servaient des mets
pareils dans des plats différents, et l'on m'expliqua que ceux de mon côté n'étaient
pas en quarantaine et qu'il n'y avait rien à craindre si par hasard ils touchaient
mes vêtements. Je comprenais difficilement comment, dans une ville pestiférée,
il y avait des gens tout à fait isolés de la contagion. J'étais cependant moi-même
un exemple de cette singularité.
Le déjeuner fini , la khanoun , qui nous avait regardés silencieusement saris
prendre place à notre table, avertie par son mari de la présence de l'esclave
amenée par moi , lui adressa la parole , lui fit des questions et ordonna qu'on lui
servît à manger. On apporta une petite table ronde pareille à celles du pays, et le
service en quarantaine s'effectua pour elle comme pour moi.
Le chancelier voulut bien ensuite m'accompagner pour me faire voir la ville.
La magnifique rangée des maisons qui bordent le Nil n'est pour ainsi dire qu'une
décoration de théâtre; tout le reste est poudreux et triste; la fièvre et la peste
semblent transpirer des murailles. Le janissaire marchait devant nous en faisant
écarter une foule livide vêtue de haillons bleus. Je ne vis de remarquable que le
tombeau d'un santon célèbre honoré par les marins turcs, une vieille église bâtie
par les croisés dans le style byzantin et une colline aux portes de la ville entière-
ment formée, dit-on, des ossements de l'armée de saint Louis.
Je craignais d'être obligé de passer plusieurs jours dans cette ville désolée.
Heureusement le janissaire m'apprit le soir même que la bombarde la Sa,7ita-
Barbara allait appareiller au point du jour pour les côtes de Syrie. Le consul voulut
bien y retenir mon passage et celui de l'esclave ; — le soir même nous quittions
Damiette pour aller rejoindre en mer ce bâtiment commandé par un capitaine
grec.
Gérard de Nerval.
PHILOLOGIE FRANÇAISE.
I. — Des Variations du Langage français,
par M. F. Génin; — 1 vol. in-8".
II. — Remarques sur la Langue française au dix-neuvième siècle,
par M. F. Wey ; — 2 volumes in-8°. '
Si nous ne savons pas aujourd'hui notre langue, ce n'est pas faute de leçons,
car nous avons des maîtres de toute sorte : jamais on n'a tant étudié la langue
française. De grands écrivains n'ont pas dédaigné de se faire commentateurs, de
restituer des passages, de discuter des textes, enfin de nous apprendre en détail
cette langue du xvne siècle, qu'ils nous enseignent mieux encore par leurs écrits,
car les excellents modèles sont la meilleure de toutes les leçons. D'autres moins
habiles, mais fidèles aux mêmes principes, exaltent Bossuet et Pascal dans un
langage un peu mélangé, et recommandent le style du grand siècle dans un style
qu'aucun siècle encore n'a connu; mais tous, grands ou petits, semblent se réu-
nir en ce point, que notre langue et partant notre littérature sont tombées dans
une décadence dont elles se relèveront difficilement. Il y a toujours eu des gens
qui ont employé leur vie à regretter le temps passé, et qui sont morts sans avoir
pu se consoler d'un malheur, irréparable il est vrai, celui d'avoir vécu de leur
temps; gens chagrins et moroses, qui se seraient également lamentés s'ils étaient
nés cent ou deux cents ans plus tôt, au milieu même de cet âge d'or, objet de
leurs regrets. Voltaire a écrit quelque part : « Nous sommes comme les avares,
qui disent toujours que le temps est dur. » Celte manie est de tous les siècles,
mais jamais peut-être elle n'a été aussi commune qu'aujourd'hui. On ne s'est pas
contenté de nous avertir que la poésie française était en proie à une effrayante
corruption; on ajoute, pour nous consoler, que cette décadence était inévitable,
et que les choses devaient se passer ainsi. On a bâti là-dessus le plus triste sys-
tème du monde, la doctrine du fatalisme a pénétré presque dans l'histoire litté-
(1) Librairie de Firmin Didot, rue Jacob.
612 PHILOLOGIE FRANÇAISE.
raire, et, si l'on en croit quelques critiques, une langue n'a que trois périodes à
parcourir : elle naît, elle vit, elle meurt, sans espérance de résurrection. Ah !
combien est plus consolante l'opinion d'Horace, et plus riante la comparaison
dont il se sert !
Ut sylvae foliis pronos rautanlur iu annos
Prima cadunt, ila verborum velus interit jetas...
Mais non ; pour nos Jérémies modernes, un idiome n'est point cet arbre qui,
perdant ses feuilles au déclin de l'année, les verra renaître au printemps : c'est
une plante chétive qui ne fleurit qu'une fois et qui meurt avec l'automne.
Cette doctrine est neuve sans doute, mais elle est désolante ; et ce qui semble
parfois assez singulier, c'est de voir les gens qui la professent s'en affliger médio-
crement. Ils aiment sans doute les lettres, quand ce ne serait que par reconnais-
sance, puisqu'ils leur doivent souvent tout ce qu'ils sont. Ce devrait être pour
eux une atfliction profonde de voir mourir une littérature, surtout celle de leur
patrie; car la mort d'une littérature est ce qu'il y. a de plus triste au monde
après la mort d'une nation.
Chose plus bizarre encore! au-dessus de ces gens, dont le métier est de gémir
perpétuellement, se trouvent des écrivains célèbres qui déplorent sérieusement
notre décadence, et auxquels pourtant notre époque doit une partie de sa gloire
littéraire; ils ne cessent de défendre leur système dans un style qui le dément.
Cela me rappelle qu'au moment où éclata la querelle des anciens et des moder-
nes, tous les modernes illustres, Racine, Boileau, La Bruyère, Fénelon, La Fon-
taine lui-même, prirent parti pour les anciens. Admirable modestie de ces grands
hommes! ils ne s'apercevaient pas que leurs œuvres étaient la meilleure réponse
qu'on pût opposer à leur opinion. Il est vrai que La Motte et Perrault avaient
trop de rancune, ou pas assez d'esprit pour employer un si bon argument.
Il faut pourtant convenir que cette prévention des gens d'esprit contre leurs
contemporains est un sentiment assez naturel. Placé au milieu même d'une
société, vous en voyez mieux toutes les misères; et comme en littérature, ainsi
qu'en toute autre chose, le médiocre et le mauvais abondent, les œuvres misé-
rables nous masquent les chefs-d'œuvre. En tout temps, les bons livres sont des
raretés; les livres sans valeur sont le pain quotidien de la littérature, et l'on con-
çoit que les esprits délicats s'impatientent de trouver si rarement une nourriture
à leur gré. Quand on juge un siècle à distance, l'effet n'est plus le même :
le xvnc siècle, par exemple, n'est plus pour nous qu'un groupe illustre de quel-
ques grands hommes se détachant dans le lointain sur un fond de lumière et
dominant leurs contemporains prosternés autour d'eux ; ce tableau nous enchante;
peu à peu nous nous habituons à croire qu'à celle époque privilégiée tout le
monde pensait et écrivait à peu près comme ces grands hommes, et nous répétons
avec complaisance le mot de Courier: « La moindre femmelette de ce temps-là vaut
mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains
ou postérieurs. » Malheureusement celte douce illusion se dissipe lorsqu'on
approche et qu'on étudie le grand siècle ailleurs que dans les chefs-d'œuvre.
Descendez un peu plus bas que les grands hommes, non pas aux derniers rangs,
mais seulement de quelques degrés au-dessous, et vous trouverez qu'alors le
mauvais langage n'était guère plus rare qu'aujourd'hui ; que s'il paraissait moins
PHILOLOGIE FRANÇAISE. 61 ô
de détestables ouvrages, c'est uniquement parce qu'on écrivait beaucoup moins,
et que les femmelettes qui auraient pu en remontrer à Jean-Jacques seraient des
femmes rares dans tous les temps. Lisez les mémoires et les correspondances
d'alors; vous verrez Mascaron, La Rue, Fléchier, faire fort bonne figure à côté de
Bossuel, et beaucoup de poètes infimes occuper la renommée au moins autant
que Molière et La Fontaine. Alors, comme aujourd'hui, les bons et les mauvais
auteurs étaient souvent confondus et placés sur le même rang. La postérité seule a
fait le triage, les contemporains ne le faisaient pas. Quelques chefs-d'œuvre
paraissaient de temps en temps, mais l'homme de goût était poursuivi chaque
jour par la prose insipide et par les méchants vers, et, dans sa mauvaise humeur,
il était souvent tenté de s'écrier, comme Alceste au plus beau moment du siècle,
en 1666 :
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur :
Nos pères tout grossiers l'avaient beaucoup meilleur,
Et je prise bien moins tout ce que l'on admire
Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.
« Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, dit La Bruyère, ou si nous l'em-
portons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et
la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise : on
ne la terminera point en comparant, comme l'on fait quelquefois, un froid écri-
vain de l'autre siècle au plus célèbre de celui-ci, ou les vers de Laurent, payé
pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer
juste sur cette matière, opposer siècle à siècle et excellent ouvrage à excellent
ouvrage, par exemple, les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces
deux-ci, qu'une tradition nous a conservés... » Et La Bruyère nous cite, comme
Alceste, deux échantillons du temps passé, qui sont peut-être, il est vrai, de sa
façon. Fénelon se prononçait plus nettement encore, et déclarait que le vieux lan-
gage se faisoit regretter. On voit qu'en toutes choses cet âge d'or, où tout fut
pour le mieux, chacun le place toujours dans le passé, jamais dans le pré-
sent (1).
(1) Celte prévention est peut-être inévitable; cependant nous commettons aussi sur ce
point quelques injustices volontaires dont il serait bon de se préserver. Non-seulement
nous ne jugeons les siècles passés que sur leurs grands hommes, mais ces grands hommes
mêmes, nous ne les jugeons que sur ce qu'ils ont fait d'excellent. Quand on nous parle
de Corneille et de Molière, nul ne pense aux dix pièces illisibles de l'un, ni au Don
Garciede l'autre, et l'on a raison; mais un moderne n'en est pas quitte à si bon marché.
Parlez à quelque critique mécontent de son siècle des Méditations et des Harmonies ; —
Très-bien, vous dira-t-il en hochant la tête; mais la Chute d'un Ange, mais les Recueil-
lements poétiques — Et le même homme vous citera avec enthousiasme une vingtaine
de strophes admirables, choisies çà et là dans Malherbe au milieu d'un déluge de strophes
détestables, et qui suffisent pourtant à faire de Malherbe un poêle excellent, tandis que,
pour M. de Lamartine, le Lac, le Crucifix, vingt autres pièces, ne suffisent point! Que
voulez-vous? il a l'ait la Chute d'un Ange et les Recueillements poétiques. — On répondra
peut-être qu'il faut savoir gré à Malherbe d'avoir écrit quelques belles choses à une époque
où la langue n'était pas encore formée; mais il me semble que, pour ceux qui pensent que
nous sommes en décadence, il n'y a guère moins de mérite à avoir fait le Lac dans un
temps de corruption que les Stances à Duperrier à une époque de barbarie.
(il 1 PHILOLOGIE FRANÇAISE.
Ces reflexions devraient bien nous engager à ne pas lever si souvent les mains
au ciel avec des transports de désespoir toutes les fois que nous sommes témoins
d'un succès scandaleux ou d'une disgrâce imméritée, et à examiner un peu plus
froidement si notre siècle est réellement aussi déshérité que quelques-uns le
prétendent. Il est vrai que cet examen est tout à fait inutile pour ceux qui pensent
qu'après les époques de perfection viennent fatalement des époques de décadence
et d'incurable dépérissement.
A l'appui de ce système, on ne cite jamais qu'un exemple, le seul, en effet, qui
puisse faire illusion, celui de la littérature romaine. Encore, pour que cet
exemple fût concluant, faudrait-il que cette littérature se fût épuisée d'elle-même,
sans intervention de causes extérieures. Or, l'avilissement de Rome sous les em-
pereurs, le bouleversement du monde païen opéré par l'avènement du christia-
nisme, les invasions des barbares, sont des faits qui reviennent rarement dans
l'histoire du monde, et par conséquent dans l'histoire des littératures. Lors
même que cet exemple aurait quelque valeur, oublie-t-on que la littérature
grecque s'est renouvelée pendant dix siècles, en Ionie, à Athènes, à Alexandrie,
partout enfin où vécut le génie de la Grèce? Oublie-t-on que la littérature italienne
s'est relevée trois fois déjà? Et la littérature anglaise, que de transformations et
de vicissitudes depuis Shakspeare jusqu'à Byron !
Sans doute il y a dans la vie des littératures, comme dans la vie des hommes,
un âge d'innocence qui passe pour ne plus revenir : un peuple n'a pas deux fois
son Homère; mais, quand l'innocence a quitté le cœur de l'homme, il y reste
toujours une place pour la vertu ; quand la poésie primitive a disparu, l'art vient
la remplacer, et peut toujours rajeunir l'inspiration. Quelles sont, d'ailleurs, les
littératures modernes qui ont eu cet âge d'innocence? L'art y apparaît dès le
début; les poêles les plus indépendants, même Dante et Milton, ont des ancêtres
dont ils n'ont pas perdu le souvenir, et il n'est point d'écrivain moderne auquel
ne puisse s'appliquer le profond axiome de Brid'oison : On est toujours le fils de
quelqu'un. On n'est plus admis à nous dire aujourd'hui que le xvne siècle était la
première floraison de l'esprit français, et que c'est là ce qui en rend le retour
impossible. Est-ce que la poésie de Ronsard ne succédait pas au contraire à cinq
siècles d'une fécondité prodigieuse, dont des fouilles récentes nous ont révélé
tous les trésors? Cette poésie du moyen âge était-elle toujours aussi naïve qu'on a
voulu le croire ? N'avait-elle pas aussi ses raffinements ? Il semblerait, à entendre cer-
taines gens, que le xvne siècle, en arrivant, a trouvé la place nette, et qu'il n'a
pas eu de déblaiement à faire. Je ne sais s'il est bien juste de dire que Villon
débrouilla l'art confus de nos vieux romanciers ; mais ce qui est certain, c'est que
le xvne siècle trouva cet art fort embrouillé par Ronsard et par son école. Pêle-
mêle gisaient sur le sol des décombres de toute espèce, des matériaux apportés
de tout pays, gaulois, grecs, romains, italiens, et c'est au milieu de ce désordre,
c'est en faisant un choix parmi tous ces débris, que le xvne siècle a bâti cet édifice
d'une majesté si simple et d'un ensemble si régulier.
Ce n'est point de la barbarie, mais de la corruption qu'est né le siècle de
Louis XIV. Eh bien ! pour ceux même qui se désespèrent en voyant aujourd'hui
notre langue encombrée de mots de toute espèce, de termes empruntés aux lan-
gues étrangères ou à la langue des sciences, notre époque n'esi-elle pas exacte-
ment dans la même situation que le xvn° siècle à son début? En considérant les
écrivains illustres que nous possédons encore, il est permis de ne pas croire à
PHILOLOGIE FRANÇAISE. 618
notre décadence. Cette décadence, d'ailleurs, fût-elle incontestable, l'histoire du
temps passé peut nous faire espérer une renaissance. En attendant, étudions,
comme on nous le conseille, cette langue dépositaire de tant de chefs-d'œuvre.
Seulement ici nous pouvons être embarrassés. On s'accorde bien à nous déclarer
fort malades, mais on dispute sur les remèdes à appliquer. Les uns (ce sont peut-
être les plus sages) veulent qu'on étudie librement et sans prévention tous les
monuments de notre littérature depuis trois siècles, et ils ont peine à comprendre
qu'il se trouve des gens assez délicats pour ne pouvoir goûter le style de Rous-
seau après celui de Pascal et de Bossuet. D'autres veulent qu'on se renferme dans
le xviie siècle; mais ici encore on ne s'entend guère. Les uns admettent le siècle
tout entier, d'autres ne jurent que par Port-Royal : ce sont les littérateurs jansé-
nistes, espèce curieuse à étudier; ces gens-là rêvent qu'hier ils sont allés visiter
la mère Angélique et toucher familièrement la main à M. Nicole et à M. Arnauld.
D'autres ne veulent que de la première moitié du siècle; Racine, Fénelon, La
Bruyère, leur semblent déjà des corrupteurs. Le xvie siècle a ses dévots, comme
on sait. Enfin vous trouvez des littérateurs qui recommandent la chanson de
Roland comme un remède souverain contre la contagion. Peut-être un jour se
trouvera-t-il des gens qui remonteront plus haut encore et nous imposeront
l'étude du celte et du kimry comme indispensable pour l'intelligence de Molière
et de La Fontaine. Cela commence à être inquiétant. L'étude du français devient
vraiment trop difficile, et il serait peut-être plus court et plus facile d'apprendre
le chinois ou le sanscrit.
M. Génin n'attache-t-il pas une importance exagérée à cette étude du vieux
français? Il cite dans sa préface cette phrase de Voltaire : « Songeons à conserver
dans sa pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV. »
— « Cela vous plaît à dire, répond M. Génin; pour la conserver, il faut la com-
prendre; pour la comprendre, il faut connaître ses origines. » Il y sans aucun
doute, dans Molière et dans La Fontaine, quelques expressions qui ont besoin
d'être expliquées; mais ces expressions sont en petit nombre, et le xvne siècle
n'est pas encore assez loin de nous pour que nous ayons tant de peine à com-
prendre Pascal et Bossuet : ce sont là des délicatesses d'érudits. D'ailleurs, re-
monter jusqu'au xue siècle pour comprendre le xvne est peut-être un détour un
peu long; je crois même que, sauf de très-rares exceptions, la lecture de Marot,
de Montaigne et de Rabelais suffit pour l'intelligence parfaite de La Fontaine et
de Molière. Ce que M. Génin prouve beaucoup mieux par des citations habilement
choisies, c'est que la littérature du moyen âge, si peu connue parmi nous, mérite
d'être étudiée pour elle-même. Cette raison seule suffit pour recommander l'étude
du vieux français; le premier mérite d'un idiome est de nous ouvrir l'accès d'une
littérature et d'augmenter ainsi la somme de nos plaisirs.
L'idée qui domine dans le livre de M. Génin avait déjà été entrevue par quel-
ques écrivains, mais elle n'avait pas encore été fécondée et développée avec cette
habileté. L'auteur a pris pour épigraphe ces deux mots : Vox populi; il est resté
fidèle à cette devise. Courier a dit dans la préface de sa traduction d'Hérodote :
« La langue poétique partout, si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins.
Malherbe, homme de cour, disait : J'apprends tout mon français à la place Flau-
bert, et Platon, poète s'il en fut, Platon, qui n'aimait pas le peuple, l'appelle son
maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou
de Pérétola, il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dans Pétrarque, tandis
616 PHILOLOGIE FRANÇAISE.
qu'un cavalier de San-Stephano parle l'italien francisé {infrancesalo , comme ils
disent) des antichambres de Pitti. Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, n'est
pas une phrase de marquis ; mais nos laboureurs chantent : Féru de ton amour,
je ne dors nuit ni jour. C'est la même expression. » Chacun a pu faire la même
remarque. Qui n'a observé dans le peuple, surtout en province, une foule de locu-
tions qui ne s'emploient plus aujourd'hui, mais qu'on retrouve dans les écrivains
du xvii0 siècle (1)? Cela se conçoit aisément. Le langage s'altère et se corrompt
plus vile dans les hautes classes, parce qu'il y subit des variations continuelles
et les fantaisies ridicules de la mode. A toute époque, sur ce fond qui ne varie
guère, se dessinent les enjolivements et les broderies qu'y ajoute le beau monde.
Nos plus grands écrivains n'échappent pas à la contagion, et l'on peut toujours
distinguer chez eux, à côté du pur français, le jargon à la mode. Le langage des
précieuses et des petits-maîtres n'a-t-il pas pénétré jusque dans Polyeucte et dans
Andromaque? Et les flammes, et les chaînes, et toutes ces phrases ridicules
inventées pour peindre l'amour, est-ce à Corneille et à Racine, ou à leurs con-
temporains du grand monde, qu'il est juste de les reprocher? Il est à croire même
que toutes ces fadaises, qui nous font rire aujourd'hui, ne contribuaient pas
médiocrement au succès de ces admirables tragédies. La chanson d'Alceste, Si le
roi m'avait donné...., est dans le langage du peuple, et elle est d'un style excel-
lent; mais voici comment s'exprimait la bonne société :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste,
L'absence aux vrais amants est encor plus funeste;
ou bien
Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort
Tel craint de le fâcher, qui ne craint pas la mort.
Ces phrases faites, ces locutions prétentieuses, deviennent bientôt communes;
c'est la peste de la littérature. Le style littéraire est infesté de ces locutions qui
sont devenues vulgaires, sans cesser pourtant d'être affectées. Usées et maniérées
tout à la fois, elles inspirent le même dégoût que le costume porté d'ordinaire
par messieurs les chevaliers d'industrie, habits à coupe prétentieuse, mais sales
et râpés.
Le peuple, au contraire, se préserve aisément du jargon, qui passe au-dessus
de lui. Il ne subit pas l'influence de l'hôtel de Rambouillet; il n'adopte pas le
persiflage avec les roués de la régence, ou le grasseyement avec les incroyables
du directoire : il garde le vieux langage et la vieille prononciation, telle qu'il l'a
reçue, et reste fidèle à l'ancien usage pour les mots comme pour les habits.
Nous sourions de pitié quand nous entendons le peuple dire : J'avons, j'étions.
(1) Tout à l'heure se dit encore à Bourges, et à celte heure à Paris, pour signifier dans
ce moment, actuellement. « Il se fait payer tout à l'heure, pour dire sur-le-champ. »
(Furetière.) « Je l'entends bien à cette heure. » (Fénelon, 2e Dialogue sur l'Éloquence.)
D'abord s'emploie encore, à Bordeaux, dans le sens de sur-le-champ.
Pour m'en éclaircir donc, j'en demande, et d'abord
Un laquais effronté m'apporte un rouge-bord.
(Boileau.)
On pourrait aisément multiplier ces rapprochements.
PHILOLOGIE FRANÇAISE.
617
C'était là pourtant le langage dont on se servait à la cour toute littéraire de
François Ier, d'ailleurs, ce singulier joint à un pluriel est-il plus bizarre que cette
formule, employée partout, et notamment dans les préfaces : Dans ce drame, nous
nous sommes efforcé....; ou que le vous avec un singulier, quand nous nous adres-
sons à une seule personne : Monsieur, voxis êtes étonne'?... Comme le remarque
très-bien M. Génin, c'est tout simplement le pronom que nous mettons au pluriel
en laissant le verbe au singulier, tandis que le peuple fait tout le contraire : l'un
n'est pas plus extraordinaire que l'autre. Le peuple dit ostiné au lieu d'obstiné :
cette prononciation est déclarée obligatoire par Théodore de Bèze. Quant aux t et
aux s que le peuple met devant les mots commençant par une voyelle, et qui pré-
viennent les hiatus, cela prouve une délicatesse d'oreille plus rare, à ce qu'il
paraît, dans les hautes classes que dans les classes inférieures. Les Grecs met-
taient des lettres euphoniques pour prévenir le concours des voyelles; le peuple
de France est athénien en ce point. Le beau monde n'a-t-il pas conservé une foule
de ces cuirs sans s'en douter : va-t-il, ne voilà-t-il pas, etc.? Ce sont des excep-
tions pour vous; mais le peuple n'en fait pas, et se montre en cela plus fidèle que
vous à l'analogie et à la tradition, car les consonnes ainsi intercalées se retrouvent
dans la vieille langue : elles contribuaient à la rendre moins sourde et plus har-
monieuse. A cet égard, le livre de M. Génin est excessivement curieux : c'est sans
doute une idée excellente que de prouver à notre dédaigneuse société que la
langue et la prononciation du peuple ne sont pas une altération du bon langage
et de la bonne prononciation, mais simplement une suite d'archaïsmes curieux à
étudier. Il y a là quelque chose de neuf et d'intéressant; c'est une idée dont on
aurait dû peut-être tenir un peu plus de compte à M. Génin. Quand on s'engage
ainsi dans un pays peu connu , il est sans doute fort naturel de s'éga-
rer quelquefois, et je ne m'étonae nullement que ce malheur soit arrivé à
M. Génin.
Il est superflu de répéter ici les critiques auxquelles ce livre a donné lieu; les
reproduire sans y ajouter quelque chose de nouveau serait assez ridicule : on l'a
fait ailleurs, je le sais; mais je n'ai aucun motif pour en faire autant, et Ton ne
me pardonnerait pas sans doute des répétitions inutiles, que de pieuses rancunes
peuvent seules excuser.
D'ailleurs, ce livre est aujourd'hui dans les mains des érudits. M. Génin y
combat souvent les opinions de MM. Charles Nodier, Ampère, Guessard. Ce seraient
donc les opinions, non-seulement de M. Génin, mais aussi celles de ses savants
adversaires, qu'il me faudrait approuver ou combattre; on comprend que j'aime
mieux ici avouer mon incompétence que de pécher par excès de présomption.
Dans la critique savante et spirituelle que M. Guessard a faite de cet ouvrage, il
prouve assez bien que les opinions de M. Génin sont trop absolues, et qu'il a voulu
réduire la langue et la prononciation usitées au moyen âge, dans les diverses
provinces, à une sorte de simplicité, d'unité, qui ne pouvait exister alors, puis-
qu'elle n'existe pas même aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, ce livre est un livre utile,
puisqu'il a donné à une foule de personnes l'idée d'étudier une langue et une
littérature qu'elles ne connaissaient pas. M. Guessard dit ingénieusement, en cri-
tiquant ce livre, que l'esprit, si piquant qu'il soit, n'est, après tout, qu'un assai-
sonnement, et qu'on ne se nourrit pas de sel. Sans doute, mais cet assaisonnement
est fort nécessaire à une nourriture aussi difficile à digérer que la grammaire.
C'est déjà beaucoup d'avoir pu se faire lire, et je sais plus d'un savant qui y serait
618 PHILOLOGIE FRANÇAISE.
embarrassé. D'ailleurs, lors même que M. Guessard aurait toujours raison contre
M. Génin, il resterait encore dans cet ouvrage assez de choses vraies et instruc-
tives pour tous ceux qui sont ignorants en cette matière, au nombre desquels je
me hâte de me placer. Cependant, comme le critique pieux dont il était ques-
tion tout à l'heure s'est cru le droit de censurer son savant adversaire, j'en con-
clus que l'ignorance n'est pas absolument une raison pour s'interdire ici toute
critique, et, pour suivre un si bel exemple, je veux soumettre à M. Génin deux
petites objections, fort légères sans doute et telles qu'en peut faire un ignorant.
Il y a dans ce livre passablement d'épigrammes contre M. Victor Hugo: en voici
une, dont la justesse ne m'est pas démontrée.
On lit dans Ruy-Blas :
Ce bois de Calembourg est exquis
Portez cette cassette en bois de Calembourg
A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
« J'ai la douleur, dit à ce propos M. Génin, de ne trouver le bois de Calem-
bourg ni dans le dictionnaire de l'Académie ni dans le complément. Je ne puis
croire que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en
fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. » La charité m'ordonne ici de
consoler la douleur de M. Génin. Non, ce bois n'est pas de l'invention de M. Hugo.
Ouvrez un dictionnaire quelconque d'histoire naturelle, et vous y trouverez que
le bois de Calembourg ou Cunambourg est un bois odoriférant, de couleur ver-
dâtre, qu'on emploie en ouvrages de tabletterie. M. Génin dira peut-être qu'un
poëte ne doit pas employer un mot qui' ne se trouve pas dans le dictionnaire de
l'Académie; mais Corneille et d'autres se sont permis quelques petites libertés de
même nature, et M. Génin chercherait vainement le mot alfanges dans le diction-
naire de l'Académie, quoique Corneille l'ait employé dans un passage assez connu,
dans le récit du Cid.
Ailleurs M. Génin disserte savamment sur l'étymologie d'un mot fort usité sous
l'empire pour désigner ceux qui n'étaient pas militaires, pêkin ou péquin. M. Am-
père et M. Guessard font venir ce mot de paganus; M. Génin le fait dériver de
cette locution latine : Homo per quem omnia fiunt, un individu qui fait l'homme
d'importance. Or, on a fait très-justement observer à M. Génin que, sous l'empire,
ce n'était guère le bourgeois qui faisait l'homme d'importance, mais bien plutôt
le militaire. D'ailleurs, ce mot ne se trouve nulle part, que je sache, avant la fin
du siècle dernier; il faut donc aller chercher ailleurs une élymologie. En voici
une, mais bien grossière, tellement que j'ai honte de la citer en un si grave sujet;
mais enfin la voici telle qu'on me l'a communiquée.
Vers la fin de la révolution, beaucoup de militaires se trouvaient en congé et
allaient montrer leurs uniformes dans les salons de Paris. Ils y rencontraient les
commissaires de canton, notables personnages sans doute, mais qui, tout frais
venus de leurs départements, faisaient assez triste figure à côté des militaires.
« Qu'est-ce que ces commissaires de canton? disaient ceux-ci. D'où sortent ces
Chinois-]^ de Canton ou de Pékin? » Il paraît que ce dernier mot fit fortune, et
on continua pendant longtemps à l'appliquer, non plus seulement aux commis-
saires de canton, mais en général à tous les bourgeois.
Je m'empresse de déclarer que je tiens assez peu à cette étymologie. Toutefois
PHILOLOGIE FRANÇAISE. 619
il serait assez piquant qu'elle fût la seule vraie. Ce serait un petit supplément à
ajouter à l'histoire de la fameuse inscription : Ici est le chemin des ânes. Si quel-
que ancien militaire voulait recueillir ses plus lointains souvenirs, peut-être pour-
rait-il nous édifier sur ce point, et terminer, mieux que l'Académie elle-même,
cette dispute de savants.
Venons maintenant à l'ouvrage de M. Francis Wey ; ici nous serons plus à notre
aise. L'auteur s'occupe de la langue française actuelle; c'est un sujet sur lequel
chacun peut se croire un peu plus compétent. Cet ouvrage se divise en deux par-
ties. Trois cent dix-sept remarques détachées sur des locutions vicieuses occupent
un volume et la moitié du suivant. Le resté du second volume est employé à des
remarques sur le style et sur la composition littéraire. Disons d'abord, avant de
faire nos restrictions, que le livre de M. Francis Wey est d'une lecture facile et
attachante. Il a cela de commun avec le livre de M. Génin ; il en diffère beaucoup,
d'ailleurs, et par les opinions et par le style.
Ce n'est pas M. Francis Wey qui irait, avec Malherbe et Paul-Louis Courier,
chercher son français à la place Maubert. « L'idiome des Français est gentilhomme,
nous dit-il, et il demeure tel parce que le goût national est porté par l'éducation
et l'usage à cette gentilhommerie. » Cela n'est peut-être pas très-clair. On a sou-
vent parlé du style grand-seigneur de Saint-Simon; il me semble que, quand ce
duc et pair écrit bien, il ne s'exprime pas autrement que Molière, avec lequel il a
plus d'un rapport, comme M. Sainte-Beuve l'a judicieusement remarqué. Ce qui le
distingue de Molière, ce sont ses phrases inachevées, ses constructions pénibles,
ses obscurités, défauts inévitables d'une plume trop rapide. Ce n'est sans doute
pas là ce qui constitue le style grand-seigneur ; mais, pour éclaircir ce point, ou-
vrons le livre de M. Wey. J'y trouve ce jugement sur le Bourru bienfaisant de
Goldoni : « Comment s'amuser du Bourru bienfaisant, qui, durant trois grands
actes, maltraite sa famille et l'assomme ; personnage tellement désagréable et sau-
grenu, que l'on romprait sans hésiter tout commerce avec une maison qui possé-
derait un crétin aussi fastidieux? » Est-ce là l'idiome en question? Je n'en sais
rien ; mais au moins n'est-ce pas là le langage populaire que Malherbe et Courier
allaient chercher à la place Maubert. Il est vrai que M. Francis Wey goûte médio-
crement le style de Courier : « M. Cormenin, sec et déchiqueté comme Courier,
son émule. » Jugement un peu sévère peut-être en ce qui concerne Courier. Il y
aurait aussi quelque chose à redire à cette phrase, attendu que, dans Vidiome des
Français, un écrivain petit bien être le modèle et non V émule de ceux qui sont
venus après lui. — D'ailleurs, M. Francis Wey reste fidèle à cette gentilhommerie
en nous signalant les formules dont on ne doit point se servir dans la bonne
société. « Aller en société est un terme digne des commis voyageurs qui l'em-
ploient. Aller en soirée est excellent dans la bouche des petits marchands et des
officiers en garnison dans la province. » Ailleurs l'auteur discute la question
de savoir s'il ne serait pas convenable de rendre aux ministres le titre d'excel-
lence. Ce sujet mériterait sans doute d'être examiné; mais il a un peu perdu de
son intérêt depuis que les excellences elles-mêmes se sont prononcées sur cette
question.
On ne s'étonnera point sans doute, après cela, que M. F. Wey n'aime pas les
philosophes. Tout en discutant, comme Pic de la Mirandole, de omni re scibili,
sur tout ce qu'il sait, et de quibusdam aliis, c'est-à-dire sur un certain nombre de
choses qu'il paraît savoir moins bien, il lance de vives épigrammes contre la phi-
620 PHILOLOGIE FRANÇAISE,
losophie et contre ceux qui la cultivent. Vous étudiez, avec Platon et Leibnitz,
Dieu, l'homme, la nature, la société ; vous voyez dans celte étude un digne emploi
des facilités humaines. Peut-être même, tout en convenant que la société va
mieux qu'autrefois, ou précisément parce qu'elle va beaucoup mieux,- vous poussez
la témérité jusqu'à croire qu'un jour elle pourra mieux aller encore; en un mot,
vous croyez au progrès, à l'avenir de la raison, avec saint Augustin et Condorcet,
avec les pères de l'église et les philosophes. Cependant voici M. Francis Wey,
qui, tout en passant en revue ses substantifs et ses adverbes, s'interrompt pour
vous envoyer quelque amère raillerie. Progrès, avenir ? mots vides de sens ; phi-
losophes, humanitaires, socialistes? rêveurs ou charlatans! D'ailleurs, ne sait-on
pas que les philosophes ne peuvent se mettre d'accord? Et là-dessus M. Francis
Wey reprend et développe ce vieux thème, qui rajeunit merveilleusement entre
les mains de certaines gens. « C'est à la faveur de ces ténèbres (l'obscurité du lan-
gage) que la philosophie en impose sur le vague et le mensonge de ses spécula-
tions : fausse philosophie, puisque les vérités proclamées par elle sont renversées
d'âge en âge, que les écoles se succèdent sans cesse, et que la vérité allemande
est autre que la vérité écossaise, différente elle-même de la vérité française. Et
comment énoncer la vérité française entre Spinoza, Descartes, Condillac, Kant,
M. Jouffroy, M. Cousin, etc., qui se contredisent et se démentent mutuellement?»
Je ne sais pas trop ce que Spinoza et Kant viennent faire ici, puisqu'il n'y est
question que de la vérité française ; mais je voudrais bien savoir s'il y a une seule
science au monde où, tout en s'accordant sur les points essentiels, les savants ne
disputent pas sur une foule d'autres moins importants. L'amour-propre et partant
la discorde se fourrent partout. Le;s sciences positives ne sont pas à l'abri de ces
petits inconvénients. « Je croyais, dit Voltaire, y trouver le repos, que Newton
appelle reniprorsus substantialcm ; mais je vis que la racine carrée du cube des
révolutions des planètes et les carrés de leurs distances faisaient encore des
ennemis. J'ai osé mesurer toujours la force des corps en mouvement par M-f V.
Je m'aperçois que j'ai encouru l'indignation de quelques docteurs allemands. »
Les philosophes se contredisent? mais il me semble que les grammairiens eux-
mêmes ne s'en acquittent pas mal, à en juger par l'ouvrage de M. Francis Wey.
L'auteur y traite parfois assez lestement des grammairiens qui ont le malheur de
ne pas penser comme lui. S'ensuit-il que la grammaire soit une science vaine?
S'ensuit-il que M. Wey n'ait pas souvent raison contre ses adversaires? Non, assu-
rément.
Voici un endroit où la philosophie aurait pu être utile à M. Wey. Il ne veut pas
qu'on dise restes mortels : « c'est une niaiserie, vu qu'il n'est pas de restes im-
mortels, et que par conséquent l'épithète est superflue. » Mais pardon, monsieur;
il y a toute une croyance dans cette épithète que vous déclarez superflue. Bien
des gens croient, au contraire, qu'il reste après la mort quelque chose d'immortel.
Les partisans de la vérité française, que vous avez cités plus haut, Descartes,
Condillac, MM. Jouffroy et Cousin, sont ici d'accord; ce n'est point là une de ces
questions sur lesquelles ils se contredisent et se démentent mutuellement.
Il est fâcheux que M. F. Wey ait ces préventions contre la philosophie. Moins
animé contre elle, il parlerait sans doute autrement de Jean-Jacques Rousseau,
du siècle dix-huitième (sic), et des écrivains politico-philosophiques par qui fut
préparée la révolution; il en voudrait moins à la révolution elle-même, et se serait
épargné la peine d'aller déterrer je ne sais où, dans le Père Duchesne, je sup-
PHILOLOGIE FRANÇAISE. 621
pose, des mois comme anthropophagier, ou tout autre verbe aussi connu, dont la
découverte est destinée à jeter un incurable ridicule sur la révolution, et à la
ruiner pour toujours dans l'esprit des honnêtes gens. Sans doute la révolution et
ses partisans ont créé quelques néologismes, grand tort assurément, qui peut
pourtant être compensé par les services assez essentiels rendus par elle à la
France et au monde ; mais c'est une chose dont M. Wey ne tient aucun compte.
Un des hommes contre lesquels il s'acharne avec une persistance singulière, c'est
Mirabeau. On n'a jamais songé à présenter les discours de Mirabeau comme des
modèles de correction grammaticale; ces harangues étaient des actions, non des
œuvres littéraires; elles appartiennent à l'histoire plus qu'à la philologie. Pour-
quoi se donner le facile plaisir d'y signaler des incorrections? Pourquoi les juger
comme on jugerait un discours froidement composé dans le cabinet et récité à
l'Académie? Eh! mon Dieu ! quand il y aurait cent fois plus de barbarismes dans
ces improvisations véhémentes, qu'importe, si elles ont fait une révolution? Quand
les trompettes sonnèrent sept fois autour de Jéricho, peut-être s'esl-il commis
plus d'une note fausse; mais, puisqu'au septième tour les vieilles murailles s'é-
croulèrent, le concert était excellent.
Les trompettes de nos députés n'ont pas heureusement à opérer de tels pro-
diges, et je conçois qu'on leur demande compte de leur musique. On peut se
montrer plus rigoureux à leur égard, et M. Francis Wey a bien fait d'insister sur
les incorrections de toute nature qui remplissent les discours de la tribune ac-
tuelle et passent de là dans la presse, et de la presse dans le langage commun.
C'est un danger présent et réel ; il était bon de le signaler. M. Francis Wey a fait
un spirituel article sur la locution fameuse : cordiale entente. Il trouve que cette
alliance (de mots) est peu française, et il s'étonne que personne à la chambre n'ait
relevé cette incorrection. Il critique plusieurs phrases employées par M. le ministre
des affaires étrangères (1); fort bien : le nom et le talent de M. Guizot peuvent
donner cours à ces barbarismes ; il est utile de prendre ses précautions. Passe
encore pour ces deux mots, agissements, dont M. Billault est le père, et subal-
ternéité, qui a pour inventeur M. de Lamartine : il y a peu d'apparence cepen-
dant que l'harmonie douteuse de ces mots invite beaucoup à les employer; mais
pourquoi attaquer, comme le fait M. Wey, les phrases de M. Muret de Bord ? A
(1) C'est ainsi que l'auteur désigne M. Guizot, désignation qui pourra un jour devenir
obscure, car enfin le livre de M. F. Wey doit vivre plus longtemps que le ministère actuel.
Quoique M. Wey attaque avec beaucoup de goût et d'esprit la manie des périphrases, il
les emploie trop souvent. Il chérit également les initiales, c'est un demi-jour qui lui
plaît; mais souvent le mystère est bien superflu. M. Wey a-t-il, par exemple, à désigner
un auteur fameux par ses anachronismes et qui fait dîner ensemble le xvue et le
xvme siècle, Marion Delorme et l'abbé d'Olivet, chacun nommerait aussitôt cet écrivain :
M.Wey, plus réservé, le désigne par ces deux initiales: J.J. — Ailleurs il cite une page entière
du Rhin, sur le mot jor donner et le mot mêlait : il ajoute que l'auteur qui a écrit cette
page est un novateur puissant, un génie que chacun admire, etc. Ainsi pendant trois
pages. Vous croyez qu'il va finir par le nommer? Pas du tout : il le désigne simplement
par un M. suivi de trois étoiles : « Jordonner, comme l'explique M***. » Nous ne croyons
pas manquer aux convenances en soulevant un peu plus encore ce voile mystérieux et en
avertissant le lecteur qu'il s'agit probablement, dans tout ce passage, de M. V. H., auteur
tfHernani. La discrétion ne nous permet pas d'en dire davantage; mais nous espérons que
le lecteur devinera.
622 PHILOLOGIE FRANÇAISE.
quoi bon? Doit-on croire qu'elles sont d'un dangereux exemple, ou plutôt n'y
aurait-il pas dans cette critique quelque ingénieuse flatterie, quelque compliment
délicat pour l'honorable député ?
M. Wey n'est guère plus indulgent en général pour les morts que pour les
vivants. On trouve dans son livre quelques jugements littéraires qu'il est difficile
d'approuver. Racine est jugé fort sévèrement. L'auteur cite les strophes sur Port-
Royal, et n'a pas de peine à en démontrer l'extrême faiblesse. Il était peut-être
inutile de s'acharner ainsi sur des pièces de collège composées à dix-huit ans.
M. Wey n'épargne guère plus les ouvrages que Racine composa dans la maturité
de son talent : il cite, par exemple, la troisième scène de Phèdre, en la comparant
avec la scène correspondante d'Euripb! e. II va sans dire qu'il donne la préférence
au poète grec, c'est la mode aujourd'hui ; mais il aurait pu appuyer son opinion
sur de meilleures raisons. Voici une de ses critiques :
« Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Que ne puis-je, au travers d'une noble poussière,
Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !
Les images du poète français sont moins riches et moins complètes, il faut en
faire l'aveu. Ce qu'il n'a pas senti, c'est que Phèdre, ayant rêvé à toutes ces cam-
pagnes, finit par invoquer, au fond de ces solitudes des monts , des bois et des
plaines, Diane, la divinité chaste que l'on implore contre Vénus, circonstance qui
donne à la dernière parole de la reine une intention marquée. Phèdre, brûlée
par la passion, demande l'ombre, les prairies, une source d'eau pour se désaltérer.
Ces préoccupations sont naturelles; mais elle ne songe ni à des lieux couverts de
poussière, ni à parler d'une noble poussière, parce qu'elle ne trouve pas que la
poussière des chemins soit noble. (Tome Ier, page 105.)
J'avoue que je n'ai pu lire ce passage sans étonnement. Ainsi donc, selon
M. Francis Wey, la Phèdre de Racine veut simplement se promener sur les che-
mins, y voir passer les voitures, comme font nos Parisiennes à Longchamps. Je
comprends parfaitement que ce passage de Racine paraisse fort puéril à M. Wey.
Est -il besoin de rappeler que ce que Phèdre va chercher au fond des forêts, ce
n'est pas la chaste Diane, mais le chasseur Hippolyte ? que ce qu'elle suit de l'œil
dans la carrière, c'est encore Hippolyte, soulevant autour de son char la pous-
sière du stade (1)? Que M. Francis Wey aille entendre MUe Rachel dans ce rôle :
qu'il la voie se soulevant avec effort, et suivant de son regard, de son bras étendu,
de tout son corps, de toute son âme, ce char qui emporte tout ce qu'elle aime, et
il reconnaîtra que le désir de Phèdre n'est pas d'aller se promener sur les grands
chemins.
M. Wey est fort sévère encore pour quelques autres de nos grands écrivains :
a L'évêque de Meaux, le roi de l'antithèse, abuse parfois de la royauté; c'est
un de ceux qui ont le plus sacrifié aux faux dieux de la phrase. » (Tome II,
page 208.)
« Bernardin de Saint-Pierre ne posséda le talent de description qu'à un degré
médiocre. » (Tome II, page 596.)
(1) Tantôt l'aire voler un char dans la carrière...
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.
PHILOLOGIE FRANÇAISE. 623
André Chénier, arrière-vassal de Racine, a eu tort de dire , en parlant d'Ho-
mère : L'harmonieux vieillard. « C'est comme si l'on disait à un vieil architecte :
Vieillard architectural. » Harmonieux se dit plutôt des choses que des per-
sonnes; mais le poëte n'a-t-il pas été souvent comparé à un instrument harmo-
nieux, à une chose ? Le poëte, celte chose sacrée et ailée, dit Platon. Je suis chose
légère, dit encore La Fontaine.
M. Francis Wey est quelquefois trop difficile peut-être en fait de clarté. Dans
la Folle Journée, Figaro dit, en parlant du feu d'artifice que l'on a placé sous
les grands marronniers (ce qui dérange les projets du comte Almaviva) : « Je ne
m'étonne plus s'il avait tant d'humeur sur ce feu. » Sur ce feu n'est peut-être pas
très-correct; mais le lecteur apprendra, sans doute avec surprise, qu'en lisant ce
passage, il a couru le risque de faire un bien grossier contre-sens. « Qui ne croi-
rait, s'écrie M. Wey, qu'on a fait rôtir le comte Almaviva, et que telle est la
cause de cette humeur? » Mais pourquoi se méfier à ce point de la sagacité des
lecteurs? Pourquoi supposer le public si dépourvu d'intelligence? Il est vrai que
ce préjugé est excusable chez un journaliste.
Quelquefois les éloges sont aussi inattendus que les critiques : « Les descrip-
tions de l'Odyssée sont des chefs-d'œuvre de convenance; le métier y est entendu
à un degré prodigieux. » Nous profitons de cette occasion pour recommander aux
feuilletonistes l'étude d'Homère ; cette lecture ne peut manquer de les perfec-
tionner dans leur métier.
Pour expier toutes ces critiques, indiquons un curieux chapitre sur le néolo-
gisme. M. Francis Wey a dressé une liste d'un grand nombre d'expressions créées
au dernier siècle, et y a joint le nom des inventeurs. La plupart de ces mots sont
aujourd'hui fort inconnus. On voit, en parcourant celte liste, que nos ancêtres
ont donné tout autant que nous dans ce travers, qu'on a si rudement reproché à
notre siècle ; ce tableau est, à cet égard, une chose fort consolante. Quelques-
uns même sont d'une telle bizarrerie, qu'on a peine à croire qu'ils aient eu un
moment de vogue ; en voici quelques-uns :
Abéquiter, — s'enfuir à cheval (L. Verdure).
Absconder (Mercier).
Acertainer (Rétif).
Anguillonneux. — M. Francis Wey nous apprend que c'est pour l'appliquer à
ce pauvre M. de La Fayette qu'on a inventé ce mot. Comment ce pauvre M. de La
Fayette a-t-il mérité qu'on inventât pour lui ce barbarisme? C'est ce qu'on ne
nous dit pas.
Cette liste est fort amusante; il serait assez curieux de dresser de même l'in-
ventaire des néologismes les plus usités de notre temps. M. Francis Wey, comme
tout le monde, y apporterait son petit contingent ; il y figurerait pour les mots
suivants, que nous trouvons dans son ouvrage : fixateur, dialogiste, philosopheur,
dactyloïde, prècherie, racontage, etc. Ces mots ne semblent pas indispensables et
sont un peu risqués. Comme d'ailleurs ils n'ont rien de ridicule, il est bon de
s'en défier plus que des mots suivants, contre lesquels M. Francis Wey a soin de
nous prémunir : s On fera bien de se défier de ces épithètes de mirobolant, de
supercoquentieux, de superlatif, de phénoménal, d'ébouriffant, de pyramidal, de
fantasmatique, etc. » Cet avertissement n'était peut-être pas absolument néces- '
saire.
Ces inadvertances empêchent-elles M. Francis Wey d'avoir fait un livre esti-
Oii i PHILOLOGIE FKANÇAISE.
niable? Non, sans doute; mais l'auteur est si sévère pour les grammairiens ses
prédécesseurs, il relève si curieusement les bévues échappées aux académiciens
dans le pénible travail de leur dictionnaire, qu'il donne envie de rechercher si
ces erreurs peuvent réellement être évitées dans une œuvre de longue haleine.
La sagacité, l'érudition, compensent bien chez M. Francis Wey les petites erreurs
qui ont pu lui échapper : toutes ces qualités ne l'ont pas empêché pourtant de se
tromper quelquefois. 11 y a là de quoi faire trembler ceux qui ne peuvent offrir
au lecteur les mêmes dédommagements.
F. de Lagenevais.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
contenues dans ce volume.
Pagtv
Mmt CHARLES REYBAUD. — Les Anciens Couvents de Paris. — Deuxième récit.
— élise. 5
A. DE QUATREFAGES. — Souvenirs d'un Naturaliste. — Les Côtes de Sicile. —
III. — Trapani. — Les iles Favignana. S9
AUGUSTE HAUSSMANN. — Canton et le Commerce européen eu Chine. 76
Chronique de la QOMZAine. — Histoire politique. 1 18
JURIEN DE LA GRAMÉRE, — Études sur la dernière guerre maritime. — Nelson,
Jervis et Collingwood. 129
GABRIEL FERRY. — Scènes de la vie des bois en Amérique. — L'Hacienda île la
Noria. — I. — Rcrmudes-el-Matasiete. 167
CHARLES LOUANDRE. — De l'Association littéraire et scientifique en France. — I.
— Les Société savantes et littéraires de Paris. 191
H. W. — Revue musicale. 216
Chbosiqce de la qii^zaise. — Histoire politique. 250
GUSTAVE PLANCHE. — Etudes sur l'art et la poésie en Italie. — I. — André del
Sarto. 245
JURIEN DE LA GRAV1ÉRE. — Études sur la dernière guerre maritime. — Nelson,
Jervis et Collingwood. 233
CHARLES DE MAZADE. — De l'Américanisme et des Républiques du Sad. — La So-
ciété argentiue, Qairoga et Rosas. 282
Curokiqce de la quinzaine. — Histoire politique. 310
i.-i. AMPÈRE. — Voyage et Recherches en Egypte et en Nubie. — III. — Les Py-
ramides. 521
E.-D. FORGEES. — Les Touristes anglais. — II. — Un Soldat dans l'iude. 546
GUSTAVE GARRISSON. — Joseph II et son Temps, par M. Ramsrors. 370
CHARLES DE MAZADE. — Les Deux Jumeaux, — poème inédit par Jasmir. 39b
Chromqce de la QUIHZAINE. — Histoire politique. 408
JIRIEN DE LA GRAMÉRE. — Études sur la dernière guerre maritime. — Nelson,
Jervis et Collingwood. 417
TOME IV. 42
626 TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
ALEXANDRE THOMAS. — L'Allemagne du présent. — VI. — Berlin et sa situation
religieuse. 443
GUSTAVE D'ALAUX. — La Belgique en 1846. — Sa situation politique e( commer-
ciale. 4(1, ■;
E.-D. FORGUES. — La Comédie contemporaine en Angleterre. 490
JURIEN DE LA GRAVIÈBE. — Études sur la dernière guerre maritime. — Nelson
Jervis et Collingwood. 508
MICHEL CHEVALIER. — Des Mines d'argent et d'or du Nouveau-Monde. 53:;
F. DE SAULCY. — De l'Histoire et de l'Etat actuel des études phéniciennes. 581
GÉRARD DE NERVAL. — Scènes de la vie égyptienne moderne. — La Cange du Nil. 596
F. DE LAGENEVAIS. — Philologie française. — I. — Des Variations du Langage
français, par M. F. Génin. — II. — Remarques sur la Langue française au dix-
neuvième siècle, par M. F. Wet. 611
FIN DE LA TABLE
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